Abstract
A polemical open letter in which Descartes defends himself against the charge of atheism levelled by the Utrecht theologian Gisbert Voetius, denouncing it as slander without rational argument and setting his own method against scholastic polemics.
Testo originale francese · Arvensa Editions · pubblico dominio
Argument
Depuis que j’ai fait connaître par quelques essais la philosophie que je regarde comme véritable et comme utile à l’humanité, plusieurs gens de lettres, surtout parmi ceux qui passent pour les plus habiles et les plus savants, m’ont exhorté à la perfectionner, et à la publier en entier : plein de déférence pour leur opinion, je regarde cependant comme un témoignage plus fort en faveur de ma doctrine l’acharnement de quelques hommes, nourris dans les disputes des écoles, qui par leurs calomnies s’efforcent de l’accabler dans sa naissance. Les opinions philosophiques ont toujours été libres ; beaucoup d’hommes ont erré dans la science de la nature, sans que personne en souffrît : si je me trompe après eux, ce sera sans péril pour le genre humain ; mais si par hasard j’ai trouvé la vérité, j’aurai rendu un grand service. Voilà pourquoi sans doute les amis de la vérité, dans l’espérance faible et douteuse de la trouver dans mes écrits, m’invitent à les publier ; mais je ne vois point par quels motifs d’autres personnes attaquent mes opinions avec tant d’aigreur, si ce n’est qu’obligées d’y donner leur assentiment, elles craignent que la vérité reconnue ne décrédite les controverses scolastiques, qui sont le fond de leur doctrine. Comme elles ne s’opposent point de raisons, mais des personnalités, je me dispense de leur répondre ; toutefois Gisbert Voet ne m’accuse pas seulement, comme les autres, d’erreur et d’ignorance ; il me charge d’imputations si odieuses, et m’attaque d’une manière si perfide, que je ne puis garder le silence.
L’année dernière, il publia, au nom de l’académie d’Utrecht, dont il était alors rhéteur, un jugement par lequel il condamnait ma philosophie, sous prétexte qu’elle conduisait à des opinions fausses et absurdes, contraires à la théologie orthodoxe. Je fus obligé d’insérer ce jugement dans un écrit que j’avais alors sous presse, en y joignant une réfutation et un tableau des vertus de Voet : il m’opposait non des raisons, mais son autorité ; je voulais montrer quelle valeur on devait y attacher, et l’obliger de produire ces opinions fausses et absurdes contraires à la théologie orthodoxe, qu’il prétendait être les conséquences de ma philosophie. Car s’il n’est pas permis de demander compte de leurs jugements à ceux qui ont en main le souverain pouvoir, du moins celui qui ose condamner un homme sur lequel il n’a aucun droit, et qui refuse de lui faire connaître, sur sa demande, les motifs de sa condamnation, se déclare par cela seul calomniateur. J’attendais donc de Voet une réponse où il montrât ces opinions contraires à la théologie orthodoxe, et où il repoussât le soupçon de calomnie, lorsqu’on publia pour lui un gros livre intitulé : Philosophie cartésienne, ou Méthode admirable de la philosophie nouvelle de René Descartes. Mais cet ouvrage parut sous le nom d’un de ses disciples, professeur de philosophie à Groningue, et au lieu de preuves ou d’excuses de son premier écrit, il ne contient que de nouvelles calomnies encore plus odieuses. Sans parler de l’insolence et de la bassesse de ses injures, il ne m’accuse de rien moins que d’enseigner l’athéisme perfidement et d’une manière insensible ; et il donne pour toute preuve de ce qu’il avance que j’ai écrit contre les athées, et que bien des gens s’imaginent que je les ai solidement réfutés. Jamais la calomnie ne fut plus évidente et moins excusable. C’est ce qui m’impose la nécessité de la combattre par cet écrit, et d’implorer publiquement la protection des magistrats contre les outrages, d’un calomniateur. En effet, comme il est payé par l’état pour instruire la jeunesse, et qu’il est professeur d’une académie, si, tout coupable qu’il est, il restait impuni, on croirait qu’il est soutenu par l’autorité de ceux qui lui permettent de remplir ces fonctions. Aucun corps, aucune république n’est déshonorée, parce qu’il s’y trouve un coupable ; car si partout il y a des lois et des magistrats, c’est que partout il peut se commettre des crimes ; et il faut louer ceux qui les punissent aussitôt qu’ils sont connus. Il y a quelques mois cent quarante-quatre pages, composant les six premières feuilles de ce libelle, m’ayant été envoyées d’Utrecht, où je savais que Voet en surveillait la publication, j’y répondis à mes heures de loisir. L’impression fut ensuite interrompue à cause du livre sur la Confrérie de la Vierge, dont Voet pressait davantage la publication, désirant qu’il parût savant le synode gallo-belge, tenu dernièrement à la Haye, où il croyait qu’il serait question du fait qu’il avait attaqué. J’ai pensé qu’il était de mon devoir d’examiner également cet ouvrage aussitôt qu’il fut mis au jour. J’ai évité avec le plus grand soin d’aborder la question religieuse dont il traite, et qui est étrangère à ma croyance, afin de ne point donner à mon adversaire un sujet de crier au scandale ; mais j’ai profité des moyens qu’il m’offrait de démontrer sa malice et ses mensonges. Voet ne me combat que sous le masque : tantôt il lâche un de ses disciples, tantôt un autre, afin de n’être pas responsable de ce qu’ils auront écrit, et cependant d’y prêter l’appui de son autorité auprès de ceux qui, considérant qu’il est ministre de l’église, et que par conséquent il doit être honnête homme et ennemi du mensonge, ne croiront pas qu’il eût souffert que ses disciples, écrivant en son nom et de concert avec lui, m’intentassent de si graves accusations, si je ne les méritais pas : j’ai donc cru nécessaire de rabaisser cette autorité dont il use si mal, en faisant connaître par quelques traits sa conduite, sa doctrine et ses mérites, d’abord pour me délivrer de ses calomnies, et ensuite dans l’intérêt public ; car ce n’est pas moi seulement qu’elles attaquent. Je m’inquiète peu des plaintes absurdes par lesquelles je prévois qu’il tâchera de me rendre odieux, en disant que j’attaque en lui les autres théologiens, et que je me fais juge des controverses de sa religion ; tous ceux qui me liront en reconnaîtront la fausseté, et verront au contraire avec quel soin j’ai évité d’y donner lieu. Bien plus, ayant appris ces jours derniers que ses partisans répandaient que le synode gallo-belge avait rendu un jugement en sa faveur, j’ai examiné attentivement s’il n’y avait pas dans cet écrit quelque point qu’il eût condamné : mais ayant lu tous les articles du synode où il est question de la confrérie de la sainte Vierge, loin d’y rien trouver qui favorisât Voet, j’ai reconnu qu’ils renfermaient sa condamnation formelle. Le synode dit, art. 24, qu’il n’approuve pas qu’un de ses prédicateurs ait soutenu l’affirmative de la question, de son propre mouvement, et sans demander l’avis du synode, bien qu’il y ait été invité par ceux dont il a pris la défense ; et il donne pour raison, non qu’il juge la cause mauvaise, non qu’il la trouve défendue par de mauvais moyens et des injustices, mais que cette question regarde toutes les églises en général. Par le même motif, art. 25, il en renvoie la décision à un synode général dans chaque pays, quoique l’église de Bois-le-Duc lui eût demandé de prononcer un jugement. Il est donc évident qu’il ne peut approuver que Voet, de son propre mouvement, et sans demander l’avis du synode, ait soutenu publiquement la négative, non pour défendre, mais pour diffamer, et que seul il fut plus hardi que tout le synode gallo-belge. Et il ne faut pas croire que cette assemblée ait plutôt favorisé la négative que l’affirmative, parce qu’elle a conseillé au nom des anciens de l’église de rester étrangers à cette controverse ;’car elle ajoute, à cause du scandale qui en résulte pour quelques-uns ; cette crainte du scandale suffit ordinairement pour détourner les hommes pieux de certaines actions où ils ne voient pas même l’ombre du mal. La question de l’église de Bois-le-Duc comprenait sans distinction la confrérie de la Vierge, les chapitres de chanoines et les autres sociétés qui portent le nom de quelques saints, telles qu’on en voit un grand nombre dans ce pays, sans scandale pour personne ; le synode, dans sa réponse, n’a fait aucune différence entre cette société et les autres, et le livre même de Voet n’en établit pas d’importantes : cependant ces autres sociétés sont radins exposées à scandaliser quelques-uns y parce qu’on y est plus habitué. Enfin, après le livre sur la Confrérie de la Vierge i la fin du livre sur la philosophie cartésienne fut imprimée ; j’ai cru devoir y répondre spécialement. C’est ainsi que, croyant écrire une lettre, l’abondance de la matière a produit un livre. Je l’ai divisé en neuf parties, afin que chacune pût se lire à part, et peut-être avec moins d’ennui.
Dans la première, je réponds à l’introduction du livre sur la Philosophie cartésienne, dans laquelle l’auteur a voulu faire l’énumération sommaire de mes vices.
Dans la seconde, je récompense M. Voet, en racontant quelques-unes de ses actions qui m’ont d’abord fait connaître ses vertus.
Dans la troisième, je parcours le premier et le second chapitre du même livre sur la Philosophie cartésienne.
Dans la quatrième, j’expose mon sentiment sur l’usage des livres et la doctrine de Voet.
Dans la cinquième, je traite brièvement des autres chapitres de ce livre, c’est-à-dire du reste des deux premières sections.
Dans la sixième, j’examine le livre de la Confrérie de la Vierge.
Dans la septième, je considère les mérites de M. Voet, et l’exemple de charité chrétienne et de probité qu’il a donné dans cet ouvrage.
Dans la huitième, je reviens au livre sur la Philosophie cartésienne, et j’en réfute la préface (que je n’avais pas encore vue) et la troisième section.
Dans la neuvième, je réponds à la quatrième et dernière section du même livre, et je montre en même temps que ses auteurs sont coupables de la calomnie la plus odieuse et la plus inexcusable.
René Descartes à M. Gisbert Voet
Depuis longtemps on m’avait annoncé que vous prépariez un nouvel ouvrage contre moi : je viens enfin d’en recevoir les six premières feuilles, et l’on m’assure qu’il y en a un beaucoup plus grand nombre sous presse. Mais, d’après le peu de pages que j’ai parcourues aussitôt, il m’est facile de voir que je n’aurai pas besoin de consacrer beaucoup de temps à l’examen de cet écrit, ni peut-être même d’attendre qu’il ait entièrement paru, pour pouvoir en porter mon jugement et vous le faire connaître. Je lirai donc ces six feuilles à mes heures ordinaires de loisir ; et tous les passages que j’y trouverai dignes de remarque, je les noterai ici dans l’ordre même où la lecture me les présentera.
Première partie :
De l’introduction du livre faussement intitulé : Philosophie cartésienne.
Je n’ai point encore entre les mains la feuille qui doit contenir le titre tout entier ; elle n’est point imprimée : peut-être, ainsi qu’il arrive ordinairement, ne le sera-t-elle que la dernière. Mais comme je vois en tête de chaque page que vous intitulez votre livre Philosophie cartésienne, je crains que l’on ne pense que vous avez voulu, en agissant de la sorte, tromper le lecteur, et lui vendre votre ouvrage à la place de celui qu’il attend de moi, sous un titre à peu près semblable, mais assurément sur un tout autre sujet. Vous ne devez donc pas trouver mauvais, que je fasse promptement paraître cette lettre, pour instruire le public de votre dessein.
Vos sept premières pages n’offrent que des lieux communs contre les novateurs, et un éloge d’Aristote. Je ne vois là rien de remarquable, si ce n’est peut-être qu’à la page 2 vous vous plaignez que certains théologiens, par un amour immodéré de la paix, détruisent toute orthodoxie et toute religion, comme si l’amour de la paix était un péché capital et habituel aux théologiens ; l’amour de la paix, que, pour moi, je regarde comme la plus grande, la plus véritablement chrétienne de toutes les vertus. Heureux les hommes pacifiques, monsieur Voet ; mais, tant que vous chercherez ainsi des querelles, vous ne serez point heureux.
A la page 8 vous commencez à parler de moi, et c’est de la manière suivante : Telle est la présomption de ces nouveaux Titans, que tout récemment un d’eux, qui ne comprend même pas, et je puis le prouver, les termes de la philosophie péripatéticienne, a osé s’exprimer ainsi, dans une lettre pleine de bouffonneries et de mensonges, adressée à Dinet. « Bien plus, dit-il, je pose en fait qu’il n’est pas une seule question résolue d’après les principes particuliers à la philosophie péripatéticienne dont je ne puisse démontrer que la solution est vicieuse et fausse. Que l’on en fasse l’essai, que l’on me propose, non pas toutes les questions ainsi résolues (je regarderais comme tout à fait inutile d’employer beaucoup de temps à une pareille occupation), mais un petit nombre de questions choisies ; et je tiendrai ma promesse. » — En entendant parler de la sorte cet ignorant ennemi des lumières, ne serait-on pas tenté de le renvoyer à Anticyre — D’après un tel début, tout le monde concevra facilement que votre intention n’est pas d’épargner ici les injures, que je suis loin d’être de vos amis, et que par conséquent on ne doit ajouter aucune foi à tout ce que vous débiterez sur mon compte, à moins de témoignages irrécusables ou de raisons péremptoires. Qu’il fat vrai, comme vous vous engagez à le prouver, que je ne comprends même pas les termes de la philosophie péripatéticienne, peu m’importerait assurément : car ce serait plutôt une honte à mes yeux d’avoir donné à cette étude trop de soin et d’attention. Cependant, comme vous ne citez aucun de ces termes dont je me sois servi à contresens, on ne vous croira pas ; surtout quand on vous verra, à la page suivante, sortir de votre sujet pour aller reprocher à M. Regius, professeur distingué de la faculté de médecine, et votre collègue, d’avoir donné à une plante un nom qui ne lui appartenait pas. Cette remarque, vous l’avez déjà faite mille fois, et vous la faites encore plus bas, pages 37, 38 et 43, et toujours à tort, d’après l’opinion de quelques personnes : suivant elles, ce qui a donné lieu à ce conte de votre part, c’est que M. Le Roy, en assignant le nom dont il s’agit à une espèce d’ellébore, a suivi l’autorité de Dodonœus, et que je ne sais quel demi-savant, rencontrant dans un autre ouvrage un autre nom pour la même plante, s’est imaginé, d’après cela, que M. Regius s’était trompé. Grand crime vraiment, que de différer de quelqu’un sur le nom d’une plante ! Qui ne sait qu’il n’est peut-être pas une seule herbe qui n’ait plusieurs noms, et qu’à cet égard les plus célèbres botanistes sont rarement d’accord entre eux ? A vous voir soutenir avec tant de chaleur une pareille accusation, chacun pensera, du moins je le crains, qu’il y a quelque chose de vrai dans ce que l’on a dit de vous, que vous parliez de toutes choses avec une grande assurance, mais aussi avec une grande ignorance. Lorsque ensuite on viendra à savoir tout le bruit que vous avez fait pour cette seule expression être par accident, à laquelle le même professeur avait donné dans une thèse un sens un peu différent de celui qui est adopté dans les écoles ; lorsqu’on saura l’empressement avec lequel vous avez saisi cette occasion d’écrire contre lui les thèses les plus virulentes, et de les débattre publiquement pendant trois jours consécutifs ; lorsqu’enfin on connaîtra le soin que vous avez eu de placer ce mot dans le titre même de ces thèses, et votre ardeur à le faire condamner comme hérétique par la faculté de théologie, quoiqu’il ne fût nullement répréhensible, et qu’au contraire, ainsi que M. Regius l’a très bien démontré dans sa réponse, il ne s’en fût servi que pour, plaire aux théologiens ; alors, dis-je, on ne doutera plus que, si vous aviez trouvé dans mes ouvrages la plus petite expression à reprendre, vous n’eussiez pas manqué de la signaler dès le commencement de votre livre, pour inspirer au lecteur quelque confiance en vos autres assertions ; ou du moins vous en auriez fait mention plus bas, au chapitre V de la IIe partie, où vous revenez sur ce sujet, mais toujours sans rien citer. Si j’insiste tant sur ce point, c’est afin que vous sachiez bien qu’aucun homme de sens ne tiendra compte des injures que vous me prodiguez, s’il ne les voit appuyées, soit à la page même qui les contient, soit dans les passages précédents, de quelque preuve au moins vraisemblable ; car on sait que vous ne négligez pas les plus faibles raisons, lorsque vous pouvez en apporter quelques-unes.
Ainsi, quand vous prétendez que ma lettre au révérend père Dinet est un tissu de bouffonneries et de mensonges, le lecteur ne voit là qu’une injure, parce que vous ne lui montrez nulle part quels sont ces mensonges et ces bouffonneries ; et de tous mes ouvrages, effectivement, celui où je me suis le plus efforcé de me montrer grave et vrai, est, sans contredit, celle lettre que j’adressais à un homme de la plus haute considération, et pour qui je professe un respect tout particulier.
Vous croyez, d’un autre côté, me faire beaucoup de tort, en rappelant que j’ai dit dans cette lettre que les principes de la philosophie péripatéticienne ne donnent aucune solution dont le vice et la fausseté ne puissent être démontrés. Mais vous manquez ici de votre habileté ordinaire, vous trahissez la cause que vous voulez défendre, vous confirmez mes propres paroles, puisque vous ne mettez sous les yeux du public aucune solution de ce genre dont je n’aie pu prouver la fausseté, et que pour toute réfutation vous me traitez d’ignorant et de sot ; et cependant on sait assez que provoquer vos adversaires et leur poser des questions est pour vous un plaisir que vous ne vous refusez guère. C’est encore ainsi que plus bas, page 88, vous citez une seconde fois mes paroles, et que vous les réfutez uniquement par des injures. Que résultera-t-il de là ? Que les personnes les moins instruites finiront par découvrir toute la pauvreté de la philosophie vulgaire : peut-être ont-elles déjà ouï dire souvent qu’elle était pour beaucoup de personnes un objet de mépris ; mais, vous entendant sans cesse, vous et les vôtres, la vanter comme la connaissance des choses divines et humaines, comme le fondement de toutes les autres sciences, elles n’avaient jamais soupçonné sans doute qu’elle fût assez misérable pour ne pouvoir nous conduire à la connaissance d’une seule vérité. Aujourd’hui, qui doutera que, si elle en renfermait une seule, cette vérité n’eût été mise en avant, ou par vous dans ce passage de votre livre, ou par quelqu’un des pères de la société de Jésus ? C’est à leur supérieur qu’a été adressée la lettre d’où vous avez tiré les paroles rapportées plus haut ; ces pères ne manquent assurément pas d’instruction, vous le savez ; et jusqu’ici pourtant ils ont gardé le silence. Quant aux savants, depuis longtemps ils ont tous reconnu qu’aucune démonstration rigoureuse ne peut être basée sur les principes de la philosophie péripatéticienne ; et, comme ils verront que mon assertion se réduit à ce que je m’engage de prouver le vice de tout raisonnement construit d’après la méthode d’Aristote, loin de m’accuser d’une présomption trop grande, ils ne douteront pas un instant que je ne puisse facilement tenir ma promesse. En effet, la solution d’une question ne consiste pas dans la conclusion seulement, mais encore et surtout dans les prémisses ; or, si la conclusion n’est pas bien déduite de ces dernières, quoique par hasard elle puisse être vraie, la solution n’en sera pas moins vicieuse et fausse.
Vous dites ensuite, à la même page 8, en parlant de ma philosophie, que j’ose la jeter à la tête de quelques oisifs, qui n’ont jamais rien étudié, qui ne savent rien, et de quelques hommes qui se sont toujours occupés d’affaires publiques ; et à la page 9, vous ajoutez que, plus timide qu’un daim, et ne me sentant de courage que dans les ténèbres de ma retraite, je me suis servi d’un certain médecin pour essayer sérieusement d’introduire dans une université récemment établie, mais déjà célèbre, mes niaiseries jusqu’alors stériles, et, en quelque sorte, avortées, et pour les présenter, au mépris de toute la philosophie ancienne, comme la véritable et pure philosophie. Puis de là vous vous jetez sur ce médecin, pour lui reprocher, ainsi que je viens de le dire, le nom qu’il a donné à une plante. Enfin, vous terminez ainsi sur mon compte : En faveur de la jeunesse, qui ne doit point ignorer les attaques auxquelles est en butte son maître Aristote, et dans l’intérêt des autres personnes, que ce fourbe cherche à abuser et à induire en erreur, on a jugé à propos de mettre au grand jour la philosophie de ce plaisant réformateur, dont les ouvrages ne sont bons qu’à faire rire de pitié. A cela, je ne réponds qu’un mot, c’est que vous vous trompez grossièrement, si vous croyez que j’aie jamais jeté ma philosophie à la tête de qui que ce soit. Nous savons, dites-vous, page 12, toute la puissance qu’exercent des gestes habiles et une langue flatteuse. Vous pouvez le savoir, vous qui prêchez et qui enseignez. Mais moi, j’habite la campagne ; je m’éloigne, autant qu’il m’est possible, de la société des hommes ; je ne tends des pièges à la crédulité de personne ; jamais je n’ai eu de disciples, jamais je n’ai cherché à en avoir, je l’ai plutôt évité. Je dirai plus : M. Regius était depuis longtemps professeur, et il enseignait la doctrine que vous m’accusez d’avoir voulu introduire dans votre université par son moyen, que je ne lui avais pas encore parlé. Si donc je lui avais appris quelque chose, ce ne pouvait être que par les ouvrages que j’avais déjà publiés : et, en cela, il a montré une grande force d’intelligence, puisque dans ces écrits je n’ai point développé mon système de philosophie ; j’en ai seulement donné, si je puis dire, quelques échantillons, afin que chacun pût juger s’il lui convenait d’en connaître le reste : de cette manière, au moins, si je ne pouvais être utile, je ne faisais de tort à personne ; et tout le monde devait me savoir quelque gré de ma façon d’agir. (Voy. les premières pages de mon Discours de la méthode et la fin de la lettre au père Dinet.) Et certes, jusqu’ici, ces premiers essais m’ont attiré la bienveillance de trop de personnages distingués, pour que je puisse me repentir de les avoir fait paraître. En entrant avec vous dans ces détails, mon intention est que vous sachiez bien qu’il n’y a qu’un moyen d’attaquer mes opinions, c’est de les examiner dans les ouvrages que j’ai publiés, et de montrer ce que vous y trouvez de condamnable ou de faux. Les sophismes, les mensonges ne peuvent trouver place ici : les livres dont je parle sont entre les mains du public ; quiconque le veut peut les examiner à loisir et les critiquer. Mais supposer qu’ils contiennent tout autre chose que ce qu’ils contiennent en réalité, ou m’attribuer, sans vouloir consulter les écrits dont je me reconnais auteur, d’impertinentes opinions qui ne sont nulle part énoncées dans ces écrits, c’est ce que tout le monde appellera une calomnie.
Toutefois, ainsi que vous le dites page 1 o, avant d’exposer successivement et par ordre les mystères de cette nouvelle et orgueilleuse philosophie, vous devez tracer le portrait de celui qui en est le fondateur. Je ne peux que vous approuver : car, dans ma lettre au père Dinet, j’ai rapidement énuméré toutes les qualités qui vous distinguent ; et vous ne faites qu’user de votre droit en me rendant aujourd’hui la pareille. Je vous verrai avec plaisir passer en revue mes défauts ; et s’il en est quelques-uns que mes amis me dissimulent, ou qu’ils n’aperçoivent pas, aveuglés qu’ils sont par leur attachement pour moi, c’est de vous que je les apprendrai, pour mon plus grand bien : les injures par lesquelles vous avez débuté dans cet ouvrage ne me donnent pas lieu de craindre que la bienveillance vous fasse omettre une seule des découvertes que vous aurez faites en ce genre.
Vous commencez donc en ces termes : Son nom, quelque temps tenu secret, et qu’il a révélé lui-même, est René Descartes ; son pays est la France, le flambeau de l’Europe savante. Au dire de quelques autres personnes, il est d’une naissance illustre, ou du moins il est noble. Quant à cet avantage, que le hasard peut accorder aux méchants et aux sots, je ne le lui envie pas. Jusque-là, vous n’avancez rien qui puisse me faire déshonneur. Car si d’une famille distinguée on voit sortir quelquefois des méchants et des sots, vous ne Voulez pas en conclure, je pense, que l’on doit moins estimer celui qui a reçu le jour de parents honnêtes que le malheureux qui, fils d’un goujat, et né dans une taverne, n’a fait son apprentissage de vertu et de piété qu’au milieu des filles de joie et des valets d’une armée.
Vous continuez ainsi : Nous verrons les avantages de cette noblesse, lorsqu’il aura un fils, légitime ; car pour ceux qu’il a eus, dit-on, jusqu’à présent, ils ne seront plus tard que les témoins malheureux de la noblesse de leur pire. Ces paroles n’ont aucun, sens, puisque la noblesse du père ne peut aggraver en rien la condition des fils naturels. Quant à moi, si j’en avais, je ne le nierais pas s’il y a peu de temps encore que j’étais jeune ; je suis homme, je n’ai point fait vœu de chasteté, et n’ai jamais prétendu passer pour plus sage que les autres. Mais comme je n’en ai pas, votre phrase signifie tout simplement que je suis célibataire ? et je ne dois pas m’étonner que, répétant sans cesse, comme vous faites, que le plus grand des miracles est un ecclésiastique conservant sa chasteté dans le célibat, vous n’ayez pas voulu me croire supérieur en sagesse à un ecclésiastique.
Mais voyons la suite : Nous serions les premiers, dites-vous, à louer les qualités de son esprit, s’il ne travaillait lui-même à les obscurcir. On ne peut nier en effet qu’il n’ait assez d’esprit naturel. Il ne faut pas toutefois le regarder comme un dieu, ainsi que voudraient le persuader aux ignorants ses aveugles sectateurs, à moins que ce ne soit quelque Jupiter artisan de honteuses débauches. Qui ne sait que côtoient aussi des gens d’esprit ou des fourbes, et cependant des insensés et des furieux, ces hommes que l’histoire a flétris, Épicure, Marcion, Aphon, Tayanobus, Manes, Lucien, Mahomet, David Georgius, Machiavel, Jules-César, Vanini, Campanella, Godefroy de la Vallée, François Davidson, Socin, Anselme de Parme, D. Faust, Henr. Cornélius Agrippa, R. Lipman de Mulhausen, Jean Torrentius, quoique ce dernier fût d’ailleurs un peintre médiocre et illettré, et une foule d’autres, tous hommes de peu de valeur et de mauvais aloi.
L’esprit seul ne rend pas parfait, et souvent il est en mauvaise compagnie. Que résulte-t-il de tout ce bavardage ? Une seule chose : vous avouez que je ne manque pas absolument d’esprit, et que plusieurs personnes veulent bien faire quelque cas de moi : ce que du reste vous exprimez avec votre malignité ordinaire, en supposant qu’elles me représentent partout comme un dieu. Je n’examine pas si fourbe et homme d’esprit sont bien des mots synonymes, si l’esprit peut seul rendre parfait : il me suffît qu’il ne rende pas plus imparfait ; et c’est ce que vous accorderez, je pense.
Vous ajoutez encore, page 11 : Au reste, je ne saurais apprendre au public à quelle occasion notre homme d’esprit a commencé à philosopher. Si toutefois il était permis de se livrer à une conjecture assez vraisemblable, je dirais qu’il est né sous l’étoile d’Ignace de Loyola. Celui-ci en effet jeta les premiers fondements de l’ordre superstitieux des jésuites lorsqu’après avoir reçu mainte blessure à la guerre il désespéra d’y obtenir quelque couronne murale ou navale ; l’autre, désespérant de même, après un court apprentissage du métier des armes, d’atteindre au grade de maréchal de France ou de lieutenant général, et soutenu de quelque connaissance, assez mince sans doute, des sciences mathématiques, s’est mis à faire une nouvelle philosophie, ce qu’il a regardé probablement comme un nouveau moyen de parvenir à la gloire. Peut-être eût-il essayé de détrôner la superstition, si, trop convaincu de sa faiblesse, cet homme, d’un tempérament indomptable, n’eût pat craint que la violence de ses honteuses passions ne vînt trahir son hypocrisie. Tout ceci, d’après votre propre aveu, n’est qu’une suite de vos conjectures, c’est-à-dire un recueil de toutes les méchancetés que vous avez pu inventer sur mon compte. Il nous est donc impossible d’en rien conclure, si ce n’est que vous êtes un peintre, ou, si vous voulez, un poète bien malheureux dans ses conceptions : car, en donnant ainsi à votre imagination la liberté de tout oser, vous eussiez dû en vérité trouver des calomnies plus ingénieuses, et qui servissent mieux vos desseins contre moi.
Vous passez enfin, page 12, à ceux que vous appelez les sectateurs de ma philosophie ; et pour dire que je veux paraître en avoir quelques-uns, vous vous exprimez avec cette rare élégance : Le fondateur de la nouvelle philosophie veut nous faire croire qu’il a trompé quelques personnes, et qu’il les a entraînées à l’acropole de la folie. Ce ne serait donc pas assez pour vous de traiter de dupes et d’insensés ceux qui approuvent une partie de mes opinions : vous supposez encore, pour donner plus de vraisemblance à vos discours, que je tiens moi-même ce langage ; puis vous vous livrez à de grossières invectives contre ces prétendus disciples. Mais, je le répète, je n’ai point encore publié de système de philosophie qui puisse avoir des sectateurs ; et quant à ceux qui, d’après mes premiers essais, ont préjugé favorablement de l’ouvrage entier, ils sont trop au-dessus de vos attaques pour que j’aie besoin de les défendre.
(Je prie le lecteur d’observer que, lorsque ces premières pages ont été écrites, je ne me doutais nullement que la Philosophie cartésienne dût paraître sous un autre nom que celui de Voet. Depuis, je n’y ai rien changé, parce que ce livre, comme je le prouverai évidemment plus bas, n’en est pas moins son ouvrage.)
Examinons un peu, s’il vous plaît, ce que contient cette première partie de votre livre, où vous aviez dessein de tracer mon portrait, et de passer en revue, sinon tous mes défauts, du moins les plus remarquables. Je l’ai rapporté ici tout entière ; et le lecteur peut juger maintenant si je mérite les épithètes dont il vous a vu précédemment me gratifier avec tant de libéralité. Voici en effet le résultat de toutes vos recherches sur mes défauts : je suis François de nation, je sors d’une famille honorable, je ne manque pas absolument d’esprit, je vis dans le célibat, et, soutenu par quelque connaissance des mathématiques, je travaille à un nouveau système de philosophie, dont plusieurs personnes ont déjà conçu d’assez heureuses espérances. Et d’un autre côté cependant vous me traitez tour à tour de bouffon, d’ignorant ennemi des lumières, de sot, d’homme plus timide qu’un daim, de philosophe absurde, dont les ouvrages ne sont, bons qu’à faire rire de pitié, de menteur, d’imposteur, et tout cela dans les deux premières pages de votre livre : n’est-il pas probable que nous trouverons dans les pages suivantes des injures plus nombreuses encore, et peut-être plus indignes ? Si de tels discours s’échappaient de la bouche d’une femme ivre ou d’un cabaretier en colère, on en rirait : mais quand on les voit écrits et imprimés par un théologien, premier pasteur de son église, qui affecte la réputation d’homme pieux et dévot, qui devrait être pour ses frères un modèle, je ne dirai pas de douceur, d’humilité, de patience, de charité (vous dédaigneriez peut-être ces vertus de la vieille église), mais au moins de modération, de calme, de gravité ; certes, je ne vois pas comment on pourrait les excuser.
Quand bien même, effectivement, la philosophie contre laquelle vous déclamez avec tant de violence serait mauvaise, ce que vous n’avez encore démontré nulle part, ce que vous ne démontrerez jamais, peut-on supposer qu’elle soit assez perverse et assez dangereuse pour mériter à son auteur les plus atroces injures ? La philosophie que je recherche, ainsi que tous ceux qui ont conçu pour elle une noble passion, est la connaissance des vérités qu’il nous est permis d’acquérir par les lumières naturelles, et qui peuvent être utiles au genre humain : il n’est pas d’étude plus belle, plus digne de l’homme ; il n’en est point qui puisse mieux servir notre bien-être ici-bas. La philosophie dominante, au contraire, celle que l’on enseigne dans les écoles et les universités, n’est qu’un amas confus d’opinions, pour la plupart douteuses, comme le prouvent les discussions auxquelles elles donnent lieu chaque jour, et entièrement inutiles, comme une longue expérience ne l’a que trop appris. Qui a jamais pu, en effet, tirer quelque utilité de la matière première, des formes substantielles, des qualités occultes, et autres choses de ce genre ? Il est donc peu raisonnable, de la part des personnes qui ont étudié ces opinions, incertaines de leur aveu même, de concevoir tant de haine et d’envie contre ceux qui s’efforcent de trouver quelque chose de plus certain. Sans doute, en fait de religion, toute tentative d’innovation est odieuse : chacun croit sa religion instituée par Dieu même, qui ne saurait se tromper ; et dès lors on croit qu’il ne peut y être fait aucun changement, si ce n’est en mal. Pour la philosophie, c’est tout autre chose : on avoue que l’homme n’en a encore qu’une connaissance très imparfaite, qu’elle est susceptible de nombreux perfectionnements : il est donc glorieux ici de se placer au rang des novateurs. Peut-être allez-vous dire que vous êtes loin de blâmer les savants qui ont fait quelque découverte en philosophie, mais que moi je n’ai rien découvert, ce que pourtant j’espère bien que vous ne prouverez jamais. Eh bien ! soit, que je n’aie rien découvert : fallait-il pour cela m’accabler d’injures, et ne méritais-je pas plutôt de l’indulgence et quelque avis amical ? Croyez-moi, monsieur Voet, tout lecteur éclairé reconnaîtra qu’en écrivant cet ouvrage, vous étiez tellement possédé de la rage de nuire, que vous n’avez plus aperçu, ni ce qui convenait à votre position et à votre caractère, ni ce qui était vrai, ni même vraisemblable.
Deuxième partie :
Des actions de Voet qui m’ont appris à connaître qu’elles étaient ses vertus.
Mais comme il est rare que l’on se déchaîne ainsi contre quelqu’un sans motif, je vais, pour ne point paraître aux yeux du lecteur vous en avoir jamais donné le moindre sujet par ma faute, raconter brièvement tout ce qui s’est passé jusqu’à ce jour entre vous et moi. Jamais je ne vous ai parlé, que je sache ; je ne vous connais même pas de vue, et je ne pensais pas plus à vous que je ne pense à ceux qui ne sont point encore, quand pour la première fois on m’apprit que vous me traitiez habituellement d’athée, et que le professeur Regius, qui enseigne, comme on le sait, une doctrine assez conforme à la mienne, était en butte de votre part aux attaques les plus injustes. Ce rapport me fit prendre des renseignements sur la réalité du fait, ainsi que sur votre caractère et sur les motifs qui pouvaient vous déterminer. Quant au fait, il n’était point douteux : vos thèses contre M. Regius avaient déjà paru, et peu de temps après fut publiée vôtre fameuse sentence de condamnation contre la nouvelle philosophie. Quant à votre caractère, on me dit que vous montriez beaucoup d’exactitude et d’assiduité dans l’exercice de vos fonctions, comme ministre et comme professeur ; que vous prêchiez, que vous enseigniez, que vous disputiez plus souvent qu’aucun de vos collègues ; que votre air grave, votre voix, vos gestes, tout en vous annonçait une piété singulière ; que vous portiez enfin l’ardeur de votre zèle pour la vérité et la pureté de votre religion jusqu’à reprendre avec une extrême sévérité, surtout dans les riches et les puissants, non seulement les fautes les plus légères, mais encore ce que généralement on ne regarde pas comme des fautes ; jusqu’à disputer et à déclamer avec une incroyable véhémence contre quiconque ne partageait pas vos opinions. D’après de pareils témoignages, j’eusse été tenté d’admirer en vous un prophète ou un apôtre, si l’injustice avec laquelle vous me rangiez au nombre des athées n’avait laissé quelque doute dans mon esprit. D’un autre côté, on voit chaque jour les plus honnêtes gens se tromper, en accordant trop de confiance aux rapports d’autrui, ou en jugeant par eux-mêmes avec trop de légèreté. Une triste alternative se présentait donc à moi : ou vous étiez effectivement un saint homme, peut-être du reste peu éclairé ; ou vous étiez (pardonnez si je ne trouve pas d’expression moins dure pour dire la vérité) un grand hypocrite. Car, avec tous les talents que l’on s’accordait à vous reconnaître, il me semblait que rien ne pouvait être médiocre en vous, ni les vertus, ni les vices. Depuis, j’ai vu clairement ce que je devais penser à votre égard, et c’est votre conduite envers M. Regius qui a fait cesser mon incertitude. J’ai appris en effet comment, à peine nommé recteur de l’université, vous lui aviez tout-à-coup témoigné plus d’amitié que jamais, comment vous aviez fait en sorte qu’il pût, à peu près à volonté, soutenir des thèses publiques, ce qui n’avait jamais lieu précédemment sans une permission spéciale du magistrat ; car, suivant l’usage, deux de ses collègues, professeurs de physique et de médecine, voyaient avec peine qu’il enseignât une doctrine toute différente de la leur, et craignaient que ces discussions publiques ne vinssent accréditer de plus en plus la nouvelle philosophie. J’ai appris comment M. Regius, plein de reconnaissance pour tant de bonté, avait poussé la déférence envers vous au point de ne livrer à l’impression aucune des thèses qu’il publia à cette époque, c’est-à-dire de celles où il développait son système entier de physiologie, sans vous les remettre les unes après les autres, en vous priant de les lire, de les examiner et de les corriger. Vous ne pouvez nier ce fait : vous avez marqué vous-même, de votre propre main, le petit nombre de passages que vous désapprouviez ; il a fait tous les changements qui vous semblaient convenables, et je ne doute pas que vos notes ne se trouvent encore dans ses papiers. Mais quelle a été dernièrement ma surprise, lorsque, m’adressant à lui pour avoir des renseignements plus précis sur cette circonstance, ainsi que sur quelques autres qu’il doit mieux connaître que personne, je n’ai reçu qu’une lettre tout à fait laconique, où il s’excuse de ne pouvoir répondre à mes questions. J’ai demandé à un autre de mes amis l’explication de cette singulière conduite : j’ai su qu’on était allé dire à M. Regius qu’un des magistrats de la ville lui faisait Un crime de certaines anecdotes publiées sur votre compte dans ma lettre au père Dinet, et qui, suivant l’opinion générale, ne pouvaient venir que de lui seul. Pour moi, il m’est impossible d’ajouter foi à un pareil bruit. Qui croira jamais que vous ayez assez de pouvoir dans une ville où vous êtes étranger, pour y diffamer publiquement qui bon vous semblera des citoyens les plus anciens et les plus honorables, pour y prononcer contre eux de fausses sentences de condamnation, sans qu’il leur soit permis, je ne dis pas de se plaindre hautement de tant d’outrages, mais même d’en déposer secrètement le récit dans le sein de l’amitié ? Certes, une telle pensée n’a jamais pu se présenter à l’esprit de vos magistrats ; je les connais tous, ou pour m’être entretenu quelquefois avec eux, ou du moins de réputation : leur prudence et leur équité les défendent de ce soupçon injurieux. D’ailleurs, les faits mêmes prouvent le contraire : depuis cette époque vos magistrats ont augmenté pour la seconde fois les honoraires de ce professeur. Je croirais donc assez volontiers que c’est vous qui avez eu le soin de faire parvenir jusqu’à M. Regius ce rapport mensonger, dans l’espérance que ce savant, peu timide assurément, mais plein de déférence et de respect pour les magistrats de sa ville natale, refuserait désormais de me raconter toutes les honteuses intrigues dont vous vous sentez coupable envers lui.
Je continue. Vous aviez examiné les thèses où M. Regius exposait tout son système de physiologie, et vous n’aviez exprimé aucune désapprobation. Peu de temps après, il en composa quelques autres : comme elles ne contenaient rien d’important qu’il n’eût avancé déjà dans celles que vous aviez vues, il ne jugea pas qu’elles méritassent de vous être présentées avant leur publication. Mais, saisissant avec une sorte d’empressement un mot, un simple mot, qui s’y trouvait dans un sens un peu différent de celui des écoles, vous prîtes de là occasion de l’attaquer ouvertement. Peu de jours avant la discussion de ses dernières thèses, quelques-uns de ses auditeurs vinrent l’avertir que les vôtres se préparaient à troubler la séance. Il alla vous trouver, vous fit part de l’avis qu’on lui avait donné, et vous pria d’employer tous les moyens qui étaient en votre pouvoir, comme recteur de l’université, pour prévenir tout désordre. Quoique alors vous eussiez vu les thèses dont il s’agit, rien de votre part ne lui laissa soupçonner, durant cette entrevue, qu’elles continssent des passages, suivant vous, répréhensibles. Cependant le jour de la séance était arrivé : lorsqu’on en fut venu à la thèse sur l’être par accident, il y eut d’abord quelques instants de silence, sans doute pour donner au proposant le temps d’énoncer ses preuves ; puis, tout-à-coup, et sans que rien y donnât le moindre prétexte, la salle retentit de clameurs et d’applaudissements dérisoires. Et vous qui présidiez l’assemblée en qualité de recteur, immobile, et tel qu’un roc au milieu des tempêtes et pas autrement :
Quàm si dura silex aut stet marpesia cautes.
vous ne fîtes pas la moindre tentative de la voix, du geste, ou du regard, pour apaiser le tumulte. Je m’en étonne pourtant : car, quelque agréable que fut pour vous ce désordre, il était de votre devoir de feindre le contraire ; et je ne vois pas ce qui a pu vous faire ainsi rester immobile, si ce n’est la certitude que les turbulents obéiraient au plus léger signe de votre volonté. Apprenant alors que vous l’accusiez d’avoir offensé la théologie par cette expression d’être par accident, M. Regius se rendit chez vous ; il vous assura qu’il était prêt à faire telle correction que vous jugeriez à propos, et à déclarer publiquement qu’il n’avait jamais eu l’intention, comme c’était effectivement la vérité, et comme il l’a démontré depuis dans sa réponse à vos thèses, de blesser en rien votre religion ; et cette même déclaration, il l’a répétée en présence de plusieurs autres théologiens, vos collègues : mais vous n’en avez pas moins, aussitôt après, publié contre lui des thèses qui devaient être soutenues pendant trois jours, et vous avez eu le soin de placer dans le titre même cette expression d’être par accident, cherchant à faire croire ainsi qu’elle était condamnée comme hérétique par la faculté de théologie ; et pourtant ; dans lesdites thèses vous n’avez attaqué les opinions de M. Regius que relativement aux formes substantielles, au mouvement de la terre, à la circulation du sang, et à d’autres questions semblables qui concernent la physique et la médecine, mais nullement la théologie ; et dans ces différentes opinions, cependant, vous n’y aviez rien trouvé à reprendre, lorsque les thèses où elles étaient développées avaient été soumises à votre examen et à vos corrections.. Ce n’est pas tout : j’ai appris encore que vous aviez fait composer, par je ne sais qui de vos disciples, un poème en l’honneur de vos thèses, ou que du moins vous en aviez permis l’impression ; que cet ouvrage avait été distribué sous vos yeux dans toute l’université ; que l’on y désignait clairement M. Regius par ces mots, O regium factum, etc. ; et qu’il y était accablé des plus odieuses injures. J’ai appris enfin tous les autres détails que renferme ma lettre au P. Dinet. Dans toute cette conduite, je l’avoue, je n’ai pu trouver la moindre preuve de cette rare piété que l’on vantait en vous ; car il n’est pas possible d’en douter, ou vous avez d’abord témoigné à M. Regius une fausse amitié pour le surprendre plus facilement lorsqu’il ne serait plus sur ses gardes, et qu’il croirait n’avoir rien à craindre de vous ; ou, si votre amitié pour lui était sincère, vous l’avez indignement trahie dès que vous avez aperçu l’occasion favorable de lui nuire. L’une ou l’autre conduite est également odieuse ; et vous ne pouvez apporter ici pour excuse un prétendu zèle religieux. Quelque grandes en effet que pussent être ses erreurs (et il n’en avait commis aucune), quelle était cette piété, cette charité chrétienne, ce zèle ardent qui vous portait à ne pas vouloir l’écouter, lorsqu’il venait de lui-même vous promettre de faire toutes les corrections que vous désireriez, et à le livrer pendant trois jours, contre tout droit, toute justice et toute bienséance, à la dérision du public : de sorte que, si tout eût réussi comme vous l’espériez, il eût été privé de sa place et déshonoré sans avoir aucune faute à se reprocher, et par le seul effet de vos calomnies ? Le recteur peut-il donc dans votre université soutenir, sans la permission du magistrat, des thèses publiques dans une faculté qu’il ne professe pas ? Peut-il y diffamer celui de ses collègues qu’il lui plaira de choisir, et, qui plus est, prononcer, au nom de l’université entière, une sentence de condamnation contre les principes enseignés par ce professeur ? Je m’attends que vous allez dire que le magistrat vous avait ordonné de déclarer votre avis sur la doctrine de M. Regius. Mais il n’avait point ordonné, il n’avait point voulu que vous le fissiez paraître comme une sentence régulière et définitive. Ce qu’il voulait était très sage : c’était que, puisque ; vous portiez plainte contre la doctrine de votre collègue, vous missiez d’abord en avant toutes vos raisons, que celui-ci y répondît ensuite, et qu’enfin, les deux parties entendues, comme le veut la justice, le magistrat prononçât entre elles. Votre conduite au contraire est inexcusable : de toutes vos accusations vous n’avez apporté aucune preuve de quelque valeur, vous n’en aviez aucune ; et néanmoins vous n’avez pas hésité à condamner, et sans l’entendre, un de vos collègues, sur qui vous n’aviez nullement ce droit : car, sachez-le bien, dans cette cause où il s’agit de la nouvelle philosophie, ni vous, ni aucun autre de ceux qui enseignent l’ancienne philosophie ou les sciences qui en dépendent, comme la théologie scolastique et la médecine, vous ne sauriez être des juges compétents : vous ne pouvez être qu’accusateurs ou accusés. M. Regius croit ses opinions plus conformes à la vérité que les opinions aujourd’hui dominantes ; vous qui ne voulez pas, qui ne pouvez pas peut-être apprendre cette doctrine nouvelle, vous niez son assertion. A qui s’en rapporter ici ? ce ne sera ni à vous ni à lui, mais à ceux qui, neutres dans cette querelle, auront écouté et examiné les raisons des deux parties. Ce qu’il y a de plus singulier, sans contredit, c’est de vous entendre dire dans cet arrêt dont nous venons de parler, que vous rejetez cette nouvelle philosophie (c’est la mienne et celle de M. Regius), à cause de ses conséquences fausses, absurdes et contraires à la théologie orthodoxe ; et cependant vous n’avez pu citer une seule de ces conséquences, quoique, dans le conseil de l’université, un des professeurs de droit, qui désapprouvait cet arrêt, vous ait expressément demandé des preuves de ce que vous avanciez. M. Regius avait, au contraire, dans sa réponse à vos thèses, démontré de la manière la plus évidente que ses principes philosophiques s’accordaient beaucoup mieux avec la théologie que les principes reçus dans les écoles. Comme tous ces faits m’étaient connus, ainsi que beaucoup d’autres (il m’est impossible de tout dire), vous ne devez pas vous étonner que j’en aie parlé, par occasion, dans une lettre qui était alors sous presse : je n’avais pas de moyen plus simple et plus doux de repousser tout le mal que vous aviez voulu me faire. Et d’ailleurs, dans cette lettre que j’adressais à un des Pères de la société de Jésus, que vous ne pouvez nommer sans ajouter aussitôt une injure, eût-il été bien convenable de vous faire des compliments ? A part cela, je n’ai jamais rien fait, jamais rien tenté contre vous, qui ait pu m’attirer votre ressentiment ; et la virulence avec laquelle vous vous exprimez ici sur moi n’est vraiment pas méritée de ma part. Mais peut-être votre inimitié a-t-elle quelque autre motif que nous fera connaître la suite de votre ouvrage.
Troisième partie :
Des chapitres I et II de la Philosophie cartésienne.
Vous dites, au commencement de votre premier chapitre, que tout le monde n’est pas capable d’entendre ma philosophie ; et aux pages 14 et 15 vous vous exprimez ainsi : Pour faire éclater sa candeur et sa bonne foi, mais en réalité pour pouvoir attribuer toutes ses erreurs à de malheureux disciples, dont il accusera l’intelligence bornée, il vient, dès l’entrée de son cours de philosophie, nous déclarer, de l’air et du ton grave d’un homme d’importance, que tous les esprits ne sont pas en état de s’élever à la hauteur de ses sublimes mystères. Où et quand, je vous le demande, m’avez-vous entendu prononcer ces paroles d’un air grave ? Je le répète, je ne prêche point, je ne suis point professeur. Vous les avez sans doute tirées de mes écrits. Vous citez la quatrième partie de mes réponses aux objections. (Médit., p. 289, édit. d’Elzév.) J’y ai dit en effet que les sujets traités dans la première méditation et dans les autres (c’est-à-dire les cinq suivantes) n’étaient pas à la portée de tous les esprits. Mais cette citation n’est pas en votre faveur, elle est plutôt contre vous ; car de ce que je parlais ainsi en particulier de ces premières méditations, qui renferment une très petite partie de la philosophie, et en même temps la partie la plus difficile, vous eussiez dû en conclure qu’il n’en serait pas de même de l’ouvrage entier. J’avouerai volontiers cependant que tout le monde ne sera pas capable de la comprendre ; et si je ne l’ai dit nulle part, ce n’est pas que ce ne soit la vérité, c’est que la chose m’a paru superflue. Quelle est donc la science, l’art, le genre de connaissance quelconque, que tous les hommes puissent saisir avec une égale facilité ? Mais vous, que concluez-vous de là ? que je veux attribuer à de malheureux disciples toutes les erreurs de ma philosophie. Ne sait-on pas que je n’ai jamais rien fait connaître de ma philosophie que par des écrits publics ? et ira-t-on aussi attribuer à mes disciples les erreurs contenues dans ces écrits ?
Vous en venez, page 17, aux épreuves auxquelles sont soumis les esprits dans cette nouvelle étole d’orgueil. Et vous ajoutez : Il y en a cinq, que nous allons examiner successivement dans ce chapitre et dans les quatre suivants. Puis, à la page 18, vous prétendez que la première consiste à oublier, s’il peut (le futur disciple), tout ce que ses autres maîtres lui ont appris. Et vous avez eu soin, de faire imprimer ces mots en caractères différents, afin qu’ils parussent tirés de mes propres ouvrages, c’est-à-dire des pages 16 et 17 du Discours de la méthode, ou de la page 32 de mes réponses à la septième partie des objections, ou bien encore des pages 7, 21, 23 et 24 du même livre, passages que vous aviez tous cités peu auparavant : mais dans tous ces passages, non plus que dans aucun autre de mes écrits, je n’ai parlé d’oublier ce que l’on avait appris auparavant ; j’ai seulement conseillé de se dépouiller de ses préjugés. Le lecteur pourra juger d’après cela quelle confiance il doit avoir eu vos citations. Autre chose est effectivement de renoncer à des opinions adoptées sans réflexion, c’est-à-dire de cesser de leur donner son assentiment, ce qui dépend toujours de notre volonté, ou de les oublier, ce qui n’est presque jamais en notre pouvoir. Mais comme les premières thèses que vous avez publiées dans votre université traitaient des préjugés, et que vous avez reconnu mainte et mainte fois que chacun de nous de voit s’efforcer de les rejeter entièrement, il n’eut été guère convenable de venir me reprocher d’avoir écrit dans le même sens que vous : aussi avez-vous mieux aimé m’attribuer quelque autre chose qui fournit une plus ample matière à vos accusations.
Tout le reste du chapitre ne mérite pas la moindre remarque ; il prouve seulement que si vous ne montrez dans cet ouvrage ni honnêteté, ni bonne foi, vous n’y montrez pas plus d’habileté et de logique naturelle, puisque vous prêtez à un homme qui, suivant vous-même, ne manque pas d’esprit, des sottises et des absurdités vraiment incroyables. Je vous vois, à la page 22, rapporter les paroles de l’épître de l’apôtre saint Judes, sur ceux qui condamnent avec exécration ce qu’ils ignorent. Il n’est personne qui, sachant la manière dont vous attaquez ma philosophie, ne retourne aussitôt ces paroles contre vous. Vous n’avez jamais lu ma philosophie, puisque je ne l’ai pas encore publiée : vous ne pouvez donc la connaître.
Dans le deuxième chapitre, page 27, vous nous indiquez la seconde règle à laquelle doivent s’astreindre les disciples de mon école, que vous appelez les initiés aux mystères de la folie. Selon vous ils jurent de ne faire désormais aucun usage des livres ; mais dans quels écrits avez-vous trouvé ce serment, de qui le tenez-vous, d’où l’avez-vous tiré ? c’est ce que vous ne dites nulle part, c’est ce que vous ne pouvez dire, et assurément vous ne négligeriez pas d’apporter vos preuves, si vous en aviez quelques-unes ; car ici même et à la page suivante vous citez deux passages de mes écrits, qui du reste ne tiennent en rien au sujet, et pour vous en servir vous ne craignez pas d’en altérer le sens. Le premier est tiré de ma lettre au P. Dinet, page 163, où je disais que l’on ne pouvait se plaindre qu’un homme qui n’était pas encore vieux fit attendre trop longtemps ce que les autres philosophes n’avaient pu faire en tant de siècles. Et vous, vous m’interpellez en ces termes : Croit-il donc qu’un homme qui n’est pas encore vieux, ainsi quille dit en parlant de lui-même dans sa lettre à Dinet, page 193, puisse avoir une connaissance exacte et certaine de toutes choses ? J’ai écrit, il est vrai, ces mots, un homme qui n’est pas encore vieux ; mais le reste de la phrase ne m’appartient pas. Vous auriez pu facilement, par cet ingénieux moyen, tirer aussi de mes écrits le serment dont nous venons de parler ; par exemple, j’ai tracé quelque part dans la même lettre ces mots, les ouvrages des auteurs ; vous aussitôt vous eussiez fait cette phrase ; Ils jurent, de ne jamais lire les ouvrages des auteurs, comme il le dit lui-même dans sa lettre à Dinet, page 200.
C’est avec la même bonne foi, et tout aussi à propos, que vous citez à la page suivante un autre passage, dans lequel je rappelais que j’avais autrefois travaillé à une méthode propre à résoudre toutes les difficultés que présentent les sciences. Et voici ce que vous dites : Il n’en est pas plus capable de résoudre toutes les difficultés que présentent les sciences (comme René Descartes, le plus ridicule des fanfarons, se vante de pouvoir le faire, dans son épitre dédicatoire. Médit., page 5, édit. d’Elzév.) Est-ce donc la même chose de dire que l’on travaille à une méthode pour parvenir à tel ou tel but, ou de se vanter d’y parvenir facilement ?
Quatrième partie :
De l’usage des livres et du savoir de Voet.
Si vous eussiez voulu savoir ma véritable opinion sur les livres, vous n’aviez qu’à consulter mon Discours de la méthode, à la page 7, vous y auriez vu que j’ai dit en termes exprès que nous retirons de la lecture des bons ouvrages autant de profit que de la conversation des grands hommes qui en ont été les auteurs, et peut-être même davantage, puisque ceux-ci nous offrent dans leur composition, non pas toutes les pensées qui se présentent à leur esprit, ainsi qu’il arrive dans un entretien familier, mais bien seulement leurs pensées choisies ; et peut-être aussi eussiez-vous retiré de ce passage une utilité personnelle’, en considérant, dans un sens contraire, que la lecture trop fréquents des méchants livres n’est guère moins nuisible que la société des méchants : car, autant que je peux en juger d’après les écrits que vous avez publiés, vos lectures habituelles se composent principalement de trois sortes d’ouvrages, que la réflexion que nous venons de faire vous eût appris à ne toucher que rarement et avec précaution. La première sorte est celle des livres pervers et futiles, que je réunis dans la même classe, parce qu’il est impossible qu’un livre entièrement futile ne renferme pas quelque mélange de perversité ; or tout ce qu’ont écrit les athées ou les incrédules, tous les rêves absurdes de la cabale et de la sorcellerie, les ouvrages des imposteurs de tout genre, vous voulez paraître les avoir lus ; et à dire vrai, pour quelques-uns d’entre eux, vous le prouvez sans réplique, en intercalant dans vos écrits des raisonnements qui leur appartiennent tout entiers. La seconde espèce est celle des livres de controverse, dont souvent les auteurs, par esprit de parti, regardent comme un acte de piété de s’accabler mutuellement d’injures. Quant à ceux-ci, vous en citez un si grand nombre, que, n’en eussiez-vous lu que le quart, vous auriez encore passé la plus grande partie de votre vie au milieu des disputes et des querelles. Je ne dis pas sans doute que tous ces ouvrages soient mauvais : ceux qui combattent pour la vérité, qui n’attaquent que le vice, sont dignes de nos éloges. Je crois cependant qu’on ne doit point en faire un trop fréquent usage : telle est en effet la faiblesse attachée à la nature humaine, que nous défendre le mal, c’est quelquefois nous exciter à l’aimer. Je ne prétends pas non plus qu’il ne soit jamais utile à des théologiens, ou à d’autres personnes, de connaître les mauvais livres qui paraissent, lorsqu’ils sont chargés de les réfuter ou de les corriger ; mais cela n’arrive que rarement ; et de même que l’on ne visite jamais un hôpital de pestiférés uniquement par plaisir, de même un homme véritablement pieux n’ira jamais, dans le seul désir de passer pour avoir une immense lecture, nourrir habituellement son esprit de mauvais livres. Ils apportent toujours avec eux quelque funeste contagion. J’en fais dans ce moment une triste expérience : il m’a fallu, pour écrire cette lettre, parcourir quelques-uns de vos ouvrages ; mon style en a pris aussitôt une âpreté qu’il m’est presque impossible d’adoucir, et c’est à ce titre que je réclame l’indulgence du lecteur, s’il trouve que je m’exprime ici avec un peu plus d’incorrection et de dureté que de coutume. La troisième classe de vos livres favoris se compose de lieux communs, de commentaires, d’abrégés, d’index, et d’autres recueils de ce genre, qui ne contiennent que des pensées détachées de différents auteurs. Je ne les mets pas au rang des mauvais livres, je ne crois pas qu’il faille les dédaigner tout à fait ; cependant ils ne sont bons, suivant moi, qu’à rappeler à notre mémoire ce que nous avons précédemment appris dans les ouvrages classiques dont ils sont extraits. Négliger les véritables sources, et s’adresser, si je puis parler ainsi, à ces misérables ruisseaux, c’est vouloir ne puiser qu’une eau trouble, en d’autres termes, renoncer à toute instruction solide. Ce qu’il y a d’important et d’utile dans les livres des génies supérieurs ne consiste pas en telle ou telle pensée que l’on peut en extraire, le fruit précieux qu’ils renferment doit sortir du corps entier de l’ouvrage ; et ce n’est pas de prime-abord et par une seule lecture, mais peu à peu, par une lecture attentive et souvent répétée, que nous nous pénétrons sans nous en apercevoir des idées de ces grands hommes, que nous les digérons, que nous les convertissons en quelque sorte en notre propre substance. Pour vous, l’usage journalier que vous faites des lieux communs, des commentaires, des lexiques, et autres livres semblables, se reconnaît facilement aux nombreuses citations que l’on en remarque dans vos écrits. Je ne puis malheureusement dire qu’il en soit de même de ces auteurs du premier ordre, où se trouvent renfermées toutes les connaissances que l’on peut acquérir par la lecture. Vous les citez aussi quelquefois, il est vrai, mais la plupart du temps assez mal à propos, et presque toujours pêle-mêle avec d’autres écrivains d’un rang tout à fait inférieur ; en sorte que vous semblez ne les avoir pas lus, et vous être contenté de prendre leur texte dans quelque compilateur. Il y a plus : il est difficile qu’après avoir longtemps reposé sur des coussins parfumés on ne conserve point quelque chose de leur douce odeur ; l’étude assidue des grands maîtres doit laisser de même dans le style quelque chose de leur perfection. Eh bien ! pardonnez à ma franchise, j’ai lu plusieurs de vos ouvrages, et je n’y ai jamais aperçu une seule pensée qui ne fût basse ou commune, une seule qui annonçât l’homme d’esprit ou le savant. Observez que je dis le savant et non l’érudit ; car si par le mot d’érudition vous entendez tout ce que l’on peut apprendre dans les livres, le mauvais comme le bon, je conviendrai facilement que vous êtes un grand érudit. Ne sais-je pas que vous avez lu, et tous les contes que l’on a débités sur le Léviathan, et toutes les sottises impies de je ne sais quel Bonaventure de Périers, et cent autres chefs-d’œuvre de cette espèce ? Mais, moi, je ne donne le nom de savant qu’à l’homme qui, par de longues études, par des efforts continuels, a su perfectionner son esprit et son cœur. Et la science, telle que nous la définissons ici, ce n’est point, je pense, en lisant indistinctement toute espèce de livres que l’on peut l’acquérir : c’est en ne lisant que les livres excellents en chaque genre, et encore faut-il y revenir à plusieurs fois ; c’est en conversant, lorsque nous le pouvons, avec ceux qui ont déjà mérité le nom de savant ; c’est en fixant sans cesse nos regards sur la vertu comme sur un divin modèle ; c’est en travaillant sans nous décourager à la recherche de la vérité. Quant à ceux qui vont puiser la science dans les recueils de lieux communs, dans les index et les lexiques, ils peuvent en peu de temps remplir leur mémoire de beaucoup de choses ; mais ils n’en deviennent ni plus éclairés, ni meilleurs : au contraire même, comme il n’y a dans ces sortes d’ouvrages aucun raisonnement suivi, que tout y est décidé par l’autorité, ou prouvé par de courts syllogismes, on y apprend bientôt à s’en rapporter également à tous les auteurs, quels qu’ils soient, à ne faire entre eux aucune distinction, si ce n’est toutefois celle que peut commander l’esprit de parti ; l’on perd ainsi peu à peu l’habitude de faire usage de la raison naturelle, et on lui en substitue une autre tout artificielle et sophistique. Car, sachez-le bien, le véritable usage de la raison, sans lequel il n’y a ni science, ni bon sens, ni sagesse, ne consiste pas à faire ou à retenir des syllogismes isolés, mais à embrasser d’une manière exacte et complète toutes les idées qui peuvent servir à la connaissance de la vérité que l’on recherche ; et comme le plus souvent il est impossible d’exprimer ces idées par des syllogismes, à moins d’en lier plusieurs entre eux, il est malheureusement certain que ceux qui ne procèdent que par syllogismes isolés laissent presque toujours échapper quelque partie de ce tout dont il fallait saisir l’ensemble d’un même coup d’œil ; ils s’accoutument ainsi à l’irréflexion, et voient diminuer peu à peu le bon sens que leur avait donné la nature ; et comme d’un autre côté ils se croient très savants, parce qu’ils ont beaucoup retenu de ce qu’ont écrit les autres, et qu’ils y ajoutent une entière confiance, ils se gonflent d’une arrogance ridicule, et tout à fait pédantesque : si en outre ils viennent à lire habituellement des livres pervers, futiles et des ouvrages de controverse, alors de toute nécessité, et quand bien même ils n’auraient pas naturellement un mauvais cœur et un esprit très borné, ils deviendront, grâce à ce genre d’étude, méchants, sots et dangereux.
Cependant, il faut le dire, ce qui contribue le plus à les rendre tels, c’est le caractère. Les diverses espèces de livres dont j’ai parlé sont souvent confondues ; dans un même auteur on voit quelquefois réunis le mauvais, le frivole, le bon, soit que tout lui appartienne en propre, soit qu’il en ait tiré une partie d’autres écrivains ; et les lecteurs y puisent selon leur caractère, semblables à l’abeille ou à l’araignée, qui du suc des fleurs retirent, l’une son miel, l’autre son venin. C’est ainsi que l’étude rend meilleurs et plus éclairés ceux qui sont portés au bien, plus méchants et plus sots ceux qui n’ont de penchant que pour le mal. Et l’une des marques les plus certaines qui puissent servir à les distinguer les uns des autres, ce sont les ouvrages qu’ils préfèrent, chacun cherchant toujours le livre qui a le plus de rapport avec son caractère. Mais ils ont encore bien d’autres traits distinctifs : ceux-ci sont arrogants, entêtés, irascibles ; ceux-là ne s’enorgueillissent jamais, ils connaissent toute la faiblesse de l’homme, ils regardent comme peu de chose ce qu’ils savent, et pensent que ce qu’ils ignorent est bien plus considérable : aussi se montrent-ils pleins de candeur et de docilité, et toujours prêts à accueillir avec reconnaissance toutes les vérités qui leur étaient inconnues. Comme ils savent que ce n’est point par la lecture seule que l’on peut acquérir la véritable science, ils joignent à la lecture la méditation, l’usage des affaires du monde, et la fréquentation des hommes ; en un mot, ils ne restent pas continuellement ensevelis dans les livres : aussi le vulgaire ignorant n’a-t-il pas une haute idée de leur science. S’ils vivent dans une condition privée, ou ils restent entièrement ignorés, ou ils n’ont d’autre réputation que celle de bons pères de famille et d’hommes de ton sens ; et c’est ainsi que souvent les plus grands génies sont dérobés aux regards du monde. S’ils entrent dans les affaires publiques, on ne tarde pas à reconnaître en eux un esprit éclairé et un noble caractère, mais on attribue ces qualités moins à l’étude qu’à la nature. Enfin, s’ils sont appelés à remplir quelques fonctions dans l’enseignement public, il faut qu’avec une prudente insouciance ils évitent de paraître supérieurs à leurs collègues : c’est le seul moyen d’échapper à leur jalousie et à leur haine. Ceux, au contraire, qui ont beaucoup et toujours mal étudié, ont ordinairement si peu de bon sens, que, quand ils ont le malheur d’être d’une basse condition, et qu’ils n’ont pas su faire leur fortune à l’aide de leurs connaissances dans les lettres, la multitude les méprise et dit qu’ils sont devenus fous à force de lire. Mais si dans leur jeunesse, et avant d’avoir pu être appréciés, ils ont obtenu quelque place de professeur ou de ministre, ils peuvent sans aucune peine acquérir la réputation de savant et le crédit qui en est la suite. D’abord il y a toujours parmi le peuple un préjugé en faveur de celui que le magistrat, ou toute autre personne préposée à cet effet, choisit pour instruire les autres. Puis, entre tous ceux qui ont été ainsi choisis, il est impossible que la multitude ne regarde pas comme le plus savant l’orateur qui parle avec le plus de confiance, qui prétend en savoir le plus, celui enfin que ses collègues louent le plus souvent et le plus volontiers : trois conditions qui se rencontrent presque toujours dans nos ignorants docteurs. En effet, comme ils ne sont pas dirigés par la raison, mais bien seulement par l’autorité, tout ce qu’ils trouvent dans les auteurs qu’ils ont pris pour guides est pour eux une chose certaine et démontrée, et ils le répètent avec assurance ; en second lieu, ne sachant pas ce qu’un savant peut ignorer sans déshonneur, et persuadés que la science universelle est renfermée dans les livres, ils veulent paraître savoir tout ; enfin, ne louant eux-mêmes que leurs pareils, ils en sont loués à leur tour ; ils le sont aussi quelquefois par des hommes de talent, qui, jaloux d’une autre personne plus instruite, espèrent diminuer sa réputation, en lui préférant ceux-ci et en leur prodiguant des éloges exagérés. Ils se voient donc honorés du nom de savants, d’abord par le peuple seul, puis peu à peu par des gens plus instruits, qui, ne les connaissant pas par eux-mêmes, s’en rapportent à ce que l’on dit autour d’eux. Et certes, si parmi ces docteurs il s’en trouvé un qui soit plus laborieux, plus actif, plus ardent, plus bavard que les autres, et qui soit habitué à manier la dialectique des sophistes, comme je sais que vous l’êtes ; qui à la fois enseigne dans l’université et prêche dans l’église, comme vous faites depuis longtemps ; qui, au lieu d’attaquer dans ses sermons les vices ordinaires à l’humanité, se déchaîne perpétuellement contre les adversaires de sa religion et contre les moindres actions des riches, et qui par des discours virulents ou des plaisanteries ridicules excite en tout sens les passions de son auditoire, comme j’ai appris que vous faisiez presque toujours ; qui propose fréquemment des thèses dans l’université, qui invite les savants d’une opinion contraire à venir les combattre, et qui, s’ils ne viennent pas (et ils ne doivent jamais venir, s’ils ne veulent être accueillis par des sifflets et des huées), s’enorgueillisse et chante victoire, comme on sait que vous avez fait dernièrement ; qui publie volumes sur volumes, mais dans un style si barbare, et entrecoupé de tant de citations, que personne, ne pouvant les lire sans dégoût, n’examine s’ils sont bons ou mauvais, comme il est arrivé à plusieurs des vôtres ; qui enfin attaque, comme un ennemi mortel, quiconque lui résiste en la moindre chose ou même se contente de ne pas l’applaudir ; qui s’efforce de le diffamer et dans ses sermons et dans ses écrits, moyen dont vous vous êtes servi pour forcer plusieurs personnes à garder le silence sur votre compte, ou même à vous louer ; un tel homme, dis-je, et la chose est naturelle, doit parvenir au faîte de la réputation et du crédit, et s’y maintenir, tant que personne n’aura découvert les moyens qui l’ont porté si haut. Mais lorsque, aveuglé par l’excès de son bonheur, il offensera tant de personnes que quelques-unes sentiront la nécessité de lui arracher le masque qui le couvre, lorsqu’il commettra tant d’erreurs que les plus ignorants les reconnaîtront facilement, alors il serait bien étonnant que l’on ne vît pas s’écrouler la réputation et la puissance qu’il avait usurpée. Quand bien même en effet cet homme serait cher à la plupart de ses auditeurs dans l’église, et de ses disciples dans l’université, s’ils remarquent une fois combien il peut leur faire de mal, ils concevront tous pour lui une profonde aversion.
Je m’écarte de plus en plus, il est vrai, du sujet que je m’étais proposé en commençant cette quatrième partie. Mais peut-être ne vous en plaindrez-vous pas. Lorsqu’en effet j’aurai encore ajouté quelques mots sur les sermons et sur l’instruction de la jeunesse, vous trouverez ici, renfermé dans un même paragraphe, tout ce que j’ai à dire sur votre érudition et votre habileté. Je continue donc. Les sermons du docteur dont je viens de tracer le portrait plaisent ordinairement à la multitude. Nous aimons naturellement les émotions vives, non seulement celles qui portent à la joie, mais encore plus celles qui attristent l’âme. Voilà pourquoi la tragédie réussit au théâtre pour le moins autant que la comédie, voilà pourquoi les anciens se précipitaient en foule aux jeux du cirque, pour y voir leurs semblables cruellement déchirés par des bêtes féroces, c’est pourquoi enfin, lorsqu’un prédicateur excite ses auditeurs à la colère et à la haine contre d’autres hommes, surtout contre des hommes riches et puissants, auxquels les dernières classes de la société ne sont que trop disposées à porter envie, ou contre des hommes d’une religion différente, que l’on hait déjà comme la cause de toutes les guerres, il a beau ne rien dire de remarquable, ne rien dire de bon, et souvent même son auditoire ne rien comprendre à la question : qu’il parle avec assurance, avec chaleur, et avec abondance ; qu’il mêle à son discours de nombreuses injures, exprimées en style bas, ridicule, extraordinaire, et il sera mieux écouté par la multitude dévote y plus aimé, plus admiré, que d’autres beaucoup plus éloquents, mais qui, au lieu d’appeler sa haine sur les vices d’autrui, l’exhorteraient à se corriger des siens. Ces derniers traiteraient un sujet qui lui déplaît toujours, l’autre ne l’entretient que de ce qui lui plaît. C’est probablement une grande jouissance pour une populace sans méchanceté, je crois, mais malheureusement très ignorante, de pouvoir quelquefois se livrer à une pieuse indignation, à une pieuse haine contre les nobles et les riches : car tout ce qu’elle fait à la persuasion ou à l’exemple d’un tel homme est à ses yeux un acte de piété. Elle entend dire à ses disciples qu’il est auteur d’un grand nombre d’ouvrages, et qu’il a cent fois vaincu ses adversaires dans des disputes publiques : elle ne peut donc douter qu’il ne soit le plus savant des hommes, incapable qu’elle est de juger de ces matières ; Elle croit de même que la violence de ses sermons, que son audace à censurer les principaux citoyens de la ville lui est inspirée par la piété la plus sincère et par un zèle digne des anciens prophètes. Elle le prend en conséquence pour conseiller et pour guide, quand il lui faut résister aux premières classes de l’état, ou combattre contre les ennemis de sa religion ; et tout ce qu’il désirera qu’elle fasse, elle est prête à le faire avec ardeur. Est-il bien utile pour cette cité de renfermer dans son sein un prédicateur qui puisse exercer une pareille influence ? Ce n’est point à moi à examiner cette question ; Ceux qui sont à la tête des affaires peuvent seuls la décider. Je n’examine pas davantage s’il convient de livrer à un auditoire sans instruction des controverses subtiles qui n’importent nullement à leur salut ; je n’examine pas s’il est possible que des sermons lui en donnent une idée bien juste et bien exacte ; ni si l’on peut dire que le peuple reçoit une instruction véritable de ces docteurs moins occupés à exposer leurs preuves qu’à outrager les personnes ; ni enfin s’il est conforme à la piété, à l’humanité même, de haïr un de nos semblables, parce qu’il est d’une religion différente de la nôtre. Mais ce que nous pouvons affirmer, c’est que tout mouvement de colère et de haine, quelque légitime qu’en soit la cause, est toujours nuisible à celui qui l’éprouve. Telle est en effet notre nature, que nous prenons promptement l’habitude du mal ; et celui qui s’est une fois laissé aller à la colère pour un motif légitime est par cela même plus disposé à s’y livrer une autre fois à tort et sans raison. De pauvres femmes entendent à l’église un homme dont elles admirent la sagesse et la sainteté, déclamer, disputer, lancer mille invectives contre d’autres hommes ; le plus souvent elles ne comprennent pas ce dont il s’agit. Elles croient n’avoir rien de mieux à faire que d’imiter pieusement leur prédicateur, et d’exciter en elles-mêmes les passions dont il se montre animé : aussi, de retour dans leurs maisons, les voit-on chercher querelle pour le moindre sujet à tous ceux qui les entourent. Les hommes n’en rapportent pas de meilleurs fruits, ceux surtout qui, comprenant tant bien que mal le sujet de ces controverses, ne peuvent s’empêcher quelquefois de s’en entretenir avec des parents ou des amis d’une autre religion (et dans ce pays c’est un cas qui se présente à chaque instant dans la société) ; de là naissent les disputes, les inimitiés ; de là quelquefois, parmi les dernières classes, on en vient aux coups. Je pourrais ajouter que souvent les dissensions publiques et les guerres n’ont pas d’autre origine, et que ceux-là sont toujours les plus exposés, qui, pleins de confiance en la sagesse de ces dangereux docteurs, ont suivi tous leurs conseils. Mais il y a peu de prédicateurs de ce genre ; et je ne pense pas qu’un seul puisse inspirer tant de craintes, pourvu toutefois qu’il n’ait pas beaucoup de disciples qui lui ressemblent et qui viennent prêcher après lui.
J’ignore entièrement de quelle manière vous instruirez les jeunes gens confiés à vos soins, et je n’ai jamais eu la curiosité de prendre des renseignements à ce sujet ; mais la lecture de vos ouvrages m’a mis à même de découvrir les moyens dont vous vous servez, et qui vous donnent auprès de la multitude ignorante la réputation de savant : ils sont de nature à pouvoir facilement être saisis par les esprits les plus vulgaires, et à faire beaucoup d’hommes capables de s’élever à votre niveau, mais jamais au-dessus. Le premier de ces moyens est cette dialectique puérile, à l’aide de laquelle les sophistes d’autrefois, sans posséder aucune instruction solide, dissertaient et disputaient avec une admirable abondance sur quelque sujet que ce fût. Elle se subdivise en trois parties ; l’une contient les lieux communs où l’on doit puiser ses preuves ; la seconde, les formes de syllogismes dont on doit revêtir ces preuves pour leur donner une plus grande apparence de force ; la troisième, les distinctions qui nous servent à éluder les arguments de notre adversaire. Assurément tous ceux qui ont une imagination vive mais peu de jugement, comme la plupart des jeunes gens, peuvent en quelques jours se familiariser avec cette méthode. Rien, en effet, n’est plus facile que de considérer séparément le nom de l’objet dont il s’agit, sa définition, son genre, son espèce, ses similitudes, ses différences, ses contraires, ses accessoires, ses antécédents, ses conséquents, et tous les autres lieux que l’on trouve ordinairement dans les topiques. Lorsqu’ils veulent seulement discourir, ils n’ont qu’à débiter à tort et à travers tout ce que leur fournit successivement chacun de ces lieux ; s’ils veulent soutenir et prouver une opinion, quelque invraisemblable qu’elle soit, ils pourront toujours tirer des mêmes sources une foule de preuves, sinon bien fortes, du moins qui feront nombre ; si enfin il faut disputer, ils sauront les habiller convenablement en syllogismes. C’est encore de la même manière qu’ils répondront à toute espèce d’objections, pourvu qu’ils soient munis de vingt à trente distinctions, telles qu’on peut en faire dans un même objet successivement considéré sous les rapports direct et indirect, spéculatif et pratique, extérieur et intérieur, et autres semblables, qui trouveront leur place dans toutes les questions, pourvu que l’on sache s’en servir hardiment et sans aucune honte. Mais si l’emploi de ce moyen est facile aux jeunes gens, ou à toute autre personne dont l’imagination est la faculté la plus active, il est certainement très difficile pour quiconque a du jugement ou du bon sens. En effet, toutes les preuves, toutes les réponses aux objections, qui, ne pouvant être tirées de la considération du sujet en lui-même, sont uniquement puisées dans ces lieux communs, sont presque toujours futiles et ridicules. Mais comme il n’y a que très peu d’auditeurs qui puissent en remarquer le vide et la nullité, surtout dans les questions de la philosophie d’aujourd’hui, où il est rare que l’on en donne de meilleures, ceux qui se servent habilement de ce moyen parviennent sans peine à une certaine réputation de savoir et d’esprit ; et c’est là ce qui rend cette méthode si funeste, non seulement aux hommes d’un âge mur, mais encore et surtout aux jeunes gens : ils en prennent l’habitude, s’enorgueillissent de cette réputation si facilement acquise, et gâtent entièrement-leur raison naturelle, que l’âge eût, sans cela, mûrie et perfectionnée de plus en plus.
Le second moyen dont je remarque l’emploi dans vos ouvrages est celui qui vous met en état de composer sur un sujet quelconque des ouvrages que les ignorants regardent comme des chefs-d’œuvre de science. Ce moyen, comme le premier, peut être mis en usage par vos disciples, sans qu’il soit besoin de la moindre instruction ; il suffît qu’ils parcourent les index de différents livres, surtout de ceux où l’on trouve de nombreuses dotations d’autres livres ; et, après avoir rassemblé pêle-mêle tout ce qu’ils auront rencontré dans ces recueils sur le sujet qu’ils ont à traiter, ils disposeront ces matériaux, quels qu’ils soient, suivant l’ordre des lieux communs, en ayant soin d’y ajouter les noms de tous les auteurs dont ils auront emprunté quelques pensées, et des auteurs mêmes qui sont loués par les premiers. Ainsi, par exemple, veulent-ils écrire sur l’athéisme, ils copieront d’abord tout ce qui se trouve dans leurs compilations de relatif à la signification de ce mot ; dans un second paragraphe, ils mettront les synonymes ; dans un troisième, les espèces ou degrés ; et ainsi de suite, les causes, les effets, les accessoires, les signes, les contraires, etc. De cette manière, il n’est pas de mot tiré d’un de leurs auteurs, quelque peu important qu’il soit, auquel ils ne trouvent une place dans leur ouvrage. Ils pourront aussi y passer en revue tous les hommes qui auront été cités comme athées ; et s’ils ont lu quelques-uns de leurs écrits, ils pourront en transcrire des arguments tout entiers, et même raconter à leur sujet des contes ou des historiettes, sans la moindre utilité. De plus, s’ils en veulent secrètement à quelqu’un, ils pourront, avec toute liberté, mettre au nombre des signes ou des causes de l’athéisme ce qu’ils sauront sur son compte, ou du moins ce que l’on en raconte. Peu importe que ces actions ou ces opinions soient honorables et éloignent de lui toute espèce de soupçon : ils sauront bien y ajouter de leur propre fonds quelque chose qui leur donnera l’apparence du mal. Ainsi, portent-ils de la haine à quelqu’un qui ait la réputation d’avoir un peu d’esprit, mais de faire peu de cas de la philosophie péripatéticienne, de lire rarement les ouvrages qui l’enseignent, de travailler à une méthode particulière pour faciliter la recherche de la vérité, et d’en avoir même déjà publié quelques essais ; aussitôt ils diront que tous les athées sont des hommes d’esprit, d’un talent supérieur, et initiés aux mystères de la nature ; et ils mettront au nombre des causes de l’athéisme la dangereuse méthode de ceux qui, se contentant en quelque sorte d’eux-mêmes et de leurs facultés naturelles, veulent fonder sur cette base toutes les connaissances humaines ; ils y mettront encore la prétendue liberté en philosophie, la promesse chimérique d’un perfectionnement et d’un renouvellement général de toutes les sciences ; l’espérance follement présomptueuse d’établir des méthodes admirables et jusqu’alors inouïes, des dogmes, des règles, et mille autres choses semblables, qui pourront leur servir plus tard à prouver que leur ennemi est un athée, appuyant ainsi une calomnie par d’autres calomnies. Qu’importe qu’ils se contredisent, en disant dans un endroit que dépouiller l’esprit de tous ses préjugés, et en faire, pour ainsi dire, comme une table rase, c’est le préparer à la doctrine de l’athéisme ; et, dans un autre endroit, que l’idée de Dieu est innée en nous, d’où il suit que les préjugés ne font, qu’obscurcir cette idée, et qu’en débarrasser l’esprit c’est la rendre plus distincte et plus nette. Qu’importe que l’on puisse, par leurs propres paroles, les convaincre eux-mêmes d’athéisme, comme lorsqu’ils disent que les prétendues réfutations de l’athéisme, qui ont paru dans des livres sans talent, ne sont qu’un moyen subtil et dangereux dont se servent les athées pour répandre leur venin ; tandis qu’eux-mêmes, d’un autre côté, publient des livres sans talent, où l’on ne trouve pas un mot qui combatte l’athéisme, et où il y a beaucoup de passages qui pourraient en propager les principes ? Ainsi ils nous disent que la plupart des athées sont doués d’un génie supérieur ; ils nous en donnent plusieurs exemples, rapportent les principales preuves dont ils ont appuyé leur doctrine, et ne les réfutent nulle part. Ils doivent seulement prendre une précaution, qui du reste est très facile pour des ignorants, c’est de ne mettre dans leur ouvrage, soit d’eux-mêmes, soit d’un de leurs auteurs, rien de remarquable, rien qui puisse instruire le lecteur. Il leur est sans doute permis, à propos d’une question sans importance et qui n’exigerait que quelques mots pour être résolue, de discourir longuement, et d’employer toute leur dialectique à y jeter de l’embarras et de l’obscurité. Mais quand ils en viendront à la question principale, à celle de l’existence de Dieu, qu’ils reconnaissent à la vérité qu’on ne doit point la passer sous silence, ni la prouver par la seule autorité de l’Écriture sainte, qu’il faut surtout la démontrer par la méthode philosophique, qu’ils se gardent cependant d’en rien faire ; qu’ils imitent les mauvais médecins qui, dans leur ignorance des remèdes les plus simples et les meilleurs, accablent leurs malades sous une multitude de médicaments inutiles ou dangereux ; que de même, une fois arrivés au véritable sujet de leur ouvrage, ils déclarent qu’une foule de connaissances sont nécessaires pour résister à l’athéisme ; qu’outre une étude approfondie des saintes écritures, il faut posséder parfaitement la science universelle des universaux, surtout la métaphysique, la pneumatique, la physique, l’astronomie générale, la géographie, l’optique, la théorie des sons, de la pesanteur, etc., et de plus la connaissance des sciences particulières, l’histoire ancienne et moderne ; et qu’enfin ils nous dressent un long catalogue de livres contre l’athéisme, dans lequel ils placeront quelques-uns des auteurs qu’ils ont signalés, un instant auparavant, comme suspects de ces affreux principes : en observant avec soin toutes ces conditions, ils composeront des ouvrages parfaitement semblables aux vôtres, ainsi que pourront s’en convaincre ceux qui auront le courage de parcourir le traité que vous ayez publié sur l’athéisme, et qui est divisé en quatre livres, ou tout autre écrit de votre façon. Mais qu’on n’aille pas s’imaginer qu’ils en seront plus estimables : ce serait se tromper grossièrement. Je pourrais encore exposer quelques autres moyens que vous employez pour composer de gros volumes, plus remplis d’injures que de science ; mais comme ils touchent plutôt à votre caractère qu’à votre savoir, je n’en parlerai pas ici.
Cinquième partie :
Du troisième chapitre de la Philosophie cartésienne, et des suivants jusqu’à la page 144.
Jusqu’à présent je n’ai pu douter que votre intention ne fût de vous déclarer l’auteur du livre intitulé Philosophie cartésienne, d’abord parce que les six premières feuilles m’ont été envoyées comme étant de vous, que les épreuves, je le sais, étaient corrigées chez vous, mais surtout parce que le style est bien évidemment vôtre ; car vous seul savez donner à l’invective des formes si variées et si énergiques ; et que le motif qui a dicté l’ouvrage, c’est-à-dire le désir de réfuter ma lettre au père Dinet, le seul à peu près de mes écrits qui soit cité dans ces feuilles, vous est tout à fait personnel. Aucun autre, en effet, fût-il cent fois votre ami, ne ressentirait au sujet de cette lettre une si violente colère ; et depuis longtemps, dans votre sénat académique, quand vous exhortiez vos collègues à soutenir l’arrêt que vous aviez lancé au nom de l’académie, vous avez déclaré publiquement que dans cette occasion vous ne manqueriez pas à votre cause, c’est-à-dire que vous écririez contre moi. Cependant comme l’auteur dit, page 55, qu’il enseigne au fond de la Belgique ; qu’il vous appelle, page 57, un maître qu’il doit révérer toute sa vie à l’égal d’un père, je ne serai pas assez impoli pour affirmer à cet égard autre chose que ce que vous voudrez que l’on croie. Je chercherais même à m’excuser de vous avoir attribué ce qui précède. Mais comme celui qui se déclare auteur du livre est votre élève, que ce livre s’imprime non dans le fond de la Belgique où il nous dit qu’il enseigne, mais sous vos yeux, personne ne vous croira moins responsable des erreurs qu’il renferme que si vous vous en étiez déclaré l’auteur. Du moins si quelques personnes pouvaient croire que vous avez montré plus de respect pour les convenances en ne publiant que sous un nom d’emprunt des injures indignes d’un théologien, peut-être auraient-elles plus mauvaise idée de votre probité, quand elles verront que vous avez mis dans vos diffamations contre moi, non pas seulement de la colère et de l’emportement, mais du calcul et de la ruse. En attendant, pour vous prouver que j’ai cru devoir quelque chose à votre nom, je n’examinerai plus chaque chapitre séparément et en détail, mais je parcourrai tout le reste d’un seul trait, et je dirai sommairement ce que j’en pense ;
L’auteur paraît avoir rassemblé dans la première section tout ce qu’il avait pu trouver alors contre notre philosophie ; car, dans la seconde, il s’efforce de réfuter les objections, ou en d’autres termes de répondre à ce qu’on peut dire pour la défendre. Cette première section contient cinq chapitres. Dans le premier l’auteur prétend que je prescris à mes disciples de tout oublier ; dans le second, que je leur fais déclarer la guerre aux livres. On a déjà vu jusqu’à quel point ces deux assertions étaient fondées. Dans le troisième, il dit que je veux m’en faire admirer, adorer même, comme un autre Pythagore, et que j’exige de leur part une croyance aveugle à tout ce que je leur enseigne ; dans le quatrième, que je leur donne les plus grandes espérances, que je leur promets la solution de tous leurs doutes ; dans le cinquième, que je leur inspire du mépris pour tout le monde, et la plus haute estime pour eux-mêmes. Il n’est personne qui ne puisse juger combien toutes ces accusations sont vraisemblables. La seconde section, du moins depuis le commencement jusqu’à la page 144 via dernière que j’aie lue, comprend six chapitres. Il prétend, dans le premier, qu’il est inutile de faire sonner si haut l’ancienneté de notre philosophie ; dans le second, qu’il est tout aussi inutile d’en préconiser l’évidence ; dans le troisième, qu’il ne sert à rien de vanter les progrès de nos élèves ; dans le quatrième, que nos attaques contre la philosophie régnante se bornent à des disputes de mots ; dans la cinquième, que nous ne pouvons la combattre, parce que nous n’en connaissons pas les termes. Quand tout cela serait vrai, on n’en saurait conclure qu’il faut rejeter notre philosophie. Il dit ensuite, au commencement du sixième chapitre, que la nouvelle philosophie cartésienne a cinq pierres de touche poux reconnaître la vérité de toutes ses décisions et de ses dogmes : l’expérience, le raisonnement, l’algèbre, la géométrie et la mécanique ; et dans le même chapitre il disserte contre l’expérience, qui, dit-il, ne nous est d’aucun secours ; dans le septième, contre le raisonnement ; dans le huitième, contre la géométrie et l’algèbre ; dans le neuvième, contre la mécanique, mais toujours avec tant de sagacité, qu’un lecteur éclairé ne peut se défendre, en le lisant, d’avoir bonne opinion de notre manière de philosopher. Enfin, dans le dixième chapitre, il veut montrer par quelle tactique je fois valoir mes opinions. Il me reproche de jeter en avant un simple exposé de faits que je donne pour une démonstration, d’accorder beaucoup à l’évidence d’une proposition, et de forger des hypothèses. Mais ce ne sont là que les idées qu’il voudrait faire passer pour les miennes, c’est-à-dire tout ce que lui-même et ses auxiliaires ont pu imaginer de plus mauvais ; quant aux preuves, il n’en apporte aucune, aucune du moins dont le premier venu ne puisse au premier coup d’œil reconnaître la faiblesse et la nullité absolue.
C’est ainsi que, dans le second chapitre de la seconde section, en distinguant l’évidence de raisonnement et l’évidence de proposition, et en m’accordant fort longuement la première, il veut donner à penser par cela seul qu’il me nie légitimement la seconde ; et, dans le chapitre cinq, pour prouver M. Regius et moi nous ignorons les termes de Philosophie péripatéticienne, il se borne à citer un passage où M. Regius parle ainsi de lui-même : J’ai depuis longtemps, sinon approfondi, du moins passablement appris la philosophie des écoles ; et ce mot, passablement, il le commente depuis la page 102 jusqu’à la page 106, parce qu’il soutient que ce n’est pas passablement, mais parfaitement et à fond, qu’il faut la connaître. Souvent, au lieu de preuves, il m’adresse des questions, c’est-à-dire qu’il s’amuse à plaisanter. Par exemple, page 45, il me demande en général une solution facile et claire de quelque question philosophique ; aussitôt il s’objecte à lui-même que je m’imagine en avoir donné quelques-unes dans mes ouvrages d’astronomie, et, sans prendre la peine d’examiner ces solutions, il se borne à dire qu’il ne faut pas ajouter foi à un charlatan qui se fait avec une vanité insupportable le héraut de sa propre gloire. Or, comme cette manière de répondre s’appliquerait aussi bien à toutes les solutions nouvelles que je pourrais donner, ce serait sottise de ma part que de daigner répondre à une seule de ses questions.
Je ferai cependant une seule observation, c’est qu’il résulte évidemment de toute la marche du livre que le seul but de l’auteur est de ruiner mes opinions philosophiques et de réfuter ce que j’ai dit de vous dans ma lettre au père Dinet. Mais que cependant il se tient dans les généralités, dans les suppositions, système ordinaire des calomniateurs, sans jamais rien préciser, excepté dans trois passages, dont le premier a trait à ce que j’ai dit de vous, et les deux autres à mes opinions. Le premier de ces passages est à la page 118, où il me conteste la vérité de ce syllogisme : Ce dont l’idée est en moi a une existence réelle. Mais ces mots, je ne les ai jamais écrits nulle part, ils n’ont aucune forme de syllogisme, je n’ai jamais rien pensé qui en approche, et il ne cite pas l’endroit d’où il les a tirés. L’autre est à la page 124, où il nie que dans la conception d’une chose quelconque soit contenue son existence ou possible ou nécessaire. En quoi il ne prouve que son ignorance. Qui ne sait, en effet, que par le mot chose on entend une entité réelle, que entité dérive d’être ou d’existence, que les choses naturelles sont appelées par les philosophes des essences, parce que nous ne les pouvons concevoir qu’avec l’être ou l’existence ? et ce qu’il ajoute est absurde quand il dit que je suppose Dieu trompeur : car, quoique dans ma première méditation j’aie parlé d’un être menteur qui serait tout-puissant, je n’entendais aucunement parler du vrai Dieu, puisque, comme mon adversaire le dit lui-même, il est impossible que le vrai Dieu soit menteur : et si on lui demande d’où il sait que cela est impossible, il doit répondre qu’il le sait parce que cela implique contradiction dans l’idée ; en d’autres termes, parce que cela ne peut se concevoir, tellement que l’argument dont il se sert pour me combattre suffit pour ma défense.
Le passage qui vous concerne est aux pages 57 et 58, où il croit réfuter parfaitement ce que j’avance des auteurs que vous citez, qu’ils prouvent plus souvent contre vous que pour vous ; et voici comment il me réfute. Supposant que je ne lis aucun livre, il dit que je n’ai pu le savoir que d’un autre, et il me somme de nommer celui qui me procure mes citations. Mais si l’on veut examiner dans vos écrits quelles longues listes d’auteurs vous citez quand il n’y a rien à prouver ; et quand vous auriez besoin de preuves, combien vous en citez peu qui ne soient ou sans nom ou d’une autre religion que vous, tellement que leur autorité, surtout en matière de foi, parle toujours contre vous, ou du moins prouve fort peu en votre faveur ; et enfin, combien de fois, au lieu de raisons que l’on a droit d’attendre de vous-même, vous renvoyez le lecteur à d’autres livres, et souvent à des livres qu’il est impossible de se procurer, et cela pour avoir l’air de dire quelque chose quand vous ne dites rien, ce que je regarde comme la plus forte preuve contre vous ; on reconnaîtra que j’étais suffisamment autorisé à dire ce que j’ai dit, même sans avoir consulté un seul des auteurs que vous citez ! car, puisque les citations n’ont de valeur que pour confirmer l’assertion à l’appui de laquelle ou les présente, toutes les fois qu’elles n’atteignent pas ce but, elles parlent contre celui qui les emploie, puisqu’elles accusent, ou sa mauvaise foi si elles sont fausses, ou son ignorance et sa pédanterie ai elles ne viennent pas à propos. Et que diriez-vous si j’ajoutais que dans votre Philosophie cartésienne je n’ai pas trouvé jusqu’à présent un seul passage de mes écrits qui ne prouve évidemment contre l’auteur qui le cite, parce qu’ils sont tous ou bien altérés, comme je l’ai prouvé déjà pour le plus grand nombre, ou étrangers à ce que vous voulez prouver ? Vous diriez que vous n’en êtes pas l’auteur, et que je ne l’avais pas encore vue quand j’écrivis cette phrase qui vous a blessé. Mais enfin si j’ajoutais que j’avais lu du moins la réponse de M. Regius à vos thèses, que j’y avais trouvé des passages de l’Écriture sainte que vous aviez cités en faveur des formes substantielles, citations auxquelles il a très ingénieusement répondu en se bornant à donner textuellement les passages que vous n’aviez fait qu’indiquer en chiffres ; par exemple, vous aviez cité les Proverbes, chapitre XXX, paragraphes 24, 25, 26, 27 et 28, et il y a trouvé ces paroles : Il y a quatre choses sur la terre qui sont très petites, et qui sont plus sages que les sages mêmes : Les fourmis, ce petit peuple qui fait sa provision pendant la moisson ; les lapins, cette troupe faible, qui établit sa demeure dans les rochers ; les sauterelles, qui n’ont pas de roi, et qui toutefois marchent toutes par bandes ; le lézard, qui se soutient sur ses mains et demeure dans le palais du roi j et certes il n’y a pas dans toute l’Écriture sainte un seul verset que vous ne puissiez citer tout aussi à propos, car dans tous on nomme quelque objet matériel à qui vous supposez une forme substantielle. Mais ils ne prouvent pas plus en votre faveur que les passages où l’on parle de neige ne prouvent en faveur de ceux qui prétendent que la neige est noire. Or, cet abus que vous faites de l’Écriture sainte, pour faire soupçonner d’hérésie votre collègue et votre ami, me semble parler bien haut contre vous. Je pourrais peut-être prouver la même chose pour tous vos ouvrages, mais je m’abstiens à dessein de parler de tout ce que vous avez publié sous le nom de thèses, désirant que cette lettre puisse se vendre plus librement chez vos libraires, à qui j’apprends qu’il est défendu de vendre ce que l’on écrit contre vos thèses : or, je ne connais d’autre ouvrage dont vous vous soyez reconnu l’auteur, si ce n’est pourtant votre Thersite. Je vais donc vous dire encore ce que j’en ai appris ; et en même temps, pour me conformer à vos désirs, je vous dirai de qui je l’ai appris. Vous n’avez, pas oublié l’auteur de cet Examen approfondi, que vous attaquez dans votre Thersite. Eh bien, dans sa réfutation du Thersite, publiée en 1637, il dit de vous, page 18 ”.Je déclare que monsieur Voet donne à toutes mes paroles des interprétations si absurdes, qu’il se permet avec tant d’impudence d’ajouter, de mutiler, de changer, que je ne reconnaîtrai comme étant de moi rien de ce qu’il m’attribue, ni pensée, ni argument. S’il ne citait qu’une ou deux fois à faux, cela pourrait s’appeler une erreur, mais des altérations si multipliées ne peuvent être attribuées qu’à la perfidie. Pour moi, j’ai comparé plusieurs de vos citations avec son texte, et je puis attester que sous ce rapport il a dit vrai. Ai-je dû, je vous le demande, penser que vous citiez plus fidèlement les autres écrivains, quand j’ai vu comment vous vous jouez de l’Écriture sainte, et comment vous altérez les paroles de ceux-là mêmes qui peuvent vous reprocher publiquement votre mauvaise foi. Certes, M. Voet, si vous n’avez pas de meilleur moyen de réfuter ce que j’ai dit de vous, ou de combattre mes opinions, je ne vois pas trop pourquoi vous avez composé votre Philosophie cartésienne, et quand on verra que vos cent quarante-quatre premières pages ne renferment pas autre chose, il faudrait avoir bien du temps de reste pour prendre la peine d’en lire davantage, car il n’est pas vraisemblable que vous ayez débuté par donner toutes ces rapsodies au public si vous aviez eu quelque chose de mieux. Mais de peur qu’on ne m’accuse de juger en aveugle ce que je n’ai pas lu, je ne fermerai pas encore cette lettre, et j’attendrai le reste de votre livre.
Sixième partie :
Du livre de Gisbert Voëtius contre la Confrérie de Notre-Dame.
Le commencement de cette lettre était resté depuis longtemps oublié sur mon bureau lorsque j’ai reçu à la fois, et votre, dernier ouvrage intitulé Confrérie de Notre-Dame, et la nouvelle que le reste de votre Philosophie cartésienne était livré à l’impression, mais que l’édition avait été suspendue pendant quelques mois, par les soins que vous donniez à cet autre ouvrage que vous désiriez faire paraître auparavant. Dès lors il n’est plus besoin d’autre preuve pour constater que l’ouvrage n’appartient pas à celui dont il portera le nom, du moins qu’il ne l’a pas composé seul, mais que tous en êtes le principal auteur. Et certes, quiconque verra combien cette Confrérie de Notre-Dame et la Philosophie cartésienne se ressemblent, non seulement par la forme donnée au titre, mais aussi par le caractère et l’esprit de l’auteur, ne pourra douter qu’elles ne soient filles jumelles du même père. Mais comme je me trouve avoir en ce moment beaucoup de loisir, j’ai lu en quelques heures votre Confrérie de Notre-Dame tout entière, et j’en dirai ici ma pensée : je ne parlerai pas toutefois de ce qui peut toucher à votre religion, je ne veux pas me mêler des affaires d’autrui ; mais j’examinerai dans cet ouvrage tout ce qui peut montrer qui vous êtes, et quelle confiance doivent inspirer vos écrits. Comme vous vous en déclarez ouvertement l’auteur, vous ne pouvez nier que vous soyez responsable de tout ce qu’ils contiennent. Pour votre philosophie cartésienne, elle paraîtra sous le nom d’un autre, et vous aurez alors, pour ne pas répondre de ce qu’elle renferme, une excuse bien digne de votre probité et de votre bonne foi. Vous n’en serez pas l’auteur, et moi de mon côté je ne me commets pas volontiers avec des masques. Mais quant à votre Confrérie de Notre-Dame, pour vous prouver que si j’en parle c’est avec connaissance de cause, je vais exposer en peu de mots à quelle occasion vous l’avez composée.
Il existe à Bois-le-Duc, une ancienne association qui porte le nom de la bienheureuse Vierge, et dans laquelle on n’admet que les premiers de la ville ; aussi est-elle très célèbre et très puissante. Dans l’origine elle n’était composée que de catholiques romains ; mais comme dans une ville assez récemment arrachée à l’Espagne une association d’hommes puissants et élevés au milieu des ennemis ne paraissait pas sans danger, que cependant on ne pouvait l’empêcher puisque la liberté de ces associations était stipulée dans l’acte de réunion, les fonctionnaires chargés de la garde de la ville jugèrent que, pour prévenir les soupçons, pour maintenir la paix et la concorde entre les citoyens, il était de la plus grande utilité qu’on les admît dans cette confrérie conjointement avec les catholiques romains, mais à cette condition, que dans la suite on n’y ferait rien qui fût contraire à leur religion. Cette demande ne put être refusée, parce que les conditions de l’acte de réunion, portant que tous les biens ecclésiastiques rentreraient dans le domaine du trésor public, les anciens sociétaires n’avaient pu conserver l’administration des biens de leur société qu’en la faisant considérer, non comme spirituelle ou ecclésiastique, mais comme purement civile. Ainsi monsieur le bourgmestre, et avec lui treize personnes des plus recommandables de la ville, qu’il choisit pour associés, furent reçus dans la confrérie, et ils s’étudièrent avec tant de soins, de réserve, de scrupules, à n’y faire aucune démarche condamnée par les principes de leur religion, que de ce côté-là seulement ils semblent avoir passé la mesure. Cependant ils n’ont pu empêcher qu’à la première nouvelle de cet accord vous ne lanciez contre eux une de ces thèses qui sont vos armes ordinaires. Je ne me propose point d’écrire contre ces thèses ; je veux seulement en citer quelques passages, qui sont nécessaires pour l’intelligence de ce qui doit suivre ; elles sont intitulées : Disputations theologicœ ex posteriori parte theologiœ, 23 ; De idolatria directa et indirecta, pars tertia, etc. ; et à la page 2 et suivantes on lit entre autres choses ce qui suit : Si une confrérie de la Vierge peut en bonne conscience être tolérée publiquement par un magistrat réformé, qui a le pouvoir de la détruire, et conservée par lui, bien entendu qu’elle sera purgée de l’idolâtrie papale ; et si le magistrat la maintient, est-il permis à aucun réformé de s’affilier à cette confrérie, à condition qu’il ne sera porté aucune atteinte à la religion réformée ? A la première question, dites-vous, je réponds négativement, parce qu’il participe grossièrement à l’idolâtrie d’autrui. Et un peu plus loin : Mais quelque connivence, quelque négligence que le magistrat puisse laisser voir en cette occasion, aucun homme attaché à l’église et à la religion réformée ne peut s’y adjoindre. Et plus bas : Ainsi donc, ils commettent (ceux qui s’y adjoignent) une idolâtrie plus qu’indirecte. Et encore : Quelques restrictions, exceptions, corrections qu’ifs y mettent, l’existence de cette association est du moins un monument de l’idolâtrie et du pacte idolâtre en vigueur autrefois et encore aujourd’hui parmi les catholiques romains dans les états du pape et ailleurs, pour conserver et propager le culte de Marie, soit ouvertement, soit en secret et d’une manière furtive. C’est ainsi que ces malheureux se glorifient dans la conduite charnelle des nôtres, s’affermissent dans leur idolâtrie, triomphent de la tiédeur ou de la folie des réformés, de la préférence qu’ils donnent aux choses de ce monde sur Dieu (v. 2, Timothée 3, 4, aux hab, de Philippes, 3, 19, ) et mêlent à ce triomphe le rire, l’insulte et le dédain. S’il fallait participer à quelques travaux, à quelque cotisation ; s’il n’y avait que des frais à supporter ; si cette association n’amenait pas à sa suite des repas somptueux, de bons revenus, des occasions fréquentes de participer à quelques profits, ils savent que ce nom seul de Notre-Dame, sans parler des règles et des statuts de la confrérie ou du rosaire, eût empêché les réformés d’entrer dans cette association, etc. Et encore : Les insignes de la confrérie sont déjà changés. Le morceau d’étoffe rouge qu’ils portent sur l’épaule, surtout quand ils célèbrent les funérailles de quelqu’un des frères, est remplacé par la médaille qu’on doit attacher au bras, et qui portera cette inscription : Comme le lis entre les épines, etc. Et enfin : Comment les catholiques romains auraient-ils pu triompher plus manifestement des nôtres, les donner plus ridiculement en spectacle, en se moquant d’eux par-derrière ? Si le lis est ici l’emblème de l’église, comme il l’est pour les réformés et comme il l’est aussi dans la réalité, il faut que tous les frères expliquent sans ambiguïté de quelle église ils entendent parler, de l’église réformée de Bois-le-Duc, ou de l’église papiste, que cette ville recèle.
Quiconque sait lire peut voir que dans ces passages vous nommez expressément la ville de Bois-le-Duc et la confrérie de Notre-Dame, celle dont les membres portaient autrefois un manteau rouge dans les cérémonies funèbres. Votre ouvrage renferme encore plusieurs autres indications aussi précises ; mais il n’est pas besoin d’en citer davantage pour faire reconnaître à qui que ce soit, sans erreur et sans ambiguïté, tous ceux de vos coreligionnaires qui sont entrés dans cette confrérie, de sorte que vous les nommez, ou que vous les désignez nominativement, c’est-à-dire d’une manière certaine et explicite, tout aussi bien que si vous aviez ajouté à ces phrases leurs noms, prénoms et surnoms. Car il arrive quelquefois que plusieurs hommes portent le même nom ; mais dans le monde entier, il n’y a pas deux villes de Bois-le-Duc où l’on puisse trouver une semblable confrérie ; ainsi quand nous disons le roi de France, c’est la désignation nominale, aussi bien que si nous disions Louis de Bourbon ; en appliquant le même principe à vos thèses, il est très vrai de dire que vous avez désigné nommément tous ceux qui se sont associés à la confrérie de Notre-Dame, comme il n’est pas moins, vrai que vous les avez condamnés dans ces écrits, non seulement comme coupables et convaincus d’idolâtrie, mais encore comme livrés à un sordide amour du gain, et courant après la bonne chère. Car quel autre sens pourrez-vous donner à ces paroles, Ils commettent donc une idolâtrie plus qu’indirecte, et à celles-ci, Si l’on n’y trouvait point des repas somptueux, de bons revenus, des occasions fréquentes de participer à quelques profits, les papistes savent que les réformés ne seraient pas entrés dans cette congrégation ? Enfin il est encore incontestable que vous avez soumis à votre censure, non seulement ceux que vous regardez comme simples particuliers, quoique l’on compte parmi eux le gouverneur, le sous-gouverneur et le bourgmestre, mais spécialement et nommément le magistrat de Bois-le-Duc : car lorsque vous demandez si la confrérie de Notre-Dame peut être tolérée par le magistrat, qui peut la détruire, etc., vous supposez qu’il peut le faire, sans doute en employant la force, qui est votre moyen favori ; car sans cela vous n’eussiez pas dit, qui peut, mais s’il peut la détruire. Et en conséquence vous condamnez ce magistrat, comme participant grossièrement à l’idolâtrie d’autrui. Tout cela, à moins que mes yeux ne soient abusés par quelque prestige, à moins que je n’entende pas le latin ; tout cela, dis-je, je le trouve dans vos thèses : avez-vous eu tort ou raison de l’écrire, c’est ce que je n’examinerai pas, car mon intention, je l’ai déjà dit, n’est pas de combattre vos thèses ; mais je crois qu’il faut en prendre note avec le plus grand soin pour l’intelligence de ce qui va suivre.
Les notables de Bois-le-Duc, jugeant que ces atteintes portées à leur honneur ne pouvaient être suffisamment réparées que par un écrit public, en confièrent la rédaction à un de leurs pasteurs, M. Samuel Desmarets ; et en cela ils firent preuve d’une grande modération, ne voulant adopter pour défenseur qu’un de vos collègues, très favorablement, disposé pour vous, et qui composa son livre de manière à mettre dans le jour le plus évident la piété et la bonne foi de ceux qu’il était chargé de défendre, à repousser loin d’eux tout soupçon des vices ou des mauvaises actions dont vous les aviez faussement accusés, mais en dissimulant toutefois la plus grande partie de vos torts, si bien qu’à tout prendre il n’a pas écrit contre vous, mais bien, comme il l’a déclaré lui-même, pour vous ; car il a supposé qu’on vous avait donné de fausses hypothèses, c’est-à-dire qu’on vous avait raconté le fait d’une manière inexacte, ajoutant qu’il était d’accord avec vous pour la thèse, c’est-à-dire pour la solution générale de cette question : Est-il permis aux réformés de participer aux cérémonies des catholiques romains ? Partout il parle de vous avec éloge et dans les termes les plus honorables ; et ne pouvant garder le silence sur les misérables calomnies par lesquelles on ose noircir la réputation d’hommes recommandables, il fait tomber toute son indignation sur un être indéterminé, ou sur des personnages entièrement inconnus, aimant mieux vous reprocher un excès de crédulité que des calomnies ; il a même entièrement laissé de côté la question la plus importante, à mon avis, dans toute cette affaire, c’est-à-dire celle de savoir si vous aviez le droit de condamner de votre autorité privée les notables et nommément les magistrats de cette ville, et cela dans un écrit public, et sans les avoir entendus, ni même avertis. Tout ce qu’il a dit de vous c’est que, dans l’opinion des gens sages, une thèse publique soutenue dans votre université n’était pas un excellent moyen de ramener, s’il y avait lieu, dans la bonne voie des habitants de Bois-le-Duc, complètement ignorants des thèses que l’on pouvait soutenir à Utrecht. On voulut même, par égard pour votre ministère, que le livre de M. Desmarets ne fût pas livré au public. On se contenta de le faire distribuer à quelques-unes des personnes qui avaient vu vos thèses. Cependant, quand vous l’avez reçu vous avez montré la même fureur qui vous avait transporté quelque temps auparavant à la vue de la réponse si modérée que M. Regius avait faite à vos thèses sur les formes substantielles : c’est que vous sentiez votre conscience chargée d’une faute grave, et que vous ne vouliez ni la réparer, ni la reconnaître ; aussi parut à l’instant une brochure, dont on vous croit l’auteur, car on y reconnaît clairement votre caractère et votre style : cette brochure était anonyme, on y faisait parler un des ministres de Bois-le-Duc, qui disait être celui-là même de qui M. Desmarets supposait que vous aviez reçu ces fausses hypothèses. Or il est certain que M. Desmarets n’a désigné, à ce sujet, aucun ministre de l’Église ; car on ne trouverait pas dans son livre un seul passage qui ne s’appliquât aussi bien, et même mieux, à toute autre personne ; et dans la lettre qu’il vous a adressée il rejette expressément la faute sur ceux qui ont vu avec chagrin leur nom omis dans la liste des nouveaux confrères, ce qui ne peut s’entendre d’aucun des ministres de la parole évangélique. Ainsi vous n’avez mis ce ministre sur la scène que pour avoir, selon votre usage, quelqu’un qui partageât votre faute, et sous le nom duquel vous pussiez satisfaire avec plus de liberté et d’impunité votre goût pour l’invective. Mais son livre, ou plutôt le vôtre, fut jugé dès le principe diffamatoire, calomnieux et fait pour exciter à la sédition. La lecture en fut interdite, et cette interdiction fut proclamée, comme vous le dites vous-même page 420, sur les places et carrefours de la ville, au son des tambours et des trompettes ; j’ai même ici un exemplaire du jugement, dont voici les termes :
« Attendu que, depuis quelques jours, on a distribué dans cette ville certaine brochure bleue intitulée Retorsio calumniarum, etc., sans aucun nom d’auteur, attendu qu’après examen de différents passages de cette brochure, il nous a paru qu’elle renfermait des calomnies révoltantes contre plusieurs personnes en place ; considérant que l’impunité de pareils libelles, en troublant la concorde et la tranquillité qui doivent être maintenues dans cette ville, l’exposerait à des déchirements scandaleux, nuisibles à l’Église de Dieu et au salut des citoyens, ce que nous désirons prévenir, arrêtons, etc., »
Ainsi vous avez déjà été exemplairement et publiquement châtié à Bois-le-Duc, sous un nom d’emprunt ; mais cet échec ne vous a pas découragé, vous n’avez pas même tenu compte des lettres que le sénat de cette dernière ville écrivit aux états de la province d’Utrecht, au sénat de la ville et même à vous, pour arrêter, comme vous vous en vantez vous-même page 421, l’édition du nouveau livre que vous vous prépariez à publier sur vos encouragements si publics et si fréquents, vos lettres collectives (je ne dirai rien de plus, dans la crainte de passer pour un esprit vain ou d’éveiller l’envie), me donnaient une nouvelle ardeur et m’animaient à tenter quelque chose de semblable ou même de plus grand.
Croira-t-on que jamais ils vous aient excité à censurer publiquement dans vos thèses les notables et les magistrats d’une ville, et à devenir par cette conduite une cause de désordres ? je ne crois pas qu’un seul d’entre eux en convienne. J’aurais encore bien d’autres choses à remarquer ; mais je ne veux pas entreprendre un examen complet de votre livre ; c’est un soin que je laisse à M. Desmarets. Le talent, la prudence et l’érudition dont il a déjà fait preuve dans sa défense, me sont garants qu’il fera en cette occasion tout ce qui sera convenable. Pour moi, je veux, en attendant, vous donner seulement quelques avis en peu de mots sur les passages qui s’offriront à ma mémoire. J’ai trouvé, dans tout ce que vous nous donnez pour des raisons, beaucoup d’absurdité jointe à l’injustice la plus révoltante ; il ne vous arrive pas une seule fois de raisonner juste, et d’un bout à l’autre vous péchez contre cette règle, qui est le fondement de toute justice : on doit se soumettre soi-même aux principes que l’on invoque contre les autres. Ainsi, p. 24, vous rapportez ces paroles de M. Desmarets : J’aurais souhaité que, se renfermant dans la discussion générale, il eût évité de désigner par leur nom la ville de Bois-le-Duc et les personnes dont il s’agit. A cela que répondez-vous ? Et moi aussi, dites-vous, et avec moi tous ceux qui aiment la vraie religion, la piété, la paix de l’Église, nous aurions souhaité plus vivement encore qu’il n’eût pas attaqué des thèses sur l’idolâtrie, qu’il ne se fût pas déclaré le champion d’une telle cause, surtout dans un temps comme le nôtre et contre un livre de cette nature ; car s’il faut que des leçons, de » corollaires, des thèses académiques, aient à subir la discussion, non pas seulement des adversaires, mais encore des amis, des concitoyens, des neutres, des anonymes, et de leurs inutiles et odieux libelles, où en serions-nous, bon Dieu, et quand pourrions-nous espérer d’en finir ? Certes, on ne peut rien imaginer de plus absurde et de plus injuste qu’une pareille réponse. Quoi, vous voulez qu’il vous ait été ; permis de nommer dans vos thèses la ville de Bois-le-Duc, de troubler, autant qu’il était en vous, la paix de l’Église, en accusant ses magistrats et ses notables, et vous faites un reproche à M. Desmarets, à leur pasteur, d’avoir osé contredire ces thèses sacrées pour défendre l’innocence de ses concitoyens, et maintenir dans sa ville la paix de l’Église ! De pareils traits d’injustice se rencontrent à chaque page dans votre livre, et telle en est souvent l’absurdité, qu’ils me rappellent la démence de ce Fimbria, qui, n’ayant réussi qu’à blesser Scévola au lieu de le tuer, comme il en avait l’intention, voulut ensuite l’appeler en justice pour n’avoir pas reçu le coup tout entier. Peut-être cependant pourrait-on supporter votre injustice si elle n’était mêlée d’impertinence ; mais on ne saurait voir sans une aversion prononcée avec quelle insolence et quel orgueil vous prenez toujours le ton d’accusateur ou de juge, quand vous êtes en effet accusé d’un fait qu’il vous est impossible de nier, et dont vous ne pouvez obtenir le pardon que par d’humbles excuses et des marques de repentir. Cette impertinence perce déjà dans le titre même de votre livre ; vous n’y promettez ni excuses, ni justification, mais un Extrait des propositions, les unes douteuses et suspectes, les autres dangereuses, tirées du traité récemment publié en faveur des confréries de Notre-Dame, qu’on veut former ou introduire clandestinement parmi les réformés ; etc. ; ce qui veut dire : censure des erreurs de M. Desmarets ; de celles, bien entendu, que vous lui attribuer calomnieusement ; et dans le titre même vous donnez un échantillon de ces calomnies en disant que son livre est un traité en faveur de l’introduction des confréries de Notre-Dame, assertion que vous savez être fausse et de nature à le faire voir avec défaveur parmi vos co-religionnaires. Dans le reste de votre livre, de la page 28 à la page 75, et ailleurs, vous interrogez M. Desmarets comme si vous étiez le juge et lui l’accusé, ou comme un maître pourrait interroger son disciple, etc. ; vous espérez par là faire naître dans l’esprit du lecteur quelques soupçons défavorables à votre adversaire. C’est là un de ces moyens adroits que vous employez pour calomnier impunément ; car vous n’êtes pas tenu de prouver ce que vous n’affirmez pas, et ces faits présentés sous une forme interrogative peuvent obtenir autant de confiance que si vous en affirmiez la vérité.
En second lieu, l’impertinence la plus dégoûtante se montre encore dans toutes vos paroles ; comme lorsque vous dites à la page 5 que M. Desmarets veut se faire une réputation par quelque entreprise hardie et extraordinaire, sans doute en osant se mesurer avec un si grand homme ; ou encore lorsque vous supposez que toutes les églises de la Belgique sont attaquées en votre personne, comme si elles ne pouvaient subsister sans vous, ou que vous y fussiez tout, et M. Desmarets rien. N’est-ce pas le comble de l’arrogance que de vous obstiner à ne pas vous reconnaître le moindre tort, bien que vous soyez convaincu et pris sur le fait ; de persister, malgré les meilleures raisons et les plus puissantes autorités, à publier votre injurieux libelle ? J’ai relu deux fois ce que vous dites à la page 420 et dans les quinze suivantes, pour bien comprendre les raisons qui doivent prouver, comme vous dites, que vous n’êtes pas un disputeur importun, un brouillon qui ne respecte ni le rang des personnes, ni l’autorité des assemblées ecclésiastiques ; mais je suis resté stupéfait, car je n’y ai rien trouvé qui ne prouvât au contraire l’esprit de chicane et le mépris de tout ordre et de toute supériorité sociale, de sorte que je ne sais plus quel a été votre projet. Peut-être, comme il faut une incroyable patience pour lire avec une attention soutenue un livre si frivole, vous espériez persuader à un lecteur peu attentif que toutes vos expressions ambiguës couvraient quelques bonnes raisons qu’il n’avait pas aperçues, ou plutôt vous vouliez montrer que vous êtes assez opiniâtre, assez rebelle à l’autorité, pour ne respecter ni magistrats ni synodes, et vous obstiner à écrire, n’eussiez-vous à écrire que des calomnies ? Ce serait un moyen de vous rendre redoutable aux yeux de tout le monde, d’empêcher que personne ne fût désormais assez hardi pour vous contredire, lors même que vous auriez attaqué sa réputation, de peur que vous ne lanciez aussitôt contre lui un gros volume d’injures. Car quand vous vous êtes vanté, page 412, qu’on avait tout mis en œuvre pour arrêter la publication de votre ouvrage, et qu’à cette fin plusieurs lettres avaient été écrites à vous et à d’autres au nom du sénat de Bois-le-Duc et par plusieurs autres personnes, qui sans doute regardaient vos livres comme bien redoutables ; quelles raisons dites-vous que l’on vous a données pour vous détourner d’écrire ? la première, c’est que cette défense ou cette apologie avait été écrite en faveur de la confrérie, et que dans la forme on l’appelait actuellement apologie des notables ; et après avoir quelque temps plaisanté en demandant si c’était ou non une apologie, vous concluez en disant que ce titre est un épouvantail bon pour faire peur aux petits enfants, et que cela ne vous ôte pas le droit d’attaquer le livre. L’autre raison que vous citez, page 427, est que la décision de cette affaire appartenait à des synodes et ne devait pas être livrée à la polémique ; qu’il fallait donc la soumettre au jugement de ces assemblées et ne pas la discuter plus longtemps dans des pamphlets. On ajoutait encore, dites-vous, ces motifs : i° Que les membres de la confrérie de Notre-Dame déclarent qu’ils sont prêts à la soumettre aux synodes de la Belgique, même à celui d’Utrecht ; 2° que le consistoire gallo-belge de Bois-le-Duc avait écrit à MM. Cl. DD., professeurs de théologie dans l’académie de Leyde, qu’ils avaient décidé en faveur de la confrérie de Notre-Dame, mais qu’ils voulaient cependant soumettre leur décision au synode ; 3° qu’il y aurait beaucoup moins de danger, d’inconvénient et de scandale à proposer vos raisons devant un synode que dans un écrit public.
Malgré le soin que vous prenez de présenter ces raisons avec tant de nudité et de sécheresse, elles montrent cependant deux choses, d’abord que le fait des notables de Bois-le-Duc a du moins obtenu l’approbation de leur consistoire, dont l’autorité me paraît plus respectable que celle d’un théologien isolé, comme vous ; ensuite qu’ils n’ont cherché dans toute cette affaire que la vérité et la paix de l’Église ; qu’il n’y a eu dans leur fait aucune obstination, puisqu’ils consentent à reconnaître l’autorité d’un synode quelconque, même de celui d’Utrecht dont vous faites vous-même partie. Mais vous, pour répondre à ces démarches pacifiques, pour montrer combien vous êtes pieux, humble de cœur, jaloux de maintenir la paix de l’Église, vous citez d’abord l’exemple de Gomar, à qui, dites-vous, les partisans d’Arminius interdirent quelque temps d’écrire, ce qui le détermina à quitter l’académie. Tout ce que je sais de cette histoire, c’est qu’elle n’a aucun rapport avec le sujet qui nous occupe. Ensuite, page 429, vous vous exprimez en ces termes : De plus clairvoyants croient découvrir ici un autre mystère. Je ne saurais dire si le foyer du mal est parmi nous ou s’il agit à distance et dans les ténèbres ; mais il y a des gens qui voudraient que les professeurs de théologie fussent comme des enfants mineurs entièrement soumis à leur tutelle, il leur fût interdit de soutenir des thèses, de faire des leçons, de proposer des exercices, sans un examen ou une permission préalable de certains inspecteurs ou censeurs. Je ne vois pas quel peut être le sens de ces paroles, à moins que vous ne vouliez insinuer qu’un professeur de théologie doit être indépendant des magistrats et des synodes, et qu’étant professeur en théologie, par la grâce de Dieu, vous pouvez écrire tout ce que bon vous semble. Il est vrai qu’un peu plus loin vous sembler reconnaître en partie et à certaines conditions l’autorité des synodes. Mais bientôt les exceptions arrivent, et vous ajoutez avec dérision, page 431, Jusqu’à présent les synodes n’ont ici rien à semer ni à recueillir ; et page 433, Je conclus, dites-vous, qu’en tout ceci je n’ai rien à démêler avec les synodes. Néanmoins pour bien faire sentir que cette suprême puissance de professeur de théologie ne doit appartenir qu’à vous seul, sans doute en qualité de grand archithéologien, vous dites, page 432, en parlant du livre de M. Desmarets, qui est aussi professeur et docteur en théologie : Il est indispensable d’examiner en plein synode un livre qui est devenu occasion et matière de scandale et de censure ; et page 436, Je ne saurais songer à déposer la plume s’il ne rétracte publiquement ce qu’il a dit dans son livre, ou s’il ne le corrige dans une seconde édition. Ainsi, quand vous avez calomnié des hommes de la première distinction, vous avez bien fait ; quand vous les avez indignement injuriés, vous étiez sans reproche ; et quoiqu’on ait lieu de craindre que de vos écrits il ne résulte de grandes et fâcheuses dissensions, inimitiés, schismes dans une villa ?populeuse et frontière, on n’a pas le mot à vous dire. Mais quand M. Desmarets ? de l’aveu des personnes offensées, et par devoir, comme pasteur de leur église, s’efforce de réparer autant qu’il est possible le mal que vous avez fait, son livre est une matière de scandale et de censure, il faut l’examiner, et, si l’on vous en croit, le condamner dans les synodes ; et vous ne vous abstiendrez pas de le calomnier publiquement, à moins qu’il ne rétracte ou ne corrige dans un écrit public ce qu’il a dit sur votre compte avec autant de justice que de vérité. Et même aux pages 434 et 435, après vous être plaint que M. Desmarets et les siens ont commencé, par agir et s’en rapporter à leur jugement particulier, 1 ° en publiant et répandant un livre contre vos thèses ; 2° en sollicitant des suffrages à Utrecht, à Dordrecht, à Leyde, à Amsterdam, à Franecker, à La Haye ; 3° en excluant provisoirement de la sainte table un ex-sénateur (parce qu’il suivait votre parti) ;’4° en condamnant votre réplique ; on finit aujourd’hui, dites-vous, par invoquer l’intervention des synodes ; on prétend que l’on s’en rapporte, pour les matières controversées ou les faits douteux, au jugement et à la décision des autorités ecclésiastiques ; et cela lorsqu’on a sinon emporté, du moins essayé d’emporter gain de cause, en ouvrant la digue au torrent des opinions privées. Je ne doute pas que tous ceux des ecclésiastiques qui voient d’un peu loin les choses, ne s’aperçoivent où tend cette manœuvre politique, et combien peu doit s’émouvoir celui que, depuis quelques années, on a tellement fatigué de remontrances, que, bon gré malgré, il lui a fallu devenir un peu plus prudent. Et plus bas, en pariant de l’honorable sénat de votre ville, qui, ne voulant rien décider sur un sujet qui touchait à votre théologie, et par conséquent vous commander le silence, vous engageait néanmoins à ne pas écrire, Je lui ai répondu, dites-vous, que je ne pouvais défendre l’honneur de notre religion et des fonctions que j’exerce si je ne décidais dans un écrit public cette question, qui d’ailleurs est hypothétique. N’est-ce pas dire en d’autres termes que vous n’êtes pas assez imprudent pour vous en rapporter au jugement des synodes, dans la certitude où vous êtes que vous y seriez condamné : 1° parce que le livre de M. Desmarets montre trop clairement vos torts ; 2° parce qu’il a déjà pour lui le suffrage de bien des gens ; 3° et 4° parce que plusieurs personnes qui s’étaient prononcées trop ouvertement pour vous ont été déjà condamnées. Vous ne réussirez pas quand vous donnez à entendre que M. Desmarets a écrit le premier contre vous, que ses écrits ont tellement prévenu en sa faveur les membres des synodes, que, malgré l’excellence de votre cause, vous ne deviez pas l’abandonner à leur décision, mais qu’il valait mieux défendre par la voie de la presse votre réputation, que vous jugez inséparablement liée avec les intérêts de la religion et l’honneur de votre état. Toutes ces insinuations n’ont pas la moindre apparence de vérité. C’est vous qui le premier avez voulu par la publication de vos thèses prévenir contre vos adversaires l’opinion générale. Et les notables de Bois-le-Duc, même en vous pardonnant cette offense comme individu, ce qu’ils ont fait autant qu’on peut en juger, puisque, au lieu de vous accuser, ils se sont contentés de se défendre, étaient obligés de rendre leur défense publique ; car, comme la paix et l’existence des états reposent sur l’estime des citoyens pour leurs magistrats, ceux qui sont appelés à l’administration des affaires ne sont pas maîtres de pardonner comme il leur plaît les injures qu’on leur a faites publiquement, et de négliger le soin de leur réputation ; et dans un état il n’y a pas d’action plus condamnable et qui mérite de plus grands supplices que d’attaquer la réputation des gouvernants, et de rendre ainsi le peuple moins respectueux, moins soumis, moins disposé à se soumettre à leur autorité. Mais, vous devez en convenir vous-même, il n’en est pas de votre honneur, ou, si vous voulez, de l’honneur de la religion et de votre profession comme de celui d’un magistrat politique. Votre cause fût-elle excellente, il vaudrait mieux pour vous et pour la gloire de la religion vous soumettre librement à la décision des synodes, à leur condamnation même, que de lutter avec tant d’obstination contre les autres théologiens et les consistoires, et de vous refuser au jugement des synodes.
Il serait honorable pour votre profession de ne pas imiter les ignorants, qui ont la prétention de ne se tromper jamais. Assurément il ne saurait y avoir rien de plus beau et de plus louable pour un théologien que de soumettre son jugement au jugement des autres, d’avouer ingénument ses erreurs, puisque nous ne sommes tous que des hommes, de les réparer, et de donner ainsi l’exemple de la piété et de l’humilité chrétienne. Mais vous allez rire d’un homme assez grossier, assez ignorant pour vous rappeler à ces vertus plébéiennes des hommes simples. On ne doit attendre de vous que ce qu’on en peut exiger à la rigueur. Eh bien, du moins, lorsque vous eûtes publié votre premier écrit et M. Desmarets le sien, chacun de vous ayant pris la plume à son tour, n’était-il pas juste qu’au lieu de la prendre une seconde fois, vous attendissiez la décision des synodes ? A qui persuaderez-vous que vous avez craint de voir la vérité tellement obscurcie par les artifices de M. Desmarets, que, malgré le puissant secours de vos talents, elle échapperait dans le synode à toutes les recherches de savants théologiens, tandis qu’il serait beaucoup plus facile au premier venu de la découvrir en feuilletant votre brochure sur la confrérie. Assurément il est bien plus vraisemblable que si vous infusez de soumettre votre cause aux synodes, c’est que vous la jugez si évidemment mauvaise, que vos confrères mêmes ne sauraient admettre vos excuses. Et comme ; pour justifier votre dernière publication, vous ne donnez pas d’autres raisons que celles dont j’ai déjà fait mention tout à l’heure, il faut conclure, en se servant de vos expressions mêmes, que vous êtes un disputeur importun, un brouillon qui ne respecte ni le rang des personnes, ni l’autorité des assemblées ecclésiastiques. Cependant on pourrait encore passer sur toutes ces choses, s’il y avait dans votre livre un seul mot d’où l’on pût inférer que le fait des notables de Bois-le-Duc vous a paru véritablement répréhensible, ou du moins si vous faisiez valoir quelque motif honorable pour justifier ou faire excuser vos écrits précédents. Mais, malgré toute mon attention, je n’ai rien trouvé de semblable dans votre livre. Dans ce gros volume tout entier je n’ai rien vu qui contredit le fait d’une manière directe, si ce n’est à la page 475 et suivantes, où je rencontre cet argument unique : Ceux qui conservent et le nom de cette confrérie et la chose même, participent indirectement à l’idolâtrie. Or, tel est le cas des notables. Donc, etc. Mais il n’est pas besoin de rien entendre à votre théologie pour concevoir qu’il faut ici distinguer ; car si sous ce mot la chose vous comprenez la plus petite pratique contraire à votre religion, on niera que dans ce sens la chose ait été conservée, comme le prouve clairement l’article 11 de l’acte de transaction cité par vous-même page 212, article par lequel sont abrogées toutes pratiques de cette espèce. Si par ce mot la chose vous entendez seulement ce que l’on a conservé, comme il ne s’y trouve rien de contraire à votre religion, les réformés n’ont pas à craindre d’y rencontrer l’ombre même de l’idolâtrie. Et il ne faut pas croire que la confrérie ne sera plus rien si l’on en retranche tout ce qui est contraire à votre religion ; lisez l’art. 5 de la transaction, article cité par vous, p. 210, et dites-moi si la réunion seule des habitants d’une même ville, dans l’intention de détruire toute trace de défiance causée par le mélange de populations différentes, et d’augmenter au contraire la confiance et l’union, en rendant les relations plus fréquentes (ce sont les termes mêmes de l’article), ne constitue pas ce que vous appelez la chose même, c’est-à-dire la nature et l’essence d’une association pieuse et extrêmement utile. Aussi ne pressez-vous pas beaucoup cette partie de votre argument ; mais vous vous mettez aussitôt à disputer sur le nom, dispute qui remplit un grand nombre de pages et vous conduit jusqu’à la fin du volume. Vous affirmez que ce nom est entaché d’idolâtrie ; vous produisez à ce sujet une foule de lieux communs, et tout cela pour arriver à cette conclusion, qu’on ne peut le conserver sans conserver en même temps une ombre d’idolâtrie. Une ombre ! voilà donc où aboutit cette dispute si animée ! Il est évident que votre seul prétexte pour attaquer cette confrérie c’est qu’elle a pris le nom de la Vierge mère du Sauveur, au lieu d’emprunter, comme vos livres, ceux de Thersite ou de Tertullus. Je dis prétexte : je ne dirai pas motif ou raison, car vous savez qu’il y a dans ce pays nombre de temples auxquels on donne encore habituellement le nom des saints qu’on leur avait autrefois imposé ; que, dans votre ville même, il y a un collège de chanoines qui porte le nom de Notre-Dame. Vous ne vous croyez pas vous-même entaché d’idolâtrie pour avoir emprunté votre prénom à saint Gisbert, et cela conformément à l’usage de l’Église romaine, dans le baptême, qui renferme un pacte religieux tout à fait personnel. Il est donc évident que vous n’aviez pas une seule raison valide pour improuver la conduite des notables de Bois-le-Duc. Vous avez eu pourtant un motif pour l’improuver : c’est qu’elle avait été approuvée par d’autres. En effet, il est notoire que votre caractère vous porte à saisir avec joie toutes les occasions de contredire l’opinion d’autrui. Et nous voyons dans votre livre, page 418, que si l’on en croit certains bruits, vous-même, il y a quelques années, étant à Bois-le-Duc, vous avez proposé en pleine assemblée de faire entrer les réformés dans cette confrérie. Je sais que vous vous en défendez avec force ; mais puisque d’autres l’affirment, n’est-il pas plus raisonnable de préférer le témoignage de plusieurs, le témoignage de gens qui n’ont pas d’intérêt à mentir, à celui d’un seul homme, de vous qui êtes partie intéressée ?
Mais examinons jusqu’à quel point les moyens de défense que vous alléguez en faveur de vos écrits précédents sont avoués par l’honneur et conformes à la vérité. Le principal reproche que vous fait M. Desmarets c’est d’avoir désigné nommément dans vos thèses ceux des réformés de Bois-le-Duc qui sont entrés dans la confrérie de Notre-Dame, et de les avoir livrés au mépris public, comme entachés et accusés d’idolâtrie, comme livrés à une cupidité sordide et aux plaisirs de la table. Nous avons vu tout à l’heure de nos propres yeux/que tout cela se trouvait bien réellement dans votre ouvrage ; cependant vous soutenez hardiment le contraire, et vous prétendez, page 9, que M. Desmarets, pour tirer cette conclusion de ce que vous avez dit, a recours à une suite de conséquences forcées, et calomnieuses. Vous ajoutez, page 10 : Ce sont d’atroces calomnies, et il ne reste plus à M. Desmarets que d’avouer franchement son mensonge, et d’en faire amende honorable. Page-15 : Quant au reproche qu’il me fait d’avoir accusé nommément les notables, comme si j’étais payé pour attaquer leur réputation, il suffirait de me taire, et d’en appeler à l’analyse de mes thèses. Où ai-je dit un seul mot de tout cela (de ce que vous reproche M. Desmarets) ? Nulle part. Dirons-nous donc que notre adversaire a été pris en flagrant mensonge, ou, pour mieux dire, dans une calomnie manifeste, construite déplorablement sur un appareil de conséquences anti-théologiques aussi semblables au jésuitisme, à l’ubiquiticisme, et au remonstrantisme que le lait ressemble au lait, et par suite d’une syncope ou ellipse de jugement et de savoir ?
Vous affirmez encore que vos livres ne renferment aucune accusation personnelle, mais que vous décidez toujours d’une manière abstraite et générale que telle chose est illicite. Vous vous exprimez en ces termes : Je réponds en un mot que cela n’est que calomnie toute pure, et j’en appelle à l’analyse des thèses ; et vous répétez la même chose en mille endroits différents. Mais dites-moi, je vous prie, mon cher monsieur Voet, n’est-ce pas là ou jamais qu’on peut appliquer les mots d’effronté et d’impudent menteur ? On se ferait bafouer honteusement si l’on traitait un homme de menteur pour avoir avancé un fait faux, mais qu’il croyait ou qu’il pouvait croire vrai ; car toute parole fausse n’est pas un mensonge. Tout homme qui parle sans intention de tromper ne peut être accusé que d’erreur ou d’ignorance. Mais quand on traite un homme de menteur, sans pouvoir produire un seul mot de lui qui soit désavoué par sa conscience ou démenti par les faits, et c’est ce qui vous arrive fort souvent avec M. Desmarets et avec moi, on n’est plus qu’un vil calomniateur sur qui retombe toute la honte. Si au contraire on démontre clairement qu’un homme a dit non seulement une fausseté, mais ce qu’il savait parfaitement être une fausseté, on doit dire, pour parler, avec franchise et liberté, comme il convient à un honnête, homme, que c’est un menteur ; et si on l’a pris souvent sur le fait, un insigne menteur, et même, comme le mensonge est ce qu’il y a de plus honteux, de plus avilissant aux yeux d’un honnête homme, quiconque s’est rendu coupable de mensonges grossiers et réitérés doit être regardé comme le plus déhonté de tous les hommes. Or, non seulement il est faux que vous n’ayez rien dit contre les notables de Bois-le-Duc, comme vous le prétendez dans cet ouvrage, mais il est clair comme le jour que vous saviez, parfaitement combien cela était faux ; car vous n’avez pu oublier les expressions qu’on lit dans vos thèses : M. Desmarets vous les a suffisamment remis en mémoire, quelquefois même vous les répétez dans votre livre. Il y a plus, page 306, vous les mettez ridiculement dans la bouche des catholiques, et par conséquent, lorsque vous niez ensuite que vous les ayez écrites, il faut avouer absolument que vous êtes un menteur, et comme il vous arrive souvent de mentir de la même manière, un insigne menteur, et enfin un impudent menteur, puisqu’il est impossible de mentir plus évidemment ; car vous en appelez à vos thèses, qui sont imprimées, que beaucoup de personnes ont entre les mains, et qui prouvent jusqu’à l’évidence que vous êtes un menteur. Mais vous faites encore mieux : non content d’en appeler à la lecture de vos thèses, quand vous savez à n’en pas douter qu’elles prononcent contre vous, vous avez l’insolence de traiter M. Desmarets comme un calomniateur pris sur le fait, lui qui n’a dit sur votre compte rien qui ne fût évidemment vrai, et vous lui appliquez faussement des épithètes qu’on vous appliquerait avec plus de justice. Cet inconcevable excès d’audace n’est-il pas une preuve sans réplique que vous êtes endurci dans le mensonge et la calomnie ?’Vous avouez, page 9, et encore pages 340, 341 et ailleurs, que : vous avez nommé Bois-le-Duc ; mais vous dites, page 340, que ce nom ne se trouve ni dans le titre ni dans l’expression et la détermination du problème, mais seulement dans la réponse à l’avant-dernière exception, parce qu’il s’est rencontré là sous votre plume sans que vous l’ayez cherché… Ce nom s’est-il donc glissé malgré vous dans vos thèses ? Mais que diriez-vous, s’il arrivait qu’ignorant cette circonstance, quelqu’un s’imaginât que vous avez à dessein réservé pour la fin le nom de la ville, afin qu’après avoir éveillé la curiosité du lecteur, le désir qu’il a de savoir qui vous désignez lui fit mieux remarquer le nom de Bois-le-Duc quand vous venez enfin à le citer, et reconnaître individuellement chaque personnage ? Peut-être serait-ce un crime de penser que vous, la franchise même, vous, l’ami de la vraie religion, de la piété, de la paix de l’Église, vous ayez voulu employer cet art perfide des calomniateurs ? Un autre des principaux reproches de M. Desmarets, c’est que selon les lois de la charité et le précepte exprès de Notre Seigneur (Matth., XVIII, 15, 16), un avertissement particulier doit précéder la censure publique, surtout à l’égard de personnes recommandables qui auraient volontiers prêté l’oreille à des avis donnés en particulier. A cela vous répondez, page 19, que vous ne connaissiez en aucune manière ceux qui avaient besoin de ces avis ; et c’est encore un mensonge évident, comme on peut s’en convaincre en lisant, page 413 de la lettre du ministre, l’avertissement suivant : Qu’il s’agissait de membres recommandables de votre église, appartenant presque tous à l’ordre sénatorial. C’était les désigner assez clairement pour que vous pussiez leur écrire si vous en aviez eu l’intention, attendre d’eux assez de déférence à vos conseils, puisque c’étaient des membres recommandables de votre église, et enfin ne pas vous arroger le droit de les condamner puisqu’ils appartenaient à l’ordre des sénateurs. Mais sans doute vous ne voulez pas vous laisser enchaîner par ces règles de charité que dans le même passage, pages 19 et 20, vous nommez des règles doucereuses. Vous n’osiez, dites-vous encore, prendre cette liberté envers des citoyens d’une république étrangère. Quoi ! vous n’osez les avertir en ami et à l’oreille ! mais vous avez bien osé les attaquer publiquement. Qui pourra vous écouter sans rire ? Ainsi vous n’avez aucune excuse à donner, à moins d’abjurer tout sentiment de pudeur et de charité, car toutes vos réponses sont absolument de la même force.
Mais, bien loin de donner aucune excuse honnête, vous rejetez celle que vous offrait M. Desmarets, en disant que sans doute vous étiez mal informé. Non, vous ne voulez pas reconnaître que vous puissiez en rien vous tromper. Vous aimez mieux confondre ce qui se rapporte spécialement à la confrérie de Bois-le-Duc, avec cette question générale, Est-il permis d’instituer parmi les réformés des confréries de Notre-Dame ? Et cela, non seulement pour montrer que M. Desmarets diffère avec vous d’opinion sur la thèse même, ce dont il s’était défendu par égard pour vous, mais surtout pour profiter, dans l’examen des faits particuliers, de cette liberté d’opinion que l’usage accorde pour les questions générales. Vous trouvez encore à cette marche un autre avantage. Dans cette même thèse, où vous désignez certaines personnes, vous attaquez en même temps tous les vices qui vous semblent pouvoir s’accorder avec ce qu’elles ont fait ; ainsi le lecteur est conduit à leur attribuer ces vices, et vous, avec cette franchise et cette candeur qui vous caractérisent, vous pourrez dire que vous n’avez jamais appris ni pensé d’eux rien de semblable ; que vous avez seulement, avec cette liberté qu’autorisent vos usages académiques, suivi dans toutes ses circonstances le développement d’une question générale. Ainsi, par exemple, à la fin de vos thèses, vous nommez Bois-le-Duc, et vous dites que dans cette ville il existe une confrérie de Notre-Dame dans laquelle sont entrés des réformés, et dans le courant du même discours, vous aviez écrit un peu plus haut : S’il fallait participer à quelque cotisation, s’il n’y avait que des frais à supporter, si cette association n’amenait pas à sa suite des repas somptueux, de bons revenus, des occasions fréquentes de participer à quelques profits, ils savent que ce nom seul de Notre-Dame, sans parler des règles et des statuts de la confrérie ou du rosaire, eût empêché les réformés d’entrer dans cette association. Et ailleurs vous les traitez de gens stupides et d’imbéciles. Il n’est aucun lecteur qui n’applique toutes ces imputations aux habitants de Bois-le-Duc ; et cependant vous, homme de bonne foi, vous n’y songiez pas le moins du monde : mais traitant d’une manière abstraite et indéfinie, avec tous ses antécédents, ses conséquents et ses circonstances, la question générale suivante, Est-il permis aux réformés, etc., vous n’avez pu omettre un cas qui vous semblait pouvoir se présenter dans une ville ou dans l’autre. S’il a plu à M. Desmarets d’appliquer ce passage à ces notables, c’est sa faute et non pas la vôtre ; il agit mal envers eux et envers vous, comme on peut le voir page 184 et ailleurs. Encore si vous ajoutiez qu’ils sont à l’abri d’un pareil soupçon, puisque ces mêmes notables étant au nombre de 36, comme je l’apprends dans votre livre, page 215, et les revenus de cette confrérie se montant à 5, 000 florins environ, comme je le vois page 412, cette somme, quand même ils la partageraient entre eux, ne donnerait pas à chacun d’eux une part assez considérable pour éveiller la cupidité chez des personnes de leur rang ; mais elle est en entier distribuée aux pauvres : vous nous l’apprenez, page 229. Il faut donc, pour les autres dépenses, qu’ils participent à des cotisations. Et quant à leurs repas de corps, auxquels je vois, page 98 de votre livre, que président la décence et la sobriété, comme ils y étaient toujours invités précédemment, c’est encore vous qui nous l’apprenez, ils ne pouvaient désirer d’y être admis. Si vous y ajoutiez, dis-je, ces observations, qui sont parfaitement vraies, et vous ne pouvez l’ignorer, puisque je les ai puisées dans votre livre, vous auriez au moins une excuse à donner ; mais au contraire, quand vous niez en avoir dit aucun mal, c’est de manière à faire croire que tout ce qu’on vous reproche d’avoir dit est vrai. Bien plus, vous voulez donner à croire que Dieu vous a révélé toutes ces choses comme à un prophète ; c’est ce qui résulte évidemment de Ces paroles très remarquables que je trouve page 330 et 331 : Il se peut qu’ignorant tout ce qui s’est passé dans cette ville, quand j’en suis venu à presser cette plaie, selon ma coutume et ma méthode ordinaire, à mettre le fait en lumière, à le peindre avec ses véritables couleurs, j’aie paru en bien des endroits raconter une histoire et former une hypothèse : mes amis et tous ceux qui ont avec moi des relations habituelles peuvent attester que cela m’est plus d’une fois arrivé dans mes discours publics. S’ensuit-il qu’il fallût s’en rapporter à des soupçons téméraires, à des conjectures, au point de faire peser sur un innocent de cruelles imputations ? N’était-ce pas plutôt le rôle du défenseur de faire admirer en cette occasion à ces généreux notables les voies merveilleuses de la providence, et de leur faire entendre ces paroles de l’apôtre (I Cor., 14, 24, 25) : Il est signalé par tous et jugé par tous ; et ainsi ce qui est caché au fond de son cœur paraît au grand jour ; et ainsi, tombant la face contre terre, il adorera Dieu, annonçant que Dieu est véritablement en vous ? Ainsi c’est l’esprit saint qui vous a dicté jusqu’au nom de la ville où se trouve avoir eu lieu ce que vous attaquez dans vos thèses ; ainsi vous prophétisiez, car voici ce que dit l’apôtre saint Paul dans le passage que vous avez cité : Que tous prophétisent, et qu’un infidèle ou un insensé se présente, il est signalé par tous, etc. ; ainsi voilà M. Voet au rang des prophètes. Il est bon de remarquer en passant qu’il vous arrive souvent dans vos discours publics de décrire des faits particuliers, au point qu’on les attribue à tel ou tel, et qu’on prend vos paroles pour un récit. C’est ouvrir un champ bien libre et bien vaste à vos calomnies, et je m’étonnerais bien si l’autorité supérieure ne finit par y mettre ordre.
Mais bien qu’un prédicateur, de qui surtout on a droit d’attendre la vérité, se dégrade par le mensonge ; qu’un homme qui fait profession de piété et de charité chrétienne se couvre de honte quand il ose, sous prétexte de censurer le vice, médire de son prochain et satisfaire des ressentiments secrets, je trouve encore quelque chose de plus révoltant dans votre conduite, c’est qu’après avoir soutenu que vous n’avez pas écrit ce que vous avez réellement écrit, que vous vous êtes borné à signaler certains vices d’une manière générale, quand vous les avez attribués à des personnages connus, vous allez encore plus loin, et vous osez prétendre, page 13, page 342 et ailleurs, que vous avez eu tout droit de désigner par leurs noms et les notables et Bois-le-Duc : il est vrai que vous ne donnez pas une seule raison pour le prouver, cela vous serait impossible ; vous vous contentez d’exemples ou peu concluants ou peu honorables ; et avec cette manière de raisonner il n’est pas un crime qui ne soit permis. Mais ce qui est le comble du ridicule, c’est que, page 350, vous vous autorisez de votre propre exemple, comme si, pour avoir mal fait impunément, il vous était toujours permis de mal faire. Cependant, vous allez plus loin encore, et, quoiqu’il y ait bien de la différence entre un accusateur et un juge, il ne vous suffit pas de pouvoir nommer ceux qu’il vous plaît d’accuser publiquement, vous prétendez encore publier des décisions, des jugements sur leur compte, et, par une insolence qui passe toutes les bornes, vous voulez que ces jugements suprêmes, émanés de vous seul, aient autant d’autorité que s’ils étaient rendus par une faculté de théologie, un concile, et peut-être, en suivant rigoureusement les conséquences, par le Saint-Esprit lui-même. En effet, page 343, pour prouver qu’il vous était permis de nommer Bois-le-Duc, vous citez l’exemple de je ne sais quelle décision de messieurs les docteurs en théologie de Leyde, dans laquelle les ignorants mêmes et les bonnes femmes reconnaîtraient qu’on désigne non pas d’une manière indéterminée, mais expressément, les honorables magistrats et tout le sénat de je ne sais quelle ville. Du moins, c’est vous qui le dites ; car, pour moi, je ne sais rien ni ne veux rien savoir de toute cette histoire. Ensuite, page 344, vous vous faites cette objection : mais les professeurs de Leyde ont rendu une décision commune au nom de la faculté de théologie, tandis que vous ne prenez, vous, qu’une résolution personnelle et privée. Pour répondre à cette objection, page 345, 1° vous citez les noms de quelques particuliers qui, dites-vous, en ont agi de même ; 2° c’est, dites-vous, montrer trop de curiosité pour les affaires d’un état étranger, étrange curiosité, sans doute que d’examiner si les conclusions que vous avez prises dans vos thèses, conclusions qui sans doute intéressent fort la chose publique, et font partie de ses secrets les plus importants, doivent avoir autant d’autorité que si elles étaient données au nom de toute la faculté de théologie de votre province. Or, voici comment vous prouvez au même endroit qu’elles ont autant de valeur : Qu’ils sachent, s’il leur plaît, dites-vous, que les professeurs de notre faculté sont tous animés d’un même esprit dans leur doctrine, dans leurs études et l’exercice de leurs fonctions, que les réponses et les thèses de chacun d’eux sont regardées comme revêtues de l’approbation générale ; soit que leur publication ait été précédée d’un examen et d’une décision, soit que le défait de temps ou quelque autre motif ait empêché de suivre cette marche. Excellent argument sans doute, et bien digne de vous : vous êtes dans votre faculté de théologie trois professeurs, les deux autres ont peut-être de l’aversion pour les querelles, et ils ont grandement raison à mon avis ; or, ils savent, combien vous êtes amer, mordant, toujours prêt à lancer de gros volumes d’injures contre quiconque vous fait éprouver la moindre contradiction ; et, s’ils l’avaient ignoré jusqu’à ce jour, l’exemple de monsieur Desmarets leur eût aisément appris, que vous n’épargnez pas plus que les autres les théologiens réformés, même quand vous leur devez de la reconnaissance. Car, j’oserais l’affirmer, je n’ai : pas vu que monsieur Desmarets ait flatté personne dans son livre, excepté vous. Cela n’empêche pas qu’en cent passages différents vous ne l’appeliez injurieusement le flatteur de ses notables. Faut-il donc s’étonner s’ils n’osent pas vous résister en face, et vous laissent ainsi maître absolu dans votre faculté. Or à vous trois vous composez la faculté de théologie et à ce titre l’église de votre province, si toutefois ce droit est reconnu par les prédicateurs et les autres réformés, ce que j’ignore. Mais quand ils le nieraient, vous le prouveriez aisément par l’Écriture sainte : car il est écrit que lorsque deux ou trois sont réunis au nom du Seigneur, le Seigneur lui-même, ou du moins le Saint-Esprit, est au milieu d’eux. Ainsi, puisque seul vous avez le pouvoir de trois, que ces trois composent toute votre église, et qu’au milieu de l’église habite le Saint-Esprit, vous possédez le Saint-Esprit à vous seul si vos confrères en conviennent ; je ne m’y oppose pas, je veux bien même que votre autorité soit plus grande que celle de tous les autres réunis, puisque, comme vous dites, vous n’avez rien à démêler avec les synodes. Il ne m’appartient point de me mêler de ce qui touche à votre religion mais il est dans la sphère de mes droits, peut-être même de mes devoirs, de ne point taire ici ce qui ne sera, pas, je crois, sans utilité pour le maintien de la paix et de la concorde dans ce pays.
Septième partie :
Des mérites de Gisbert Voet.
Il entre dans le plan de cet ouvrage de montrer combien il pourrait y avoir de danger à laisser vos diatribes impunies. Et quoique j’aie donné à cet écrit la forme épistolaire, je l’adresserai non pas seulement à vous, mais encore à toute espèce de lecteurs, et je puis le faire sans manquer, comme vous, aux lois de la charité. J’aurais assurément préféré vous ramener au bien, si cela eût encore été possible, sans donner de publicité à mes reproches ; mais puisque les représentations et les lettres amicales des magistrats et de vos confrères ont été jusqu’à présent sans pouvoir sur votre esprit, il ne reste plus qu’à essayer si des reproches publics seront plus utiles. Je me serais volontiers épargné l’ennui de composer un pareil écrit ; mais il m’a paru si nécessaire, que je ne puis en aucune façon m’en dispenser : d’abord, parce qu’il est du devoir de chacun de contribuer selon ses faibles moyens au salut et à la tranquillité du pays qu’il habite ; ensuite, parce que personne n’a eu peut-être occasion d’observer mieux que moi vos mauvaises qualités, que personne ne peut les mettre au jour avec plus de liberté ; enfin, parce qu’il n’est personne de la part de qui une pareille révélation puisse être mieux reçue, et obtenir plus de crédit auprès du public. Que j’aie été précédemment à portée de vous bien connaître, et que je le sois aujourd’hui de bien faire connaître vos mérites, c’est ce qu’on m’accordera sans peine, quand on saura qu’il y a quelques années vous avez voulu, par la plus impudente de toutes les calomnies, m’imputer, sans la plus légère apparence de raison, le plus grand des crimes, je veux dire l’athéisme. On peut s’en convaincre en lisant vos brochures sur l’athéisme, publiées en 1639, et dont j’ai parlé plus haut, à la fin de la quatrième partie de cette lettre. Je pourrais citer encore votre libelle diffamatoire intitulé Philosophie cartésienne, et dont les dernières feuilles me sont parvenues pendant que je m’occupais de la rédaction de cet écrit. Je ne dis pas qu’il soit d’un bout à l’autre votre ouvrage, car je me ferais scrupule de ravir à votre associé la part de gloire qui doit lui en revenir ; mais du moins c’est par votre ordre et vos soins qu’il a été imprimé. Et puisque dans ce libelle vous avez pris la liberté d’avancer sur mon compte les faits les plus faux et les moins vraisemblables, on ne me refusera pas, j’espère, le droit de dire publiquement et ouvertement sur le vôtre ce dont je pourrai prouver la vérité. Et votre habileté dans l’art de la calomnie, qui fait craindre à tant d’autres de vous attaquer, ne saurait m’inspirer de crainte. J’ai vécu de telle sorte, et je suis connu de tant de monde, qu’on ne peut pas dire de moi une vérité que je craigne d’entendre, ni un mensonge dont je ne puisse aisément démontrer la fausseté. D’ailleurs, vous avez si bien épuisé, dans, votre Philosophie cartésienne, votre recueil d’injures, et vos talents pour l’invective et la calomnie, qu’on peut comparer ce que j’ai dit de vous dans ma lettre au père Dinet, au morceau d’étoffe que l’on a coutume d’offrir à la morsure des serpents que l’on veut apprivoiser, car ils y laissent si bien leur venin et leurs dents, qu’on peut ensuite les toucher impunément. Enfin bien des motifs se réuniront pour donner à mes écrits contre vous quelque poids auprès des lecteurs éclairés et des juges impartiaux. D’abord, on sait que personne n’est plus que moi l’ami de la tranquillité et de la paix ; que jamais je n’ai intenté de procès ni cherché de querelle à personne ; que j’ai même souvent pardonné le mal qu’on m’avait fait plutôt que de chercher à me venger. Au contraire on vous connaît pour le querelleur le plus acharné et le plus insupportable, au point que si je vous donnais dans cet écrit le plus léger prétexte pour m’attaquer, il faudrait en venir aux procès, pour lesquels j’ai la plus grande aversion ; on est donc sûr que j’apporterai la plus grande attention à ne rien écrire qui ne soit non seulement parfaitement vrai, mais encore incontestable. On sait encore que je ne m’offense point quand on contredit mes opinions ; que c’est même un titre à mon amitié de les combattre par amour pour la vérité ; qu’on est d’autant plus assuré de me plaire qu’on propose contre moi des objections plus solides ; mais que ceux qui se bornent à des insultes et à des plaisanteries n’obtiennent de moi que le mépris. J’ai donné plus d’une fois la preuve que tels étaient mes principes. De tous ceux qui m’ont calomnié, il n’en est qu’un seul auquel j’aie répondu, parce que je m’y trouvais contraint par un motif particulier. On croira donc aisément que j’aurais encore aujourd’hui dédaigné de répondre à vos injures, si elles n’avaient eu quelque chose d’atroce, et si ma défense personnelle ne se rattachait à quelque intérêt public. D’ailleurs, il est de notoriété publique, qu’habitant depuis plusieurs années ces provinces, j’ai montré pour elles autant d’attachement qu’aucun de leurs enfants ; et peut-être même doit-on me tenir plus de compte d’un séjour qui n’est pas l’effet du hasard de la naissance, mais de mon choix et de ma volonté. Bien des gens savent que je vivais assez à mon aise dans ma patrie, et que mon seul motif pour aller vivre ailleurs, c’est que le grand nombre d’amis et de patents que je ne pouvais me dispenser de voir dérobaient tout mon temps et mon loisir à ces études qui font mon bonheur, et que plusieurs personnes ne croient pas indifférentes au bien de l’humanité. Aucune partie du monde ne m’était fermée, il n’en était pas une seule où je n’eusse la certitude d’être accueilli volontiers comme un hôte qui ne serait jamais à charge, et dont peut-être on pourrait même se faire honneur. Ainsi mon choix était parfaitement libre, et j’ai choisi ce pays de préférence à tous les autres. Enfin il est notoire que je ne fais pas profession d’être théologien, qu’on ne m’a jamais vu disputer sur aucun des points de controverses qui ont divisé les chrétiens en différentes sectes, que je puis donc plus librement que M. Desmarets, ou tout autre de vos théologiens, mettre en lumière tout ce qu’on peut dire sur votre compte, et qu’on pourra s’en rapporter à mon témoignage plutôt qu’à celui des gens qui disputent contre vous sur des questions religieuses ; car, on pourra le remarquer, je ne dirai de vous rien que je ne pusse dire de la même manière si nous professions tous deux la même religion,
Ici je parlerai d’abord des vertus qui me paraissent convenir à un professeur de théologie et au pasteur d’une église ; ensuite je récapitulerai, en peu de mots, vos actions ; et enfin j’examinerai vos mérites. Il est certain que la base et le fondement de toutes les vertus, c’est la charité ; qu’elle est surtout nécessaire à ceux qui doivent, par état, s’occuper d’instruire les autres, et les exciter à la vertu. Vous connaissez les paroles de l’Apôtre, 1. Cor. 13 : Quand je parlerais le langage des hommes et des anges, si je n’ai pas la charité, je serai semblable à l’airain sonore ou à la cymbale retentissante ; quand j’aurais le don de prophétie, quand j’aurais percé tous les mystères, quand je posséderais toute science, quand j’aurais une foi assez grande pour transporter les montagnes, si je n’ai pas la charité, je ne suis rien ; quand je dépenserais tout ce que je possède pour donner à manger aux pauvres, si je n’ai pas la charité, tout cela sera compté pour rien. Il est clair, d’après ce passage, que tous les autres présents de Dieu, qui peuvent être accordés à l’homme, n’ont de valeur qu’autant qu’ils sont unis à la charité. Or les signes auxquels la charité peut se reconnaître sont décrits en ces termes dans le même passage de l’Apôtre : La charité est patiente ; elle est bienveillante. La charité ne connaît ni les rivalités, ni les actions criminelles, ni l’orgueil, ni l’ambition ; elle ne cherche point même ce qui est à elle ; elle ne s’irrite point ; elle ne pense point le mal ; elle ne se réjouit point de l’iniquité, mais elle met son plaisir dans la vérité. Il suit de là que ceux qui sont esclaves de leur colère, malveillants, envieux, turbulents, orgueilleux, arrogants, disputeurs, violents, médisants, insolents et menteurs, sont loin d’avoir la charité. Or comme cette charité, c’est-à-dire cette amitié sainte que nous portons à Dieu, et à cause de Dieu à tous les hommes, en tant que nous savons qu’ils sont aimés de Dieu, a de grands rapports avec cette amitié honnête qu’un commerce plus intime fait ordinairement naître entre les hommes, nous pourrons, à bon droit, examiner en même temps les devoirs que l’une et l’autre impose. Il n’y a, en fait d’amitié, qu’une règle fondamentale ; c’est de ne jamais faire de mal à nos amis, et de leur faire autant de bien qu’il nous est possible ; et, comme le plus grand de tous les biens est d’être exempt de vices, le plus grand service que l’on puisse rendre à un autre, c’est d’essayer, par les moyens convenables, de le guérir de quelque vice. Mais j’ajoute, par les moyens convenables, car si l’on va réprimander son prochain mal à propos, lui reprocher une faute légère trop sévèrement, ou devant des témoins dont la présence n’était pas nécessaire ; si on lui impute des fautes qu’il n’a point commises, et qu’on montre, par cette conduite, que l’on cherchait moins la conversion que la honte du prochain et que sa propre gloire, on ne fera que se rendre odieux et importun. Mais il est presque toujours possible d’avertir son ami sans témoins et avec douceur. Si ce premier avertissement ne suffit pas, et si la faute est grave, il est encore permis d’insister, et de lui parler sur le ton du reproche, et enfin de faire employer ces mêmes moyens par ses autres amis, par un, par deux, par tous. Si tous ces moyens ne réussissent pas, et si sa faute est de nature à le rendre indigne de l’amitié d’un honnête homme, nous pouvons nous retirer de sa société, et ne plus le compter au nombre de nos amis ; mais assurément tant que nous lui sommes attachés, nous ne devons jamais le reprendre publiquement, et en présence de tout le monde, même des étrangers et des inconnus ; car de cette manière nous n’agirions pas pour son bien, mais pour son mal et pour sa honte. Cela ne doit pas seulement s’entendre des défauts secrets, mais encore de ceux-là même qui sont publics. Car, pour l’ordinaire, les hommes qui pèchent en public se glorifient de leurs fautes, et s’inquiètent fort peu qu’on les connaisse ; mais ils s’affligent des reproches que ces fautes leur attirent. Et il faut remarquer que la crainte du déshonneur est un puissant moyen de retirer l’homme du vice, mais non pas le déshonneur même, qu’on ne redoute plus une fois qu’on l’a subi ; et c’est pour cela que ceux qui n’écoutent pas les reproches particuliers de leurs amis ne sont pas plus touchés de ceux qu’on leur adresse en public, mais qu’ils en prennent bien plutôt occasion de persévérer plus librement dans leurs fautes. Les exemples ne manquent pas à l’appui de ce que j’avance. Ces lois de l’amitié humaine sont parfaitement d’accord avec les lois de la charité que Jésus-Christ lui-même enseigne en ces termes, Matth., 18 : Si ton frère a péché contre toi, va et prends-le entre toi et lui ; s’il t’écoute, tu auras gagné un frère ; s’il ne t’écoute pas, prends encore avec toi un ou deux témoins, afin que toutes vos paroles ne soient qu’entre deux ou trois ; s’il ne les écoute pas, dis-le à l’Église, et, s’il n’écoute pas l’Église, qu’il soit pour toi comme un païen et un publicain. Il faut remarquer ici qu’il ne s’agit pas de toutes les fautes du prochain indifféremment, mais seulement des torts qu’il peut avoir eus envers nous ; car il n’y a pas seulement dans le texte, Si ton frère a commis une faute, mais on ajoute contre toi : et, comme le droit de faire des reproches existe beaucoup plutôt pour celui qui est personnellement offensé que pour celui qui voit seulement commettre le mal, il n’est pas douteux que ce passage ne contienne tous les remèdes extrêmes dont il est permis d’user envers son prochain, lorsqu’une faute grave lui a mérité nos reproches. Et si l’on rappelle ici tous les péchés du prochain, c’est qu’on suppose que les âmes pieuses, par un effet du zèle qui les anime, ne voient pas avec plus de chagrin leurs injures personnelles que les torts du prochain envers Dieu, ou, comme les mortels ne peuvent rien contre la Divinité, le tort que le coupable qu’ils chérissent comme leur prochain, se fait à lui-même. Si donc vous avez à vous plaindre de quelqu’un qui soit chrétien, et que, par conséquent, la charité vous commande d’aimer comme un frère, vous devez d’abord l’avertir en particulier. S’il ne s’amende pas, il faut alors l’avertir en présence d’un ou deux amis, et choisir pour cela ceux que vous savez avoir le plus d’empire sur son esprit, et, s’il ne se corrige pas encore, dites-le à l’Église, c’est-à-dire portez vos plaintes devant l’assemblée générale de ceux qui l’aiment aussi en Jésus-Christ. Et, suivant l’ordre hiérarchique qu’on m’a dit être établi parmi vous, on peut entendre, par ce mot, l’Église, ou le consistoire, ou le synode. Mais il faut bien remarquer ici que, par ces mots, dites-le à l’Église, l’écrivain sacré n’a pas voulu entendre une réprimande publique faite en présence de tout le monde, et même des étrangers, comme dans une thèse de théologie, ou dans un sermon ; d’abord, parce que cela, est directement contraire à la charité, et ; porte tous les caractères d’un châtiment, inutile pour le bien de celui à qui on l’inflige, mais capable de lui faire beaucoup de mal. En effet, comme je l’ai déjà dit, celui qui ne se corrige point, quand on a fait connaître sa conduite à ses amis, ne se corrigera pas davantage quand on l’aura rendue publique. Au contraire, délivré de la crainte d’un pareil affront, il n’aura plus aucune retenue dans le mal. En second lieu, parce que l’Écriture ajoute ces paroles, s’il n’écoute pas l’Église, qu’il soit pour vous comme un païen et un publicain, c’est-à-dire cessez de le mettre au nombre de ceux avec qui la conformité de sentiment et de foi vous a lié d’une manière plus intime, et ne le traitez plus que comme un étranger et un inconnu, sans le poursuivre néanmoins comme un ennemi ; car autrefois les disciples de Jésus-Christ n’avaient point de haine pour les païens et les publicains ; ils se bornaient à ne pas les aimer comme leurs frères.
Or ces lois de l’amitié, obligatoires pour tous les hommes, le sont encore plus pour les théologiens, les prédicateurs et les pasteurs des églises. Car comme il n’y a pas dans la vie sociale de plus grand bien que l’amitié, comme le plus grand avantage de l’amitié est de pouvoir être averti par ses amis et corrigé par leurs conseils ; que d’un autre côté tout le monde n’est pas à même devoir personnellement des amis assez fidèles et assez sages pour remplir convenablement des fonctions aussi délicates, on consent volontiers à écouter, comme les amis communs de tous les hommes, ceux en qui l’on reconnaît, dans un degré éminent, l’esprit de piété, de prudence et de charité chrétienne. Or on s’attend ordinairement à trouver toutes ces qualités dans ceux qui s’adonnent spécialement aux études théologiques, et qui sont reçus au nombre des prédicateurs et des ministres de l’Église ; et quand ils les possèdent réellement, ils ont les titres les plus incontestables au respect et à l’amour de tous les autres hommes. Mais si nous voyons qu’un homme, sans nous avertir en particulier d’aucune de nos fautes, saisit et cherche même toutes les occasions de nous accuser publiquement auprès des autres, surtout lorsqu’il espère que nous n’en saurons jamais rien ; que souvent même il nous attribue des fautes auxquelles nous sommes complètement étrangers, ou qu’il condamne comme de grands crimes des actions que nous avons bien réellement commises, mais qui n’avaient rien de criminel à nos yeux, ni à ceux des autres, et tout cela sans avoir eu jamais à se plaindre de nous ; que ce même homme a tenu la même conduite envers plusieurs autres, nous reconnaîtrons clairement qu’il est entièrement dépourvu, de charité chrétienne, même de tout sentiment humain, et qu’il est indigne de notre amitié. Je crains bien que mes lecteurs ne regardent comme superflu tout ce que je viens d’écrire. Nous avons vu suffisamment dans ce qui précède que vous dédaignez les lois de la charité en les traitant de lois mielleuses anodynes, peut-être parce que vous craignez de paraître doucereux, et que vous préférez le ton d’un censeur amer et d’un législateur impérieux. J’ajouterai donc ici quelques mots sur ce sujet ; et d’abord, quant aux réprimandes que l’on fait, sans avoir aucun droit de condamner, et qu’on appelle, à proprement parler, des accusations, elles sont certainement permises dans tout état bien ordonné, quelquefois même elles sont commandées, comme quand il s’agit d’un crime de lèse-majesté. Et à la rigueur, ceux qui en blâmant autrui ne disent rien de contraire à la vérité, ceux-là ne sont pas condamnés par les lois, car il est dit expressément dans le Digeste, livre XVIII, des injures et libelles diffamatoires : Celui qui attaque la réputation d’un coupable ne peut encourir pour ce motif aucune condamnation ; car il est bon et utile que les fautes des coupables soient connues. Mais néanmoins il est diverses circonstances qui font que telle accusation est moins honorable et moins juste que telle autre ; car lorsqu’un coupable montre de l’humilité et des dispositions au repentir, il n’est pas honorable de se faire son accusateur, à moins qu’on ne soit magistrat, ou qu’on n’y soit contraint par quelque autre motif. Ce serait aller contre la charité que nous nous devons les uns aux autres, que de chercher à faire punir un homme qui s’humilie et demande grâce ; mais si un coupable arrogant et obstiné menace de troubler la paix et la concorde publique ; si, malgré les avertissements particuliers de ses amis et même des magistrats, il refuse de reconnaître et de réparer ses fautes, s’il se montre si violent dans l’attaque, si audacieux en fait de calomnies, si opiniâtre à les soutenir que peu de gens osent lui résister, s’il a enfin tant de faux-fuyants, tant de ruses pour dissimuler ses vices, tant d’impudence pour les nier, qu’aisément reconnus par ceux qui examinent la chose de près, il ne soit pas aussi facile de les démasquer aux yeux de tout le monde, il est certain que celui qui peut, et qui ose le faire, lorsqu’il ne remplit aucune fonction publique, fait une bonne action quand il l’accuse, et qu’il ne peut même honnêtement se dispenser de le faire, s’il a été lui-même attaqué, offensé par d’atroces calomnies, et qu’il, s’exposerait par cette négligence à se faire accuser de lâcheté et d’indifférence pour l’utilité publique et pour sa propre réputation. J’ai fait une exception pour ceux qui remplissent des fonctions publiques, non que je pense qu’ils doivent tous s’abstenir de se porter pour accusateurs, quelques-uns même y sont obligés par état, mais parce que, cette dernière circonstance exceptée, il est moins honorable pour eux de le faire, que pour les particuliers. En effet, lorsqu’ils ne peuvent remplir les fonctions de juges, il est à craindre qu’on ne les accuse d’abuser de leur influence pour opprimer un innocent. Car un particulier accuse à ses risques et périls, et s’il ne peut prouver qu’il a dit la vérité, ou du moins qu’il avait de puissants motifs pour croire qu’il la disait, il est puni comme calomniateur : mais les hommes en place peuvent souvent nuire plus impunément ; et assurément de tous ceux qui remplissent des fonctions publiques, il n’est personne à qui le rôle d’accusateur convienne moins qu’à un prédicateur, à un professeur de théologie, à un ministre de l’Église. Comme en raison de leurs fonctions ils sont regardés comme supérieurs aux autres hommes en piété, en science, et surtout en charité, leur témoignage est un préjugé bien fort contre celui qu’ils accusent, et s’ils veulent faire le mal, ils ont de grandes chances de calomnier impunément. Mais quoique peut-être on puisse quelquefois leur permettre d’accuser les autres, de venger leurs propres injures et de s’abandonner à leurs ressentiments personnels, il ne leur est jamais permis d’employer pour cela les sermons ou les thèses publiques.
Personne ne doute en effet que les sermons ne soient institués pour enseigner la vérité dans tout ce qui touche à la religion, et en même temps pour détourner les hommes du mal et les amener à la vertu ; mais jamais on n’a pensé qu’ils dussent servir à imprimer l’ignominie, à ouvrir un champ plus vaste à la malignité, ou à conférer aucun droit sur les individus ; et quand un prédicateur blâme, du haut de la chaire, la conduite d’un particulier ou d’un magistrat, assurément il fait plus de tort à leur réputation que s’il leur adressait les mêmes reproches ailleurs, quoique en présence du même auditoire. Choisi par ses concitoyens pour leur dire la vérité dans ce lieu-là même, il donne à son témoignage privé le poids de l’autorité publique, abusant ainsi de la dignité de ses fonctions pour détruire la réputation du prochain. D’ailleurs, toute censure publique tombant sur les personnes, quelque vraie, quelque juste qu’on la suppose, excède pourtant les bornes de la charité, et tend à rendre le prochain odieux : aussi est-elle d’un très mauvais exemple dans un sermon. Enfin, comme, sous prétexte d’attaquer les vices, on peut en venir fort aisément à attaquer impunément les personnes, en s’abstenant, il est vrai, de les nommer, mais en les désignant de telle sorte que l’auditoire puisse aisément les reconnaître sans que le prédicateur soit obligé de convenir qu’il les avait en vue, les hommes vraiment pieux, qui ne veulent point abuser de ce moyen pour, s’arroger une autorité illégitime sur les magistrats et le reste de leurs concitoyens, prennent bien garde qu’on ne puisse dire jamais d’eux ce que vous dites de vous-même, page 331, que par suite de votre méthode habituelle on rencontre souvent dans vos sermons des faits particuliers retracés d’une manière si frappante, que même sans nommer personne vous avez l’air de raconter.
Pour les thèses, à ne considérer que leur usage ordinaire, elles n’ont pas grande autorité. Elles sont, la plupart du temps, supposées faites par des écoliers, et elles ne doivent contenir que des assertions que l’auteur entreprend de soutenir pendant quelques heures, qu’il soit persuadé ou non de leur vérité. Car dans toutes les matières qui ne touchent point à la foi, et qui ne peuvent entraîner de préjudice pour personne, on peut sans mensonge soutenir même ce qu’on ne croit pas vrai. C’est un moyen d’exercer l’esprit, en repoussant toutes les objections que l’on peut faire pendant la courte durée de la discussion. On peut même, quand on le juge convenable, citer le nom d’un auteur dont on ne partage pas les opinions ; proposer par exemple les thèses suivantes ou d’autres semblables ; Le sang ne circule pas dans les veines, contre l’opinion d’Hervey… Il y a des formes substantielles contre l’opinion de Regius, Alors on est censé nommer par déférence ceux dont on ne partage pas l’opinion, et tous les véritables amis de la vérité souffrent sans peine la contradiction. Mais il faut bien se garder de nommer ou de désigner quelqu’un dans une thèse, de telle sorte qu’il puisse considérer la citation comme une censure, car alors les thèses dégénèreraient en libelles, dont tout l’odieux retomberait sur l’université dans laquelle on les aurait publiées. Il est vrai qu’un seul les compose, mais comme on les épluche en commun, on semble les approuver toutes les fois qu’on n’en arrête point la publication ; et il n’est pas un seul lieu où la diffamation soit plus déplacée que dans les universités ou dans les écoles, où l’on doit enseigner la vertu en même temps que la science. Mais si elle est interdite dans ces thèses ordinaires, qui ne sont destinées qu’à fournir un sujet de discussion pendant une heure, elle doit l’être encore bien plus dans les écrits respectés que vous publiez de temps en temps sous le nom de thèses ; car vous vous en déclarez l’auteur, et vous voulez qu’on y voie les décisions ou plutôt les décrets de votre faculté de théologie, puisque vous nous apprenez, page 343, que les professeurs de votre faculté sont animés du même esprit dans leur doctrine, leurs études et l’exercice de leurs fonctions, et que les réponses et les thèses de chacun d’eux doivent être considérées comme l’ouvrage de tous.
Enfin, pour faire mieux sentir combien il est déplacé d’attaquer, dans ces thèses ou dans un sermon, les personnes au lieu des vices, il faut remarquer que les droits que donne la charité, les seuls dont veuillent user les âmes pieuses, ou même les droits attachés aux fonctions de l’enseignement, que vous pouvez faire valoir quand il s’agit de la jeunesse soumise à votre férule, mars non pas quand il s’agit de magistrats, n’ont rien de commun avec l’autorité d’un maître, et même avec le droit civil dont les magistrats sont armés pour la punition des coupables. La principale différence consiste en ce que le droit civil a pour but l’utilité commune d’un grand nombre d’hommes réunis, et que les droits que donnent la charité ou les fonctions du professorat, se rapportent au bien des personnes considérées individuellement ; or il est permis au magistrat de nuire à un individu, et même de lui ôter la vie, quand ces mesures sont exigées par l’intérêt général ; mais il n’est jamais permis à un instituteur qui a plusieurs élèves de faire le moindre tort à l’un d’eux, quand il devrait en résulter pour les autres les plus grands avantages, car il les a reçus tous individuellement de leurs parents, pour contribuer à leur amélioration, et non pour leur nuire en aucune manière. C’est ici qu’il faut appliquer à la rigueur la règle qui prescrit de ne jamais faire Je mal pour qu’il en résulte du bien : à plus forte raison est-elle obligatoire pour ceux qui n’agissent qu’en vertu des lois de la charité ; car faire du tort à quelqu’un, c’est prouver qu’on n’est pas son ami. Vous ne croyez pas, j’imagine, qu’il vous soit permis de tuer ou de blesser quelqu’un, quelque grand crime qu’il ait pu commettre ; de voler un riche, quelque mauvais usage qu’il puisse faire de sa fortune, pour donner ses biens aux pauvres ou l’employer à tout autre usage, fut-ce même à l’usage le plus pieux du monde ; mais assurément je ne vois pas pourquoi il vous serait plus permis d’attaquer, dans des sermons ou des décisions théologiques, la réputation du prochain, c’est-à-dire ce que bien des gens estiment plus que la fortune et la vie, quelque justes que l’on puisse supposer vos reproches ; ce serait leur faire autant de tort que si vous leur arrachiez leur fortune ou leur vie. Or je parle ici de votre prochain ; car peut-être demanderez vous qu’on vous laisse le champ plus libre pour attaquer les autres : je sais que vous êtes grand batailleur, et que vous rangez parmi vos ennemis tous ceux qui ne partagent pas entièrement vos opinions religieuses. Je ne veux pas examiner si en tout cela votre conduite est conforme aux règles de la piété : on en pourra juger quand on saura combien vous vous montrez charitable même envers vos frères.
Je ne cite non plus que les sermons et les décisions théologiques, parce que, dans ces circonstances, étant revêtu d’un caractère public, le tort que vous faites est beaucoup plus grave. Je ne veux point affirmer que vous soyez incapable d’accuser jamais ailleurs vos ennemis, soit devant le juge, soit devant le public, bien qu’assurément cette conduite fût moins convenable de votre part que de la part d’un simple particulier. Cette liberté que l’on prend en pareil cas, d’accuser publiquement les autres excède les bornes de la charité, et, comme nous l’avons déjà dit, elle n’a point pour but le bien de ceux qu’on accuse, mais des autres hommes à qui la crainte d’une semblable accusation peut donner plus d’éloignement pour le vice. Or écoutez l’apôtre saint Jacques, chapitre IV : Celui qui ôte à son frère, ôte à la loi ; et celui qui juge son frère, juge la loi. En effet, on vous accorde le droit, ou plutôt, en votre qualité de prédicateur, on vous a imposé le devoir de reprendre les vices et de tâcher d’en détourner les hommes ; mais il y a bien de la différence entre censurer des vices, qui sont généralement reconnus pour tels, et prononcer que telle ou telle personne est sujette à ces vices, ou encore décider que l’on, doit juger coupable telle ou telle action que les autres jugent fort innocente ; si vous agissez de la sorte, assurément vous ôtez à la loi et vous jugez la loi, c’est-à-dire que vous accordez plus d’autorité à votre jugement qu’à la loi. En effet, pour décider les questions de droit, vous avez, je pense, vos synodes, où l’on juge d’après l’opinion commune, et pour punir les actes coupables il y a des magistrats. Or j’ai de la peine à me persuader que les personnes de votre communion vous voient avec plaisir vous arroger à vous seul le droit de décider une question de votre autorité privée, et, malgré l’opinion contraire de plusieurs autres théologiens et même de consistoires entiers, persister à faire plus de cas de votre jugement isolé que des avis de tous les autres réunis ; à moins pourtant qu’ils n’aient dessein de vous mettre à la tête de leur Église, dessein que je me garderai bien de combattre, car je craindrais de m’exposer à leurs soupçons, ou de rendre un mauvais service à notre Église. Mais à coup sûr je serais grandement surpris si les magistrats, de leur côté, vous permettaient de vous constituer, dans vos thèses et dans vos sermons, juge de la conduite privée de vos concitoyens, et d’attaquer avec si peu de réserve la réputation de tout le monde. Je sais, il est vrai, un prétexte que vous pourriez alléguer pour couvrir cette prétention ; car si les prophètes partaient autrefois aux princes avec tant de liberté, vous qui marchez avec tant de sagesse sur les pas de ces divins modèles, dominé par votre zèle, vous ne pouvez supporter rien de contraire, je ne dis pas à la loi de Dieu, mais à ce que vous regardez ou même à ce que vous pouvez feindre de regarder comme la loi de Dieu ; et comme vous ne faites aucune acception de personnes, vous vous emportez aussi librement contre des magistrats ou des notables, que contre des hommes d’une classe inférieure. Mais, mon cher monsieur Voet, je vous prie d’observer que ce droit suprême que les prophètes ont autrefois exercé contre les rois même ne leur a été accordé qu’en vertu d’une impulsion extraordinaire et surnaturelle qui leur était donnée par Dieu même, et qu’obéissant à sa volonté ils n’étaient pas sujets à l’erreur : aussi ne croyait-on à leur mission que quand elle était attestée par des miracles authentiques. Et pour bien comprendre combien il est difficile que des pouvoirs si vastes vous soient jamais accordés, voyez comment Dieu les caractérise, Jérémie, I : Je t’ai placé aujourd’hui, lui dit-il, au-dessus des peuples et des trônes ; je t’ai donné le pouvoir d’arracher et de détruire, de dissiper et de perdre, d’édifier et de planter. Mais cet homme que Dieu établissait ainsi au-dessus des peuples et des trônes était un individu isolé, n’ayant pas avec lui de conseillers visibles dont il pût prendre les avis ; n’ayant de plus aucun caractère public. Aussi n’eût-il pas été raisonnable que les rois et les peuples se soumissent volontairement à ses remontrances, s’il n’eût prouvé par des miracles évidents la mission qu’il avait reçue d’en haut. Quant à vous, vous êtes bien sous un certain rapport l’héritier de ces prophètes extraordinaires ; comme eux vous ne tenez aucun compte des avis des autres hommes, et comme si vous entreteniez commerce avec Dieu même, vous tirez de votre propre fonds toutes vos décisions. Mais jusqu’à présent les miracles vous manquent, et vos ouvrages m’ont appris que votre religion ne reconnaît plus dans ce siècle aucun de ces prophètes qui font des miracles et que tout le monde doit écouter avec soumission. Je me dispenserai donc d’examiner quelle peut être sur ce sujet l’opinion de notre Église, et de toutes celles qui ne partagent pas votre croyance ; il me suffit de montrer que vous êtes comme un autre sujet à l’erreur, et que vous n’avez aucun privilège qui vous mette au-dessus des autres ministres de votre religion ; il suit de là que, s’il vous est permis de censurer publiquement, de votre autorité privée, la conduite des magistrats, le même droit appartient à tous vos confrères ; or comme vous êtes sujet à l’erreur, et qu’autant d’hommes, autant de sentiments, il ne peut résulter de ce droit que de la confusion. Et tout le monde sait avec quel soin, dans une république si puissante, composée de tant de membres, et qui ne peut subsister que par la concorde, on doit s’attacher à prévenir un pareil, fléau. Mais, pour ne pas oublier les lois de la charité, comme nous avons coutume de pardonner à nos amis tous les torts qu’ils peuvent avoir envers nous, tant que nous jugeons qu’ils sont réellement nos amis, tandis que nous en voulons plus à ces faux amis, dont les feintes caresses avaient pour but de nous faire du tort, qu’à nos ennemis déclarés, de même, s’il arrivait qu’un théologien animé d’une piété sincère, et qu’on saurait guidé uniquement par la charité, vînt excéder les bornes de son ministère, on lui pardonnerait aisément ; mais qu’un homme vienne, avec le langage et l’extérieur de la piété, montrer dans toutes ses actions la malignité et la passion de dominer, il faut nécessairement réprimer toutes ses entreprises.
Maintenant, si j’examine votre conduite dans l’affaire de Bois-le-Duc, je comprends sans peine de quel zèle vous êtes enflammé. D’abord, en considérant les raisons qui ont pu vous engager à nommer cette ville dans des thèses publiques, à blâmer la conduite de son magistrat, à condamner et même à injurier ses principaux citoyens, il est impossible d’en trouver une seule qui respire la charité ; vous-même, vous n’avez pu en imaginer aucune, vous n’en donnez point dans votre livre ; seulement vous dites, p. 4, que vous fûtes consulté sur ce qui se passait à Bois-le-Duc, par je ne sais quel ministre de cette ville, et que, publiant alors des thèses sur l’idolâtrie indirecte, vous y, aviez inséré ce cas, afin d’épargner votre peine. Mais on ne se donne pas moins de peine en insérant dans des thèses une question, et en la faisant imprimer, qu’en la traitant dans une correspondance familière : tout le monde en conviendra, surtout ceux qui savent qu’on ne met rien dans une thèse dont le répondant ne soit tenu de s’instruire ; ce qui exige encore quelque travail. Mais quand il serait, vrai que vous épargniez votre peine, vous n’en seriez pas plus charitable. Certainement vous n’avez eu pour but ni de réformer, ni de servir sous aucun rapport ceux que vous accusiez : car on voit aux pages 339 et 341 de votre livre, que vous n’espériez pas que ces thèses leur parvinssent jamais. D’un autre côté vous ne pouviez vous proposer le bien de vos disciples ni d’aucune autre personne, en nommant Bois-le-Duc, et en désignant les auteurs du fait que vous blâmiez ; au contraire, en citant des hommes distingués, jouissant d’une réputation éminente, dont cette action n’avait pas éveillé les scrupules, et que tout le monde se plairait à imiter, il vous devenait plus difficile de combattre leur exemple, qu’en séparant de toutes les circonstances le fait que vous censuriez, afin de prévenir les applications. Or, puisque la désignation des personnes n’était utile ni à ceux que vous accusiez, ni aux autres, n’est-il pas évident que vous avez eu l’intention de médire ? D’où a-t-elle pu vous venir, si ce n’est de votre empressement à saisir de pareilles occasions pour usurper et affermir sur tous les esprits votre injuste domination ? Vous n’aviez aucune haine personnelle contre ceux que vous avez attaqués ; de votre aveu vous ne les connaissiez pas ; mais, comptant que vos thèses ne tomberaient jamais dans leurs mains, ou que du moins ils ne les honoreraient pas d’une réponse publique, vous avez cru que vous alliez acquérir une grande autorité, et que les membres de votre académie et tous ceux que la renommée instruirait de votre conduite, voyant que vous aviez osé impunément condamner des hommes si distingués et une ville si célèbre, respecteraient votre puissance, et n’entreprendraient rien, soit en public, soit en particulier, sans votre approbation, tremblant de s’exposer à vos calomnies. En usant de tels moyens, quiconque est impudent, méchant, grand parleur, agréable à la populace, peut aisément acquérir beaucoup de pouvoir, si personne ne démasque ses artifices. Mais, malheureusement pour vous, Desmarets a prouvé par un écrit public l’innocence de ses concitoyens et l’iniquité de votre accusation ; le magistrat de Bois-le-Duc et d’autres encore ont essayé par différentes lettres de vous décider à garder le silence jusqu’au jugement du prochain synode, auquel ceux que Vous aviez accusés protestaient qu’ils voulaient se soumettre. Ainsi vous fûtes réduit à l’alternative ou de jeter le masque de la piété et de la charité, en refusant (l’écouter leur juste demande ; ou de voir s’évanouir presque toutes vos espérances de domination, en vous soumettant à l’autorité des synodes. Vous faites connaître votre choix en publiant le livre sur la confrérie de la Vierge. Vous y disputez la victoire, non par des raisons, non par aucun prétexte spécieux, mais sans autre soutien que votre obstination et l’audace de vos calomnies. Tout l’art de ce livre consiste en ce que vous l’avez fait si long et si ennuyeux, qu’aucune patience d’homme ne suffirait à le lire tout entier. De plus Desmarets et tous ceux qu’il défend y sont si souvent accusés, blâmés, condamnés que ceux qui ne feront qu’en parcourir quelques pages, voyant que vous triomphez partout, comme si vous aviez invinciblement démontré la justice de votre cause et les torts de vos adversaires, s’imagineront que vos arguments sont développés dans d’autres pages qu’ils n’auront pas lues. Vous avez trouvé le moyen de grossir le volume, en ramassant une foule de contes pour rendre odieuses les confréries de la Sainte-Vierge, en mettant en pièces le livre de Desmarets, en l’arrangeant en lieux communs, et en proposant diverses questions, qui certainement ne sont pas charitables ; car la charité ne pense pas à mal : or ces questions prouvent que vous y avez souvent pensé, lorsqu’il n’y avait pas lieu. Vous racontez aussi dans ce livre comme vos adversaires ont essayé tous les moyens de vous détourner d’écrire, et comme vous avez persisté, cherchant à faire croire qu’ils se défient de leur cause, et que vous ne doutez pas de votre bon droit. Ces suggestions préviendront facilement ceux qui n’examineront pas le fond de la chose, et quant aux autres, en très petit nombre, selon vos espérances, si même il doit s’en trouver, qui compareront le livre de Desmarets avec le vôtre, et qui pèseront les raisons de part et d’autre, il paraît que vous n’avez compté que sur la crainte pour leur imposer silence. Il est impossible en effet qu’ils ne s’aperçoivent que vous n’apportez pas une seule raison solide pour blâmer la conduite des principaux citoyens de Bois-le-Duc, ni pour défendre la vôtre, si ce n’est que vous niez avec une incroyable audace que vous ayez écrit ce qu’on lit clairement dans vos thèses. Ils connaîtront par là que Desmarets et les habitants de Bois-le-Duc ne se sont nullement défiés de leur cause, que vous n’avez eu aucune espérance de bien défendre la vôtre, et que par conséquent s’ils ont voulu vous détourner d’écrire, ce n’a été que pour conserver la paix de cette Église, et dans l’intérêt de votre honneur ; que vous, au contraire, vous avez cherché les querelles et les troublés, pour noircir leur réputation, et pour paraître audacieux, implacable et terrible, afin que personne n’ose désormais vous résister. En effet, puisque vous n’avez pas craint de condamner la conduite suivie par les principaux citoyens de Bois-le-Duc, pour la sûreté de leur ville et le salut de la république, nul ne pourra se croire assez irréprochable, assez élevé en autorité, pour braver vos accusations. Puisque vous êtes si irrité contre Desmarets, et si acharné à le poursuivre, uniquement pour avoir défendu ses amis avec modération, en vous excusant, autant qu’il le pouvait, et même en vous donnant des éloges que vous ne méritiez pas, il faut compter, quelques égards qu’on mette à vous avertir, que vous n’y répondrez que par vos fureurs ; puisque vous mentez si audacieusement dans votre livre, puisque vous en appelez si souvent à vos thèses, qui confondent votre mensonge, et que vous méprisez si ouvertement les lois de la charité, comme d’invention récente, personne ne peut espérer de vous réduire au silence, par l’évidence du raisonnement ; enfin, puisque vous paraissez si implacable, et si opiniâtre à venger vos moindres injures, que vous ne vous laissez arrêter ni par l’autorité, ni par les avis, ni par les prières des magistrats et des assemblées ecclésiastiques, tout le monde redoutera votre inimitié, et fuira votre rencontre comme celle d’une bête féroce. Si par ces moyens vous parvenez à sauver votre, réputation et à empêcher ceux qui pénétreront la vérité, de la mettre au jour, ou du moins à leur ôter toute créance, j’avoue que vous exercerez un grand pouvoir. Mais j’ajouterai ici en peu de mots les raisons qui m’empêchent de croire que vous réussissiez, et en même temps je ferai connaître vos mérites.
Tant que vos injures ne sont tombées que sur les adversaires de votre religion, vous avez conservé sans peine quelque réputation de savoir et de piété dans votre parti. Vous imprimiez beaucoup ; on attribuait cette fécondité à votre science : vous employiez souvent l’outrage ; on pensait que vos adversaires le méritaient et que votre zèle en était la cause : mais en même temps les dissidente s’indignaient, s’irritaient et vos livrés n’étaient d’aucun usage. Ceux qui les lisaient, peu nombreux d’ailleurs, je l’avoue, y cherchant des raisons et n’y trouvant que des injures, et voyant une cause si mal défendue, en concevaient encore une plus mauvaise opinion ; en sorte qu’il est dans l’intérêt de votre religion elle-même que les moyens que vous employez soient signalés, et je peux craindre que ceux de ma communion ne m’accusent de prévariquer en me taisant. Lorsque ensuite on remarqua que vos invectives ne s’adressaient guère à des péchés connus, mais que vous mettiez votre habileté à en découvrir de nouveaux, si légers que personne n’y trouve de mal, et qui sont propres aux grands plutôt qu’aux gens du peuple ; lorsqu’on vit que vous en parliez comme de crimes énormes, on pensa qu’on pouvait justement vous appliquer les paroles de Jésus-Christ, saint Matth., 7 : Ne jugez point, afin que vous ne soyez point jugés ; car vous serez jugés selon ce que vous aurez jugé les autres, et on se servira envers vous de la même mesure dont vous vous serez servis envers eux. Pourquoi voyez-vous une paille dans l’œil de votre frère, vous qui ne voyez pas une poutre dans votre œil ? Ou comment dites-vous à votre frère, Laissez-moi tirer une paille de votre œil, vous qui avez une poutre dans le vôtre ? Hypocrites, ôtez premièrement la poutre de votre œil, et alors vous verrez comment vous pourrez tirer la paille de l’œil de votre frère. Lorsqu’on connaît encore comment vous avez attaqué Regius et comment vous avez voulu étendre, sans aucune ombre de raison, votre censure théologique à des questions purement philosophiques, on n’a pu douter de votre méchanceté. Lorsqu’enfin vous en êtes venu à condamner dans des thèses académiques le magistrat et les principaux habitants d’une ville puissante, pour une chose qui a reçu l’approbation des autres théologiens et de leur consistoire ; à traduire comme un calomniateur leur ministre, qui vous a répondu avec autant de modération que de vérité ; à dire des lois de la charité qu’elles sont de nouvelle date ; à soutenir qu’il n’y a pas de rapport entre les synodes et vous ; à renier impudemment dans un nouvel, ouvrage ce que vous avez écrit dans des thèses publiques ; et à ne vous laisser détourner par aucune raison de faire paraître un livre si méchant et si injurieux, vous ne sauriez douter que vos supérieurs ne reconnaissent clairement la nécessité de réprimer votre audace. En effet, quelle provocation plus ouverte à la guerre civile que de s’appuyer de l’autorité d’une ville pour condamner dans un écrit public, faible de raisons et fort d’injures, ce qu’a fait une autre ville, non pas d’indifférent, mais d’utile à la république. Vous êtes fâché sans doute de ce que j’écris ; mais que voulez-vous ? Il s’agit du salut commun et de la paix de ce pays que j’habite comme vous depuis plusieurs années. Il n’est point ici question de la bonté de la mesure que Vous avez blâmée ; il ne faut pas attendre qu’un synode détermine s’il est permis à ceux de votre religion d’entrer, avec des catholiques romains, dans quelque société qui soit appelée du nom de la Vierge, et dans laquelle il n’y ait rien de contraire à votre religion (on y trouverait sans doute de grandes difficultés) ; la question est seulement de savoir s’il est permis à un théologien d’une ville de condamner une autre ville de son autorité privée, et de la diffamer autant qu’il est en lui ; et s’il faut penser que ses supérieurs ne jugeront pas, dans leur sagesse et leur équité, qu’il doit être puni. Le châtiment est d’autant plus nécessaire qu’ils connaissent déjà votre opiniâtreté. Si vous n’êtes réprimé, vous serez bientôt d’une audace insupportable ; et tout ce qu’on peut attendre en vous épargnant, c’est que, devenu plus prudent sans devenir meilleur, vous ne nommerez plus les villes à l’avenir, mais que, suivant, comme vous le dites, votre méthode ordinaire, vous désignerez si exactement les actions de ceux que vous voudrez diffamer, que l’application sera facile ; et vous ne ferez pas moins de mal, sans vous exposer au châtiment. Je ne dirai pas ici par quelles raisons je crois impossible que vos supérieurs civils ou ecclésiastiques pardonnent à votre conduite ; on pourrait croire qu’en vous avertissant, j’ai voulu leur apprendre indirectement ce qu’ils doivent savoir et ce qu’ils savent mieux que moi. Mais il est encore une chose que je ne puis taire, dans l’intérêt du peuple. J’ai toujours entendu dire que c’est une règle suivie dans votre Église de déposer un prédicateur convaincu de quelque péché honteux ; par exemple, s’il a commis un adultère, ou un vol, ou un homicide ; coutume sage ; car bien qu’il soit possible que ceux qui font le mal donnent aux autres de bons conseils, jamais cependant leurs paroles n’obtiennent la même confiance que s’ils étaient d’une probité irréprochable. Mais certainement il n’est point de péché qui déshonore plus un prédicateur, qui ôte plus à ses paroles toute confiance, et, par conséquent, il n’en est pas qui le rende plus indigne de ses fonctions, que de tomber sans cesse évidemment dans le mensonge, la médisance et la calomnie. Les autres péchés sont étrangers au prêche, et ont leur excuse dans la fragilité humaine. La charité nous oblige même à croire que ceux qui les ont commis abjurent l’intention d’y persévérer, avant d’adresser au peuple leur instruction, et qu’ainsi l’on doit les écouter comme s’ils étaient exempts de péché. On n’a d’ailleurs pas à craindre que personne propose à ses auditeurs l’exemple de l’homicide, de l’adultère ou du vol ; au contraire, si quelqu’un a tué un homme dans un accès de colère, si toute autre passion lui a fait commettre d’autres péchés, souvent le repentir qu’il en éprouve le rend plus capable d’en détourner les autres que celui qui n’y est jamais tombé. Mais le mensonge, la médisance, la calomnie n’ont jamais plus de liberté que dans le prêche, et nulle part ils ne sont plus coupables. La chaire fut instituée pour l’enseignement de la vérité : le peuple compte qu’elle en doit descendre ; le plus grand vice dans un prédicateur c’est donc le mensonge. La chaire fut encore instituée pour offrir des exemples de piété et de charité chrétienne ; de tous les mensonges il n’en est pas de plus honteux, de plus contraires à la charité, que ceux qui tendent à nuire au prochain, et qu’on appelle injures et calomnies ; il n’en est pas non plus de plus coupables dans un prédicateur. On a vu que vous avez été convaincu d’avoir employé plus d’une fois, dans votre livre, cette sorte de mensonges. Et je ne demande pas qu’on m’en croie sur parole : je n’ai rien avancé qui ne soit évident, d’après les écrits que vous avez publiés ; et si quelques-uns ne veulent pas lire vos ouvrages, et qu’ils trouvent injuste de croire mes affirmations plutôt que les dénégations formelles de leur pasteur, ils ne peuvent cependant vous excuser sans condamner Desmarets, votre confrère ; car on ne saurait nier que vous l’accusez souvent dans votre livre de mensonge et de calomnie. Si vous dites vrai, il est indigné de prêcher ; mais si vous dites ce qui n’est pas, en l’accusant de calomnie, vous calomniez vous-même ; et comme on ne saurait le soupçonner, je ne vois pas qu’il vous reste aucune excuse.
Huitième partie :
De la Préface et de la troisième section du livre publié à Utrecht sur la philosophie cartésienne.
Je n’avais pas encore lu tout entier le livre sur la confrérie de Marie, lorsqu’il en parut un autre sur la Philosophie cartésienne. Plusieurs personnes, qui connaissent ce dernier ouvrage, l’ont jugé indigne d’une réfutation ; cependant, puisque j’ai entrepris de répondre, je ne peux me taire sur une calomnie dont je suis l’objet. J’examinerai ce livre brièvement.
Le premier feuillet porte ce titre : Méthode admirable de la nouvelle philosophie de René Descartes. Utrecht, chez Jean Van-Wœsberge, 1643. Point de nom d’auteur, que le mien. Vous avez jugé, sans doute, qu’il achalanderait vos marchandises mieux que le vôtre. Au second feuillet on lit, en tête d’une longue préface, le nom d’un de vos disciples ; je le tairai, il n’obtiendra pas la gloire d’Érostrate. Il paraît avoir formé sur vous son caractère et son style : on pourrait confondre le maître et l’écolier. Craignant de prendre le change, je n’attribuerai l’ouvrage ni à vous ni à lui exclusivement, je le considérerai comme votre production commune. Il dit d’abord que mon nom s’est accrédité, depuis quelques années, parmi certains grands, proclamé surtout par la trompette d’un homme assez docte qui n’a pas voulu lui montrer l’antre où je me tiens caché. Cependant ma retraite n’est pas si obscure qu’elle ne soit ouverte aux honnêtes gens et aux savants : si quelqu’un de mes amis n’a pas voulu me le présenter, alléguant, dit-il, que je suis paucorum hominum, il ne doit pas s’en prendre à moi, mais à lui-même et à l’opinion qu’il donne de lui. Il raconte ensuite qu’il a lu et relu avec une attention opiniâtre le livre que je publiai en 1637, et qu’il est persuadé que pas un homme, admis au théâtre de la science, n’applaudirait à ces niaiseries d’un esprit sans principes, misérables avortons exposés par leur père. J’en suis fâché pour son jugement, elles ont obtenu plus d’un suffrage. Il ajoute qu’un médecin (Regius) a le premier levé l’étendard de la philosophie cartésienne ; et que, dès le berceau de la nouvelle académie, j’ai aspiré à en devenir le dictateur. — Sans doute les voies devaient m’être préparées par Regius, qui, avant de m’être connu, y enseignait la doctrine de mes écrits. — Mais que cette philosophie, contre l’attente de bien des gens, avait été proscrite par un seul décret du sénat académique, avec ‘l’approbation du très noble et très illustre magistrat, et qu’avec la grâce de Dieu jamais le ban ne serait révoqué. Il veut parler sans doute de votre fameux jugement, qui a reçu de moi tous les éloges qu’il mérite dans ma lettre au P. Dinet. Mais quelle raison l’autorise à dire que ce décret a eu l’approbation du magistrat ? La même, peut-être, qui vous fait dire que vos thèses sont des décrets de la Faculté de théologie. En effet ; il n’y a chez vous qu’une opinion, et tout ce qu’a fait M. Voet, il faut estimer que toute la ville le trouve bon ; c’est ce que je croirai quand le livre sur la Confrérie de Marie et celui de la Philosophie cartésienne obtiendront l’approbation publique. Il attaque ensuite la lettre où j’ai rendu compte de votre jugement. Il a cru d’abord, dit-il, que je voulais éblouir, par le prestige des opinions nouvelles, des riches d’un esprit simple, pour m’approprier leur bourse et leur coffre-fort, etc. ; mais ensuite il a renoncé à cette idée quand il a vu que je portais avec moi des sacs d’écus, dont je me servais pour m’emparer de ce qui devrait être plus précieux que tout l’or du monde. Je ne vois pas de quoi je m’empare, si ce n’est peut-être de l’amitié de quelques personnes, et des suffrages du public en faveur de la nouvelle philosophie. Je n’entends pas davantage de quel crime il m’accuse, lorsqu’il ajoute : Bien qu’il affecte la modestie, tous ses vœux, tous ses efforts tendent à élever, avec le secours de ses amis et par des moyens indignes d’un honnête homme, une nouvelle tour de Babel, et dans des lieux où l’ancienne philosophie, consacrée par l’usage, fut toujours enseignée en public et en particulier. Peut-être tient-il pour hérétiques toutes les opinions qui s’éloignent de la philosophie vulgaire, que, par une liberté assez profane, vous nommez orthodoxe. Mais ce qui suit s’entend à merveille. (Pag. 13 de la Préface.) J’ai reconnu, comme tout le monde peut le voir dans ce traité, qu’il partageait les opinions de Vanini ; qu’en feignant d’opposer aux athées des arguments invincibles, il insinue perfidement, et d’une manière insensible, le venin de l’athéisme à ceux qui par simplicité n’aperçoivent pas toujours le serpent caché tout l’herbe. Je reconnais l’odieuse et impudente calomnie dont vous avez répandu le poison sur tout votre livre. Il essaie ensuite de réfuter ce que j’ai écrit de vous dans ma lettre au P. Dinet ; il le divise en deux parties : dans l’une il range, dit-il, ce qui est hors de la question ; dans l’autre ce qui est essentiel à la cause. 1° Il regarde comme appartenant à la première l’endroit de ma lettre où je dis qu’en invectivant contre des hommes puissants, vous affectez le zèle d’une piété ardente et intrépide. Il se borne à répondre que le magistrat vous a toléré comme citoyen et comme ministre de son église, dans un bourg voisin de Bois-le-Duc, pendant six ans, et à Heusden pendant dix-sept, que dans cet intervalle vous avez été l’objet de fréquentes sollicitations, et qu’enfin vous êtes aujourd’hui professeur de théologie et pasteur à Utrecht. Mais on a vu dans la quatrième partie comment vos semblables se font une réputation : dans je ne sais quel bourg ou village, de bons paysans ont vanté votre faconde ; le bruit s’en est répandu ; plusieurs y ont cru sur parole et par charité ; des gens qui ne vous connaissaient pas vous ont fait des propositions, et peut-être alors n’aviez-vous pas encore cette audacieuse impudence. Mais votre défenseur me demande quels sont ces hommes puissants qui ont éprouvé l’emportement de votre zèle, comme si l’exemple que vous citez dans le livre sur la Confrérie de la Vierge n’était pas connu. 2° Il dit que je m’efforce de vous peindre comme embrasé du feu d’un zèle ardent et sans frein, parce que vous attaquez tour à tour la religion romaine et toutes celles qui diffèrent de la vôtre. Ce langage est flatteur pour votre vanité ; aussi je n’ai ni écrit, ni pensé que vous aviez un zèle de cette espèce, que pourraient louer vos coreligionnaires ; j’ai dit qu’en attaquant tour à tour l’Église romaine et toutes celles qui diffèrent de la vôtre, en invectivant contre les hommes puissants, vous affectiez un zèle ardent, pour établir votre crédit et votre pouvoir sur le peuple. 3° Il se plaint que j’aie écrit que vous charmiez quelquefois même par des plaisanteries les oreilles de la populace. Nouvelle complaisance pour votre vanité : d’abord il omet une épithète. J’ai dit des plaisanteries bouffonnes, c’est-à-dire grossières, communes, froides, sans politesse, tirées du langage le plus trivial. Ensuite il convient que vous aimez la plaisanterie ; car vous prétendez être piquant, et vous n’êtes qu’amer ; mais il assure que vos bons mots ne charment pas seulement la populace, et il ajoute que la ville d’Utrecht, grâce à Dieu, renferme encore dans son sein bien des personnes de qualité, qui ne souffriront pas qu’une poignée de calomniateurs accablent, par le mensonge et de lâches artifices, la piété, le zèle et l’innocence ; la vôtre, sans doute ; il n’ose pas le dire de crainte des rieurs. Cependant vous ne me persuaderez jamais que vos bouffonneries vous concilient l’estime des gens bien nés ; mais comme je ne doute pas qu’ils ne vous aient tous favorisé, tant qu’ils vous ont regardé comme un-homme pieux et innocentée même je suis persuadé qu’ils vous détesteront tous dès que vos vices leur seront connus. En attendant je suis charmé d’apprendre que vous vous êtes un peu corrigé de cette bouffonnerie que je vous ai reprochée. 4° Il cite ces paroles : Il passe pour être théologien, prédicateur, argumentateur. Il n’en conteste pas la vérité ; mais, comme si je vous avais fait injure en vous appelant théologien, prédicateur et argumentateur, il en prend occasion de m’accabler d’injures. 5°, 6°, 70. Il me blâme d’avoir dit que vos livres ne méritent pas d’être lus ; que-tous citez différents auteurs qui vous sont plus souvent contraires que favorables, et que vous ne les connaissez peut-être que par les tables. J’ai montré dans la quatrième partie que j’avais raison sur ces trois points ; et il n’en prouve la fausseté qu’en vous louant et en m’injuriant, prenant à témoin les libraires que vos livres ne manquent pas de lecteurs ; comme si tous les livres qui trouvent quelques acheteurs, bonne fortune assez rare pour les vôtres, valaient la peine d’être lus. Il vous appelle ensuite gourmand de livres : je ne vous dispute pas ce nom ; car vous pouvez bien en dévorer beaucoup, mais certainement vous les digérez mal, et vous n’en profitez pas. 8° Il déclare faux que vous parliez sur toutes les sciences avec autant d’audace que d’ignorance, comme si vous les connaissiez, afin d’en imposer au vulgaire ; et il s’efforce de jeter sur moi de l’odieux, parce que ceux qui vous tiennent pour doctes ne sont pas tous ignorants. Mais ce n’est pas non plus ce que j’ai écrit, et mes paroles ne se prêtent pas à cette conséquence ; car je n’ai point ajouté dans un membre de phrase subséquent que tous les savants vous regardent comme ignorant, mais seulement que vous êtes méprisé et blâmé par ceux des savants ou des habiles qui n’ignorent pas combien vous êtes toujours prêt à provoquer les querelles, combien de fois dans les discussions vous avez suppléé aux raisons par les injures, et perdu honteusement votre cause. Quant aux autres, quelles que soient leurs lumières il n’est pas étonnant qu’ils aient cru d’abord à la réputation que vous vous êtes faite parmi les ignorants. Toutefois je suis charmé de vous avoir déjà rendu un peu plus modeste : j’ai vu les premières thèses que vous avez publiées à l’académie d’Utrecht ; j’ai vu comme vous provoquiez tout le monde, et comme vous vous vantiez de connaître toutes les sciences. Celui qui fut chargé de les examiner vous en fit un reproche ; voici ce que vous lui répondez dans la section III, chapitre IV de votre Thersite : Il regarde comme démontrés mon orgueil, mon hypocrisie, ma vanité, parce que j’ai proposé fièrement une foule de questions sur toutes les sciences. De quoi me fait-il un crime ? Est-ce de l’opiniâtreté avec laquelle je me livre à ces études ? Est-ce de ma hardiesse à les introduire dans nos écoles ? Est-ce de l’une et de l’autre ? Plût à Dieu que cet ennemi des muses eût voulu motiver set reproches ! Et vous montrez ensuite, par de nombreux exemples, qu’il ne messied pas à un théologien de posséder des connaissances variées, apparemment pour vous excuser d’être un servant universel, reproche agréable à votre orgueil, mais qu’on ne vous faisait pas, et nulle part je ne vous ai trouvé plus éloquent. Mais aujourd’hui votre disciple, écrivant sous votre dictée, parle ainsi de vous : Il se renferme dans les limites de ses études ; et si, pour éclairer l’Écriture et la théologie, il croit devoir emprunter les lumières des sciences, il a recours aux hommes les plus habiles dans la médecine, dans la jurisprudence, dans la chirurgie, dans les mathématiques, etc. Ainsi, cette prétention à la science universelle se rabat à devenir disciple de tout le monde. 9° Il nie plaisamment que vous ayez coutume de suppléer aux raisons par les injures, et il en appelle à ceux qui assistent à vos discussions de l’académie ; mais vos écrits, qui en fournissent mille exemples, sont une preuve plus sûre. 10° Il imagine que j’ai écrit que vous n’avez peut-être jamais vu Gorlœus ni Taurellus, ce que j’ai dit non de vous, mais de Regius ; on croirait que vous attendiez cette occasion de tirer vanité d’avoir lu des livres qui, de votre aveu, ne sont pas bons. 11° Il essaie d’excuser la sottise, ou, si vous aimez mieux, la méchanceté, avec laquelle vous avez voulu attirer sur ma philosophie le soupçon de magie, parce qu’elle s’occupe de figures, en disant que vous n’attaquiez pas alors ma philosophie, que vous ne connaissiez pas encore, mais qu’un médecin en ayant parlé, vous lui aviez opposé cette objection entre autres arguments ; cela ne revient-il pas au même ? A la page 128, vous oubliez tous deux ce que vous avez dit ; vous revenez à cette même imputation absurde ou perfide, en attribuant à la magie la considération des lignes, des figures et des nombres. Ainsi une clef, une épée, une roue, et toutes les choses dont la figure détermine l’emploi, sont pour vous des instruments de magie. Rien de plus stupide ne peut tomber dans l’esprit humain. 12° Il affirme que jamais on ne vous a vu prêt à provoquer les querelles ; ceci paraîtra plaisant à ceux qui connaissent vos premières thèses ou vos autres écrits. Il n’est pas moins plaisant qu’il suppose que j’aie écrit que plusieurs fois vous avez honteusement perdu votre cause. On dirait que je crois que du moins quelquefois vous l’avez gagnée. Je ne l’ai ni écrit, ni pensé : j’ai dit que plusieurs fois, dans les discussions (c’est-à-dire toutes les fois qu’il a fallu disputer, et il l’a fallu souvent), vous avez supplié aux raisons par les injures, et perdu honteusement votre cause. Il est encore plaisant d’avoir pris ce que j’avais dit de vous dans une ou deux périodes, de l’avoir mis en lambeaux, d’avoir omis les idées principales, et d’avoir reproduit le reste sans ordre et sans suite, afin qu’on ne pût saisir ma pensée. Enfin, je trouve plaisant de supposer que je n’ai écrit contre vous que pour gagner les bonnes grâces des pères jésuites, à qui vous êtes particulièrement en haine, pour avoir combattu quelquefois certains dogmes de l’Église romaine : comme si vous leur étiez très connu, et qu’ils craignissent plus un adversaire qui n’a d’autre arme que l’injure, que ceux qui combattent avec des raisons.
Après avoir ainsi examiné ce qu’il dit être hors de la question, il passe à ce qui est, de son aveu, essentiel à la cause ; et premièrement il cite ces paroles de mon écrit : Cependant ce cas a paru assez grave à un recteur théologien pour attaquer un médecin, le condamner comme hérétique, et, si le succès répondait à son espérance, le dépouiller de sa profession, même contre la volonté du magistrat. Mais il n’a garde d’ajouter qu’à l’occasion d’un badinage philosophique vous avez voulu faire condamner Regius comme hérétique, par l’autorité de la faculté de théologie. La conséquence eût été pour lui d’être déposé par le magistrat, contre la volonté du magistrat lui-même, puisqu’on ne conserve aucun professeur regardé comme hérétique. Secondement, il rapporte encore un autre passage dans le même sens, et le réfute plaisamment par le témoignage de Regius ; il copie deux pages de sa réponse à nos thèses. Regius termine ce morceau par dire ironiquement, et en parlant du passé, que vous lui avez toujours montré de la bienveillance et de l’amitié ; votre apologiste feint de croire qu’il reconnaît sérieusement votre bienveillance et votre amitié dans le moment actuel et depuis la publication des thèses. Il faut que vous ayez peu de témoignages en votre faveur puisque vous invoquez celui-là. Troisièmement, il dit que vous n’êtes pas le seul qui ait combattu Regius, et que quelques autres professeurs ont soutenu dans leurs thèses des opinions contraires aux siennes. C’est ce que ni Regius, ni aucun autre ami de la vérité n’a jamais pu trouver mauvais ; et ce n’est pas non plus ce dont je me suis plaint ; mais je vous ai reproché d’avoir voulu, sans raison et calomnieusement, l’accuser d’hérésie, et voilà, je pense, ce que vous avez seul entrepris. Quatrièmement, il cite le passage où j’ai dit que vous avez été dans la même cause juge et accusateur, et que vous n’avez attaqué votre collègue comme coupable d’injures, que parce qu’il avait allégué des raisons si évidentes et si justes, etc. Au lieu de cet etc., il devait ajouter, contre les accusations d’hérésie et d’athéisme que vous lui aviez intentées, qu’il n’a pas permis à la calomnie de le faire tomber dans ses pièges, c’est-à-dire que vous avez été juge dans votre propre cause, et que dans l’accusation vous avez imité Fimbria. Que répond-il à cela ? rien, si ce n’est qu’il n’a pas été témoin de ces faits, et qu’il renvoie le lecteur à la relation qui sera, dit-il, publiée au premier jour par l’Académie elle-même. Cette réponse est ridicule ; car ce passage renferme le principal reproche que je vous aie fait, et si vous aviez quelque bonne excuse c’était le moment de la faire valoir. Quand il paraîtrait maintenant sous le nom de l’Académie quelque publication relative à ce sujet, si elle est conforme à la vérité, elle ne vous servira de rien ; et si elle est mensongère, tout le monde sera d’accord pour ne l’attribuer qu’à vous. On connaît le talent de comédien avec lequel vous savez jouer le rôle, tantôt de la faculté de théologie, tantôt de l’Académie, tantôt du sénat, tantôt de la république tout entière, tantôt des églises belges, tantôt d’un prophète ou de l’Esprit-Saint, tantôt enfin de l’un ou de l’autre de vos disciples. Cinquièmement, après avoir cité ce passage où je vous reproche votre plus grande injustice, qui est d’avoir accusé Regius, il ne cherche pas à vous défendre des épithètes qu’il a justement rétorquées contre vous, et que vous lui aviez données le premier faussement et sans raison ; mais il essaie d’exciter contre Regius les autres philosophes, en disant que ce qu’il avait écrit sur vous leur était également applicable. Cela est pourtant d’une fausseté évidente : car ils n’avaient pas accepté la condition que vous aviez admise. Vous aviez écrit que les principes de Regius étaient dignes de Chorœbus, parce qu’ils étaient peu nombreux et faciles à connaître ; vous aviez donc reconnu tacitement qu’on pouvait donner le nom de Chorœbus à ceux dont les principes réunissaient ces deux qualités ; mais les autres philosophes n’avaient pas accordé la même chose ; Regius lui-même n’était pas de cette opinion ; on ne doit donc pas leur appliquer ce qu’il n’a entendu que de vous seul. Ensuite votre avocat renvoie à la relation qui doit paraître dans votre Académie ; il se contente d’invoquer la même autorité sur le sixième point qui regarde les troubles : en attendant il ne répond rien. Septièmement, il se plaint, comme d’une grave injure, que je vous aie appelé recteur turbulent et séditieux, et que j’aie qualifié votre discussion de séditieuse, et sur cela il me menace de m’intenter une autre fois, dans un autre lieu et par d’autres écrits, une action en injures : comme si mon récit ne démontrait pas clairement que vous avez pu avec justice être appelé séditieux dans l’Académie. Prenez garde maintenant que vos supérieurs, considérant ce que vous avez écrit contre Bois-le-Duc, ne jugent aussi que vous êtes séditieux dans la république. Et puisque vous me menacez de procès injustes, souffrez donc que je vous prévienne, en vous accusant selon toute justice devant le monde entier. Enfin, il dit que je décerne à Regius le triomphe, parce que sa réponse à vos thèses est restée sans réplique : mais il n’ajoute rien qui ne confirme que ce triomphe est mérité. J’ai dit que les écrits publiés pour vous contre cette réponse ne méritent que le ridicule et le mépris ; il répond que votre fils, éditeur d’un de ces écrits, n’a point traité le sujet ex professo, et que celui de vos élèves sous le nom duquel l’autre a paru l’a publié à votre insu. On voit que vous n’en êtes pas vous-même satisfait ; or chacun sait de science certaine que vous êtes l’auteur de celui dont vous feignez d’avoir ignoré la publication. Mais lorsqu’il ajoute que ces écrits n’ont été ni ne doivent être réfutés, il dit la vérité : en effet, des compositions si absurdes sont indignes d’une réfutation. Enfin, lorsqu’il nous invite, Regius et moi, à combattre votre élève plutôt que vous-même, il fait voir que vous avez abandonné votre camp, qu’il n’est plus gardé que par de mauvais soldats à moitié vaincus, qu’en un mot personne ne dispute à Regius la victoire. J’ai cité toutes ces futilités pour montrer que vous n’avez mis dans cette longue préfacé aucune réfutation sérieuse de ce que j’avais écrit sur vous, et que cependant vous ne l’avez faite que pour avoir l’air de me réfuter. Vous dites en finissant que votre livre a quatre parties ; que dans la première vous tracez le portrait de mon disciple ; que dans la seconde vous exposez les principes et la méthode de ma prétendue philosophie ; que dans la troisième vous examinez brièvement, pour en donner une idée, ma métaphysique et quelques-unes de mes opinions en physique ; que dans la quatrième vous montrez que cette nouvelle méthode philosophique conduit tout droit, non seulement au scepticisme ; mais à l’enthousiasme, à l’athéisme et à la frénésie. Enfin vous citez ce que j’ai écrit de Regius, page 174 de ma lettre au P. Dinet : Il lut ma Dioptrique et mes Météores dès qu’ils eurent paru, et aussitôt il jugea qu’il s’y trouvait quelques principes d’une philosophie véritable. Il les recueillit avec soin, il en déduisit de nouveaux, et telle fut sa sagacité, qu’en peu de mois il en forma un système complet de physiologie. Vous concluez de ces paroles, avec votre justice ordinaire, que. Vous avez raison de m’attribuer les thèses et les leçons de Regius. En effet, avant de m’être connu il a lu mes écrits : par des analyses et des déductions, il a composé une physiologie : donc toute cette physiologie doit être regardée comme m’appartenant ; chacun voit l’absurdité. Cependant, telle est ma confiance dans l’esprit éclairé et pénétrant de Regius, qu’il n’a, je pense, rien écrit que je ne puisse avouer hardiment c’est ici que se découvre l’impudence de la calomnie que vous préparez. Dans tout votre ouvrage vous ne citez pas même une seule fois mes Météores, ma Dioptrique, ni mes Méditations, seuls écrits où j’aie fait connaître ma philosophie ; on peut en conclure que vous ne les entendez pas, et cependant vous osez faire paraître un gros volume d’injures contre cette philosophie, qui ne vous est pas moins étrangère qu’aux hommes les plus ignorants ; et, pour avoir l’air de dire quelque chose, vous attaquez un petit nombre de passages des leçons de Regius, non par des raisons, mais par des mots vides de sens. Ces vains discours auraient pu tout aussi bien se rapporter à tout autre de mes écrits ; mais parce que les leçons de Regius n’ont pas été publiées, vous avez espéré qu’il serait plus difficile et plus rare de découvrir quelle incroyable ignorance se joint à votre méchanceté.
J’ai déjà examiné assez longuement dans la troisième et la cinquième partie, les deux premières sections de votre livre ; il est inutile d’y revenir : je pourrais ne rien dire sur les suivantes ; car je sais bien qu’aucun homme d’esprit ne pourra les lire sans les mépriser et sans les reconnaître pour d’absurdes et impudentes calomnies. Cependant, afin de ne rien négliger de ce qui peut paraître me regarder, je vais encore parcourir les deux dernières sections. Dans la troisième, après avoir équivoqué ridiculement sur le nom de théologie, vous paraissez enfin vouloir combattre quelque partie de mes Méditations ; non que vous les attaquiez réellement, vous craindriez de faire voir que vous ne les comprenez pas ; mais vous avez trouvé fort à propos, à la fin de ma réponse aux secondes objections, une espèce d’index des propositions principales que j’ai développées ; vous avez osé en transcrire trois ou quatre passages, espérant qu’il vous serait difficile de tomber dans aucune erreur qui trahit votre ignorance ; néanmoins vous avez mal compté, car vous avez nié précisément ce qu’il y a de plus évident. Ainsi, d’abord (pag. 174), vous niez que tout le monde puisse faire ce raisonnement : Je pense, donc j’existe. Vous voulez qu’un sceptique conclue seulement de l’antécédent qu’il lui semble qu’il existe ; comme si, quelque sceptique que soit un être raisonnable, il pouvait lui sembler qu’il existe, sans qu’il comprenne d’abord qu’il existe réellement, puisqu’il lui semble qu’il existe. Vous niez donc une proposition telle qu’il n’en est de plus évidente en aucune science. Page 177, vous citez, comme étant de moi, quelques mots de l’auteur des premières objections, et vous les appelez mon premier argument contre les athées ; mais vous n’avez pu l’extraire de mes écrits, car vous ne les entendez pas. Ensuite vous faites des objections indignes d’être citées : tout ce qu’elles prouvent, c’est que le premier venu ne parlerait pas sur ces sujets avec autant d’impertinence. Pag. 180, 183 et 189 : Mais voici une de vos imaginations, telle que j’en ai déjà trouvé une dans votre Thersite et dans vos livres sur l’athéisme. Vous feignez de croire que les raisons par lesquelles je démontre l’existence de Dieu n’ont de valeur que pour ceux qui savent déjà qu’il existe, parce qu’elles ne dépendent que d’idées innées : mais il : faut remarquer que toutes les choses dont la connaissance est dite nous avoir été donnée par la nature, ne sont pas pour cela expressément connues de nous, mais seulement que nous pouvons les connaître, indépendamment de l’expérience des sens et par les propres forces de l’esprit. Telles sont toutes les vérités, géométriques, non seulement les plus immédiates, mais aussi les plus abstruses. Ainsi, dans Platon, Socrate interroge un enfant sur les éléments de la géométrie, et posant des questions de manière à lui faire trouver dans son esprit certaines vérités qu’il n’y avait pas remarquées auparavant, il essaie ainsi de prouver que ses connaissances sont des souvenirs. Telle est aussi la notion de Dieu : et quand vous en concluez, dans votre Thersite, et dans vos livres sur l’athéisme, que personne n’est athée spéculativement, c’est-à-dire qu’il n’est personne qui ne reconnaisse en quelque manière l’existence de Dieu, vous tombez dans une aussi grande absurdité que si, de ce que toutes les vérités géométriques sont dites innées dans le même sens, vous alliez conclure qu’il n’est personne au monde qui ne sache les éléments d’Euclide. Pag. 190 : Vous niez que tout ce que nous concevons clairement, puisse être produit par Dieu, comme nous le concevons ; et votre raison est que nous concevons clairement deux choses contradictoires à la fois, et que cependant elles ne peuvent exister en même temps. Sophisme puéril ! En effet, nous ne concevons pas que des choses contradictoires puissent être produites à la fois, et par conséquent pour qu’elles soient produites comme nous les concevons, elles ne doivent pas l’être à la fois. Pag. 191 : Vous dites qu’on ne prouve pas l’immortalité de l’âme de l’homme, en montrant que, par la puissance extraordinaire de Dieu, elle peut exister indépendamment du corps, parce qu’on peut en dire autant de l’âme du chien. Je le nie : l’âme du chien étant corporelle, en d’autres termes, étant une : espèce de matière subtile, il est contradictoire de la séparer du corps. Les autres idées que vous mêlez à celles-là sont tellement étrangères au sujet, qu’on croirait plutôt entendre le babil incohérent d’un perroquet que les discours d’un philosophe. Ici se termine tout ce que vous dites de la métaphysique ; à la page 196 vous passez à la physique, et vous n’en citez pas un seul mot tiré de mes écrits ; vous vous contentez de prendre quelques passages des leçons de Regius, 1° sur les principes, 2° sur les particules insensibles, 5° sur la chaleur, 4° sur l’aimant, 5° sur le flux et le reflux de la mer. Et puis vous en jugez à tort et à travers ; toute réponse serait superflue. Seulement on peut remarquer l’impudence insigne de votre mauvaise foi : vous discutez longuement sur l’aimant et sur le flux et le reflux de la mer, comme si c’était moi que vous combattiez, bien qu’on ne trouve pas un mot de ces questions dans les écrits que j’ai publiés.
Neuvième et dernière partie :
De la quatrième section du livre sur la Philosophie cartésienne et des auteurs de ce livre.
Après avoir ainsi fait connaître, l’un et l’autre, par quelles solides raisons et avec quelle maturité de jugement vous désapprouvez mes opinions, vous ajoutez encore, pour conclure, une section divisée en quatre chapitres, et qui se réduit à quatre graves injures. Dans le premier chapitre, page 245, vous affirmez que ma méthode philosophique conduit au scepticisme, et que je me place sur le terrain des sceptiques. Vous en donnez pour preuves, que je tonne, en apparence, contre les sceptiques les plus célèbres, que j’annonce avec emphase une science certaine sur divers sujets ; et qu’enfin je propose un nouveau critérium de la vérité, tel que nul homme, quel qu’il soit, ne saurait, avec les seules forces de la nature, appliquer à aucune science. Et, selon vous, ce nouveau critérium n’est autre que celui-ci : On ne doit adopter comme vrai que ce qui est clair au point de ne laisser aucun doute. En effet vous dites que les vérités mêmes de la foi n’échappent pas à la nécessité d’être souvent sujettes au doute. Entendez-vous ceci du moment même où a lieu l’acte de foi, ou de celui où nous exprimons le sentiment de quelque connaissance ? Vous détruisez toute foi, toute science humaine, et c’est vous qui êtes en effet sceptiques, puisque vous affirmez qu’on ne peut avoir aucune connaissance exempte de doute. Si vous voulez parler d’instants différents, voulez-vous dire que celui qui a maintenant une foi véritable, ou une connaissance évidente de quelque objet naturel, peut ne pas l’avoir dans un autre moment ? Cela prouve seulement la faiblesse de l’homme, auquel les mêmes pensées ne sauraient être toujours présentes ; mais il ne s’ensuit pas qu’il y ait aucun doute dans la science. Par conséquent vous ne prouvez rien contre moi ; car je n’ai point parlé d’une certitude inaltérable pendant toute la vie, mais seulement de l’évidence que nous obtenons au moment où nous acquérons quelque connaissance. Bien plus, n’ayant pas fait cette distinction, et vous efforçant de prouver fort au long que l’homme ne peut rien savoir au point de n’en pas douter, vous enseignez, autant qu’il est en vous, le scepticisme. Quand vous ajoutez (pag. 253) que je professe ouvertement le scepticisme, lorsque j’apprends à révoquer en doute le témoignage des sens, vous donnez lieu de penser que vous croyez bien à vos sens, mais non aux matières de foi, ni à aucune conclusion fondée sur la nature ; et vous êtes si conséquents et si justes, que tout en affirmant qu’on peut douter des matières de foi et des principes de toutes les sciences, vous prétendez toutefois être saints et orthodoxes, tandis que, pour avoir dit qu’il faut douter du témoignage des sens, vous m’accusez de professer ouvertement le scepticisme. Et que ne diriez-vous pas si j’avais, comme vous, publié en hollandais un gros livre sur le catéchisme, qui contient près de huit mille questions sans aucune solution ? C’est alors que vous pourriez justement m’accuser d’enseigner le scepticisme ; car rien n’est plus propre à porter au doute que de proposer ainsi un grand nombre de questions sans réponses, et dans aucun sujet le doute n’est plus dangereux que dans le catéchisme.
Dans le second chapitre, page 255, vous dites que ma méthode mène droit à l’enthousiasme, et toute la preuve que vous en donnez, c’est que j’ai écrit qu’il faut détacher l’âme des sens pour contempler Dieu. Pour inculper cette pensée, vous posez d’abord en principe, page 256, que l’intelligence a besoin d’être guidée par les sens extérieurs, et qu’elle n’adopterait pas comme indubitables les axiomes même les plus évidents, sans les avoir soumis à l’épreuve des sens ; fausseté inadmissible : autrement on n’obtiendrait aucune connaissance des choses divines, parce qu’elles ne tombent pas sous les sens extérieurs. Ensuite, page 258, vous parlez ainsi : Un cartésien a découvert que Dieu existe en lui par l’idée qu’il en a ; pourquoi donc ne raisonnerait-il pas comme l’enthousiaste ? Dieu est en moi et moi en Dieu, donc je n’agis que par Dieu qui existe en moi, et par conséquent je ne pèche pas et je ne puis pécher. J’avoue que ces conséquences ne peuvent être tirées que par des enthousiastes, par des fous, ou par des gens qui vous ressemblent. Enfin, vous dites, page 260, que l’expérience prouve que ceux qui veulent par l’esprit en tant qu’esprit, c’est-à-dire selon la règle de la raison humaine, contempler la perfection de l’Être suprême, lui attribuent une très grande imperfection. On peut en conclure que vous ne voulez pas penser à Dieu, de peur de devenir enthousiastes ou de lui attribuer quelques imperfections, et qu’ainsi ne songeant jamais à Dieu vous êtes plongés dans une profonde impiété.
Dans le troisième chapitre, page 261, vous affirmez que j’enseigne et que je propage l’athéisme. Il est vrai que vous ajoutez que si je le fais par ignorance, il faut me plaindre ; mais que si c’est méchamment, il faut me punir. Mais vous ne souffrez pas qu’on doute de la réalité du fait ; bien plus vous employez tous vos moyens pour y faire croire ; et après beaucoup de paroles, vous concluez sérieusement, p. 265, que je travaille à élever dans l’esprit des ignorants le trône de l’athéisme. Il faut observer que c’est une vieille calomnie que vous avez, m’a-t-on dit, opiniâtrement répétée contre moi pendant nombre d’années, et j’ai pu m’en convaincre facilement par vos traités sur l’athéisme, publiés en 1637. Il semble que vous n’ayez fait un livre que pour, la fortifier et l’accréditer. En effet, à la page 13 de la préface, vous vous engagez à montrer dans le reste de l’ouvrage que j’insinue perfidement et d’une manière insensible le venin de l’athéisme. Ensuite vous me donnez des disciples, et vous employez toute la première section à controuver des lois absurdes et impertinentes, que par une impudence incroyable, sans la moindre apparence de vérité, vous prétendez que je leur impose ; et me comparant partout aux athées, aux imposteurs, aux perturbateurs des églises et des états, les plus détestables et les plus odieux, qui ont été livrés aux plus affreux supplices, en punition de leurs crimes, vous finissez par conclure qu’à leur exemple Renseigne et je propage l’athéisme. Si vous disiez vrai, je commettrais sans doute un crime très grave, et qu’aucun état, quelque libre qu’il soit, ne saurait tolérer ; je vais donc rapporter toutes les raisons que vous avez méditées pendant quelques années pour m’intenter cette accusation : j’ai la conscience intime qu’elles ne sont point vraies ; mais n’eussent-elles que la moindre apparence de vérité, je demanderai pardon de mon imprudence et de mon ignorance ; si au contraire il est évident qu’elles ne partent que de votre méchanceté et de votre perfidie, j’aurai le droit de me plaindre d’une si cruelle calomnie devant Dieu et devant les hommes. Voici le principe de tout votre raisonnement ; je dis, page 261 : Si les paroles étaient la représentation fidèle de la pensée, et qu’on pût y croire avec assurance, je serais à l’abri du moindre soupçon d’athéisme. En effet, quelques gens ont dans la bouche des discours vertueux et sont cependant, vous le savez, des scélérats hypocrites ; de plus il est évident d’après mes écrits qu’on ne peut même me soupçonner d’athéisme ; vous prétendez qu’il faut en conclure que je suis athée, c’est-à-dire que vous me supposez hypocrite ; mais c’est ce que vous ne prouvez ni n’essayez de prouver nulle part ; à moins que vous ne donniez pour preuve cette longue comparaison entre moi et Vanini, qui, comme vous le rappelez, fut brûlé publiquement à Toulouse, non seulement comme athée, mais comme apôtre de l’athéisme. Or voici ce parallèle : Vanini écrivait contre les athées, et lui-même était le père de tous ; c’est ce que fait Descartes. Vanini se vantait de vaincre les athées par des arguments auxquels ne pouvait résister le bouclier de leur entêtement ; c’est ce que fait Descartes. Vanini s’avisait de déposséder les arguments vulgaires de l’autorité dont ils jouissaient depuis longtemps, et d’y substituer les siens ; c’est le but que Descartes s’efforce d’atteindre. Enfin, les arguments que Vanini opposait aux athées comme des Achilles ou des Hectors, examinés attentivement, paraissent sans force et sans valeur ; les raisonnements de René Descartes sont, sous tous les rapports, de la même espèce. Vous concluez ensuite, page 265 : Ce n’est donc pas injustice de comparer René au défenseur le plus subtil de l’athéisme, César Vanini ; car il travaille par les mêmes moyens à élever, dans l’âme des ignorants, le trône de l’athéisme. Qui n’admirerait votre absurde impudence ? Quand il serait vrai, comme je le reconnais hardiment, que j’eusse écrit contre les athées, et que j’eusse vanté mes arguments comme les meilleurs ; quand il serait vrai, ce que je nie positivement, que je rejetasse les arguments anciens et que les miens fussent trouvés sans force et sans valeur, il ne s’ensuivrait pas que je dusse être, je ne dis pas accusé, mais soupçonné d’athéisme. Qu’un homme s’imaginant réfuter les athées propose des arguments insuffisants, l’accusera-t-on d’athéisme ? non, mais de maladresse. Bien plus, la réfutation des athées étant très difficile, comme vous l’avancez dans votre dernier livre sur l’athéisme, il ne faut pas tenir pour ignorants tous ceux qui ont combattu cette doctrine sans succès. Voyez Grégoire (Je Valence : ce théologien célèbre et profond réfute tous les arguments employés par saint Thomas à prouver l’existence de Dieu, et il montre qu’ils sont sans valeur. D’autres théologiens graves et pieux l’ont fait comme lui ; et si l’on raisonnait à votre manière, on pourvoit dire de saint Thomas, qui plus que personne fut à l’abri du soupçon d’athéisme, que ses arguments contre les athées, examinés attentivement, paraissent sans force et sans valeur, et le comparer en conséquence à Vanini, avec plus de raison que moi, j’ose le dire, puisque mes argumente n’ont jamais été réfutés comme les siens. Mais vous avez deux excellents moyens d’en prouver la faiblesse : le premier, c’est de dire que vous l’avez démontrée, en passant, dans la troisième section de votre livre, vous faites bien d’ajouter en passant, parce qu’en effet il est difficile de rien écrire de plus faible et de plus absurde, comme je viens de le prouver ; le second consiste à supposer que j’en conviens moi-même implicitement dans la lettre qui précède mes Méditations, et telle est votre inconséquence, que vous rapportez l’endroit même de cette lettre où je dis expressément que mes arguments égalent ou surpassent en certitude et en évidence ceux de la géométrie, ce qui n’est pas sans doute faire entendre qu’ils sont sans force et sans valeur. Il est vrai que j’exprime ensuite la crainte qu’ils ne soient compris que d’un petit nombre de personnes, comme les démonstrations d’Archimède ; vous en inférez, par un raisonnement de la même force que tous les autres, qu’ils ne peuvent servir à la réfutation des athées. Cependant, quoiqu’ils ne soient pas à la portée de tout le monde, ils serviront du moins à ceux qui les entendent ; et comme ceux qui ne peuvent saisir les démonstrations ont coutume de s’en rapporter au témoignage de ceux qui les comprennent, je ne doute pas que dans quelque temps mes arguments, en dépit de vous, n’acquièrent assez de puissance pour détourner de l’athéisme ceux mêmes dont l’esprit ne pourra les concevoir, parce qu’ils sauront qu’ils sont regardés comme des démonstrations certaines de tous ceux qui les entendent, c’est-à-dire des hommes les plus habiles et les plus éclairés, et que, malgré votre malice et celle de bien d’autres, aucune attaque n’a pu les détruire. Ainsi personne aujourd’hui ne doute de la vérité de tout ce qu’a démontré Archimède, quoique, sur plusieurs milliers d’hommes, il s’en trouve à peine un seul qui comprenne ses démonstrations. Vous saviez tout cela, car je m’en étais exprimé clairement dans la lettre que vous citez ; mais vous vous efforcez, hommes religieux que vous êtes, de rendre infructueuses, par vos calomnies, les raisons qui combattent le plus fortement l’athéisme. Quant à mon intention de déposséder les arguments vulgaires du droit dont ils jouissent, et d’y substituer les miens, toute la preuve que vous en donnez c’est que dans la même lettre j’ai dit de mes arguments qu’ils sont les meilleurs de tous. Il ne s’ensuit pas que je rejette les autres ; bien loin de là j’ajoutais que, dans mon opinion, presque tous les arguments par lesquels de grands hommes ont défendu cette cause, étant bien compris, ont force de démonstration. Il est donc évident que vous me calomniez : encore sur ce point, d’ailleurs peu important.
Après avoir ainsi fait semblant de m’opposer quelques raisonnements pour établir que j’enseigne l’athéisme, vous cherchez à le persuader davantage à ceux qui parcourront négligemment les titres de votre livre, sans examiner votre argumentation ; car c’est tout ce que vous attendez des lecteurs, sachant par expérience que c’est le sort réservé à tous vos écrits ; et vous ajoutez quatre objections que vous réfutez comme suit : 1° Peu importe que beaucoup de gens pensent mieux de Descartes que de Vanini, et que Descartes professe publiquement la religion catholique romaine : c’est ce que faisait l’adroit Vanini. 2° Il ne lui sert de rien de dire qu’il écrit contre les athées, car Vanini leur avait aussi déclaré la guerre. 3° Descartes ne peut pas non plus s’excuser sur ce qu’il combat des théologiens contraires à sa religion, et nommément Voet, que les théologiens de l’académie de Louvain, par exemple, tiennent pour hérétique ; Vanini faisait la même chose en France. On ne peut s’empêcher de rire de votre ridicule vanité : votre renommée a donc été jusqu’à Louvain ; et parce que j’ai écrit sur vous deux ou trois pages, bien que je n’aie jamais eu de querelles avec aucun professeur de théologie, bien que je ne vous aie pas attaqué sur la théologie, mais seulement sur vos injustices, je combats les théologiens. Croyez-moi, si l’on vous connaît à Louvain, ou dans quelque autre pays éloigné, ce n’est point par vos talents, par votre science en théologie ou par quelque vertu ; semblable à Érostrate, vous ne pouvez être connu qu’avec infamie, comme un insigne calomniateur ; et pour moi, avant d’écrire sur votre sujet, je ne vous regardais plus comme un théologien, mais comme un ennemi de la théologie et de la piété. Nous honorons plus ceux que la forme et les couleurs de leurs habillements nous font reconnaître pour des domestiques du prince i que ceux de la même condition qui ne portent pas de tels habillements ; de même, je révère comme des serviteurs de Dieu tous les théologiens, même ceux qui sont d’une religion différente, parce que tous nous adorons le même Dieu. Mais si quelque traître avait revêtu les habits d’un des gardes du prince, pour demeurer en sûreté parmi nous, sans doute ces habits n’empêcheraient pas que ceux qui reconnaîtraient un ennemi ne fussent tenus de le découvrir ; de même, s’il m’est connu qu’un homme qui professe la théologie est coupable de mensonge et de calomnie, et que ses vices menacent l’état de grands périls, le nom de théologien ne m’obligera pas au silence. Or vous savez qu’en grec on appelle diable le calomniateur, et que c’est le nom que les chrétiens donnent au démon, ennemi de Dieu. Voici maintenant la quatrième objection réfutée : 4° Il ne servira de rien à Descartes de dire que bien des gens le regardent comme un intrépide adversaire des athées : la même chose est arrivée à Vanini ; une foule de gens inhabiles à démêler les subtilités du diable approuvaient sa doctrine ; mais quelques-uns le démasquèrent, et le pouvoir souverain lui Infligea à propos le supplice qu’il avait mérité. Ainsi vous ne vous êtes armé que du nom seul de Vanini. C’est ici que paraît la malice du diable : on a vu d’abord que vous fondiez votre calomnie sur ce que j’ai écrit contre les athées, et sur ce que, si mes paroles étaient l’image fidèle de ma pensée, j’étais à l’abri de tout soupçon d’athéisme ; ainsi, parce que bien des gens me regardent comme l’adversaire des athées, et que quelques-uns, c’est-à-dire vous et votre disciple, me dénoncent, ou, pour mieux dire, me calomnient comme athée, il faut le livrer au supplice. Par là, sans doute, vous montrez l’impudence et l’insolence de votre incroyable méchanceté ; car si de ce que j’ai écrit contre les athées, et que l’on croit généralement que je les ai réfutés solidement, vous prenez l’occasion de m’accuser d’athéisme ; quel homme au monde est assez innocent, assez à l’abri du soupçon, pour se croire en sûreté contre un calomniateur qui ne respecte rien ? personne n’écrira jamais contre les athées, personne ne passera pour les avoir combattu avec succès, sans que vous puissiez en écrire ce que vous avez écrit de moi, avec autant et plus de droit encore : et, si l’on ne veut être proscrit par vous, comme athée digne du dernier supplice, et diffamé dans un gros livre, fruit pénible de longues veilles, on doit se garder de réfuter les athées. Ainsi, autant qu’il est en vous, vous défendez, vous nourrissez l’athéisme. Je ne m’étonne plus, monsieur Voet, que vous, qui avez écrit quatre livres sur l’athéisme, vous n’ayez pas, proposé le moindre argument pour prouver l’existence de Dieu, ou pour attaquer l’athéisme, mais qu’au contraire vous protestiez que c’est chose très difficile ; vous craigniez sans doute d’être comparé à Vanini, parce que vous aviez entendu dire qu’il avait écrit contre les athées, et que cependant il avait été brûlé pour athéisme. Mais vous auriez dû remarquer qu’il ne fut pas brûlé pour ses écrits publics : bien qu’ils ne contiennent que des arguments faibles, et peut-être équivoques à dessein, cependant ils ne l’exposèrent à aucun danger ; mais il fut condamné pour des actions et des paroles privées, qu’on prouvait par témoins. Au reste, vous vous embarrassez peu de vos paroles, pourvu que vous puissiez calomnier, et l’on pourrait croire que vous n’avez même jamais lu les ouvrages de Vanini ; car vous écrivez partout Vaninius, au lieu de Vaninus ; et, comme la même erreur se retrouve continuellement dans vos livres sur l’athéisme, plusieurs jugeront peut-être que ce dernier ouvrage sur la philosophie cartésienne est sorti de votre plume. Cependant je ne désire pas de le persuader au lecteur ; il me suffit qu’il ait été écrit pour vous et publié à votre connaissance et avec votre consentement, pour que j’aie le droit de vous accuser d’injure, autant que l’auteur qui s’est nommé.
Au dernier chapitre, page 268, vous affirmez que ma méthode ne produit pas des philosophes, mais des fous et des frénétiques : vous n’en donnez qu’une seule raison, c’est que j’ai écrit qu’il faut détacher l’esprit des sens pour comprendre les choses divines. Je le vois, vous ne voulez ni méditer ni penser à Dieu, de peur de devenir frénétiques. Je n’ai pas besoin maintenant de chercher l’origine de ces faux bruits qu’on répand sur les disciples de Regius : j’entends dire qu’après avoir quitté Utrecht, ils sont tombés dans le délire ; vous m’expliquez tout, page 269, en disant que vous ne voulez pas rassembler les exemples de ceux que la nouvelle philosophie a récemment transformés de prêtres de la sagesse en mystagogues et en initiés de la folie. Sans doute vous ne voulez pas les nommer, afin que la fausseté de vos calomniés ne soit pas trop manifeste ; mais cependant vous voulez faire accroire que quelques têtes ont été tournées : privés de tout prétexte de médire, il vous reste la rage pour calomnier ; et je vois que ma philosophie a le pouvoir de rendre fous, non pas ceux qui l’approuvent et la cultivent, mais les envieux qu’elle désespère.
Mais je ne me plains pas que vous détourniez les hommes d’embrasser ma philosophie, en leur faisant craindre le délire et l’enthousiasme ; peu m’importe que vous la nommiez ridicule, absurde, fausse ; que je sois ignorant, que je m’abuse, que j’aie mis par erreur dans mes écrits quelque opinion mauvaise : quelle qu’elle soit, comme je ne l’ai jamais imposée à personne, comme je ne l’ai autorisée par aucun artifice, mais que je l’ai simplement exposée, afin que chacun en usât à ses risques et périls, ma faute ne saurait être si pernicieuse, si énorme qu’il faille, inculper mon caractère : Je ne suis pas l’auteur de mes facultés, je n’ai pas choisi l’esprit qui m’anime ; je ne puis répondre que des actes de ma volonté dont Dieu m’a remis la conduite. Mais quand vous m’appelez en mille endroits de votre livre menteur, fourbe, trompeur, et qu’ensuite vous finissez par affirmer que je travaille, par les mêmes moyens que Vanini, à élever dans l’âme des ignorants le trône de l’athéisme, afin de persuader au lecteur que je veux atteindre ce but par des moyens indignes d’un honnête homme, vous attaquez mon caractère, qui dépend de ma volonté, et je manquerais à l’honneur et à mes devoirs envers Dieu si je ne me plaignais d’une si exécrable calomnie. Sans doute, si j’étais tel que vous me représentez dans ce livre, on ne devrait me souffrir dans aucun état bien réglé ; je vais plus loin, si j’avais donné lieu par ma faute de me soupçonner, même à tort, d’un si grand crime, ceux parmi lesquels j’habiterais auraient raison plaindre de vos calomnies au magistrat ; car il semble que je ne doive pas renoncer à ce moyen ; d’autant plus que vous m’avez menacé quelquefois d’écrits d’une autre espèce, c’est-à-dire d’une accusation d’injures à la manière de Fimbria, parce que, frappé par votre décret académique, j’ai osé vous répondre, et que je n’ai pas tendu la gorge à vos coups. Cependant, comme, par amour de la paix et du repos, je n’ai jamais appelé personne en justice, et que je suis tellement étranger au barreau que j’ignore même aujourd’hui à quels juges ressortit une cause de ce genre ; et comme les délits publiquement connus, lors même qu’ils ne sont pas l’objet d’une plainte particulière, sont ordinairement punis par l’autorité publique, je me contenterai d’avoir mis au grand jour vos calomnies et d’avoir rendu difficile qu’elles échappent à la vigilance de ceux que la loi charge d’en connaître.
Et d’abord, pour plaider ici en peu de mots la cause de votre professeur de Groningue, je désire que ceux à qui il appartient d’en juger considèrent qu’il n’y avait rien jusqu’alors entre lui et moi ; que, malgré vos ressentiments, et quoiqu’il vous nomme son maître, il n’a aucun droit de m’attaquer ; que par conséquent ils n’ont pas besoin d’examiner si vous avez tort ou raison de m’en vouloir. Qu’ils considèrent aussi que je ne me plains pas de ce qu’il attaque mes opinions philosophiques ; il est libre de les trouver fausses, ridicules, absurdes : elles n’intéressent pas mon caractère, mais seulement mon esprit, et cependant vous êtes convenus que je n’étais pas sans talent. Bien plus, je passe sous silence toutes ses injures ; je ne demande justice que d’une seule : à la page 13 de sa préface, et dans tout l’avant-dernier chapitre de son livre, il dit expressément que j’enseigne l’athéisme d’une manière perfide et insensible, et il tâche de le faire croire par des raisons méchamment inventées. Toute la question est renfermée dans ces deux passages ; on peut, si l’on veut, ne pas lire tout le reste ; il est inutile de chercher d’autres témoignages. Si les raisons qu’il y a données prouvent, ou que je suis athée, ou que j’enseigne l’athéisme, ou seulement que j’aie donné quelque sujet de le soupçonner ; si même il peut apporter quelques nouvelles raisons qui démontrent ce qu’il a avancé, point de doute, je dois être très sévèrement puni, et je ne demande aucune grâce, aucun pardon : si au contraire, comme j’en suis certain, il n’en a point de meilleures que celles qu’il a déjà exposées, et si, comme je suis sûr que tout juge équitable en sera frappé, l’on n’en peut rien conclure, si ce n’est qu’il calomnie avec une odieuse effronterie, je supplie les tribunaux, autant qu’il est en moi, de décider une fois si la calomnie ne sera jamais punie dans ce pays. Car celle-ci est si odieuse, si inexcusable et si publique qu’elle ne peut rester impunie, saris paraître autoriser toutes les autres. Je sais bien que les citoyens de ces provinces aiment passionnément la liberté ; mais je m’assure que cette liberté consiste dans la sécurité des bons et des innocents, et non dans l’impunité des méchants ; et comme la sûreté des bons est incompatible avec la liberté de nuire accordée aux méchants, je crois que la liberté de cette république consiste surtout dans l’égalité des droits de tous, dans l’incorruptible équité des jugements, qui protègent l’offensé contre l’agresseur, sans acception de personnes, sinon avec rigueur et cruauté, du moins avec une infaillible vigilance. On peut quelquefois fermer les yeux sur des calomnies moins graves et plus obscures ; mais aucune ne saurait être plus grave ni plus éclatante. Le parricide, celui qui brûle ou qui trahit sa ville natale, sont moins coupables que celui qui enseigne frauduleusement l’athéisme : car il faut observer que vous dites, non pas que je suis athée, on pourrait me croire plus ignorant que coupable ; mais que j’insinue aux autres perfidement et d’une manière insensible le venin de l’athéisme. C’est m’accuser de la trahison la plus coupable et la plus insidieuse ; c’est un crime plus exécrable d’être infidèle à Dieu que de trahir sa patrie ou ses parents. Et, pour donner de moi cette opinion au lecteur, vous m’appelez cent fois dans votre livre menteur, fourbe, trompeur ; si je mérite ces noms, ou si jamais vous m’avez convaincu de mensonge ou de la moindre fraude, ou si vous pouvez prouver qu’un autre m’y ait surpris, que votre professeur de Groningue soit absous, j’y consens, et que je sois puni à sa place. Mais si, par la méchanceté la plus raffinée, vous n’avez accablé de tant d’injures un homme qui devait plus qu’un autre être à l’abri de pareils soupçons, que pour faire croire qu’il enseignait secrètement l’athéisme, chez quelle nation, je vous le demande, cet attentat peut-il rester impuni ? Ajoutez que votre calomnie n’est pas seulement connue d’une ou deux personnes, mais que vous l’avez répandue par toute, la terre. Il y a trois ans, lorsqu’on publia contre moi, à La Haye, un libelle anonyme, si faible de raisons, que le vôtre, tout supérieur qu’il est en méchanceté, ne peut que lui être égalé pour la faiblesse et l’absurdité, beaucoup de gens, en France, en Angleterre et ailleurs, désirèrent d’abord de le voir, et après l’avoir lu, ils furent dans l’indignation et dans l’étonnement, que chez un peuple aussi poli, on pût tolérer tant de grossièreté et d’impertinence. Que vont-ils dire, aujourd’hui qu’outre la faiblesse des raisons et l’indignité des injures, ils trouveront encore vos odieuses calomnies ? Que diront-ils en apprenant qu’un professeur de philosophie d’une académie se vante d’être l’auteur du livre, et que vous, professeur de théologie dans une autre académie, vous qui voulez passer pour la lumière et l’ornement des églises des Provinces-Unies, vous en êtes regardé comme le principal auteur ? Ils ne croiront pas sans doute que Vous êtes payé par l’état pour Composer de pareils livres, pour apprendre à la jeunesse l’art de mentir avec tant d’impudence, d’invectiver avec tant d’injustice, de calomnier avec tant de licence et d’infamie, et pour déshonorer ainsi vos académies chez les étrangers. Si ces considérations frappent les autorités dont relève votre professeur de Groningue, je ne pense pas qu’il puisse trouver auprès d’elles aucune excuse.
Quant à Vous, je prévois ce que vous allez dire ; vous nierez tout audacieusement ; vous ne reconnaîtrez pas le livre sur la philosophie cartésienne, peut-être en promettrez-vous un autre sur le tombeau de l’orgueil de Descartes, et de sa curiosité excessive et inouïe dans une académie, une république et une église étrangère ; vous ajouterez que vous ne pensez pas qu’il plaise aux gens sages qu’un étranger obscur, professant extérieurement le papisme, mais au fond candidat du scepticisme, sinon de l’athéisme, proteste continuellement qu’il ne touche, ni à la théologie, ni aux matières ecclésiastiques, tandis que sous prétexte de discussions philosophiques, il dirige toutes ses attaques contre les seuls théologiens, laissant en paix les médecins et les philosophes, qu’il pénètre furtivement dans le domaine de la théologie et de la police ecclésiastique, et qu’il médite de troubler les églises et les académies ; qu’on ne doit attendre de ces attentats, comme le savent ceux qui connaissent le caractère des habitants des Provinces-Unies, que l’ébranlement de la république et des dissensions parmi les grands. C’est en ces termes que vous concluez les Paralipomènes de la préface. Tout cela est si impertinent et si absurde, que les bons paysans du village où vous avez été prédicateur n’y ajouteraient même pas foi ; à plus forte raison ne dois-je pas craindre que vous en tiriez quelque utilité dans une ville aussi éclairée qu’aucune autre des Provinces-Unies. Car, premièrement, quand vous ne seriez pas l’auteur du livre sur la philosophie cartésienne (et en effet de savants critiques pensent que vous n’en avez fourni que le fond, bien que, le jugeant par les pensées plutôt que par les mots, j’aie dit plus haut qu’il était évidemment de vous), il suffit qu’il ait été publié pour vous et de concert avec vous, pour que vous soyez aussi coupable que si vous l’aviez écrit seul. Ensuite, quand vous me reprochez de montrer une curiosité excessive dans une académie, une église et une république, où je suis étranger, parce que j’ai osé examiner le jugement publié contre moi sous le nom de votre académie, que je vous en ai considéré, sinon comme l’unique, du moins comme le principal auteur (ce qui est incontestable, puisque vous étiez alors recteur de l’académie, et que vous avez présidé à ce jugement) ; enfin, parce que j’ai tracé le tableau de quelques-uns de vos vices, afin de décréditer vos calomnies. Qui ne voit que vous imitez l’iniquité de Fimbria ? Vous voulez qu’il vous soit permis de me déshonorer, moi, sur qui vous n’eûtes jamais aucun droit ; et vous m’accusez d’orgueil, parce que j’ai murmuré contre votre insolente tyrannie. Sans doute vous faites injure à votre académie, à votre république et à votre Église, en voulant que vos vices soient une partie d’elles-mêmes, un objet sacré interdit aux regards profanes d’un étranger. Vous avez autrefois porté contre Desmarets la même accusation de curiosité, parce qu’il avait osé examiner vos thèses sacrées. Et vous, n’étiez-vous pas coupable d’une curiosité excessive dans une république étrangère, lorsque vous accusiez d’idolâtrie, dans ces mêmes thèses, les principaux habitants de Bois-le-Duc ? Ce serait une merveille que vous pussiez persuader à leurs seigneuries que la puissance d’un professeur de théologie dans votre nouvelle académie doit être assez grande pour condamner, à son gré et sans raison, par jugements publics ; et qu’il ne doit pas être permis à ceux qu’il a ainsi condamnés de murmurer contre ses arrêts, sans encourir d’abord l’accusation de curiosité excessive dans une république étrangère, sans qu’on dise qu’ils pénètrent furtivement dans le domaine sacré de la théologie et de votre police ecclésiastique, et qu’ils méditent de troubler les églises et les académies. En vérité, vous faites beaucoup d’honneur à votre Église, si vous prétendez que vos calomnies composent son domaine ; en sorte que personne ne puisse s’en plaindre sans entreprendre d’en troubler la paix. Vainement m’appellerez-vous étranger et papiste ; je n’ai pas besoin de dire que, par la nature des traités de mon souverain avec la république, quand j’y aborderais aujourd’hui pour la première fois, je devrais cependant jouir de droits égaux à ceux des indigènes. Je ne dirai pas non plus que j’habite ce pays depuis tant d’années, que j’y suis si bien connu des honnêtes gens que, quand je serais d’une nation ennemie, je ne devrais plus passer pour étranger. Il est également inutile que je réclame la liberté religieuse qui nous est accordée par vos lois ; mais j’affirme que votre livre renferme des mensonges si coupables, des injures si basses, des calomnies si odieuses, qu’un ennemi ne pourrait les proférer contre un ennemi, un chrétien contre un infidèle, sans faire preuve d’une perversité coupable. J’ajoute que j’ai trouvé tant de politesse dans cette nation, que j’ai reçu de tous ceux que j’ai fréquenté tant de témoignages d’amitié, que j’ai éprouvé de la part de tout le monde tant de bonté et d’obligeance, tant d’éloignement pour cette licence brutale et grossière qui vous porte à attaquer les hommes les plus innocents et que vous connaissez le moins, que je ne doute pas que vous ne soyez l’objet d’une plus grande aversion parmi vos compatriotes que les étrangers d’aucun pays. Enfin, d’après la connaissance que j’ai du caractère national, je pense que l’autorité, à l’exemple de Dieu, diffère souvent la punition des coupables ; mais que, quand leur audace s’est augmentée au point qu’elle juge nécessaire de la réprimer, aucun crédit ne peut la corrompre, aucune vaine parole la tromper. Vous, qui déshonorez votre religion et votre profession en publiant des livres sans raison, sans charité, et qui ne sont remplis que de calomnies, prenez garde qu’elle ne juge, qu’elle ne compromette son équité en différant de vous punir.
FIN DE LA LETTRE DE RENÉ DESCARTES A GISBERT VOET