Abstract

Fifth volume of Rousseau’s correspondence (1768-1778), comprising personal and practical letters from his final years. Biographical rather than philosophical material.

Testo originale francese · Arvensa Editions · pubblico dominio

Dans la dernière lettre que vous avez eu la bonté de m’écrire le 5 du courant, vous m’exhortez à vous communiquer mes vues au sujet d’un établissement. Je vous prie de m’excuser si j’ai tardé de vous répondre : la matière est importante ; il m’a fallu quelques jours pour faire mes réflexions, et pour les rédiger clairement, afin de vous en faire part.

Je conviens avec vous, mon très cher père, de la nécessité de faire de bonne heure le choix d’un établissement, et de s’occuper à suivre utilement ce choix ; j’avais déjà compris cela, mais je me suis toujours vu jusqu’ici hors de la supposition absolument nécessaire en pareil cas, et sans laquelle l’homme ne peut agir, qui est la possibilité.

Supposons, par exemple, que mon génie eût tourné naturellement du côté de l’étude, soit pour l’Église, soit pour le barreau ; il est clair qu’il m’eût fallu des secours d’argent, soit pour ma nourriture, soit pour mon habillement, soit encore pour fournir aux frais de l’étude. Mettons le cas aussi que le commerce eût été mon but ; outre mon entretien il eût fallu paver un apprentissage, et enfin trouver un fonds convenable pour m’établir honnêtement : les frais n’eussent pas été beaucoup moindres pour le choix d’un métier ; il est vrai que je savais déjà quelque chose de celui de graveur ; mais outre qu’il n’a jamais été de mon goût, il est certain que je n’en savais pas à beaucoup près assez pour pouvoir me soutenir, et qu’aucun maître ne m’eût reçu sans payer les frais d’un assujettissement.

Voilà, suivant mon sentiment, les cas de tous les différents établissements dont je pouvais raisonnablement faire choix : je vous laisse juger à vous-même, mon cher père, s’il a dépendu de moi d’en remplir les conditions.

Ce que je viens de dire ne peut regarder que le passé. À l’âge où je suis, il est trop tard pour penser à tout cela ; et telle est ma misérable condition, que, quand j’aurais pu prendre un parti solide, tous les secours nécessaires m’ont manqué ; et, quand j’ai lieu d’espérer de me voir quelque avance, le temps de l’enfance, ce temps précieux d’apprendre, se trouve écoulé sans retour.

Voyons donc à présent ce qu’il conviendrait de faire dans la situation où je me trouve : en premier lieu je puis pratiquer la musique, que je sais assez passablement pour cela ; secondement, un peu de talent que j’ai pour l’écriture (je parle du style)[448] pourrait m’aider à trouver un emploi de secrétaire chez quelque grand seigneur ; enfin je pourrais, dans quelques années, et avec un peu plus d’expérience, servir de gouverneur à des jeunes gens de qualité.

Quant au premier article, je me suis toujours assez applaudi du bonheur que j’ai eu de faire quelques progrès dans la musique, pour laquelle on me flatte d’un goût assez délicat ; et voici, mon cher père, comme j’ai raisonné.

La musique est un art de peu de difficulté dans la pratique, c’est-à-dire par tout pays on trouve facilement à l’exercer ; les hommes sont faits de manière qu’ils préfèrent assez souvent l’agréable à l’utile ; il faut les prendre par leur faible, et en profiter, quand on le peut faire sans injustice : or qu’y a-t-il de plus juste que de tirer une rétribution honnête de son travail ? La musiques est donc de tous les talents que je puis avoir, non pas peut-être à la vérité celui qui me fait le plus d’honneur, mais au moins le plus sûr quant à la facilité ; car vous conviendrez qu’on ne s’ouvre pas toujours aisément l’entrée des maisons considérables ; pendant qu’on cherche et qu’on se donne des mouvements, il faut vivre, et la musique peut toujours servir d’expectative.

Voilà la manière dont j’ai considéré que la musique pourrait m’être utile : voici pour le second article, qui regarde le poste de secrétaire.

Comme je me suis déjà trouvé dans le cas, je connais à peu près les divers talents qui sont nécessaires dans cet emploi ; un style clair et bien intelligible, beaucoup d’exactitude et de fidélité, de la prudence à manier les affaires qui peuvent être de notre ressort ; et, par-dessus tout, un secret inviolable : avec ces qualités on peut faire un bon secrétaire. Je puis me flatter d’en posséder quelques-unes ; je travaille chaque jour à l’acquisition des autres, et je n’épargnerai rien pour y réussir.

Enfin, quant au poste de gouverneur d’un jeune seigneur, je vous avoue naturellement que c’est l’état pour lequel je me sens un peu de prédilection : vous allez d’abord être surpris ; différez, s’il vous plaît, un instant de décider.

Il ne faut pas que vous pensiez, mon cher père, que je me sois adonné si parfaitement à la musique que j’aie négligé toute autre espèce de travail ; la bonté qu’a eue madame de Warens de m’accorder chez elle un asile m’a procuré l’avantage de pouvoir employer mon temps utilement, et c’est ce que j’ai fait avec assez de soin jusqu’ici.

D’abord, je me suis fait un système d’étude que j’ai divisé en deux chefs principaux : le premier comprend tout ce qui sert à éclairer l’esprit, et l’orner de connaissances utiles et agréables ; l’autre renferme les moyens de former le coeur à la sagesse et à la vertu. Madame de Warens a la bonté de me fournir des livres, et j’ai tâché de faire le plus de progrès qu’il était possible, et de diviser mon temps de manière que rien n’en restât inutile.

De plus, tout le monde peut me rendre justice sur ma conduite ; je chéris les bonnes moeurs, et je ne crois pas que personne ait rien à me reprocher de considérable contre leur pureté ; j’ai de la religion, et je crains Dieu : d’ailleurs, sujet à d’extrêmes faiblesses, et rempli de défauts plus qu’aucun autre homme au monde, je sens combien il y a de vices à corriger chez moi. Mais enfin les jeunes gens seraient heureux s’ils tombaient toujours entre les mains de personnes qui eussent autant que moi de haine pour le vice et d’amour pour la vertu.

Ainsi pour ce qui regarde les sciences et les belles-lettres, je crois en savoir autant qu’il en faut pour l’instruction d’un gentilhomme, outre que ce n’est point précisément l’office d’un gouverneur de donner les leçons, mais seulement d’avoir attention qu’elles se prennent avec fruit ; et effectivement il est nécessaire qu’il sache sur toutes les matières plus que son élève ne doit apprendre.

Je n’ai rien à répondre à l’objection qu’on me peut faire sur l’irrégularité de ma conduite passée ; comme elle n’est pas excusable, je ne prétends pas l’excuser : aussi, mon cher père, je vous ai dit d’abord que ce ne serait que dans quelques années et avec plus d’expérience que j’oserais entreprendre de me charger de la conduite de quelqu’un. C’est que j’ai dessein de me corriger entièrement, et que j’espère d’y réussir.

Sur tout ce que je viens de dire, vous pourrez encore m’opposer que ce ne sont point des établissements solides, principalement quant aux premier et troisième articles ; là-dessus je vous prie de considérer que je ne vous les propose point comme tels, mais seulement comme les uniques ressources où je puisse recourir dans la situation où je me trouve, en cas que les secours présents vinssent à me manquer ; mais il est temps de vous développer mes véritables idées et d’en venir à la conclusion.

Vous n’ignorez pas, mon cher père, les obligations infinies que j’ai à madame de Warens ; c’est sa charité qui m’a tiré plusieurs fois de la misère, et qui s’est constamment attachée depuis huit ans à pourvoir à tous mes besoins, et même bien au-delà du nécessaire. La bonté qu’elle a eue de me retirer dans sa maison, de me fournir des livres, de me payer des maîtres, et, par-dessus tout, ses excellentes instructions et son exemple édifiant, m’ont procuré les moyens d’une heureuse éducation, et de tourner au bien mes moeurs alors encore indécises. Il n’est pas besoin que je relève ici la grandeur de tous ses bienfaits ; la simple exposition que j’en fais à vos yeux suffit pour vous en faire sentir tout le prix au premier coup d’oeil. Jugez, mon cher père, de tout ce qui doit se passer dans un coeur bien fait, en reconnaissance de tout cela ; la mienne est sans bornes ; voyez jusqu’où s’étend mon bonheur, je n’ai de moyen pour la manifester que le seul qui peut me rendre parfaitement heureux.

J’ai donc dessein de supplier madame de Warens de vouloir bien agréer que je passe le reste de mes jours auprès d’elle, et que je lui rende jusqu’à la fin de ma vie tous les services qui seront en mon pouvoir ; je veux lui faire goûter autant qu’il dépendra de moi, par mon attachement à elle et par la sagesse et la régularité de ma conduite, les fruits des soins et des peines qu’elle s’est donnés pour moi : ce n’est point une manière frivole de lui témoigner ma reconnaissance ; cette sage et aimable dame a des sentiments assez beaux pour trouver de quoi se payer de ses bienfaits par ses bienfaits mêmes, et par l’hommage continuel d’un coeur plein de zèle, d’estime, d’attachement et de respect pour elle.

J’ai lieu d’espérer, mon cher père, que vous approuverez ma résolution et que vous la seconderez de tout votre pouvoir. Par-là, toutes difficultés sont levées ; l’établissement est tout fait, et assurément le plus solide et le plus heureux qui puisse être au monde, puisque, outre les avantages qui en résultent en ma faveur, il est fondé de part et d’autre sur la bonté du coeur et sur la vertu.

Au reste, je ne prétends pas trouver par là un prétexte honnête de vivre dans la fainéantise et dans l’oisiveté : il est vrai que le vide de mes occupations journalières est grand ; mais je l’ai entièrement consacré à l’étude, et madame de Warens pourra me rendre la justice que j’ai suivi assez régulièrement ce plan : jusqu’à présent elle ne s’est plainte que de l’excès. Il n’est pas à craindre que mon goût change ; l’étude a un charme qui fait que, quand on l’a une fois goûtée, on ne peut plus s’en détacher ; et d’autre part l’objet en est si beau, qu’il n’y a personne qui puisse blâmer ceux qui sont assez heureux pour y trouver du goût et pour s’en occuper.

Voilà, mon cher père, l’exposition de mes vues : je vous supplie très humblement d’y donner votre approbation, d’écrire à madame de Warens, et de vous employer auprès d’elle pour les faire réussir ; j’ai lieu d’espérer que vos démarches ne seront pas infructueuses, et qu’elles tourneront à notre commune satisfaction.

Je suis, etc.

Lettre IX – À Mademoiselle Serre

[449]

Lyon, 1736.

Je me suis exposé au danger de vous revoir, et votre vue a trop justifié mes craintes, en rouvrant toutes les plaies de mon coeur. J’ai achevé de perdre auprès de vous le peu de raison qui me restait, et je sens que, dans l’état où vous m’avez réduit, je ne suis plus bon à rien qu’à vous adorer. Mon mal est d’autant plus triste, que je n’ai ni l’espérance ni la volonté d’en guérir, et qu’au risque de tout ce qu’il en peut arriver, il faut vous aimer éternellement. Je comprends, mademoiselle, qu’il n’y a de votre part à espérer aucun retour ; je suis un jeune homme sans fortune, je n’ai qu’un coeur à vous offrir, et ce coeur, tout plein de feu, de sentiments et de délicatesse qu’il puisse être, n’est pas sans doute un présent digne d’être reçu de vous. Je sens cependant, dans un fonds inépuisable de tendresse, dans un caractère toujours vif et toujours constant, des ressources pour le bonheur, qui devraient, auprès d’une maîtresse un peu sensible, être comptées pour quelque chose en dédommagement des biens et de la figure qui me manquent. Mais quoi ! vous m’avez traité avec une dureté incroyable, et s’il vous est arrivé d’avoir pour moi quelque espèce de complaisance, vous me l’avez ensuite fait acheter si cher, que je jurerais bien que vous n’avez eu d’autres vues que de me tourmenter. Tout cela me désespère sans m’étonner, et je trouve assez dans tous mes défauts de quoi justifier votre insensibilité pour moi : mais ne croyez pas que je vous taxe d’être insensible en effet. Non, votre coeur n’est pas moins fait pour l’amour que votre visage. Mon désespoir est que ce n’est pas moi qui devais le toucher. Je sais de science certaine que vous avez eu des liaisons, je sais même le nom de cet heureux mortel qui trouva l’art de se faire écouter ; et, pour vous donner une idée de ma façon de penser, c’est que, l’ayant appris par hasard, sans le chercher, mon respect pour vous ne me permettra jamais de vouloir savoir autre chose de votre conduite que ce qu’il vous plaira de m’en apprendre vous-même. En un mot, si je vous ai dit que vous ne seriez jamais religieuse, c’est que je connaissais que vous n’étiez en aucun sens faite pour l’être ; et si, comme amant passionné, je regarde avec horreur cette pernicieuse résolution, comme ami sincère et comme honnête homme, je ne vous conseillerai jamais de prêter votre consentement aux vues qu’on a sur vous à cet égard, parce qu’ayant certainement une vocation tout opposée, vous ne feriez que vous préparer des regrets superflus et de longs repentirs. Je vous le dis comme je le pense au fondée mon âme, et sans écouter mes propres intérêts. Si je pensais autrement, je vous le dirais de même ; et, voyant que je ne puis être heureux personnellement, je trouverais du moins mon bonheur dans le vôtre. J’ose vous assurer que vous me trouverez en tout la même droiture et la même délicatesse ; et, quelque tendre et quelque passionné que je sois, j’ose vous assurer que je fais profession d’être encore plus honnête homme. Hélas ! si vous vouliez m’écouter, j’ose dire que je vous ferais connaître la véritable félicité ; personne ne saurait mieux la sentir que moi, et j’ose croire que personne ne la saurait mieux faire éprouver. Dieu ! si j’avais pu parvenir à cette charmante possession, j’en serais mort assurément ; et comment trouver assez de ressources dans l’âme pour résister à ce torrent de plaisirs ? Mais si l’amour avait fait un miracle et qu’il m’eût conservé la vie, quelque ardeur qui soit dans mon coeur, je sens qu’il l’aurait encore redoublée, et, pour m’empêcher d’expirer au milieu de mon bonheur, il aurait à chaque instant porté de nouveaux feux dans mon sang : cette seule pensée le fait, bouillonner ; je ne puis résister aux pièges d’une chimère séduisante ; votre charmante image me suit partout ; je ne puis m’en défaire même en m’y livrant ; elle me poursuit jusque pendant mon sommeil ; elle agite mon coeur et mes esprits ; elle consume mon tempérament ; et je sens, en un mot, que vous me tuez malgré vous-même, et que, quelque cruauté que vous ayez pour moi, mon sort est de mourir d’amour pour vous. Soit cruauté réelle, soit bonté imaginaire, le sort de mon amour est toujours de me faire mourir. Mais hélas ! en me plaignant de mes tourments je m’en prépare de nouveaux ; je ne puis penser à mon amour sans que mon coeur et mon imagination s’échauffent ; et quelque résolution que je fasse de vous obéir en commençant mes lettres, je me sens ensuite emporté au-delà de ce que vous exigez de moi. Au-liez-vous la dureté de m’en punir ? Le ciel pardonne les fautes involontaires : ne soyez pas plus sévère que lui, et comptez pour quelque chose l’excès d’un penchant invincible, qui me conduit malgré moi bien plus loin que je ne veux, si loin même que, s’il était en mon pouvoir de posséder une minute mon adorable reine sous la condition d’être pendu un quart d’heure après, j’accepterais cette offre avec plus de joie que celle du trône de l’univers. Après cela, je n’ai plus rien à vous dire, il faudrait que vous fussiez un monstre de barbarie pour me refuser au moins lui peu de pitié. L’ambition ni la fumée ne touchent point un coeur comme le mien ; j’avais résolu de passer le reste de mes jours en philosophe, dans une retraite qui s’offrait à moi ; vous avez détruit tous ces beaux projets ; j’ai senti qu’il m’était impossible de vivre éloigné de vous, et, pour me procurer les moyens de m’en rapprocher, je tente un voyage et des projets que mon malheur ordinaire empêchera sans doute de réussir. Mais puisque je suis destiné à me bercer de chimères, il faut du moins me livrer aux plus agréables, c’est-à-dire à celles qui vous ont pour objet : daignez, mademoiselle, donner quelque marque de bonté à un amant passionné, qui n’a commis d’autre crime envers vous que de vous trouver trop aimable ; donnez-moi une adresse, et permettez que je vous en donne une pour les lettres que j’aurai l’honneur de vous écrire et pour les réponses que vous voudrez bien me faire ; en un mot, laissez-moi par pitié quelque rayon d’espérance, quand ce ne serait que pour calmer les folies dont je suis capable.

Ne me condamnez plus pendant mon séjour ici à vous voir si rarement ; je n’y saurais tenir ; accordez-moi du moins, dans les intervalles, la consolation de vous écrire et de recevoir de vos nouvelles ; autrement, je viendrai plus souvent au risque de tout ce qui en pourra arriver. Je suis logé chez la veuve Petit, en rue Genti, à l’Épée royale[450].

1737

Lettre X – À M…

Lettre XI – À Madame la baronne de Warens

Lettre XII – À Madame la baronne de Warens

Lettre XIII – À Madame la baronne de Warens

Lettre XIV – À Monsieur Micoud

Lettre XV – À M…

Lettre XVI – À Madame la baronne de Warens

Table de la correspondance

Lettre XI – À Madame la baronne de Warens

[453]

… 1737.

Madame,

J’eus l’honneur de vous écrire jeudi passé, et M. Genevois se chargea de ma lettre ; depuis ce temps je n’ai point vu M. Barillot, et j’ai resté enfermé dans mon auberge comme un vrai prisonnier. Hier, impatient de savoir l’état de mes affaires, j’écrivis à M. Barillot, et lui témoignai mon inquiétude en termes assez forts. Il me répondit ceci :

« Tranquillisez-vous, mon cher monsieur, tout va bien. Je crois que lundi ou mardi tout finira. Je ne suis point en état de sortir. Je vous irai voir le plus tôt que je pourrai. »

Voilà donc, madame, à quoi j’en suis, aussi peu instruit de mes affaires que si j’étais à cent lieues d’ici : car il m’est défendu de paraître en ville. Avec cela, toujours seul, et grande dépense ; puis les frais qui se font d’un autre côté pour tirer ce misérable argent, et puis ceux qu’il a fallu faire pour consulter ce médecin, et lui payer quelques remèdes qu’il m’a remis. Vous pouvez bien juger qu’il y a longtemps que ma bourse est à sec, quoique je sois déjà assez joliment endetté dans ce cabaret : ainsi je ne mène point la vie la plus agréable du monde ; et pour surcroît de malheur, je n’ai, madame, point de nouvelles de votre part. Cependant je fais bon courage autant que je le puis ; et j’espère qu’avant que vous receviez ma lettre je saurai la définition de toutes choses ; car en vérité, si cela durait plus longtemps, je croirais que l’on se moque de moi, et que l’on ne me réserve que la coquille de l’huître.

Vous voyez, madame, que le voyage que j’avais entrepris comme une espèce de partie de plaisir a pris une tournure bien opposée : aussi le charme d’être tout le jour seul dans une chambre, à promener ma mélancolie, dans des transes continuelles, ne contribue pas, comme vous pouvez bien croire, à l’amélioration de ma santé. Je soupire après l’instant de mon retour, et je prierai bien Dieu désormais qu’il me préserve d’un voyage aussi déplaisant.

J’en étais là de ma lettre quand M. Barillot m’est venu voir. Il m’a fort assuré que mon affaire ne souffrait plus de difficultés. M. le résident est intervenu, et a la bonté de prendre cette affaire-là à coeur. Comme il y a un intervalle de deux jours entre le commencement de ma lettre et la fin, j’ai, pendant ce temps-là, été rendre mes devoirs à M. le résident, qui m’a reçu le plus gracieusement, et, j’ose dire, le plus familièrement du monde. Je suis sûr à présent que mon affaire finira totalement dans moins de trois jours d’ici, et que ma portion me sera comptée sans difficulté, sauf les frais, qui, à la vérité, seront un peu forts, de même que la partie de M. Barillot, laquelle monte bien plus haut que je n’aurais cru.

Je n’ai, madame, reçu aucune nouvelle de votre part ces deux ordinaires-ci ; j’en suis mortellement inquiet. Si je n’en reçois pas l’ordinaire prochain, je ne sais ce que je deviendrai. J’ai reçu une lettre de l’oncle, avec une autre pour le curé son ami. Je ferai le voyage jusque-là ; mais je sais qu’il n’y a rien à faire, et que ce pré est perdu pour moi.

Je n’ai point encore écrit à mon père, ni vu aucun de mes parents, et j’ai ordre d’observer le même incognito jusqu’au déboursement. J’ai une furieuse démangeaison de tourner la feuille, car j’ai encore bien des choses à dire. Je n’en ferai rien cependant, et je me réserve à l’ordinaire prochain pour vous donner de bonnes nouvelles. J’ai l’honneur d’être avec un profond respect, etc.

Lettre XII – À Madame la baronne de Warens

[454]

Grenoble, 13 septembre 1737.

Madame,

Je suis ici depuis deux jours : on ne peut être plus satisfait d’une ville que je le suis de celle-ci. On m’y a marqué tant d’amitiés et d’empressements que je croyais, en sortant de Chambéry, me trouver dans un nouveau monde. Hier, M. Micoud me donna à dîner avec plusieurs de ses amis ; et le soir, après la comédie, j’allai souper avec le bon homme Lagère.

Je n’ai vu ni madame la présidente, ni madame d’Eybens, ni M. le président de Tencin : ce seigneur est en campagne. Je n’ai pas laissé de remettre la lettre à ses gens. Pour madame de Bardonanche, je me suis présenté plusieurs fois, sans pouvoir lui faire la révérence ; j’ai fait remettre la lettre ; et j’y dois dîner ce matin, où j’apprendrai des nouvelles de madame d’Eybens.

Il faut parler de M. de l’Orme. J’ai eu l’honneur, madame, de lui remettre votre lettre en main propre. Ce monsieur, s’excusant sur l’absence de M. l’Évêque, m’offrit un écu de six francs : je l’acceptai par timidité, mais je crus devoir en faire présent au portier. Je ne sais si j’ai bien fait ; mais il faudra que mon âme change de moule avant que de me résoudre à faire autrement. J’ose croire que la vôtre ne m’en démentira pas.

J’ai eu le bonheur de trouver pour Montpellier, en droiture, une chaise de retour : j’en profiterai[455]. Le marché s’est fait par l’entremise d’un ami, et il ne m’en coûte pour la voiture qu’un louis de 24 francs : je partirai demain matin. Je suis mortifié, madame, que ce soit sans recevoir ici de vos nouvelles ; mais ce n’est pas une occasion à négliger.

Si vous avez, madame, des lettres à m’envoyer, je crois qu’on pourrait les faire tenir ici à M. Micoud, qui les ferait partir ensuite pour Montpellier, à l’adresse de M. Lazerme. Vous pouvez aussi les envoyer de Chambéry en droiture : ayez la bonté devoir ce qui convient le mieux ; pour moi, je n’en sais rien du tout.

Il me fâche extrêmement d’avoir été contraint de partir sans faire la révérence à M. le marquis d’Antremont, et lui présenter mes très humbles actions de grâces : oserais-je, madame, vous prier de vouloir suppléer à cela ?

Comme je compte de pouvoir être à Montpellier mercredi au soir, le 18 courant, je pourrais donc, madame, recevoir de vos précieuses nouvelles dans le cours de la semaine prochaine, si vous preniez la peine d’écrire dimanche ou lundi matin. Vous m’accorderez, s’il vous plaît, la faveur de croire que mon empressement jusqu’à ce temps-là ira jusqu’à l’inquiétude.

Permettez encore, madame, que je prenne la liberté de vous recommander le soin de votre santé. N’êtes-vous pas ma chère maman ? n’ai-je pas droit d’y prendre le plus vif intérêt ; et n’avez-vous pas besoin qu’on vous excite à tout moment à y donner plus d’attention ?

La mienne fut fort dérangée hier au spectacle. On représenta Alzire, mal à la vérité, mais je ne laissai pas d’y être ému jusqu’à perdre la respiration ; mes palpitations augmentèrent étonnamment, et je crains de m’en sentir quelque temps[456].

Pourquoi, madame, y a-t-il des coeurs si sensibles au grand, au sublime, au pathétique, pendant que d’autres ne semblent faits que pour ramper dans la bassesse de leurs sentiments ? La fortune semble faire à tout cela une espèce de compensation ; à force d’élever ceux-ci, elle cherche à les mettre de niveau avec la grandeur des autres : y réussit-elle ou non ? Le public et vous, madame, ne serez pas de même avis. Cet accident m’a forcé de renoncer désormais au tragique, jusqu’au rétablissement de ma santé. Me voilà privé d’un plaisir qui m’a bien coûté des larmes en ma vie. J’ai l’honneur d’être avec un profond respect, etc.

Lettre XIII – À Madame la baronne de Warens

[457]

Montpellier, 23 octobre 1737.

Madame,

Je ne me sers point de la voie indiquée de M. Barillot, parce que c’est faire le tour de l’école. Vos lettres et les miennes passant toutes par Lyon, il faudrait avoir une adresse à Lyon.

Voici un mois passé de mon arrivée à Montpellier, sans avoir pu recevoir aucune nouvelle de votre part, quoique j’aie écrit plusieurs fois et par différentes voies. Vous pouvez croire que je ne suis pas fort tranquille, et que ma situation n’est pas des plus gracieuses ; je vous proteste cependant, madame, avec la plus parfaite sincérité, que ma plus grande inquiétude vient de la crainte qu’il ne vous soit arrivé quelque accident. Je vous écris cet ordinaire-ci par trois différentes voies, savoir, par MM. Vêpres, M. Micoud, et en droiture ; il est impossible qu’une de ces trois lettres ne vous parvienne : ainsi, j’en attends la réponse dans trois semaines au plus tard ; passé ce temps-là, si je n’ai point de nouvelles, je serai contraint de partir dans le dernier désordre, et de me rendre à Chambéry comme je pourrai. Ce soir la poste doit arriver, et il se peut qu’il y aura quelque lettre pour moi ; peut-être n’avez-vous pas fait mettre les vôtres à la poste les jours qu’il fallait ; car j’aurais réponse depuis quinze jours, si les lettres avaient fait chemin dans leur temps. Vos lettres doivent passer par Lyon pour venir ici ; ainsi c’est les mercredi et samedi de bon matin qu’elles doivent être mises à la poste ; je vous avais donné précédemment l’adresse de ma pension : il vaudrait peut-être mieux les adresser en droit là où je suis logé, parce que je suis sûr de les y recevoir exactement. C’est chez M. Barcellon, huissier de la Bourse, en me Basse, proche du Palais.

J’ai l’honneur d’être avec un profond respect, etc.

P. S. Si vous avez quelque chose à m’envoyer par la voie des marchands de Lyon, et que vous écriviez, par exemple, à MM. Vêpres par le même ordinaire qu’à moi, je dois, s’ils sont exacts, recevoir leur lettre en même temps que la vôtre.

J’allais fermer ma lettre quand j’ai reçu la vôtre, madame, du 12 du courant. Je crois n’avoir pas mérité les reproches que vous m’y faites sur mon peu d’exactitude. Depuis mon départ de Chambéry je n’ai point passé de semaine sans vous écrire. Du reste, je me rends justice ; et quoique peut-être il dut me paraître un peu dur que la première lettre que j’ai l’honneur de recevoir de vous ne soit pleine que de reproches, je conviens que je les mérite tous. Que voulez-vous, madame, que je vous dise ? Quand j’agis, je crois faire les plus belles choses du monde, et puis il se trouve au bout que ce ne sont que sottises : je le reconnais parfaitement bien moi-même. Il faudra tâcher, de se roidir contre sa bêtise à l’avenir, et faire phis d’attention sur sa conduite : c’est ce que je vous promets, avec une forte envie de l’exécuter. Après cela, si quelque retour d’amour-propre voulait encore m’engager à tenter quelque voie de justification, je réserve à traiter cela de bouche avec vous, madame, non pas, s’il vous plaît, à la Saint-Jean, mais à la fin du mois de janvier ou au commencement du suivant.

Quant à la lettre de M. Arnauld, vous savez, madame, mieux que moi-même, ce qui me convient en fait de recommandation. Je vois bien que vous vous imaginez que, parce que je suis à Montpellier, je puis voir les choses de plus près et juger de ce qu’il y a à faire ; mais, madame, je vous prie d’être bien persuadée que, hors ma pension et l’hôte de ma chambre, il m’est impossible de faire aucune liaison, ni de connaître le terrain le moins du monde à Montpellier, jusqu’à ce qu’on m’ait procuré quelque arme pour forcer les barricades que l’humeur inaccessible des particuliers et de toute la nation en général met à l’entrée de leurs maisons. Oh ! qu’on a une idée bien fausse du caractère languedocien, et surtout des habitants de Montpellier à l’égard de l’étranger ! mais pour revenir, les recommandations dont j’aurais besoin sont de toutes les espèces. Premièrement, pour la noblesse et les gens en place : il me serait très avantageux d’être présenté à. quelqu’un de cette classe, pour tâcher à me faire connaître et à faire quelque usage du peu de talents que j’ai, ou du moins à me donner quelque ouverture qui pût m’être utile dans la suite, en temps et lieu. En second lieu, pour les commerçants, afin de trouver quelque voie de communication plus courte et plus facile, et pour mille autres avantages que vous savez que l’on tire de ces connaissances-là. Troisièmement, parmi les gens de lettres, savants, professeurs, par les manières qu’on peut acquérir avec eux et les progrès qu’on y pourrait faire ; enfin, généralement pour toutes les personnes de mérite avec lesquelles on peut du moins lier une honnête société, apprendre quelque chose, et couler quelques heures prises sur la plus rude et la plus ennuyeuse solitude du monde. J’ai l’honneur de vous écrire cela, madame, et non à M. l’abbé Arnauld, parce qu’ayant la lettre vous verrez mieux ce qu’il y aura à répondre, et que, si vous voulez bien vous donner cette peine vous-même, cela fera encore un meilleur effet en ma faveur.

Vous faites, madame, un détail si riant de ma situation à Montpellier, qu’en vérité je ne saurais mieux rectifier ce qui peut n’être pas conforme au vrai, qu’en vous priant de prendre tout le contrepied. Je m’étendrai plus au long, dans ma prochaine, sur l’espèce de vie que je mène ici. Quant à vous, madame, plût à Dieu que le récit de votre situation fût moins véridique : hélas ! je ne puis, pour le présent, faire que des voeux ardents pour l’adoucissement de votre sort : il serait trop envié, s’il était conforme à celui que vous méritez. Je n’ose espérer le rétablissement de ma santé, car elle est encore plus en désordre que quand je suis parti de Chambéry ; mais, madame, si Dieu daignait me la rendre, il est sûr que je n’en ferais d’autre usage qu’à tâcher de vous soulager de vos soins, et à vous seconder en bon et tendre fils, et en élève reconnaissant. Vous m’exhortez, madame, à rester ici jusqu’à la Saint-Jean : je ne le ferais pas quand on m’y couvrirait d’or. Je ne sache pas d’avoir vu, de ma vie, un pays plus antipathique à mon goût que celui-ci, ni de séjour plus ennuyeux, plus maussade que celui de Montpellier. Je sais bien que vous ne me croirez point ; vous êtes encore remplie des belles idées que ceux qui y ont été attrapés en ont répandues au-dehors pour attraper les autres. Cependant, madame, je vous ré-J serve une relation de Montpellier qui vous fera toucher les choses au doigt et à l’oeil ; je vous attends là, pour vous étonner. Pour ma santé, il n’est pas étonnant qu’elle ne s’y remette pas. Premièrement, les aliments n’y valent rien, mais rien ; je dis rien, et je ne badine point. Le vin y est trop violent et incommode toujours ; le pain y est passable, à la vérité ; mais il n’y a ni boeuf, ni vache, ni beurre ; on n’y mange que de mauvais mouton, et du poisson de mer en abondance, le tout toujours apprêté à l’huile puante. Il vous serait impossible de goûter de la soupe ou des ragoûts qu’on nous sert à ma pension, sans vomir. Je ne veux pas m’arrêter davantage là-dessus, car, si je vous disais les choses précisément comme elles sont, vous seriez en peine de moi bien plus que je ne le mérite. En second lieu, l’air ne me convient pas ; autre paradoxe, encore plus incroyable que les précédents : c’est pourtant la vé-i rite. On ne saurait disconvenir que l’air de Montpellier ne soit fort pur, et en hiver assez doux. Cependant le voisinage de la mer le rend à craindre pour tons ceux qui sont attaqués de la poitrine : aussi y voit-on beaucoup de phtisiques. Un certain vent, qu’on appelle ici le marin, amène de temps en temps des brouillards épais et froids, chargés de particules salines et acres, qui sont fort dangereuses : aussi, j’ai ici des rhumes, des maux de gorge et des esquinancies, plus souvent qu’à Chambéry. Ne parlons plus de cela quant à présent ; car si j’en disais davantage vous n’en croiriez pas un mot. Je puis pourtant protester que je n’ai dit que la vérité. Enfin, un troisième article, c’est la cherté : pour celui-là je ne m’y arrêterai pas, parce que je vous en ai parlé précédemment, et que je me prépare à parler de tout cela plus au long en traitant de Montpellier. Il suffit de vous dire qu’avec l’argent comptant que j’ai apporté, et les 200 livres que vous avez eu la bonté de me promettre, il s’en faudrait beaucoup qu’il m’en restât actuellement autant devant moi, pour prendre l’avance, comme vous dites, qu’il en faudrait laisser en arrière pour boucher les trous. Je n’ai encore pu donner un sou à la maîtresse de la pension, ni pour le louage de ma chambre ; jugez, madame, comment me voilà joli garçon ; et, pour achever de me peindre, si je suis contraint de mettre quelque chose à la presse, ces honnêtes gens-ci ont la charité de ne prendre que 12 sous par écu de six francs, tous les mois. À la vérité, j’aimerais mieux tout vendre que d’avoir recours à un tel moyen. Cependant, madame, je suis si heureux, que personne ne s’est encore avisé de me demander de l’argent, sauf celui qu’il faut donner tous les jours pour les eaux, bouillons de poulets, purgatifs, bains ; encore ai-je trouvé le secret d’en emprunter pour cela, sans gage et sans usure, et cela du premier cancre de la terre. Cela ne pourra pas durer, pourtant, d’autant plus que le deuxième mois est commencé depuis hier ; mais je suis tranquille depuis que j’ai reçu de vos nouvelles, et je suis assuré d’être secouru à temps. Pour les commodités, elles sont en abondance. Il n’y a point de bon marchand à Lyon qui ne tire une lettre de change sur Montpellier. Si vous en parlez à M. C. il lui sera de la dernière facilité de faire cela : en tout cas, voici l’adresse d’un, qui paie un de nos messieurs de Belley, et de la voie duquel on peut se servir, M. Parent, marchand drapier à Lyon, au Change. Quant à mes lettres, il vaut mieux les adresser chez M. Barcellon, ou plutôt Marcellon, comme l’adresse est à la première page ; on sera plus exact à me les rendre. Il est deux heures après minuit, la plume me tombe des mains. Cependant je n’ai pas écrit la moitié de ce que j’avais à écrire. La suite de la relation et le reste, etc., sera renvoyé pour lundi prochain. C’est que je ne puis faire mieux ; sans quoi, madame, je ne vous imiterais certainement pas à cet égard. En attendant, je m’en rapporte aux précédentes, et présente mes respectueuses salutations aux révérends pères jésuites, le révérend père Hemet, et le révérend père Coppier. Je vous prie bien humblement de leur présenter une tasse de chocolat, que vous boirez ensemble, s’il vous plaît à ma santé. Pour moi, je me contente du fumet, car il ne m’en reste pas un misérable morceau.

J’ai oublié de finir en parlant de Montpellier, et de vous dire que j’ai résolu d’en partir vers la fin de décembre, et d’aller prendre le lait d’ânesse en Provence, dans lui petit endroit fort joli, à deux lieues du Saint-Esprit[458]. C’est un air excellent ; il y aura bonne compagnie, avec laquelle j’ai déjà fait connaissance en chemin, et j’espère de n’y être pas tout-à-fait si chèrement qu’à Montpellier. Je demande votre avis là-dessus. Il faut encore ajouter que c’est faire d’une pierre deux coups, car je me rapproche de deux journées.

Je vois, madame, qu’on épargnerait bien des embarras et des frais si l’on faisait écrire par un marchand de Lyon à son correspondant d’ici de me compter de l’argent, quand j’en aurais besoin, jusqu’à la concurrence de la somme destinée ; car ces retards me mettent dans de fâcheux embarras, et ne vous sont d’aucun avantage.

Lettre XV – À M…

[459]

Montpellier, 4 novembre 1737.

Monsieur,

Lequel des deux doit demander pardon à l’autre, ou le pauvre voyageur qui n’a jamais passé de semaine, depuis son départ, sans écrire à un ami de coeur, ou cet ingrat ami, qui pousse la négligence jusqu’à passer deux grands mois et davantage sans donner au pauvre pèlerin le moindre signe de vie ? oui, monsieur, deux grands mois. Je sais bien que j’ai reçu de vous une lettre datée du 6 octobre, mais je sais bien aussi que je ne l’ai reçue que la veille de la Toussaint ; et, quelque effort que fasse ma raison pour être d’accord avec mes désirs, j’ai peine à croire que la date n’ait été mise après coup. Pour moi, monsieur, je vous ai écrit de Grenoble, je vous ai écrit le lendemain de mon arrivée à Montpellier, je vous ai écrit par la voie de M. Micoud, je vous ai écrit en droiture ; en un mot, j’ai poussé l’exactitude jusqu’à céder presque à tout l’empressement que j’avais de m’entre tenir avec vous. Quant à M. de Trianon, Dieu et lui savent si l’on peut avec vérité m’accuser de négligence à cet égard. Quelle différence, grand Dieu ! il semble que la Savoie est éloignée d’ici de sept ou huit cents lieues, et nous avons à Montpellier des compatriotes du doyen de Killerine (dites cela à mon oncle) qui ont reçu deux fois des réponses de chez eux, tandis que je n’ai pu en recevoir de Chambéry. Il y a trois semaines que j’en reçus une d’attente, après laquelle rien n’a paru. Quelque dure que soit ma situation actuelle, je la supporterais volontiers si du moins on daignait me donner la moindre marque de souvenir ; mais rien : je suis si oublié, qu’à peine crois-je moi-même d’être encore en vie. Puisque les relations sont devenues impossibles depuis Chambéry et Lyon ici, je ne demande plus qu’on me tienne les promesses sur lesquelles je m’étais arrangé. Quelques mots de consolation me suffiront, et serviront à répandre de la douceur sur un état qui a ses désagréments.

J’ai eu le malheur, dans ces circonstances gênantes, de perdre mon hôtesse, madame Mazet, de manière qu’il a fallu solder mon compte avec ses héritiers. Un honnête homme irlandais, avec qui j’avais fait connaissance, a eu la générosité de me prêter soixante livres sur ma parole, qui ont servi à payer le mois passé et le courant de ma pension ; mais je me vois extrêmement reculé par plusieurs autres menues dettes, et j’ai été contraint d’abandonner, depuis quinze jours, les remèdes que j’avais commencés, faute de moyens pour continuer. Voici maintenant quels sont mes projets. Si dans quinze jours, qui font le reste du second mois, je ne reçois aucune nouvelle, j’ai résolu.de hasarder un coup ; je ferai quelque argent de mes petits meubles, c’est-à-dire de ceux qui me sont le moins chers, car j’en ai dont je ne me déferai jamais ; et, comme cet argent ne suffirait point pour payer mes dettes et me tirer de Montpellier, j’oserai l’exposer au jeu, non par goût, car j’ai mieux aimé me condamner à la solitude que de m’introduire par cette voie, quoiqu’il n’y en ait point d’autre à Montpellier, et qu’il n’ait tenu qu’à moi de me faire des connaissances assez brillantes par ce moyen. Si je perds, ma situation ne sera presque pas pire qu’auparavant ; mais, si je gagne, je me tirerai du plus fâcheux de tous les pas. C’est un grand hasard, à la vérité, mais j’ose croire qu’il est nécessaire de le tenter dans le cas où je me trouve. Je ne prendrai ce parti qu’à l’extrémité, et quand je ne verrai plus jour ailleurs. Si je reçois de bonnes nouvelles d’ici à ce temps-là, je n’aurai certainement pas l’imprudence de tenter la mer orageuse et de m’exposer à un naufrage : je prendrai un autre parti. J’acquitterai mes dettes ici, et je me rendrai en diligence à un petit endroit proche du Saint-Esprit[460], où, à moindres frais et dans un meilleur air, je pourrai commencer mes petits remèdes avec plus de tranquillité, d’agrément et de succès, comme j’espère, que je n’ai fait à Montpellier, dont le séjour m’est d’une mortelle antipathie. Je trouverai là bonne compagnie d’honnêtes gens qui ne chercheront point à écorcher le pauvre étranger, et qui contribueront à lui procurer un peu de gaieté, dont il a, je vous assure, très grand besoin.

Je vous fais toutes ces confidences, mon cher monsieur, comme à un bon ami qui veut bien s’intéresser à moi et prendre part à mes petits soucis. Je vous prierai aussi d’en vouloir bien faire part à qui de droit, afin que si mes lettres ont le malheur de se perdre de quelque côté, l’on puisse de l’autre en récapituler le contenu. J’écris aujourd’hui à M. Trianon ; et comme la poste de Paris, qui est la vôtre, ne part d’ici qu’une fois la semaine, à savoir le lundi, il se trouve que depuis mon arrivée à Montpellier, je n’ai pas manqué d’écrire un seul ordinaire, tant il y a de négligence dans mon fait, comme vous dites fort bien et fort à votre aise.

Il vous reviendrait une description de la charmante ville de Montpellier, ce paradis terrestre, ce centre des délices de la France ; mais, en vérité, il y a si peu de bien et tant de mal à en dire, que je me ferais scrupule d’en charger encore le portrait de quelque saillie de mauvaise humeur ; j’attends qu’un esprit plus reposé me permette de n’en dire que le moins de mal que la vérité me pourra permettre. Voici en gros ce que vous en pouvez penser en attendant.

Montpellier est une grande ville fort peuplée, coupée par un immense labyrinthe de rues sales, tortueuses, et larges de six pieds. Ces rues sont bordées alternativement de superbes hôtels et de misérables chaumières, pleines de boue et de fumier. Les habitants y sont moitié très riches, et l’autre moitié misérables à l’excès ; mais ils sont tous également gueux par leur manière de vivre, la plus vile et la plus crasseuse qu’on puisse imaginer. Les femmes sont divisées en deux classes ; les dames, qui passent la matinée à s’enluminer, l’après-midi au pharaon, et la nuit à la débauche, à la différence des bourgeoises, qui n’ont d’occupation que la dernière. Du reste, ni les unes ni les autres n’entendent le français ; et elles ont tant de goût et d’esprit qu’elles ne doutent point que la comédie et l’opéra ne soient des assemblées de sorciers. Aussi on n’a jamais vu de femmes au spectacle de Montpellier, excepté peut-être quelques misérables étrangères qui auront eu l’imprudence de braver la délicatesse et la modestie des dames de Montpellier. Vous savez sans doute quels égards on a en Italie pour-les huguenots, et pour les Juifs en Espagne ; c’est comme on traite les étrangers ici : on les regarde précisément comme une espèce d’animaux faits exprès pour être pillés, volés et assommés au bout, s’ils avaient l’impertinence de le trouver mauvais. Voilà ce que j’ai pu rassembler de meilleur du caractère des habitants de Montpellier. Quant au pays en général, il produit de bon vin, un peu de blé, de l’huile abominable, point de viande, point de beurre, point de laitage, point de fruit et point de bois. Adieu, mon cher ami.

Lettre XVI – À Madame la baronne de Warens

Montpellier, 14 décembre 1737.

Madame,

Je viens de recevoir votre troisième lettre ; vous ne la datez point, et vous n’accusez point la réception des miennes : cela fait que je ne sais à quoi m’en tenir. Vous me mandez que vous avez fait compter, entre les mains de M. Bouvier, les deux cents livres en question ; je vous en réitère mes humbles actions de grâces. Cependant, pour m’avoir écrit cela trop tôt, vous m’avez fait faire une fausse démarche, car j’ai tiré une lettre de change sur M. Bouvier qu’il a refusée, et qu’on m’a renvoyée ; je l’ai fait partir derechef : il y a apparence qu’elle sera payée présentement. Quant aux autres deux cents livres, je n’aurai besoin que de la moitié, parce que je ne veux pas faire ici un plus long séjour que jusqu’à la fin de février ; ainsi, vous aurez cent livres de moins à compter ; mais je vous supplie de faire en sorte que cet argent soit sûrement entre les mains de M. Bouvier, pour ce temps-là. Je n’ai pu faire les remèdes qui m’étaient prescrits, faute d’argent. Vous m’avez écrit que vous m’enverriez de l’argent pour pouvoir m’arranger avant la tenue des états et voilà la clôture des états qui se fait demain, après avoir siégé deux mois entiers. Dès que j’aurai reçu réponse de Lyon, je partirai pour le Saint-Esprit, et je ferai l’essai des remèdes qui m’ont été ordonnés : remèdes bien inutiles à ce que je prévois. Il faut périr malgré tout, et ma santé est en pire état que jamais.

Je ne puis aujourd’hui vous donner une suite de ma relation ; cela demande plus de tranquillité que je ne m’en sens aujourd’hui. Je vous dirai, en passant, que j’ai tâché de ne pas perdre entièrement mon temps à Montpellier ; j’ai fait quelque progrès dans les mathématiques ; pour le divertissement, je n’en ai eu d’autre que d’entendre des musiques charmantes. J’ai été trois fois à l’opéra, qui n’est pas beau ici, mais où il y a d’excellentes voix. Je suis endetté ici de cent huit livres ; le reste servira, avec un peu d’économie, à passer les deux mois prochains. J’espère les couler plus agréablement qu’à Montpellier : voilà tout. Vous pouvez cependant, madame, m’écrire toujours ici à l’adresse ordinaire ; au cas que je sois parti, les lettres me seront renvoyées. J’offre mes très humbles respects aux révérends pères jésuites. Quand j’aurai reçu de l’argent, et que je n’aurai pas l’esprit si chagrin, j’aurai l’honneur de leur écrire. Je suis, madame, avec un très profond respect, etc.

P. S. Vous devez avoir reçu ma réponse par rapport à M. de Lautrec[461] O ma chère maman ! j’aime mieux être auprès de D., et être employé aux plus rudes travaux de la terre, que de posséder la plus grande fortune dans tout autre cas ; il est inutile de penser que je puisse vivre autrement : il y a longtemps que je vous l’ai dit, et je le sens encore plus ardemment que jamais. Pourvu que j’aie cet avantage, dans quelque état que je sois, tout m’est indifférent. Quand on pense comme moi, je vois qu’il n’est pas difficile d’éluder les raisons importantes que vous ne voulez pas me dire. Au nom de Dieu, rangez les choses de sorte que je ne meure pas de désespoir. J’approuve tout ; je me soumets à tout, excepté ce seul article, auquel je me sens hors d’état de consentir, dussé-je être la proie du plus misérable sort. Ah ! ma chère maman, n’êtes-vous donc plus ma chère maman ? ai-je vécu quelques mois de trop ?

Vous savez qu’il y a un cas où j’accepterais la chose dans toute la joie de mon coeur, mais ce cas est unique. Vous m’entendez.

1738

Lettre XVII – À M. de Conzié

Table de la correspondance

Lettre XVII – À M. de Conzié

14 mars 1738[462].

Monsieur,

Nous reçûmes hier au soir, fort tard, une lettre de votre part, adressée à madame de Warens, mais que nous avons bien supposé être pour moi. J’envoie cette réponse aujourd’hui de bon matin, et cette exactitude doit suppléer à la brièveté de ma lettre et à la médiocrité des vers qui y sont joints. D’ailleurs, maman n’a pas voulu que je les fisse meilleurs, disant qu’il n’est pas bon que les malades aient tant d’esprit. Nous avons été très alarmés d’apprendre votre maladie ; et quelque effort que vous fassiez pour nous rassurer, nous conservons un fond d’inquiétude sur votre rétablissement, qui ne pourra être bien dissipé que par votre présence.

J’ai l’honneur d’être, avec un respect et un attachement infini, etc.

À FANIE.

Malgré l’art d’Esculape et ses tristes secours,

La fièvre impitoyable allait trancher mes jours ;

Il n’était dû qu’à vous, adorable Fanie,

De me rappeler à la vie.

Dieux ! je ne puis encore y penser sans effroi :

Les horreurs du Tartare ont paru devant moi ;

La mort à mes regards a voilé la nature ;

J’ai du Cocyte affreux entendu le murmure.

Hélas ! j’étais perdu : le nocher redouté

M’avait déjà conduit sur les bords du Léthé ;

Là, m’offrant une coupe, et, d’un regard sévère.

Me pressant aussitôt d’avaler l’onde amère :

Viens, dit-il, éprouver ces secourables eaux,

Viens déposer ici les erreurs et les maux

Qui des faibles mortels remplissent la carrière :

Le secours de ce fleuve à tous est salutaire ;

Sans regretter le jour par des cris superflus,

Leur coeur, en l’oubliant, ne le désire plus.

Ah ! pourquoi cet oubli leur est-il nécessaire ?

S’ils connaissaient la vie, ils craindraient sa misère.

Voilà, lui dis-je alors, un fort docte sermon ;

Mais osez-vous penser, mon bon seigneur Caron,

Qu’après avoir aimé la divine Fanie,

Jamais de cet amour la mémoire s’oublie ?

Ne vous en flattez point ; non, malgré vos efforts,

Mon coeur l’adorera jusque parmi les morts :

C’est pourquoi supprimez, s’il vous plaît, votre eau noire ;

Toute l’encre du monde, et tout l’affreux grimoire,

Ne m’en ôteraient pas le charmant souvenir.

Sur un si beau sujet j’avais beaucoup à dire :

Et n’étais pas prêt à finir,

Quand tout-à-coup vers nous je vis venir

Le dieu de l’infernal empire.

Calme-toi, me dit-il, je connais ton martyre.

La constance a son prix, même parmi les morts :

Ce que je fis jadis pour quelques vains accords,

Je l’accorde en ce jour à ta tendresse extrême.

Va parmi les mortels, pour la seconde fois,

Témoigner que, sur-Pluton même,

Un si tendre amour a des droits.

C’est ainsi, charmante Fanie,

Que mon ardeur pour vous m’empêcha de périr ;

Mais, quand le dieu des morts veut me rendre à la vie,

N’allez pas me faire mourir.

1739

Lettre XVIII – À Madame la baronne de Warens

Lettre XIX – À Madame la baronne de Warens

Table de la correspondance

Lettre XVIII – À Madame la baronne de Warens

3 mars 1739.

Ma très chère et très bonne maman, Je vous envoie ci-joint le brouillard du mémoire que vous trouverez après celui de la lettre à M. Arnauld. Si j’étais capable de faire un chef-d’oeuvre, ce mémoire à mon goût serait le mien, non qu’il soit travaillé avec beaucoup d’art, mais parce qu’il est écrit avec les sentiments qui conviennent à un homme que vous honorez du nom de fils. Assurément une ridicule fierté ne me conviendrait guère dans l’état où je suis : mais aussi j’ai toujours cru qu’on pouvait sans arrogance, et cependant sans s’avilir, conserver dans la mauvaise fortune et dans les supplications une certaine dignité plus propre à obtenir des grâces d’un honnête homme que les plus basses lâchetés. Au reste, je souhaite plus que je n’espère de ce mémoire, à moins que votre zèle et votre habileté ordinaires ne lui donnent un puissant véhicule ; car je sais, par une vieille expérience, que tous les hommes n’entendent et ne parlent pas le même langage. Je plains les âmes à qui le mien est inconnu ; il y a une maman au monde qui, à leur place, l’entendrait très bien ; mais, me direz-vous, pourquoi ne pas parler le leur ? C’est ce que je me suis assez représenté. Après tout, pour quatre misérables jours de vie, vaut-il la peine de se faire faquin ?

Il n’y a pas tant de mal cependant, et j’espère que vous trouverez, par la lecture du mémoire, que je n’ai pas fait le rodomont hors de propos, et que je me suis raisonnablement humanisé. Je sais bien, Dieu merci, à quoi que, sans cela, Petit aurait couru grand risque de mourir de faim en pareille occasion. Preuve que je ne suis pas propre à ramper indéfiniment dans les malheurs de la vie, c’est que je n’ai jamais fait le rogue ni le fendant dans la prospérité : mais qu’est-ce que je vous lanterne là, sans me souvenir, chère maman, que je parle à qui me connaît mieux que moi-même ? Baste ! un peu d’effusion de coeur dans l’occasion ne nuit jamais à l’amitié.

Le mémoire est tout dressé sur le plan que nous avons plus d’une fois digéré ensemble. Je vois le tout assez lié, et propre à se soutenir. Il y a ce maudit voyage de Besançon[463] dont, pour mon honneur, j’ai jugé à propos de déguiser un peu le motif : voyage éternel et malencontreux, s’il en fut au monde, et qui s’est déjà présenté à moi bien des fois et sous des faces bien différentes. Ce sont des images où ma vanité ne triomphe pas. Quoi qu’il en soit, j’ai mis à cela un emplâtre, Dieu sait comment ! en tout cas, si l’on vient me faire subir l’interrogatoire aux Charmettes, j’espère bien ne pas rester court. Comme vous n’êtes pas au fait comme moi, il sera bon, en présentant le mémoire, de glisser légèrement sur le détail des circonstances, crainte de quiproquo, à moins que je n’aie l’honneur de vous voir avant ce temps-là.

À propos de cela, depuis que vous voilà établie en ville, ne vous prend-il point fantaisie, ma chère maman, d’entreprendre un jour quelque petit voyage à la campagne ? Si mon bon génie vous l’inspire, vous m’obligerez de me faire avertir quelque trois ou quatre mois à l’avance, afin que je me prépare à vous recevoir, et à vous faire dûment les honneurs de chez moi.

Je prends la liberté de faire ici mes honneurs, à M. Le Cureu, et mes amitiés à mon frère. Ayez la bonté de dire au premier, que comme Proserpine (ah ! la belle chose que de placer là Proserpine !)

Peste ! où prend mon esprit toutes ces gentillesses ?

comme Proserpine donc passait autrefois six mois sur terre et six mois aux enfers, il faut de même qu’il se résolve de partager son temps entre vous et moi : mais aussi les enfers, où les mettrons-nous ? Placez-les en ville, si vous le jugez à propos, car pour ici, ne vous déplaise, nen voli pas gés. J’ai l’honneur d’être, du plus profond de mon coeur, ma très chère et très bonne maman, etc.

P. S. Je m’aperçois que ma lettre vous pourra servir d’apologie, quand il vous arrivera d’en écrire quelqu’une un peu longue : mais aussi il faudra que ce soit à quelque maman bien chère et bien aimée ; sans quoi, la mienne ne prouve rien.

Lettre XIX – À Madame la baronne de Warens

[464]

Charmettes, 18 mars 1739.

Ma très chère maman.

J’ai reçu comme je le devais le billet que vous m’écrivîtes dimanche dernier, et j’ai convenu sincèrement avec moi-même que, puisque vous trouviez que j’avais tort, il fallait que je l’eusse effectivement ; ainsi, sans chercher à chicaner, j’ai fait mes excuses de bon coeur à mon frère[465] et je vous fais de même ici les miennes très humbles. Je vous assure aussi que j’ai résolu de tourner toujours du bon côté les corrections que vous jugerez à propos de me faire, sur quelque ton qu’il vous plaise de les tourner.

Vous m’avez fait dire qu’à l’occasion de vos pâques vous voulez bien me pardonner. Je n’ai garde de prendre la chose au pied de la lettre, et je suis sûr que quand un coeur comme le vôtre a autant aimé quelqu’un que je me souviens de l’avoir été de vous, il lui est impossible d’en venir jamais à un tel point d’aigreur qu’il faille des motifs de religion pour le réconcilier. Je reçois cela comme une petite mortification que vous m’imposez en me pardonnant, et dont vous savez bien qu’une parfaite connaissance de vos vrais sentiments adoucira l’amertume.

Je vous remercie, ma très chère maman, de l’avis que vous m’avez fait donner d’écrire à mon père. Rendez-moi cependant la justice de croire que ce n’est ni par négligence ni par oubli que j’avais retardé jusqu’à présent. Je pensais qu’il aurait convenu d’attendre la réponse de M. l’abbé Arnauld, afin que si le sujet du mémoire n’avait eu nulle apparence de réussir, comme il est à craindre, je lui eusse passé sous silence ce projet évanoui. Cependant vous m’avez fait faire réflexion que mon délai était appuyé sur une raison trop frivole, et, pour réparer la chose le plus tôt qu’il est possible, je vous envoie ma lettre, que je vous prie de prendre la peine de lire, de fermer, et de faire partir si vous le jugez à propos.

Il n’est pas nécessaire, je crois, de vous assurer que je languis depuis longtemps dans l’impatience de vous revoir. Songez, ma très chère maman, qu’il y a un mois, et peut-être au-delà, que je suis privé de ce bonheur. Je suis, du plus profond de mon coeur, et avec les sentiments du fils le plus tendre, etc.

1740

Lettre XX – À M. d’Eybens

Lettre XXI – À Madame la baronne de Warens

Table de la correspondance

Lettre XXI – À Madame la baronne de Warens

[467]

[468]

Lyon, 1er mai 1740.

Madame ma très chère maman,

Me voici enfin arrivé chez M. de Mably ; je ne vous dirai point encore précisément quelle y sera ma situation, mais ce qu’il m’en paraît déjà n’a rien de rebutant. M. de Mably est un très honnête homme à qui un grand usage du monde, de la cour et des plaisirs ont appris à philosopher de bonne heure, et qui n’a pas été fâché de me trouver des sentiments assez concordants aux siens. Jusqu’ici je n’ai qu’à me louer des égards qu’il m’a témoignés. 11 entend que j’en agisse chez lui sans façon, et que je ne sois gêné en rien. Vous devez juger qu’étant ainsi livré à ma discrétion, je m’en accorderai en effet d’autant moins de libertés ; les bonnes manières peuvent tout sur moi ; et si M. de Mably ne se dément point, il peut être assuré que mon coeur lui sera sincèrement attaché : mais vous m’avez appris à ne pas courir à l’extrême sur de premières apparences, et à ne jamais compter plus qu’il ne faut sur ce qui dépend de la fantaisie des hommes.

Savoir, à présent, comment on pense sur mon compte, c’est ce qui n’est pas entièrement à mon pouvoir. Ma timidité ordinaire m’a fait jouer le premier jour un assez sot personnage ; et si M. de Mably avait été Savoyard, il aurait porté là-dessus son redoutable jugement, sans espérance d’appel. Je ne sais si au travers de cet air embarrassé il a démêlé en moi quelque chose de bon ; ce qu’il y a de sûr, c’est que ses manières polies et engageantes m’ont entièrement rassuré, et qu’il ne tient plus qu’à moi de me montrer à lui tel que je suis, il écrit au R. P. de la Coste, qui ne manquera point de vous communiquer sa lettre : vous pourrez juger là-dessus de ce qu’il pense sur mon compte.

J’ose vous prier, ma très chère maman, de vouloir bien faire agréer mes très humbles respects aux RR. PP. jésuites. Quant à mon petit élève, on ne saurait lui refuser d’être très aimable, mais je ne saurais encore vous dire s’il aura le coeur également bon, parce que souvent ce qui paraît à cet âge des signes de méchanceté, n’en sont en effet que de vivacité et d’étourderie. J’ai rempli ma lettre de minuties ; mais daignez, ma très chère maman, m’éclaircir au plus tôt de ce qui m’est uniquement important, je veux dire de votre santé et de la prospérité de vos affaires. Que font les Charmettes, les Kiki, et tout ce qui m’intéresse tant ? Mon adresse est chez M. de Mably, prévôt-général du lyonnais, rue Saint-Dominique.

J’ai l’honneur d’être avec une vive reconnaissance et un profond respect, madame, votre très humble et très obéissant serviteur et fils.

1741

Lettre XXII – À Madame de Sourgel

Table de la correspondance

Lettre XXII – À Madame de Sourgel

…1741[469]

Je suis fâché, madame, d’être obligé de relever les irrégularités de la lettre que vous avez écrite à M. Favre[470], à l’égard de madame la baronne de Warens. Quoique j’eusse prévu à peu près les suites de sa facilité à votre égard, je n’avais point à la vérité soupçonné que les choses en vinssent au point où vous les avez amenées, par une conduite qui ne prévient pas en faveur de votre caractère. Vous avez très raison, madame, de dire qu’il a été mal à madame de Warens d’en agir comme elle a fait avec vous et M. votre époux. Si son procédé fait honneur à son coeur, il est sûr qu’il n’est pas également digne de ses lumières, puisque avec beaucoup moins de pénétration et d’usage du monde je ne laissai pas de percer mieux qu’elle dans l’avenir, et de lui prédire assez juste une partie du retour dont vous payez son amitié et ses bons offices. Vous le sentîtes parfaitement, madame ; et, si je m’en souviens bien, la crainte que mes conseils ne fussent écoutés vous engagea, aussi bien que mademoiselle votre fille, à faire à mon égard certaines démarches un peu rampantes, qui, dans un coeur comme le mien, n’étaient guère propres à jeter de meilleurs préjugés que ceux que j’avais conçus ; à l’occasion de quoi vous rappelez fort noblement le présent que vous voulûtes me faire de ce précieux justaucorps, qui tient, aussi bien que moi, une place si honorable dans votre lettre. Mais j’aurai l’honneur de vous dire, madame, avec tout le respect que je vous dois, que je n’ai jamais songé à recevoir votre présent, dans quelque état d’abaissement qu’il ait plu à la fortune de me placer. J’y regarde de plus près que cela dans le choix de mes bienfaiteurs. J’aurais, en vérité, belle matière à railler, en faisant la description de ce superbe habit retourné, rempli de graisse, en tel état, en un mot, que toute ma modestie aurait eu bien de la peine d’obtenir de moi d’en porter un semblable. Je suis en pouvoir de prouver ce que j’avance, de manifester ce trophée de votre générosité ; il est encore en existence dans le même garde-meuble qui renferme tous ces précieux effets dont vous faites un si pompeux étalage. Heureusement madame la baronne eut la judicieuse précaution, sans présumer cependant que ce soin pût devenir utile, de faire ainsi enfermer le tout sans y toucher, avec toutes les attentions nécessaires en pareil cas. Je crois, madame, que l’inventaire de tous ces débris, comparés avec votre magnifique catalogue, ne laissera pas que de donner lieu à un fort joli contraste, surtout la belle cave à tabac. Pour les flambeaux, vous les aviez destinés à M. Perrin, vicaire de police, dont votre situation en ce pays-ci vous avait rendu la protection indispensablement nécessaire. Mais, les ayant refusés, ils sont ici tout prêts aussi à faire un des ornements de votre triomphe.

Je ne saurais, madame, continuer sur le ton plaisant. Je suis véritablement indigné, et je crois qu’il serait impossible à tout honnête homme, à ma place, d’éviter de l’être autant. Rentrez, madame, en vous-même : rappelez-vous les circonstances déplorables où vous vous êtes trouvés ici, vous, M. votre époux, et toute votre famille : sans argent, sans amis, sans connaissances, sans ressources, qu’eussiez-vous fait sans l’assistance de madame de Warens ? Ma foi, madame, je vous le dis franchement, vous auriez jeté un fort vilain coton. Il y avait longtemps que vous en étiez plus loin qu’à votre dernière pièce ; le nom que vous aviez jugé à propos de prendre, et le coup d’oeil sous lequel vous vous montriez, n’avaient garde d’exciter les sentiments en votre faveur, et vous n’aviez pas, que je sache, de grands témoignages avantageux qui parlassent de votre rang et de votre mérite. Cependant ma bonne marraine, pleine de compassion pour vos maux et pour votre misère actuelle (pardonnez-moi ce mot, madame), n’hésita point à vous secourir ; et la manière prompte et hasardée dont elle le fit prouvait assez, je crois, que son coeur était bien éloigné des sentiments pleins de bassesse et d’indignités que vous ne rougissez point de lui attribuer. Il y paraît aujourd’hui, et même ce soin mystérieux de vous cacher en est encore une preuve, qui véritablement ne dépose guère avantageusement pour vous.

Mais, madame, que sert de tergiverser ? Le fait même est votre juge. Il est clair comme le soleil que vous cherchez à noircir bassement une dame qui s’est sacrifiée sans ménagement pour vous tirer d’embarras. L’intérêt de quelques pistoles vous porte à payer d’une noire ingratitude un des bienfaits les plus importants que vous pussiez recevoir ; et quand toutes vos calomnies seraient aussi vraies qu’elles sont fausses, il n’y a point cependant de coeur bien fait qui ne rejetât avec horreur les détours d’une conduite aussi messéante que la vôtre.

Mais, grâces à Dieu, il n’est pas à craindre que vos discours fassent de mauvaises impressions sur ceux qui ont l’honneur de connaître madame la baronne, ma marraine ; son caractère et ses sentiments se sont jusqu’ici soutenus avec assez de dignité pour n’avoir pas beaucoup à redouter des traits de la calomnie ; et sans doute, si jamais rien a été opposé à son goût, c’est l’avarice et le vil intérêt. Ces vices sont bons pour ceux qui n’osent se montrer au grand jour ; mais pour elle, ses démarches se font à la face du ciel ; et, comme elle n’a rien à cacher dans sa conduite, elle ne craint rien des discours de ses ennemis. Au reste, madame, vous avez inséré dans votre lettre certains termes grossiers au sujet d’un collier de grenats, très indignes d’une personne qui se dit de condition, à l’égard d’une autre qui l’est de même, et à qui elle a. obligation. On peut les pardonner au chagrin que vous avez de lâcher quelques pistoles, et d’être privée de votre cher argent ; et c’est le parti que prendra madame de Warens, en redressant cependant la fausseté de votre exposé.

Quant à moi, madame, quoique vous affectiez de parler de moi sur un ton équivoque, j’aurai, s’il vous plaît, l’honneur de vous dire que, quoique je n’aie pas celui d’être connu de vous, je ne laisse pas de l’être de grand nombre de personnes de mérite et de distinction, qui toutes savent que j’ai l’honneur d’être le filleul de madame la baronne de Warens, qui a eu la bonté de m’élever et de m’inspirer des sentiments de droiture et de probité dignes d’elle. Je tâcherai de les conserver pour lui en rendre bon compte, tant qu’il me restera un souffle de vie : et je suis fort trompé si tous les exemples de dureté et d’ingratitude qui me tomberont sous les yeux ne sont pour moi autant de bonnes leçons qui m’apprendront à les éviter avec horreur.

J’ai l’honneur d’être avec respect, etc.

Observations

Craignant que les imputations calomnieuses de M. et madame de Sourgel ne fissent sur l’esprit de M. Favre une impression défavorable, madame de Warens crut qu’elle ferait bien de lui écrire. Sa lettre ayant été conservée, nous allons en rapporter quelques fragments.

« Vous trouverez bon, monsieur, que, n’attendant plus ni réponse, ni satisfaction de M. et madame de Sourgel, je prenne le parti de vous écrire à vous-même. Je ne doute pas que vous ne prissiez mes intérêts avec chaleur, si vous étiez instruit de ce qui s’est passé entre eux et moi, et des circonstances dont toute cette affaire a été accompagnée J’en étais ici quand je viens de recevoir une copie de l’impertinente lettre que vous a écrite madame de Sourgel. Il semble qu’elle a affecté d’y entasser toutes les marques d’un méchant caractère. Je n’ai garde, monsieur, de tourner contre elle ses propres armes : je suis peu accoutumée à un semblable style, et je me contenterai de répondre à ses malignes insinuations, par un exposé du fait.

« J’ai vu ici un monsieur et une dame, avec leur famille, qui se donnaient pour imprimeur, sous le nom de Thibol, et qui, sur la fin, ont jugé à propos de prendre celui de Sourgel et le rang de gens de qualité : je n’ai jamais su précisément ce qui en était. Ce qu’il y a de très certain, c’est que je n’en ai eu de preuve ni d’indice que leur parole. Ils ont paru dans un fort triste équipage, chargés de dettes, sans le sou ; et comme j’ai fait une espèce de liaison avec la femme, qui venait quelquefois chez moi, et à qui j’avais été assez heureuse pour rendre quelques services, ils se sont présentés à moi pour implorer mon secours, me priant de leur faire quelques avances qui pussent les mettre en état d’acquitter leurs dettes, et de se rendre à Paris. N’ayant pas l’argent comptant dont ils avaient besoin, je l’ai emprunté avec la peine qu’ils savent et à gros intérêts, quoique j’eusse pris un terme très court, parce qu’ils promettaient de me payer d’abord à leur arrivée à Paris… Je me suis donc intéressée pour eux, non seulement sans les connaître, ni eux, ni personne qui les connût ; mais même sans être assurée de leur véritable nom. Je suis la seule personne qui ait daigné les regarder, et j’ose assurer qu’ils auraient très vainement fait d’autres tentatives. J’ai sollicité pour eux ; j’ai apaisé leurs créanciers ; j’ai mis le mari en état de se garantir d’être arrêté, et de se rendre à Lyon avec son fils ; j’ai donné à la femme et à la fille asile dans ma maison ; je leur ai permis d’y retirer leurs effets ; j’ai assigné mes quartiers en trésorerie pour le paiement de leurs créanciers ; enfin j’ai prêté à la femme et à la fille tout l’argent nécessaire pour faire leur route honorablement, elles et leur famille. Depuis ce temps je n’ai cessé d’être accablée de leurs créanciers qu’après l’entier paiement, car je respecte trop mes engagements pour manquer à ma parole.

« Quant aux effets qu’ils ont laissés chez moi, je vous ferai quartier du catalogue. Les expressions magnifiques de madame de Sourgel ne leur donneront pas plus de valeur qu’ils n’en avaient quand elle délibéra si elle ne les abandonnerait pas avec son logement, de quoi je la détournai, espérant qu’elle en pourrait toujours tirer quelque chose… Je crois, monsieur, que si je mettais en ligne de compte les menus frais que j’ai faits pour cette famille, les intérêts de mon argent, les embarras, les difficultés, et par-dessus tout cela les mauvais pas où je me trouve engagée, il y a fort apparence que le prix des meubles serait assez bien payé : mais ces détails de minutie sont, je vous assure, au-dessous de moi, et puis il est juste qu’il m’en coûte quelque chose pour le plaisir que j’ai eu d’obliger.

« À l’égard des présents, il serait à souhaiter pour madame de Sourgel qu’elle m’en eût offert de beaux : car n’étant pas accoutumée d’en recevoir de gens que je ne connais point, et principalement de ceux qui ont besoin des miens et de moi-même, elle aurait aujourd’hui le plaisir de les retrouver avec tous ses meubles. Il est vrai qu’elle eut la politesse de me présenter une petite cave à tabac, de noyer, doublée de plomb, laquelle me paraissait de très petite considération et fort chétive ; je crus pouvoir et devoir même l’agréer sans conséquence ; d’autant plus que ne faisant nul usage du tabac, on ne pouvait guère m’accuser d’avarice, dans l’acceptation d’un tel présent. Elle est avec les meubles. Mais ce qu’elle a oublié, cette dame, c’est une petite croix de bois incrustée de nacre, que j’ai mise au lieu le plus apparent de ma chambre, pour vérifier la prophétie de mademoiselle de Sourgel qui me dit, en me la présentant, que toutes les fois que j’y jetterais les yeux, je ne manquerais pas de dire ; voilà ma croix. Au reste je doute bien fort d’être en arrière de présent avec madame de Sourgel, quoiqu’elle méprise si fort les miens. Mais ce n’est point à moi de rappeler ces choses-là ; ma coutume étant de les oublier dès qu’elles sont faites. Je ne demande pas non plus qu’elle paie sa pension avec sa belle-fille, je consens qu’elle jette tout sur le compte de l’amitié, quoique la compassion y eût bonne part.

« Pour le collier de grenats, il est juste de le reprendre, s’il n’accommode pas madame de Sourgel : elle aurait pu se servir d’expressions phis décentes à cet égard ; elle sait à merveille que je n’ai point cherché à lui en imposer : je lui ai vendu ce collier pour ce qu’il était et sur le même pied qu’il m’a été vendu par une dame de mérite, laquelle je me garderai bien de régaler d’un compliment semblable à celui de madame de Sourgel.

« Madame de Sourgel m’accuse d’en agir mal avec elle. Est-ce en mal agir que d’attendre près de deux ans un argent prêté dans une telle occasion ? Ne m’avait-elle pas promis restitution dès l’instant de son arrivée ? Ne l’ai-je pas priée en grâce, plusieurs fois, de vouloir me payer, du moins par faveur, en considération des embarras où mes avances m’ont jetée ? Ne lui ai-je pas écrit nombre de lettres pleines de cordialité et de politesses, qui, lui peignant l’état des choses au naturel, auraient dû lui faire tirer l’argent des pierres, plutôt que de rester en arrière à cet égard ? Quel si grand mal lui ai-je donc fait ? Personne ne le sait mieux que vous, monsieur ; assurément s’il doit retomber de la honte sur une de nous deux, ce n’est pas à moi de la supporter.

« Voilà, monsieur, ce que j’avais à répondre aux invectives de cette dame. J’ai pour témoins de ce que j’avance toutes les personnes qui me connaissent, toutes celles qui ont connu ici M. et madame de Sourgel, et même tout Chambéry. Je ne me hâte pas de rassembler ces témoignages et de m’exposer par là à la moquerie des plaisants qui m’ont raillée de ma sotte crédulité, et des censeurs qui ont blâmé ma conduite peu prudente. Madame de Sourgel peut prendre désormais les choses comme il lui plaira, sans craindre que je me mette en frais de répondre davantage à ses injures. Je crois qu’il ne sera pas douteux parmi les honnêtes gens, sur qui d’elle ou de moi tombera le déshonneur de toute cette affaire. »

Cette lettre vient à l’appui des détails que donne Rousseau sur la facilité de madame de Warens à prêter de l’argent comme à rendre service. Elle explique les causes du dérangement de sa fortune et du désordre de ses affaires. Toujours dupe, elle ne profitait pas des leçons quelle recevait, et recommençait le lendemain ce qu’elle avait fait la veille. Nous avons pensé que le lecteur ne verrait pas sans intérêt une lettre de madame de Warens, dans laquelle il trouverait des preuves du caractère sous lequel Rousseau l’a représentée dans ses Confessions.

1743

Lettre XXIII – À M…

Lettre XXIV – À M. Dupont

Lettre XXV – À M. le comte des Charmettes

Lettre XXVI – À M…

Lettre XXVII – À Madame la baronne de Warens

Lettre XXVIII – À Madame de Montaigu

Table de la correspondance

Lettre XXIII – À M…

Écrite à l’occasion de la critique que l’abbé Desfontaines avait faite de sa

Dissertation sur la musique moderne[471].

Février 1743.

Je me disposais, monsieur, à vous envoyer un extrait de mon ouvrage ; mais j’en ai trouvé un dans les Observations sur les écrits modernes, qui me dispensera de ce soin, et auquel vos lecteurs pourront recourir. M. L. D. (l’abbé Desfontaines) dit que cet extrait est d’un de ses amis très versé dans la musique. Il est en effet écrit en homme du métier : je suis fâché seulement que l’auteur n’ait pas partout saisi ma pensée, ni même entendu mon ouvrage, d’autant plus que j’avais tâché d’y mettre toute la clarté dont mon sujet était susceptible. L’observateur dit, par exemple, que dans mon système les notes changent de nom selon les occasions : il me le fait dire à moi-même : cependant rien n’est moins vrai, puisque les mêmes notes y portent toujours et invariablement les mêmes noms : I est toujours ut, 2 toujours ré, etc. Il a encore mal entendu les changements de ton ; et faute d’avoir consulté les exemples que j’ai mis dans mon ouvrage, il a confondu la première note du chant qui suit le changement de ton, avec la première note du ton. Du reste, excepté quelques autres erreurs plus légères, je n’ai rien à reprendre dans cet extrait. Il serait à souhaiter que les réflexions que l’observateur y a ajoutées allassent un peu mieux au fait. Peu importe à mon système qu’Arétin ait le premier exprimé les sons de l’octave par les syllabes usitées : je veux, sur la foi de Denys d’Halicarnasse, qu’on fasse honneur aux anciens Égyptiens de cette invention, et même, s’il le faut, de l’Hymne de Saint-Jean, d’où ces syllabes sont tirées. Je consens, si tel est le bon plaisir de l’observateur, qu’on jette au feu toutes les traductions, excepté peut-être celle de M. l’abbé son ami ; que nos chiffres ne soient que des lettres grecques corrompues ; mais enfin je ne vois pas ce que font toutes ces remarques au système que j’ai proposé. Une dame d’esprit peut, même sans être grande musicienne, dire en badinant que si je change en chiffres les notes de la musique, peut-être substituerai-je en revanche des notes aux chiffres de l’accompagnement ; mais le bon mot, tout joli qu’il est, n’a pas, je pense, assez de solidité pour engager un journaliste à le citer à propos de rien. Quoi qu’il en soit, je déclare à l’observateur que je ne prétends point me brouiller avec les dames, et que je passe condamnation dès à présent sur tout ce qu’elles blâmeront.

À l’égard des incorrections de mon langage, j’en tombe d’accord aisément. Un Suisse n’aurait pas, je crois, trop bonne grâce à faire le puriste ; et M. Desfontaines, qui n’ignore pas ma patrie, aurait pu engager monsieur son ami à avoir sur ce point quelque indulgence pour moi en qualité d’étranger. L’académie même des sciences en a donné l’exemple, et on n’a pas dédaigné de m’y faire compliment sur mon style. Je sais cependant comment je dois recevoir des éloges dont on honore plutôt mon zèle que mes talents, et je suis réellement obligé à l’observateur d’avoir peint aux yeux, par quelques caractères italiques[472], le ridicule d’une période dont je ne puis moi-même soutenir la lecture depuis ce temps-là. Je ne crois pas qu’il m’arrive jamais d’en écrire une seconde de semblable construction, et tel est l’usage que je prétends faire de mes fautes, toutes les fois qu’on voudra bien m’en faire apercevoir[473].

Je ne crois point, au reste, que ce mot d’académie réveille la critique de l’observateur, et je suis persuadé que le trait qu’il a ajouté, après une réflexion assez naturelle de ma part, n’est qu’un pur badinage, qu’il sent bien lui-même n’avoir pas de sens. Pour se convaincre qu’il faut souvent parler au public autrement qu’à une académie, il n’a qu’à demander en conscience à M, Desfontaines, s’il ne ferait pas quelques changements à ses écrits, au cas qu’il n’eût que des académiciens pour lecteurs.

La reconnaissance ne me permet point de finir cette lettre sans remercier l’observateur des éloges dont il m’honore. Je les crois sincères sans me flatter de les mériter ; car si d’un côté il les accompagne d’adoucissements propres à les rendre moins suspects, de l’autre il passe sous silence plusieurs défauts non moins importants que ceux qu’il a relevés. En citant, par exemple, le passage de Lucrèce que j’ai mis en tête de mon livre, il copie la faute que j’ai faite par inattention, en écrivant le mot animus au lieu du mot sensus, dont ce poète s’est servi[474]. Or, comme on ne saurait soupçonner un observateur aussi attentif sur les fautes, de n’avoir-point aperçu celle-là, il est bien évident que ce n’est que par indulgence qu’il ne l’a point marquée, ne voulant pas, sans doute, me dégrader tout-à-fait de la qualité d’homme de lettres, dont il me favorise en partie. Ce qui me paraît étrange, c’est qu’il explique cette épigraphe dans un sens auquel, dit-il, je n’ai pas pensé, et auquel néanmoins j’ai si bien pensé, qu’il me paraît le seul raisonnable qu’on puisse lui donner dans la place où il est.

Rousseau.

Observation

Cette lettre nous a été communiquée par M. Barbier. Elle n’a jamais fait partie d’aucune édition des Oeuvres de J. J. ni de sa Correspondance, et ne se trouvait que dans le recueil connu sous le titre de Journal de Verdun[475]. Outre la période que nous avons rapportée en note, et dont Rousseau ne pouvait plus soutenir la lecture, l’abbé Desfontaines fait encore remarquer cette phrase, il est démonstratif que, dès qu’on aura inventé des signes, etc., qui peut servir d’objet de comparaison et de point de départ au moyen duquel il est possible de mesurer la distance qui sépare l’auteur de la Dissertation sur la musique moderne, de celui d’Émile.

Lettre XXIV – À M. Dupont

SECRÉTAIRE DE M. JONVILLE, ENVOYÉ EXTRAORDINAIRE DE FRANCE À GÈNES[476].

[477]

Venise, le 25 juillet 1743.

Je commence ma lettre, mon cher confrère, par les instructions que vous me demandez dans la vôtre du 18, de la part de monsieur l’envoyé ; après quoi, nous aurons ensemble quelque petite explication sur les hussards du prince de Lobkowitz, et sur ce bon curé de Foligno, dont vous parlez avec une irrévérence qui sent extrêmement le fagot.

Les ambassadeurs ont deux voies de négociation avec le gouvernement. La première, et la plus commune, est celle des mémoires, et celle-là plaît fort au Sénat ; car, outre qu’il évite par là les liaisons particulières entre les ambassadeurs et certains membres de l’état, il y trouve encore l’avantage de mieux préparer ce qu’il veut dire, et de s’engager, par la tournure équivoque et vague de ses réponses, beaucoup moins qu’il n’est forcé de faire dans des conférences où l’ambassadeur est plus le maître d’aller au degré de clarté dont il a besoin.

Mais comme cette manière de traiter par écrit est sujette à bien des inconvénients, soit par les longueurs qui en sont inséparables, soit par la difficulté du secret, plus grand dans un corps composé de plusieurs têtes ; quand les ambassadeurs sont chargés par leurs principaux de quelque négociation particulière, et d’une certaine importance auprès de la république, on leur nomme, à leur réquisition, un sénateur pour conférer tête à tête avec eux ; et ce sénateur est toujours un homme qui a passé par des ambassades, un procurateur de Saint-Marc, un chevalier de l’Étoile d’or, un sage grand, en un mot, une des premières têtes de l’état par le rang et par le génie.

Il y a des exemples, et même assez récents, que la république a refusé des conférents aux ambassadeurs de princes dont elle n’était pas contente, ou dont elle ne croyait pas les négociations de nature à en mériter. C’est pourtant ce qui n’arrive guère, parce que, suivant une maxime générale, même à Venise, on ne risque rien à écouter les propositions d’autrui.

Quand le confèrent est nommé j il en fait donner avis à l’ambassadeur, en y joignant un compliment, et lui propose en même temps un couvent ou autre lieu neutre, pour leurs entrevues. En indiquant le lieu, les conférents ont pour l’ordinaire beaucoup d’attention à la commodité des ambassadeurs. Ainsi, par exemple, le rendez-vous de M. le comte de Montaigu est presque à la porte de son palais, quoiqu’il ait eu là-dessus des disputes de politesse avec son confèrent, qui en est à plus d’une lieue, et qui n’en a voulu jamais établir un autre, où le chemin fût mieux partagé. Les meubles et le feu en hiver sont fournis aux dépens de la république ; et je pense qu’il en est de même des rafraîchissements, que l’honnêteté du confèrent ne néglige pas dans l’occasion. À l’égard du temps des séances, celui des deux qui a quelque chose à communiquer à l’autre lui envoie proposer la conférence par un secrétaire ou par un gentilhomme ; et cela forme encore une dispute de civilité, chacun voulant laisser à l’autre le choix de l’heure ; sur quoi je me souviens qu’étant un jour allé au Sénat pour appointer la conférence, je fus obligé de prendre sur moi de marquer l’heure au confèrent, M. l’ambassadeur m’ayant chargé de prendre la sienne, et lui n’ayant jamais voulu la donner. Le confèrent arrive ordinairement le premier, parce que, le logement appartenant à la république, il est convenable qu’il en fasse les honneurs. Voilà, mon cher, tout ce que j’ai à vous dire sur cette matière. À présent que nous avons mis en règle les chicanes des potentats, reprenons les nôtres, etc.

Observation

Il paraît, d’après les détails que donne Rousseau, que M. de Jonville avait quelque envie de l’ambassade de Venise. Mais elle était toujours destinée à un homme de qualité. Nous ignorons pourquoi les premiers éditeurs n’ont point inséré cette lettre tout entière ; elle est remarquable, et par le style, bien supérieur à celui des précédentes, et parce qu’elle fait voir que Rousseau s’occupait de ses fonctions.

Lettre XXVI – À M…

… 1743.

Monsieur,

Il faut convenir que vous avez bien du talent pour obliger d’une manière à doubler le prix des services que vous rendez ; je m’étais véritablement attendu à une réponse polie et spirituelle, autant qu’il se peut ; mais j’ai trouvé dans la vôtre des choses qui sont pour moi d’un tout autre mérite : des sentiments d’affection, de bonté, d’épanchement, si j’ose ainsi parler, que la sincérité et la voix du coeur caractérisent. Le mien n’est pas muet pour tout cela ; mais il voudrait trouver des termes énergiques à son gré, qui, sans blesser le respect, pussent exprimer assez bien l’amitié. Nulles des expressions qui se présentent ne me satisfont sur cet article. Je n’ai pas comme vous l’heureux talent d’allier dignement le langage de la plume avec celui du coeur ; mais, monsieur, continuez de me parler quelquefois sur ce ton-là, et vous verrez que je profiterai de vos leçons[480].

J’ai choisi les livres dont La liste est ci-jointe. Quant au Dictionnaire de Bayle, je le trouve cher excessivement. Je ne vous cacherai point que j’ai une extrême passion de l’avoir ; mais je ne comptais point qu’il revînt à plus de soixante livres. Si celui dont vous me parlez, qui a des ratures en marge, n’excède pas de beaucoup ce prix, je m’en accommoderai. En ce cas, monsieur, j’aurais peine à obtenir la permission de l’introduire. Vous pourriez, si vous le jugez à propos, vous servir de M***, qui le peut, et le voudrait sans doute, quand vous l’en prieriez. Je crois qu’il me conviendrait moins d’en faire la proposition. Je n’ai pas l’honneur d’être assez connu de lui pour cela. Je laisse tout à votre judicieuse conduite.

C’est l’édition in-4° de Cicéron que je cherche ; vous devez l’avoir : si vous ne l’avez pas, j’attendrai. Je croyais aussi que la Géométrie de Manesson Mallet était in-4°. Si vous l’avez en cette forme, je la prendrai ; sinon je m’en passerai encore quelque temps, n’ayant d’ailleurs pas encore les instruments nécessaires, et vous m’enverrez à la place les Récréations mathématiques d’Ozanam.

Vous savez qu’il nous manque le neuvième tome de l’Histoire ancienne, et le dernier de Cleveland, c’est-à-dire celui qui a été ajouté d’une autre main. Nous n’avons aussi que les vingt premières parties de Marianne[481]. Vous joindrez, s’il vous plaît, tout cela à votre envoi, afin que nos livres ne restent pas imparfaits.

Hoffmanni Lexicon.

Newton Arithmetica.

Ciceronis opéra omnia.

Usserii Annales.

Géométrie pratique de Manesson Mallet.

Eléments de mathématiques du P. Lami.

Dictionnaire de Bayle.

Si vous jugez que les Oeuvres de Despréaux, de l’édition in-4°, puissent passer sur tout cela, vous aurez la bonté de les y joindre.

Vous m’enverrez, s’il vous plaît, le tout, le plus tôt qu’il sera possible, et je ferai mon billet à M. Conti, de la somme, suivant l’avis que vous lui en donnerez ou à moi.

Observation

Dans toutes les dernières éditions, cette lettre est tronquée et finit avec le premier paragraphe. J’ai fait la même omission dans celle de madame Perronau. Je la répare avec le secours de l’édition de Genève, d’après laquelle je rétablis cette lettre dans son entier ; j’ignore et la véritable date et le nom de la personne à qui elle est adressée. D’après la revue des études et des lectures de Rousseau, revue que j’ai faite dans son histoire, l’indication des Récréations mathématiques d’Ozanam, et des Eléments du P. Lami, ainsi que le style de cette lettre, me feraient présumer qu’elle fut écrite des Charmettes. Mais cette conjecture est contrariée par la Pie de Marianne que réclame Rousseau. Marivaux publia ce roman par parties depuis 1734 jusqu’en 1742. Il en parut douze, et jamais l’auteur ne l’acheva. Si Jean-Jacques en possédait douze parties, il ne put écrire cette lettre que postérieurement à l’année 1742-S’il n’en avait que deux, il a pu l’écrire avant cette époque. Dans le doute nous la laissons à la date qu’elle avait dans les éditions précédentes.

Lettre XXVIII – À Madame de Montaigu

Venise, 23 novembre 1743.

Madame,

Je craindrais que votre excellence n’eût lieu de m’accuser d’avoir oublié ses ordres, si je différais plus longtemps d’avoir l’honneur de lui écrire, quoique l’exactitude de M. l’ambassadeur ne me donne pas lieu de rien suppléer pour lui ; sa santé est telle qu’il n’y en a que la continuation à désirer. S. Ex. prend le sel de Glauber, dont elle se trouve fort bien : elle vit toujours fort liée avec M. l’ambassadeur d’Espagne : et moi, pour imiter son goût autant que mon état le permet, je me suis pris d’amitié si intimement avec le secrétaire, que nous sommes inséparables[482] : de façon qu’on ne voit rien à Venise de si uni que les deux maisons de France et d’Espagne. J’ai un peu dérangé ma philosophie pour me mettre comme les autres ; de sorte que je cours la place et les spectacles en masque et en bahute, tout aussi fièrement que si j’avais passé toute ma vie dans cet équipage ; je m’aperçois que je fais à V. Ex. des détails qui l’intéressent fort peu ; je voudrais, madame, pouvoir vous en faire d’assez séduisants de ce pays, pour vous engager à hâter votre voyage, et à satisfaire en cela les voeux de toute votre maison de Venise, à la tête de laquelle j’ose me compter encore plus par l’empressement et le zèle, que par le rang.

J’envoie à un ami un mémoire assez considérable de plusieurs empiètes à faire à Paris, pour moi et pour mes amis de Venise. S. Ex. m’a promis, madame, de vous prier de vouloir bien recevoir le tout, et l’envoyer sur le même vaisseau et sous les mêmes passeports que votre équipage ; votre excellence aura aussi la bonté, je l’en supplie, de satisfaire au montant du mémoire qui lui sera remis avec la marchandise, conformément à ce que lui en marquera M. l’ambassadeur.

S. Ex. vous prie, madame, de vouloir bien lui envoyer, par le premier courrier, une demi-douzaine de colombats proprement reliés, pour faire des présents ; j’ai calculé qu’en les expédiant tout de suite, ils arriveront justement ici le pénultième jour de l’année. Pour l’Almanach royal, je ne serais pas d’avis que votre excellence l’envoyât par la poste, à cause de sa grosseur ; mais qu’elle prit la peine de l’envoyer à Lyon par la diligence, à quelqu’un qui l’expédierait à Marseille, et de là à Gênes, à M. Dupont, chargé des affaires de France, qui nous le ferait parvenir facilement. J’ai l’honneur d’être avec le plus profond respect, de votre excellence, le très humble, etc.

Observation

Cette lettre, imprimée pour la première fois dans l’Histoire de J.J. Rousseau (tome II), nous fut remise par M. Mourette, chef du bureau des archives au ministère de l’intérieur.

Elle est importante, parce qu’elle montre les rapports qui existaient entre Jean-Jacques et la famille de son ambassadeur, et prouve évidemment qu’il n’était point, comme Voltaire a voulu le faire croire, laquais de M. de Montaigu.

Les présents dont il est question dans cette lettre n’étaient pas ruineux pour celui qui les faisait, et coïncident avec les détails que donnent sur son caractère, et Rousseau dans ses Confessions, et Bernardin de Saint-Pierre, dont le témoignage est rapporté, Histoire de J.J. Rousseau, tome 11, page 250.

1744

[483]

Lettre XXIX – À M. Du Theil

Lettre XXX – À M. Du Theil

Lettre XXXI – À M. Du Theil

Lettre XXXII – À M. Du Theil

Table de la correspondance

Lettre XXIX – À M. Du Theil

[484]

À Venise, le 8 août 1744.

Monsieur,

Je sens combien la liberté que je prends serait déplacée pour un homme à qui il resterait quelque autre ressource ; mais la situation où je suis rend ma témérité pardonnable.

J’ose porter jusqu’à vous mes justes et très respectueuses plaintes contre un ambassadeur du roi, et contre un maître dont j’ai mangé le pain. Un homme raisonnable ne fait pas de pareilles démarches sans nécessité, et un homme aussi exercé que moi à la résignation et à la patience ne s’y résoudrait pas si son devoir même ne l’y contraignait pas. Je rougis j monsieur, de distraire votre attention, destinée aux plus grandes affaires, sur des objets qui, je l’avoue, ne sont pas dignes par eux-mêmes de vous occuper un instant, mais qui cependant font le malheur de la vie et le désespoir d’un honnête homme, et qui par là deviennent intéressants pour un coeur aussi généreux que le vôtre.

Il y a quatorze mois que je suis entré au service de M. le comte de Montaigu en qualité de secrétaire. Ce n’est pas à moi d’examiner si j’étais capable ou non de cet emploi ; il est certain que j’ai toujours plus compté sur mon zèle que sur mes talents pour le bien remplir, et il est certain, de plus, que des dépêches telles que celles qui depuis près d’un an paraissent à la tour écrites de ma main, ne sont pas propres à donner fort bonne opinion de ma capacité, puisqu’il est naturel de mettre du moins sur mon compte les fautes et les incorrections dont elles sont remplies ; mais c’est sur quoi il me serait plus aisé que bienséant de me justifier. Je ne relèverai pas non plus les duretés continuelles et les désagréments infinis que j’ai soufferts, tant parce qu’un excès de délicatesse peut m’y avoir rendu trop sensible, que parce qu’il m’en coûterait en les exténuant assez pour les rendre croyables, et qu’enfin je ne dois point abuser de votre bonté par des détails qui ne vont point au fait.

Les mécontentements étaient réciproques, et il est aisé de juger que chacun n’a reconnu que les siens pour légitimes : M. l’ambassadeur a enfin pris le parti de me congédier : je comptais que la chose se passerait avec l’honnêteté accoutumée entre un maître qui a de la dignité et un domestique[485] honorable à qui quelques défauts particuliers ne doivent point ôter les égards dus à son état, à son zèle et à sa probité. Je me suis trompé : M. l’ambassadeur, qui s’est fait des maximes de confondre tous ceux qui sont à son service sous le vil titre de valets, et de traiter tous les gens qui sortent de sa maison comme autant de coquins dignes de la potence, a jugé à propos d’exercer avec moi cette étrange politique. Après des procédés inouïs, après avoir manqué à la plupart de ses engagements, M. l’ambassadeur voulut avant-hier me faire ce qu’il appelait mon compte. Ce fut d’un ton à faire trembler que ce compte fut commencé ; les termes dont il se servit, les épithètes odieuses dont il m’accabla, furent autant de préparatifs pour m’intimider et me rendre docile aux injustes réductions qu’il me faisait. Après plusieurs représentations inutiles, me voyant lésé d’une manière si criante, je demandai respectueusement à S. Ex. si elle souhaitait de régler avec moi ce compté suivant l’équité, ou si elle était déterminée à ne considérer que sa volonté seule, parce qu’en ce dernier cas ma présence lui était inutile. Alors S. Ex. s’emporta horriblement, supposant que j’avais dit que sa volonté et l’équité n’étaient pas toujours la même chose, et véritablement je ne récusai pas l’explication, d’autant plus que les injures dont j’étais accablé ne me laissaient pas le loisir de placer un seul mot. Enfin S. Ex., ne pouvant m’obliger à consentir à passer ce compte comme elle le voulait, me proposa en termes très nets d’y souscrire ou de sauter par la fenêtre, jurant de m’y faire jeter sur-le-champ, et je vis le moment qu’elle se mettait en devoir d’exécuter sa menace elle-même : mais voulant éviter une aussi cruelle alternative, et ne pouvant, d’ailleurs, supporter plus longtemps les horreurs dont ma mémoire est encore souillée, je sortis en me félicitant de ce que l’émotion que m’avaient causée de tels traitements ne m’avait pas assez transporté pour imiter M. l’ambassadeur en perdant le profond respect dû à l’auguste caractère dont il est revêtu. Il m’ordonna, en me voyant sortir, de quitter son palais sur-le-champ et de n’y remettre jamais les pieds ; ce que je fis, bien résolu de ne m’exposer de ma vie à reparaître en sa présence, non que je craignisse beaucoup la mort dont il me menace, mais par une juste défiance de moi-même, et pour ne plus m’exposer à avoir tort avec l’ambassadeur du plus grand roi du monde.

Me voici cependant sur le pavé, languissant, infirme, sans secours, sans bien, sans patrie, à quatre cents lieues de toutes mes connaissances, surchargé de dettes que j’ai été contraint de faire, faute, de la part de M. l’ambassadeur, d’avoir rempli ses conditions avec moi, et n’ayant d’autre ressource que quelques médiocres talents qui ne mettent pas à couvert de l’injustice de ceux qui les emploient ; dans une telle situation, pardonnez, monsieur, la liberté que je prends d’employer votre protection contre les cruels traitements que M. l’ambassadeur exerce sur le plus zélé et le plus fidèle domestique qu’il aura jamais. Je ne puis porter mes justes plaintes à aucun tribunal : ce n’est qu’au pied du trône de sa majesté qu’il m’est permis d’implorer justice. Je la demande très respectueusement et dans l’amertume de mon âme, et je ne me serais jamais déterminé à faire cette démarche si j’avais cru pouvoir trouver quelque ressource pour acquitter mes dettes et retourner en France, autre que le paiement de mes appointements et de mon voyage, et celui des frais que je suis contraint de faire ici en attendant qu’il vous plaise de me faire parvenir vos ordres.

Je sais, monsieur, combien de préjugés sont contre moi ; je sais que dans les démêlés entre le maître et le domestique c’est toujours le dernier qui a tort ; je sais, d’ailleurs, qu’étant entièrement inconnu, je n’ai personne qui s’intéresse pour moi : votre générosité et mon bon droit sont mes seuls protecteurs ; mais je me confie également en l’un et en l’autre. Peut-être même les préjugés ne me sont-ils pas tous contraires : celui, par exemple, de la voix publique. Il n’est pas, monsieur, que vous ne soyez instruit de ce qui se passe en ce pays-ci et de la manière dont on y pense : c’est tout ce que je puis dire en ma faveur, aimant mieux négliger quelques moyens de défense que d’exercer contre un maître que j’ai servi l’odieuse fonction de délateur. Il me sera permis du moins de réclamer le témoignage de toutes les personnes avec qui j’ai vécu jusqu’ici, sur le caractère et les sentiments dont je fais profession.

Au reste, s’il se trouve que j’aie ajouté un seul mot à la vérité, dans l’exposé que j’ai l’honneur de vous faire, et cela ne sera pas difficile à vérifier, je consens de payer de ma tête ma calomnie et mon insolence.

P. S. Si vous daignez, monsieur, m’honorer de vos ordres, M. Le Blond est à portée de me les communiquer.

Lettre XXXI – À M. Du Theil

Septembre 1744[486]

Monsieur,

J’apprends que M. le comte de Montaigu, pour couvrir ses torts envers moi, m’ose imputer des crimes ; et qu’après avoir donné un mémoire au sénat de Venise pour-me faire arrêter, il porte jusqu’à vous ses plaintes pour prévenir celles auxquelles il a donné lieu. Le sénat me rend justice ; M. le consul de France a été chargé de m’en assurer. Vous me la rendrez, monsieur, j’en suis très sûr, sitôt que vous m’aurez entendu. Pour cet effet, au lieu de m’arrêter à Genève, comme je l’avais résolu, je vais en diligence continuer mon voyage ; j’aspire avec ardeur au moment d’être admis à votre audience. Je porte ma tête à la justice du roi, si je suis coupable ; mais, si c’est M. de Montaigu qui l’est, je porte ma plainte au pied du trône ; je demande la justice qui m’est due ; et, si elle m’était refusée, je la réclamerais jusqu’à mon dernier soupir. En attendant, permettez-moi, monsieur, de vous représenter combien la plainte de M. l’ambassadeur est frivole, et combien ses accusations sont absurdes. Il m’accuse, dit-on, d’avoir vendu ses chiffres à M. le prince Pio. Vous savez mieux que personne de quelle importance sont les affaires dont est chargé M. le comte de Montaigu. M. le prince Pio n’est sûrement pas assez dupe pour donner un écu de tous ses chiffres ; et moi, quand j’aurais été assez fripon pour vouloir les lui vendre, je n’aurais pas été du moins assez bête pour l’espérer. L’impudence, j’ose le dire, et l’ineptie d’une pareille accusation vous sauteront aux yeux, si vous daignez lui donner un moment d’examen. Vous verrez qu’elle est faite sans raison, sans fondement, contre toute vraisemblance, et avec aussi peu d’esprit que de vérité, par quelqu’un qui, sentant ses injustices, croit les effacer en décriant celui qui en est victime, et prétend, à l’abri de son titre, déshonorer impunément son inférieur. Cependant, monsieur, cet inférieur, tel qu’il est, emporte, au milieu des outrages de M. l’ambassadeur, l’estime publique. J’ai vu toute la nation française m’accueillir, me consoler dans mon malheur. J’ai logé chez le chancelier du consulat ; j’ai été invité dans toutes les maisons ; toutes les bourses m’ont été ouvertes, et en attendant qu’il plaise à M. l’ambassadeur de me payer mes appointements, j’ai trouvé, dans celle de M. le consul, l’argent qui m’est nécessaire, puisqu’il ne plaît pas à M. l’ambassadeur de me payer mes appointements. Vous conviendrez, monsieur, qu’un pareil traitement serait fort extraordinaire, de la part des sujets du roi les plus fidèles, envers un pauvre étranger qu’ils soupçonneraient d’être un traître et un fripon. Je ne vous offre ces préjugés légitimes qu’en attendant de plus solides raisons. Vous connaîtrez dans peu s’ils sont fondés. Le soin de mon honneur, et la réparation qui m’est due, sont, au reste, l’unique objet de mon voyage. Aux preuves de la fidélité et de l’utilité de mes services, je ne joindrai point de sollicitations pour avoir de l’emploi ; je m’en tiens à l’épreuve que je viens de faire, et ne la réitérerai plus. J’aime mieux vivre libre et pauvre jusqu’à la fin, que de faire mon chemin dans une route aussi dangereuse.

Lettre XXXII – À M. Du Theil

[487]

Paris, 11 octobre 1744.

Voici la dernière fois que je prendrai la liberté de vous écrire, jusqu’à ce qu’il vous ait plu de me faire parvenir vos ordres. Je sens combien mes lettres doivent vous importuner, et ce n’est qu’avec beaucoup de regret que je me vois réduit à un métier si contraire à mon caractère ; mais, monsieur, je ne pouvais, en conséquence de ce que j’ai eu l’honneur de vous écrire précédemment, me dispenser de vous informer de mon arrivée à Paris ; et, de plus, je reconnais que le ton de mes lettres demanderait bien des explications, que la discrétion m’oblige cependant d’abandonner en partie, et que je réduirai à une simple exposition du motif qui me les a fait écrire.

Si vous daignez, monsieur, faire prendre quelques informations sur ma conduite et sur mon caractère, soit à Venise, soit à Gênes, où j’ai l’honneur d’être connu de M. de Jonville, soit à Lyon, soit à Genève ma patrie, j’espère que vous n’apprendrez rien qui n’aggrave l’injustice des violences dont M. le comte de Montaigu a jugé à propos de m’accabler. Les traitements qu’il m’a faits sont de ceux contre lesquels un honnête homme ne se précautionne point. Avec les devoirs que je me suis imposés et les sentiments dont je me suis nourri, je m’étais cru assez supérieur à de semblables accidents pour n’avoir point à chercher dans mes principes des règles de conduite en de pareils cas. Le zèle et l’exactitude avec lesquels je me suis acquitté de l’emploi que S. Exe. m’avait confié n’ont pas dû m’inspirer plus de défiance : peut-être serai-je assez heureux pour que vous en puissiez entendre parler par quelqu’un qui soit en état d’en juger, et qui n’ait point d’intérêt à me calomnier. S’il m’est donc arrivé, monsieur, de vous écrire quelque chose d’irrégulier, je vous supplie de le pardonner au trouble affreux et au désespoir où m’ont jeté de si étranges traitements. Connaît-on rien de plus triste pour un honnête homme que de se voir indignement diffamer aux veux du public, et en péril de sa propre vie, sans ombre de prétexte, et seulement pour de misérables discussions d’intérêt, sans qu’il lui soit permis de se défendre, ni possible de se justifier ? Inutilement ai-je senti que je m’allais donner du ridicule, et que l’inférieur aurait toujours tort vis-à-vis de son supérieur, puisque je n’ai point vu d’autre voie que de justes et respectueuses représentations pour soutenir mon honneur-outragé. Ce ne sont point les traitements de M. le comte de Montaigu qui me touchent en eux-mêmes ; j’ai lieu de ne le pas croire assez connaisseur en mérite pour faire un cas infini de son estime : mais, monsieur, que pensera le public, qui, content de juger sur les apparences, se donne rarement la peine d’examiner si celui qu’on maltraite l’a mérité ? C’est aux personnes qui aiment l’équité, et qui sont en droit d’approfondir les choses, de réparer en cela l’injustice du public, et d’y rétablir l’honneur d’un honnête homme qui compte sa vie pour rien quand il a perdu sa réputation. Rien n’est si simple que cette discussion à mon égard : s’agit-il de l’intérêt, le compte que j’aurai l’honneur de vous remettre, écrit de la propre main de M. le comte de Montaigu, est un témoignage sans réplique qui ne fera pas honneur à sa bonne foi ; s’agit-il de l’honneur, tout Venise a vu avec indignation les traitements honteux dont il m’a accablé. Je suis déjà instruit de quelles couleurs S. Exc. sait peindre les personnes qu’elle a prises en haine : si donc on l’en croit sur parole, je ne doute point, à la vérité, que je ne sois perdu et déshonoré ; mais qu’on daigne prendre quelques informations et vérifier les choses, et j’ose croire que M. le comte de Montaigu m’aura, sans y penser, rendu service en me faisant connaître.

Je ne prétends point, monsieur, exiger de satisfaction de M. l’ambassadeur ; je n’ignore pas, quelque juste qu’elle fût, les raisons qui doivent s’y opposer ; je ne demande que d’être puni rigoureusement si je suis coupable ; mais si je ne le suis point, et que vous trouviez mon caractère digne de quelque estime et mon sort de quelque pitié, j’ose implorer, monsieur, votre protection et quelque marque de bonté de votre part qui puisse me réhabiliter aux yeux du public. Peut-être y regagnerai-je plus que je n’aurai perdu ; mais je sens que le zèle qui me porterait à m’en rendre digne laisserait un jour en doute si vous avez exercé envers moi plus de générosité que de justice.

1745

Lettre XXXIII – À Madame la baronne de Warens

Lettre XXXIV – À M. Daniel Roguin

Lettre XXXIV – À M. De Voltaire

Lettre XXXVI – À Madame la baronne de Warens

Table de la correspondance

Lettre XXXIV – À M. Daniel Roguin

[488]

Paris, le 9 juillet 1745.

Je ne sais, monsieur, quel jugement vous porter de moi et de ma conduite ; mais les apparences me sont si contraires, que je n’aurais pas à me plaindre quand vous en penseriez peu favorablement. Vous n’en jugeriez pas de même si vous lisiez au fond de mon âme : l’amertume et l’affliction que vous y verriez n’y sont pas les sentiments d’un homme capable d’oublier son devoir.

Vous connaissez à peu près ma situation. La première fois que j’aurai l’honneur de vous voir en particulier, je vous expliquerai la nature de mes ressources : vous jugerez des secours qu’elles peuvent me produire, et de la confiance que j’y dois donner. Je n’ai plus reçu de réponse de mon coquin, et je commence à désespérer tout-à-fait d’en tirer raison. Cependant une impuissance que je n’ai pu prévoir me met dans la triste nécessité de payer de délais, vous le premier, vous mon bon généreux ami et bienfaiteur, et les autres honnêtes gens qui, comme vous, ont bien voulu s’incommoder pour soulager mes besoins et fonder sur ma probité des sûretés qu’ils ne pouvaient attendre de ma fortune. Le juge des coeurs lit dans le mien : si leur espérance a été trompée, mon impuissance actuelle doit d’autant moins m’être imputée à crime, que, selon toutes les règles de la prudence humaine, je n’ai pas dû la prévoir dans le temps que j’ai si malheureusement abusé de votre confiance et de votre amitié, à moins qu’on ne veuille que mes malheurs passés n’eussent dû me servir de leçon, pour me préparer à d’autres encore moins vraisemblables. Ainsi privé de toutes ressources et réduit à des espérances vagues et éloignées, je lutte contre la pauvreté depuis mon arrivée à Paris ; et mes démarches sont si droites qu’à la moindre lueur de quelque avantage je vous avais prié, même avant de le pouvoir, de trouver bon que je fisse par partie ce que je ne pouvais faire tout à la fois : mais mon infortune ordinaire m’a encore ôté jusqu’ici les moyens de satisfaire mon empressement à cet égard. Vous savez que j’ai entrepris un ouvrage[489] sur lequel je fondais des ressources suffisantes pour m’acquitter : il traînait si fort en longueur, que je me suis déterminé à venir m’emprisonner à l’hôtel Saint-Quentin, sans me permettre d’en sortir que je ne l’eusse achevé ; c’est ce que je viens de faire. Je ne vous dirai point s’il est bon ou mauvais ; vous en jugerez. Il n’est guère possible que les dispositions d’un esprit affligé et mélancolique n’influent sur ses productions ; mais je prévois déjà tant d’obstacles à le faire valoir, qu’il pourrait être bon à pure perte, et que je suis bien trompé s’il n’a le succès ordinaire à tout ce que j’entreprends. Quoi qu’il en soit, je n’épargnerai ni peines ni soins pour vaincre les difficultés, soit de ce côté, soit de tout autre, qui pourraient produire le même effet pour ce qui vous regarde. Je vous dirai même plus : je suis si dégoûté de la société et du commerce des hommes, que ce n’est que la seule loi de l’honneur qui me retient ici, et que si jamais je parviens au comble de mes voeux, c’est-à-dire à ne devoir plus rien, on ne me reverra pas à Paris vingt-quatre heures après.

Telles sont, mon cher monsieur, les dispositions de mon âme. Je suis fort à plaindre, sans doute ; mais je me sens toujours digne de votre estime, et je vous supplie de ne me l’ôter que quand vous me verrez oublier mon devoir et mon immortelle reconnaissance : c’est vous la demander pour toujours. Je vous avoue ingénument que, sur le point de vous aller voir, je n’ai pas osé reparaître devant vous sans m’assurer, en quelque manière, de vos dispositions à mon égard, par une justification que mes malheurs seuls, et non mes sentiments, rendent nécessaire.

Je vous supplie de savoir si l’on ne pourrait pas engager le marchand à reprendre la veste, en y perdant ce qu’il voudra. J’ai aussi, encore neufs, plusieurs des autres effets ; mais, comme je me flatte que le paiement en est moins éloigné que la restitution ne vous en serait onéreuse, je ne vous en parle point.

Mes respects, je vous supplie, à madame Duplessis et à mademoiselle. J’ai l’honneur d’être avec le plus tendre et le plus immortel attachement, monsieur, etc.

Lettre XXXVI – À Madame la baronne de Warens

… 1745[491].

Je dois, ma très chère maman, vous donner avis que, contre toute espérance, j’ai trouvé le moyen de faire recommander votre affaire à M. le comte de Castellane de la manière la plus avantageuse : c’est par le ministre même qu’il en sera chargé, de manière que, ceci devenant une affaire de dépêches, vous pouvez vous assurer d’y avoir tous les avantages que la faveur peut prêter à l’équité. J’ai été contraint de dresser, sur les pièces que vous m’avez envoyées, un mémoire dont je joins ici la copie, afin que vous voyiez si j’ai pris le sens qu’il fallait : j’aurai le temps, si vous vous hâtez de me répondre, d’y faire les corrections convenables, avant que de le faire donner ; car la cour ne reviendra de Fontainebleau que dans quelques jours. Il faut d’ailleurs que vous vous hâtiez de prendre sur cette affaire les instructions qui vous manquent ; et il est, par exemple, fort étrange de ne savoir pas même le nom de baptême des personnes dont on répète la succession. Vous savez aussi que rien ne peut être décidé dans des cas de cette nature sans de bons extraits baptistaires et du testateur et de l’héritier, légalisés par les magistrats du lieu, et par les ministres du roi qui y résident. Je vous avertis de tout cela afin que vous vous munissiez de toutes ces pièces, dont l’envoi de temps à autre servira de mémoratif, qui ne sera pas inutile. Adieu, ma chère maman ; je nie propose de vous écrire bien au long sur mes propres affaires, mais j’ai des choses si peu réjouissantes à vous apprendre que ce n’est pas la peine de se hâter.

MÉMOIRE.

N. N. De La Tour, gentilhomme du pays de Vaud, étant mort à Constantinople, et ayant établi le sieur Honoré Pelico, marchand français, pour son exécuteur[492] testamentaire, à la charge de faire parvenir ses biens à ses plus proches parents ; Françoise de La Tour, baronne de Warens, qui se trouve dans le cas[493], souhaiterait qu’on pût agir auprès dudit sieur Pelico, pour l’engager à se dessaisir desdits biens en sa faveur, en lui démontrant son droit. Sans vouloir révoquer en doute la bonne volonté dudit sieur Pelico, il semble, par le silence qu’il a observé jusqu’à présent envers la famille du défunt, qu’il n’est pas pressé d’exécuter ses volontés. C’est pourquoi il serait à désirer que M. l’ambassadeur voulût interposer son autorité pour l’examen et la décision de cette affaire. Ladite baronne de Warens ayant eu ses biens confisqués pour cause de la religion catholique qu’elle a embrassée, et n’étant pas payée des pensions que le roi de Sardaigne et ensuite sa majesté catholique lui ont assignées sur la Savoie, ne doute point que la dure nécessité où elle se trouve ne soit un motif de plus pour intéresser en sa faveur la religion de Son Excellence.

1747

Lettre XXXVII – À Madame la baronne de Warens

Lettre XXXVIII – À Madame la baronne de Warens

Lettre XXXIX – À Madame la baronne de Warens

Table de la correspondance

Lettre XXXVIII – À Madame la baronne de Warens

Février 1747.

Madame,

J’ai lu et copié le nouveau mémoire que vous avez pris la peine de m’envoyer : j’approuve fort le retranchement que vous avez fait, puisque outre que c’était un assez mauvais verbiage, c’est que, les circonstances n’en étant pas conformes à la vérité, je me faisais une violente peine de les avancer ; mais aussi il ne fallait pas me faire dire au commencement que j’avais abandonné tous mes droits et prétentions, puisque, rien n’étant plus manifestement faux, c’est toujours mensonge pour mensonge, et, de plus, que celui-là est bien plus aisé à vérifier.

Quant aux autres changements, je vous dirai là-dessus, madame, ce que Socrate répondit autrefois à un certain Lysias. Ce Lysias était le plus habile orateur de son temps, et, dans l’accusation où Socrate fut condamné, il lui apporta un discours qu’il avait travaillé avec grand soin, où il mettait ses raisons et les moyens de Socrate dans tout leur jour. Socrate le lut avec plaisir, et le trouva fort bien fait ; mais il lui dit franchement qu’il ne lui était pas propre. Sur quoi Lysias lui ayant demandé comment il était possible que ce discours fût bien fait s’il ne lui était pas propre. De même, dit-il, en se servant, selon sa coutume, de comparaisons vulgaires, qu’un excellent ouvrier pourrait m’apporter des habits ou des souliers magnifiques, brodés d’or, et auxquels il ne manquerait rien, mais qui ne me conviendraient pas. Pour moi, plus docile que Socrate, j’ai laissé le tout comme vous avez jugé à propos de le changer, excepté deux ou trois expressions de style seulement, qui m’ont paru s’être glissées par mégarde.

J’ai été plus hardi à la fin : je ne sais quelles pouvaient être vos vues en faisant passer la pension par les mains de Son Excellence ; mais l’inconvénient en saute aux yeux, car il est clair que si j’avais le malheur, par quelque accident imprévu, de lui survivre, ou qu’il tombât malade, adieu la pension. En coûtera-t-il davantage pour l’établir le plus solidement qu’on pourra ? c’est chercher des détours qui vous égarent, pendant qu’il n’y a aucun inconvénient à suivre le droit chemin. Si ma fidélité était équivoque, et qu’on put me soupçonner d’être homme à détourner cet argent ou à en faire un mauvais usage, je me serais bien gardé de changer l’endroit aussi librement que je l’ai fait ; et ce qui m’a engagé à parler de moi, c’est que j’ai cru pénétrer que votre délicatesse se faisait quelque peine qu’on put penser que cet argent tournât à votre profit ; idée qui ne peut tomber que dans l’esprit d’un enragé. Quoi qu’il en soit, j’espère bien n’en jamais souiller mes mains.

Vous avez, sans doute par mégarde, joint au mémoire une feuille séparée que je ne suppose pas qui fût à copier : en effet, ne pourrait-on pas me demander de quoi je me mêle là ? et moi, qui assure être séquestré de toute affaire civile, me siérait-il de paraître si bien instruit de choses qui ne sont pas de ma compétence ?

Quant à ce qu’on me fait dire que je souhaiterais n’être pas nommé, c’est une fausse délicatesse que je n’ai point : la honte ne consiste pas à dire qu’on reçoit, mais à être obligé de recevoir ; je méprise les détours d’une vanité mal entendue autant que je fais cas des sentiments élevés. Je sens pourtant le prix d’un pareil ménagement de votre part et de celle de mon oncle ; mais je vous en dispense l’un et l’autre. D’ailleurs, sous quel nom, dites-moi, feriez-vous enregistrer la pension ?

Je fais mille remerciements au très cher oncle : je connais tous les jours mieux quelle est sa bonté pour moi ; s’il a obligé tant d’ingrats en sa vie, il peut s’assurer d’avoir au moins trouvé un coeur reconnaissant ; car, comme dit Sénèque,

Multa perdenda surit, ut semel ponas benè.

Ce latin-là, c’est pour l’oncle : en voici pour vous la traduction française :

Perdez force bienfaits pour en bien placer un.

Il y a longtemps que vous pratiquez cette sentence, sans, je gage, l’avoir jamais lue dans Sénèque.

Je suis, dans la plus grande vivacité de tous mes sentiments, etc.

Lettre XXXIX – À Madame la baronne de Warens

Paris, le 17 décembre 1747.

Il n’y a que six jours, ma très chère maman, que je suis de retour de Chenonceau[495]. En arrivant, j’ai reçu votre lettre du 2 de ce mois, dans laquelle vous me reprochez mon silence, et avec raison, puisque j’y vois que vous n’avez point reçu celle que je vous avais écrite de là, sous l’enveloppe de l’abbé Giloz. J’en viens de recevoir une de lui-même, dans laquelle il me fait les mêmes reproches. Ainsi je suis certain qu’il n’a point reçu son paquet, ni vous votre lettre ; mais ce dont il semble m’accuser est justement ce qui me justifie. Car, dans l’éloignement où j’étais de tout bureau pour affranchir, je hasardai ma double lettre sans affranchissement, vous marquant à tous les deux combien je craignais qu’elle n’arrivât pas, et que j’attendais votre réponse pour me rassurer : je ne l’ai point reçue cette réponse, et j’ai bien compris par là que vous n’aviez rien reçu, et qu’il fallait nécessairement atteindre mon retour à Paris pour écrire de nouveau. Ce qui m’avait encore enhardi à hasarder cette lettre, c’est que l’année dernière il vous en était parvenu une, par je ne sais quel bonheur, que j’avais hasardée de la même manière, dans l’impossibilité de faire autrement. Pour la preuve de ce que je dis, prenez la peine de faire chercher au bureau du Pont un paquet endossé de mon écriture à l’adresse de M. l’abbé Giloz, etc. Vous pourrez l’ouvrir, prendre votre lettre, et lui envoyer la sienne : aussi bien contiennent-elles des détails qui me coûtent trop pour me résoudre à les recommencer.

M. Descreux vint me voir le lendemain de mon arrivée ; il me dit qu’il avait de l’argent à votre service et qu’il avait un voyage à faire, dans lequel il comptait vous voir en passant et vous offrir sa bourse. Il a beau dire, je ne la crois guère en meilleur état que la mienne. J’ai toujours regardé vos lettres de change qu’il a acceptées comme un véritable badinage. Il en acceptera bien pour autant de millions qu’il vous plaira, au même prix ; je vous assure que cela lui est fort égal. Il est fort sur le zéro, aussi bien que M. Baqueret,‘et je ne doute pas qu’il n’aille achever ses projets au même lieu. Du reste, je le crois fort bon homme, et qui même allie ‘deux choses rares à trouver ensemble, la folie et l’intérêt.

Par rapport à moi, je ne vous dis rien ; c’est tout dire. Malgré les injustices que vous me faites intérieurement, il ne tiendrait qu’à moi de changer en estime et en compassion vos perpétuelles défiances envers moi. Quelques explications suffiraient pour cela : mais votre coeur n’a que trop de ses propres maux, sans avoir encore à porter ceux d’autrui ; j’espère toujours qu’un jour vous me connaîtrez mieux, et vous m’en aimerez davantage.

Je remercie tendrement le frère de sa bonne amitié, et l’assure de toute la mienne. Adieu, trop chère et trop bonne maman ; je suis de nouveau à l’hôtel du Saint-Esprit, rue Plâtrière.

J’ai différé quelques jours à faire partir cette lettre, sur l’espérance que m’avait donnée M. Des-creux de me venir voir avant son départ ; mais je l’ai attendu inutilement, et je le tiens parti ou perdu.

1748

Lettre XL – À M. Altuna

Lettre XLI – À Madame la baronne de Warens

Table de la correspondance

Lettre XLI – À Madame la baronne de Warens

Paris, le 26 août 1748.

Je n’espérais plus, ma très bonne maman, d’avoir le plaisir de vous écrire ; l’intervalle de ma dernière lettre a été rempli coup sur coup de deux maladies affreuses. J’ai d’abord eu une attaque de colique néphrétique, fièvre, ardeur et rétention d’urine ; la douleur s’est calmée à force de bains, de nitre, et d’autres diurétiques ; ‘mais la difficulté d’uriner subsiste toujours, et la pierre qui du rein est descendue dans la vessie, ne peut en sortir que par l’opération : mais, ma santé ni ma bourse ne me laissant pas en état d’y songer, il ne me reste plus de ce côté-là que la patience et la résignation, remèdes qu’on a toujours sous la main, mais qui ne guérissent pas de grand-chose.

En dernier lieu, je viens d’être attaqué de violentes coliques d’estomac, accompagnées de vomissements continuels et d’un flux de ventre excessif. J’ai fait mille remèdes inutiles, j’ai pris l’émétique, et en dernier lieu le simarouba[498] ; le vomissement est calmé, mais je ne digère plus du tout. Les aliments sortent tels que je les ai pris ; il a fallu renoncer même au riz qui m’avait été prescrit, et je suis réduit à me priver presque de toute nourriture, et par-dessus tout cela d’une faiblesse inconcevable.

Cependant le besoin me chasse de la chambre, et je me propose de faire demain ma première sortie ; peut-être que le grand air et un peu de promenade me rendront quelque chose de mes forces perdues. On m’a conseillé l’usage de l’extrait de genièvre, mais il est ici bien moins bon et beaucoup plus cher que dans nos montagnes.

Et vous, ma chère maman, comment êtes-vous à présent ? Vos peines ne sont-elles point calmées ? n’êtes-vous point apaisée au sujet d’un malheureux fils, qui n’a prévu vos peines que de trop loin, sans jamais les pouvoir soulager ? Vous n’avez connu ni mon coeur ni ma situation. Permettez-moi de vous répondre ce que vous m’avez dit si souvent : vous ne me connaîtrez que quand il n’en sera plus temps.

M. Léonard a envoyé savoir de mes nouvelles il y a quelque temps. Je promis de lui écrire, et je l’aurais fait si je n’étais retombé malade précisément dans ce temps-là. Si vous jugiez à propos, nous nous écririons à l’ordinaire par cette voie. Ce serait quelques ports de lettres, quelques affranchissements épargnés dans un temps où cette lésine[499] est presque de nécessité. J’espère toujours que ce temps n’est pas pour durer éternellement. Je voudrais bien avoir quelque voie sûre pour m’ouvrir à vous sur ma véritable situation. J’aurais le plus grand besoin de vos conseils. J’use mon esprit et ma santé pour tâcher de me conduire avec sagesse dans ces circonstances difficiles, pour sortir, s’il est possible, de cet état d’opprobre et de misère ; et je crois m’apercevoir chaque jour que c’est le hasard seul qui règle ma destinée, et que la prudence la plus consommée n’y peut rien faire du tout. Adieu, mon aimable maman ; écrivez-moi toujours à l’hôtel du Saint-Esprit, rue Plâtrière.

1749

Lettre XLII – À Madame la baronne de Warens

Lettre XLIII – À M…

Table de la correspondance

Lettre XLIII – À M…

… 1749[500].

Vous voilà donc, monsieur, déserteur du monde et de ses plaisirs ; c’est, à votre âge et dans votre situation, une métamorphose bien étonnante. Quand un homme de vingt-deux ans, galant, aimable, poli, spirituel comme vous l’êtes, et d’ailleurs point rebuté de la fortune, se détermine à la retraite, par simple goût, et sans y être excité par quelques mauvais succès dans ses affaires ou dans ses plaisirs, on peut s’assurer qu’un fruit si précieux du bon sens et de la réflexion n’amènera point après lui de dégoût ni de repentir. Fondé sur cette assurance, j’ose vous faire, sur votre retraite, un compliment qui ne vous sera pas répété par bien des gens ; je vous en félicite. Sans vouloir trop relever ce qu’il y a de grand et peut-être d’héroïque dans votre résolution, je vous dirai franchement que j’ai souvent regretté qu’un esprit aussi juste et une âme aussi belle que la vôtre ne fussent faits que pour la galanterie, les cartes, et le vin de Champagne ; vous étiez né, mon très cher monsieur, pour une meilleure occupation ; le goût passionné, mais délicat, qui vous entraîne vers les plaisirs, vous a bientôt fait démêler la fadeur des plus brillants ; vous éprouverez avec étonnement que les plus simples et les plus modestes n’en ont ni moins d’attraits ni moins de vivacité. Vous connaissez désormais les hommes ; vous n’avez plus besoin de les tant voir pour apprendre à les mépriser : il sera bon-maintenant que vous vous consultiez un peu pour savoir à votre tour quelle opinion vous devez avoir de vous-même. Ainsi, en même temps que vous essaierez d’un autre genre de vie, vous ferez sur votre intérieur un petit examen, dont le fruit ne sera pas inutile à votre tranquillité.

Monsieur, que vous donnassiez dans l’excès, c’est ce que je ne voudrais pas sans ménagement. Vous n’avez pas sans doute absolument renoncé à la société, ni au commerce des hommes ; comme vous vous êtes déterminé de pur choix, et sans qu’aucun fâcheux revers vous y ait contraint, vous n’aurez garde d’épouser les fureurs atrabilaires des misanthropes, ennemis mortels du genre humain. Permis à vous de le mépriser, à la bonne heure, vous ne serez pas le seul ; mais vous devez l’aimer toujours : les hommes, quoi qu’on dise, sont nos frères, en dépit de nous et d’eux ; frères fort durs à la vérité, mais nous n’en sommes pas moins obligés de remplir à leur égard tous les devoirs qui nous sont imposés. À cela près, il faut avouer qu’on ne peut se dispenser de porter la lanterne dans la quantité pour s’établir un commerce et des liaisons ; et, quand malheureusement la lanterne ne montre rien, c’est bien une nécessité de traiter avec soi-même, et de se prendre, faute d’autre, pour ami et pour confident. Mais ce confident et cet ami, il faut aussi un peu le connaître et savoir comment et jusqu’à quel point on peut se fier à lui ; car souvent l’apparence nous trompe, même jusque sur nous-mêmes : or le tumulte des villes et le fracas du grand monde ne sont guère propres à cet examen. Les distractions des objets extérieurs y sont trop longues et trop fréquentes ; on ne peut y jouir d’un peu de solitude et de tranquillité. Sauvons nous à la campagne ; allons y chercher un repos et un contentement que nous n’avons pu trouver au milieu des assemblées et des divertissements ; essayons de ce nouveau genre de vie ; goûtons un peu de ces plaisirs paisibles, douceurs dont Horace, fin connaisseur s’il en fut, faisait un si grand cas. Voilà, monsieur, comment je soupçonne que vous avez raisonné.

1750

Lettre XLIV – À M. De Voltaire

Lettre XLV – À M.M. de l’académie de Dijon

Lettre XLVI – À M. l’abbé Raynal

Table de la correspondance

Lettre XLIV – À M. De Voltaire

Paris, 30 janvier 1750.

Un Rousseau se déclara autrefois votre ennemi, de peur de se reconnaître votre inférieur ; un autre Rousseau, ne pouvant approcher du premier par le génie, veut imiter ses mauvais procédés. Je porte le même nom qu’eux ; mais n’ayant ni les talents de l’un ni la suffisance de l’autre, je suis encore moins capable d’avoir leurs torts envers vous. Je consens bien de vivre inconnu, mais non déshonoré ; et je croirais l’être si j’avais manqué au respect que vous doivent tous les gens de lettres, et qu’ont pour vous tous ceux qui en méritent eux-mêmes.

Je ne veux point m’étendre sur ce sujet, ni enfreindre, même avec vous, la loi que je me suis imposée de ne jamais louer personne en face ; mais, monsieur, je prendrai la liberté de vous dire que vous avez mal jugé d’un homme de bien en le croyant capable de payer d’ingratitude et d’arrogance la bonté et l’honnêteté dont vous avez usé envers lui au sujet des Fêtes de Ramire[501]. Je n’ai point oublié la lettre dont vous m’honorâtes dans cette occasion. Elle a achevé de me convaincre que, malgré de vaines calomnies, vous êtes véritablement le protecteur des talents naissants qui en ont besoin. C’est en faveur de ceux dont je faisais l’essai que vous daignâtes me promettre de l’amitié : leur sort fut malheureux, et j’aurais dû m’y attendre. Un solitaire qui ne sait point parler, un homme timide, découragé, n’osa se présentera vous. Quel eût été mon titre ? Ce ne fut point le zèle qui me manqua, mais l’orgueil ; et, n’osant m’offrir à vos yeux, j’attendis du temps quelque occasion favorable pour vous témoigner mon respect et ma reconnaissance.

Depuis ce jour, j’ai renoncé aux lettres et à la fantaisie d’acquérir de la réputation ; et, désespérant d’y arriver comme vous à force de génie, j’ai dédaigné de tenter, comme les hommes vulgaires, d’y parvenir à force de manège ; mais je ne renoncerai jamais à mon admiration pour vos ouvrages. Vous avez peint l’amitié et toutes les vertus en homme qui les connaît et les aime. J’ai entendu murmurer l’envie, j’ai méprisé ses clameurs, et j’ai dit, sans crainte de me tromper : Ces écrits, qui m’élèvent l’âme et m’enflamment le courage, ne sont point les productions d’un homme indifférent pour la vertu.

Vous n’avez pas non plus bien jugé d’un républicain, puisque j’étais connu de vous pour tel. J’adore la liberté ; je déteste également la domination et la servitude, et ne veux en imposer à personne. De tels sentiments sympathisent mal avec l’insolence ; elle est plus propre à des esclaves, ou à des hommes plus vils encore, à de petits auteurs jaloux des grands.

Je vous proteste donc, monsieur, que non seulement Rousseau de Genève n’a point tenu les discours que vous lui avez attribués, mais qu’il est incapable d’en tenir de pareils. Je ne me flatte pas de l’honneur d’être connu de vous ; mais, si jamais ce bonheur m’arrive, ce ne sera, j’espère, que par des endroits dignes de votre estime.

J’ai l’honneur d’être avec un profond respect, monsieur, votre très humble, etc.

Observation

Cette lettre est remarquable sous plusieurs rapports. Rousseau n’avait encore aucune célébrité, n’ayant point reçu la couronne que lui décerna, quelque mois après, l’académie de Dijon. Mais au ton qu’il prend, on dirait qu’il commençait à en avoir le pressentiment. L’hommage qu’il rend à Voltaire, il ne l’a jamais démenti, quant au génie, aux talents, et ce n’est pas sa faute s’il a changé d’avis sur l’indifférence pour la vertu.

Lettre XLVI – À M. l’abbé Raynal

ALORS AUTEUR DU MERCURE DE FRANCE

[502]

Paris, le 25 juillet 1750.

Vous le voulez, monsieur, je ne résiste plus ; il faut vous ouvrir un portefeuille qui n’était pas destiné à voir le jour, et qui en est très peu digne. Les plaintes du public sur ce déluge de mauvais écrits dont on l’inonde journellement m’ont assez appris qu’il n’a que faire des miens ; et, de mon côté, la réputation d’auteur médiocre, à laquelle seule j’aurais pu aspirer, a peu flatté mon ambition. N’ayant pu vaincre mon penchant pour les lettres, j’ai presque toujours écrit pour moi seul ; et le public, ni mes amis, n’auront pas à se plaindre que j’aie été pour eux recitator acerbus. Or on est toujours indulgent à soi-même ; et des écrits ainsi destinés à l’obscurité, l’auteur même eût-il du talent, manqueront toujours de ce feu que donne l’émulation, et de cette correction dont le seul désir de plaire peut surmonter le dégoût.

Une chose singulière, c’est qu’ayant autrefois publié un seul ouvrage[503], où certainement il n’est point question de poésie, on me fasse aujourd’hui poète malgré moi. On vient tous les jours me faire compliment sur des comédies et d’autres pièces de vers que je n’ai point faites, et que je ne suis pas capable de faire. C’est l’identité du nom de l’auteur et du mien qui m’attire cet honneur. J’en serais flatté, sans doute, si l’on pouvait l’être des éloges qu’on dérobe à autrui ; mais louer un homme de choses qui sont au-dessus de ses forces, c’est le faire songer à sa faiblesse.

Je m’étais essayé, je l’avoue, dans le genre lyrique, par un ouvrage loué des amateurs, décrié des artistes, et que la réunion de deux arts difficiles a fait exclure, par ces derniers, avec autant de chaleur que si en effet il eût été excellent.

[Arv. ed]

Je m’étais imaginé, en vrai Suisse, que pour réussir il ne fallait que bien faire ; mais ayant vu, par l’expérience d’autrui, que bien faire est le premier et le plus grand obstacle qu’on trouve à surmonter dans cette carrière, et ayant éprouvé moi-même qu’il y faut d’autres talents que je ne puis ni ne veux avoir, je me suis hâté de rentrer dans l’obscurité qui convient également à mes talents et à mon caractère, et où vous devriez me laisser pour l’honneur de votre journal. Je suis, etc.

1751

Lettre XLVII – À M. Petit

Lettre XLVIII – À Madame de Francueil

Lettre XLIX – À M. l’abbé Raynal

Lettre L – À Madame de Créqui

Lettre LI – À la même

Lettre LII – À la même

Table de la correspondance

Lettre XLVIII – À Madame de Francueil

[504]

Paris, le 20 avril 1751.

Oui, madame, j’ai mis mes enfants aux Enfants-Trouvés, j’ai chargé de leur entretien l’établissement fait pour cela. Si ma misère et mes maux m’ôtent le pouvoir de remplir un soin si cher, c’est un malheur dont il faut me plaindre, et non pas un crime à me reprocher. Je leur dois la subsistance ; je la leur ai procurée meilleure ou plus sûre au moins que je n’aurais pu la leur donner moi-même : cet article est avant tout. Ensuite vient la considération de leur mère, qu’il ne faut pas déshonorer.

Vous connaissez ma situation ; je gagne au jour la journée mon pain avec assez de peine : comment nourrirais-je encore une famille ? Et si j’étais contraint de recourir au métier d’auteur, comment les soucis domestiques et le tracas des enfants me laisseraient-ils, dans mon grenier, la tranquillité d’esprit nécessaire pour faire un travail lucratif ? Les écrits que dicte la faim ne rapportent guère, et cette ressource est bientôt épuisée. Il faudrait donc recourir aux protections, à l’intrigue, au manège ; briguer quelque vil emploi ; le faire valoir par les moyens ordinaires, autrement il ne me nourrira pas, et me sera bientôt ôté ; -enfin, me livrer moi-même à toutes les infamies pour lesquelles je suis pénétré d’une si juste horreur. Nourrir moi, mes enfants et leur mère, du sang des misérables ! Non, madame, il vaut mieux qu’ils soient orphelins que d’avoir pour père un fripon.

Accablé d’une maladie douloureuse et mortelle, je ne puis espérer encore une longue vie ; quand je pourrais entretenir, de mon vivant, ces infortunés destinés à souffrir un jour, ils paieraient chèrement l’avantage d’avoir été tenus un peu plus délicatement qu’ils ne pourront l’être ou ils sont. Leur mère, victime de mon zèle indiscret, chargée de sa propre honte et de ses propres besoins, presque aussi valétudinaire, et encore moins en état de les nourrir que moi, sera forcée de les abandonner à eux-mêmes ; et je ne vois pour eux que l’alternative de se faire décrotteurs ou bandits, ce qui revient bientôt au même. Si du moins leur état était légitime, ils pourraient trouver plus aisément des ressources. Ayant à porter à la fois le déshonneur de leur naissance et celui de leur misère, que deviendront-ils ?

Que ne me suis-je marié, me direz-vous ? Demandez-le à vos injustes lois, madame. Il ne me convenait pas de contracter un engagement éternel, et jamais on ne me prouvera qu’aucun devoir m’y oblige. Ce qu’il y a de certain, c’est que je n’en ai rien fait, et que je n’en veux rien faire. Il ne faut pas faire des enfants quand on ne peut pas les nourrir. Pardonnez-moi, madame ; la nature veut qu’on en fasse, puisque la terre produit de quoi nourrir tout le monde : mais c’est l’état des riches, c’est votre état, qui vole au mien le pain de mes enfants.

La nature veut aussi qu’on pourvoie à leur subsistance : voilà ce que j’ai fait ; s’il n’existait pas pour eux un asile, je ferais mon devoir, et me résoudrais à mourir de faim moi-même plutôt que de ne les pas nourrir.

Ce mot d’Enfants-Trouvés vous en imposerait-il, comme si l’on trouvait ces enfants dans les rues, exposés à périr si le hasard ne les sauve ? Soyez sûre que vous n’auriez pas plus d’horreur que moi pour l’indigne père qui pourrait se résoudre à cette barbarie : elle est trop loin de mon coeur pour que je daigne m’en justifier. Il y a des règles établies[505] ; informez-vous de ce qu’elles sont, et vous saurez que les enfants ne sortent des mains de la sage-femme que pour passer dans celles d’une nourrice. Je sais que ces enfants ne sont pas élevés délicatement : tant mieux pour eux, ils en deviennent plus robustes ; on ne leur donne rien de superflu, mais ils ont le nécessaire ; on n’en fait pas des messieurs, mais des paysans ou des ouvriers. Je ne vois rien dans cette manière de les élever dont je ne fisse choix pour les miens. Quand j’en serais le maître, je ne les préparerais point, par la mollesse, aux maladies que donnent la fatigue et les intempéries de l’air à ceux qui n’y sont pas faits. Ils ne sauraient ni danser, ni monter à cheval ; mais ils auraient de bonnes jambes infatigables. Je n’en ferais ni des auteurs, ni des gens de bureau ; je ne les exercerais point à manier la plume, mais la charrue, la lime ou le rabot, instruments qui font mener une vie saine, laborieuse, innocente, dont on n’abuse jamais pour malfaire, et qui n’attirent point d’ennemis en faisant bien. C’est à cela qu’ils sont destinés ; par la rustique éducation qu’on leur donne, ils seront plus heureux que leur père. Je suis privé du plaisir de les voir, et je n’ai jamais savouré la douceur-des embrassements paternels. Hélas ! je vous l’ai déjà dit, je ne vois là que de quoi me plaindre, et je les délivre de la misère à mes dépens. Ainsi voulait Platon que tous les enfants fussent élevés dans sa république ; que chacun restât inconnu à son père, et que tous fussent les enfants de l’état. Mais cette éducation est vile et basse ! voilà le grand crime ; il vous en impose comme aux autres ; et vous ne voyez pas que, suivant toujours les préjugés du monde, vous prenez pour le déshonneur du vice ce qui n’est que celui de la pauvreté.

Lettre XLIX – À M. l’abbé Raynal

AU SUJET D’UN NOUVEAU MODE DE MUSIQUE INVENTE PAR M. BLAlNVlLLE[506].

Paris, le 30 mai 1751, au sortir du concert[507].

Vous êtes bien aise, monsieur, vous, le panégyriste et l’ami des arts, de la tentative de M. Blainville pour l’introduction d’un nouveau mode dans notre musique. Pour moi, comme mon sentiment là-dessus ne fait rien à l’affaire, je passe immédiatement au jugement que vous me demandez sur la découverte même.

Autant que j’ai pu saisir les idées de M. Blainville durant la rapidité de l’exécution du morceau que nous venons d’entendre, je trouve que le mode qu’il nous propose n’a que deux cordes principales, au lieu de trois qu’ont chacun des deux modes usités. L’une de ces deux cordes est la tonique, l’autre est la quarte au-dessus de cette tonique ; et cette quarte s’appellera, si l’on veut, dominante. L’auteur me paraît avoir eu de fort bonnes raisons pour préférer ici la quarte à la quinte ; et celle de toutes ces raisons qui se présente la première, en parcourant sa gamme, est le danger de tomber dans les fausses relations.

Cette gamme est ordonnée de la manière suivante : il monte d’abord d’un semi-ton majeur de la tonique sur la seconde note, puis d’un ton sur la troisième ; et montant encore d’un ton, il arrive à sa dominante, sur laquelle il établit le repos, ou, s’il m’est permis de parler ainsi, l’hémistiche du mode. Puis, recommençant sa marche un ton au-dessus de la dominante, il monte ensuite d’un semi-ton majeur, d’un ton, et encore d’un ton ; et l’octave est parcourue selon cet ordre de notes mi, fa, sol, la, si, ut, ré, mi. Il redescend de même sans aucune altération. Si vous procédez diatoniquement, soit en montant, soit en descendant de la dominante d’un mode mineur à l’octave de cette dominante, sans dièses ni bémols accidentels, vous aurez précisément la gamme de M. Blainville : par où l’on voit, 1° que sa marche diatonique est directement opposée à la nôtre, où, partant de la tonique, on doit monter d’un ton on descendre d’un semi-ton ; 2° qu’il a fallu substituer une autre harmonie à l’accord sensible usité dans nos modes, et qui se trouve exclus du sien ;

3° trouver, pour cette nouvelle gamme, des accompagnements différents de ceux que l’on emploie dans la règle de l’octave ; If et par conséquent d’autres progressions de basse fondamentale que celles qui sont admises.

La gamme de son mode est précisément semblable au diagramme des Grecs ; car si l’on commence par la corde hypate en montant, ou par la note en descendant, à parcourir diatoniquement deux tétracordes disjoints, on aura précisément la nouvelle gamme ; c’est notre ancien mode plagal, qui subsiste encore dans le plain-chant. C’est proprement un mode mineur dont le diapason se prendrait non d’une tonique à son octave, en passant par la dominante, mais d’une dominante à son octave, en passant par la tonique ; et, en effet la tierce majeure que l’auteur est obligé de donner à sa finale, jointe à la manière d’y descendre par semi-ton, donne à cette tonique tout-à-fait l’air d’une dominante. Ainsi, si l’on pouvait, de ce côté-là, disputer à M. Blainville le mérite de l’invention, on ne pourrait du moins lui disputer celui d’avoir osé braver en quelque chose la bonne opinion que notre siècle a de soi-même, et son mépris pour tous les autres âges en matière de sciences et de goût.

Mais ce qui paraît appartenir incontestablement à M. Blainville, c’est l’harmonie qu’il affecte à un mode institué dans des temps où nous avons tout lieu de croire qu’on ne connaissait point l’harmonie, dans le sens que nous donnons aujourd’hui à ce mot. Personne ne lui disputera ni la science qui lui a suggéré de nouvelles progressions fondamentales, ni l’art avec lequel il l’a su mettre en oeuvre pour ménager nos oreilles, bien plus délicates sur les choses nouvelles que sur les mauvaises choses.

Dès qu’on ne pourra plus lui reprocher de n’avoir pas trouvé ce qu’il nous propose, on lui reprochera de l’avoir trouvé. On conviendra que sa découverte est bonne, s’il veut avouer qu’elle n’est pas de lui ; s’il prouve qu’elle est de lui, on lui soutiendra qu’elle est mauvaise : et il ne sera pas le premier contre lequel les artistes auront argumenté de la sorte. On lui demandera sur quel fondement il prétend déroger aux lois établies, et en introduire d’autres de son autorité.

On lui reprochera de vouloir ramener à l’arbitraire les règles d’une science qu’on a fait tant d’efforts pour réduire en principes ; d’enfreindre dans ses progressions la liaison harmonique, qui est la loi la plus générale et l’épreuve la plus sûre de toute bonne harmonie.

On lui demandera ce qu’il prétend substituer à l’accord sensible, dont son mode n’est nullement susceptible, pour annoncer les changements de ton. Enfin on voudra savoir encore pourquoi, dans l’essai qu’il a donné au public, il a tellement entremêlé son mode avec les deux autres, qu’il n’y a qu’un très petit nombre de connaisseurs dont l’oreille exercée et attentive ait démêlé ce qui appartient en propre à son nouveau système.

Ses réponses, je crois les prévoir à peu près. Il trouvera aisément en sa faveur des analogies du moins aussi bonnes que celles dont nous avons la bonté de nous contenter. Selon lui, le mode mineur n’aura pas de meilleurs fondements que le sien. Il nous soutiendra que l’oreille est notre premier maître d’harmonie, et que, pourvu que celui-là soit content, la raison doit se borner à chercher pourquoi il l’est, et non à lui prouver qu’il a tort de l’être ; qu’il ne cherche ni à introduire dans les choses l’arbitraire qui n’y est point, ni à dissimuler celui qu’il y trouve. Or, cet arbitraire est si constant, que, même dans la règle de l’octave, il y a une faute contre les règles ; remarque qui ne sera pas, si l’on veut, de M. Blainville, mais que je prends sur mon compte.

Il dira encore que cette liaison harmonique qu’on lui objecte n’est rien moins qu’indispensable dans l’harmonie, et il ne sera pas embarrassé de le prouver.

Il s’excusera d’avoir entremêlé les trois modes, sur ce que nous sommes sans cesse dans le même cas avec les deux nôtres ; sans compter que, par ce mélange adroit, il aura eu le plaisir, dirait Montaigne, de faire donner à nos modes des nasardes sur le nez du sien. Mais, quoi qu’il fasse, il faudra toujours qu’il ait tort, par deux raisons sans réplique : l’une, qu’il est inventeur ; l’autre, qu’il a affaire à des musiciens.

Je suis, etc.

Lettre LI – À la même

Ce mardi 16 octobre 1751[509].

Je vous remercie, madame, des injustices que vous me faites ; elles marquent au moins un intérêt qui m’honore et auquel je suis sensible. J’ai un ami dangereusement malade, et tous mes soins lui sont dus : avec une telle excuse, je ne me croirais point coupable d’avoir manqué à ma parole, quelque scrupuleux que je sois sur ce point. Mais, madame, j’ai promis que vous verriez, avant le public, ma lettre sur M, Gautier, et c’est ce que j’exécuterai ; j’ai promis aussi de vous porter mon opéra, et je le ferai encore : nous n’avons point parlé du temps ; et, pour avoir différé de quelques jours, je ne crois pas être hors de règle à cet égard.

Si vous vous repentez de la confiance dont vous m’avez honoré, ce ne peut être que pour ne m’en avoir pas trouvé digne. À l’égard de la défiance dont vous me taxez sur mes manuscrits, je vous supplie de croire que j’en suis peu capable, et que je vous rends surtout beaucoup plus de justice que vous ne paraissez m’en rendre à moi-même. En un mot, je vous supplie de croire que, de quelque manière que ce puisse être, ce ne sera jamais volontairement que j’aurai tort avec vous.

Je suis avec un profond respect, madame, votre, etc.

Lettre LII – À la même

Ce lundi 22 décembre 1751[510].

Non, madame, je ne dirai point. Qu’est-ce que cela méfait ? je serai, comme je l’ai toujours été, touché, pénétré de vos bontés pour moi ; mes sentiments n’ont jamais eu de part à mes mauvais procédés, et je veux travailler à vous en convaincre.

Le discours de M. Bordes, tout bien pesé, restera sans réponse : je le trouve, quant à moi, fort au-dessous du premier, car il vaut encore mieux se montrer bon rhéteur de collège que mauvais logicien. J’aurai peut-être occasion de mieux développer mes idées sans répondre directement.

Voici, madame, le livre que vous demandez. Je ne sais s’il sera facile d’en recouvrer quelque exemplaire ; mais vous m’obligerez sensiblement de ne me rendre celui-là que quand je vous en aurai trouvé un autre.

Adieu, madame ; je n’ose plus vous parler de mes résolutions ; mais vous aggravez si fort le poids de mes torts envers vous, que je sens bien qu’il ne m’est plus possible de les supporter.

1752

Lettre LIII – À Madame de Créqui

Lettre LIV – À la même

Lettre LV – À la même

Lettre LVI – À la même

Lettre LVII – À la même

Lettre LVIII – À la même

Lettre LIX – À la même

Lettre LX – À la même

Lettre LXI – À la même

Lettre LXII – À la même

Lettre LXIII – À la même

Table de la correspondance

Lettre LIV – À la même

Ce dimanche matin, 1752.

Je sens, madame, après de vains efforts, que traduire m’est impossible ; tout ce que je puis faire pour vous obéir, c’est de vous donner une idée de l’épitre désignée, en l’écrivant à peu près comme j’imagine qu’Horace aurait fait s’il avait voulu la mettre en prose française, à la différence près de l’infériorité du talent et de la servitude de l’imitation. Si vous montrez ce barbouillage à M. l’ambassadeur[512], il s’en moquera avec raison, et j’en ferais de bon coeur autant ; mais je ne sais pas dire mieux d’après un autre, ni beaucoup mieux de moi-même.

Lettre LVI – À la même

Ce dimanche matin, 1752.

Non, madame, je n’ai point usé de défaite avec vous : quant au mensonge, je tâche de n’en user avec personne. Le dîner dont je vous ai parlé est arrêté depuis plus de huit jours ; et si j’avais cherché à éluder pour lundi votre invitation, il n’y a pas de raison pourquoi je l’eusse acceptée le jeudi ou le vendredi. J’aurai l’honneur de dîner avec vous le jour que vous me prescrirez, et là nous discuterons nos griefs ; car j’ai les miens aussi, et je trouve dans vos lettres un ton de louanges beaucoup pire que celui de cérémonie que vous me reprochez, et dont je n’ai peut-être que trop de facilité à me corriger.

Ce n’est pas sérieusement, sans doute, que vous parlez de venir dans mon galetas ; non que je ne vous croie assez de philosophie pour me faire cet honneur, mais parce que, n’en ayant pas assez moi-mc-me pour vous y recevoir sans quelque embarras, je ne vous suppose pas la malice d’en vouloir jouir. Au surplus, je dois vous avertir qu’à l’heure dont vous parlez, vous pourriez trouver encore mes convives ; qu’ils ne manqueraient pas de soupçonner quelque intelligence entre vous et moi ; et que, s’ils me pressaient de leur dire la vérité sur ce point, je n’aurais jamais la force de la leur cacher. Il fallait vous prévenir là-dessus pour être tranquille sur l’événement. À vendredi donc, madame, car j’envisage ce point de vue avec plaisir.

Lettre LVIII – À la même

Ce mercredi matin, 23… 1752.

Je compte les jours, madame, et je sens mes torts. Je voudrais que vous les sentissiez aussi ; je voudrais vous les faire oublier. On est bien en peine quand on est coupable et qu’on veut cesser de l’être. Ne me félicitez donc point de ma fortune, car jamais je ne fus si misérable que depuis que je suis riche[514].

Lettre LX – À la même

Ce vendredi… 1752.

Il est vrai, madame, que je me présentai hier à votre porte. L’inconvénient de vous trouver en compagnie, ou, ce qui est encore pire, de ne vous pas trouver chez vous, me fait hasarder de vous demander la permission de me présenter dans la matinée au lieu de l’après-midi, trop redoutable pour moi, à cause des visites qui peuvent survenir.

Il est vrai aussi que je suis libre[515] : c’est un bonheur dont j’ai voulu goûter avant que de mourir. Quant à la fortune, ce n’eût pas été la peine de philosopher pour ne pas apprendre à m’en passer. Je gagnerai ma vie et je serai homme : il n’y a point de fortune au-dessus de cela.

Je ne puis, madame, profiter demain de l’honneur que vous me faites ; et, pour vous prouver que ce n’est point M. Saurin qui m’en détourne, je suis prêt à accepter un dîner avec lui tout autre jour qu’il vous plaira de me prescrire.

J’ai l’honneur d’être avec un profond respect, madame, votre, etc…

Lettre LXII – À la même

Ce mercredi matin, 23… 1752[517].

Vous me forcez, madame, de vous faire un refus pour la première fois de ma vie. Je me suis bien étudié, et j’ai toujours senti que la reconnaissance et l’amitié ne sauraient compatir dans mon coeur. Permettez donc que je le conserve tout entier pour un sentiment qui peut faire le bonheur de ma vie, et dont tous vos biens ni ceux de personne ne pourraient jamais me dédommager.

J’étais allé hier à Passy, et ne revins que le soir ; ce qui m’empêcha de vous aller voir. Demain, madame, je dînerai chez vous, avec d’autant plus de plaisir que vous voulez bien vous passer d’un troisième.

Lettre LXIII – À la même

Ce mardi matin… 1752.

Ma besogne n’est point encore faite, madame ; le temps qui me presse, et le travail qui me gagne, m’empêcheront de pouvoir vous la montrer avant la semaine prochaine. Puisque vous sortez le matin, nous prendrons l’après-midi qu’il vous plaira, pourvu que ce ne soit pas plutôt que de demain en huit, ni jour d’opéra italien[518]. Comme la lecture sera un peu longue, si nous la voulons faire sans interruption, il faudra que vous ayez la bonté de faire fermer votre porte. J’ai tant de torts avec vous, madame, que je n’ose pas me justifier, même quand j’ai raison ; cependant je sais bien que, sans mon travail, je n’aurais pas mis cette fois si longtemps à vous aller voir.

1753

Lettre LXIV – À M. de Francueil

Lettre LXV – À Madame la baronne de Warens

Lettre LXVI – À Madame la marquise de Pompadour

Lettre LXVII – À M. Fréron

Lettre LXVIII – À M. l’abbé Raynal

Table de la correspondance

Lettre LXV – À Madame la baronne de Warens

Paris, le 13 février 1753.

Vous trouverez ci-joint, ma chère maman, une lettre de 240 livres. Mon coeur s’afflige également de la petitesse de la somme et du besoin que vous en avez : tâchez de pourvoir aux besoins les plus pressants ; cela est plus aisé où vous êtes qu’ici, où toutes choses, et surtout le pain, sont d’une cherté horrible. Je ne veux pas, ma bonne maman, entrer avec vous dans le détail des choses dont vous me parlez, parce que ce n’est pas le temps de vous rappeler quel a toujours été mon sentiment sur vos entreprises : je vous dirai seulement qu’au milieu de toutes vos infortunes, votre raison et votre vertu sont des biens qu’on ne peut vous ôter, et dont le principal usage se trouve dans les afflictions.

Votre fils s’avance à grands pas vers sa dernière demeure : le mal a fait un si grand progrès cet hiver, que je ne dois plus m’attendre à en voir un autre. J’irai donc à ma destination avec le seul regret de vous laisser malheureuse.

On donnera, le premier de mars, la première représentation du Devin à l’Opéra de Paris : je me ménage jusqu’à ce temps-là avec un soin extrême, afin d’avoir le plaisir de le voir. Il sera joué aussi, le lundi gras, au château de Bellevue, en présence du roi ; et madame la marquise de Pompadour y fera un rôle. Comme tout cela sera exécuté par des seigneurs et dames de la cour, je m’attends à être chanté faux et estropié ; ainsi je n’irai point. D’ailleurs, n’ayant pas voulu être présenté au roi, je ne veux rien faire de ce qui aurait l’air d’en rechercher de nouveau l’occasion. Avec toute cette gloire, je continue à vivre de mon métier de copiste, qui me rend indépendant, et qui me rendrait heureux si mon bonheur pouvait se faire sans le vôtre et sans la santé.

J’ai quelques nouveaux ouvrages à vous envoyer, et je me servirai pour cela de la voie de M. Léonard ou de celle de l’abbé Giloz, faute d’en trouver de plus directes.

Adieu, ma très bonne maman, aimez toujours un fils qui voudrait vivre plus pour vous que pour lui-même.

Lettre LXVII – À M. Fréron

[522]

[523]

Paris, le 21 juillet 1753.

Puisque vous jugez à propos, monsieur, de faire cause commune avec l’auteur de la lettre d’un ermite à J. J. Rousseau, vous trouverez fort bon, sans doute, que cette réponse vous soit aussi commune à tous deux. Quant à lui, si une pareille association l’offense, il ne doit s’en prendre qu’à lui-même, et son procédé peu honnête a bien mérité cette humiliation.

Vous avez raison de dire que le faux ermite a pris le masque : il l’a pris en effet de plus d’une manière ; mais j’ai peine à concevoir comment cet artifice l’a mis en droit de me parler avec plus de franchise : car je vous avoue que cela lui donne à mes yeux beaucoup moins l’air d’un homme franc que celui d’un fourbe et d’un lâche, qui cherche à se mettre à couvert pour faire du mal impunément. Mais il s’est trompé : le mépris public a suffi pour ma vengeance, et je n’ai perdu à tout cela qu’un sentiment fort doux, qui est l’estime que je croyais devoir à un honnête homme.

Je n’ai pas dessein d’entreprendre contre lui la défense du Devin du village. Il doit être permis à un ermite[524] plus qu’à tout autre de mal parler d’opéra ; et je ne m’attends pas que ce soit vous qui trouviez mauvais qu’on décide le plus hautement des choses que l’on connaît le moins.

La comparaison de J. J. Rousseau avec une jolie femme me paraît tout-à-fait plaisante ; elle m’a mis de si bonne humeur, que je veux prendre, pour cette fois, le parti des dames, et je vous demanderai d’abord de quel droit vous concluez contre celle-ci que se laisser voir à la promenade soit une preuve qu’elle a envie de plaire, si elle ne donne d’ailleurs aucune marque de ce désir. La jolie femme serait encore bien mieux justifiée, si, dans le goût supposé de se plaire à elle-même, il lui était impossible de se voir sans se montrer, et que l’unique miroir fût, par exemple, dans la place publique : car alors il est évident que, pour satisfaire sa propre curiosité, il faudrait bien qu’elle livrât son visage à celle des autres, sans qu’on pût l’accuser d’avoir cherché à leur plaire, à moins qu’un air de coquetterie, et toutes les minauderies des femmes à prétentions, n’en montrassent le dessein. Il vous reste donc, à l’ermite et à vous, monsieur, de nous dire les démarches qu’a faites J. J. Rousseau pour captiver la bienveillance des spectateurs, les cabales qu’il a formées, ses flatteries envers le public, la cour qu’il a faite aux grands et aux femmes, les soins qu’il s’est donnés pour gagner des preneurs et des partisans : ou bien il faudra que vous expliquiez quel moyen pouvait employer un particulier pour voir son ouvrage au théâtre, sans le laisser voir en même temps au public ; car je ne pouvais pas, comme Lulli, faire jouer l’opéra pour moi seul, à portes fermées[525]. Je trouve de plus cette différence dans le parallèle, qu’on ne se pare point pour soi tout seul, et que la plus belle femme, reléguée pour toujours seule dans un désert, n’y songerait pas même à sa toilette ; au lieu qu’un amateur de musique pourrait être seul au monde, et ne pas laisser de se plaire beaucoup à la représentation d’un opéra. Voilà, monsieur, ce que j’ai à vous répondre, à vous et à votre camarade, au nom de la jolie femme et au mien. Au reste, un ermite qui ne parle que de femmes, de toilette et d’opéra, ne donne guère meilleure opinion de sa vertu que les procédés du vôtre n’en donnent de son caractère ; et sa lettre, de son esprit.

Vous me reprochez, monsieur, un crime dont je fais gloire, et que je tâche d’aggraver de jour en jour. Il ne vous est pas, sans doute, aisé de concevoir comment on peut jouir de sa propre estime : mais afin que vous ne vous fassiez pas faute, ni l’ermite ni vous, de donner à un tel sentiment ces qualifications si menaçantes que vous n’osez même les nommer, je vous déclare derechef très publiquement que je m’estime beaucoup, et que je ne désespère pas de venir à bout de m’estimer beaucoup davantage. Quant aux éloges qu’on voudrait me donner, et dont vous me faites d’avance un crime, pourquoi n’y consentirais-je pas ? Je consens bien à vos injures, et vous voyez assez qu’il n’y a guère plus de modestie à l’un de ces consentements qu’à l’autre. En me reprochant mon orgueil, vous me forcez d’en avoir ; car, fût-on d’ailleurs le plus modeste de tous les hommes, comment ne pas un peu s’en faire accroire, en recevant les mêmes honneurs que les Voltaire, les Montesquieu, et tous les hommes illustres du siècle, dont vos satires font l’éloge presque autant que leurs propres écrits ? Aussi crois-je vous devoir des remerciements, et non des reproches, pour avoir acquiescé à ma prière, quand, persuadé avec tout le public que vos louanges déshonorent un homme de lettres, je vous fis demander, par un de vos amis, de m’épargner sur ce point, vous laissant toute liberté sur les injures. Si vous vous y fussiez borné selon votre Coutume, je ne vous aurais jamais répondu ; mais en repoussant la petite et nouvelle attaque que vous portez aux vérités que j’ai démontrées, on peut relever charitablement vos invectives, comme on met du foin à la corne d’un méchant boeuf.

Tout ce qui me fâche de nos petits démêlés est le mal qu’ils vont faire à mes ennemis. Jeunes barbouilleurs, qui n’espérez vous faire un nom qu’aux dépens du mien, toutes les offenses que vous me ferez sont oubliées d’avance, et je les pardonne à l’étourderie de votre âge ; mais l’exemple de l’ermite m’assure de ma vengeance : elle sera cruelle sans que j’y trempe, et je vous livre aux éloges de M. Fréron.

Je reviens à vous, monsieur ; et puisque vous le voulez, je vais tâcher d’éclaircir avec vous quelques idées relatives à une question pendante depuis longtemps devant le public. Vous vous plaignez que cette question est devenue ennuyeuse et trop rebattue : vous devez le croire ; car nul n’a plus travaillé que vous à faire que cela fût vrai.

Quant à moi, sans revenir sur des vérités démontrées, je me contenterai d’examiner l’ingénieux et nouveau problème que vous avez imaginé sur ce sujet ; c’est d’engager quelque académie à proposer cette question intéressante : si le jour a contribué à épurer les moeurs ? Après quoi, prenant la négative, vous direz de fort belles choses en faveur des ténèbres et de l’aveuglement ; vous louerez la méthode de courir, les yeux fermés, dans le pays le plus inconnu ; de renoncer à toute lumière pour considérer les objets ; en un mot, comme le renard écourté, qui voulait que chacun se coupât la queue, vous exhorterez tout le monde à s’ôter, au propre, l’organe qui vous manque au figuré. Sur le ton qu’on me dit qui règne dans vos petites feuilles, je juge que vous avez du vous applaudir beaucoup d’avoir pu tourner en ridicule une des plus graves questions qu’on puisse agiter : mais vous avez déjà fait vos preuves ; et après avoir si agréablement plaisanté sur l’Esprit des Lois f il n’est pas difficile d’en faire autant sur quelque sujet que ce soit. Dans cette occasion, j’ai trouvé votre plaisanterie assez bonne, et je pense, en général, que, si c’est la seule arme que vous osiez manier, vous vous en servez quelquefois avec assez d’adresse pour blesser le mérite et la vérité ; mais trouvez bon qu’en vous laissant les rieurs je réclame les amis de la raison ; aussi bien, que feriez-vous de ces gens-là dans votre parti ?

Vous trouvez donc, monsieur, que la science est à l’esprit ce que la lumière est au corps. Cependant, en prenant ces mots dans votre propre sens, j’y vois cette différence, que, sans l’usage des yeux, les hommes ne pourraient se conduire ni vivre ; au lieu qu’avec le secours de la seule raison, et les plus simples observations des sens, ils peuvent aisément se passer de toute étude. La terre s’est peuplée, et le genre humain a subsisté, avant qu’il fût question d’aucune de ces belles connaissances : croyez-vous qu’il subsisterait dans une éternelle obscurité ? C’est la raison, mais non la science, qui est à l’esprit ce que la vue est au corps.

Une autre différence non moins importante est que, quoique la lumière soit une condition nécessaire sans laquelle les choses dont vous parlez ne se feraient pas, on ne peut dire, en aucune manière, que le jour soit la cause de ces choses-là ; au lieu que j’ai fait voir comment les sciences sont la cause des maux que je leur attribue. Quoique le feu brûle un corps combustible qu’il touche, il ne s’ensuit pas que la lumière brûle un corps combustible qu’elle éclaire : voilà pourtant la conclusion que vous tirez. Si vous aviez pris la peine de lire les écrits que vous me faites l’honneur de mépriser, et que vous devez du moins fort haïr, car ils sont d’un ennemi des méchants, vous y auriez vu une distinction perpétuelle entre les nombreuses sottises que nous honorons du nom de science, celles par exemple, dont vos recueils sont pleins, et la connaissance réelle de la vérité ; vous y auriez vu, par l’énumération des maux causés par la première, combien la culture en est dangereuse ; et par l’examen de l’esprit de l’homme, combien il est incapable de la seconde, si ce n’est dans les choses immédiatement nécessaires à sa conservation, et sur lesquelles le plus grossier paysan en sait du moins autant que le meilleur philosophe. D » sorte que, pour mettre quelque apparence de parité dans les deux questions, vous deviez supposer, non seulement un jour illusoire et trompeur, qui ne montre les choses que sous une fausse apparence, mais encore un vice dans l’organe visuel, qui altère la sensation de la lumière, des figures et des couleurs ; et alors vous eussiez trouvé qu’en effet il vaudrait encore mieux rester dans une éternelle obscurité, que de ne voir à se conduire que pour s’aller casser le nez contre des rochers, ou se vautrer dans la fange, ou mordre et déchirer tous les honnêtes gens qu’on pourrait atteindre. La comparaison du jour convient à la raison naturelle, dont la pure et bienfaisante lumière éclaire et guide les hommes : la science peut mieux se comparer à ces feux follets qui, dit-on, ne semblent éclairer les passants que pour les mener à des précipices. Pénétré d’une sincère admiration pour ces rares génies, dont les écrits immortels et les moeurs pures et honnêtes éclairent et instruisent l’univers, j’aperçois chaque jour davantage le danger qu’il y a de tolérer ce tas de grimauds, qui ne déshonorent pas moins la littérature par les louanges qu’ils lui donnent que par la manière dont ils la cultivent. Si tous les hommes étaient des Montesquieu, des Buffon, des Duclos, etc., je désirerais ardemment qu’ils cultivassent toutes les sciences, afin que le genre humain ne fut qu’une société de sages : mais vous, monsieur, qui sans doute êtes si modeste, puisque vous me reprochez tant mon orgueil, vous conviendrez volontiers, je m’assure, que si tous les hommes étaient des Frérons, leurs livres n’offriraient pas des instructions fort utiles, ni leur caractère une société fort aimable.

Ne manquez pas, monsieur, je vous prie, quand votre pièce aura remporté le prix, de faire entrer ces petits éclaircissements dans la préface. En attendant, je vous souhaite bien des lauriers ; mais si, dans la carrière que vous allez courir, le succès ne répond pas à votre attente, gardez-vous de prendre, comme vous dites, le parti de vous envelopper dans votre propre estime ; car vous auriez là un méchant manteau.

Lettre LXVIII – À M. l’abbé Raynal

SUR L’USAGE DANGEREUX DES USTENCILES DE CUIVRE

Juillet 1753.

Je crois, monsieur, que vous verrez avec plaisir l’extrait ci-joint d’une lettre de Stockholm, que la personne à qui elle est adressée me charge de vous prier d’insérer dans le Mercure, l’objet en est de la dernière importance pour la vie des hommes ; et plus la négligence du public est excessive à cet égard, plus les citoyens éclairés doivent redoubler de zèle et d’activité pour la vaincre.

Tous les chimistes de l’Europe nous avertissent depuis longtemps des mortelles qualités du cuivre, et des dangers auxquels on s’expose en faisant usage de ce pernicieux métal dans les batteries de cuisine. M. Rouelle, de l’académie des sciences, est celui qui en a démontré plus sensiblement les funestes effets, et qui s’en est plaint avec le plus de véhémence. M. Thierri, docteur en médecine, a réuni dans une savante thèse qu’il soutint en 1 749, sous la présidence de M. Falconnet, une multitude de preuves capables d’effrayer tout homme raisonnable qui fait quelque cas de sa vie et de celle de ses concitoyens. Ces physiciens ont fait voir que le vert-de-gris, ou le cuivre dissous, est un poison violent dont l’effet est toujours accompagné de symptômes affreux ; que la vapeur même de ce métal est dangereuse, puisque les ouvriers qui le travaillent sont sujets à diverses maladies mortelles ou habituelles ; que toutes les menstrues, les graisses, les sels, et l’eau même, dissolvent le cuivre, et en font du vert-de-gris ; que l’étamage le plus exact ne fait que diminuer cette dissolution ; que l’étain qu’on emploie dans cet étamage n’est pas lui-même exempt de danger, malgré l’usage indiscret qu’on a fait jusqu’à présent de ce métal, et que ce danger est plus grand ou moindre, selon les différents étains qu’on emploie, en raison de l’arsenic qui entre dans leur composition, ou du plomb qui entre dans leur alliage [526] ; que même en supposant à l’étamage une précaution suffisante, c’est une imprudence impardonnable de faire dépendre la vie et la santé des hommes d’une lame d’étain très déliée, qui s’use très promptement[527], et de l’exactitude des domestiques et des cuisiniers, qui rejettent ordinairement les vaisseaux récemment étamés, à cause du mauvais goût que donnent les matières employées à l’étamage : ils ont fait voir combien d’accidents affreux, produits par le cuivre, sont attribués tous les jours à des causes toutes différentes ; ils ont prouvé qu’une multitude de gens périssent, et qu’un plus grand nombre encore sont attaqués de mille différentes maladies, par l’usage de ce métal dans nos cuisines et dans nos fontaines, sans se douter eux-mêmes de la véritable cause de leurs maux. Cependant, quoique la manufacture d’ustensiles de fer battu et étamé, qui est établie au faubourg Saint-Antoine, offre des moyens faciles de substituer dans les cuisines une batterie moins dispendieuse, aussi commode que celle de cuivre, et parfaitement saine, au moins quant au métal principal, l’indolence ordinaire aux hommes sur les choses qui leur sont véritablement utiles, et les petites maximes que la paresse invente sur les usages établis, surtout quand ils sont mauvais, n’ont encore laissé que peu de progrès aux sages avis des chimistes, et n’ont proscrit le cuivre que de peu de cuisines. La répugnance des cuisiniers à employer d’autres vaisseaux que ceux qu’ils connaissent, est un obstacle dont on ne sent toute la force que quand on connaît la paresse et la gourmandise des maîtres. Chacun sait que la société abonde en gens qui préfèrent l’indolence au repos, et le plaisir au bonheur ; mais on a bien de la peine à concevoir qu’il y en ait qui aiment mieux s’exposer à périr, eux et toute leur famille, dans des tourments affreux, qu’à manger un ragoût brûlé.

Il faut raisonner avec les sages, et jamais avec le public. Il y a longtemps qu’on a comparé la multitude à un troupeau de moutons ; il lui faut des exemples au lieu de raisons ; car chacun craint beaucoup plus d’être ridicule que d’être fou ou méchant. D’ailleurs dans toutes les choses qui concernent l’intérêt commun, presque tous, jugeant d’après leurs propres maximes, s’attachent moins à examiner la force des preuves qu’à pénétrer les motifs secrets de celui qui les propose : par exemple, beaucoup d’honnêtes lecteurs soupçonneraient volontiers qu’avec de l’argent le chef de la fabrique de fer battu, ou l’auteur des fontaines domestiques, excite mon zèle en cette occasion ; défiance assez naturelle dans un siècle de charlatanerie, où les plus grands fripons ont toujours l’intérêt public dans la bouche. L’exemple est en ceci plus persuasif que le raisonnement, parce que, la même défiance ayant vraisemblablement dû naître aussi dans l’esprit des autres, on est porté à croire que ceux qu’elle n’a point empêchés d’adopter ce que l’on propose, ont trouvé pour cela des raisons décisives. Ainsi, au lien de m’arrêter à montrer combien il est absurde, même dans le doute, de laisser dans la cuisine des ustensiles suspects de poison, il vaut mieux dire que M. Duvernay vient d’ordonner une batterie de fer pour l’École militaire ; que M. le prince de Conti a banni tout le cuivre de la sienne ; que M. le duc de Duras, ambassadeur en Espagne, en a fait autant ; et que son cuisinier, qu’il consulta là-dessus, lui dit nettement que tous ceux de son métier qui ne s’accommodaient pas de la batterie de fer, tout aussi bien que de celle de cuivre, étaient des ignorants ou des gens de mauvaise volonté. Plusieurs particuliers ont suivi cet exemple, que les personnes éclairées qui m’ont remis l’extrait ci-joint ont donné depuis longtemps, sans que leur table se ressente le moins du monde de ce changement, que par la confiance avec laquelle on peut manger d’excellents ragoûts, très bien préparés dans des vaisseaux de fer.

Mais que peut-on mettre sous les yeux du public de plus frappant que cet extrait même ? S’il y avait au monde une nation qui dût s’opposer à l’expulsion du cuivre, c’est certainement la Suède, dont les mines de ce métal font la principale richesse, et dont les peuples, en général, idolâtrent leurs anciens usages. C’est pourtant ce royaume, si riche en cuivre, qui donne l’exemple aux autres d’ôter à ce métal tous les emplois qui le rendent dangereux, et qui intéressent la vie des citoyens ; ce sont ces peuples, si attachés à leurs vieilles pratiques, qui renoncent sans peine à une multitude de commodités qu’ils retireraient de leurs mines, dès que la raison et l’autorité des sages leur montrent le risque que l’usage indiscret de ce métal leur fait courir. Je voudrais pouvoir espérer qu’un si salutaire exemple sera suivi dans le reste de l’Europe, où l’on ne doit pas avoir la même répugnance à proscrire, au moins dans les cuisines, un métal que l’on tire de dehors. Je voudrais que les avertissements publics des philosophes et des gens de lettres réveillassent les peuples sur les dangers de toute espèce auxquels leur imprudence les expose, et rappelassent plus souvent à tous les souverains que le soin de la conservation des hommes n’est pas seulement leur premier devoir, mais aussi leur plus grand intérêt.

Je suis, etc.

1754

Lettre LXIX – À M. le comte d’Argenson

Lettre LXX – À M. le comte de Turpin

Lettre LXXI – À M. d’Alembert

Lettre LXXII – Au père Lesage

Lettre LXXII – À Madame Gonceru

Lettre LXXIV – À M. Vernes

Lettre LXXV – À M. Perdriau

Lettre LXXVI – À Madame la marquise de Menars

Lettre LXXVII – À M. le comte de Lastic

Lettre LXXVII – À Madame d’Épinay

Table de la correspondance

Lettre LXX – À M. le comte de Turpin

Qui m’avait adressé une Épître à la tête des é

AMUSEMENTS PHILOSOPHIQUES ET LITTÉRAIRES DE DEUX AMIS

Paris, le 12 mai 1754.

En vous faisant mes remerciements, monsieur, du recueil que vous m’avez envoyé, j’en ajouterais pour l’épître qui est à la tête, et qu’on prétend m’être adressée[532], si la leçon qu’elle contient n’était gâtée par l’éloge qui l’accompagne, et que je veux me hâter d’oublier, pour n’avoir point de reproches à vous faire.

Quant à la leçon, j’en trouve les maximes très sensées ; il ne leur manque, ce me semble, qu’une plus juste application. Il faudrait que je changeasse étrangement d’humeur et de caractère, si jamais les devoirs de l’humanité cessaient de m’être chers, sous prétexte que les hommes sont méchants. Je ne punis ni moi, ni personne, en me refusant à une société trop nombreuse. Je délivre les autres du triste spectacle d’un homme qui souffre, ou d’un observateur importun, et je me délivre moi-même de la gêne où me mettrait le commerce de beaucoup de gens dont heureusement je ne connaîtrais que les noms. Je ne suis point sujet à l’ennui que vous me reprochez ; et si j’en sens quelquefois, c’est seulement dans les belles assemblées, où j’ai l’honneur de me trouver fort déplacé de toutes façons. La seule société qui m’ait paru désirable est celle qu’on entretient avec ses amis, et j’en jouis avec trop de bonheur pour regretter celle du grand monde. Au reste, quand je haïrais les hommes autant que je les aime et que je les plains, j’ai peur que les voir de plus près ne fût un mauvais moyen de me raccommoder avec eux ; et, quelque heureux que je puisse être dans mes liaisons, il me serait difficile de me trouver jamais avec personne aussi bien que je suis avec moi-même.

J’ai pensé que me justifier devant vous était la meilleure preuve que je pouvais vous donner que vos avis ne m’ont pas déplu, et que je fais cas de votre estime. Venons à vous, monsieur, par qui j’aurais dû commencer ; j’ai déjà lu une partie de votre ouvrage, et j’y vois avec plaisir l’usage aimable et honnête que vous et votre ami faites de vos loisirs et de vos talents. Votre recueil n’est pas assez mauvais pour devoir vous rebuter du travail, ni assez bon pour vous ôter l’espoir d’en faire un meilleur dans la suite[533]. Travaillez donc sous vos divins maîtres à étendre leurs droits et votre gloire. Vaincre, comme vous avez commencé, les préjugés de votre naissance et de votre état, c’est se mettre fort au-dessus de l’une et de l’autre. Mais joindre l’exemple aux leçons de la vertu, c’est ce qu’on a droit d’attendre de quiconque la prêche dans ses écrits. Tel est l’honorable engagement que vous venez de prendre, et que vous travaillez à remplir.

Je suis de tout mon coeur, etc.

Lettre LXXI – À M. d’Alembert

[534]

Ce 26 juin 1754[535].

Je vous renvoie, monsieur, la lettre C, que je n’ai pu relire plus tôt, ayant toujours été malade. Je ne sais point comment on résiste à la manière dont vous m’avez fait l’honneur de m’écrire, et je serais bien fâché de le savoir. Ainsi j’entre dans toutes vos vues, et j’approuve les changements que vous avez jugé à propos de faire : j’ai pourtant rétabli un ou deux morceaux que vous aviez supprimés, parce qu’en me réglant sur le principe que vous avez établi vous-même il m’a semblé que ces morceaux faisaient à la chose, ne marquaient point d’humeur, et ne disaient point d’injures. Cependant je veux que vous soyez absolument le maître”, et je soumets le tout à votre équité et à vos lumières.

Je ne puis assez vous remercier de votre discours préliminaire. J’ai peine à croire que vous ayez eu beaucoup plus de plaisir à le faire que moi à le lire. La chaîne encyclopédique, surtout, m’a instruit et éclairé ; et je me propose de la relire plus d’une fois. Pour ce qui concerne ma partie, je trouve votre idée sur l’imitation musicale très juste et très neuve. En effet, à un très petit nombre de choses près, l’art du musicien ne consiste point à peindre immédiatement les objets, mais à mettre l’âme dans une disposition semblable à celle où la mettrait leur présence. Tout le monde sentira cela en vous lisant ; et, sans vous, personne peut-être ne se fût avisé de le penser. C’est là, comme dit Lamotte,

De ce vrai dont tous les esprits

Ont en eux-mêmes la semence ;

Que l’on sent, mais qu’on est surpris

De trouver vrai quand on y pense.

Il y a très peu d’éloges auxquels je sois sensible ; mais je le suis beaucoup à ceux qu’il vous a plu de me donner. Je ne puis m’empêcher de penser avec plaisir que la postérité verra, dans un tel monument, que vous avez bien pensé de moi.

Je vous honore du fond de mon âme, et suis de la même manière, monsieur, votre très humble, etc.

Lettre LXXII – Au père Lesage

Aux Eaux-Vives[536], le 1er juillet au soir, 1754.

Sumite materiara vestris, qui scribitis, aequam Viribus[537].

Le musicien qui, en 1720, disait que la musique la plus simple était la plus belle, tenait là, ce me semble, un étrange propos. J’aimerais autant qu’il eût dit que le meilleur comédien est celui qui fait le moins de gestes et parle le plus posément. À l’égard des roulements de Lulli, je conviens qu’ils sont plats et de mauvais goût.

Je suis fort surpris qu’on retrouve dans le Devin du village les mêmes roulements que dans l’opéra de Roland ; il faut que, n’y trouvant pas, moi, le moindre rapport, je m’aveugle étrangement sur ce point. Au reste, ce n’est pas une chose aisée de déterminer les cas où la musique comporte des roulements, et ceux où elle n’en comporte point. Je me suis fait des règles pour distinguer ces cas, et j’ai soigneusement suivi ces règles dans la pratique. Poem a me soepè deliberatam et multùm agita-tam requiris[538].

Si la musique ne consiste qu’en de simples chansons, et ne plaît que par les sons physiques, il pourra arriver que des airs de province plairont autant ou plus que ceux de la cour ; mais toutes les fois que la musique sera considérée comme un art d’imitation, ainsi que la poésie et la peinture, c’est à la ville, c’est à la cour, c’est partout où s’exercent aux arts agréables beaucoup d’hommes rassemblés, qu’on apprend à la cultiver. En général, la meilleure musique est celle qui réunit le plaisir physique et le plaisir moral, c’est-à-dire l’agrément de l’oreille et l’intérêt du sentiment.

Alterius sic

Altera poscit opem res, et conjurât amicè.[539]

Si Molière a consulté sa servante, c’est sans doute sur le Médecin malgré lui, sur les saillies de Nicolle, et la querelle de Sosie et de Cléanthis : mais, à moins que la servante de Molière ne fût une personne fort extraordinaire, je parierais bien que ce grand homme ne la consultait pas sur le Misanthrope ni sur le Tartufe, ni sur la belle scène d’Alcmène et d’Amphitryon. Les musiciens ne doivent consulter les ignorants qu’avec le même discernement, d’autant plus que l’imitation musicale est plus détournée, moins immédiate, et demande plus de finesse de sentiment pour être aperçue, que celle de la comédie.

Quoique les principes de la beauté théâtrale n’aient été portés, ni par les modernes, ni même par Aristote, au degré de clarté dont ils sont susceptibles, ils sont faciles à établir. Ces principes me paraissent se réduire à deux, savoir, l’imitation et l’intérêt, qui s’appliquent également à la musique. Je ne dirai pas, de peur d’obscurité, que le beau consiste dans l’imitation du vrai, mais dans le vrai de l’imitation : c’est là, ce me semble, le sens du vers d’Horace et de celui de Boileau. Que l’imitation ne doive s’exercer que sur des objets utiles, c’est un bon précepte de morale, mais non pas une règle poétique ; car il y a de très belles pièces dont le sujet ne peut être d’aucune utilité : tel est l’Oedipe de Sophocle.

Les mathématiciens ont très bien expliqué la partie de la musique qui est de leur compétence, savoir les rapports des sons, d’où dépend aussi le plaisir physique de l’harmonie et du chant. Les philosophes, de leur côté, ont fait voir que la musique, prise pour un des beaux arts, a comme eux le principe de ses plus grands charmes dans celui de l’imitation.

Les musiciens ne sont point faits pour raisonner sur leur art : c’est à eux de trouver les choses, au philosophe de les expliquer.

Quoique l’abbé Du Bos ait parlé de musique en homme qui n’y entendait rien, cela n’empêche pas qu’il n’y ait des règles pour juger d’une pièce de musique aussi bien que d’un poème ou d’un tableau. Que dirait-on d’un homme qui prétendrait juger de l’Iliade d’Homère, ou de la Phèdre de Racine, ou du Déluge du Poussin, comme d’une oille ou d’un jambon ? Autant en serait nul celui qui voudrait comparer les prestiges d’une musique ravissante, qui porte au coeur le trouble de toutes les passions et la volupté de tous les sentiments, avec la sensation grossière et purement physique du palais dans l’usage des aliments. Quelle différence, pour les mouvements de l’âme, entre des hommes exercés et ceux qui ne le sont pas ! Un Pergolèse, un Voltaire, un Titien, disposeront, pour ainsi dire, à leur gré du coeur chez un peuple éclairé ; mais le paysan, insensible aux chefs-d’oeuvre de ces grands hommes, ne trouve rien de si beau que la bibliothèque bleue, les enseignes à bière, et le branle de son village.

Je crois donc qu’on peut très bien disputer de musique, et même assigner, relativement au langage, les qualités qu’elle doit avoir pour être bonne et pour plaire ; car quoiqu’on ne puisse expliquer les choses de goût qui ne sont que de pures sensations, le philosophe peut sans témérité entreprendre l’explication de celles qui modifient lame, et qui font partie du beau métaphysique. Je me garderai bien d’entrer dans la prétendue dispute de la musique simple et de la composée, jusqu’à ce que j’aie appris ce que signifient ces mots que je n’entends point. Je penserais, en attendant, que les sons et les mouvements doivent être composés et modifiés par le musicien, comme les lignes et les couleurs par le peintre, selon les teintes et les nuances des objets qu’il veut rendre et des choses qu’il veut exprimer. Mais pour bien résoudre ces questions, qui ne laissent pas d’avoir leur difficulté,

Vacet oportet, Eutyche, à negotiis,

Ut liber animus sentiat vim carminis[540].

Lettre LXXIV – À M. Vernes

[543]

Paris, le 15 octobre 1754.

Il faut vous tenir parole, monsieur, et satisfaire en même temps mon coeur et ma conscience ; car, estime, amitié, souvenir, reconnaissance, tout vous est dû, et je m’acquitterai de tout cela sans songer que je vous le dois. Aimons-nous donc bien tous deux, et hâtons-nous d’en venir au point de n’avoir plus besoin de nous le dire.

J’ai fait mon voyage[544] très heureusement et plus promptement encore que je n’espérais. Je remarque que mon retour a surpris bien des gens, qui voulaient faire entendre que la rentrée dans le royaume m’était interdite, et que j’étais relégué à Genève, ce qui serait pour moi comme pour un évêque français être relégué à la cour. Enfin m’y voici, malgré eux et leurs dents, en attendant que le coeur me ramène où vous êtes, ce qui se ferait dès à présent, si je ne consultais que lui. Je n’ai trouvé ici aucun de mes amis. Diderot est à Langres, Duclos en Bretagne, Grimm en Provence, d’Alembert même est en campagne ; de sorte qu’il ne me reste ici que des connaissances dont je ne me soucie pas assez pour déranger ma solitude en leur faveur. Le quatrième volume de l’Encyclopédie paraît depuis hier ; on le dit supérieur encore au troisième. Je n’ai pas encore le mien ; ainsi je n’en puis juger par moi-même. Des nouvelles littéraires ou politiques, je n’en sais pas. Dieu merci, et ne suis pas plus curieux des sottises qui se font dans ce monde que de celles qu’on imprime dans les livres.

J’oubliai de vous laisser, en partant, les canzoni que vous m’aviez demandées : c’est une étourderie que je réparerai ce printemps avec usure, en y joignant quelques chansons françaises, qui seront mieux du goût de vos dames, et qu’elles chanteront moins mal.

Mille respects, je vous supplie, à monsieur votre père et à madame votre mère, et ne m’oubliez pas non plus auprès de madame votre soeur, quand vous lui écrirez ; je vous prie de me donner particulièrement de ses nouvelles ; je me recommande encore à vous pour faire une ample mention de moi dans vos voyages de Sécheron, au cas qu’on y soit encore. Item, à monsieur, madame et mademoiselle Mussard, à Châtelaine : votre éloquence aura de quoi briller à faire l’apologie d’un homme, qui, après tant d’honnêtetés reçues, part et emporte le chat.

J’ai voulu faire un article à part pour M. Abauzit. Dédommagez-moi, en mon absence, de la gêne que m’a causée sa modestie, toutes les fois que j’ai voulu lui témoigner ma profonde et sincère vénération. Déclarez-lui, sans quartier, tous les sentiments dont vous me savez pénétré pour lui, et n’oubliez pas de vous dire à vous-même quelque chose des miens pour vous.

P. S. Mademoiselle Le Vasseur vous prie d’agréer ses très humbles respects. Je me proposais d’écrire à M. de Rochemont ; mais cette maudite paresse… Que votre amitié fasse pour la mienne auprès de lui, je vous en supplie.

Lettre LXXV – À M. Perdriau

À Genève

[545]

Paris, le 28 novembre 1754.

En répondant avec franchise à votre dernière lettre, en déposant mon coeur et mon sort entre vos mains, je crois, monsieur, vous donner une marque d’estime et de confiance moins équivoque que des louanges et des compliments, prodigués par la flatterie plus souvent que par l’amitié.

Oui, monsieur, frappé des conformités que je trouve entre la constitution de gouvernement qui découle de mes principes et celle qui existe réellement dans notre république, je me suis proposé de lui dédier mon Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité ; et j’ai saisi cette occasion, comme un heureux moyen d’honorer ma patrie et ses chefs par de justes éloges ; d’y porter, s’il se peut, dans le fond des coeurs, l’olive que je ne vois encore que sur des médailles, et d’exciter en même temps les hommes à se rendre heureux par l’exemple d’un peuple qui l’est ou qui pourrait l’être sans rien changer à son institution. Je cherche, en cela, selon ma coutume, moins à plaire qu’à me rendre utile ; je ne compte pas en particulier sur le suffrage de quiconque est de quelque parti ; car, n’adoptant pour moi que celui de la justice et de la raison, je ne dois guère espérer que tout homme qui suit d’autres règles puisse être l’approbateur des miennes ; et si cette considération ne m’a point retenu, c’est qu’en toute chose le blâme de l’univers entier me touche beaucoup moins que l’aveu de ma conscience. Mais, dites-vous, dédier un livre à la république, cela ne s’est jamais fait. Tant mieux, monsieur ; dans les choses louables, il vaut mieux donner l’exemple que le recevoir, et je crois n’avoir que de trop justes raisons pour n’être l’imitateur de personne : ainsi votre objection n’est, au fond, qu’un préjugé de plus en ma faveur, car depuis longtemps il ne reste plus de mauvaise action à tenter ; et, quoi qu’on en put dire, il s’agirait moins de savoir si la chose s’est faite ou non, que si elle est bien ou mal en soi, de quoi je vous laisse le juge. Quant à ce que vous ajoutez qu’après ce qui s’est passé, de telles nouveautés peuvent être dangereuses, c’est là une grande vérité à d’autres égards ; mais à celui-ci, je trouve, au contraire, ma démarche d’autant plus à sa place, après ce qui s’est passé, que mes éloges étant pour les magistrats, et mes exhortations pour les citoyens, il convient que le tout s’adresse à la république, pour avoir occasion de parler à ses divers membres, et pour ôter à ma dédicace toute apparence de partialité. Je sais qu’il y a des choses qu’il ne faut point rappeler ; et j’espère que vous me croyez assez de jugement pour n’en user, à cet égard, qu’avec une réserve dans laquelle j’ai plus consulté le goût des autres que le mien ; car je ne pense pas qu’il soit d’une adroite politique de pousser cette maxime jusqu’au scrupule. La mémoire d’Erostrate nous apprend que c’est un mauvais moyen de faire oublier les choses que d’ôter la liberté d’en parler ; mais si vous faites qu’on n’en parle qu’avec douleur, vous ferez bientôt qu’on n’en parlera plus. Il y a je ne sais quelle circonspection pusillanime fort goûtée en ce siècle, et qui, voyant partout des inconvénients, se borne, par sagesse, à ne faire ni bien ni mal : j’aime mieux une hardiesse généreuse qui, pour bien faire, secoue quelquefois le puéril joug de la bienséance.

Qu’un zèle indiscret m’abuse peut-être, que, prenant mes erreurs pour des vérités utiles, avec les meilleures intentions du monde je puisse faire plus de mal que de bien ; je n’ai rien à répondre à cela, si ce n’est qu’une semblable raison devrait retenir tout homme droit, et laisser l’univers à la discrétion du méchant et de l’étourdi, parce que les objections tirées de la seule faiblesse de la nature ont force contre quelque homme que ce soit, et qu’il n’y a personne qui ne dût être suspect à soi-même, s’il ne se reposait de la justesse de ses lumières sur la droiture de son coeur : c’est ce que je dois pouvoir faire sans témérité, parce que, isolé parmi les hommes, ne tenant à rien dans la société, dépouillé de toute espèce de prétention, et ne cherchant mon bonheur même que dans celui des autres, je crois du moins être exempt de ces préjugés d’état qui font plier le jugement des plus sages aux maximes qui leur sont avantageuses. Je pourrais, il est vrai, consulter des gens plus habiles que moi, et je le ferais volontiers, si je ne savais que leur intérêt me conseillera toujours avant leur raison. En un mot, pour parler ici sans détour, je me fie encore plus à mon désintéressement, qu’aux lumières de qui que ce puisse être.

Quoique en général je fasse très peu de cas des étiquettes de procédés, et que j’en aie depuis longtemps secoué le joug plus pesant qu’utile, je pense avec vous qu’il aurait convenu d’obtenir l’agrément de la république ou du conseil, comme c’est assez l’usage en pareil cas ; et j’étais si bien de cet avis, que mon voyage fut fait en partie dans l’intention de solliciter cet agrément ; mais il me fallut peu de temps et d’observations pour reconnaître l’impossibilité de l’obtenir ; je sentis que, demander une telle permission, c’était vouloir un refus, et qu’alors ma démarche, qui pèche tout au plus contre une certaine bienséance dont plusieurs se sont dispensés, serait par là devenue une désobéissance condamnable si j’avais persisté, ou l’étourderie d’un sot, si j’eusse abandonné mon dessein ; car ayant appris que, dès le mois de mai dernier, il s’était fait, à mon insu, des copies de l’ouvrage et de la dédicace, dont je n’étais plus le maître de prévenir l’abus, je vis que je ne l’étais pas non plus de renoncer à mon projet, sans m’exposer à le voir exécuter par d’autres.

Votre lettre m’apprend elle-même que vous ne sentez pas moins que moi toutes les difficultés que j’avais prévues ; or vous savez qu’à force de se rendre difficile sur les permissions indifférentes, on invite les hommes à s’en passer. C’est ainsi que l’excessive circonspection du feu chancelier sur l’impression des meilleurs livres, fit enfin qu’on ne lui présentait plus de manuscrits, et que les livres ne s’imprimaient pas moins, quoique cette impression, faite contre les lois, fût réellement criminelle, au lieu qu’une dédicace non communiquée n’est tout au plus qu’une impolitesse ; et loin qu’un tel procédé soit blâmable par sa nature, il est, au fond, plus conforme à l’honnêteté que l’usage établi ; car il y a je ne sais quoi de lâche à demander aux gens la permission de les louer, et d’indécent à l’accorder. Ne croyez pas, non plus, qu’une telle conduite soit sans exemple : je puis vous faire voir des livres dédiés à la nation française, d’autres au peuple anglais, sans qu’on ait fait un crime aux auteurs de n’avoir eu pour cela ni le consentement de la nation, ni celui du prince, qui sûrement leur eut été refusé, parce que, dans toute monarchie, le roi veut être l’état, lui tout seul, et ne prétend pas que le peuple soit quelque chose.

Au reste, si j’avais eu à m’ouvrir à quelqu’un sur cette affaire, c’aurait été à M. le Premier moins qu’à qui que ce soit au monde. J’honore et j’aime trop ce digne et respectable magistrat pour avoir voulu le compromettre en la moindre chose, et l’exposer au chagrin de déplaire peut-être à beaucoup de gens, en favorisant mon projet, ou d’être forcé peut-être à le blâmer contre son propre sentiment. Vous pouvez croire qu’ayant réfléchi longtemps sur les matières du gouvernement, je n’ignore pas la force de ces petites maximes d’état qu’un sage magistrat est obligé de suivre, quoiqu’il en sente lui-même toute la frivolité.

Vous conviendrez, que je ne pouvais obtenir l’aveu du Conseil sans que mon ouvrage fût examiné ; or pensez-vous que j’ignore ce que c’est que ces examens, et combien l’amour-propre des censeurs les mieux intentionnés, et les préjugés des plus éclairés, leur font mettre d’opiniâtreté et de hauteur à la place de la raison, et leur font rayer d’excellentes choses, uniquement parce qu’elles ne sont pas dans leur manière de penser, et qu’ils ne les ont pas méditées aussi profondément que l’auteur ? N’ai-je pas eu ici mille altercations avec les miens ? Quoique gens d’esprit et d’honneur, ils m’ont toujours désolé par de misérables chicanes, qui n’avaient ni le sens commun, ni d’autre cause qu’une vile pusillanimité, ou la vanité de vouloir tout savoir mieux qu’un autre. Je n’ai jamais cédé, parce que je ne cède qu’à la raison ; le magistrat a été notre juge, et il s’est toujours trouvé que les censeurs avaient tort. Quand je répondis au roi de Pologne, je devais, selon eux, lui envoyer mon manuscrit, et ne le publier qu’avec son agrément : c’était, prétendaient-ils, manquer de respect au père de la reine que de l’attaquer publiquement, surtout avec la fierté qu’ils trouvaient dans ma réponse, et ils ajoutaient même que ma sûreté exigeait des précautions ; je n’en ai pris aucune ; je n’ai point envoyé mon manuscrit au prince ; je me suis fié à l’honnêteté publique, comme je fais encore aujourd’hui, et l’événement a prouvé que j’avais raison. Mais, à Genève, il n’en irait pas comme ici ; la décision de mes censeurs serait sans appel : je me verrais réduit à me taire, ou à donner sous mon nom le sentiment d’autrui ; et je ne veux faire ni l’un ni l’autre. Mon expérience m’a donc fait prendre la ferme résolution d’être désormais mon unique censeur ; je n’en aurais jamais de plus sévère, et mes principes n’en ont pas besoin d’autre, non plus que mes moeurs : puisque tous ces gens-là regardent toujours à mille choses étrangères dont je ne me soucie point, j’aime mieux m’en rapporter à ce juge intérieur et incorruptible qui ne passe rien de mauvais, et ne condamne rien de bon, et qui ne trompe jamais quand on le consulte de bonne foi. J’espère que vous trouverez qu’il n’a pas mal fait son devoir dans l’ouvrage en question, dont tout le monde sera content, et qui n’aurait pourtant obtenu l’approbation de personne.

Vous devez sentir encore que l’irrégularité qu’on peut trouver dans mon procédé est toute à mon préjudice et à l’avantage du gouvernement. S’il y a quelque chose de bon dans mon ouvrage, on pourra s’en prévaloir ; s’il y a quelque chose de mauvais, on pourra le désavouer ; on pourra m’approuver ou me blâmer selon les intérêts particuliers, ou le jugement du public : on pourrait même proscrire mon livre, si l’auteur et l’état avaient ce malheur que le Conseil n’en fût pas content : toutes choses qu’on ne pourrait plus faire, après en avoir approuvé la dédicace. En un mot, si j’ai bien dit eu l’honneur de ma patrie, la gloire en sera pour elle ; si j’ai mal dit, le blâme en retombera sur moi seul. Un bon citoyen peut-il se faire un scrupule d’avoir à courir de tels risques ?

Je supprime toutes les considérations personnelles qui peuvent me regarder, parce qu’elles ne doivent jamais entrer dans les motifs d’un homme de bien, qui travaille pour l’utilité publique. Si le détachement d’un coeur qui ne tient nia la gloire, ni à la fortune, ni même à la vie, peut le rendre digne d’annoncer la vérité, j’ose me croire appelé à cette vocation sublime : c’est pour faire aux hommes du bien selon mon pouvoir que je m’abstiens d’en recevoir d’eux, et que je chéris ma pauvreté et mon indépendance. Je ne veux point supposer que de tels sentiments puissent jamais me nuire auprès de mes concitoyens ; et c’est sans le prévoir, ni le craindre, que je prépare mon âme à cette dernière épreuve, la seule à laquelle je puisse être sensible ; croyez que je veux être, jusqu’au tombeau, honnête, vrai, et citoyen zélé ; et que, s’il fallait me priver, à cette occasion, du doux séjour de la patrie, je couronnerais ainsi les sacrifices que j’ai faits à l’amour des hommes et de la vérité par celui de tous qui coûte le plus à mon coeur, et qui par conséquent m’honore le plus.

Vous comprendrez aisément que cette lettre est pour vous seul : j’aurais pu vous en écrire une, pour être vue, dans un style fort différent ; mais, outre que ces petites adresses répugnent à mon caractère, elles ne répugneraient pas moins à ce que je connais du votre, et je me saurai gré, toute ma vie, d’avoir profité de cette occasion de m’ouvrir à vous sans réserve, et de me confier à la discrétion d’un homme de bien qui a de l’amitié pour moi. Bonjour, monsieur ; je vous embrasse de tout mon coeur avec attendrissement et respect[546].

Lettre LXXVII – À M. le comte de Lastic

(Incluse dans la précédente)

[548]

Paris, le 20 décembre 1754.

Sans avoir l’honneur, monsieur, d’être connu de vous, j’espère qu’ayant à vous offrir des excuses et de l’argent, ma lettre ne saurait être mal reçue.

J’apprends que mademoiselle de Cléry a envoyé de Blois un panier à une bonne vieille femme, nommée madame Le Vasseur, et si pauvre qu’elle demeure chez moi ; que ce panier contenait, entre autres choses, un pot de vingt livres de beurre ; que le tout est parvenu, je ne sais comment, dans votre cuisine ; que la bonne vieille, l’ayant appris, a eu la simplicité de vous envoyer sa fille, avec la lettre d’avis, vous redemander son beurre, ou le prix qu’il a coûté ; et qu’après vous être moqués d’elle, selon l’usage, vous et madame votre épouse, vous avez, pour toute réponse, ordonné à vos gens de la chasser.

J’ai tâché de consoler la bonne femme affligée, en lui expliquant les règles du grand monde et de la grande éducation ; je lui ai prouvé que ce ne serait pas la peine d’avoir des gens, s’ils ne servaient à chasser le pauvre, quand il vient réclamer son bien ; et, en lui montrant combien justice et humanité sont des mots roturiers, je lui ai fait comprendre, à la fin, qu’elle est trop honorée qu’un comte ait mangé son beurre. Elle me charge donc, monsieur, de vous témoigner sa reconnaissance de l’honneur que vous lui avez fait, son regret de l’importunité qu’elle vous a causée, et le désir qu’elle aurait que son beurre vous eût paru bon. Que si par hasard il vous en a coûté quelque chose pour le port du paquet à elle adressé, elle offre de vous le rembourser, comme il est juste. Je n’attends là-dessus que vos ordres pour exécuter ses intentions, et vous supplie d’agréer les sentiments avec lesquels j’ai l’honneur d’être, etc. [549]

Lettre LXXVII – À Madame d’Épinay

[550]

Ce jeudi matin (20 décembre 1754).

Il faut faire, madame, ce que vous voulez. Les lettres ne seront point envoyées, et M. le comte de Lastic peut désormais voler le beurre de toutes les bonnes femmes de Paris, sans que je m’en fâche. Laissons donc là M. le comte, et parlons de votre santé, qu’il ne faut pas mettre en jeu pour si peu de chose ; je ne sais que vous dire des ordonnances de M. Tronchin : votre expérience me les rend furieusement suspectes ; il a tant de réputation, qu’il pourrait bien n’être qu’un charlatan. Cependant je vous avoue que j’y tiens encore, et que j’attribue le malentendu, s’il y en a, à l’inconvénient de l’éloignement. Quoi qu’il en soit, j’approuve beaucoup le parti que vous avez pris de vous en tenir à son régime, et de laisser ses drogues : c’est en général tout l’usage que vous devriez faire de la médecine ; mais il faut choisir un régime et s’y tenir. Donnez-moi de vos nouvelles et de celles de madame d’Esclavelles. Bonjour, madame.

Observation

Les lettres adressées à madame d’Épinay ne sont pour la plupart, comme celles à madame de Créqui, datées que du jour de la semaine. Les unes comme les autres, écrites de Paris ou de l’Ermitage, n’avaient pas besoin d’autre indication pour les personnes qui les recevaient. Loin de prétendre avoir toujours rencontré juste en tâchant de réparer les omissions faites, nous convenons, quant à la correspondance avec madame d’Épinay, que cette précision n’était pas possible, parce qu’aucune circonstance de quelque intérêt ne rendait, à l’aide de rapprochements, la recherche facile. Mais cette correspondance finit avec l’année 1757. Elle offre en quelque sorte les pièces justificatives du récit présenté dans le neuvième livre des Confessions. Une partie de ces lettres se trouve dans les Mémoires de madame d’Épinay qui, sans intention, donne de nouvelles preuves de la sincérité de Rousseau.

1755

Lettre LXXIX – À M. Vernes

Lettre LXXX – À Madame d’Épinay

Lettre LXXXI – À la même

Lettre LXXXII – À M. Vernes

Lettre LXXXIII – À Madame la marquise de Créqui

Lettre LXXXIV – À M. de Voltaire

Lettre LXXXV – Au même

Lettre LXXXVI – À Madame d’Épinay

Lettre LXXXVII – À la même

Lettre LXXXVIII – À M. de Boissi

Lettre LXXXIX – À M. Vernes

Lettre XC – À un anonyme

Lettre XCI – À M. le comte de Tressan

Lettre XCII – À M. d’Alembert

Table de la correspondance

Lettre LXXX – À Madame d’Épinay

… 1755.

Pour Dieu ! madame, ne m’envoyez plus M. Malouin[553]. Je ne me porte pas assez bien pour l’entendre bavarder avec plaisir. J’ai tremblé hier toute la journée de le voir arriver ; délivrez-moi de la crainte d’en être réduit, peut-être, à brusquer un honnête homme que j’aime, et qui me vient de votre part ; et ne vous joignez pas à ces importuns amis qui, pour me faire vivre à leur mode, me feront mourir de chagrin. En vérité, je voudrais être au fond d’un désert quand je suis malade.

Autre chose : accablé de visites importunes et de gens incommodes, je respirais en voyant arriver M. de Saint-Lambert, et je lui contais mes peines par cette sorte de confiance que j’ai d’abord pour les gens que j’estime et respecte ; n’a-t-il pas été prendre cela pour lui ? Du moins, je dois le croire par ce qu’il me dit en me quittant, et par ce qu’il m’a fait dire par son laquais. Ainsi, j’ai le bonheur de rassembler autour de moi tout ce que je voudrais fuir, et d’écarter tout ce que je voudrais voir : cela n’est assurément ni fort heureux ni fort adroit. Au reste, je n’ai pas même entendu parler de Diderot. Que de vocation pour ma solitude et pour ne plus voir que vous ! Bonjour, madame. J’envoie savoir des nouvelles de la santé de Grimm et de la vôtre. J’ai peur que vous ne deviniez trop l’état de la mienne par le ton de ce billet. J’ai passé mie mauvaise nuit, durant laquelle la bile a fomenté, comme vous voyez. Je suis mieux ce matin. Je vous écris, et tout se calme insensiblement.

Lettre LXXXII – À M. Vernes

Paris, le 6 juillet 1755.

Voici, monsieur, une longue interruption ; mais comme je n’ignore pas mes torts, et que vous n’ignorez pas notre traité, je n’ai rien de nouveau à vous dire pour mon excuse, et j’aime mieux reprendre notre correspondance tout uniment, que de recommencer à chaque fois mon apologie ou mes inutiles excuses.

Je suppose que vous avez vu actuellement l’écrit pour lequel vous aviez marqué de l’empressement. Il y en a des exemplaires entre les mains de M. Chappuis. J’ai reçu, à Genève, tant d’honnêtetés de tout le monde, que je ne saurais là-dessus donner des préférences, sans donner en même temps des exclusions offensantes ; mais il y aurait à voler M. Chappuis une honnêteté dont l’amitié seule est capable[556], et que j’ai quelque droit d’attendre de ceux qui m’en ont témoigné autant que vous. Je ne puis exprimer la joie avec laquelle j’ai appris que le Conseil avait agréé, au nom de la république, la dédicace de cet ouvrage, et je sens parfaitement tout ce qu’il y a. d’indulgence et de grâce dans cet aveu[557]. J’ai toujours espéré qu’on ne pourrait méconnaître, dans cette épître, les sentiments qui l’ont dictée, et qu’elle serait approuvée de tous ceux qui les partagent ; je compte donc sur votre suffrage, sur celui de votre respectable père, et de tous mes bons concitoyens. Je me soucie très peu de ce qu’en pourra penser le reste de l’Europe. Au reste, on avait affecté de répandre des bruits terribles sur la violence de cet ouvrage, et il n’avait pas tenu à mes ennemis de me faire des affaires avec le gouvernement ; heureusement, l’on ne m’a point condamné sans me lire, et, après l’examen, l’entrée a été permise sans difficulté.

Donnez-moi des nouvelles de votre journal. Je n’ai point oublié ma promesse : ma copie me presse si fort depuis quelque temps, qu’elle ne me donne pas le loisir de travailler. D’ailleurs, je ne veux rien vous donner que j’aie pu faire mieux : mais je vous tiendrai parole, comptez-y, et le pis-aller sera de vous porter moi-même, le printemps prochain, ce que je n’aurai pu vous envoyer plus tôt : si je connais bien votre coeur, je crois qu’à ce prix vous ne serez pas fâché du retard.

Bonjour, monsieur ; préparez-vous à m’aimer plus que jamais, car j’ai bien résolu de vous y forcer à mon retour.

Lettre LXXXIII – À Madame la marquise de Créqui

Épinay, 8 septembre 1755.

Je vois, madame, que la bienveillance dont vous m’honorez vous cause de l’inquiétude sur le sort dont quelques gens, tout au moins fort indiscrets, aiment à me menacer. De grâce, que ma tranquillité ne vous alarme point, quand on vous annoncerait ma détention comme prochaine. Si je ne fais rien pour la prévenir, c’est que, n’ayant rien fait pour la mériter, je croirais offenser l’hospitalité de la nation française, et l’équité du prince qui la gouverne, en me précautionnant contre une injustice.

Si j’ai écrit, comme on le prétend, sur une question de droit politique proposée par l’académie de Dijon, j’y étais autorisé par le programme ; et puisqu’on n’a point fait un crime à cette académie de proposer cette question, je ne vois pas pourquoi l’on m’en ferait un de la résoudre. Il est vrai que j’ai dû me contenir dans les bornes d’une discussion générale et purement philosophique, sans personnalités et sans application ; mais pourriez-vous croire, madame, vous, dont j’ai l’honneur d’être connu, que j’aie été capable de m’oublier un moment là-dessus ? Quand la prudence la plus commune ne m’aurait point interdit toute licence à cet égard, j’aime trop la franchise et la vérité pour ne pas abhorrer les libelles et la satire ; et si je mets si peu de précaution dans ma conduite, c’est que mon coeur me répond toujours que je n’en ai pas besoin. Soyez donc bien assurée, je vous supplie, qu’il n’est jamais rien sorti et ne sortira jamais rien de ma plume qui puisse m’exposer au moindre danger sous un gouvernement juste.

Quand je serais dans l’erreur sur l’utilité de mes maximes, n’a-t-on pas, en France, des formes prescrites pour la publication des ouvrages qu’on y fait paraître ? et quand je pourrais m’écarter impunément de ces formes, mon seul respect pour les lois ne suffirait-il pas pour m’en empêcher ? Vous savez, madame, à quel point j’ai toujours porté le scrupule à cet égard ; vous n’ignorez pas que mes écrits les plus hardis, sans excepter cette effroyable Lettre sur la musique, n’ont jamais vu le jour qu’avec approbation et permission. C’est ainsi que je continuerai d’en user toute ma vie ; et jamais, durant mon séjour en France, aucun de mes ouvrages n’y paraîtra de mon aveu qu’avec celui du magistrat[558].

Mais, si je sais quels sont mes devoirs, je n’ignore pas non plus quels sont mes droits : je n’ignore pas qu’en obéissant fidèlement aux lois du pays où je vis, je ne dois compte à personne de ma religion ni de mes sentiments, qu’aux magistrats de l’état dont j’ai l’honneur d’être membre. Ce serait établir une loi bien nouvelle, de vouloir qu’à chaque fois qu’on met le pied dans un état, on fût obligé d’en adopter toutes les maximes, et qu’en voyageant d’un pays à l’autre, il fallût changer d’inclinations et de principes, comme de langage et de logement. Partout où l’on est, on doit respecter le prince et se soumettre à la loi ; mais on ne leur doit rien de plus, et le coeur doit toujours être pour la patrie. Quand donc il serait vrai qu’ayant en vue le bonheur de la mienne j’eusse avancé, hors du royaume, des principes plus convenables au gouvernement républicain qu’au monarchique, où serait mon crime ?

Qui jamais ouït dire que le droit des gens, qu’on se vante si fort de respecter en France, permit de punir un étranger pour avoir osé préférer, en pays étranger, le gouvernement de son pays à tout autre ?

On dit, il est vrai, que cette occasion ne sera qu’un prétexte, à la faveur duquel on me punira de mon mépris pour la musique française. Comment, madame, punir un homme de son mépris pour la musique ! Ouites-vous jamais rien de pareil ? Une injustice s’excuse-t-elle par une injustice encore plus criante ? et dans le temps de cette horrible fermentation, digne de la plume de Tacite, n’eût-il pas été moins odieux de m’opprimer sur ce grave sujet, que d’y revenir, après coup, sur un sujet encore moins raisonnable ?

Quant à ce que vous me dites, madame, qu’il n’est pas question du bien ou du mal qu’on fait, mais seulement des amis ou des ennemis qu’on a, malgré la mauvaise opinion que j’ai de mon siècle, je ne puis croire que les choses en soient encore tout-à-fait à ce point. Mais, quand cela serait, quels ennemis puis-je avoir ? Content de ma situation, je ne cours ni les pensions, ni les emplois, ni les honneurs littéraires. Loin de vouloir du mal à personne, je ne cherche pas même à me venger de celui qu’on me fait. Je ne refuse point mes services aux autres, et ne leur en demande jamais. Je ne suis point flatteur, il est vrai ; mais aussi je ne suis pas trompeur, et ma franchise n’est point satirique : toutes personnalités odieuses sont bannies de ma bouche et de mes écrits ; et si je maltraite les vices, c’est en respectant les hommes.

Ne craignez donc rien pour moi, madame, puisque je ne crains rien et que je ne dois rien craindre. Si l’on jugeait mon ouvragé sur les bruits répandus par la calomnie, je serais, je l’avoue, en fort grand danger ; mais, dans un gouvernement sage, on ne dispose pas si légèrement du sort des hommes ; et je sais bien que je n’ai rien à craindre, si l’on ne me juge qu’après m’avoir lu. Mes sentiments, ma conduite et la justice du roi sont la sauvegarde en qui je me fie : je demeure au milieu de Paris, dans la sécurité qui convient à l’innocence, et sous la protection des lois que je n’offensai jamais. Les cris des bateleurs ne seront pas plus écoutés qu’ils ne Font été. Si j’ai tort, on me réfutera peut-être ; peut-être même si j’ai raison : mais un homme irréprochable ne sera point traité comme un scélérat, pour avoir honoré sa patrie, et pour avoir dit que les Français ne chantaient pas bien. Enfin, quand même il pourrait m’arriver un malheur que l’honnêteté ne me permet pas de prévoir, j’aurais peine à me repentir d’avoir jugé plus favorablement du gouvernement sous lequel j’avais à vivre, que les gens qui cherchent à m’effrayer.

Je suis avec respect, etc.

Observation

Dans cette lettre très remarquable, Rousseau rend compte de ses principes et peint son caractère. En examinant sa conduite avec impartialité, l’on est forcé de reconnaître que toutes ses actions découlent, et de ces principes dont on ne peut contester la sagesse, et de ce caractère qu’on s’est plu à dénaturer. D’après cette résolution dont il ne s’écarta jamais, de se soumettre aux lois et de respecter le prince, il dut s’attendre au repos sous l’égide du prince et des lois. Ce ne put donc être sans la plus douloureuse surprise, et sans un bouleversement total dans ses idées, que, au mépris de cette protection sur laquelle il croyait avoir droit de compter, il se vit ensuite accusé, poursuivi, condamné. Cette injustice, si odieuse à ses yeux, dut influer nécessairement sur son imagination, et ses ennemis prirent pour un état naturel et constant ce qui n’était d’abord qu’accidentel et passager.

On peut présumer, par cette réponse à la lettre de madame de Créqui, que déjà il faisait ombrage, et qu’on s’entretenait de lui de manière à donner des inquiétudes à ses amis.

Lettre LXXXIV – À M. de Voltaire

Paris, le 10 septembre 1755.

C’est à moi, monsieur, de vous remercier à tous égards. En vous offrant l’ébauche de mes tristes rêveries, je n’ai point cru vous faire un présent digne de vous, mais m’acquitter d’un devoir et vous rendre lui hommage que nous vous devons tous comme à notre chef. Sensible, d’ailleurs, à l’honneur que vous faites à ma patrie, je partage la reconnaissance de mes concitoyens, et j’espère qu’elle ne fera qu’augmenter encore, lorsqu’ils auront profité des instructions que vous pouvez leur donner. Embellissez l’asile que vous avez choisi ; éclairez un peuple digne de vos leçons ; et, vous qui savez si bien peindre les vertus et la liberté, apprenez-nous à les chérir dans nos murs comme dans vos écrits. Tout ce qui vous approche doit apprendre de vous le chemin de la gloire.

Vous voyez que je n’aspire pas à nous rétablir dans notre bêtise, quoique je regrette beaucoup, pour ma part, le peu que j’en ai perdu. À votre égard, monsieur, ce retour serait un miracle si grand à la fois et si nuisible, qu’il n’appartiendrait qu’à Dieu de le faire, et qu’au diable de le vouloir. Ne tentez donc pas de retomber à quatre pattes ; personne au monde n’y réussirait moins que vous. Vous nous redressez trop bien sur nos deux pieds pour cesser de vous tenir sur les vôtres.

Je conviens de toutes les disgrâces qui poursuivent les hommes célèbres dans les lettres ; je conviens même de tous les maux attachés à l’humanité, et qui semblent indépendants de nos vaines connaissances. Les hommes ont ouvert sur eux-mêmes tant de sources de misères, que, quand le hasard en détourne quelqu’une, ils n’en sont guère moins inondés. D’ailleurs, il y a, dans le progrès des choses, des liaisons cachées que le vulgaire n’aperçoit pas, mais qui n’échapperont point à l’oeil du sage, quand il y voudra réfléchir. Ce n’est ni Térence, ni Cicéron, ni Virgile, ni Sénèque, ni Tacite ; ce ne sont ni les savants, ni les poètes, qui ont produit les malheurs de Rome et les crimes des Romains : mais sans le poison lent et secret qui corrompit peu à peu le plus vigoureux gouvernement dont l’histoire ait fait mention, Cicéron, ni Lucrèce, ni Salluste n’eussent point existé, ou n’eussent point écrit. Le siècle aimable de Lélius et de Térence amenait de loin le siècle brillant d’Auguste et d’Horace, et enfin les siècles horribles de Sénèque et de Néron, de Domitien et de Martial. Le goût des lettres et des arts nait chez un peuple d’un vice intérieur qu’il augmente ; et s’il est vrai que tous les progrès humains sont pernicieux à l’espèce ceux de l’esprit et des connaissances, qui augmentent notre orgueil et multiplient nos égarements, accélèrent bientôt nos malheurs. Mais il vient un temps où le mal est tel que les causes mêmes qui l’ont fait naître sont nécessaires pour l’empêcher d’augmenter ; c’est le for qu’il faut laisser dans la plaie, de peur que le blessé n’expire en l’arrachant.

Quant à moi, si j’avais suivi ma première vocation, et que je n’eusse ni lu ni écrit, j’en aurais sans doute été plus heureux. Cependant, si les lettres étaient maintenant anéanties, je serais privé du seul plaisir qui me reste. C’est dans leur sein que je me console de tous mes maux : c’est parmi ceux qui les cultivent que je goûte les douceurs de l’amitié, et que j’apprends à jouir de la vie sans craindre la mort. Je leur dois le peu que je suis ; je leur dois même l’honneur d’être connu de vous. Mais consultons l’intérêt dans nos affaires et la vérité dans nos écrits. Quoiqu’il faille des philosophes, des historiens, des savants, pour éclairer le monde et conduire ses aveugles habitants, si le sage Memnon m’a dit vrai, je ne connais rien de si fou qu’un peuple de sages.

Convenez-en, monsieur, s’il est bon que les grands génies instruisent les hommes, il faut que le vulgaire reçoive leurs instructions : si chacun se mêle d’en donner, qui les voudra recevoir ? » Les boiteux, dit Montaigne, sont mal propres aux exercices du corps ; et aux exercices de l’esprit, les âmes boiteuses. » Mais en ce siècle savant, on ne voit que boiteux vouloir apprendre à marcher aux autres.

Le peuple reçoit les écrits des sages pour les juger, non pour s’instruire. Jamais on ne vit tant de Dandins. Le théâtre en fourmille, les cafés retentissent de leurs sentences, ils les affichent dans les journaux, les quais sont couverts de leurs écrits, et j’entends critiquer l’Orphelin, parce qu’on l’applaudit, à tel grimaud si peu capable d’en voir les défauts, qu’à peine en sent-il les beautés.

Recherchons la première source des désordres de la société, nous trouverons que tous les maux des hommes leur viennent de l’erreur bien plus que de l’ignorance, et que ce que nous ne savons point nous nuit beaucoup moins que ce que nous croyons savoir. Or quel plus sûr moyen de courir d’erreurs en erreurs que la fureur de savoir tout ? Si l’on n’eût prétendu savoir que la terre ne tournait pas, on n’eût point puni Galilée pour avoir dit qu’elle tournait. Si les seuls philosophes en eussent réclamé le titre, l’Encyclopédie n’eût point eu de persécuteurs. Si cent mirmidons n’aspiraient à la gloire, vous jouiriez en paix de la vôtre, ou du moins vous n’auriez que des rivaux dignes de vous.

Ne soyez donc pas surpris de sentir quelques épines inséparables des fleurs qui couronnent les grands talents. Les injures de vos ennemis sont les acclamations satiriques qui suivent le cortège des triomphateurs : c’est l’empressement du public pour tous vos écrits qui produit les vols dont vous vous plaignez : mais les falsifications n’y sont pas faciles, car le fer ni le plomb ne s’allient pas avec l’or. Permettez-moi de vous le dire, par l’intérêt que je prends à votre repos et à notre instruction : méprisez de vaines clameurs par-lesquelles on cherche moins à vous faire du mal qu’à vous détourner de bien faire. Plus on vous critiquera, plus vous devez vous faire admirer. Un bon livre est une terrible réponse à des injures imprimées ; et qui vous oserait attribuer des écrits que vous n’aurez point faits, tant que vous n’en ferez que d’inimitables ?

Je suis sensible à votre invitation ; et si cet hiver me laisse en état d’aller, au printemps, habiter ma patrie, j’y profiterai de vos bontés. Mais j’aimerais mieux boire de l’eau de votre fontaine que du lait de vos vaches ; et quant aux herbes de votre verger, je crains bien de n’y en trouver d’autres que le lotos, qui n’est pas la pâture des bêtes, et le moly, qui empêche les hommes de le devenir. Je suis de tout mon coeur et avec respect, etc.

Observation

Cette lettre, toute flatteuse qu’elle est, ne plut point à Voltaire. Il n’aimait point qu’on s’aperçût qu’il était sensible à la critique et qu’on lui conseillât de n’y répondre que par des ouvrages inimitables comme ceux qu’il avait faits. Il lui fallait de l’encens sans mélange, de la louange sans restriction. Le Discours sur l’Inégalité des conditions, que lui avait adressé Jean-Jacques (auquel il ne répondit que par une plaisanterie) devait lui faire sentir que ce nouvel écrivain était d’une autre trempe que la plupart de ceux avec qui il avait des rapports, et qu’il pourrait devenir un athlète redoutable. Il commença par éviter la lutte et par éluder la question, talent qu’il possédait à un souverain degré.

À la fin de cette lettre, Rousseau parle du lotos et du moly. La première plante croissait dans une île dont les habitants s’appelaient lotophages, parce qu’ils se nourrissaient de lotos : Homère en fait un mets.si délicieux que les dieux de l’Olympe en goûtaient avec plaisir : les compagnons d’Ulysse n’en voulaient plus d’autre. Le moly préserva Ulysse de l’influence de Circé. Nos botanistes ont désenchanté ces plantes merveilleuses. La dernière est une espèce d’ail. Le lotos est moins déchu ; c’est un petit arbre vert d’un aspect agréable : mais il a perdu son rang et ses propriétés.

Lettre LXXXVI – À Madame d’Épinay

[559]

… 1755.

Il s’en faut bien que mon affaire avec M. Tronchin ne soit faite, et votre amitié pour moi y met un obstacle qui me parait plus que jamais difficile à surmonter. Mais vous avez plus consulté votre coeur que votre fortune et mon humeur dans l’arrangement que vous me proposez ; cette proposition m’a glacé l’âme. Que vous entendez mal vos intérêts de vouloir faire un valet d’un ami, et que vous me pénétrez mal si vous croyez que de pareilles raisons puissent me déterminer ! Je ne suis point en peine de vivre ni de mourir : mais le doute qui m’agite cruellement, c’est celui du parti qui durant ce qui me reste à vivre peut m’assurer la plus parfaite indépendance. Après avoir tout fait pour elle, je n’ai pu la trouver à Paris. Je la cherche avec plus d’ardeur que jamais ; et ce qui m’afflige cruellement depuis plus d’un an, est de ne pouvoir démêler où je la trouverai le plus assurée. Cependant les plus grandes probabilités sont pour mon pays, mais je vous avoue que je la trouverais plus douce auprès de vous. La violente perplexité où je me trouve ne peut durer encore longtemps ; mon parti sera pris dans sept ou huit jours ; mais soyez bien sûre que ce ne seront pas des raisons d’intérêt qui me détermineront, parce que je n’ai jamais craint que le pain vint à me manquer, et qu’au pis-aller je sais comment on s’en passe.

Je ne refuse pas, au reste, d’écouter ce que vous avez à me dire, pourvu que vous vous souveniez que je ne suis pas à vendre, et que mes sentiments, au-dessus maintenant de tout le prix qu’on y peut mettre, se trouveraient bientôt au-dessous de celui qu’on y aurait mis. Oublions donc l’un et l’autre qu’il ait même été question de cet article.

Quant à ce qui vous regarde personnellement, je ne doute pas que votre coeur ne sente le prix de l’amitié ; mais j’ai lieu de croire que la vôtre m’est bien plus nécessaire qu’à vous la mienne, car vous avez des dédommagements qui me manquent et auxquels j’ai renoncé pour jamais.

Bonjour, madame : voilà encore un livre à vendre. Envoyez-moi mon opéra.

Lettre LXXXVIII – À M. de Boissi

De l’académie française

AUTEUR DU MERCURE DE FRANCE

[560]

Paris, le 4 novembre 1755.

Quand je vis, monsieur, paraître dans le Mercure, sous le nom de M. de Voltaire, la lettre que j’avais reçue de lui, je supposai que vous aviez obtenu pour cela son consentement ; et, comme il avait bien voulu me demander le mien pour la faire imprimer, je n’avais qu’à me louer de son procédé, sans avoir à me plaindre du vôtre. Mais que puis-je penser du galimatias que vous avez inséré dans le Mercure suivant, sous le titre de ma réponse ? Si vous me dites que votre copie était incorrecte, je me demanderai qui vous forçait d’employer une lettre visiblement incorrecte, qui n’est remarquable que par son absurdité. Vous abstenir d’insérer dans votre ouvrage des écrits ridicules est un égard que vous devez, sinon aux auteurs, du moins au public.

Si vous avez cru, monsieur, que je consentirais à la publication de cette lettre, pourquoi ne pas me communiquer votre copie pour la revoir ? Si vous ne l’avez pas cru, pourquoi l’imprimer sous mon nom ? S’il est peu convenable d’imprimer les lettres d’autrui sans l’aveu des auteurs, il l’est beaucoup moins de les leur attribuer sans être sûr qu’ils les avouent, ou même qu’elles soient d’eux, et bien moins encore lorsqu’il est à croire qu’ils ne les ont pas écrites telles qu’on les a. Le libraire de M. de Voltaire, qui avait à cet égard plus de droit que personne, a mieux aimé s’abstenir d’imprimer la mienne, que de l’imprimer sans mon consentement, qu’il avait eu l’honnêteté de me demander. Il me semble qu’un homme aussi justement estimé que vous ne devrait pas recevoir d’un libraire des leçons de procédés. J’ai d’autant plus, monsieur, à me plaindre du vôtre en cette occasion, que, dans le même volume où vous avez mis sous mon nom un écrit aussi mutilé, vous craignez, avec raison, d’imputer à M. de Voltaire des vers qui ne soient pas de lui. Si un tel égard n’était dû qu’à la considération, je me garderais d’y prétendre ; mais il est un acte de justice, et vous la devez à tout le monde.

Comme il est bien plus naturel de m’attribuer une sotte lettre qu’à vous un procédé peu régulier, et que par conséquent je resterais chargé du tort de cette affaire si je négligeais de m’en justifier, je vous supplie de vouloir bien insérer ce désaveu dans le prochain Mercure, et d’agréer, monsieur, mon respect et mes salutations.

Lettre LXXXIX – À M. Vernes

Paris, le 23 novembre 1755.

Que je suis touché de vos tendres inquiétudes ! je ne vois rien de vous qui ne me prouve de plus en plus votre amitié pour moi, et qui ne vous rende de plus en plus digne de la mienne. Vous avez quelque raison de me croire mort, en ne recevant de moi nul signe de vie ; car je sens bien que ce ne sera qu’avec elle que je perdrai les sentiments que je vous dois. Mais, toujours aussi négligent que ci-devant, je ne vaux pas mieux que je ne faisais, si ce n’est que je vous aime encore davantage ; et si vous saviez combien il est difficile d’aimer les gens avec qui l’on a tort, vous sentiriez que mon attachement pour vous n’est pas tout-à-fait sans prix.

Vous avez été malade, et je n’en ai rien su : mais je savais que vous étiez surchargé de travail ; je crains que la fatigue n’ait épuisé votre santé, et que vous ne soyez encore prêt à la reperdre de même : ménagez-la, je vous prie, comme lui bien qui n’est pas à vous seul, et qui peut contribuer à la consolation d’un ami qui a pour jamais perdu la sienne. J’ai eu cet été une rechute assez vive ; l’automne a été très bien ; mais les approches de l’hiver me sont cruelles : j’ignore ce que je pourrai vous dire de celles du printemps. Le cinquième volume de l’Encyclopédie paraît depuis quinze jours ; comme la lettre E n’y est pas même achevée, votre article n’y a pu être employé ; j’ai même prié M. Diderot de n’en faire usage qu’autant qu’il en sera content lui-même. Car, dans un ouvrage fait avec autant de soin que celui-là, il ne faut pas mettre un article faible, quand on n’en met qu’un. L’article Encyclopédie, qui est de Diderot, fait l’admiration de tout Paris, et ce qui augmentera la vôtre, quand vous le lirez, c’est qu’il l’a fait étant malade.

Je viens de recevoir d’un noble vénitien une épitre italienne, où j’ai lu avec plaisir ces trois vers en l’honneur de ma patrie :

Deh ! cittadino di città ben retta

E compagno e fratel d’ottime geuti

Ch’amor del giusto ha ragunate insieme, etc.

Cet éloge me parait simple et sublime, et ce n’est pas d’Italie que je l’aurais attendu. Puissions-nous le mériter !

Bonjour, monsieur, il faut nous quitter, car la copie me presse. Mes amitiés, je vous prie, à toute votre aimable famille ; je vous embrasse de tout mon coeur.

Lettre XCI – À M. le comte de Tressan

[562]

Paris, le 26 décembre 1755.

Je vous honorais, monsieur, comme nous faisons tous ; il m’est doux de joindre la reconnaissance à l’estime, et je remercierais volontiers M. Palissot de m’avoir procuré, sans y songer, des témoignages de vos bontés, qui me permettent de vous en donner de mon respect. Si cet auteur a manqué à celui qu’il devait et que doit toute la terre au prince qu’il voulait amuser, qui plus que moi doit le trouver inexcusable ? Mais si tout son crime est d’avoir exposé mes ridicules, c’est le droit du théâtre ; je ne vois rien en cela de répréhensible pour l’honnête homme, et j’y vois pour l’auteur le mérite d’avoir su choisir un sujet très riche. Je vous prie donc, monsieur, de ne pas écouter là-dessus le zèle que l’amitié et la générosité inspirent à M. d’Alembert, et de ne point chagriner, pour cette bagatelle, un homme de mérite, qui ne m’a fait aucune peine, et qui porterait avec douleur la disgrâce du roi de Pologne et la vôtre.

Mon coeur est ému des éloges dont vous honorez ceux de mes concitoyens qui sont sous vos ordres. Effectivement le Genevois est naturellement bon, il a l’âme honnête, il ne manque pas de sens, et il ne lui faut que de bons exemples pour se tourner tout-à-fait au bien. Permettez-moi, monsieur, d’exhorter ces jeunes officiers à profiter du vôtre, à se rendre dignes de vos bontés, et à perfectionner sous vos yeux les qualités qu’ils vous doivent peut-être, et que vous attribuez à leur éducation. Je prendrai volontiers pour moi, quand vous viendrez à Paris, le conseil que je leur donne. Ils étudieront l’homme de guerre ; moi, le philosophe : notre étude commune sera l’homme de bien, et vous serez toujours notre maître. Je suis avec respect, etc.

Lettre XCII – À M. d’Alembert

Ce 27 décembre.

Je suis sensible, mon cher monsieur, à l’intérêt que vous prenez à moi ; mais je ne puis approuver le zèle qui vous fait poursuivre ce pauvre M. Palissot, et j’aurais grand regret aux moments que tout cela vous a fait perdre, sans le témoignage d’amitié qui en résulte en ma faveur. Laissez donc là cette affaire, je vous en prie derechef ; je vous en suis aussi obligé que si elle était terminée, et je vous assure que l’expulsion de Palissot, pour l’amour de moi, me ferait plus de peine que de plaisir. À l’égard de Fréron, je n’ai rien à dire de mon chef, parce que la cause est commune ; mais ce qu’il y a de bien certain, c’est que votre mépris l’eût plus mortifié que vos poursuites, et que, quel qu’en soit le succès, elles lui feront toujours plus d’honneur que de mal.

J’ai écrit à M. de Tressan pour le remercier et le prier d’en rester là. Je vous montrerai ma réponse avec sa lettre à notre première entrevue. Je ne puis douter que je ne vous doive tous les témoignages d’estime dont elle est remplie. Tout compté, tout rabattu, il se trouve que je gagne à tous égards dans cette affaire. Pourquoi rendrons-nous du mal à ce pauvre homme pour le bien réel qu’il m’a fait ? Je vous remercie et vous embrasse de tout mon coeur.

1756

Lettre XCIII – À M. le comte de Tressan

Lettre XCIV – À M. Perdriau

Lettre XCV – À M. le comte de Tressan

Lettre XCVI – À M. de Boissi

Lettre XCVII – À Madame d’Épinay

Lettre XCVIII – À la même

Lettre XCIX – À M. Vernes

Lettre C – À Madame d’Épinay

Lettre CI – À la même

Lettre CII – À la même

Lettre CIII – À la même

Lettre CIV – À la même

Lettre CV – À la même

Lettre CVI – À la même

Lettre CVII – À la même

Lettre CVIII – À la même

Lettre CIX – À la même

Lettre CIX – À M. de Scheyb

Lettre CXI – À Madame d’Épinay

Lettre CXII – À M. de Voltaire sur la Providence

Lettre CXIII – À M. Monnier

Lettre CXIV – À Madame d’Épinay

Lettre CXV – À la même

Lettre CXVI – À la même

Lettre CXVII – À la même

Lettre CXVIII – À la même

Lettre CXIX – À la même

Lettre CXX – À la même

Lettre CXXI – À la même

Table de la correspondance

Lettre XCIV – À M. Perdriau

Paris, 18 janvier 1756.

Je ne sais, monsieur, pourquoi je suis toujours si fort en arrière avec vous ; car je m’occupe fort agréablement en vous écrivant. Mais ce n’est pas en cela seul que je m’aperçois combien le tempérament l’emporte souvent sur l’inclination, et l’habitude sur le plaisir même.

Je commence par ce qui m’a le plus touché dans votre lettre après les témoignages d’amitié que vous m’y donnez, et qui me deviennent plus chers de jour en jour : c’est l’espèce de défiance où vous me paraissez être de vous-même, à l’entrée de la nouvelle carrière qui se présente à vous[563]. Je ne puis vous parler de vos études et de vos connaissances, parce que je ne suis rien moins que juge dans ces matières ; mais j’oserai vous parler de l’instrument qui fait valoir tout cela, et dont je trouve que vous vous servez à merveille. Vous avez de la finesse dans l’esprit ; c’est ce que j’ai remarqué chez beaucoup de nos compatriotes : mais vous y joignez le naturel plus rare, qui lui donne des grâces. Je trouve dans toutes vos lettres une élégante simplicité qui va au coeur ; rien de la sécheresse des lettres de pur bel esprit, et tout l’agrément qui manque souvent à celles où le sentiment seul s’épanche avec un ami. J’ai trouvé la même chose dans votre conversation ; et moi, qui ne crains rien tant que les gens d’esprit, je me suis, sans y songer, attaché à vous par le tour du vôtre. Avec de telles dispositions, il ne faut point que vous vous embarrassiez des caprices de votre mémoire : vous aurez peu besoin de ses ressources pour figurer dans le monde littéraire. La lecture des anciens ne vous attachera point au fatras de l’érudition ; vous y prendrez cet intérêt de l’âme, que la méthode et le compas ont chassé de nos écrits modernes. Si vous n’éclaircissez point quelque texte obscur, vous ferez sentir les vraies beautés de ceux qui s’entendent ; et vous ferez dire à vos auditeurs qu’il vaut encore mieux imiter les anciens que les expliquer. Voilà, monsieur, ce que j’augure de vos talents, appliqués à l’étude des belles-lettres. Les inquiétudes que vous témoignez, et la manière dont vous les exprimez, m’apprennent que la seule faculté qui vous manque est le courage de mettre à profit celles que vous possédez. Il me serait fort doux, et il ne vous serait peut-être pas inutile en cette occasion, que la confiance que vous devez à ma sincérité vous en donnât un peu dans vos forces.

Je pense qu’il ne faut pas trop chercher de précision dans les mots modus numerus, employés par Horace, non plus que dans tous les termes techniques qu’on trouve dans les poètes. Le seul endroit d’Horace où il paraisse avoir choisi les termes propres,-et qu’aussi les seuls ignorants entendent et expliquent, est le sonante mistum, etc., de la neuvième épode. Dans tout le reste, il prend vaguement un instrument pour la musique, le nombre pour la poésie, etc. ; et c’est faute d’avoir fait cette réflexion très simple, que tant de commentateurs se sont si ridiculement tourmentés sur tout cela.

Quant au sens précis des deux mots en question, c’est dans Boëce et Martianus Capella[564] qu’il faut le chercher ; car ils sont, parmi les anciens, les seuls Latins dont les écrits sur la musique nous soient parvenus. Vous y trouverez que Numerus est pris pour l’exécution du rythme, c’est-à-dire, en fait de musique, pour la division régulière des temps et des valeurs. À l’égard du mot modus y il s’applique aux règles particulières de la mélodie, et surtout à celles qui constituent le mode ou le ton. Ainsi le mode faisant sur les intervalles ou degrés des sons ce que faisait le nombre sur la durée des temps, la marche du chant, selon le premier sens, procédait per acutum, et grave, et, selon le second, per arsin et thesin.

À propos de chant, j’oubliais depuis longtemps de vous parler d’une observation que j’ai faite sur celui des psaumes dans nos temples ; chant dont je loue beaucoup l’antique simplicité, mais dont l’exécution est choquante aux oreilles délicates par un défaut facile à corriger. Ce défaut est que le chantre se trouvant fort éloigné de certaines parties du temple, et le son parcourant assez lentement ces grands intervalles, sa voix se fait à peine entendre aux extrémités, qu’il a déjà changé de ton, et commencé d’autres notes ; ce qui devient d’autant plus choquant en certains points, que, le son arrivant beaucoup plus tard encore d’une extrémité à l’autre que du milieu où est le chantre, la masse d’air qui remplit le temple se trouve partagée à la fois en divers sons fort discordants, qui enjambent sans cesse les uns sur les autres, et choquent fortement une oreille exercée : défaut que l’orgue même ne fait qu’augmenter, parce qu’au lieu d’être au milieu de l’édifice, comme le chantre, il ne donne le ton que d’une extrémité.

Or le remède à cet inconvénient me paraît très facile ; car comme les rayons visuels se communiquent à l’instant de l’objet à l’oeil, ou du moins avec une vitesse incomparablement plus grande que celle avec laquelle le son se transmet du corps sonore à l’oreille, il suffît de substituer l’un à l’autre, pour avoir, dans toute l’étendue du temple, un chant simultané et parfaitement d’accord. Il ne faut, pour cela, que placer le chantre, ou quelqu’un chargé de cette partie de sa fonction, de manière qu’il soit à la vue de tout le monde, et qu’il se serve d’un bâton de mesure dont le mouvement s’aperçoive aisément de loin, tel, par exemple, qu’un rouleau de papier. Car alors, avec la précaution de prolonger assez la première note pour que l’intention en soit partout entendue avant de continuer, tout le reste du chant marchera bien ensemble, et la discordance observée disparaîtra infailliblement. On pourrait même, au lieu d’un homme, employer un chronomètre, dont le mouvement serait encore plus égal.

Il résulterait de là deux autres avantages : l’un, que, sans presque altérer le chant des psaumes, on pourra lui donner un peu de rythme ou de quantité, et y observer du moins les longues et les brèves les plus sensibles ; l’autre, que ce qu’il a de langueur et de monotonie pourra être relevé par une harmonie juste, mâle et majestueuse, en y ajoutant la base et les parties, selon la première intention de l’auteur, qui n’était pas un harmoniste à mépriser. Voilà, monsieur, ce me semble, un usage important de l’arsis et thesis, et du nombre. Mais je n’en puis dire davantage, et le papier me manque plutôt que l’envie de m’entretenir avec vous. Bonjour, monsieur ; ” je vous embrasse avec respect et de tout mon coeur.

Lettre XCVI – À M. de Boissi

En lui renvoyant la LETTRE D’UN BOURGEOIS DE BORDEAUX,

qu’il n’avait voulu imprimer dans le Mercure qu’avec mon consentement,

et après les retranchements que je jugerais à propos d’y faire.

Paris, le 24 janvier 1756.

Je remercie très humblement M. de Boissi de la bonté qu’il a eue de me communiquer cette pièce. Elle me paraît agréablement écrite, assaisonnée de cette ironie fine et plaisante qu’on appelle, je crois, de la politesse, et je ne m’y trouve nullement offensé. non seulement je consens à sa publication, mais je désire même qu’elle soit imprimée dans l’état où elle est, pour l’instruction du public et pour la mienne. Si la morale de l’auteur paraît plus saine que sa logique, et si ses avis sont meilleurs que ses raisonnements, ne serait-ce point que les défauts de ma personne se voient bien mieux que les erreurs de mon livre ? Au reste, toutes les horribles choses qu’il y trouve lui montrent plus que jamais qu’il ne devrait pas perdre son temps à le lire.

Lettre XCVIII – À la même

[567]

… 1756.

Voilà mon maître et consolateur Plutarque ; gardez-le sans scrupule aussi longtemps que vous le lirez ; mais ne le gardez pas pour n’en rien faire, et surtout ne le prêtez à personne ; car je ne veux m’en passer que pour vous. Si vous pouvez faire donner à mademoiselle Le Vasseur l’argent de sa robe, vous lui ferez plaisir ; car elle a de petites emplettes à faire avant notre départ. Faites-moi dire si vous êtes délivrée de votre colique et de vos tracas domestiques ; et comment vous avez passé la nuit. Bonjour, madame et amie.

Lettre C – À Madame d’Épinay

Ce jeudi 1756.

J’avais oublié que j’allais dîner aujourd’hui chez le baron[570] et que par conséquent je ne puis m’aller promener avec vous cet après-midi.

Occupé des moyens de vivre tranquillement dans ma solitude, je cherche à convertir en argent tout ce qui m’est inutile, et ma musique me l’est encore plus que mes livres ; de sorte que si vous n’êtes pas excédée des embarras que je vous donne, j’ai envie de vous l’envoyer toute. Vous y choisirez tout ce dont vous pourrez me défaire, et je tacherai de mon côté de me défaire du reste. Je ne puis vous dire avec combien de plaisir je m’occupe de l’idée de ne plus voir que vous.

Lettre CII – À la même

Mars 1756.

J’ai vu M. Deleyre, et nous sommes convenus qu’il achèverait le mois commencé, et qu’il vous prierait de remercier M. de Saint-Lambert pour la suite ; au surplus, je pense qu’il n’y a que la présence de Conti qui l’ait empêché de profiter de votre offre, et qu’il en profitera si vous la renouvelez.

Quoique mon parti soit bien pris, je suis jusqu’à mon délogement dans un état de crise qui me tourmente ; je désire passionnément de pouvoir aller m’établir de samedi en huit. Si cette accélération demande des frais, trouvez bon que je les supporte ; je n’en ai jamais fait de meilleur coeur, ni de plus utiles à mon repos.

Faites-moi donner des nouvelles de votre santé. J’irai vous voir ce soir ou demain.

Lettre CIV – À la même

[572]

Quoique le temps me contrarie depuis mon arrivée ici, je viens de passer les trois jours les plus tranquilles et les plus doux de ma vie ; ils le seront encore plus quand les ouvriers qu’occupe mon luxe ou votre sollicitude seront partis. Ainsi je ne serai proprement dans ma solitude que d’ici à deux ou trois jours ; en attendant, je m’arrange, non selon la morale turque, qui veut qu’on ne s’établisse ici-bas aucun domicile durable, mais selon la mienne, qui me porte à ne jamais quitter celui que j’occupe. Vous me trouverez rangé délicieusement, à la magnificence près que vous y avez mise, et qui, toutes les fois que j’entre dans ma chambre, me fait chercher respectueusement l’habitant d’un lieu si bien meublé. Au surplus, je ne vous conseille pas beaucoup de compter sur des compliments à notre première entrevue ; je vous réserve, au contraire, une censure griève[573] d’être venue malade et souffrante m’installer ici sans égard pour vous ni pour moi. Hâtez-vous de me rassurer sur les suites de cette indiscrétion, et souvenez-vous, une fois pour toutes, que je ne vous pardonnerai jamais d’oublier ainsi mes intérêts en songeant aux vôtres.

J’ai trouvé deux erreurs dans le compte joint à l’argent que vous m’avez remis ; toutes deux sont à votre préjudice, et me font soupçonner que vous pourriez bien en avoir fait d’autres de même nature, ce qui ne vous réussirait pas longtemps ; l’une est de quatorze livres, en ce que vous payez sept mains de papier de Hollande à cinq livres cinq sous, au lieu de trois livres cinq sous qu’il m’a coûté, et que je vous ai marquées ; l’autre est de six livres, pour un Racine que je n’ai jamais eu, et que par conséquent vous ne pouvez avoir vendu à mon profit ; ce sont donc vingt francs dont vous êtes créditée sur ma caisse. Soit dit sur l’argent, et revenons à nous.

Je n’ai songé qu’à moi ces jours-ci ; je savourais les beautés de mon habitation et les charmes d’une entière liberté ; mais en me promenant ce matin dans un lieu délicieux, j’y ai mis mon ancien ami Diderot à côté de moi, et, en lui faisant remarquer les agréments de la promenade, je me suis aperçu qu’ils s’augmentaient pour moi-même. Je ne sais si je pourrai jamais jouir réellement de cette augmentation ; si cela peut se faire un jour, ce ne sera guère que par le crédit de mon ancien ami Grimm : peut-être pourra-t-il et voudra-t-il bien me procurer une visite de l’ami que je lui ai procuré, et partager avec moi le plaisir que j’aurai de le recevoir. Ce n’est pas encore le temps de parler de tout cela ; mais vous, quand vous verra-t-on, vous en santé, et votre sauveur[574] sans affaire ? Il m’a promis de venir, et le fera sans doute. Quant à vous, ma bonne amie, quelque envie que j’aie de vous voir, si vous venez sans lui, ne venez pas du moins sans sa permission. Bonjour ; malgré la barbe de l’hermite[575] et la fourrure de l’ours, trouvez bon que je vous embrasse ; et portez aux pieds du seigneur de la case les hommages de son très dévoué sujet et fontainier honoraire[576].

Les gouverneuses veulent que je vous supplie d’agréer leurs très humbles respects ; elles s’accoutument, ici presque aussi bien que moi, et beaucoup mieux que mon chat.

Lettre CVI – À la même

L’Ermitage, mai 1756.

Je voulais vous aller voir jeudi, mais le temps qu’il fait gâta tellement les chemins qu’ils ne sont pas encore essuyés ; je compte pourtant, s’il fait beau, tenter demain le voyage. En attendant, faites-moi donner de vos nouvelles, car je suis inquiet de votre situation de corps et d’esprit. Bonjour, madame et amie ; j’aspire à ces moments de tranquillité où vous aurez le temps de m’aimer un peu.

Voilà vos deux livres dont je vous remercie.

Lettre CVII – À la même

L’Ermitage, mai 1756.

Vous serez bien aise, madame, d’apprendre que mon séjour me charme de plus en plus ; vous ou moi nous changerons beaucoup, ou je n’en sortirai jamais. Vous goûterez, conjointement avec M. d’Épinay, le plaisir d’avoir fait un homme heureux. C’est de quoi n’avoir pas regret à l’échange de manteau dont vous m’offrez la moitié[579].

Il me reste une petite épine à tirer, c’est le reste de mon délogement. Il faudra, madame, que vous acheviez, s’il vous plaît, de me tirer de cet embarras. Pour cela je voudrais… mais allons un peu par ordre ; car je voudrais tant de choses qu’il me faut des primo et des secundo.

1° Payer à madame Sabi 89 liv. 16 s. pour loyer et capitation, selon la note que j’en ai faite sur le petit livre ci-joint.

2° Recevoir quittance de l’un et de l’autre sur ledit livre.

3° Donner congé pour la fin de ce terme.

4° Faire aujourd’hui démonter le lit et la tapisserie de l’alcôve, si cela se peut.

5° Charger l’un et l’autre sur la voiture du jardinier, avec les matelas et ce qu’on y pourra joindre de poterie et menus ustensiles.

6° Il faudrait, pour cela, envoyer quelqu’un d’entendu avec le garçon jardinier, qui pût démonter et emballer le tout sans rien gâter.

7° Il restera, pour un autre voyage, un lit de camp qui est dans le grenier, une quarantaine de bouteilles qui sont encore à la cave ; et l’armoire, avec les brochures et paperasses qu’elle contient, et pour le transport desquelles j’enverrai d’ici une malle, avec une lettre pour prier M. Deleyre de présider à ce dépaperassement.

Il faut ajouter à cela la petite précaution de commencer par payer madame Sabi, afin qu’elle ne s’effarouche pas de voir achever de vider mon appartement sans faire mention du terme commencé, et par conséquent dû.

Tout ceci suppose que le déménagement de madame d’Esclavelles est achevé, et afin que la voiture du jardinier ne revienne pas à vide tant qu’il y a des choses à rapporter. Au surplus, ma grande prudence, qui a fait tous ces arrangements avec beaucoup d’effort, ne laisse pas de s’en remettre à la vôtre sur les changements qu’il pourrait être à propos de faire à ce projet.

Recevez les très humbles remerciements de mademoiselle Le Vasseur. Vous aviez donc deviné que la bouteille à l’encre avait été très exactement répandue de la Chevrette ici sur tout le linge des bonnes gens, dont à peine une seule pièce est restée intacte ? Il semble que vous avez, ainsi que les dieux, une providence prévoyante et bienfaisante ; c’est à peu près ce qui a été dit en recevant votre présent. Le temps ne se raccommode point encore, et votre maison ne s’achève point. Ce n’est pas de quoi se rapprocher si tôt. Ce que vous avez à faire pour mettre cet intervalle à profit, c’est de continuer à raffermir tellement votre santé, que, quand vous serez à la Chevrette, vous puissiez venir fréquemment à l’Ermitage chercher un ami et la solitude. Je vous montrerai des promenades délicieuses, que j’en aimerai davantage encore quand une fois vous les aimerez.

Votre conseil est bon, et j’en userai désormais. J’aimerai mes amis sans inquiétude, mais sans froideur ; je les verrai avec transport, mais je saurai me passer d’eux. Je sens qu’ils ne cesseront jamais de m’être également chers, et je n’ai perdu pour eux que cette délicatesse excessive qui me rendait quelquefois incommode et presque toujours mécontent. Au surplus, je n’ai jamais douté des bonnes résolutions de Diderot ; mais il y a loin de sa porte à la mienne, et bien des gens à gratter en chemin. Je suis perdu s’il s’arrange pour me venir voir ; cent fois il en fera le projet, et je ne le verrai pas une. C’est un homme qu’il faudrait enlever de chez lui, et le prendre par force pour lui faire faire ce qu’il veut.

Bonjour, ma bonne amie, et non pas madame, quoique je l’aie mis deux fois par inadvertance au commencement de ce griffonnage. Mais pourquoi ce correctif, et que fait la différence des mots quand le coeur leur donne à tous le même sens ?

Lettre CIX – À la même

Je suis inquiet, madame, de l’état où je vous ai laissée hier ; faites-moi donner des nouvelles de votre santé. Efforcez-vous de la rétablir pour l’amour de vous et de moi, et croyez, malgré toute la maussaderie de votre sauvage, que vous trouverez difficilement un plus véritable ami que lui.

Lettre CIX – À M. de Scheyb

SECRÉTAIRE DES ÉTATS DE LA BASSE-AUTRICHE.

[581]

À l’Ermitage, le 15 juillet 1756.

Vous me demandez, monsieur, des louanges pour vos augustes souverains et pour les lettres qu’ils font fleurir dans leurs états. Trouvez bon que je commence par louer en vous un zélé sujet de l’impératrice et un bon citoyen de la république des lettres. Sans avoir l’honneur de vous connaître, je dois juger, à la ferveur qui vous anime, que vous vous acquittez parfaitement vous-même des devoirs que vous imposez aux autres, et que vous exercez à la fois les fonctions d’homme d’état au gré de leurs majestés, et celles d’auteur au gré du public.

À l’égard des soins dont vous me chargez, je sais bien, monsieur, que je ne serais pas le premier républicain qui aurait encensé le trône, ni le premier ignorant qui chanterait les arts ; mais je suis si peu propre à remplir dignement vos intentions, que mon insuffisance est mon excuse, et je ne sais comment les grands noms que vous citez vous ont laissé songer au mien. Je vois d’ailleurs, au ton dont la flatterie usa de tout temps avec les princes vulgaires, que c’est honorer ceux qu’on estime que de les louer sobrement ; car on sait que les princes loués avec le plus d’excès sont rarement ceux qui méritent le mieux de l’être. Or il ne convient à personne de se mettre sur les rangs avec le projet de faire moins que les autres, surtout quand on doit craindre de faire moins bien. Permettez-moi donc de croire qu’il n’y a pas plus de vrai respect pour l’empereur et l’impératrice-reine dans les écrits des auteurs célèbres dont vous me parlez, que dans mon silence, et que ce serait une témérité de le rompre à leur exemple, à moins que d’avoir leurs talents.

Vous me pressez aussi de vous dire si leurs majestés impériales ont bien fait de consacrer de magnifiques établissements et des sommes immenses à des leçons publiques dans leur capitale ; et, après la réponse affirmative de tant d’illustres auteurs, vous exigez encore la mienne. Quant à moi, monsieur, je n’ai pas les lumières nécessaires pour me déterminer aussi promptement ; et je ne connais pas assez les moeurs et les talents de vos compatriotes pour en faire une application sûre à votre question. Mais voici là-dessus le précis de mon sentiment, sur lequel vous pourrez, mieux que moi, tirer la conclusion.

Par rapport aux moeurs. Quand les hommes sont corrompus, il vaut mieux qu’ils soient savants qu’ignorants ; quand ils sont bons, il est à craindre que les sciences ne les corrompent.

Par rapport aux talents. Quand on en a, le savoir les perfectionne et les fortifie ; quand on en manque, l’étude ôte encore la raison, et fait un pédant et un sot d’un homme de bon sens et de peu d’esprit.

Je pourrais ajouter à ceci quelques réflexions. Qu’on cultive ou non les sciences, dans quelque siècle que naisse un grand homme, il est toujours un grand homme ; car la source de son mérite n’est pas dans les livres, mais dans sa tête, et souvent les obstacles qu’il trouve et qu’il surmonte ne font que l’élever et l’agrandir encore. On peut acheter la science et même les savants ; mais le génie, qui rend le savoir utile, ne s’achète point ; il ne connaît ni l’argent, ni l’ordre des princes ; il ne leur appartient point de le faire naître, mais seulement de l’honorer ; il vit et s’immortalise avec la liberté qui lui est naturelle, et votre illustre Métastase lui-même était déjà la gloire de l’Italie avant d’être accueilli par Charles VI. Tâchons donc de ne pas confondre le vrai progrès des talents avec la protection que les souverains peuvent leur accorder. Les sciences règnent pour ainsi dire à la Chine depuis deux mille ans, et n’y peuvent sortir de l’enfance, tandis qu’elles sont dans leur vigueur en Angleterre, où le gouvernement ne fait rien pour elles. L’Europe est vainement inondée de gens de lettres, les gens de mérite y sont toujours rares ; les écrits durables le sont encore plus, et la postérité croira qu’on fit bien peu de livres dans ce même siècle où l’on en fait tant.

Quant à votre patrie en particulier, il se présente, monsieur, une observation bien simple : l’impératrice et ses augustes ancêtres n’ont pas eu besoin de gager des historiens et des poètes pour célébrer les grandes choses qu’ils voulaient faire ; mais ils ont fait de grandes choses, et elles ont été consacrées à l’immortalité comme celles de cet ancien peuple qui savait agir et n’écrivait point. Peut-être manquait-il à leurs travaux le plus digne de les couronner, parce qu’il est le plus difficile ; c’est de soutenir, à l’aide des lettres, tant de gloire acquise sans elles.

Quoi qu’il en soit, monsieur, assez d’autres donneront aux protecteurs des sciences et des arts des éloges que leurs majestés impériales partageront avec la plupart des rois : pour moi, ce que j’admire en elles, et qui leur est plus véritablement propre, c’est leur amour-constant pour la vertu et pour tout ce qui est honnête. Je ne nie pas que votre pays n’ait été longtemps barbare ; mais je dis qu’il était plus aisé d’établir les beaux-arts chez les Huns que de faire de la plus grande cour de l’Europe une école de bonnes moeurs.

Au reste, je dois vous dire que votre lettre ayant été adressée à Genève avant de venir à Paris, elle a resté près de six semaines en route, ce qui m’a privé du plaisir d’y répondre aussi tôt que je l’aurais voulu.

Je suis, autant qu’un honnête homme peut l’être d’un autre, monsieur, etc.

Observation

Dans cette lettre, qu’un mélange de persiflage et de philosophie rend très remarquable, Rousseau résume son opinion sur la querelle littéraire élevée à l’occasion de son premier discours. Quand il dit qu’il vaut mieux que les hommes corrompus soient savants qu’ignorants, il fait voir combien on avait dénaturé cette opinion. En demandant si naïvement des louanges pour ses souverains, M. Scheyb s’adressait à quelqu’un qui n’en était pas prodigue.

Lettre CXII – À M. de Voltaire sur la Providence

Le 18 août 1756.

Vos deux derniers poèmes[583], monsieur, me sont parvenus dans ma solitude, et quoique tous mes amis connaissent l’amour que j’ai pour vos écrits, je ne sais de quelle part ceux-ci me pourraient venir, à moins que ce ne soit de la vôtre. Ainsi je crois vous devoir remercier à la fois de l’exemplaire et de l’ouvrage. J’y ai trouvé le plaisir avec l’instruction, et reconnu la main du maître. Je ne vous dirai pas que tout m’en paraisse également bon ; mais les choses qui m’y déplaisent ne font que m’inspirer plus de confiance pour celles qui me transportent : ce n’est pas sans peine que je défends quelquefois ma raison contre les charmes de votre poésie ; mais c’est pour rendre mon admiration plus digne de vos ouvrages que je m’efforce de n’y pas tout admirer[584].

Je ferai plus, monsieur, je vous dirai sans détour, non les beautés que j’ai cru sentir dans ces deux | poèmes, la tâche effraierait ma paresse, ni même les défauts qu’y remarqueront peut-être de plus habiles gens que moi, mais les déplaisirs qui troublent en cet instant le goût que je prenais à vos leçons ; et je vous les dirai, encore attendri d’une première lecture où mon coeur écoutait avidement le vôtre, vous aimant comme mon frère, vous honorant comme mon maître, me flattant enfin que | vous reconnaîtrez dans mes intentions la franchise d’une âme droite, et dans mes discours le ton d’un ami de la vérité qui parle à un philosophe. D’ailleurs, plus votre second poème m’enchante, plus je prends librement parti contre le premier ; car, si vous n’avez pas craint de vous opposer à vous-même, pourquoi craindrais-je d’être de votre avis ? Je dois croire que vous ne tenez pas beaucoup à des sentiments que vous réfutez si bien.

Tous mes griefs sont donc contre votre Poème sur le Désastre de Lisbonne, parce que j’en attendais des effets plus dignes de l’humanité qui paraît vous l’avoir inspiré. Vous reprochez à Pope et à Leibnitz d’insulter à nos maux en soutenant que tout est bien, et vous chargez tellement le tableau de nos misères, que vous en aggravez le sentiment : au lieu des consolations que j’espérais, vous ne faites que m’affliger ; on dirait que vous craignez que je ne voie pas assez combien je suis malheureux, et vous croiriez, ce semble, me tranquilliser beaucoup en me prouvant que tout est mal.

Ne vous y trompez pas, monsieur, il arrive tout le contraire de ce que vous vous proposez. Cet optimisme, que vous trouvez si cruel, me console pourtant dans les mêmes douleurs que vous me peignez comme insupportables. Le poème de Pope adoucit mes maux et me porte à la patience ; le vôtre aigrit mes peines, m’excite au murmure, et m’ôtant tout, hors une espérance ébranlée, il me réduit au désespoir. Dans cette étrange opposition qui règne entre ce que vous prouvez et ce que j’éprouve, calmez la perplexité qui m’agite, et dites-moi qui s’abuse du sentiment ou de la raison.

« Homme, prends patience, me disent Pope et Leibnitz, les maux sont un effet nécessaire de la nature et de la constitution de cet univers. L’Être éternel et bienfaisant qui le gouverne eût voulu t’en garantir : de toutes les économies possibles, il a choisi celle qui réunissait le moins de mal et le plus de bien ; ou, pour dire la même chose encore plus crûment s’il le faut, s’il n’a pas mieux fait, c’est qu’il ne pouvait mieux faire. »

Que me dit maintenant votre poème ? « Souffre à jamais, malheureux. S’il est un Dieu qui t’ait créé, sans doute il est tout-puissant, il pouvait prévenir tous tes maux : n’espère donc jamais qu’ils finissent ; car on ne saurait voir pourquoi tu existes, si ce n’est pour souffrir et mourir. » Je ne sais ce qu’une pareille doctrine peut avoir de plus consolant que l’optimisme et que la fatalité même ; pour moi, j’avoue qu’elle me paraît plus cruelle encore que le manichéisme. Si l’embarras de l’origine du mal vous forçait d’altérer quelqu’une des perfections de Dieu, pourquoi vouloir justifier sa puissance aux dépens de sa bonté ? S’il faut choisir entre deux erreurs, j’aime encore mieux la première.

Vous ne voulez pas, monsieur, qu’on regarde votre ouvrage comme un poème contre la Providence ; et je me garderai bien de lui donner ce nom, quoique vous ayez qualifié de livre contre le genre humain un écrit[585] où je plaidais la cause du genre humain contre lui-même. Je sais la distinction qu’il faut faire entre les intentions d’un auteur et les conséquences qui peuvent se tirer de sa doctrine. La juste défense de moi-même m’oblige seulement à vous faire observer qu’en peignant les misères humaines, mon but était excusable et même louable, à ce que je crois : car je montrais aux hommes comment ils faisaient leurs malheurs eux-mêmes, et par conséquent comment ils les pouvaient éviter.

Je ne vois pas qu’on puisse chercher la source du mal moral ailleurs que dans l’homme libre, perfectionné, partant corrompu ; et quant aux maux physiques, si la matière sensible et impassible est une contradiction, comme il me le semble, ils sont inévitables dans tout système dont l’homme fait partie ; et alors la question n’est point pourquoi l’homme n’est pas parfaitement heureux, mais pourquoi il existe. De plus, je crois avoir montré qu’excepté la mort, qui n’est presque un mal que par les préparatifs dont on la fait précéder, la plupart de nos maux physiques sont encore notre ouvrage. Sans quitter votre sujet de Lisbonne, convenez, par exemple, que la nature n’avait point rassemblé là vingt mille maisons de six à sept étages ; et que si les habitants de cette grande ville eussent été dispersés plus également et plus légèrement logés, le dégât eût été beaucoup moindre, et peut-être nul. Tout eût fui au premier ébranlement, et on les eût vus le lendemain à vingt lieues de là, tout aussi gais que s’il n’était rien arrivé. Mais il faut rester, s’opiniâtrer autour des masures, s’exposer à de nouvelles secousses, parce que ce qu’on laisse vaut mieux que ce qu’on peut emporter. Combien de malheureux ont péri dans ce désastre pour vouloir prendre, l’un ses habits, l’autre ses papiers, l’autre son argent ! Ne sait-on pas que la personne de chaque homme est devenue la moindre partie de lui-même, et que ce n’est presque pas la peine de la sauver quand on a perdu tout le reste ?

Vous auriez voulu que le tremblement se fût fait au fond d’un désert plutôt qu’à Lisbonne. Peut-on douter qu’il ne s’en forme aussi dans les déserts ? mais nous n’en parlons point, parce qu’ils ne font aucun mal aux messieurs des villes, les seuls hommes dont nous tenions compte. Ils en font peu même aux animaux et aux sauvages qui habitent épars ces lieux retirés, et qui ne craignent ni la chute des toits, ni l’embrasement des maisons. Mais que signifierait un pareil privilège ? Serait-ce donc à dire que l’ordre du monde doit changer selon nos caprices, que la nature doit être soumise à nos lois, et que pour lui interdire un tremblement de terre en quelque lieu, nous n’avons qu’à y bâtir une ville ?

Il y a des événements qui nous frappent souvent plus ou moins, selon les faces par lesquelles on les considère, et qui perdent beaucoup de l’horreur qu’ils inspirent au premier aspect, quand on veut les examiner de près. J’ai appris dans Zadig, et la nature me confirme de jour en jour qu’une mort accélérée n’est pas toujours un mal réel,-et qu’elle peut quelquefois passer pour un bien relatif. De tant d’hommes écrasés sous les ruines de Lisbonne, plusieurs, sans doute, ont évité de plus grands malheurs ; et malgré ce qu’une pareille description a de touchant et fournit à la poésie, il n’est pas sûr qu’un seul de ces infortunés ait plus souffert que si, selon le cours ordinaire des choses, il eût attendu dans de longues angoisses la mort qui l’est venue surprendre. Est-il une fin plus triste que celle d’un mourant qu’on accable de soins inutiles, qu’un notaire et des héritiers ne laissent pas respirer, que les médecins assassinent dans son lit à leur aise, et à qui des prêtres barbares font avec art savourer la mort ? Pour moi, je vois partout que les maux auxquels nous assujettit la nature sont moins cruels que ceux que nous y ajoutons.

Mais, quelque ingénieux que nous puissions être à fomenter nos misères à force de belles institutions, nous n’avons pu jusqu’à présent nous perfectionner au point de nous rendre généralement, la vie à charge, et de préférer le néant à notre existence, sans quoi le découragement-et le désespoir se aéraient bientôt emparés du plus grand nombre, et le genre humain n’eût pu subsister longtemps. Or, s’il est mieux pour nous d’être que de n’être pas, c’en serait assez pour justifier notre existence, quand même nous n’aurions aucun dédommagement à attendre des maux que nous avons à souffrir, et que ces maux seraient aussi grands que vous les dépeignez. Mais il est difficile de trouver, sur ce point, de la bonne foi chez les hommes, et de bons calculs chez les philosophes, parce que ceux-ci, dans la comparaison des biens et des maux, oublient toujours le doux sentiment de l’existence indépendant de toute autre sensation, et que la vanité de mépriser la mort engage les autres à calomnier la vie, à peu près comme ces femmes qui, avec une robe tachée et des ciseaux, prétendent aimer mieux des trous que des taches.

Vous pensez, avec Érasme, que peu de gens voudraient renaître aux mêmes conditions qu’ils ont vécu ; mais tel tient sa marchandise fort haut, qui en rabattrait beaucoup s’il avait quelque espoir de conclure le marché. D’ailleurs, qui dois-je croire que vous avez consulté sur-cela ? des riches, peut-être, rassasiés de faux plaisirs, mais ignorant les véritables, toujours ennuyés de la vie, et toujours tremblants de la perdre ; peut-être des gens de lettres, de tous les ordres d’hommes le plus sédentaire, le plus malsain, le plus réfléchissant, et par conséquent le plus malheureux. Voulez-vous trouver des hommes de meilleure composition, ou du moins, communément plus sincères, et qui, formant le plus grand nombre, doivent au moins pour cela être écoutés par préférence ; consultez un honnête bourgeois qui aura passé une vie obscure et tranquille, sans projets et sans ambition ; un bon artisan qui vit commodément de son métier ; un paysan même, non de France, où l’on prétend qu’il faut les faire mourir de misère afin qu’ils nous fassent vivre, mais du pays, par exemple, où vous êtes, et généralement de tout pays libre. J’ose poser en fait qu’il n’y a peut-être pas dans le Haut-Valais un seul montagnard mécontent de sa vie presque automate, et qui n’acceptât volontiers, au lieu même du paradis qu’il attend et qui lui est dû, le marché de renaître sans cesse pour végéter ainsi perpétuellement. Ces différences me font croire que c’est souvent l’abus que nous faisons de la vie qui nous la rend à charge ; et j’ai bien moins bonne opinion de ceux qui sont fâchés d’avoir vécu, que de celui qui peut dire avec Caton : Nec me vixisse poenitet, quoniàm ità vixi, ut frustra me natum non existimem. Cela n’empêche pas que le sage ne puisse quelquefois déloger volontairement, sans murmure et sans désespoir, quand la nature ou la fortune lui porte bien distinctement l’ordre de mourir. Mais, selon le cours ordinaire des choses, de quelques maux que soit semée la vie humaine, elle n’est pas, à tout prendre, un mauvais présent ; et si ce n’est pas toujours un mal de mourir, c’en est fort rarement un de vivre.

Nos différentes manières de penser sur tous ces points m’apprennent pourquoi plusieurs de vos preuves sont peu concluantes pour moi : car je n’ignore pas combien la raison humaine prend plus facilement le moule de nos opinions que celui de la vérité, et qu’entre deux hommes d’avis contraires ce que l’un croit démontré n’est souvent qu’un sophisme pour l’autre.

Quand vous attaquez, par exemple, la chaîne des êtres si bien décrite par Pope, vous dites qu’il n’est pas vrai que, si l’on ôtait un atome du monde, le monde ne pourrait subsister. Vous citez là-dessus M. de Crousaz[586] ; puis vous ajoutez que la nature n’est asservie à aucune mesure précise ni à aucune forme précise ; que nulle planète ne se meut dans une courbe absolument régulière ; que nul être connu n’est d’une figure précisément mathématique ; que nulle quantité précise n’est requise pour nulle opération ; que la nature n’agit jamais rigoureusement ; qu’ainsi on n’a aucune raison d’assurer qu’un atome de moins sur la terre serait la cause de la destruction de la terre. Je vous avoue que sur tout cela, monsieur, je suis plus frappé de la force de l’assertion que de celle du raisonnement, et qu’en cette occasion je céderais avec plus de confiance à votre autorité qu’à vos preuves.

À l’égard de M. de Crousaz, je n’ai point lu son écrit contre Pope, et ne suis peut-être pas en état de l’entendre ; mais, ce qu’il y a de très certain, c’est que je ne lui céderai pas ce que je vous aurai disputé, et que j’ai tout aussi peu de foi à ses preuves qu’à son autorité. Loin de penser que la nature ne soit point asservie à la précision des quantités et des figures, je croirais, tout au contraire, qu’elle seule suit à la rigueur cette précision, parce qu’elle seule sait comparer exactement les fins et les moyens, et mesurer la force à la résistance. Quant à ses irrégularités prétendues, peut-on douter qu’elles n’aient toutes leur cause physique ; et suffit-il de ne la pas apercevoir pour nier qu’elle existe ? Ces apparentes irrégularités viennent sans doute.de quelques lois que nous ignorons, et que la nature suit tout aussi fidèlement que celles qui nous sont connues ; de quelque agent que nous n’apercevons pas, et dont l’obstacle ou le concours a des mesures fixes dans toutes ses opérations ; autrement il faudrait dire nettement qu’il y a des actions sans principe et des effets sans cause, ce qui répugne à toute philosophie.

Supposons deux poids en équilibre et pourtant inégaux ; qu’on ajoute au plus petit la quantité dont ils diffèrent : ou les deux poids resteront encore en équilibre, et l’on aura une cause sans effet ; ou l’équilibre sera rompu, et l’on aura un effet sans cause : mais si les poids étaient de fer, et qu’il y eût un grain d’aimant caché sous l’un des deux, la précision de la nature lui ôterait alors l’apparence de la précision, et à force d’exactitude, elle paraîtrait en manquer. Il n’y a pas une figure, pas une opération, pas une loi dans le monde physique à laquelle on ne puisse appliquer quelque exemple semblable à celui que je viens de proposer sur la pesanteur[587].

Vous dites que nul être connu n’est d’une figure précisément mathématique ; je vous demande, monsieur, s’il y a quelque figure qui ne le soit pas, et si la courbe la plus bizarre n’est pas aussi régulière aux yeux de la nature, qu’un cercle parfait aux nôtres. J’imagine, au reste, que, si quelque corps pouvait avoir cette apparente régularité, ce ne serait que l’univers même, en le supposant plein et borné ; car les figures mathématiques, n’étant que des abstractions, n’ont de rapport qu’à elles-mêmes, au lieu que toutes celles des corps naturels sont relatives à d’autres corps et à des mouvements qui les modifient ; ainsi cela ne prouverait encore rien contre la précision de la nature, quand même nous serions d’accord sur ce que vous entendez par ce mot de précision.

Vous distinguez les évènements qui ont des effets de ceux qui n’en ont point : je doute que cette distinction soit solide. Tout événement me semble avoir nécessairement quelque effet, ou moral, on physique, ou composé des deux, mais qu’on n’aperçoit pas toujours, parce que la filiation des événements est encore plus difficile à suivre que celle des hommes. Comme en général on ne doit pas chercher des effets plus considérables que les événements qui les produisent, la petitesse des causes rend souvent l’examen ridicule, quoique les effets soient certains ; et souvent aussi plusieurs effets presque imperceptibles se réunissent pour produire un événement considérable. Ajoutez que tel effet ne laisse pas d’avoir lieu, quoiqu’il agisse hors du corps qui la produit. Ainsi, la poussière qu’élève un carrosse peut ne rien faire à la marche de la voiture, et influer sur celle du monde : mais comme il n’y a rien d’étranger à l’univers, tout ce qui s’y fait agit nécessairement sur l’univers même.

Ainsi, monsieur, vos exemples me paraissent plus ingénieux que convaincants. Je vois mille raisons plausibles pourquoi il n’était peut-être pas indifférent à l’Europe qu’un certain jour l’héritière de Bourgogne fût bien ou mal coiffée, ni au destin de Rome que César tournât les yeux à droite ou à gauche, et crachat de l’un ou de l’autre côté, en allant au sénat le jour qu’il y fut puni. En un mot, en me rappelant le grain de sable cité par Pascal, je suis, à quelques égards, de l’avis de votre bramine ; et, de quelque manière qu’on envisage les choses, si tous les événements n’ont pas des effets sensibles, il me paraît incontestable que tous en ont de réels, dont l’esprit humain perd aisément le fil, mais qui ne sont jamais confondus par la nature.

Vous dites qu’il est démontré que les corps célestes font leur révolution dans l’espace non résistant : c’était assurément une belle chose à démontrer ; mais, selon la coutume des ignorants, j’ai très peu de foi aux démonstrations qui passent ma portée. J’imaginerais que, pour bâtir celle-ci, l’on aurait à peu près raisonné de cette manière. Telle force, agissant selon telle loi, doit donner aux astres tel mouvement dans un milieu non résistant ; or les astres ont exactement le mouvement calculé, donc il n’y a point de résistance. Mais qui peut savoir s’il n’y a pas, peut-être, un million d’autres lois possibles, sans compter la véritable, selon lesquelles les mêmes mouvements s’expliqueraient mieux encore dans un fluide que dans le vide par celle-ci ? L’horreur du vide n’a-t-elle pas longtemps expliqué la plupart des effets qu’on a depuis attribués à l’action de l’air ? D’autres expériences ayant ensuite détruit l’horreur du vide, tout ne s’est-il pas trouvé plein ? N’a-t-on pas rétabli le vide sur de nouveaux calculs ? Qui nous répondra qu’un système encore plus exact ne le détruira pas derechef ? Laissons les difficultés sans nombre qu’un physicien ferait peut-être sur la nature de la lumière et des espaces éclairés ; mais croyez-vous de bonne foi que Bayle, dont j’admire avec vous la sagesse et la retenue en matière d’opinions, eût trouvé la vôtre si démontrée ?

En général, il semble que les sceptiques s’oublient un peu sitôt qu’ils prennent le ton dogmatique, et qu’ils devraient user plus sobrement que personne du terme de démontrer. Le moyen d’être cru quand on se vante de ne rien savoir, en affirmant tant de choses ! Au reste, vous avez fait un correctif très juste au système de Pope, en observant qu’il n’y a aucune gradation proportionnelle entre les créatures et le Créateur, et que si la chaîne des êtres créés aboutit à Dieu, c’est parce qu’il la tient, et non parce qu’il la termine.

Sur le bien du tout préférable à celui de sa partie, vous faites dire à l’homme : Je dois être aussi cher à mon maître, moi être pensant et sentant, que les planètes, qui probablement ne sentent point. Sans doute cet univers matériel ne doit pas être plus cher à son auteur qu’un seul être pensant et sentant ; mais le système de cet univers, qui produit, conserve et perpétue tous les êtres pensants et sentants, lui doit être plus cher qu’un seul de ces êtres ; il peut donc, malgré sa bonté, ou plutôt par sa bonté même, sacrifier quelque chose du bonheur des individus à la conservation du tout. Je crois, j’espère valoir mieux aux yeux de Dieu que la terre d’une planète ; mais si les planètes sont habitées, comme il est probable, pourquoi vaudrais-je mieux à ses yeux que tous les habitants de Saturne ? On a beau tourner ces idées en ridicule, il est certain que toutes les analogies sont pour cette population, et qu’il n’y a que l’orgueil humain qui soit contre. Or, cette population supposée, la conservation de l’univers semble avoir pour Dieu même immoralité qui se multiplie par le nombre des mondes habités.

Que le cadavre d’un homme nourrisse des vers, des loups, ou des plantes, ce n’est pas, je l’avoue, un dédommagement de la mort de cet homme ; mais si, dans le système de cet univers, il est nécessaire à la conservation du genre humain qu’il y ait une circulation de substance entre les hommes, les animaux et les végétaux, alors le mal particulier d’un individu contribue au bien général. Je meurs, je suis mangé des vers ; mais mes enfants, mes frères vivront comme j’ai vécu ; mon cadavre engraisse la terre dont ils mangeront les productions ; et je fais, par l’ordre de la nature et pour tous les hommes, ce que firent volontairement Codrus, Curtius, les Décies, les Philènes, et mille autres, pour une petite partie des hommes.

Pour revenir, monsieur, au système que vous attaquez, je crois qu’on ne peut l’examiner convenablement sans distinguer avec soin le mal particulier, dont aucun philosophe n’a jamais nié l’existence, du mal général qui nie l’optimisme. Il n’est pas question de savoir si chacun de nous souffre ou non, mais s’il était bon que l’univers fût, et si nos maux étaient inévitables dans sa constitution. Ainsi, l’addition d’un article rendrait, ce semble, la proposition plus exacte, et, au lieu de tout est bien, il vaudrait peut-être mieux dire, le tout est bien, ou tout est bien pour le tout. Alors il est très évident qu’aucun homme ne saurait donner de preuves directes ni pour ni contre ; car ces preuves dépendent d’une connaissance parfaite de la constitution du monde et du but de son auteur, et cette connaissance est incontestablement au-dessus de l’intelligence humaine. Les vrais principes de l’optimisme ne peuvent se tirer ni des propriétés de la matière, ni de la mécanique de l’univers, mais seulement par induction des perfections de Dieu qui préside à tout : de sorte qu’on ne prouve pas l’existence de Dieu par le système de Pope, mais le système de Pope par l’existence de Dieu ; et c’est, sans contredit, de la question de la Providence qu’est dérivée celle de l’origine du mal : que si ces deux questions n’ont pas été mieux traitées l’une que l’autre, c’est qu’on a toujours si mal raisonné sur la Providence, que ce qu’on en a dit d’absurde a fort embrouillé tous les corollaires qu’on pouvait tirer de ce grand et consolant dogme.

Les premiers qui ont gâté la cause de Dieu sont les prêtres et les dévots, qui ne souffrent pas que rien se fasse selon l’ordre établi, mais font toujours intervenir la justice divine à des événements purement naturels, et, pour être sûrs de leur fait, punissent et châtient les méchants, éprouvent ou récompensent les bons indifféremment avec des biens ou des maux, selon l’événement. Je ne sais, pour moi, si c’est une bonne théologie, mais je trouve que c’est une mauvaise manière de raisonner, de fonder indifféremment sur le pour et le contre les preuves de la Providence, et de lui attribuer, sans choix, tout ce qui se ferait également sans elle.

Les philosophes, à leur tour, ne me paraissent guère plus raisonnables, quand je les vois s’en prendre au ciel de ce qu’ils ne sont pas impassibles, crier que tout est perdu quand ils ont mal aux dents, ou qu’ils sont pauvres, ou qu’on les vole, et charger Dieu, comme dit Sénèque, de la garde de leur valise. Si quelque accident tragique eut fait périr Cartouche ou César dans leur-enfance, on aurait dit : Quels crimes avaient-ils commis ? Ces deux brigands ont vécu, et nous disons : Pourquoi les avoir laissé vivre ? Au contraire, un dévot dira, dans le premier cas. Dieu voulait punir le père en lui ôtant son enfant ; et dans le second. Dieu conservait l’enfant pour le châtiment du peuple. Ainsi, quelque parti qu’ait pris la nature, la Providence a toujours raison chez les dévots, et toujours tort chez les philosophes. Peut-être, dans l’ordre des choses humaines, n’a-t-elle ni tort ni raison, parce que tout tient à la loi commune, et qu’il n’y a d’exception pour personne. Il est à croire que les événements particuliers ne sont rien aux yeux du maître de l’univers ; que sa providence est seulement universelle ; qu’il se contente de conserver les genres et les espèces, et de présider au tout, sans s’inquiéter de la manière dont chaque individu passe cette courte vie. Un roi sage, qui veut que chacun vive heureux dans ses états, a-t-il besoin de s’informer si les cabarets y sont bons ? Le passant murmure une nuit quand ils sont mauvais, et vit tout le reste de ses jours d’une impatience aussi déplacée. Commorandi enim natura diversorium nobis, non habitandi dedit.

Pour penser juste à cet égard, il semble que les choses devraient être considérées relativement dans l’ordre physique et absolument dans l’ordre moral : la plus grande idée que je puis me faire de la Providence est que chaque être matériel soit disposé le mieux qu’il est possible par rapport au tout, et chaque être intelligent et sensible le mieux qu’il est possible par rapport à lui-même ; en sorte que, pour qui sent son existence, il vaille mieux exister que ne pas exister. Mais il faut appliquer cette règle à la durée totale de chaque être sensible, et non à quelque instant particulier-de sa durée, tel que la vie humaine ; ce qui montre combien la question de la Providence tient à celle de l’immortalité de l’âme, que j’ai le bonheur de croire, sans ignorer que la raison peut en douter, et à celle de l’éternité des peines, que ni vous, ni moi, ni jamais homme pensant bien de Dieu, ne croirons jamais.

Si je ramène ces questions diverses à leur principe commun, il me semble qu’elles se rapportent toutes à celle de l’existence de Dieu. Si Dieu existe, il est parfait ; s’il est parfait, il est sage, puissant, et juste ; s’il est sage et puissant, tout est bien, s’il est juste et puissant, mon âme est immortelle ; si mon âme est immortelle, trente ans de vie ne sont rien pour moi, et sont peut-être nécessaires au maintien de l’univers. Si l’on m’accorde la première proposition, jamais on n’ébranlera les suivantes ; si on la nie, il ne faut point disputer sur ses conséquences.

Nous ne sommes ni l’un ni l’autre dans ce dernier cas. Bien loin, du. moins, que je puisse rien présumer de semblable de votre part en lisant le recueil de vos oeuvres, la plupart m’offrent les idées les plus grandes, les-plus douces, les plus consolantes de la divinité, et j’aime bien mieux un chrétien de votre façon que de celle de la Sorbonne.

Quant à moi, je vous avouerai naïvement que ni le pour ni le contre ne me paraissent démontrés sur ce point par les seules lumières de la raison, et que, si le théiste ne fonde son sentiment que sur des probabilités, l’athée, moins précis encore, ne me paraît fonder le sien que sur des possibilités contraires. De plus, les objections de part et d’autre sont toujours insolubles, parce qu’elles roulent sur des choses dont les hommes n’ont point de véritable idée. Je conviens de tout cela, et pourtant je crois en Dieu tout aussi fortement que je crois une autre vérité, parce que croire et ne pas croire sont les choses du monde qui dépendent le moins de moi ; que l’état de doute est un état trop violent pour mon âme ; que, quand ma raison flotte, ma foi ne peut rester longtemps en suspens, et se détermine sans elle ; qu’enfin mille sujets de préférence m’attirent du côté le plus consolant, et joignent le poids de l’espérance à l’équilibre de la raison.

Voilà donc une vérité dont nous partons tous deux, à l’appui de laquelle vous sentez combien l’optimisme est facile à défendre et la Providence à justifier, et ce n’est pas à vous qu’il faut répéter les raisonnements rebattus, mais solides, qui ont été faits si souvent à ce sujet. À l’égard des philosophes qui ne conviennent pas du principe, il ne faut point disputer avec eux sur ces matières, parce que ce qui n’est qu’une preuve de sentiment pour nous ne peut devenir pour eux une démonstration, et que ce n’est pas un discours raisonnable de dire à un homme : Vous devez croire ceci parce que je le crois. Eux, de leur côté, ne doivent point non plus disputer avec nous sur ces mêmes matières, parce qu’elles ne sont que des corollaires de la proposition principale qu’un adversaire honnête ose à peine leur opposer, et qu’à leur tour ils auraient tort d’exiger qu’on leur prouvât le corollaire indépendamment de la proposition qui lui sert de base. Je pense qu’ils ne le doivent pas encore par une autre raison : c’est qu’il y a de l’inhumanité à troubler des âmes paisibles et à désoler les hommes à pure perte, quand c’e qu’on veut leur apprendre n’est ni certain ni utile. Je pense, en un mot, qu’a votre exemple on ne saurait attaquer trop fortement la superstition qui trouble la société, ni trop respecter la religion qui la soutient.

Mais je suis indigné, comme vous, que la foi de chacun ne soit pas dans la, plus parfaite liberté, et que l’homme ose contrôler l’intérieur des consciences où il ne saurait pénétrer, comme s’il dépendait de nous de croire ou de ne pas croire dans des matières où la démonstration n’a point lieu, et qu’on put jamais asservir la raison à l’autorité.

Les rois de ce monde ont-ils donc quelque inspection dans l’autre, et sont-ils en droit de tourmenter leurs sujets ici-bas pour les forcer d’aller en paradis ? Non, tout gouvernement humain se borne, par sa nature, aux devoirs civils, et, quoi qu’en ait pu dire le sophiste Hobbes, quand un homme sert bien l’état, il ne doit compte à personne de la manière dont il sert Dieu.

J’ignore si cet être juste ne punira point un jour toute tyrannie exercée en son nom ; je suis bien sûr au moins qu’il ne la partagera pas, et ne refusera le bonheur éternel à nul incrédule vertueux et de bonne foi. Puis-je, sans offenser sa bonté, et même sa justice, douter qu’un coeur droit ne rachète une erreur involontaire, et que des moeurs irréprochables ne vaillent bien mille cultes bizarres prescrits par les hommes et rejetés par la raison ? Je dirai plus : si je pouvais, à mon choix, acheter les oeuvres aux dépens de ma foi, et compenser, à force de vertu, mon incrédulité supposée, je ne balancerais pas un instant, et j’aimerais mieux pouvoir dire à Dieu : J’ai fait, sans songer à toi, le bien qui t’est agréable, et mon coeur suivait ta volonté sans la connaître, que de lui dire, comme il faudra que je fasse un jour : Je t’aimais, et je n’ai cessé de t’offenser ; je t’ai connu, et n’ai rien fait pour te plaire.

Il y a, je l’avoue, une sorte, de profession de foi que les lois peuvent imposer, mais hors les principes de la morale et du droit naturel, elle doit être purement négative, parce qu’il peut exister des religions qui attaquent les fondements de la société, et qu’il faut commencer par exterminer ces religions pour assurer la paix de l’état. De ces dogmes à proscrire, l’intolérance est sans difficulté le plus odieux ; mais il faut la prendre à sa source ; car les fanatiques les plus sanguinaires changent de langage selon la fortune, et ne prêchent que patience et douceur quand ils ne sont pas les plus forts. Ainsi j’appelle intolérant par principe tout homme qui s’imagine qu’on ne peut être homme de bien sans croire tout ce qu’il croit, et damne impitoyablement ceux qui ne pensent point comme lui. En effet, les fidèles sont rarement d’humeur à laisser les réprouvés en paix dans ce monde, et un saint qui croit vivre avec des damnés anticipe volontiers sur le métier du diable. Quant aux incrédules intolérants qui voudraient forcer le peuple à ne rien croire, je ne les bannirais pas moins sévèrement que ceux qui le veulent forcer à croire tout ce qu’il leur plaît ; car on voit, au zèle de leurs décisions, à l’amertume de leurs satires, qu’il ne leur manque que d’être les maîtres pour persécuter tout aussi cruellement les croyants qu’ils sont eux-mêmes persécutés par les fanatiques. Où est l’homme paisible et doux qui trouve bon qu’on ne pense pas comme lui ? Cet homme ne se trouvera sûrement jamais parmi les dévots, et il est encore à trouver chez les philosophes.

Je voudrais donc qu’on eût, dans chaque état, un code moral, ou une espèce de profession de foi civile qui contint positivement les maximes sociales que chacun serait tenu d’admettre, et négativement les maximes intolérantes qu’on serait tenu de rejeter, non comme impies, mais comme séditieuses. Ainsi, toute religion qui pourrait s’accorder avec le code serait admise ; toute religion qui ne s’y accorderait pas serait proscrite, et chacun serait libre de n’en avoir point d’autre que le code même. Cet ouvrage, fait avec soin, serait, ce me semble, le livre le plus utile qui jamais ait été composé, et peut-être le seul nécessaire aux hommes. Voilà, monsieur, un sujet pour vous ; je souhaiterais passionnément que vous voulussiez entreprendre cet ouvrage, et l’embellir de votre poésie, afin que chacun pouvant l’apprendre aisément, il portât dès l’enfance, dans tous les coeurs, ces sentiments de douceur et d’humanité qui brillent dans vos écrits, et qui manquent à tout le monde dans la pratique. Je vous exhorte à méditer ce projet, qui doit plaire à l’auteur d’Alzire. Vous nous avez donné, dans votre poème sur la religion naturelle, le catéchisme de l’homme ; donnez-nous maintenant, dans celui que je vous propose, le catéchisme du citoyen. C’est une matière à méditer longtemps, et peut-être à réserver pour le dernier de vos ouvrages, afin d’achever, par un bienfait au genre humain, la plus brillante carrière que jamais homme de lettres ait parcourue.

Je ne puis m’empêcher, monsieur, de remarquer à ce propos une opposition bien singulière entre vous et moi dans le sujet de cette lettre. Rassasié de gloire, et désabusé des vaines grandeurs, vous vivez libre au sein de l’abondance ; bien sûr de votre immortalité, vous philosophez paisiblement sur la nature de l’âme ; et, si le corps ou le coeur souffre, vous avez Tronchin pour médecin et pour ami : vous ne trouvez pourtant que mal sur la terre. Et moi, homme obscur, pauvre, et tourmenté d’un mal sans remède, je médite avec plaisir dans ma retraite, et trouve que tout est bien. D’où viennent ces contradictions apparentes ? Vous l’avez vous-même expliqué : vous jouissez, mais j’espère ; et l’espérance embellit tout.

J’ai autant de peine à quitter cette ennuyeuse lettre que vous en aurez à l’achever. Pardonnez-moi, grand homme, un zèle peut-être indiscret, mais qui ne s’épancherait pas avec vous si je vous estimais moins. À Dieu ne plaise que je veuille offenser celui de mes contemporains dont j’honore le plus les talents, et dont les écrits parlent le mieux à mon coeur ; mais il s’agit de la cause de la Providence, dont j’attends tout. Après avoir si longtemps puisé dans vos leçons des consolations et du courage, il m’est dur que vous m’ôtiez maintenant tout cela pour ne m’offrir qu’une espérance incertaine et vague, plutôt comme un palliatif actuel que comme un dédommagement à venir. Non, j’ai trop souffert en cette vie pour n’en pas attendre une autre. Toutes les subtilités de la métaphysique ne me feront pas douter un moment de l’immortalité de l’âme, et d’une Providence bienfaisante. Je la sens, je la crois, je la veux, je l’espère, je la défendrai jusqu’à mon dernier soupir ; et ce sera, de toutes les disputes que j’aurai soutenues, la seule où mon intérêt ne sera pas oublié. Je suis avec respect, monsieur, etc.

Observation

Si jamais lettre fut digne d’attention et mérita une réponse de la part de Voltaire, c’était celle-ci, pleine de raison, de sensibilité, de tact, et d’un sentiment exquis des convenances. L’admiration pour le grand homme y est peinte avec de légères restrictions qui en rendent l’expression plus sincère, et la louange, en des termes qui ne permettent pas de douter de la franchise de celui qui en payait le tribut. Enfin le sujet traité était du plus grand intérêt, et s’il l’eût été par deux hommes de cette trempe, à quels développements lumineux ne pouvait-il pas se prêter ? Tout provoquait donc une réponse de la part de Voltaire, libre, riche, maître de son temps. En quoi consista-t-elle ? En ce peu de mots : « ; Votre lettre est très belle, mais je suis garde-malade et malade moi-même. J’attendrai que je me porte mieux pour penser avec vous. Comptez que de tous ceux qui vous ont lu, personne ne vous estime mieux que moi, malgré mes mauvaises plaisanteries. » La santé ne revint pas assez pour penser avec Rousseau, et bientôt les mauvaises plaisanteries furent remplacées par de sanglants outrages. (Cf. ci-dessous la réponse de Voltaire en son entier-Arv. ed.)

Réponse de Voltaire

Aux Délices, 12 Septembre 1756.

Mon cher Philosophe, nous pouvons vous et moi, dans les intervalles de nos maux, raisonner en vers et en prose. Mais dans le moment présent, vous me pardonnerez de laisser là toutes ces discussions philosophiques qui ne sont que des amusements. Votre lettre est très belle, mais j’ai chez moi une de mes nièces qui depuis trois semaines est dans un assez grand danger : je suis garde-malade et très malade moi-même. J’attendrai que je me porte mieux et que ma nièce soit guérie, pour oser penser avec vous. M. Tronchin m’a dit que vous viendriez enfin dans votre patrie. M. d’Alembert vous dira quelle vie philosophique on mène dans ma petite retraite. Elle mériterait le nom qu’elle porte, si elle pouvait vous posséder quelquefois. On dit que vous haïssez le séjour des villes ; j’ai cela de commun avec vous ; je voudrais vous ressembler en tant de choses, que cette conformité pût vous déterminer à venir nous voir. L’état où je suis ne me permet pas de vous en dire davantage. Comptez que de tous ceux qui vous ont lu, personne ne vous estime plus que moi malgré mes mauvaises plaisanteries, et que de tous ceux qui vous verront, personne n’est plus disposé à vous aimer tendrement. Je commence par supprimer toute cérémonie.

Lettre CXIV – À Madame d’Épinay

… 1756.

Je commence par vous dire que je suis résolu, déterminé, quoi qu’il arrive, à passer l’hiver à l’Ermitage ; que rien ne me fera changer de résolution, et que vous n’en avez pas le droit vous-même, parce que telles ont été nos conventions quand je suis venu ; ainsi n’en parlons plus, que pour vous dire en deux mots mes raisons.

Il m’est essentiel d’avoir du loisir, de la tranquillité, et toutes mes commodités pour travailler cet hiver ; il s’agit en cela de tout pour moi. Il y a cinq mois que je travaille à pourvoir à tout, afin que nul soin ne vienne me détourner. Je me suis pourvu de bois ; j’ai fait mes provisions ; j’ai rassemblé, rangé des papiers et des livres pour être commodément sous ma main. J’ai pourvu de loin à toutes mes aises en cas de maladie ; je ne puis avoir de loisir qu’en suivant ce projet, et il faudra nécessairement que je donne à m’arranger le temps que je ne puis me dispenser de donner à mon travail. Un déménagement, je le sais par expérience, ne peut se faire, malgré vous-même, sans perte, dégâts et frais de ma part, que je ne puis supporter une seconde fois. Si j’emporte tout, voilà des embarras terribles ; si je laisse quelque chose, il me fera faute, ou l’on viendra le voler ici cet hiver ; enfin, dans la position où je suis, mon temps et mes commodités me sont plus précieux que ma vie. Mais ne vous imaginez pas que je coure ici aucun risque ; je me défendrai toujours aisément de l’ennemi du dehors ; c’est au-dedans qu’il était dangereux. Je vous promets de ne jamais m’éloigner sans précaution. Je ne compte pas même me promener de tout l’hiver ailleurs que dans le jardin : il faudrait faire un siège pour m’attaquer ici. Pour surcroît de précaution, je ferai toujours coucher un voisin dans la maison. Enfin, sitôt que vous m’aurez envoyé des armes, je ne sortirai jamais sans un pistolet en vue’, même autour de la maison ; d’ailleurs je compte faire parler à notre homme par M. Matta. Ne m’en parlez donc plus, ma bonne amie ; vous ne feriez que me désoler, et n’obtiendriez rien ; car la contradiction m’est mortelle, et je suis entêté avec raison.

Je vois, par votre billet, que c’est lundi, et non pas dimanche, que vous congédiez notre homme[588] ; ce que je remarque, parce qu’il n’est pas indifférent que je sois instruit exactement du jour. N’oubliez pas de lui donner la note de ce que vous consentez qu’il emporte de la chambre ; sans quoi, ne sachant pas ce qui est à lui, je ne laisserai rien sortir. Je suis touché de vos alarmes et des inquiétudes que je vous donne ; mais comme elles ne sont pas raisonnables, je vous prie de les calmer. Aimez-moi toujours et tout ira bien. Bonjour.

Observation

Voici le commencement des persécutions dont Rousseau parle dans ses Confessions. Ou voulait qu’il rentrât à Paris. La mère de Thérèse s’ennuyait à l’Ermitage, où sa seule société consistait dans Thérèse, et dans Jean-Jacques, qu’elle ne comprenait pas. Comme elle se faisait faire des cadeaux à l’insu de Rousseau par les amis de celui-ci, l’on sent combien elle était contrariée d’être dans une solitude où, pendant l’hiver, ou ne voyait personne.

Lettre CXVI – À la même

Dimanche matin, l’Ermitage, octobre 1756.

J’apprends avec plaisir, ma bonne amie, que vous êtes mieux, et madame votre mère aussi ; je ne saurais vous en dire autant de moi. Je commence à craindre d’avoir porté mes projets plus loin que mes forces ; et si l’état où je suis continue, je doute que je revoie le printemps ni mon pays : au surplus, l’âme est assez tranquille, surtout depuis que j’ai revu mon ami[591].

Je voulais vous aller voir aujourd’hui, mais il faut remettre à demain ; encore ne puis-je m’assurer de rien. Ce sera sûrement le premier moment où je me sentirai du courage. Je n’ai point vu mon menaçant compatriote ; je vous remercie de votre avis ; mais je ne puis m’empêcher de rire de vos alarmes. À demain.

Lettre CXVIII – À la même

L’Ermitage, novembre 17 56.

Je suis beaucoup mieux aujourd’hui ; mais je ne pourrai cependant vous voir que la semaine prochaine, et j’irai fièrement à pied ; car cet appareil de carrosse me fait mal à l’imagination, comme si je pouvais manquer de jambes pour vous aller voir. Vous ne m’avez rien dit de vous ; j’espère que mademoiselle Le Vasseur m’en rapportera de bonnes nouvelles. Bonjour, madame.

Lettre CXX – À la même

L’Ermitage, décembre 1756.

Les chemins sont si mauvais, que je prends le parti de vous écrire par la poste, et vous pourrez en faire de même, car on m’apporte mes lettres de Montmorency jusqu’ici, et je suis à cet égard comme au milieu de Paris.

Il fait ici un froid rigoureux qui vient altérer un peu de bonne heure ma provision de bois, mais qui me montre, par l’image prématurée de l’hiver, que, quoi qu’on en dise, cette saison n’est plus terrible ici qu’ailleurs que par l’absence des amis ; mais on se console par l’espoir de les retrouver au printemps, ou du moins de les revoir ; car il y a longtemps que vous me faites connaître qu’on les retrouve au besoin dans toutes les saisons.

Pour Dieu, gardez bien cette chère imbécillité, trésor inattendu dont le ciel vous favorise et dont vous avez grand besoin ; car si c’est un rhumatisme pour l’esprit, c’est au corps un très bon emplâtre pour la santé ; il vous faudrait bien de pareils rhumatismes pour vous rendre impotente ; et j’aimerais mieux que vous ne pussiez remuer ni pied ni pate, c’est-à-dire n’écrire ni vers ni comédie, que de vous savoir la migraine.

Je dois une réponse à M. de Gauffecourt ; mais je compte toujours qu’il viendra la recevoir. En attendant les bouts-rimés, il peut prier M. Chapuis d’envoyer un double du mémoire que je lui ai laissé. Si tout ceci vous paraît clair, le rhumatisme vous tient bien fort.

À propos de M. de Gauffecourt, et son manuscrit, quand voulez-vous me le renvoyer ? Savez-vous qu’il y a quatre ans que je travaille à pouvoir le lire, sans avoir pu en venir à bout ? Bonjour, madame ; touchez pour moi la pâte à toute la société[592].

Lettre CXXI – À la même

Le 13 décembre 1756[593].

Ma chère amie, il faudra que j’étouffe, si je ne verse pas mes peines dans le sein de l’amitié. Diderot m’a écrit une lettre qui me perce l’âme. Il me font entendre que c’est par grâce qu’il ne me regarde pas comme un scélérat, et qu’il y aurait bien à dire là-dessus, ce sont ses termes ; et cela, savez-vous pourquoi ? parce que madame Le Vasseur est avec moi. Eh î hon Dieu, que dirait-il de plus si elle n’y était pas ? Je les ai recueillis dans la rue, elle et son mari, dans un âge où ils n’étaient plus en état de gagner leur vie. Elle ne m’a jamais rendu que trois mois de service. Depuis dix ans je m’ôte pour elle le pain de la bouche ; je la mène dans un bon air, où rien ne lui manque ; je renonce pour elle au séjour de ma patrie ; elle est sa maîtresse absolue, va, vient sans compte rendre ; j’en ai autant de soin que de ma propre mère ; tout cela n’est rien, et je ne suis qu’un scélérat si je ne lui sacrifie encore mon bonheur et ma vie, et si je ne vais mourir de désespoir à Paris pour son amusement. Hélas ! la pauvre femme ne le désire point ; elle ne se plaint point ; elle est très contente. Mais je vois ce que c’est ; M. Grimm ne sera pas content lui-même qu’il ne m’ait ôté tous les amis que je lui ai donnés. Philosophes des villes, si ce sont là vos vertus, vous me consolez bien de n’être qu’un méchant î J’étais heureux dans ma retraite ; la solitude ne m’est point à charge ; je crains peu la misère ; l’oubli du monde m’est indiffèrent ; je porte mes maux avec patience : mais aimer, et ne trouver que des coeurs ingrats, ah ! voilà le seul qui me soit insupportable ! Pardon, ma chère amie ; j’ai le coeur surchargé d’ennuis, et les yeux gonflés de larmes qui ne peuvent sortir. Si je pouvais vous voir un moment et pleurer, que je serais soulagé ! Mais je ne remettrai de ma vie les pieds à Paris ; pour le coup, je l’ai juré.

J’oubliais de vous dire qu’il y a même de la plaisanterie dans la lettre du philosophe ; il devient barbare avec légèreté : on voit qu’il se civilise.

Observation

Rousseau peint son âme dans cette lettre. On y voit combien il était révolté des jugements injustes. Il était loin de se douter que l’avenir lui en réservait de plus iniques que celui de Diderot, et même de M. Grimm. La manière dont il parle de ce dernier devait déplaire à madame d’Épinay.

1757

Lettre CXXII – À Madame d’Épinay

Lettre CXXIII – À la même

Lettre CXXIV – À la même

Lettre CXXV – À la même

Lettre CXXVI – À la même

Lettre CXXVII – À la même

Lettre CXXVIII – À la même

Lettre CXXIX – À M. Diderot

Lettre CXXX – Au même

Lettre CXXXI – À Madame d’Épinay

Lettre CXXXII – À la même

Lettre CXXXIII – À la même

Lettre CXXXIV – À la même

Lettre CXXXV – À la même

Lettre CXXXVI – À la même

Lettre CXXXVII – À la même

Lettre CXXXVIII – À M. Vernes

Lettre CXXXIX – À Madame d’Épinay

Lettre CXL – À la même

Lettre CXLI – À la même

Lettre CXLII – À Sophie (Madame d’Houdetot)

Lettre CXLIII – À Madame d’Épinay

Lettre CXLIV – À la même

Lettre CXLV – À la même

Lettre CXLVI – À la même

Lettre CXLVII – À la même

Lettre CXLVIII – À la même

Lettre CXLIX – À la même

Lettre CL – À la même

Lettre CLI – À la même

Lettre CLII – À M. de Saint-Lambert

Lettre CLIII – À M. Grimm

Lettre CLIV – À Madame d’Épinay

Lettre CLV – À Madame d’Houdetot

Lettre CLVI – À M. de Saint-Lambert

Lettre CLVII – À M. Grimm

Lettre CLVIII – À Madame d’Houdetot

Lettre CLIX – À la même

Lettre CLX – À Madame d’Épinay

Lettre CLXI – À la même

Table de la correspondance

Lettre CXXII – À la même

Janvier 1737.

Tenez, madame, voilà les lettres de Diderot et ma dernière réponse ; lisez et jugez-nous, car pour moi je suis trop aigri, trop violemment indigné pour avoir de la raison.

Je viens de déclarer à madame Le Vasseur que, quelque plaisir que nous eussions tous deux à vivre ensemble, mes amis jugeaient qu’elle était trop mal ici pour une femme de son-âge ; qu’il fallait qu’elle allât à Paris vivre avec ses enfants, et que je leur donnerais tout ce que j’avais au monde, à elle et à sa fille. Là-dessus la fille s’est mise à pleurer, et malgré la douleur de se séparer de sa mère, elle a protesté qu’elle ne me quitterait point, et en vérité les philosophes auront beau dire, je ne l’y contraindrai pas. Il faut donc que je me réserve quelque chose pour la nourrir aussi bien que moi. J’ai donc dit à madame Le Vasseur que je lui ferais une pension qui lui serait payée aussi longtemps que je vivrais, et c’est ce qui sera exécuté. Je lui ai dit encore que je vous prierais d’en régler la somme, et je vous en prie ; ne craignez point de la faire trop forte, j’y gagnerai toujours beaucoup, ne fût-ce que ma liberté personnelle.

Ce qu’il y a de plus affreux pour moi, c’est que la bonne femme s’est mis en tête que tout cela est un jeu joué entre Diderot, moi et sa fille, et que c’est un moyen que j’ai imaginé pour me défaire d’elle. Elle m’a représenté là-dessus une chose très juste, savoir, qu’ayant passé une partie de l’hiver ici[594], il lui est bien dur d’en partir à l’approche du printemps ; je lui ai dit qu’elle avait raison, mais que s’il venait à lui arriver le moindre malheur durant l’été, on ne manquerait pas de m’en rendre responsable. Ce ne sera pas le public, ai-je ajouté, qui dira cela, ce seront mes amis, et je n’ai pas le courage de m’exposer à passer chez eux pour un assassin.

Il y a quinze jours que nous vivions paisiblement ici, et dans une concorde parfaite. Maintenant nous voilà tous alarmés, agités, pleurant, forcés de nous séparer. Je vous assure que cet exemple m’apprendra à ne me mêler jamais qu’avec connaissance de cause et beaucoup de circonspection des affaires domestiques de mes amis, et je suis très incertain même si je dois écrire à M. d’Épinay en faveur de ce pauvre Cahouet[595].

Comme Diderot me marque qu’il viendra samedi, il est important de lui envoyer sur-le-champ sa lettre. S’il vient, il sera reçu avec honnêteté, mais mon coeur se fermera devant lui, et je sens que nous ne nous reverrons jamais. Peu lui importe, ce ne sera pour lui qu’un ami de moins. Mais moi, je perdrai tout, je serai tourmenté le reste de ma vie[596]. Un autre exemple m’a trop appris que je n’ai point un coeur qui sache oublier ce qui lui fut cher. Évitons, s’il se peut, une rupture irréconciliable. Je suis si cruellement tourmenté, que j’ai jugé à propos de vous envoyer cet exprès, afin d’avoir réponse à point nommé. Servez-vous-en pour l’envoyer porter la lettre à Diderot, et me répondez sur-le-champ, si vous avez quelque pitié de moi.

P. S. Il faut que je vous ajoute que madame Le Vasseur me fait à présent de violents reproches ; elle me les fait durement, avec hauteur, et du ton de quelqu’un qui se sent bien appuyé. Je ne réponds rien non plus que sa fille ; nous nous contentons de gémir en silence : je vois que les vieillards sont durs, sans pitié, sans entrailles, et n’aiment plus rien qu’eux-mêmes. Vous voyez que je ne peux plus éviter d’être un monstre. J’en suis un aux yeux de M. Diderot, si madame Le Vasseur reste ici ; j’en suis un à ses yeux si elle n’y reste pas. Quelque parti que je prenne, me voilà méchant malgré moi.

Observation

Ces lettres, à l’occasion de Diderot, mettent à même de juger avec connaissance de cause les deux amis ; l’un violent, l’autre emporté, mais avec cette différence que le premier voulait, bon gré malgré, se mêler des affaires du second, qui s’occupait à peine des siennes, et ne voulait pour lui que l’indépendance. L’emportement de celui-ci était toujours provoqué par une cause qui le justifiait. D’ailleurs il s’évaporait promptement : mais la violence de Diderot, accessible à la haine, avait de la durée. L’odieuse note à l’occasion de Sénèque ne le prouve que trop. Diderot a laissé dans ses écrits des traces de cette haine et de son injustice : dans les siens, Rousseau n’a parlé de son ancien ami qu’en termes honorables.

Lettre CXXIV – À la même

… 1757.

Madame Le Vasseur doit vous écrire, ma bonne amie ; je l’ai priée de vous dire sincèrement ce qu’elle pense. Pour la mettre bien à son aise, je lui ai déclaré que je ne voulais pas voir sa lettre, et je vous prie de ne me rien dire de ce qu’elle contient.

Je n’enverrai pas la mienne à Diderot, puisque vous vous y opposez. Mais me sentant très grièvement offensé, il y aurait, à convenir d’un tort que je n’ai pas, une bassesse et une fausseté que je ne saurais me permettre, et que vous blâmeriez vous-même sur ce qui se passe au fond de mon coeur. L’Évangile ordonne bien à celui qui reçoit un soufflet d’offrir l’autre joue, mais non pas de demander pardon. Vous rappelez-vous cet homme de la comédie, qui crie au meurtre en donnant des coups de bâton ? voilà le rôle du philosophe.

N’espérez pas l’empêcher de venir par le temps qu’il fait : il serait très fâché qu’il fût plus beau. La colère lui donnera le loisir et les forces que l’amitié lui refuse : il s’excédera pour venir à pied me répéter les injures qu’il me dit dans ses lettres. Je ne les endurerai rien moins que patiemment ; il s’en retournera être malade à Paris, et moi, je paraîtrai à tout le monde un homme fort odieux. Patience ! il faut souffrir. N’admirez-vous pas la raison de cet homme qui me voulait venir prendre à Saint-Denys, en fiacre, y dîner, et me remmener en fiacre, et à qui, huit jours après, sa fortune ne permet plus d’aller à l’Ermitage autrement qu’à pied ? Pour parler son langage, il n’est pas-absolument impossible que ce soit là le ton de la bonne foi ; mais, dans ce cas, il faut qu’en huit jours il soit arrivé d’étranges révolutions dans sa fortune. O la philosophie !

Je prends part au chagrin que vous donne la maladie de madame votre mère ; mais croyez que votre peine ne saurait approcher de la mienne ; on souffre moins encore de voir malades les personnes qu’on aime, qu’injustes et cruelles.

Adieu, ma bonne amie ; voici la dernière fois que je vous parlerai de cette malheureuse affaire.

Vous me parlez d’aller à Paris avec un sang-froid qui me réjouirait dans tout autre temps. Je me tiens pour bien dites toutes les belles choses qu’il y aurait à dire là-dessus ; mais avec tout cela, je n’irai de ma vie à Paris, et je bénis le ciel de m’avoir fait ours, ermite, et têtu, plutôt que philosophe.

Lettre CXXVI – À la même

Passe pour le cotillon ; mais le sel ! jamais femme donna-t-elle à la fois de la chaleur et de la prudence ? À la fin vous me ferez mettre mon bonnet de travers, et je ne le redresserai plus. N’avez-vous pas assez fait pour vous ? faites maintenant quelque chose pour moi, et laissez-vous aimer à ma guise.

Oh ! que vous êtes bonne avec vos explications ! Ah ! ce cher rhumatisme ! Maintenant que vous m’avez expliqué votre billet, expliquez-moi le commentaire ; car cette glacière où je ne comprends rien y revient encore, et pour moi, je ne vous connais pas d’autre glacière qu’un recueil de musique française.

Enfin, vous avez vu l’homme[599]. C’est toujours autant de pris ; car je suis de votre avis, et je crois que c’est tout ce que vous on aurez. Je me doute pourtant bien de ce qu’un ours musqué[600] devrait vous dire sur l’effet de ce premier entretien ; mais quant à moi, je pense que le Diderot du matin voudra toujours vous aller voir, et que le Diderot du soir ne vous aura jamais vue. Vous savez bien que le rhumatisme le tient aussi quelquefois, et quand il ne plane pas sur ses deux grandes ailes auprès du soleil, on le trouve sur un tas d’herbes, perclus de ses quatre pattes. Croyez-moi, si vous avez encore un cotillon de reste, vous ferez bien de le lui envoyer. Je ne savais pas que le papa Gauffecourt fût malade, et l’on m’a même flatté de le voir aujourd’hui ; ce que vous m’avez marqué fera que s’il ne vient pas, j’en serai fort en peine.

Encore de nouveaux plans ? Diable soit fait des plans, et plan plan relantanplan ! C’est sans doute une fort belle chose qu’un plan, mais faites des détails et des scènes théâtrales ; il ne faut que cela pour le succès d’une pièce à la lecture, et même quelquefois à la représentation. Que Dieu vous préserve d’en faire une assez bonne pour cela.

J’ai relu votre lettre pour y chercher les fautes d’orthographe, et n’y en ai pas su trouver une, quoique je ne doute pas qu’elles n’y soient. Je ne vous sais pas mauvais gré de les avoir faites, mais bien de les avoir remarquées. Moi, j’en voulais faire exprès pour vous faire honte, et n’y ai plus songé en vous écrivant.

Bonjour, mon amie du temps présent, et bien plus encore du temps à venir. Vous ne me dites rien de votre santé, ce qui me fait augurer qu’elle est bonne.

À propos de santé, je ne sais s’il y a de l’orthographe dans ce chiffon, mais je trouve qu’il n’y a pas grand sens ; ce qui me fait croire que je n’aurais pas mal fait de me faire de votre cotillon une bonne calotte bien épaisse, au lieu d’un gilet, car je sens que le rhumatisme ne me tient pas au coeur, mais à la cervelle.

Je vous prie de vouloir bien demander au tyran[601] ce que signifie un paquet qu’il m’a fait adresser, contenant deux écus de six francs : cela me paraît un acompte un peu fort sur les parties d’échecs qu’il doit perdre avec moi.

Diderot sort d’ici ; je lui ai montré votre lettre et la mienne. Je vous l’ai dit, il a conçu une grande estime pour vous, et ne vous verra point. Vous en avez assez fait, même pour lui. Croyez-moi, laissez-le aller. La maman Le Vasseur se porte un peu mieux.

Lettre CXXVIII – À la même

[602]

À l’Ermitage, janvier 1757.

Nous sommes ici trois malades, dont je ne suis pas celui qui aurait le moins besoin d’être gardé. Je laisse en plein hiver, au milieu des bois, les personnes que j’y ai amenées sous promesse de ne les y point abandonner. Les chemins sont affreux, et l’on enfonce de toutes parts jusqu’au jarret. De plus de deux cents amis qu’avait M. Gauffecourt à Paris, il est étrange qu’un pauvre infirme, accablé de ses propres maux, soit le seul dont il ait besoin. Je vous laisse réfléchir sur tout cela ; je vais donner encore ces deux jours à ma santé et aux chemins pour se raffermir. Je compte partir vendredi s’il ne pleut ni ne neige ; mais je suis tout-à-fait hors d’état d’aller à pied jusqu’à Paris, ni même jusqu’à Saint-Denys, et le pis est que le carrosse ne peut manquer de me faire beaucoup de mal dans l’état où je suis. Cependant si le vôtre se trouve, en cas de temps passable, vendredi à onze heures précises devant la grille de M. de Luxembourg[603], j’en profiterai, sinon je continuerai ma route comme je pourrai, et j’arriverai quand il plaira à Dieu. Au reste, je veux que mon voyage me soit payé ; je demande une épingle pour ma récompense ; si vous ne me la faites pas avoir, vous qui pouvez tout, je ne vous le pardonnerai jamais.

Je choisis d’aller dîner avec vous, et coucher chez Diderot. Je sens aussi, parmi tous mes chagrins, une certaine consolation à passer encore quelques soirées paisibles avec notre pauvre ami. Quant aux affaires, je n’y entends du tout rien ; je n’en veux entendre parler d’aucune espèce, à quelque prix que ce soit ; arrangez-vous là-dessus. Voilà un paquet et une lettre que je vous prie de faire porter chez Diderot. Bonjour, ma bonne amie ; tout en vous querellant, je vous plains, vous estime, et ne songe point sans attendrissement au zèle et à la constance dont vous avez besoin, toujours environnée d’amis malades ou chagrins, qui ne tirent leur courage et leur consolation que de vous.

Lettre CXXIX – À M. Diderot

[604]

Ce mercredi soir, 1757.

Quand vous prenez des engagements, vous n’ignorez pas que vous avez femme, enfant, domestique, etc. ; cependant vous ne laissez pas de les prendre comme si rien ne vous forçait d’y manquer : j’ai donc raison d’admirer votre courage. Il est vrai que, quand vous avez promis de venir, je murmure de vous attendre toujours vainement ; et, quand vous me donnez des rendez-vous, de vous voir manquer à tous sans exception : voilà, je pense, le plus grand des maux que je vous ai faits en ma vie.

Vous n’avez pas changé. Ne vous flattez pas de cela. Si vous eussiez toujours été ce que vous êtes, j’ai bien de la peine à croire que je fusse devenu votre ami ; je suis bien sûr au moins que vous ne seriez pas devenu le mien.

Vous voulez venir à l’Ermitage samedi ? Je vous prie de n’en rien faire ; je vous en prie instamment. Dans la disposition où nous sommes tous deux, il ne convient pas de se voir si tôt ; car il y a bien de l’apparence que ce serait notre dernière entrevue, et je ne veux pas exposer une amitié qui m’est chère à cette crise. Il n’est pas question de mon ouvrage, et je ne suis plus en état d’en parler, ni d’y penser. Mais peut-être serez-vous bien aisé de gagner une maladie, pour avoir le plaisir de me la reprocher, et de me chagriner doublement. Dans nos altercations, vous avez toujours été l’agresseur. Je suis très sûr de ne vous avoir jamais fait d’autre mal que de ne pas endurer assez patiemment celui que vous aimez à me faire, et en cela je conviens que j’avais tort. J’étais heureux dans ma solitude ; vous avez pris à tâche d’y troubler mon bonheur, et vous la remplissez fort bien. D’ailleurs, vous avez dit qu’il n’y a que le méchant qui soit seul ; et, pour justifier votre sentence, il faut bien, à quelque prix que ce soit, faire en sorte que je le devienne. Philosophes ! philosophes !

Non, je ne reprocherai point au ciel de m’avoir donné des amis ; mais sans madame d’Épinay, j’ai bien peur que je n’eusse à lui reprocher de ne m’en avoir point donné. Au reste, je ne conviens pas de leur inutilité ; ils servaient ci-devant à me rendre la vie agréable, et servent maintenant à m’en détacher.

Quant au sophisme inhumain que vous me reprochez, vous avez raison d’en parler bien bas ; vous ne sauriez en parler assez bas pour votre honneur. Que Dieu vous préserve d’avoir un coeur qui voie ainsi ceux de vos amis ! Je commence à être de votre avis sur madame Le Vasseur ; elle sera mieux à Paris : malheureusement je ne puis l’y tenir dans l’aisance ; mais je lui donnerai tout ce que j’ai, je vendrai tout ; si je puis gagner quelque chose, le produit sera pour elle. Elle a des enfants à Paris qui peuvent la soigner : s’ils ne suffisent pas, sa fille la suivra. En tout cela, je ne ferais pas trop pour mon coeur, ni assez pour mes amis. Mais, quoi qu’il en puisse arriver, je ne veux pas aliéner la liberté de ma personne, ni devenir son esclave, la philosophie dût-elle me démontrer que je le dois. Je resterai seul ici ; je mangerai du pain, je boirai de l’eau ; je serai heureux et tranquille : vous aurez madame Le Vasseur, et je serai bientôt oublié.

Je crois avoir répondu au Lettré[605], c’est-à-dire au fils d’un fermier général, que je ne plaignais pas les pauvres qu’il avait aperçus sur le rempart, attendant mon liard ; qu’apparemment il les en avait amplement dédommagés ; que je l’établissais mon substitut ; que les pauvres de Paris n’auraient pas à se plaindre de cet échange ; mais que je ne trouverais pas aisément un si bon substitut pour ceux de Montmorency, qui en avaient beaucoup plus de besoin. Il y a ici un bon vieillard respectable qui a passé sa vie à travailler, et qui, ne le pouvant plus, meurt de faim sur ses vieux jours. Ma conscience est plus contente des deux sous que je lui donne tous les lundis, que de cent liards que j’aurais distribués à tous les gueux du rempart. Vous êtes plaisants, vous autres philosophes, quand vous regardez les habitants des villes comme les seuls hommes auxquels vos devoirs vous lient. C’est à la campagne qu’on apprend à aimer et servir l’humanité ; on n’apprend qu’à la mépriser dans les villes. J’ai des devoirs dont je suis l’esclave ; et c’est pour cela que je ne veux pas m’en imposer d’autres qui m’ôtent le pouvoir de remplir ceux-là.

Je remarque une chose qu’il est important que je vous dise. Je ne vous ai jamais écrit sans attendrissement, et je mouillai de mes larmes ma précédente lettre ; mais enfin la sécheresse des vôtres s’étend jusqu’à moi. Mes yeux sont secs, et mon coeur se resserre en vous écrivant. Je ne suis pas en état de vous voir : ne venez pas, je vous en conjure. Je n’ai jamais consulté le temps, ni compté mes pas, quand mes amis ont eu besoin de ma présence. Je puis attendre d’eux le même zèle ; mais ce n’est pas ici le cas de l’employer. Si vous avez quelque respect pour une ancienne amitié, ne venez pas l’exposer à une rupture infaillible et sans retour. Je vous envoie cette lettre par un exprès auquel vous pourrez remettre mes papiers cachetés.

Observation

Cette lettre est une de celles qu’il est nécessaire délire avec attention pour juger de quel côté furent les torts dans la rupture entre Diderot et Jean-Jacques. On y voit que celui-ci s’aperçoit que l’amitié du premier se refroidit, et qu’il en éprouve un sentiment plein d’amertume.

Lettre CXXX – Au même

Janvier 1757.

J’ai envie de reprendre en peu de mots l’histoire de nos démêlés. Vous m’envoyâtes votre livre. Je vous écrivis là-dessus un billet le plus tendre et le plus honnête que j’aie écrit de ma vie, et dans lequel je me plaignais, avec toute la douceur de l’amitié, d’une maxime très louche, et dont on pourrait me faire une application bien injurieuse. Je reçus en réponse une lettre très sèche, dans laquelle vous prétendez me faire grâce, en ne me regardant pas comme un malhonnête homme ; et cela, uniquement parce que j’ai chez moi une femme de quatre-vingts ans : comme si la campagne était mortelle à cet âge, et qu’il n’y eût des femmes de quatre-vingts ans qu’à Paris. Ma réplique avait toute la vivacité d’un honnête homme insulté par son ami : vous repartîtes par une lettre abominable. Je me défendis encore, et très fortement ; mais, me défiant de la fureur où vous m’aviez mis, et, dans cet état même, redoutant d’avoir tort avec un ami, j’envoyai ma lettre à madame d’Épinay, que je fis juge de notre différent. Elle me renvoya cette même lettre, en me conjurant de la supprimer, et je la supprimai. Vous m’en écrivez maintenant une autre dans laquelle vous m’appelez méchant, injuste, cruel, féroce. Voilà le précis de ce qui s’est passé dans cette occasion.

Je voudrais vous faire deux ou trois questions très simples. Quel est l’agresseur dans cette affaire ? Si vous voulez vous en rapporter à un tiers, montrez mon premier billet ; je montrerai le vôtre.

En supposant que j’eusse mal reçu vos reproches, et que j’eusse tort dans le fond, qui de nous deux était le plus obligé de prendre le ton de la raison pour y ramener l’autre ? Je n’ai jamais résisté à un mot de douceur. Vous pouvez l’ignorer, mais vous pouvez savoir que je ne cède pas volontiers aux outrages. Si votre dessein, dans toute cette affaire, eût été de m’irriter, qu’eussiez-vous fait de plus ?

Vous vous plaignez beaucoup des maux que je vous ai faits. Quels sont-ils donc enfin ces maux ? Serait-ce de ne pas endurer assez patiemment ceux que vous aimez à me faire ; de ne pas me laisser tyranniser à votre gré ; de murmurer quand vous affectez de me manquer de parole, et de ne jamais venir lorsque vous l’avez promis ? Si jamais je vous ai fait d’autres maux, articulez-les. Moi, faire du mal à mon ami ! Tout cruel, tout méchant, tout féroce que je suis, je mourrais de douleur, si je croyais jamais en avoir fait à mon plus cruel ennemi autant que vous m’en faites depuis six semaines.

Vous me pariez de vos services ; je ne les avais point oubliés ; mais ne vous y trompez pas : beaucoup de gens m’en ont rendu, qui n’étaient point mes amis. Un honnête homme, qui ne sent rien, rend service, et croit être ami : il se trompe ; il n’est qu’honnête homme. Tout votre empressement, tout votre zèle pour me procurer des choses dont je n’ai que faire, me touchent peu. Je ne veux que de l’amitié ; et c’est la seule chose qu’on me refuse. Ingrat, je ne t’ai point rendu de services, mais je t’ai aimé ; et tu ne me paieras de ta vie ce que j’ai senti pour toi durant trois mois. Montre cet article à ta femme, plus équitable que toi, et demande-lui si, quand ma présence était douce à ton coeur affligé, je comptais mes pas et regardais au temps qu’il faisait, pour aller à Vincennes consoler mon ami. Homme insensible et dur ! deux larmes versées dans mon sein m’eussent mieux valu que le trône du monde ; mais tu me les refuses, et te contentes de m’en arracher. Hé bien ! garde tout le reste, je ne veux plus rien de toi.

Il est vrai que j’ai engagé madame d’Épinay à vous empêcher de venir samedi dernier. Nous étions tous deux irrités : je ne sais point mesurer mes paroles ; et vous, vous êtes défiant, ombrageux, pesant à la rigueur les mots lâchés inconsidérément, et sujet à donner à mille choses simples un sens subtil auquel on n’a pas songé, Il était dangereux en cet état de nous voir. De plus, vous vouliez venir à pied ; vous risquiez de vous faire malade, et n’en auriez pas, peut-être, été trop fâché. Je ne me sentais pas le courage de courir tous les dangers de cette entrevue. Cette frayeur ne méritait assurément pas vos reproches ; car, quoi que vous puissiez faire, ce sera toujours un lien sacré pour-mon coeur que celui de notre ancienne amitié ; et dussiez-vous m’insulter encore, je vous verrai toujours avec plaisir, quand la colère ne m’aveuglera pas.

À l’égard de madame d’Épinay, je lui ai envoyé vos lettres et les miennes ; je serais étouffé de douleur sans cette communication ; et, n’ayant plus de raison, j’avais besoin de conseils. Vous paraissez toujours si fier de vos procédés dans cette affaire, que vous devez être fort content d’avoir un témoin qui les puisse admirer. Il est vrai qu’elle vous sert bien ; et si je ne connaissais son motif, je la croirais aussi injuste que vous.

Pour moi, plus j’y pense, moins je puis vous comprendre. Comment ! parce qu’à propos je ne sais pas trop de quoi, vous avez dit que le méchant est seul, fout-il absolument me rendre méchant, et sacrifier votre ami à votre sentence ? Pour d’autres auteurs, l’alternative serait dangereuse : mais vous ! D’ailleurs, cette alternative n’est point nécessaire ; votre sentence, quoique obscure et louche, est très vraie en un sens, et dans ce sens elle ne me fait qu’honneur : car, quoique vous en disiez, je suis beaucoup moins seul ici que vous au milieu de Paris. Diderot ! Diderot ! je le vois avec une douleur amère : sans cesse au milieu des méchants, vous apprenez à leur ressembler ; votre bon coeur se corrompt parmi eux, et vous forcez le mien de se détacher insensiblement de vous.

Lettre CXXXI – À Madame d’Épinay

[606]

À l’Ermitage, ce jeudi, 1757.

PREMIÈRE RÉDACTION

Diderot m’a écrit une troisième lettre, en me renvoyant mes papiers. Ma réponse était faite quand j’ai reçu la vôtre : il y a trop longtemps que cette tracasserie dure ; il faut qu’elle finisse : ainsi n’en parlons plus. Mais où avez-vous pris que je me plaindrai de vous aussi, parce que vous me querellez ? Eh ! vraiment, vous faites fort bien : j’en ai souvent grand besoin quand j’ai tort ; et même à présent que vous me querellez quand j’ai raison, je ne laisse pas de vous en savoir gré ; car je vois vos motifs ; et tout ce que nous me dites, pour être franc et sincère, n’en a que mieux le ton de l’estime et de l’amitié. Mais vous ne me ferez jamais entendre que vous croyez me faire grâce en parlant bien de moi : vous ne direz jamais : Encore y aurait-il bien à dire là-dessus. Vous m’offenseriez vivement, et vous vous outrageriez vous-même ; car il ne convient point à d’honnêtes gens d’avoir des amis dont ils pensent mal. Comment, madame, appelez-vous cela une forme, un extérieur ?

En qualité de solitaire, je suis plus sensible qu’un autre ; en qualité de malade, j’ai droit aux ménagements que l’humanité doit à la faiblesse et à l’humeur d’un homme qui souffre. Je suis pauvre, et il me semble que cet état mérite encore des égards. Que je vous fasse donc ma déclaration sur ce que j’exige de l’amitié, et sur ce que j’y veux mettre. Reprenez librement ce que vous trouverez à blâmer dans mes règles ; mais attendez-vous à ne m’en pas voir départir aisément ; car elles sont tirées de mon caractère, que je ne puis changer.

Premièrement, je veux que mes amis soient mes amis, et non pas mes maîtres ; qu’ils me conseillent, et non pas qu’ils me gouvernent : je veux bien leur aliéner mon coeur, mais non pas ma liberté.

Qu’ils me parlent toujours librement et franchement. Ils peuvent me tout dire : hors le mépris, je leur permets tout. Le mépris des indifférents m’est indifférent ; mais si je le souffrais de mes amis, j’en serais digne. S’ils ont le malheur de me mépriser, qu’ils ne me le disent pas ; car à quoi cela sert-il ? Qu’ils me quittent, c’est leur devoir envers eux-mêmes. À cela près, quand ils me font leurs représentations, de quelque ton qu’ils les fassent, ils usent de leur droit ; quand, après les avoir écoutés, je fais ma volonté, j’use du mien ; et je ne veux plus que, quand j’ai pris une fois mon parti, ils y trouvent sans cesse à redire, en m’accablant de criailleries éternelles et tout-à-fait inutiles.

Leurs grands empressements à me rendre mille services dont je ne me soucie point me sont à charge ; j’y trouve un certain air de supériorité qui me déplaît : d’ailleurs tout le monde en peut faire autant. J’aime mieux qu’ils m’aiment et se laissent aimer ; voilà ce que les amis seuls savent faire. Je m’indigne surtout quand le premier venu les dédommage de moi, tandis que je ne peux souffrir qu’eux seuls au monde. Il n’y a que leurs caresses qui puissent me faire endurer leurs bienfaits ; et, quand je fais tant que d’en recevoir d’eux, je veux qu’ils consultent mon goût, et non pas le leur : car nous pensons si différemment sur tant de choses, que souvent ce qu’ils jugent bon me paraît mauvais.

S’il survient une querelle, je dirais bien que c’est à celui qui a tort de revenir le premier ; mais c’est ne rien dire, car chacun croit toujours avoir raison. Tort ou raison, c’est à celui qui a commencé la querelle à la finir. Si je reçois mal sa censure, si je m’aigris sans sujet, si je me mets en colère mal à propos, je ne veux point qu’il s’y mette à son tour. Je veux qu’il me caresse bien, qu’il me baise bien ; entendez-vous, madame ? en un mot, qu’il commence par m’apaiser, ce qui ne sera pas long ; car il n’y a point d’incendie au fond de mon coeur qu’une larme ne puisse éteindre. Alors, quand je serai attendri, calmé, honteux, confus, qu’il me gourmande bien, qu’il me dise bien mon lait ; et sûrement il sera content de moi. Voilà ce que je veux que mon ami fasse envers moi quand j’ai tort, et ce que je suis toujours prêt à faire envers lui dans le même cas. S’il est question d’une minutie, qu’on la laisse tomber, et qu’on ne se fasse pas un sot point d’honneur d’avoir toujours l’avantage.

Je puis vous citer là-dessus une espèce de petit exemple dont vous ne vous doutez pas, quoiqu’il vous regarde ; c’est à l’occasion de ce billet où je vous parlais de la Bastille dans un sens bien différent de celui où vous le prîtes, et que vous n’entendîtes assurément pas comme je vous l’avais écrit. Vous m’écrivîtes une lettre bien éloignée d’être injurieuse et désobligeante (vous n’en savez point écrire de telles à vos amis), mais où je voyais que vous étiez mécontente de la mienne. J’étais persuadé, comme je le suis encore, qu’en cela vous aviez tort ; je vous répliquai : vous aviez établi certaines maximes, qu’il faut aimer les hommes indifféremment ; qu’il faut être content des autres, pour l’être de soi ; que nous sommes faits pour la société, pour supporter mutuellement nos défauts, pour avoir entre nous une intimité de frères, etc. Vous m’aviez mis précisément sur mon terrain. Ma lettre était bonne, du moins je la crus telle, et sûrement vous auriez pris du temps pour y répondre. Prêt à la fermer, je la relus avec plaisir ; elle avait, n’en doutez pas, le ton de l’amitié, mais une certaine chaleur dont je ne puis me défendre. Je sentis que vous n’en seriez pas plus contente que de la première, et qu’il s’élèverait entre nous un nuage d’altercation dont je serais la cause. À l’instant je jetai ma lettre au feu, résolu d’en demeurer là. Je ne saurais vous dire avec quel contentement de coeur je vis brûler-mon éloquence ; et vous savez que je ne vous en ai plus parlé. Ma chère et bonne amie, Pythagore disait qu’il ne faut jamais attiser le feu avec une épée ; cette sentence me paraît être la plus importante et la plus sacrée des lois de l’amitié.

J’ai bien d’autres prétentions encore avec mes amis, et elles augmentent à mesure qu’ils me sont chers : aussi serai-je de jour en jour plus difficile avec vous. Mais, pour le coup, il faut finir cette lettre.

Je vois, en relisant la vôtre, que vous m’annoncez le paquet de Diderot. L’un et l’autre ne me sont pourtant pas parvenus ensemble, et j’ai reçu le paquet longtemps avant la lettre. Ne vous étonnez pas si je prends Paris toujours plus en haine : il ne m’en vient rien que de chagrinant, hormis vos lettres. Je n’irai jamais. Si vous voulez me faire vos représentations là-dessus, et même aussi vivement qu’il vous plaira, vous en avez le droit : elles seront bien reçues et inutiles ; après cela, vous ne m’en ferez plus.

Faites ce que vous jugerez à propos au sujet du livre de M. d’Holbach ; mais je n’approuve point qu’on se charge d’une édition, et surtout une femme. C’est une manière de faire acheter un livre par force, et de mettre à contribution ses amis ; je ne veux point de cela. Bonjour, ma bonne amie.

SECONDE RÉDACTION

Diderot m’a écrit une troisième lettre, en me renvoyant mes papiers. Quoique vous me marquiez par la vôtre que vous m’envoyez ce paquet, elle m’est parvenue plus tard et par une autre voie ; de sorte que quand je l’ai reçue, ma réponse à Diderot était déjà faite. Vous devez être aussi ennuyée de cette longue tracasserie que j’en suis excédé. Ainsi n’en parlons plus, je vous en supplie.

Mais où avez-vous pris que je me plaindrai de vous aussi ? Si j’avais à m’en plaindre, ce serait parce que vous usez de trop de ménagement avec moi et me traitez trop doucement. J’ai souvent besoin d’être plus gourmande que cela ; un ton de gronderie me plaît fort quand je le mérite ; je crois que je serais bomme à le regarder quelquefois comme une sorte de cajolerie de l’amitié. Mais on querelle son ami sans le mépriser ; on lui dira fort bien qu’il est une bête ; on ne lui dira pas qu’il est un coquin. Vous ne me ferez jamais entendre que vous me croyez faire grâce en pensant bien de moi. Vous ne m’insinuerez jamais qu’en y regardant de près il y aurait beaucoup d’estime à rabattre. Vous ne me direz pas: Encore y aurait-il bien à dire là-dessus. Ce ne serait pas seulement m’offenser, ce serait vous offenser vous-même ; car il ne convient pas à d’honnêtes gens d’avoir des amis dont ils pensent mal ; que s’il m’était arrivé de mal interpréter sur ce point un discours de votre part, vous vous hâteriez assurément de m’expliquer votre idée, et vous garderiez de soutenir durement et sèchement ce même propos dans le mauvais sens où je l’aurais entendu. Comment, madame, appelez-vous cela une forme, un extérieur ?

J’ai envie, puisque nous traitons ce sujet, de vous faire ma déclaration sur ce que j’exige de l’amitié, et sur ce que j’y veux mettre à mon tour. Reprenez librement ce que vous trouverez à blâmer dans mes règles ; mais attendez-vous à ne m’en pas voir départir aisément ; car elles sont tirées de mon caractère, que je ne puis changer.

Premièrement, je veux que mes amis soient mes amis, et non pas mes maîtres ; qu’ils me conseillent sans prétendre me gouverner ; qu’ils aient toutes sortes de droits sur mon coeur, aucun sur ma liberté. Je trouve très singuliers les gens qui, sous ce nom, prétendent toujours se mêler de mes affaires sans me rien dire des leurs.

Qu’ils me parlent toujours librement et franchement. Ils peuvent me tout dire: hors le mépris, je leur permets tout. Le mépris d’un indifférent m’est indifférent ; mais si je le souffrais d’un ami, j’en serais digne. S’il a le malheur da me mépriser, qu’il ne me le dise pas, qu’il me quitte ; c’est son devoir envers lui-même. À cela près, quand il me fait ses représentations, de quelque ton qu’il les fasse, il use de son droit ; quand, après l’avoir écouté, je fais ma volonté, j’use du mien ; et je trouve mauvais qu’on me rabâche éternellement sur une chose faite.

Leurs grands empressements à me rendre mille services dont je ne me soucie point me sont à charge ; j’y trouve un certain air de supériorité qui me déplait: d’ailleurs tout le monde en peut faire autant. J’aime mieux qu’ils m’aiment et se laissent aimer ; voilà ce que les amis seuls peuvent faire. Je m’indigne surtout quand le premier venu les dédommage de moi, tandis que je ne puis souffrir qu’eux seuls au monde. Il n’y a que leurs caresses qui puissent me faire supporter leurs bienfaits ; man quand je fais tant que d’en recevoir d’eux, je veux qu’ils consultent mon goût et non pas le leur ; car nous pensons si différemment sur tant de choses, que souvent ce qu’ils estiment bon me paraît mauvais.

S’il survient une querelle, je dirais bien que c’est à celui qui a tort de revenir le premier ; mais c’est ne rien dire, car chacun croit toujours avoir raison. Tort ou raison, c’est à celui qui a commencé la querelle à la, finir. Si je reçois mal sa censure, si je m’aigris sans sujet, si je me mets en colère mal à propos, il ne doit pas s’y mettre à mon exemple, ou bien il ne m’aime pas. Au contraire, je veux qu’il me caresse bien, qu’il me baise bien ; entendez-vous, madame ? en un mot, qu’il commence par m’apaiser, ce qui sûrement ne sera pas long ; car il n’y eut jamais d’incendie au fond de mon coeur qu’une larme ne pût éteindre. Alors, quand je serai attendri, calmé, honteux, confus, qu’il me gourmande bien, qu’il me dise bien mon fait ; et sûrement il sera content de moi. S’il est question d’une minutie qui ne vaille pas l’éclaircissement, qu’on la laisse tomber: que l’agresseur se taise le premier, et ne se fasse point un sot point d’honneur d’avoir toujours l’avantage. Voilà ce que je veux que mon ami fasse envers moi, et que je suis toujours prêt à faire envers lui dans le même cas.

Je pourrai vous citer là-dessus une espèce de petit exemple dont vous ne vous doutez pas, quoiqu’il vous regarde ; c’est au sujet d’un billet que je reçus de vous il y a quelque temps, en réponse à un autre dont je vis que vous n’étiez pas contente, et où vous n’aviez pas, ce me semble, bien entendu ma pensée. Je fis une réplique assez bonne, ou du moins elle me parut telle: elle avait sûrement le ton de la véritable amitié, mais en même temps une certaine vivacité dont je ne puis me défendre ; et je craignis, en la relisant, que vous n’en fussiez pas plus contente que de la première. À l’instant, je jetai ma lettre au feu ; je ne puis vous dire avec quel contentement de coeur je vis brûler mon éloquence ; je ne vous en ai plus parlé, et je crois avoir acquis l’honneur d’être battu: il ne faut quelquefois qu’une étincelle pour allumer un incendie. Ma chère et bonne amie, Pythagore disait qu’on ne devait jamais attiser le feu avec une épée ; cette sentence me paraît la plus importante et la plus sacrée des lois de l’amitié.

J’exige d’un ami bien plus encore que tout ce que je viens de vous dire ; plus même qu’il ne doit exiger de moi, et que je n’exigerais de lui, s’il était à ma place et que je fusse à la sienne. En qualité de solitaire, je suis plus sensible qu’un autre: si j’ai quelque tort avec un ami qui vive dans le monde, il y songe un moment, et mille distractions le lui font oublier le reste de la journée ; mais rien ne me distrait sur les siens ; privé du sommeil, je m’en occupe durant la nuit entière ; seul à la promenade, je m’en occupe depuis que le soleil se lève jusqu’à ce qu’il se couche ; mon coeur n’a pas un instant de relâche, et les duretés d’un ami me donnent dans un seul jour des années de douleurs. En qualité de malade, j’ai droit aux ménagements que l’humanité doit à la faiblesse et à l’humeur d’un homme qui souffre. Quel est l’ami, quel est l’honnête homme qui ne doit pas craindre d’affliger un malheureux tourmenté d’une maladie incurable et douloureuse ? Je suis pauvre, et il me semble que cet état mérite encore des égards. Tous ces ménagements que j’exige, vous les avez eus sans que je vous en parlasse ; et sûrement jamais un véritable ami n’aura besoin que je les lui demande. Mais, ma chère amie, parlons sincèrement ; me connaissez-vous des amis ? Ma foi, bien m’en a pris d’apprendre à m’en passer ; je connais force gens qui ne seraient pas fâchés que je leur eusse obligation, et beaucoup à qui j’en ai en effet ; mais des coeurs dignes de répondre au mien, ah ! c’est bien assez d’en connaître un.

Ne vous étonnez donc pas si je prends Paris toujours plus en haine ; il ne m’en vient rien que de chagrinant, hormis vos lettres: on ne m’y reverra jamais. Si vous voulez me faire vos représentations là-dessus, et même aussi vivement qu’il vous plaira, vous en avez le droit: elles seront bien reçues et inutiles ; après cela, vous n’en ferez plus.

Faites tout ce que vous jugerez à propos au sujet du livre de M. d’Holbach, excepté de vous charger de l’édition ; c’est une manière de faire acheter un livre par force, et de mettre à contribution ses amis: je ne veux point de cela.

Je vous remercie du Voyage d’Anson ; je vous le renverrai la semaine prochaine.

Pardonnez les ratures ; je vous écris au coin de mon feu, où nous sommes tous rassemblés. Les gouverneuses épuisent avec le jardinier les histoires de tous les pendus du pays, et la gazette d’aujourd’hui est si abondante que je ne sais plus du tout ce que je dis. Bonjour, ma bonne amie.

Lettre CXXXIII – À la même

L’Ermitage, février 1757.

Il y a si longtemps que je n’ai reçu de vos nouvelles par vous-même, que je serais fort inquiet de votre santé si je ne savais d’ailleurs qu’à votre fluxion près elle a été passable. Je n’ai jamais aimé entre amis la règle de s’écrire exactement, car l’amitié elle-même est ennemie des petites formules ; mais la circonstance de ma dernière lettre me donne quelque inquiétude sur l’effet qu’elle aura produit sur vous ; et si je n’étais rassuré par mes intentions, je craindrais qu’elle ne vous eût déplu en quelque chose. Soyez bien sûre qu’en pareil cas j’aurais mal expliqué ou vous auriez mal interprété mes sentiments ; voulant être estimé de vous, je n’ai prétendu y faire que mon apologie vis-à-vis mon ami Diderot et des autres personnes qui ont autrefois porté ce nom ; et qu’hors les témoignages de mon attachement pour vous, il n’y avait rien dans cette lettre dont j’aie prétendu vous faire la moindre application. Ce qui me rassure aussi bien que mon coeur, c’est le vôtre qui n’est rien moins que défiant ; et je ne puis m’empêcher de croire que si vous eussiez été mécontente de moi, vous me l’auriez dit ; mais, je vous en prie, pour me tranquilliser tout-à-fait, dites-moi que vous ne l’êtes pas. Bonjour, ma bonne amie.

Vous aviez bien raison de vouloir que je visse Diderot ; il a passé hier la journée ici. Il y a longtemps que je n’en ai passé d’aussi délicieuse. Il n’y a point de dépit qui tienne contre la présence d’un ami.

Lettre CXXXV – À la même

De l’Ermitage, ce je ne sais pas quantième, printemps 1757.

Je voudrais bien, ma bonne amie, que vous eussiez été quitte de votre fluxion aussi facilement que moi de mon rhume ; il prenait un train assez vif, mais il s’en est allé tout d’un coup, sans que je sache ce qu’il est devenu. Que Dieu donne une bonne fois le même caprice à vos migraines !

Je vous remercie ; je ne me souviens pas de quoi. Ah ! du dinde, dont je ne vous remercie pourtant pas, puisqu’il n’était pas pour moi, mais dont j’ai mangé ou mangerai comme si c’était à moi d’en remercier.

Ce que vous me recommandez était tout-à-fait superflu. Les échos de mes bois sont discrets ; j’ai pour l’ordinaire peu de choses à leur, dire, et de ce peu, je ne leur en dis rien du tout. Le nom de Julie et le vôtre sont les seules choses qu’ils sachent répéter.

Je vous recommande votre santé, votre gaieté, et vos comédies. Je vous prie de faire ma cour à la parfaite[609], d’embrasser pour moi toute votre famille, et même les ours embrassables : je m’imagine qu’ils le sont tous, hors moi. J’assure en particulier sa tyrannie[610] de mes respects.

Lettre CXXXVII – À la même

Ce dimanche matin, avril 1757.

Voilà, madame, les prémices de votre Ermitage, à ce que dit le jardinier. Faites-moi dire, je vous supplie, des nouvelles de votre santé et de vos affaires, en attendant que les fêtes se passent, que les chemins s’essuient et me permettent de vous aller voir. Je fus, mardi, dîner à Eaubonne, et pris en revenant, de la pluie et d’un dérangement, qui l’un et l’autre n’ont pas cessé jusqu’ici. Bonjour, madame ; aimez-moi hermite[611], comme vous m’aimiez ours ; autrement je quitte mon froc et reprends ma peau.

Lettre CXXXIX – À Madame d’Épinay

Ce 4 mai 1757.

Bonjour, ma bonne amie. On dit que vous vous portez bien ; et comme je pense que si cela n’était pas vous m’en auriez fait dire quelque chose, je me fie à cette bonne nouvelle : on dit aussi que j’aurai bientôt le plaisir de vous revoir, et c’est alors que les beaux jours seront tout-à-fait revenus, surtout s’il est vrai, comme j’ai lieu de l’espérer, que vous viendrez ici goûter quelques-uns de ceux de l’Ermitage. Bonjour, derechef. M. Cahouet, pressé de repartir, me presse, et je finis.

Apportez de l’eau-de-vie, et une bouteille qui ait le goulot assez large pour y passer des noix.

Lettre CXLI – À la même

Ce Vendredi au soir, l’Ermitage, été de 1757.

J’envoie, madame, savoir de vos nouvelles et de celles de madame d’Esclavelles, par Damour le fils, qui va à Paris. Pour moi j’ai été incommodé ces deux jours-ci ; j’y ai beaucoup gagné ; car j’ai toujours remarqué que les maux du corps calment les agitations de l’âme. J’aurais besoin du Voyage de l’amiral Anson[613] ; vous saviez où trouver ce livre, vous me feriez plaisir de l’emprunter pour une quinzaine de jours, et de me l’envoyer. Je crois que M. d’Holbach Ta, et il se fera sûrement un plaisir de le prêter. Si vous pouviez me l’envoyer par le retour de Damour, j’en serais fort aise ; cependant cela ne presse pas absolument. Bonjour, ma bonne amie ; je suis touché de vos soins pour me rendre le repos ; le malheur est que personne n’en dira à Diderot autant que vous m’en avez dit, et qu’en vérité il est bien dur de porter en toute occasion les torts de nos amis et les nôtres.

Si vous ne trouvez pas aisément le livre, ne vous en tourmentez pas ; je le ferai demander à la Bibliothèque du roi.

Lettre CXLII – À Sophie (Madame d’Houdetot)

[614]

L’Ermitage, juin 1757[615].

Nota

La lettre suivante est d’un intérêt particulier par la situation dans laquelle se sont trouvés Jean-Jacques et Sophie, et que le premier décrit avec tant de charmes. Sa passion tenait du délire. Madame d’Houdetot y était peu sensible, parce qu’elle en éprouvait une pareille pour Saint-Lambert ; et, sans diminuer le mérite de la résistance, il est certain qu’elle eût été plus glorieuse si l’amour ne s’en était pas mêlé. Une bizarrerie inconcevable, si l’on ne savait combien cette passion fait commettre d’extravagances, c’est le plaisir que trouvait Jean-Jacques à se faire dire et répéter, par Sophie, qu’elle en aimait un autre. » J’aimais, lui dit-il, à t’entendre exprimer ta passion » pour un autre. »

Liée à la fin de sa longue carrière, avec un de nos hommes de lettres les plus estimables, soit par la supériorité du talent, soit par la noblesse du caractère[616], madame d’Houdetot Lui parlait un jour de la scène du bosquet d’Eaubonne, avec cet abandon charmant qui rendait ses entretiens délicieux. Elle avouait avoir couru des risques, et n’être échappée au danger que par l’effet que produisit sur elle une interjection prononcée à très intelligible voix par un charretier qui passait près du mur au moment de la scène. Cette interjection, adressée à un cheval qui venait de s’agenouiller, rendait très comique une situation qui ne l’était guère. Madame d’Houdetot, jeune, vive, et facile à distraire, partit d’un éclat de rire qui mit Rousseau en fureur. Tous les deux durent leur salut à un seul mot énergique, et tous deux sans doute très satisfaits par la suite d’avoir conservé, l’un ce que l’amour ne lui permettait pas de céder, l’autre ce que ses principes lui défendaient de prendre.

la lettre

Viens, Sophie, que j’afflige ton coeur injuste ; que je sois, à mon tour, sans pitié comme toi. Pourquoi t’épargnerais-je tandis que tu m’ôtes la raison, l’honneur et la vie ? Pourquoi te laisserais-je couler de paisibles jours, à toi qui me rends les miens insupportables ? Ah ! combien tu m’aurais été moins cruelle, si tu m’avais plongé dans le coeur un poignard au lieu du trait fatal qui me tue ! Vois ce que j’étais et ce que je suis devenu : vois à quel point tu m’avais élevé et jusqu’où tu m’as avili. Quand tu daignais m’écouter, j’étais plus qu’un homme ; depuis que tu me rebutes, je suis le dernier des mortels : j’ai perdu le sens, l’esprit et le courage ; d’un mot tu m’as tout ôté. Comment peux-tu te résoudre à détruire ainsi ton propre ouvrage ? Comment oses-tu rendre indigne de ton estime celui qui fut honoré de tes bontés ? Ah ! Sophie, je t’en conjure, ne te fais point rougir de l’ami que tu as cherché. C’est pour ta propre gloire que je te demande compte de moi. Ne suis-je pas ton bien ? N’en as-tu pas pris possession ? tu ne peux plus t’en dédire, et, puisque je t’appartiens, malgré moi-même et malgré toi, laisse-moi du moins mériter de t’appartenir. Rappelle-toi ces temps de félicité qui, pour mon tourment, ne sortiront jamais de ma mémoire. Cette flamme invisible, dont je reçus une seconde vie plus précieuse que la première, rendait à mon âme, ainsi qu’à mes sens, toute la vigueur de la jeunesse. L’ardeur de mes sentiments m’élevait jusqu’à toi. Combien de fois ton coeur, plein d’un autre amour, fut-il ému des transports du mien ? Combien de fois m’as-tu dit dans le bosquet de la cascade : Vous êtes l’amant le plus tendre dont j’eusse l’idée : non, jamais homme n’aima comme vous[617]. Quel triomphe pour moi que cet aveu dans ta bouche ! assurément il n’était pas suspect ; il était digne des feux dont je brûlais, de t’y rendre sensible en dépit des tiens, et de t’arracher une pitié que tu te reprochais si vivement. Eh ! pourquoi te la reprocher ? En quoi donc étais-tu coupable ? En quoi la fidélité était-elle offensée par des bontés qui laissaient ton coeur et tes sens tranquilles ? Si j’eusse été plus aimable et plus jeune, l’épreuve eût été plus dangereuse : mais, puisque. tu l’as soutenue, pourquoi t’en repentir ? Pourquoi changea de conduite avec tant de raisons d’être contente de toi ? Ah ! que ton amant même serait fier de ta constance s’il savait ce qu’elle a surmonté ! Si ton coeur et moi sommes seuls témoins de ta force, c’est à moi seul à m’en humilier. Étais-je digne de t’inspirer des désirs ? Mais quelquefois ils s’éveillent malgré qu’on en ait, et tu sus toujours triompher des tiens. Où est le crime d’écouter un autre amour, si ce n’est le danger de le partager ? Loin d’éteindre tes premiers feux, les miens semblaient les irriter encore. Ah ! si jamais tu fus tendre et fidèle, n’est-ce pas dans ces moments délicieux où mes pleurs t’en arrachaient quelquefois ; où les épanchements de nos coeurs s’excitaient mutuellement ; où, sans se répondre, ils savaient s’entendre ; où ton amour s’animait aux expressions du mien, et où l’amant qui t’est cher recueillait au fond de ton âme tous les transports exprimés par celui qui t’adore ? L’amour a tout perdu par ce changement bizarre que tu couvres de si vains prétextes. Il a perdu ce divin enthousiasme qui t’élevait à mes yeux au-dessus de toi-même ; qui te montrait à La fois, charmante par tes faveurs, sublime par ta résistance, et redoublait par tes bontés mon respect et mes adorations. Il a perdu, chez toi, cette confiance aimable qui te faisait verser dans ce coeur qui t’aime tous les sentiments du tien. Nos conversations étaient touchantes : un attendrissement continuel les remplissait de son charme. Mes transports, que tu ne pouvais partager, ne laissaient pas de te plaire, et j’aimais à t’entendre exprimer les tiens pour un autre objet qui leur était cher, tant l’épanchement et la sensibilité ont de prix, même sans celui du retour ! Non, quand j’aurais été aimé, à peine aurais-je pu vivre dans un état plus doux, et je te défie de jamais dire à ton amant même rien de plus touchant que ce que tu me disais de lui, mille fois le jour. Qu’est devenu ce temps, cet heureux temps ? La sécheresse et la gêne, la tristesse ou le silence remplissent désormais nos entretiens. Deux ennemis, deux indifférents, vivraient entre eux avec moins de réserve que ne font deux coeurs faits pour s’aimer. Le mien, resserré par la crainte, n’ose plus donner l’essor aux feux dont il est dévoré. Mon âme intimidée se concentre et s’affaisse sur elle-même ; tous mes sentiments sont comprimés par la douleur. Cette lettre, que j’arrose de froides larmes, n’a plus rien de ce feu sacré qui coulait de ma plume en de plus doux instants. Si nous sommes un moment sans témoins, à peine ta bouche ose-t-elle exprimer un sentiment qui m’oppresse, qu’un air triste et mécontent le resserre au fond de mon coeur. Le vôtre, à son tour, n’a plus rien à me dire. Hélas ! n’est-ce pas me dire assez combien vous vous déplaisez avec moi, que ne me plus parler de ce que vous aimez. Ah ! parlez-moi de lui sans cesse, afin que ma présence ne soit pas pour vous sans plaisir.

Il vous est plus aisé de changer, ô Sophie ! que de cacher ce changement à mes yeux. N’alléguez plus de fausses excuses qui ne peuvent m’en imposer. Les événements ont pu vous forcer à une circonspection dont je ne me suis jamais plaint : mais tant que le coeur ne change pas, les circonstances ont beau changer, son langage est toujours le même ; et si la prudence vous force à me voir plus rarement, qui vous force de perdre avec moi le langage du sentiment pour prendre celui de l’indifférence ? Ah ! Sophie, Sophie ! ose me dire que ton amant t’est plus cher aujourd’hui que quand tu daignais m’écouter et me plaindre, et que tu m’attendrissais à mon tour, aux expressions de ta passion pour lui ! Tu l’adorais et te laissais adorer ; tu soupirais pour un autre, mais ma bouche et mon coeur recueillaient tes soupirs. Tu ne te faisais point un vain scrupule de lui cacher des entretiens qui tournaient au profit de ton amour. Le charme de cet amour croissait sous celui de l’amitié ; ta fidélité s’honorait du sacrifice des plaisirs non partagés. Tes refus, tes scrupules étaient moins pour lui que pour moi. Quand les transports de la plus violente passion qui fut jamais t’excitaient à la pitié, tes yeux inquiets cherchaient dans les miens si cette pitié ne t’ôterait point mon estime, et la seule condition que tu mettais aux preuves de ton amitié était que je ne cesserais point d’être ton ami.

Cesser d’être ton ami ! chère et charmante Sophie, vivre et ne plus t’aimer est-il, pour mon âme, un état possible ? Eh ! comment mon coeur se fût-il détaché de toi, quand aux chaînes de l’amour tu joignais les doux noeuds de la reconnaissance ? J’en appelle à ta sincérité. Toi qui vis, qui causas ce délire, ces pleurs, ces ravissements, ces extases, ces transports qui n’étaient pas faits pour un mortel, dis, ai-je goûté tes faveurs de manière à mériter de les perdre ? Ah ! non, tu t’es barbarement prévalue, pour me les ôter, des tendres craintes qu’elles m’ont inspirées. J’en suis devenu plus épris mille fois, il est vrai ; mais plus respectueux, plus soumis, plus attentif à ne jamais t’offenser. Comment ton bon coeur a-t-il pu se résoudre, en me voyant tremblant devant toi, à s’armer de ma passion contre moi-même, et à me rendre misérable pour avoir mérité d’être heureux ?

Le premier prix de tes bontés fut de m’apprendre à vaincre mon amour par lui-même, de sacrifier mes plus ardents désirs à celle qui les faisait naître, et mon bonheur à ton repos. Je ne rappellerai point ce qui s’est passé ni dans ton parc, ni dans ta chambre ; mais pour sentir jusqu’où l’impression de tes charmes inspire à mes sens l’ardeur de te posséder, ressouviens-toi du Mont-Olympe, ressouviens-toi de ces mots écrits au crayon sur un chêne. J’aurais pu les tracer du plus pur de mon sang, et je ne saurais te voir ni penser à toi qu’il ne s’épuise et ne renaisse sans cesse. Depuis ces moments délicieux où tu m’as fait éprouver tout ce qu’un amour plaint, et non partagé, peut donner de plaisir au monde, tu m’es devenue si chère que je n’ai plus osé désirer d’être heureux à tes dépens, et qu’un seul refus de ta part eût fait taire un délire insensé. Je m’en serais livré plus innocemment aux douceurs de l’état où tu m’avais mis ; l’épreuve de ta force m’eût rendu plus circonspect à t’exposer à des combats que j’avais trop peu su te rendre pénibles. J’avais tant de titres pour mériter que tes faveurs et ta pitié même ne me fussent point ôtées ; hélas ! que faut-il que je me dise pour me consoler de les avoir perdues, si ce n’est que j’aimai trop pour les savoir conserver ! J’ai tout fait pour remplir les dures conditions que tu m’avais imposées ; je leur ai conformé toutes mes actions, et, si je n’ai pu contenir de même mes discours, mes regards, mes ardents désirs, de quoi peux-tu m’accuser, si ce n’est de m’être engagé, pour te plaire, à plus que la force humaine ne peut tenir ! Sophie ! j’aimai trente ans la vertu, ah ! crois-tu que j’aie déjà le coeur endurci au crime ? Non ; mes remords égalent mes transports ; c’est tout dire : mais pourquoi ce coeur se livrait-il aux légères faveurs que tu daignais m’accorder, tandis que son murmure effrayant me détournait si fortement d’un attentat plus téméraire ? Tu le sais, toi qui vis mes égarements, si, même alors, ta personne me fut sacrée ! Jamais mes ardents désirs, jamais mes tendres supplications n’osèrent un instant solliciter le bonheur suprême que je ne me sentisse arrêté par les cris intérieurs d’une âme épouvantée. Cette voix terrible qui ne trompe point, me faisait frémir à la seule idée de souiller de parjure et d’infidélité celle que j’aime, celle que je voudrais voir aussi parfaite que l’image que j’en porte au fond de mon coeur ; celle qui doit m’être inviolable à tant de titres. J’aurais donné l’univers pour un moment de félicité ; mais t’avilir, Sophie ! ah ! non, il n’est pas possible, et, quand j’en serais le maître, je t’aime trop pour te posséder jamais.

Rends donc à celui qui n’est pas moins jaloux que toi de ta propre gloire, des bontés qui ne sauraient la blesser. Je ne prétends m’excuser ni envers toi, ni envers moi-même : je me reproche tout ce que tu me fais désirer. S’il n’eût fallu triompher que de moi, peut-être l’honneur de vaincre m’en eût-il donné le pouvoir ; mais devoir au dégoût de ce qu’on aime, des privations qu’on eût dû s’imposer, ah ! c’est ce qu’un coeur sensible ne peut supporter sans désespoir. Tout le prix de la victoire est perdu dès qu’elle n’est pas volontaire. Si ton coeur ne m’ôtait rien, qu’il serait digne du mien de tout refuser ! Si jamais je puis me guérir, ce sera quand je n’aurai que ma passion seule à combattre. Je suis coupable, je le sens trop, mais je m’en console en songeant que tu ne l’es pas. Une complaisance insipide à ton coeur, qu’est-elle pour toi, qu’un acte de pitié dangereux à la première épreuve, indifférent pour qui l’a pu supporter une fois. O Sophie ! après des moments si doux, l’idée d’une éternelle privation est trop affreuse à celui qui gémit de ne pouvoir s’identifier avec toi. Quoi ! tes yeux attendris ne se baisseraient plus avec cette douce pudeur qui m’enivre de volupté ? Quoi ! mes lèvres brûlantes ne déposeraient plus sur ton coeur mon âme avec mes baisers ? Quoi !je n’éprouverais plus ce frémissement céleste, ce feu rapide et dévorant qui, plus prompt que l’éclair………. moment ! moment inexprimable ! quel coeur, quel homme, quel dieu peut t’avoir ressenti et renoncer à toi ?

Souvenirs amers et délicieux ! laisserez-vous jamais mes sens et mon coeur en paix ? et toutefois les plaisirs que vous me rappelez ne sont point ceux qu’il regrette le plus. Ah ! non, Sophie, il en fut pour moi de plus doux encore et dont ceux-là tirent leur plus grand prix, parce qu’ils en étaient le gage. Il fut, il fut un temps où mon amitié t’était chère et où tu savais me le témoigner. Ne m’eusses-tu rien dit, ne m’eusses-tu fait aucune caresse, un sentiment plus touchant et plus sûr m’avertissait que j’étais bien avec toi. Mon coeur te cherchait et le tien ne me repoussait pas. L’expression du plus tendre amour qui fut jamais, n’avait rien de rebutant pour toi. On eut dit à ton empressement à me voir que je te manquais quand tu ne m’avais pas vu : tes yeux ne fuyaient pas les miens, et leurs regards n’étaient pas ceux de la froideur : tu cherchais mon bras à la promenade ; tu n’étais pas si soigneuse à me dérober l’aspect de tes charmes, et quand ma bouche osait presser la tienne, quelquefois au moins je la sentais résister. Tu ne m’aimais pas, Sophie, mais tu te laissais aimer et j’étais heureux. Tout est fini : je ne suis plus rien, et, me sentant étranger, à charge, importun près de toi, je ne suis pas moins misérable de mon bonheur passé que de mes peines présentes. Ah ! si je ne t’avais jamais vue attendrie, je me consolerais de ton indifférence et me contenterais de t’adorer en secret ; mais me voir déchirer le coeur par la main qui me rendit heureux, et être oublié de celle qui m’appelait son doux ami ! ô toi qui peux tout sur mon être, apprends-moi à supporter cet état affreux, ou le change, ou me fais mourir. Je voyais les douleurs que m’apprêtait la fortune, et je m’en consolais en y voyant tes plaisirs ; j’ai appris à braver les outrages du sort, mais les tiens ! qui me les fera supporter ? La vallée que tu fuis pour me fuir, le prochain retour de ton amant, les intrigues de ton indigne soeur, l’hiver qui nous sépare, mes maux qui s’accroissent, ma jeunesse qui fuit de plus en plus, tandis que la tienne est dans sa fleur, tout se réunit pour m’ôter tout espoir ; mais rien n’est au-dessus de mon courage que tes mépris. Avec la consolation du coeur, je dédaignerais les plaisirs des sens, je m’en passerais au moins : si tu me plaignais, je ne serais plus à plaindre. Aide-moi, de grâce, à m’abuser moi-même : mon coeur affligé ne demande pas mieux ; je cherche moi-même sans cesse à te supposer pour moi le tendre intérêt que tu n’as plus. Je force tout ce que tu me dis pour l’interpréter en ma faveur : je m’applaudis de mes propres douleurs quand elles semblent t’avoir touchée : dans l’impossibilité de tirer de toi de vrais signes d’attachement, un rien suffit pour m’en créer de chimériques. À notre dernière entrevue, ou tu déployais de nouveaux charmes pour m’enflammer de nouveaux feux, deux fois tu me regardas en dansant. Tous tes mouvements s’imprimaient au fond de mon âme ; mes avides regards traçaient tous tes pas : pas un de tes gestes n’échappait à mon coeur, et, dans l’éclat de ton triomphe, ce faible coeur avait la simplicité de croire que tu daignais t’occuper de moi. Cruelle, rends-moi l’amitié qui m’est si chère, tu me l’as offerte ; je l’ai reçue ; tu n’as plus droit de me l’ôter. Ah ! si jamais je te voyais un vrai signe de pitié ; que ma douleur ne te fut point importune ; qu’un regard attendri se tournât sur moi ; que ton bras se jetât autour de mon cou ; qu’il me pressât contre ton sein ; que ta douce voix me dît avec un soupir, infortuné ! que je te plains ! oui, tu m’aurais consolé de tout : mon âme reprendrait sa vigueur et je redeviendrais digne encore d’avoir été bien voulu de toi…

NOTE DE M. DE KERATRY SUR CETTE LETTRE.

Madame d’Houdetot ayant déclaré à J. J. Rousseau, quand il lui redemandait les lettres qu’il lui avait écrites pendant le séjour de l’un à l’Ermitage et de l’autre à Eaubonne, que des lettres avaient été détruites par elle, à l’exception d’une seule confiée à Saint-Lambert, et cette dernière ayant elle-même disparu, il y a lieu de croire que ce qu’on vient de lire est uniquement une copie du brouillon trouvé dans les papiers de J. J. Rousseau, dont M. Moultou reçut le dépôt. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’on doit cette lettre à M. Moultou fils, qui en a fait l’envoi à M. de Musset, auteur de l’Histoire de la Vie et des Ouvrages de J. J. Rousseau : production en harmonie avec le caractère et les actes de ce grand écrivain sur lequel elle lève bien des doutes. Sans avoir jeté les yeux sur l’autographe des pages précédentes, nous osons affirmer qu’elles appartiennent à l’auteur d’Émile ; mais nous sommes persuadés qu’il les aura retouchées avant d’en faire l’envoi à madame d’Houdetot[618]. C’est sa verve, c’est sa chaleur de sentiment, et sa force de pensée ordinaire, tempérée par un naturel charmant et quelquefois aussi accompagnée de formes paradoxales. C’est donc toujours Rousseau, mais ce n’est qu’un premier jet de sa plume. Notre opinion à ce sujet prendra un caractère d’évidence, pour peu que l’on remarque les parties négligées de cette lettre, ses incorrections nombreuses, les répétitions des mêmes termes, là où il était facile de les éviter, soin dont Rousseau s’acquittait avec scrupule, souvent par le seul motif d’euphonie, ainsi que l’attestent les nombreux manuscrits de cet auteur. D’ailleurs, cette lettre est tellement remarquable en elle-même, que nous ne serions pas étonné qu’elle fût une de celles que madame d’Houdetot sacrifia avec le plus de regret, peut-être même celle qu’elle ne put se résoudre à livrer aux flammes ; et qu’elle crut faussement pouvoir préserver de la destruction en la confiant à Saint-Lambert. Un rival, même un rival heureux, est rarement digne d’un tel dépôt !

Lettre CXLIV – À la même

À l’Ermitage, ce vendredi, Août 1757.

Je suis, ma chère amie, toujours malade et chagrin : on dit que la philosophie guérit ce dernier ; pour moi je sens que c’est elle qui me donne, et je n’avais pas besoin de cette découverte pour la mépriser. Quant aux maux, on les supporte avec de la patience ; mais je n’en ai qu’en me promenant, et malheureusement voilà le temps tout-à-fait à la pluie. Sans le souvenir des amis, je ne connaîtrais plus de remède à rien : c’est votre billet qui m’a rappelé celui-ci : de sorte que les biens qui me viennent de vous sont à peu près les seuls qui me restent.

Je voudrais bien que madame d’Holbach fût promptement et heureusement accouchée, afin qu’elle, son mari, vous, et tous ses amis, fussions tirés d’inquiétude, et qu’on vous revît bientôt à la Chevrette.

Je serai bien aise de voir le théologien La Tour ; mais il n’y a que vous, qui m’avez tant fait accepter de choses, qui puissiez me faire accepter mon portrait, pour l’échanger avec le vôtre, comme étant de la main d’un meilleur peintre, par forme de compensation.

Prenez bien vite le livre de JM. de Buchelai, pourvu cependant que, vu ma lenteur, il me laisse un temps raisonnable pour le copier ; mais il faut le prier d’envoyer aussi du papier, car je n’en ai pas ici. Je serai trop heureux d’avoir à copier dans un temps où je ne saurais faire autre chose.

Bonjour, madame, revenez vite à la Chevrette, sitôt que vous aurez fait ce petit garçon ; c’est une chose terrible que, depuis que les femmes se mêlent de faire des enfants, elles ne-savent pas encore accoucher toutes seules.

Lettre CXLVI – À la même

Ce jeudi matin, l’Ermitage, août 1757.

Je suis en si mauvais état, que je ne me sentais pas le courage de vous aller voir aujourd’hui ; et la pluie de cette nuit m’en avait tout-à-fait ôté l’idée. Cependant, puisque votre ami est avec vous, et que je ne sais combien de temps il y demeurera, si le temps se ressuie dans la journée et laisse un peu sécher les chemins, je vous irai voir ce soir ; car je suis trop faible ce matin, et les chemins sont trop mauvais pour tenter l’aventure, après une aussi mauvaise nuit. À ce soir donc, ma chère amie ; vous connaissez trop mon coeur pour me soupçonner d’être en reste envers ceux qui m’aiment, et qu’il m’est si naturel d’aimer.

Lettre CXLVIII – À la même

L’Ermitage, été de 1757.

Quoique je ne craigne pas la chaleur, elle est si terrible aujourd’hui, que je n’ai pas le courage d’entreprendre le voyage au fort du soleil. Je n’ai fait que me promener à l’ombre autour de la maison, et je suis tout en nage. Ainsi, je vous prie de témoigner mon regret âmes prétendus confrères[621] ; et, comme depuis qu’ils sont ours je me suis fait galant, trouvez bon que je vous baise très respectueusement la main.

Puisqu’on ne peut vous voir demain, ce sera pour vendredi, s’il fait beau, et je partirai de bonne heure[622].

Lettre CL – À la même

L’Ermitage, automne de 1757.

Soyez sûre que, sans le temps qu’il a fait, vous m’auriez vu dès hier. Je suis, sur votre état, dans des inquiétudes mortelles. Au reste, je juge que vous prenez le bon parti[623]. Adieu, ma chère amie ; quoique je me porte fort mal moi-même, vous me verrez demain matin au plus tard.

Lettre CLII – À M. de Saint-Lambert

[624]

À l’Ermitage, le 4 septembre 1757.

En commençant de vous connaître, je désirai de vous aimer. Je n’ai rien vu de vous qui n’augmentât ce désir. Au moment où j’étais abandonné de tout ce qui me fut cher, je vous dus une amie qui me consolait de tout, et à laquelle je m’attachais à mesure qu’elle me parlait de vous. Voyez, mon cher Saint-Lambert, si j’ai de quoi vous aimer tous deux, et croyez que mon coeur n’est pas de ceux qui demeurent en reste. Pourquoi faut-il donc que vous m’ayez affligé l’un et l’autre ? Laissez-moi promptement délivrer mon âme du poids de vos torts. Comme je me suis plaint de vous à elle, je viens me plaindre d’elle à vous. Elle m’a bien entendu : j’espère que vous m’entendrez de même ; et peut-être une explication dictée par l’estime et la confiance produira-t-elle, entre de nouveaux amis, l’effet de l’habitude et des ans.

Je songeais à vous sans songer guère à elle, quand elle est venue me voir et qu’elle a commencé de me rechercher. Connaissant mon penchant à m’attacher, et les chagrins qu’il me donne, j’ai toujours fui les liaisons nouvelles ; et il y avait quatre ans qu’elle m’offrait l’entrée de sa maison, sans que jamais j’y eusse mis le pied. Je n’ai pu la fuir ; je l’ai vue ; j’ai pris la douce habitude de la voir. J’étais solitaire et triste ; mon coeur affligé ne cherchait que des consolations ; je les trouvais auprès d’elle : elle en avait besoin à son tour ; elle trouvait un ami sensible à ses peines. Nous parlions de vous, du bon et trop facile Diderot, de l’ingrat Grimm, et d’autres encore. Les jours se passaient dans cet épanchement mutuel. Je m’attachais en solitaire, en homme affligé : elle conçut aussi de l’amitié pour moi ; elle m’en promit du moins. Nous faisions des projets pour le temps où nous pourrions lier entre nous trois une société charmante, dans laquelle j’osais attendre de vous, il est vrai, du respect pour elle et des égards pour moi.

Tout est changé, hormis mon coeur. Depuis votre départ elle me reçoit froidement ; elle me parle à peine, même de vous : elle trouve cent prétextes pour m’éviter ; un homme dont on veut se défaire n’est pas autrement traité que je le suis d’elle ; du moins autant que j’en puis juger, car je n’ai encore été congédié de personne. Je ne sais ce que signifie ce changement. Si je l’ai mérité, qu’on me le dise, et je me tiens pour chassé ; si c’est légèreté, qu’on me le dise encore ; je me retire aujourd’hui, et serai consolé demain. Mais après avoir répondu aux avances qui m’ont été faites, après avoir goûté le charme d’une société qui m’est devenue nécessaire, je crois, par l’amitié qu’on m’a demandée, avoir acquis quelque droit à celle qui m’était offerte ; je crois, par l’état de langueur où je suis réduit dans ma retraite, mériter au moins quelques égards ; et, quand je vous demande compte de l’amie que vous m’avez donnée, je crois vous invitera remplir un devoir de l’humanité.

Oui, c’est à vous que.je demande compte d’elle. N’est-ce pas de vous que lui viennent tous ses sentiments ? Qui le sait mieux que moi ? Je le sais mieux que vous, peut-être, et je puis bien lui reprocher ce que je reprochais, avec moins de justice, à feu madame d’Holbach[625], qu’elle ne m’aime que par l’impulsion de celui qu’elle aime. Dites-moi donc d’où vient son refroidissement. Auriez-vous pu craindre que je ne cherchasse à vous nuire auprès d’elle, et qu’une vertu mal entendue ne me rendît perfide et trompeur ? L’article d’une de vos lettres, qui me regarde, m’a fait entrevoir ce soupçon. Non, non, Saint-Lambert, la poitrine de J. J. Rousseau n’enferma jamais le coeur d’un traître, et je me mépriserais bien plus que vous ne pensez, si jamais j’avais essayé de vous ôter le sien.

Ne croyez pas m’avoir séduit par vos raisons : j’y vois l’honnêteté de votre âme, et non votre justification. Je blâme vos liens : vous ne sauriez les approuver vous-même ; et tant que vous me serez chers l’un et l’autre, je ne vous laisserai jamais la sécurité de l’innocence dans votre état. Mais un amour tel que le vôtre mérite aussi des égards, et le bien qu’il produit le rend moins coupable. Après avoir connu tout ce qu’elle sent pour vous, pourrais-je vouloir vous rendre malheureux l’un par l’autre ? Non, je me sens du respect pour une union si tendre, et ne la puis mener à la vertu par le chemin du désespoir. Un mot, surtout, qu’elle me dit il y a deux mois, et que je vous rapporterai quelque jour, m’a touché au point que, de confident de sa passion, j’en suis presque devenu le complice ; et il est certain que, si vous pouviez jamais abandonner une pareille amante, je ne saurais m’empêcher de vous mépriser. Je me suis abstenu d’attaquer vos raisons, que je pouvais mettre en poudre ; j’ai laissé goûter à son tendre coeur le charme de s’y complaire ; et, sans lui cacher mon sentiment, j’ai laissé le voile sur cette égide redoutable, dont ses yeux et les vôtres se seraient détournés. Je le répète, je ne veux point vous ôter l’un à l’autre. Bien loin de là, si jamais, entre vous deux, j’ai le bonheur de faire parler la vérité sans vous déplaire, et d’adoucir sa voix dans la bouche d’un ami, je ne veux que prévenir l’infaillible terme de l’amour, en vous unissant d’un lien plus durable, à l’épreuve du ravage des ans, dont vous puissiez tous deux vous honorer à la face des hommes, et qui vous soit doux encore au dernier moment de la vie. Mais soyez sûrs que je ne tiendrai jamais ces discours à aucun des deux séparément.

Un excès de délicatesse vous aurait-il fait croire aussi que l’amitié fait tort à l’amour, et que les sentiments que j’obtiendrais nuiraient à ceux qui vous sont dus ? Mais, dites-moi, qui est-ce qui sait aimer, si ce n’est un coeur sensible ? Les coeurs sensibles ne le sont-ils pas à toutes les sortes d’affections, et peut-il y naître un seul sentiment qui ne tourne au profit de celui qui les domine ? Où est l’amant qui n’en devient pas plus tendre, en parlant de celle qu’il aime à son ami ? Où est le coeur, plein d’un sentiment qui déborde, qui n’a pas besoin, dans l’absence, d’un autre coeur pour s’épancher ? Je fus jeune une fois, et je connus l’âme la plus aimante qui ait existé. Tous les attachements imaginables étaient réunis dans cette âme tendre ; chacun n’en était que plus délicieux par le concours de tous les autres, et celui qui l’emportait tirait de tous un nouveau prix. Quoi ! ne vous est-il point doux, dans l’éloignement, qu’il se trouve un être sensible, à qui votre amie aime à parler de vous, et qui se plaise à l’entendre ? Je suis persuadé que vous goûteriez ce plaisir aujourd’hui, si vous m’eussiez donné la journée que vous m’aviez promise, et que vous fussiez venu recevoir, à l’Ermitage, l’effusion d’un coeur dont sûrement le vôtre eût été content.

Il est fait, j’en suis sûr, pour m’entendre et répondre au mien. Consultez-le ; il vous redemandera pour moi l’amie que je tiens de vous, qui m’est devenue nécessaire, et que je n’ai point mérité de perdre. Si son changement vient d’elle, dites-lui ce qu’il convient : s’il vient de vous, dites-le à vous-même. Sachez au moins que, de quelque manière que vous en usiez, vous serez, elle et vous, mes derniers attachements. Mes maux me gagnent, et m’éloignent chaque jour davantage de la société. La vôtre était la seule de mon goût qui restât à ma portée. Si vous cherchez tous deux à vous éloigner de moi, je retirerai mon âme en dedans d’elle-même ; je mourrai seul et abandonné dans ma solitude, et vous ne penserez jamais à moi sans regret. Si vous vous rapprochez, vous trouverez un coeur qui ne laisse jamais faire la moitié du chemin à ceux qui lui conviennent.

Observation

C’est cette lettre dont il parle dans le neuvième livre des Confessions. » La douleur que me causa, dit-il, le refroidissement de madame d’Houdetot, et la certitude de ne l’avoir pas mérité, me firent prendre le singulier parti de m’en plaindre à Saint-Lambert même… Sa réponse m’apporta des consolations par les témoignages d’estime et de considération dont elle était pleine, et qui me donnèrent le courage et la force de les mériter. » Saint-Lambert, qui avait de la noblesse dans le caractère, sut apprécier la franchise de Rousseau, et la manière dont il parlait de sa liaison avec madame d’Houdetot,

Lettre CLIII – À M. Grimm

[626]

[627]

Le lundi 19 octobre 1757.

Dites-moi, Grimm, pourquoi tous mes amis prétendent que je dois suivre madame d’Épinay ? Ai-je tort, ou seraient-ils tous séduits ? auraient-ils tous cette basse partialité toujours prête à prononcer en faveur du riche, et à surcharger la misère de cent devoirs inutiles qui la rendent plus inévitable et plus dure ? Je ne veux m’en rapporter là-dessus qu’à vous seul. Quoique sans doute prévenu comme les autres, je vous crois assez équitable pour vous mettre à ma place, et pour juger de mes vrais devoirs. Ecoutez donc mes raisons, mon ami, et décidez du parti que je dois prendre ; car quel que soit votre avis, je vous déclare qu’il sera suivi sur-le-champ.

Qu’est-ce qui peut m’obliger à suivre madame d’Épinay ? L’amitié, la reconnaissance, l’utilité qu’elle peut retirer de moi. Examinons tous ces points. Si madame d’Épinay m’a témoigné de l’amitié, je lui en ai témoigné davantage. Les soins ont été mutuels, et du moins aussi grands de ma part que de la sienne. Tous deux malades, je ne lui dois plus qu’elle ne me doit qu’au cas que le plus souffrant soit obligé de garder l’autre. Parce que mes maux sont sans remède, est-ce une raison de les compter pour rien ? Je n’ajouterai qu’un mot : elle a des amis moins malades, moins pauvres, moins jaloux de leur liberté, moins pressés de leur temps, et qui lui sont du moins aussi chers que moi. Je ne vois pas qu’aucun d’eux se fasse un devoir de la suivre. Par quelle bizarrerie en sera-ce un pour moi seul, qui suis le moins en état de le remplir ?

Si madame d’Épinay m’était chère au point de renoncer à moi pour l’amuser, comment lui serais-je assez peu cher moi-même pour qu’elle achetât aux dépens de ma santé, de ma vie, de ma peine, de mon repos et de toutes mes ressources, les soins d’un complaisant aussi maladroit ? Je ne sais si je devais offrir de la suivre ; mais je sais bien qu’à moins d’avoir cette dureté d’âme que donne l’opulence, et dont elle m’a toujours paru loin, elle ne devait jamais l’accepter.

Quant aux bienfaits, premièrement je ne les aime point, je n’en veux point, et je ne sais aucun gré de ceux qu’on me fait supporter par force. J’ai dit cela nettement à madame d’Épinay avant d’en recevoir aucun d’elle ; ce n’est pas que je n’aime à me laisser entraîner comme un autre à des liens si chers, quand l’amitié les forme ; mais dès qu’on veut trop tirer la chaîne, elle rompt et je suis libre. Qu’a fait pour moi madame d’Épinay ? Vous le savez tous mieux que personne, et j’en puis parler librement avec vous : elle a fait bâtir à mon occasion une petite maison à l’Ermitage, m’a engagé d’y loger, et j’ajoute avec plaisir qu’elle a pris soin d’en rendre l’habitation agréable et sûre.

Qu’ai-je fait de mon côté pour madame d’Épinay ? Dans le temps que j’étais prêt à me retirer dans ma patrie, que je le désirais vivement, et que je l’aurais dû, elle remua ciel et terre pour me retenir. À force de sollicitations, et même d’intrigues, elle vainquit ma trop juste et longue résistance : mes voeux, mon goût, mon penchant, l’improbation de mes amis, tout céda dans mon coeur à la voix de l’amitié ; je me laissai entraîner à l’Ermitage[628]. Dès ce moment j’ai toujours senti que j’étais chez autrui, et cet instant de complaisance m’a déjà donné de cuisants repentirs. Mes tendres amis, attentifs à m’y désoler sans relâche, ne m’ont pas laissé un moment-de paix, et m’ont fait souvent pleurer de douleur de n’être pas à cinq cents lieues d’eux. Cependant, loin de me livrer aux charmes de la solitude, seule consolation d’un infortuné accablé de maux, et que tout le monde cherche à tourmenter, je vis que je n’étais plus à moi. Madame d’Épinay, souvent seule à la campagne, souhaitait que je lui tinsse compagnie : c’était pour cela qu’elle m’avait retenu. Après avoir fait un sacrifice à l’amitié, il en fallut faire un autre à la reconnaissance. Il faut être pauvre, sans valet, haïr la gêne, et avoir mon âme, pour savoir ce que c’est pour moi que de vivre dans la maison d’autrui[629]. J’ai pourtant vécu deux ans dans la sienne, assujetti sans relâche avec les plus beaux discours de liberté, servi par vingt domestiques, et nettoyant tous les matins mes souliers, surchargé de tristes indigestions, et soupirant sans cesse après ma gamelle. Vous savez aussi qu’il m’est impossible de travailler à de certaines heures, qu’il me faut la solitude, les bois et le recueillement ; mais je ne parle point du temps perdu, j’en serai quitte pour mourir de faim quelques mois plus tôt. Cependant cherchez combien d’argent vaut une heure de la vie et du temps d’un homme ; comparez les bienfaits de madame d’Épinay avec mon pays sacrifié et deux ans d’esclavage, et dites-moi qui d’elle ou de moi a le plus d’obligation à l’autre.

Venons à l’article de l’utilité. Madame d’Épinay part dans une bonne chaise de poste, accompagnée de son mari, du gouverneur de son fils, et de cinq ou six domestiques. Elle va dans une ville peuplée et pleine de société, où elle n’aura que l’embarras du choix ; elle va chez M. Tronchin, son médecin, homme d’esprit, homme considéré, recherché ; elle va dans une famille pleine de mérite, où elle trouvera des ressources de toute espèce pour sa santé, pour l’amitié, pour l’amusement. Considérez mon état, mes maux, mon humeur, mes moyens, mon goût, ma manière de vivre, plus forte désormais que les hommes et la raison même ; voyez, je vous prie, en quoi je puis servir madame d’Épinay dans ce voyage, et quelles peines il faut que je souffre sans lui être jamais bon à rien. Soutiendrai-je une chaise de poste ? Puis-je espérer d’achever si rapidement une si longue route sans accident ? Ferai-je à chaque instant arrêter pour descendre ? ou accélérerai-je mes tourments et ma dernière heure pour m’être contraint ? Que Diderot fasse bon marché tant qu’il voudra de ma vie et de ma santé ; mon état est connu, les célèbres chirurgiens de Paris peuvent l’attester, et soyez sûr qu’avec tout ce que je souffre, je ne suis guère moins ennuyé que les autres de me voir vivre si longtemps. Madame d’Épinay doit donc s’attendre à de continuels désagréments, à lui spectacle assez triste, et peut-être à quelques malheurs dans la route. Elle n’ignore pas qu’en pareil cas j’irais plutôt expirer secrètement au coin d’un buisson que de causer les moindres frais et retenir un seul domestique ; et moi je connais trop son bon coeur pour ignorer combien il lui serait pénible de me laisser dans cet état. Je pourrais suivre la voiture à pied, comme le veut Diderot ; mais la boue, la pluie, la neige, me retarderont beaucoup dans cette saison. Quelque fort que je coure, comment faire vingt-cinq lieues par jour ; et si je laisse aller la chaise, de quelle utilité serai-je à la personne qui va dedans ? Arrivé à Genève, je passerai les jours enfermé avec madame d’Épinay ; mais, quelque zèle que j’aie pour tâcher de l’amuser, il est impossible qu’une vie si casanière et si contraire à mon tempérament n’achève de m’ôter la santé, et ne me plonge au moins dans une mélancolie dont je ne serai pas le maître.

Quoi qu’on fasse, un malade n’est guère propre à en garder un autre, et celui qui n’accepte aucun soin, quand il souffre, est dispensé d’en rendre aux dépens de sa santé. Quand nous sommes seuls et contents, madame d’Épinay ne parle point, ni moi non plus ; que sera-ce quand je serai triste et gêné ? je ne vois point encore là beaucoup d’amusement pour elle. Si elle tombe des nues à Genève, j’y en tomberai beaucoup plus ; car avec de l’argent on est bien partout, mais le pauvre n’est chez lui nulle part. Les connaissances que j’y ai ne peuvent lui convenir ; celles qu’elle y fera me conviendront encore moins. J’aurai des devoirs à remplir qui m’éloigneront d’elle, ou bien l’on me demandera quels soins si pressants me les font négliger et me retiennent sans cesse dans sa maison ; mieux mis, j’y pourrais passer pour son valet de chambre. Quoi donc ! un malheureux accablé de maux, qui se voit à peine des souliers à ses pieds, sans habits, sans argent, sans ressources ; qui ne demande à ses chers amis que de le laisser misérable et libre, serait nécessaire à madame d’Épinay, environnée de toutes les commodités de la vie, et qui traîne dix personnes après elle î Fortune ! vile et méprisable fortune ! si dans ton sein l’on ne peut se passer du pauvre, je suis plus heureux que ceux qui te possèdent, car je puis me passer d’eux.

C’est qu’elle m’aime, dira-t-on ; c’est son ami dont elle a besoin[630]. Oh ! que je connais bien tous les sens de ce mot d’amitié ! C’est un beau nom qui sort souvent de salaire à la servitude ; mais où commence l’esclavage, l’amitié finit à l’instant. J’aimerai toujours à servir mon ami, pourvu qu’il soit aussi pauvre que moi : s’il est plus riche, soyons libres tous deux, ou qu’il me serve lui-même ; car son pain est tout gagné, et il a plus de temps à donner à ses plaisirs.

Il me reste à vous dire deux mots de moi. S’il est des devoirs qui m’appellent à la suite de madame d’Épinay, n’en est-il point de plus indispensables qui me retiennent, et ne dois-je rien qu’à la seule madame d’Épinay sur la terre ? Assurez-vous qu’à peine, serai-je en route, que Diderot, qui trouve si mauvais que je teste, trouvera bien plus mauvais que je sois parti, et y sera beaucoup mieux fondé. Il suit, dira-t-il, une femme riche, bien accompagnée, qui n’a pas le moindre besoin de lui, et à laquelle, après tout, il doit peu de chose, pour laisser ici dans la misère et l’abandon des personnes qui ont passé leur vie à son service, et que son départ met au désespoir. Si je me laisse défrayer par madame d’Épinay, Diderot m’en fera aussitôt une nouvelle obligation qui m’enchaînera pour le reste de mes jours. Si jamais j’ose un moment disposer de moi : Voyez cet ingrat, dira-t-on ; elle a eu la bonté de le conduire dans son pays, et puis il l’a quittée. Tout ce que je ferai pour m’acquitter avec elle augmentera la reconnaissance que je lui devrai, tant c’est une belle chose d’être riche pour dominer et changer en bienfaits les fers qu’on nous donne. Si, comme je le dois, je paie une part des frais, d’où rassembler si promptement tant d’argent ? à qui vendre le peu d’effets et le peu de livres qui me restent ? Il ne s’agit plus de m’envelopper tout l’hiver dans une vieille robe de chambre. Toutes nies hardes sont usées ; il faut le temps de les raccommoder ou d’en racheter d’autres : mais quand on a dix habits de rechange, on ne songe guère à cela. Pendant ce voyage dont je ne sais pas la durée, je laisserai ici un ménage qu’il faut entretenir. Si je laisse ces femmes à l’Ermitage, il faut, outre les gages du jardinier, payer un homme qui les garde, car il n’y a pas d’humanité à les laisser seules au milieu des bois. Si je les emmène à Paris, il leur faut un logement ; et que deviendront les meubles et papiers que je laisse ici ? Il me faut, à moi, de l’argent dans ma poche ; car qu’est-ce que c’est que d’être défrayé dans la maison d’autrui, où tout va toujours bien pourvu que les maîtres soient servis ? c’est dépenser beaucoup plus que chez ‘soi pour être contrarié toute la journée, pour manquer de tout ce qu’on désire, pour ne rien faire de ce qu’on veut, et se trouver ensuite fort obligé à ceux chez qui l’on a mangé son argent. Ajoutez à cela l’indolence d’un malade paresseux, accoutumé à tout laisser traîner[631] et à ne rien perdre, à trouver autour de lui ses besoins, ses commodités sans les demander, et dont l’équipage, la fortune et le silence invitent également à le négliger. Si le voyage est long et que mon argent s’épuise, mes souliers s’usent, mes bas se percent s’il faut blanchir son linge, se faire la-barbe, accommoder sa perruque, etc., etc., il est triste d’être sans un sou ; et s’il faut que j’en demande à madame d’Épinay à mesure que j’en aurai besoin, mon parti est pris ; qu’elle garde bien ses meubles, car, pour moi, je vous déclare que j’aime mieux être voleur que mendiant.

Je crois voir d’où viennent tous les bizarres devoirs qu’on m’impose ; c’est que tous les gens[632] avec qui je vis méjugent toujours sur leur sort, jamais sur le mien, et veulent qu’un homme qui n’a rien vive comme s’il avait six mille livres de rente et du loisir de reste.

Personne ne sait se mettre à ma place, et ne veut voir que je suis un être à part, qui n’a point le caractère, les maximes, les ressources des autres, et qu’il ne faut point juger sur leurs règles. Si l’on fait attention à ma pauvreté, ce n’est pas pour respecter son dédommagement, qui est la liberté, mais pour m’en rendra le poids plus insupportable. C’est ainsi que le philosophe Diderot, dans son cabinet, au coin d’un bon feu, dans une bonne robe de chambre bien fourrée, veut que je fasse vingt-cinq lieues par jour, en hiver, à pied, dans les boues, pour courir après une chaise de poste, parce qu’après tout courir et se crotter est le métier d’un pauvre. Mais, en vérité, madame d’Épinay, quoique riche, mérite bien que J. J, Rousseau ne lui fasse pas un pareil affront. Ne pensez pas que le philosophe Diderot, quoi qu’il en dise, s’il ne pouvait supporter la chaise, courût de sa vie après celle de personne ; cependant il y aurait du moins cette différence qu’il aurait de bons bas drapés, de bons souliers, une bonne camisole ; qu’il aurait bien soupe la veille, et se serait bien chauffé en partant, au moyen de quoi l’on est plus fort pour courir que celui qui n’a pas de quoi payer ni le souper, ni la fourrure, ni les fagots. Ma foi, si la philosophie ne sert pas à faire ces distinctions, je ne vois pas trop à quoi elle est bonne.

Pesez mes raisons, mon cher ami, et dites-moi ce que je dois faire. Je yeux remplir mon devoir ; mais, dans l’état où je suis, qu’ose-t-on exiger de plus ? Si vous jugez que je doive partir, prévenez-en madame d’Épinay[633], puis envoyez-moi un exprès, et soyez sûr que, sans balancer, je pars à l’instant pour Paris en recevant votre réponse.

Quant au séjour de l’Ermitage, je sens fort bien que je n’y dois plus demeurer, même en continuant de payer le jardinier, car ce n’est pas un loyer suffisant ; mais je crois devoir à madame d’Épinay de ne pas quitter l’Ermitage d’un air de mécontentement, qui supposerait de la brouillerie entre nous. J’avoue qu’il me serait dur de déloger aussi dans cette saison, qui me fait déjà sentir aussi cruellement ses approches ; il vaut mieux attendre au printemps, où mon départ sera plus naturel, et où je suis résolu d’aller chercher une retraite inconnue à tous ces barbares tyrans qu’on appelle amis.

Observation

Cette lettre embarrassa Grimm, qui prit du temps pour y faire la réponse que Rousseau a rapportée dans ses Confessions. Cette réponse était amphigourique : Grimm n’en voulait point faire, il désirait seulement que son ami se conduisît de manière à s’attirer le blâme. Jean-Jacques était entre deux écueils. S’il restait, il passait pour un ingrat : s’il partait, il se couvrait de ridicule, à cause de la grossesse de madame d’Épinay, que l’on voulait cacher

Lettre CLV – À Madame d’Houdetot

Octobre 1757.

Madame d’Épinay ne part que demain dans la matinée : cela m’empêchera, chère comtesse, de pouvoir me rendre de bonne heure à Eaubonne, à moins que vous n’ayez la bonté d’envoyer votre carrosse, entre onze heures et midi, m’attendre à la croix de Deuil. Quoi qu’il en soit, j’irai dîner avec vous ; je vous porterai un coeur tout nouveau, dont vous serez contente ; j’ai dans ma poche une égide invincible qui me garantira de vous[639]. Il n’en fallait pas moins pour me rendre à moi-même ; mais j’y suis rendu, cela est sûr, ou plutôt je suis tout à l’amitié que vous me devez, que vous m’avez jurée, et dont je suis digne dès ce moment-ci.

Lettre CLVII – À M. Grimm

L’Ermitage, novembre 1757.

Je me refusais à ma juste défiance : j’achève trop tard de vous connaître. Voilà donc la lettre que vous vous êtes donné le loisir de méditer ; je vous la renvoie, elle n’est pas pour moi. Vous pouvez montrer la mienne à toute la terre et me haïr ouvertement ; ce sera de votre part une fausseté de moins.

Observation

Ce billet est rapporté dans les Confessions. Il faudrait entrer dans beaucoup de détails pour faire voir l’intrigue de Grimm. Afin de découvrir la vérité, il nous a fallu consulter sa Correspondance littéraire, les Mémoires de madame d’Épinay, et confronter ces deux témoignages avec celui de Rousseau. De cet examen est résulté un travail trop long pour trouver ici sa place ; il est dans l’Histoire de J. J. Rousseau, tome I, page 59 et suivantes. Il présente dans Grimm un homme faux, adroit, dangereux, qui fit de madame d’Épinay une dupe aveugle ; et, n’en pouvant faire une de Rousseau, le sacrifia comme une victime obscure. Il parvint à le brouiller avec ses amis et le crut perdu. À cette époque, Rousseau n’était encore connu que par ses deux premiers discours. Dans les lettres il faut presque toujours des prôneurs, des coteries, de l’intrigue pour parvenir ; Grimm le privait de tous ces secours croyant qu’il ne pourrait s’en passer. Il.se trompa. S’il avait entrevu dans l’avenir Émile et la Nouvelle Héloïse ; s’il avait vu le maréchal de Luxembourg, le prince de Conti, Frédéric, remplacer M. le baron de Grimm et M. le baron d’Holbach, il aurait probablement tenu une autre conduite.

Lettre CLIX – À la même

L’Ermitage, novembre 1757.

Voici la quatrième lettre que je vous écris sans réponse : ah ! si vous continuez de vous taire, je vous aurai trop entendue. Songez à l’état où je suis, et consultez votre bon coeur. Je puis supporter d’être abandonné de tout le monde : mais vous !… vous qui me connaissez si bien ! Grand Dieu ! suis-je un scélérat ? un scélérat, moi ! je l’apprends bien tard. C’est M. Grimm, c’est mon ancien ami, c’est celui qui me doit tous les amis qu’il m’ôte ; qui a fait cette belle découverte et qui la publie. Hélas ! il est l’honnête homme, et moi l’ingrat. Il jouit des honneurs de la vertu, pour avoir perdu son ami, et moi je suis dans l’opprobre, pour n’avoir pu flatter une femme perfide, ni m’asservir à celle que j’étais forcé de haïr. Ah ! si je suis un méchant, que toute la race humaine est vile ! Cruelle, fallait-il céder aux séductions de la fausseté, et faire mourir de douleur celui qui ne vivait que pour aimer ?

Adieu. Je ne vous parlerai plus de moi : mais si je ne puis vous oublier je vous défie d’oublier à votre tour ce coeur que vous méprisez, ni d’en trouver jamais un semblable.

Lettre CLXI – À la même

À Montmorency, le 17 décembre 1757.

Rien n’est si simple et si nécessaire, madame, que de déloger de votre maison quand vous n’approuvez pas que j’y reste. Sur votre refus de consentir que je passasse à l’Ermitage le reste de l’hiver, je l’ai donc quitté le 15 décembre[642] ; ma destinée était d’y entrer malgré moi et d’en sortir de même. Je vous remercie du séjour que vous m’avez engagé d’y faire, et je vous en remercierais davantage si je l’avais payé moins cher. Au reste, vous avez raison de me trouver malheureux : personne au monde ne sait mieux que vous combien je dois l’être. Si c’est un malheur-de se tromper sur le choix de ses amis, c’en est un autre non moins cruel de revenir d’une erreur si douce.

Observation

On a vu dans la précédente lettre à madame d’Épinay, que Rousseau voulait sortir de l’Ermitage, mais que ses amis s’y opposaient à cause de la rigueur de la saison, et qu’il devait y rester jusqu’au printemps, si elle y consentait. Madame d’Épinay répondit avec dureté » qu’elle était étonnée que des amis l’eussent retenu ; qu’elle ne les consultait point sur ses devoirs, et qu’elle n’avait plus rien à lui dire sur les siens. »

Dans ce moment la terre était couverte de neige, Rousseau languissant et même malade. L’indignation lui rendit ses forces : il déménagea le 15 décembre, et s’installa dans la petite maison de Montlouis, à Montmorency, qu’il tint à loyer de M. Mathas, procureur-fiscal du prince de Condé. C’est de là qu’il écrivit la lettre qu’on vient de lire, bien content de pouvoir annoncer à madame d’Épinay qu’il n’était plus chez elle.

On peut maintenant, d’après le récit fait dans les Confessions, d’après la Correspondance de madame d’Épinay, celle de Grimm, juger des torts de Rousseau, qu’on a tant accusé d’ingratitude envers sa bienfaitrice. Le bienfait consista dans l’offre de l’Ermitage réparé, arrangé pour en faire une retraite agréable à Jean-Jacques. La manière dont ce bienfait fut offert y mit encore plus de prix. Madame d’Épinay l’y conduisit quand les travaux furent achevés et lui dit : » Mon ours, voilà votre asyle, c’est vous qui l’avez choisi, c’est l’amitié qui vous l’offre. J’espère qu’elle vous ôtera la cruelle idée de vous éloigner de moi. » Cette manière délicate fait cent fois plus d’honneur à madame d’Épinay que celle qu’on y a substituée dans sa Correspondance. Tout est à son avantage dans le récit du monstre d’ingratitude, ainsi que s’expriment Diderot, Grimm, et cette dame, sur le compte de Jean-Jacques, et à cette occasion.

Le bienfait et la délicatesse qu’y mit madame d’Épinay sont donc réels, et nous ne prétendons point en atténuer la valeur. Quel but avait-elle ? Nous n’en savons rien. Nous ne dirons point qu’elle eût alors pour Rousseau plus que de l’amitié, quoiqu’on l’ait prétendu. Cependant il est certain qu’elle goûtait sa conversation et recherchait son commerce. Francueil était son amant et paya cher, comme on sait, les faveurs qu’il en reçut. À cette passion bien connue, succéda celle pour M. Grimm, qui ne l’est pas moins. Mais entre les deux il y eut un intervalle. Nous ne disons pas que ce fut pour le remplir que madame d’Épinay fit une multitude d’avances à Rousseau. Des motifs dont il rend compte lui firent toujours oublier son sexe auprès d’elle. Nous voyons Grimm, amené par Rousseau, chasser bientôt celui-ci ; c’est-à-dire lui rendre la Chevrette désagréable, et lui faire chez madame d’Épinay des malhonnêtetés révoltantes.

Rousseau n’avait accepté l’Ermitage qu’à condition qu’il paierait les gages du jardinier, et surtout qu’il jouirait de sa liberté, sans réserve, sans être tenu d’aller faire sa cour à la dame du château, qui, malgré cette convention, l’envoyait chercher souvent. Il y allait avec plaisir pendant les premiers mois. Mais la seconde année, ces devoirs lui devinrent pénibles parce qu’ils étaient des devoirs. Cependant il les remplit, et lui seul nous lait connaître dans ses Confessions la gêne qu’ils lui causaient.

Quelle conduite tient-il envers madame d’Épinay pendant les vingt mois qu’il habita l’Ermitage ? il y devient amoureux de madame d’Houdetot, et ce n’est pas ce qu’il fait de mieux ; mais si c’était un tort envers madame d’Épinay sa belle-soeur, celle-ci n’en pouvait pas convenir. Une particularité remarquable dans l’accusation d’ingratitude envers elle, c’est que ni dans les Mémoires de madame d’Épinay, ni dans la Correspondance de Grimm, aucun fait n’est rapporté à l’appui de cette accusation. C’est d’abord un commérage à cause de la passion de Rousseau pour madame d’Houdetot ; ensuite une intrigue obscure ourdie par Grimm pour brouiller le premier avec la seconde, et tous les deux avec Saint-Lambert, amant de l’une, ami de l’autre. Dans cette intrigue Grimm fait jouer un rôle à Diderot, qui s’emportait facilement, et tenait à ses affections comme à ses idées. Aux hommes de cette trempe, quand on veut s’en servir, l’affaire essentielle est de les persuader. Ils vous précèdent ensuite dans le chemin que vous avez eu beaucoup de peine à leur faire prendre. Diderot fut donc le point de mire de Grimm. Nous ignorons tous les moyens qu’employa celui-ci, parce que, froid calculateur, intrigant habile, courant après une renommée de vertu, de délicatesse et de sensibilité, il mettait autant de soin à cacher les démarches qui l’auraient éloigné de ce but, qu’à réussir dans ses entreprises. Il parvint à convaincre Diderot et le mit de son bord. Dès-lors la réputation de Rousseau fut abandonnée à deux hommes qui possédaient les deux moyens les plus efficaces de détruire toute réputation. L’un s’exprimait en illuminé ; l’autre se renfermait dans de perfides réticences. Le premier semblait inspiré par l’enthousiasme de la vérité, et le second par sa pitié pour son ancien ami. Le moyen de résister ? Aussi Rousseau finit-il par confier sa défense au temps, dont les opérations sont lentes mais sûres.

FIN DU TOME-PREMIER DE LA CORRESPONDANCE

Table de la correspondance

Liste générale des titres

Correspondance

PARTIE II –

Du 1er janvier 1758 au 12 mai 1763

Depuis sa sortie de l’Ermitage,

jusqu’à son abdication du droit de bourgeoisie

Présentation

Il y a bien dans cet intervalle un événement d’une grande importance ; c’est son départ précipité de Montmorency, pour se mettre à l’abri de l’arrêt du parlement. Mais la nécessité de faire des volumes égaux nous a forcés de choisir une autre époque. Du reste, l’abdication fut un sacrifice pénible qu’il crut devoir faire pour contribuer, autant qu’il dépendait de lui, au rétablissement de la tranquillité dans sa patrie. Pour connaître toute l’étendue de ce sacrifice, il faut se rappeler le langage qu’il tient dans sa dédicace du Discours sur l’Inégalité des conditions. Quand on éprouve un tel enthousiasme pour son pays, quand on parle avec autant de feu de son gouvernement, que ne doit-il pas en coûter pour rompre tous les liens qui attachent à lui ? Il voulait, en les brisant, ôter tout prétexte à ses amis, à ses parents, qui, malgré ses prières instantes, s’obstinaient à le défendre : l’abdication rendait cette défense illusoire et sans motif. Accusé par ses ennemis de fomenter les troubles, et conséquemment d’avoir un parti, de le diriger, de l’exciter contre le gouvernement, il devenait étranger à ce parti. L’abdication l’indisposait contre lui, si ce parti eût existé, on démontrait qu’il n’existait que dans l’accusation, et, dans tous les cas, détruisait celle-ci. Mais il était de la destinée de Rousseau de ne rien faire qui fut blâmé. On lui reproche cette abdication : on lui contesta le droit de la faire ; on lui en fit un crime. Un de ses amis les plus sincères écrivit même, sur ce sujet, une discussion que nous reproduirons dans le volume consacré aux pièces inédites de Rousseau.

1758

Lettre CLXII – À Madame d’Houdetot

Lettre CLXIII – À M. Vernes

Lettre CLXIV – À un jeune homme

Lettre CLXV – À Madame d’Épinay

Lettre CLXVI – À M. Diderot

Lettre CLXVII – À M. Coindet

Lettre CLXVIII – À Madame d’Houdetot

Lettre CLXIX – À M. Vernes

Lettre CLXX – Au même

Lettre CLXXI– À M. Romilly

Lettre CLXXII – À M. d’Alembert

Lettre CLXXIII – À M. Vernes

Lettre CLXXIV – À Sophie

Lettre CLXXV – À M. Deleyre

Lettre CLXXVI – À M. Jacob Vernet

Lettre CLXXVII – À Madame de Créqui

Lettre CLXXVIII – À M. Vernes

Lettre CLXXIX – À M. Leroy

Lettre CLXXX – À M. Vernes

Lettre CLXXXI – À M. Le docteur Tronchin

Lettre CLXXXII – À M. Moultou

Table de la correspondance

Lettre CLXIII – À M. Vernes

Montmorency, le 18 février 1758.

Oui, mon cher concitoyen, je vous aime toujours, et, ce me semble, plus que jamais : mais je suis accablé de mes maux ; j’ai bien de la peine à vivre, dans ma retraite, d’un travail peu lucratif ; je n’ai que le temps qu’il me faut pour gagner mon pain, et le peu qui m’en reste est employé pour souffrir et me reposer. Ma maladie a fait un tel progrès cet hiver, j’ai senti tant de douleurs de toute espèce, et je me trouve tellement affaibli, que je commence à craindre que la force et les moyens ne me manquent pour exécuter mon projet. Je me console de cette impuissance par la considération de l’état où je suis. Que me servirait d’aller mourir parmi vous ? hélas ! il fallait y vivre. Qu’importe où l’on laisse son cadavre ? Je n’aurais pas besoin qu’on reportât mon coeur dans ma patrie : il n’en est jamais sorti.

Je n’ai point eu occasion d’exécuter votre commission auprès de M. d’Alembert. Comme nous ne nous sommes jamais beaucoup vus, nous ne nous écrivons point ; et, confiné dans ma solitude, je n’ai conservé nulle espèce de relation avec Paris ; j’en suis comme à l’autre bout de la terre, et ne sais pas plus ce qui s’y passe qu’à Pékin. Au reste, si l’article dont vous me parlez est indiscret et répréhensible, il n’est assurément pas offensant[646]. Cependant, s’il peut nuire à votre corps, peut-être fera-t-on bien d’y répondre, quoiqu’à vous dire le vrai j’aie un peu d’aversion pour les détails où cela peut entraîner, et qu’en général je n’aime guère qu’en matière de foi l’on assujettisse la conscience à des formules. J’ai de la religion, mon ami, et bien m’en prend, je ne crois pas qu’homme au monde en ait autant besoin que moi. J’ai passé ma vie parmi les incrédules, sans me laisser ébranler, les aimant, les estimant beaucoup, sans pouvoir souffrir leur doctrine. Je leur ai toujours dit que je ne les savais pas combattre, mais que je ne voulais pas les croire ; la philosophie, n’ayant sur ces matières ni fond ni rive, manquant d’idées primitives et de principes élémentaires, n’est qu’une mer d’incertitudes et de doutes, dont le métaphysicien ne se tire jamais. J’ai donc laissé là la raison, et j’ai consulté la nature, c’est-à-dire le sentiment intérieur qui dirige ma croyance, indépendamment de ma raison. Je leur ai laissé arranger leurs chances, leurs sorts, leur mouvement nécessaire ; et, tandis qu’ils bâtissaient le monde à coups de dés, j’y voyais, moi, cette unité d’intentions qui me faisait voir, en dépit d’eux, un principe unique : tout comme s’ils m’avaient dit que l’Iliade avait été formée par un jet fortuit de caractères, je leur aurais dit très résolument : Cela peut être, mais cela n’est pas vrai ; et je n’ai point d’autre raison pour n’en rien croire, si ce n’est que je n’en crois rien. Préjugé que cela ! disent-ils. Soit ; mais que peut faire cette raison si vague, contre un préjugé plus persuasif qu’elle ? Autre argumentation sans fin contre la distinction des deux substances ; autre persuasion de ma part, qu’il n’y a rien de commun entre un arbre et ma pensée ; et ce qui m’a paru plaisant en ceci, c’est de les voir s’acculer eux-mêmes par leurs propres sophismes, au point d’aimer mieux donner le sentiment aux pierres que d’accorder une âme à l’homme.

Mon ami, je crois en Dieu, et Dieu ne serait pas juste si mon âme n’était immortelle. Voilà, ce me semble, ce que la religion a d’essentiel et d’utile ; laissons le reste aux disputeurs. À l’égard de l’éternité des peines, elles ne s’accordent ni avec la faiblesse de l’homme, ni avec la justice de Dieu. Il est vrai qu’il y a des âmes si noires, que je ne puis concevoir qu’elles puissent jamais goûter cette éternelle béatitude dont il me semble que le plus doux sentiment doit être le contentement de soi-même. Cela me fait soupçonner qu’il se pourrait bien que les âmes des méchants fussent anéanties à leur mort, et qu’être et sentir fût le premier prix d’une bonne vie. Quoi qu’il en soit, que m’importe ce que seront les méchants ? Il me suffit qu’en approchant du terme de ma vie je n’y voie point celui de mes espérances, et que j’en attende une plus heureuse après avoir tant souffert dans celle-ci. Quand je me tromperais dans cet espoir, il est lui-même un bien qui m’aura fait supporter tous mes maux. J’attends paisiblement l’éclaircissement de ces grandes vérités qui me sont cachées, bien convaincu cependant qu’en tout état de cause si la vertu ne rend pas toujours l’homme heureux, il ne saurait au moins être heureux sans elle ; que les afflictions du juste ne sont point sans quelque dédommagement ; et que les larmes même de l’innocence sont plus douces au coeur que la prospérité du méchant.

Il est naturel, mon cher Vernes, qu’un solitaire souffrant et privé de toute société épanche son âme dans le sein de l’amitié, et je ne crains pas que mes confidences vous déplaisent. J’aurais dû commencer par votre projet sur l’histoire de Genève ; mais il est des temps de peines et de maux où l’on est forcé de s’occuper de soi, et vous savez bien que je n’ai-pas un coeur qui veuille se déguiser. Tout ce que je puis vous dire sur votre entreprise, avec tous les ménagements que vous y voulez mettre, c’est qu’elle est d’un sage intrépide ou d’un jeune homme. Embrassez bien pour moi l’ami Roustan. Adieu, mon cher concitoyen ; je Vous écris avec une aussi grande effusion de coeur que si je me séparais de vous pour jamais, parce que je me trouve dans un état qui peut me mener très loin encore, mais qui me laisse douter pourtant si chaque lettre que j’écris ne sera point la dernière.

Observation

L’exposé des opinions religieuses rend cette lettre remarquable, ainsi que sa tolérance, qui le faisait vivre avec les incrédules et les athées sans pouvoir souffrir leur doctrine ; ce qui ne l’empêchait pas de les aimer beaucoup.

Lettre CLXV – À Madame d’Épinay

Mont-Louis, 27 février 1758.

Je vois, madame, que mes lettres ont toujours le malheur de vous arriver fort tard. Ce qu’il y a de sûr c’est que la vôtre du 17 janvier ne m’a été remise que le 17 de ce mois par M. Cahouet : apparemment que votre correspondant l’a retenue durant tout cet intervalle. Je n’entreprendrai pas d’expliquer ce que vous avez résolu de ne pas entendre, et j’admire comment avec tant d’esprit on réunit si peu d’intelligence ; mais je n’en devrais plus être surpris, il y a longtemps que vous vous vantez à moi du même défaut[647].

Mon dessein n’ayant jamais été de recevoir le remboursement des gages de votre jardinier, il n’y a guère d’apparence que je change à présent de sentiment là-dessus. Le consentement que vous objectez était de ces consentements vagues qu’on donne pour éviter des disputes, ou les remettre à d’autres temps, et valent au fond des refus. Il est vrai que vous envoyâtes au mois de septembre 1756 payer par votre cocher le précédent jardinier, et que ce fut moi qui réglai son compte.

Il est vrai aussi que j’ai toujours payé son successeur de mon argent. Quant aux premiers quartiers de ces gages que vous dites m’avoir été remis, il me semble, madame, que vous devriez savoir le contraire : ce qu’il y a de très sûr, c’est qu’ils ne m’ont pas même été offerts. À l’égard des quinze jours qui restaient jusqu’à la fin de l’année quand je sortis de l’Ermitage, vous conviendrez que ce n’était pas la peine de les déduire. À Dieu ne plaise que je prétende être quitte pour cela de mon séjour à l’Ermitage ! Mon coeur ne sait pas mettre à si bas prix les soins de l’amitié ; mais quand vous avez taxé ce prix vous-même, jamais loyer ne fut vendu si cher.

J’apprends les étranges discours que tiennent à Paris vos correspondants sur mon compte, et je juge par là de ceux que vous tenez peut-être un peu plus honnêtement à Genève. 11 y a donc bien du plaisir à nuire ? à nuire aux gens qu’on eut pour amis ? soit. Pour moi, je ne pourrai jamais goûter ce plaisir-là, même pour ma propre défense. Faites, dites tout à votre aise ; je n’ai d’autre réponse à vous opposer que le silence, la patience, et une vie intègre. Au reste, si vous me destinez quelque nouveau tourment, dépêchez-vous ; car je sens que vous pourriez bien n’en avoir pas longtemps le plaisir.

Observation

Ici finissent toutes relations entre Jean-Jacques et madame d’Épinay. Il persista dans son refus de recevoir le remboursement des gages qu’il avait payés au jardinier. Le ton de cette lettre est remarquable par une douce mélancolie qui prouve que le coeur de Rousseau était inaccessible à la haine. Quelque temps après la sortie de l’Ermitage, madame d’Épinay écrivait de Genève, à madame d’Houdetot, et lui disait : » On me mande qu’il a quitté l’Ermitage, et qu’il s’est établi à Montmorency. J’en suis fâchée pour lui, mais ce n’est pas moi qui en suis cause. » C’était cependant une cause bien déterminante que le congé formel qu’elle lui avait donné. Il paraît, d’après une lettre de Grimm insérée dans les Mémoires de madame d’Épinay, que le public de Paris ne mettait pas tous les torts du côté de Rousseau. » La désertion de l’Ermitage, dit-il, commence à faire du bruit. J’ai le chagrin de voir qu’on prend le change sur le motif honnête et généreux qui vous a portée à lui rendre service ; on ne voit dans ce que vous avez fait pour lui qu’une singularité affectée et une prétention ridicule. » Mémoires de madame d’Épinay, tome III, page 248, (1ère édition).

Lettre CLXVI – À M. Diderot

Mont-Louis, 2 mars 1758.

Il faut, mon cher Diderot, que je vous écrive encore une fois en ma vie : vous ne m’en avez que trop dispensé ; mais le plus grand crime de cet homme, que vous noircissez d’une si étrange manière, est de ne pouvoir se détacher de vous.

Mon dessein n’est point d’entrer en explication, pour ce moment-ci, sur les horreurs que vous m’imputez. Je vois que cette explication serait à présent inutile ; car, quoique né bon et avec une âme franche, vous avez pourtant un malheureux penchant à mésinterpréter les discours et les actions de vos amis. Prévenu contre moi connue vous l’êtes, vous tourneriez en mal tout ce que je pourrais dire pour me justifier, et mes plus ingénues explications ne feraient que fournir à votre esprit subtil de nouvelles interprétations à ma charge. Non, Diderot, je sens que ce n’est pas par là qu’il faut commencer. Je veux d’abord proposer à votre bon sens des préjugés plus simples, plus vrais, mieux fondés que les vôtres, et dans lesquels je ne pense pas, au moins, que vous puissiez trouver de nouveaux crimes.

Je suis un méchant homme, n’est-ce pas ? vous en avez les témoignages les plus sûrs ; cela vous est bien attesté. Quand vous avez commencé de l’apprendre, il y avait seize ans que j’étais pour vous un homme de bien, et quarante ans que je l’étais pour tout le monde. En pouvez-vous dire autant de ceux qui vous ont communiqué cette belle découverte ? Si l’on peut porter à faux » si longtemps le masque d’un honnête homme, quelle preuve avez-vous que ce masque ne couvre pas leur visage aussi bien que le mien ? Est-ce un moyen bien propre à donner du poids à leur autorité, que de charger en secret un homme absent, hors d’état de se défendre ? Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit.

Je suis un méchant : mais pourquoi le suis-je ? Prenez bien garde, mon cher Diderot ; ceci mérite votre attention. On n’est pas malfaisant pour rien. S’il y avait quelque monstre ainsi fait, il n’attendrait pas quarante ans à satisfaire ses inclinations dépravées. Considérez donc ma vie, mes passions, mes goûts, mes penchants ; cherchez, si je suis méchant, quel intérêt m’a pu porter à l’être. Moi qui, pour mon malheur, portai toujours un coeur trop sensible, que gagnerais-je à rompre avec ceux qui m’étaient chers ? À quelle place ai-je aspiré ? à quelles pensions, à quels honneurs m’a-t-on vu prétendre ? quels concurrents ai-je à écarter ? Que m’en peut-il revenir de mal faire ? Moi qui ne cherche que la solitude et la paix, moi dont le souverain bien consiste dans la paresse et l’oisiveté, moi dont l’indolence et les maux me laissent à peine le temps de pourvoir à ma subsistance, à quel propos, à quoi bon m’irais-je plonger dans les agitations du crime, et m’embarquer-dans l’éternel manège des scélérats ? Quoi que vous en disiez, on ne fuit point les hommes quand on cherche à leur nuire ; le méchant peut méditer ses coups dans la solitude, mais c’est dans la société qu’il les porte. Un fourbe a de l’adresse et du sang froid ; un perfide se possède et ne s’emporte point. Reconnaissez-vous en moi quelque chose de tout cela ? Je suis emporté dans la colère, et souvent étourdi de sang-froid. Ces défauts font-ils le méchant ? Non, sans doute ; mais le méchant en profite pour perdre celui qui les a.

Je voudrais que vous pussiez aussi réfléchir un peu sur vous-même. Vous vous fiez à votre bonté naturelle ; mais savez-vous à quel point l’exemple et l’erreur peuvent la corrompre ? N’avez-vous jamais craint d’être entouré d’adulateurs adroits qui n’évitent de louer grossièrement en face que pour s’emparer plus adroitement de vous sous l’appât d’une feinte sincérité ? Quel sort pour le meilleur des hommes d’être égaré par sa candeur même, et d’être innocemment, dans la main des méchants, l’instrument de leur perfidie ! Je sais que l’amour-propre se révolte à cette idée, mais elle mérite l’examen de la raison.

Voilà des considérations que je vous prie de bien peser : pensez-y longtemps avant que de me répondre. Si elles ne vous touchent pas, nous n’avons plus rien à nous dire ; mais si elles font quelque impression sur vous, alors nous entrerons en éclaircissements ; vous retrouverez un ami digne de vous, et qui peut-être ne vous aura pas été inutile. J’ai, pour vous exhorter à cet examen, un motif de grand poids, et ce motif le voici.

Vous pouvez avoir été séduit et trompé. Cependant votre ami gémit dans sa solitude, oublié de tout ce qui lui était cher. Il peut y tomber dans le désespoir, y mourir enfin, maudissant l’ingrat dont l’adversité lui fit tant verser de larmes, et qui l’accable indignement dans la sienne. Il se peut que les preuves de son innocence vous parviennent enfin, que vous soyez forcé d’honorer sa mémoire [648], et que l’image de votre ami mourant ne vous laisse pas des nuits tranquilles. Diderot, pensez-y. Je ne vous en parlerai plus.

Observation

On se demande, en lisant cette lettre touchante, si l’auteur qu’on traitait de monstre alors a pu l’écrire après avoir fait tout ce dont on l’accusait ; dans quel but il l’aurait écrite à celui de ses amis qui, plus que les autres, devait avoir des preuves de sa duplicité, puisque, d’après les Mémoires de madame d’Épinay, arrangés par Grimm, Jean-Jacques lui aurait fourni lui-même ces preuves, en lui montrant sa correspondance où se seraient trouvées des lettres faites par Rousseau, contre celui-là même à qui il les communiquait ; enfin, si c’est ainsi que s’exprime un coupable quand il s’adresse à celui-là seul aux yeux duquel il lui est impossible de se justifier ? Rien n’égale l’impudence irréfléchie de l’auteur de cette trame (Grimm), si ce n’est la crédulité sur laquelle il a compté et la justesse de son calcul. Il lui fallait Diderot pour le succès de son intrigue, et Diderot persuadé, parce qu’avec le caractère d’un homme qui avait toujours le langage d’un inspiré, on persuaderait bien mieux les autres. Diderot, trompé d’abord, et probablement de bonne foi, s’avança trop pour reculer. J’ai prouvé, d’après lui-même, à son article (Histoire de J. J. Rousseau), que de dupe il devint complice en racontant des faits démentis par ses propres lettres. Quant à celle qui donne lieu à ces remarques, j’avais cru d’abord qu’il y avait erreur dans la date (du 2 mars), parce que la préface dans laquelle il rompt ouvertement avec Diderot est datée du 20 de ce mois. Mais je me trompais, et il me paraît évident qu’avant de rompre sans retour avec son plus ancien ami, Rousseau voulait voir s’il était possible de le faire revenir et de se réconcilier avec lui. Remarquons bien que, dans cette rupture qui fit tant de bruit, le public ignora tout ce qui la motivait, tout ce qui s’était passé, et conséquemment mit et dut mettre tons les torts du côté de Rousseau, quand bien même Grimm n’aurait pas conduit toutes les intrigues dont il est rendu compte au commencement du dixième livre des Confessions.

Lettre CLXVII – À M. Coindet

[649]

À Paris

Montmorency, mars 1758[650].

J’avais cent choses à vous écrire ; un tracas est survenu, j’ai tout oublié : ma pauvre tête affaiblie ne peut suffire à deux objets. Voilà, très à la hâte, le commencement de la note que vous m’avez demandée, nous ferons le reste à loisir ; le prudent M. Rey n’est pas un homme avec lequel on ait besoin de précipitation. Cher Coindet, je suis sensible à votre zèle ; il me semble que vous m’aimez, et cela me touche. Je donnerais tout au monde pour que vous me convinssiez tout-à-fait, car je n’imagine d’autre vrai bonheur dans la vie qu’une intimité sans réserve ; mais il nuit vous donner la sienne, et n’en point espérer de vous, cela n’est pas possible. Je sens que je vous aime l’hiver, parce que vous venez seul, et que je vous hais l’été parce que vous allez ramassant des cortèges d’importuns qui me désolent. Vous savez nos conventions dès le premier de l’année prochaine ; songez-y, et songez-y sérieusement, car, malgré mon attachement pour vous, la première explication sera la dernière. Il me semble ; que si nous pouvions former entre le cher Carrion, vous et moi, une petite société exclusive où nul autre mortel au monde ne fût admis, cela serait trop délicieux. Mais je ne puis me corriger de mes châteaux en Espagne. J’ai beau vieillir, je n’en suis que plus enfant. Oh ! quand serai-je ignoré de la tourbe et aimé de deux amis ?… Mais je serais trop heureux, et je ne suis pas fait pour l’être.

Cher Coindet, je cherche à vous aimer. Pour Dieu, ne gâtez pas cette fantaisie. Je me dis, cent fois le jour, que c’est une folie de chercher des convenances parfaites, et je suis bien loin de les trouver entre nous. Mais tâchons de nous accommoder l’un de l’autre tels que nous sommes ; car, en changeant, nous risquons d’être plus mal. C’est à vous, comme le plus jeune, à me supporter, et à ne pas choquer mes fantaisies : je vous dirai peut-être, quelquefois, des vérités dures, et il y a de quoi ; vous pouvez m’en rendre de plus dures aussi justement, et je ne m’en fâcherai jamais. Du reste, gardez votre liberté, et laissez-moi la mienne. Honorez nos liaisons par une probité inviolable, et, si vous aimez tant à cacher vos affaires, faites au moins que vous n’ayez jamais raison de me rien cacher. Adieu, je vous embrasse.

Observation

À la suite de la lettre se trouve celle note.

Code de la police, page 46.

« Si un spectacle n’a pour attrait qu’un mauvais principe, il est pernicieux pour les spectateurs, de même que pour les acteurs ; il attire et entretient, dans un genre de vie frivole et condamnable, les jeunes gens dont les talents pourraient être très utiles à la société ; et en général on peut dire que si, dans les grandes villes, les spectacles sont un amusement peut-être nécessaire pour éviter un plus grand mal, à l’égard des petites villes, on ne voit pas qu’il y ait une apparence d’utilité ou de mérite suffisante pour compenser le mal qui en résulte. »

Cette lettre nous a été communiquée par le docteur Coindet, neveu de celui à qui elle est adressée. Elle est sans date, mais nous pouvons en mettre une, d’après ce que dit Rousseau de son ami Carrion, et du passage du dixième livre des Confessions, où se trouve le sentiment qu’il exprime ici. Or, ce devait être en 1758, entre la sortie de l’Ermitage et l’époque où Rousseau connut le maréchal de Luxembourg. Nous ignorons l’usage et le motif de la note jointe à cette lettre, qui paraît avoir quelque rapport avec la Lettre à d’Alembert sur les spectacles.

Rousseau ne cache point, comme on voit, à M. Coindet le mécontentement que lui causait son indiscrète envie de lui amener toujours du monde, quand il ne voulait voir personne, et c’est sous ce rapport qu’il en parle dans ses Confessions.

Nous croyons que cette lettre doit être mise à côté de celle que Jean-Jacques écrivit à M. Vernes, le 25 mars 1758, et dans laquelle il lui dit qu’il a faim d’un ami.

Lettre CLXVIII – À Madame d’Houdetot

Ce samedi, 25 mars 1768.

En attendant votre courrier, je commence par répondre à votre lettre de vendredi, venue par la poste.

Je crois avoir à m’en plaindre, et j’ai peine à comprendre que vous l’ayez écrite avec l’intention que j’en fusse content. Expliquons-nous, et si j’ai tort, dites-le-moi sans détour.

Vous me dites que j’ai été le plus grand obstacle aux progrès de votre amitié. D’abord, j’ai à vous dire que je n’exigeais point que votre amitié fît du progrès, mais seulement qu’elle ne diminuât pas, et certainement je n’ai point été la cause de cette diminution. En nous séparant, à notre dernière entrevue d’Eaubonne, j’aurais juré que nous étions les deux personnes de l’univers qui avaient le plus d’estime et d’amitié l’une pour l’autre, et qui s’honoraient le plus réciproquement. C’est ce me semble, avec les assurances de ce mutuel sentiment que nous nous séparâmes, et c’est encore sur ce même ton que vous m’écrivîtes quatre jours après : Insensiblement vos lettres ont changé de style ; vos témoignages d’amitié sont devenus plus réservés, plus circonspects, plus conditionnels ; au bout d’un mois, il s’est trouvé, je ne sais comment, que votre ami n’était plus votre ami. Je vous ai demandé plusieurs fois la raison de ce changement, et vous m’obligez de vous la demander encore : je ne vous demande pas pourquoi votre amitié n’a point augmenté, mais pourquoi elle s’est éteinte. Ne m’alléguez pas ma rupture avec votre belle-soeur et son digne ami. Vous savez ce qui s’est passé ; et, de tout temps, vous avez dû savoir qu’il ne saurait y avoir de paix entre J. J. Rousseau et les méchants.

Vous me parlez de fautes, de faiblesses, d’un ton de reproche. Je suis faible, il est vrai ; ma vie est pleine de fautes, car je suis homme. Mais voici ce qui me distingue des hommes que je connais ; c’est qu’au milieu de mes fautes je me les suis toujours reprochées ; c’est qu’elles ne m’ont jamais fait mépriser mon devoir, ni fouler aux pieds la vertu ; c’est qu’enfin j’ai combattu et vaincu pour elle, dans les moments où tous les autres l’oublient. Puissiez-vous ne trouver jamais que des hommes aussi criminels !

Vous me dites que votre amitié, telle qu’elle est, subsistera toujours pour moi, tel que je sois, excepté le crime et l’indignité, dont vous ne me croirez jamais capable. À cela je vous réponds que j’ignore quel prix je dois donner à votre amitié, telle qu’elle est ; que, quant à moi, je serai toujours ce que je suis depuis quarante ans ; qu’on ne commence pas si tard à changer ; et quant au crime et à l’indignité, dont vous ne me croirez jamais capable, je vous apprends que ce compliment est dur pour un honnête homme, et insultant pour un ami.

Vous me dites que vous m’avez toujours vu beaucoup meilleur que je ne me suis montré. D’autres, trompés par les apparences, m’estiment moins que je ne vaux, et sont excusables ; mais pour vous, vous devez me connaître : je ne vous demande que de me juger sur ce que vous avez vu de moi.

Mettez-vous un moment à ma place. Que voulez-vous que je pense de vous et de vos lettres ? On dirait que vous avez peur que je ne sois paisible dans ma retraite, et que vous êtes bien aise de m’y donner, de temps en temps, des témoignages de peu d’estime, que, quoi que vous en puissiez dire, votre coeur démentira toujours. Rentrez en vous-même, je vous en conjure. Vous m’avez demandé quelquefois les sentiments d’un père : je les sens en vous parlant, même aujourd’hui que vous ne me les demandez plus. Je n’ai, point changé d’opinion sur votre bon coeur ; mais je vois que vous ne savez plus ni penser, ni parler, ni agir par vous-même. Voyez au moins quel rôle on vous fait jouer. Imaginez ma situation. Pourquoi venez-vous contrister encore, par vos lettres, une âme que vous devez croire assez affligée de ses propres ennuis ? Est-il si nécessaire à votre repos de troubler le mien ? Ne sauriez-vous concevoir que j’ai plus besoin de consolations que de reproches ? Épargnez-moi donc ceux que vous savez bien que je ne mérite pas, et portez quelque respect à mes malheurs. Je vous demande de trois choses l’une : ou changez de style, ou justifiez le vôtre, ou cessez de m’écrire ; j’aime mieux renoncer à vos lettres que d’en recevoir d’injurieuses. Je puis me passer que vous m’estimiez ; mais j’ai besoin de vous estimer vous-même, et c’est ce que je ne saurais faire si vous manquez à votre ami.

Quant à la Julie, ne vous gênez point pour elle. Soit que vous m’écriviez ou non, vos copies ne se feront pas moins ; et si je les ai suspendues après un silence de trois semaines, c’est que j’ai cru que, m’ayant tout-à-fait oublié, vous ne vous souciiez plus de rien qui vînt de moi. Adieu : je ne suis ni changeant ni subjugué comme vous ; l’amitié que vous m’avez demandée, et que je vous ai promise, je vous la garderai jusqu’au tombeau. Mais si vous continuez à m’écrire de ce ton équivoque et soupçonneux que vous affectez avec moi, trouvez bon que je cesse de vous répondre ; rien n’est moins regrettable qu’un commerce d’outrages : mon coeur et ma plume s’y refuseront toujours avec vous.

Lettre CLXX – Au même

Montmorency, le 25 mai 1758.

Je ne vous écris pas exactement, mon cher Vernes, mais je pense à vous tous les jours. Les maux, les langueurs, les peines, augmentent sans cesse ma paresse ; je n’ai plus, rien d’actif que le coeur ; encore, hors Dieu, ma patrie, et le genre humain, n’y reste-t-il d’attachement que pour vous ; et j’ai connu les hommes par de si tristes expériences, que si vous me trompiez comme les autres, j’en serais affligé, sans doute, mais je n’en serais plus surpris. Heureusement je ne présume rien de semblable de votre part ; et je suis persuadé que, si vous faites le voyage que vous me promettez, l’habitude de nous voir et de nous mieux connaître affermira pour jamais cette amitié véritable que j’ai tant de penchant à contracter avec vous. S’il est donc vrai que votre fortune et vos affaires vous permettent ce voyage, et que votre coeur le désire, annoncez-le-moi d’avance, afin que je me prépare au plaisir de presser, du moins une fois en ma vie, un honnête homme et un ami contre ma poitrine.

Par rapport à ma croyance, j’ai examiné vos objections, et je vous dirai naturellement qu’elles ne me persuadent pas. Je trouve que, pour un homme convaincu de l’immortalité de l’âme, vous donnez trop de prix aux biens et aux maux de cette vie. J’ai connu les derniers mieux que vous, et mieux peut-être qu’homme qui existe ; je n’en adore pas moins l’équité de la Providence, et me croirais aussi ridicule de murmurer de mes maux durant cette courte vie, que de crier à l’infortune pour avoir passé une nuit dans lui mauvais cabaret. Tout ce-que vous dites sur l’impuissance de la conscience se peut rétorquer plus vivement encore contre la révélation ; car que voulez-vous qu’on pense de l’auteur d’un remède qui ne guérit de rien ? Ne dirait-on pas que tous ceux qui connaissent l’Évangile sont de fort saints personnages, et qu’un Sicilien sanguinaire et perfide vaut beaucoup mieux qu’un Hottentot stupide et grossier ?

Voulez-vous que je croie que Dieu n’a donné sa loi aux hommes que pour avoir une double raison de les punir ? Prenez garde, mon ami ; vous voulez le justifier d’un tort chimérique, et vous aggravez l’accusation. Souvenez-vous surtout que, dans cette dispute, c’est vous qui attaquez mon sentiment, et que je ne fais que le défendre ; car, d’ailleurs, je suis très éloigné de désapprouver le vôtre, tant que vous ne voudrez contraindre personne à l’embrasser.

Quoi ! cette aimable et chère parente est toujours dans son lit ! Que ne suis-je auprès d’elle ! Nous nous consolerions mutuellement de nos maux, et j’apprendrais d’elle à souffrir les miens avec constance ; mais je n’espère plus faire un voyage si désiré ; je me sens de jour en jour moins en état de le soutenir. Ce n’est pas que la belle saison ne m’ait rendu de la vigueur et du courage, mais le mal local n’en fait pas moins de progrès ; il commence même à se rendre intérieurement très sensible ; une enflure, qui croît quand je marche, m’ôte presque le plaisir de la promenade, le seul qui m’était resté, et je ne reprends des forces que pour souffrir. La volonté de Dieu soit faite ! Cela ne m’empêchera pas, j’espère, de vous faire voir les environs de ma solitude, auxquels il ne manque que d’être autour de Genève pour me paraître délicieux. J’embrasse le cher Roustan, mon prétendu disciple ; j’ai lu avec plaisir son Examen des quatre beaux siècles[651] et je m’en tiens, avec plus de confiance, à mon sentiment, en voyant que c’est aussi le sien. La seule chose que je voudrais lui demander serait de ne pas s’exercer à la vertu à mes dépens, et de ne pas se montrer modeste en flattant ma vanité. Adieu, mon cher Vernes ; je trouve de jour en jour plus de plaisir à vous aimer.

Lettre CLXXII – À M. d’Alembert

Montmorency, le 25 juin 1758.

J’ai dû, monsieur, répondre à votre article Genève : je l’ai fait, et je vous ai même adressé cet écrit. Je suis sensible aux témoignages de votre souvenir, et à l’honneur que j’ai reçu de vous en plus d’une occasion ; mais vous nous donnez un conseil pernicieux, et si mon père en avait fait autant, je n’aurais pu ni dû me taire. J’ai tâché d’accorder ce que je vous dois avec ce que je dois à ma patrie ; quand il a fallu choisir, j’aurais fait un crime de balancer. Si ma témérité vous offense, vous n’en serez que trop vengé par la faiblesse de l’ouvrage. Vous y chercherez en vain les restes d’un talent qui n’est plus, et qui ne se nourrissait peut-être que de mon mépris pour mes adversaires. Si je n’avais consulté que ma réputation, j’aurais certainement supprimé cet écrit ; mais il n’est pas ici question de ce qui peut vous plaire ou m’honorer ; en faisant mon devoir, je serai toujours assez content de moi et assez justifié près de vous.

Lettre CLXXIV – À Sophie

[656]

Le 13 juillet 1758.

Je commence une correspondance qui n’a point d’exemple et ne sera guère imitée : mais votre coeur n’ayant plus rien à dire au mien, j’aime mieux faire seul les frais d’un commerce qui ne serait qu’onéreux pour vous, et où vous n’auriez à mettre que des paroles. C’est une fausseté méprisable de substituer des procédés à la place des sentiments, et de n’être honnête qu’à l’extérieur. Quiconque a le courage de paraître toujours ce qu’il est deviendra tôt ou tard ce qu’il doit être ; mais il n’y a plus rien à espérer de ceux qui se font un caractère de parade. Si je vous pardonne de n’avoir plus d’amitié pour moi, c’est parce que vous ne m’en montrez plus. Je vous aime cent fois mieux ainsi qu’avec ces lettres froides qui voulaient être obligeantes, et montraient, malgré vous, que vous songiez à autre chose en les écrivant. De la franchise, ô Sophie ! il n’y a qu’elle qui élève l’âme, et soutienne, par l’estime de soi-même, le droit à celle d’autrui. Mon dessein n’est pas de vous ennuyer de fréquentes et longues lettres. Je n’espère pas même, avec toute ma discrétion, que vous lisiez toutes celles que je vous écrirai ; mais du moins aurai-je eu le plaisir de les écrire, et peut-être est-il bon, pour vous et pour moi, que vous ayez la complaisance de les recevoir. Je vous crois un bon naturel ; c’est cette opinion qui m’attache encore à vous : mais une grande fortune sans adversité a dû vous endurcir lame ; vous avez trop peu connu de maux pour être fort sensible à ceux des autres. Ainsi les douceurs de la commisération vous sont encore inconnues. N’ayant su partager les peines d’autrui, vous serez moins en état d’en supporter vous-même, si jamais il en vient ; et il est toujours à craindre qu’il n’en vienne, car vous n’ignorez pas que la fortune même n’en garantit pas toujours ; et, quand elles nous attaquent au milieu de ses faveurs, quelles ressources lui reste-t-il pour les guérir ?

Non fidarti della sorte,

Ancor a me già fù grata,

E tu ancor abandonata

Sospirar potresti un di.

Veuille le ciel tromper ma prévoyance ! en ce cas, mes soins n’auront été qu’inutiles, et il n’y aura point de mal au moins à les avoir pris : mais si jamais votre coeur affligé se sent besoin de ressources qu’il ne trouvera pas en lui-même, si peut-être un jour d’autres manières de penser vous dégoûtent de celles qui n’ont pu vous rendre heureuse, revenez à moi si je vis encore, et vous saurez quel ami vous avez méprisé. Si je ne vis plus, relisez mes lettres ; peut-être le souvenir de mon attachement adoucira-t-il vos peines ; peut-être trouverez-vous dans mes maximes des consolations que vous n’imaginez pas aujourd’hui.

Lettre CLXXVI – À M. Jacob Vernet

[657]

Montmorency, le 18 septembre 1758.

J’ai lu, monsieur, avec d’autant plus de joie la dernière lettre dont vous m’avez honoré, que j’étais toujours dans quelque inquiétude sur l’effet de la mienne à M. d’Alembert, par rapport à ses imputations indiscrètes ; car, pour bien traiter des matières aussi délicates, rien n’est moins suffisant que la bonne intention, et lien n’est plus commun que de tout gâter en pensant bien faire. L’assurance que vous me donnez, que je ne suis pas dans le cas, m’ôte un grand poids de dessus le coeur, et ce n’est pas peu d’ajouter au plaisir que m’aurait fait votre lettre dans tous les temps. Vous avez raison, monsieur, de croire que j’ai été content de votre déclaration[658], mais content n’est pas assez dire. La modération, la sagesse, la fermeté, tout s’y trouve : je regarde cette pièce comme un modèle qui, malheureusement, ne sera pas imité par beaucoup de théologiens. Tout ce qu’il fallait étant fait de part et d’autre, j’espère que cette dangereuse tracasserie n’aura point de suites ; et, quand elle en aurait, je pense que le silence est le meilleur moyen de la faire finir. Du moins par rapport à moi, c’est le parti que je crois devoir prendre dans les critiques qui me pleuvent sur ce point et sur tous les autres. Il m’est d’autant moins difficile de n’y pas répondre, que je me suis imposé de n’en lire aucune. Il a pourtant fallu faire exception pour celle de l’abbé de La Porte, parce qu’il me l’a envoyée avec une lettre, et qu’il a bien fallu faire réponse à cette lettre ; mais ce qui ne fait que s’écrire est bien différent de ce qui s’imprime. Voici tout ce que je lui ai dit à ce sujet : Quant aux mots de CONSUBSTANTIEL, de TRINITÉ, D’INCARNATION, que vous me dites être clairsemés dans nos livres, ils sont tout aussi fréquents que dans L’Écriture, et nous nous consolons d’être hérétiques avec les apôtres de Jésus-Christ.

Il est incontestable, monsieur, par le reste de votre lettre, que vous avez vu le fond de la question plus nettement et plus clairement que moi[659] ; d’ailleurs connaissant mieux le local, vous faites des distinctions plus justes ; et je ne doute pas que si j’avais eu quelque conversation avec vous sur cette matière avant que d’écrire mon livre, il n’en fût devenu meilleur. Si j’avais le bonheur de me retirer dans ma patrie, et que je me sentisse encore en état de travailler, je vous demanderais la permission de vous voir et de vous consulter quelquefois. Je n’aurais pas seulement besoin du secours de vos lumières, mais aussi de celui de votre sagesse ; car je me sens emporté par un caractère ardent qui aurait souvent besoin d’être retenu. Je m’aperçois du bien que me font vos lettres, et je ne doute pas que votre conversation ne m’en fît encore davantage. Ce serait satisfaire au besoin en me procurant un plaisir. Recevez, monsieur, les assurances de mon véritable et profond respect.

Lettre CLXXVIII – À M. Vernes

Montmorency, le 22 octobre 1758.

Je reçois à l’instant, mon ami, votre dernière lettre, sans date, dans laquelle vous m’en annoncez une autre sous le pli de M. de Chenonceau, que je n’ai point reçue : c’est une négligence de ses commis, j’en suis sûr ; car il vint me voir il y a peu de jours, et ne m’en parla point. Quoi qu’il en soit, ne nous exposons plus au même inconvénient ; écrivez-moi directement, et n’affranchissez plus vos lettres ; car je ne suis pas à portée ici d’en faire de même. Quoique ce paquet soit assez gros pour en valoir la peine, je ne crois pas que mon ami regrette l’argent qu’il lui coûtera, et je ne lui ai pas donné le droit, que je sache, de penser moins favorablement de moi. Soyez aussi plus exact aux dates, que vous êtes sujet à oublier.

L’écrit à M. d’Alembert parait en effet à Paris depuis le i de ce mois ; je ne l’ai appris que le 7. Le lundi 8, je reçus le petit nombre d’exemplaires que mon libraire avait joints pour moi à cet envoi ; je les ai fait distribuer le même jour et les suivants ; en sorte que, le débit de cet ouvrage ayant été assez rapide, tous ceux à qui j’en ai envoyé l’avaient déjà : et voilà un des désagréments auxquels m’assujettit l’inconcevable négligence de ce libraire. Pour que vous jugiez s’il y a de ma faute dans les retards de l’envoi pour Genève, je vous envoie une de ses lettres à demi déchirée, et que j’ai heureusement retrouvée. Si vous avez des relations en Hollande, vous m’obligerez de vous en faire informer à lui-même. Selon mon compte, j’espère enfin que vous aurez reçu et distribué ceux qui vous sont adressés. Je vous dirai sur celui de M. Labat que nous ne nous sommes jamais écrit, et que nous ne sommes par conséquent en aucune espèce de relation ; cependant je serai bien aise de lui donner ce léger témoignage que je n’ai point oublié ses honnêtetés. Mais, mon cher Vernes, Roustan est moins en état d’en acheter un ; je voudrais bien aussi lui donner cette petite marque de souvenir ; et dans la balance entre le riche et le pauvre, je penche toujours pour le dernier. Je vous laisse le maître du choix. À l’égard de l’autre exemplaire, il faut, s’il vous plaît, le faire agréer à M. Soubeyran, avec lequel j’ai de grands torts de négligence, et non pas d’oubli ; tâchez, je vous prie, de l’engager à les oublier.

Je n’ignorais pas que l’article Genève était en partie de M. de Voltaire : quoique j’aie eu la discrétion de n’en rien dire, il vous sera aisé de voir, par la lecture de l’ouvrage, que je savais, en l’écrivant, à quoi m’en tenir. Mais je trouverais bizarre que M. de Voltaire crût, pour cela, que je manquerais de lui rendre un hommage que je lui offre de très bon coeur. Au fond, si quelqu’un devait se tenir offensé, ce serait M. d’Alembert ; car, après tout, il est au moins le père putatif de l’article. Vous verrez, dans sa lettre ci-jointe, comment il a reçu la déclaration que je lui fis, dans le temps, de ma résolution. Que maudit soit tout respect humain qui offense la droiture et la vérité ! J’espère avoir secoué pour jamais cet indigne joug.

Je n’ai rien à vous dire sur la réimpression de L’Économie politique, parce que je n’ai pas reçu la lettre où vous m’en parlez ; mais je vous avoue que, sur l’offre de JM. Duvillard, j’ai cru que l’auteur pouvait lui en demander deux exemplaires, et s’attendre à les recevoir. S’il ne tient qu’à les payer, je vous prie d’en prendre le soin, et je vous ferai rembourser cette avance avec celles que vous aurez pu faire au sujet de mon dernier écrit, et dont je vous prie de m’envoyer la note.

Je n’ai point lu le livre de l’Esprit ; mais j’en aime et estime l’auteur. Cependant j’entends de si terribles choses de l’ouvrage, que je vous prie de l’examiner avec bien du soin avant d’en hasarder un jugement ou un extrait dans votre recueil.

Adieu, mon cher Vernes, je vous aime trop pour répondre à vos amitiés ; ce langage doit être proscrit entre amis.

Lettre CLXXX – À M. Vernes

Montmorency, le 21 novembre 1758.

Cher Vernes, plaignez-moi. Les approches de l’hiver se font sentir. Je souffre, et ce n’est pas le pire pour ma paresse. Je suis accablé de travail, et jamais mon dernier écrit ne m’a coûté la moitié de la peine et du temps à faire que me coûteront à répondre les lettres qu’il m’attire. Je voudrais donner la préférence à mes concitoyens ; mais cela ne se peut sans m’exposer ; car, parmi les autres lettres, il y en a de très dangereuses, dans lesquelles on me tend visiblement des pièges, auxquelles-il faut pourtant répondre, et répondre promptement, de peur que mon silence même ne soit imputé à crime. Faites donc en sorte, mon ami, qu’un retard de nécessité ne soit pas attribué à négligence, et que mes compatriotes aient pour moi plus d’indulgence que je n’ai lieu d’en attendre des étrangers. J’aurai soin de répondre à tout le monde ; je désire seulement qu’un délai forcé ne déplaise à personne.

Vous me parlez des critiques. Je n’en lirai jamais aucune : c’est le parti que j’ai pris dès mon précédent ouvrage, et je m’en suis très bien trouvé. Après avoir dit mon avis, mon devoir est rempli. Errer est d’un mortel, et surtout d’un ignorant comme moi ; mais je n’ai pas l’entêtement de l’ignorance. Si j’ai fait des fautes, qu’on les censure : c’est fort bien fait. Pour moi, je veux rester tranquille ; et si la vérité m’importe, la paix m’importe encore plus.

Cher Vernes, qu’avons-nous fait ? Nous avons oublié M. Abauzit. Ah ! dites, méchant ami ! cet homme respectable, qui passe sa vie à s’oublier soi-même, doit-il être oublié des autres ? Il fallait oublier tout le monde avant lui. Que ne m’avez-vous dit un mot ! Je ne m’en consolerai jamais. Adieu.

Je n’oublie pas ce que vous m’avez demandé pour votre recueil ; mais du temps ! du temps !

Hélas ! je n’en fais cas que pour le perdre ? Ne trouvez-vous pas qu’avec cela mes comptes seront bien rendus ?

Lettre CLXXXII – À M. Moultou

[663]

Montmorency, le 15 décembre 1758.

Quoique je sois incommodé et accablé d’occupations désagréables, je ne puis, monsieur, différer plus longtemps à vous remercier de votre excellente lettre. Je ne puis vous dire à quel point elle m’a touché et charmé. Je l’ai relue et la relirai plus d’une fois : j’y trouve des traits dignes du sens de Tacite et du zèle de Caton. Il ne faut pas deux lettres comme celle-là pour faire connaître un homme ; et c’est d’après cette connaissance que je m’honore de votre suffrage. O cher Moultou ! nouveau Genevois, vous montrez pour la patrie toute la ferveur que les nouveaux chrétiens avaient pour la foi. Puissiez-vous l’étendre, la communiquer à tout ce qui vous environne ! Puissiez-vous réchauffer la tiédeur de nos vieux citoyens, et puissions-nous en acquérir beaucoup qui vous ressemblent ! car malheureusement il nous en reste peu.

Ne sachant si M. Vernes vous avait remis un exemplaire de mon dernier écrit, j’ai prié M. Coindet de vous en envoyer un par la poste, et il m’a promis de le faire contresigner. Si par hasard vous aviez reçu les deux, et que vous n’en eussiez pas disposé, vous m’obligeriez d’en rendre un à M. Vernes ; car j’apprends qu’il a distribué pour moi tous ceux que je lui avais fait adresser, et qu’il ne lui en reste pas un seul. Si vous n’en avez qu’un, vous m’offenseriez de songer à le rendre : si vous n’en avez point, vous m’affligeriez de ne m’en pas avertir.

Quoi ! monsieur, le respectable Abauzit daigne me lire, il daigne m’approuver ! Je puis donc me consoler de l’improbation de ceux qui me blâment ; car il est bien à craindre que, si j’obtenais leur approbation, je ne méritasse guère la sienne. Adieu, mon cher monsieur. Quand vous aurez un moment à perdre, je vous prie de me le donner ; il me semble qu’il ne sera pas perdu pour moi.

1759

Lettre CLXXXIII – À M. Vernes

Lettre CLXXXIV – À Madame de Créqui

Lettre CLXXXV – À M. le comte de Saint-Florentin

Lettre CLXXXVI – À M. Le Nieps

Lettre CLXXXVII – À M. le maréchal de Luxembourg

Lettre CLXXXVIII – À Madame la maréchale de Luxembourg

Lettre CLXXXVII – À M. le chevalier de Lorenzy

Lettre CXC – À M. le maréchal de Luxembourg

Lettre CXCI – À Madame la maréchale de Luxembourg

Lettre CXCII – À M. Vernes

Lettre CXCIII – À M. Cartier

Lettre CXCIV – À M. le maréchal de Luxembourg

Lettre CXCV – À Madame la maréchale de Luxembourg

Lettre CXCVI – À la même

Lettre CXCVII – À M. le maréchal de Luxembourg

Lettre CXCVIII – À M. Deleyre

Lettre CXCIX – À Madame la maréchale de Luxembourg

Lettre CC – À M. Vernes

Lettre CCI – À M. de Bastide

Lettre CCII – À M. Le maréchal de Luxembourg

Table de la correspondance

Lettre CLXXXIV – À Madame de Créqui

Montmorency, le 15 janvier 1759.

En vérité, madame, s’il ne fallait pas vous remercier de votre souvenir, je crois que je ne vous remercierais point de vos poulardes. Que pouvais-je faire de quatre poulardes ? J’ai commencé par en envoyer deux à gens dont je ne me souciais guère. Cela m’a fait penser combien il y a de différence entre un présent et un témoignage d’amitié. Le premier ne trouvera jamais en moi qu’un coeur ingrat ; le second… O madame ! si vous m’aviez fait donner de vos nouvelles sans rien m’envoyer de plus, que vous m’auriez fait riche et reconnaissant ! au lieu qu’à présent que les poulardes sont mangées, tout ce que je puis faire de mieux c’est de les oublier : n’en parlons donc plus. Voilà ce qu’on gagne à me faire des présents[665].

J’aime et j’approuve la tendresse maternelle qui vous fait parler avec tant d’émotion de l’armée où est monsieur votre fils ; mais je ne vois pas, madame, pourquoi il faut absolument que vous vous ruiniez pour lui : est-ce qu’avec le nom qu’il porte, et l’éducation qu’il a reçue, il a besoin, pour se distinguer, de ces ridicules équipages qui font battre vos années et mépriser vos officiers ? Quand le luxe est universel, c’est par la simplicité qu’on se distingue ; et cette distinction, qui laisserait un homme obscur dans la boue, ne peut qu’honorer un homme de qualité. Il ne faut pas que monsieur votre fils souffre, mais il faut qu’il n’ait rien de trop : quand il ne brillera pas par son équipage, il voudra briller par son mérite ; et c’est ainsi qu’il peut honorer et payer vos soins.

À propos d’éducation, j’aurais quelques idées sur ce sujet que je serais bien tenté de jeter sur le papier si j’avais un peu d’aide ; mais il faudrait avoir là-dessus les observations qui me manquent. Vous êtes mère, madame, et philosophe, quoique dévote ; vous avez élevé un fils ; il n’en fallait pas tant pour vous faire penser. Si vous vouliez jeter sur le papier, à vos moments perdus, quelques réflexions sur cette matière, et me les communiquer, vous seriez bien payée de votre peine si elles m’aidaient à faire un ouvrage utile ; et c’est à de tels dons que je serais vraiment sensible : bien entendu pourtant que je ne m’approprierais que ce que vous me feriez penser, et non pas ce que vous auriez pensé vous-même.

Votre lettre m’a laissé sur votre santé des inquiétudes que vous m’obligeriez de vouloir lever : il ne faut pour cela qu’un mot par la poste. Votre âme se porte trop bien, elle vous use ; vous n’aurez jamais un corps sain. Je hais ces santés robustes ; ces gens qui ont tant de force et si peu de vie ; il me semble que je n’ai vécu moi-même que depuis que je me sens demi-mort. Bonjour, madame. Il faut finir par régime ; car sûrement, si ma règle est bonne, je ne guérirai pas en vous écrivant.

Lettre CLXXXV – À M. le comte de Saint-Florentin

[666]

[667]

Montmorency, le 11 février 1759.

Monseigneur,

J’apprends qu’on s’apprête à remettre à l’Opéra de Paris une pièce de ma composition, intitulée le Devin du village. Si vous daignez jeter les yeux sur le mémoire ci-joint, vous verrez, monseigneur, que cet ouvrage n’appartient point à l’Académie royale de musique. Je vous supplie donc de vouloir bien lui défendre de le représenter, et ordonner que la partition m’en soit restituée. Il y a trois ans que j’avais écrit à M. le comte d’Argenson pour lui demander cette restitution. Il ne fit aucune attention à ma lettre ni à mon mémoire. J’espère, monseigneur, être plus heureux aujourd’hui ; car je ne demande rien que de juste, et vous ne refusez la justice à personne.

Je suis avec un profond respect, etc.

Mémoire

Au commencement de l’année 1753, je présentai à l’Opéra un petit ouvrage intitulé le Devin du village, qui avait été représenté devant le roi à Fontainebleau l’automne précédent. Je déclarai aux sieurs Rebel et Francoeur, alors inspecteurs de l’Académie royale de musique, en présence de M. Duclos, de l’Académie française, historiographe de France, que je ne demandais aucun argent de ce petit opéra ; que je me contentais pour son prix de mes entrées franches à perpétuité, mais que je les stipulais expressément : à quoi il me fut répondu par ledit sieur Rebel, en présence du même M. Duclos, que cela était de droit, conforme à l’usage, et que de plus il m’était dû des honoraires qu’on aurait soin de me faire payer.

Le Devin du village fut joué ; et quoique j’eusse aussi exigé que les quatre premières représentations seraient faites par les bons acteurs, ce qui fut accordé, il fut mis en double dès la troisième ; et la pièce eut trente et une représentations de suite avant Pâques, sans compter les trois capitations où elle fut aussi donnée.

Pour les honoraires qui m’étaient dus et que je n’avais point demandés, on m’apporta chez moi douze cents francs, dont je signai la quittance, telle qu’elle me fut présentée.

Le Devin du village fut repris après Pâques, et continué toute l’année, et même le carnaval suivant, presque sans interruption, mais dans un état qui, ne me laissant pas le courage d’en soutenir le spectacle, ma toujours forcé de m’en absenter ; et c’est une année de non-jouissance de mon droit, dont je ne serais que trop fondé à demander compte.

Enfin, dans le temps que, délivré de ce chagrin, je croyais pouvoir profiter sans dégoût du privilège de mes entrées, le sieur de Neuville[668] me déclara, à la porte de l’Opéra, qu’il avait ordre du Bureau de la Ville[669] de me les refuser, convenant en même temps qu’un tel procédé était sans exemple. Et en effet, si telle est la distinction que réserve le Bureau de la Ville à ceux qui font à la fois les paroles et la musique d’un opéra, et aux auteurs des ouvrages qu’on joue cent fois de suite, il n’est pas étonnant qu’elle soit rare.

Sur cet exposé simple et fidèle, je me crois en droit de demander la restitution de mon manuscrit, et qu’il soit défendu à l’Académie royale de musique de jamais représenter le Devin du village, sur lequel elle a perdu son droit en violant le traité par lequel je le lui avais cédé ; car m’en ôter le prix convenu, c’est m’en rendre la propriété ; cela est incontestable en toute justice.

1° Ce ne serait pas répondre que de m’opposer un règlement prétendu qui, dit-on, borne à une année le droit d’entrée pour les auteurs d’opéra en un acte : règlement qu’on allègue sans le montrer, qui n’est connu de personne, et n’a jamais eu d’exécution contre aucun auteur avant moi ; règlement enfin qui, après une soigneuse vérification, se trouve n’avoir point existé quand mon accord fut fait, et qui, quand on l’aurait établi depuis, ne peut avoir un effet rétroactif.

2° Quand ce règlement existerait, quand il serait en vigueur, il ne peut avoir aucune force vis-à-vis de moi étranger, qui ne le connaissais point, et à qui on ne l’a point opposé dans le temps que, maître de mon ouvrage, je ne cédais qu’en stipulant une condition contraire. N’a-t-on pas dérogé à ce règlement en traitant avec moi ? C’était alors qu’il fallait m’en parler. Qui a jamais ouï dire qu’on annule une convention expresse par l’intention secrète de ne la pas tenir ?

3° Pourquoi l’Académie royale de musique se prévaudrait-elle contre moi d’un règlement qu’elle-même viole à mon préjudice ? Si l’auteur des paroles et celui de la musique d’un opéra d’un acte ont chacun leurs entrées pour un an, celui qui est à la fois l’un et l’autre doit les avoir pour deux, à moins que la réunion des talents, qui concourt à leur perfection, ne soit un titre contre celui qui les rassemble.

4° Si l’intention du Bureau de la Ville était d’en user à toute rigueur avec moi, il fallait donc commencer par me payer à la rigueur ce qui m’était dû. Le produit d’un grand opéra, pour chacun des deux auteurs, est de deux mille livres lorsqu’il soutient trente représentations consécutives ; savoir, cent francs pour chacune des dix premières représentations, et cinquante francs pour chacune des vingt autres. Or, le tiers de quatre mille francs est plus de douze cents francs. Si je n’ai pas réclamé le surplus, ce n’était point par ignorance de mon droit, mais c’est qu’ayant stipulé un autre prix pour mon ouvrage, je ne voulais pas marchander sur celui-là.

Si l’on ajoute à ces raisons que, contre ce qu’on m’avait promis, mon ouvrage a été mis en double dès la troisième représentation, l’on trouvera que la direction de l’Opéra n’ayant observé avec moi ni les conditions que j’avais stipulées, ni ses propres règlements, s’est dépouillée comme à plaisir de toute espèce de droit sur ma pièce. Il est vrai que j’ai reçu douze cents francs, que je suis prêt à rendre en recevant ma partition, espérant qu’à son tour l’Académie royale de musique voudra bien me rendre compte de cent représentations[670] qu’elle a faites d’un ouvrage qu’elle savait n’être pas à elle, puisqu’elle n’en voulait pas payer le prix convenu.

Que si cette Académie a des plaintes à faire contre moi, elle peut les faire par-devant les tribunaux, et non pas s’établir, juge dans sa propre cause ni se croire en droit pour cela de s’emparer de mon bien. Sitôt qu’on est mécontent d’un homme, il ne s’ensuit pas qu’il soit permis de le voler.

Observation

M. de Saint-Florentin fit comme M. d’Argenson, et l’on continua de jouer le Devin du village sans se mettre en peine des droits de l’auteur. On verra par les détails que donne Rousseau dans la lettre suivante, quel était le véritable motif pour lequel on lui refusait ses entrées à l’Opéra.

Lettre CLXXXVI – À M. Le Nieps

[671]

Montmorency, le 25 avril 1759.

Eh ! vive Dieu ! mon bon ami ; que votre lettre est réjouissante ! des cinquante louis ! des cent louis, des deux cents louis, des 4800 livres ! où prendrai-je des coffres pour mettre tout cela ? Vraiment, je suis tout émerveillé de la générosité de ces messieurs de l’Opéra. Qu’ils ont changé ! Oh ! les honnêtes gens ! Il me semble que je vois déjà les monceaux d’or étalés sur ma table. Malheureusement un pied cloche ; mais je le ferai reclouer, de peur que tant d’or ne vienne à rouler par les trous du plancher dans la cave „ au lieu d’y entrer par la porte en bon tonneaux bien reliés, digne et vrai coffre-fort, non pas tout-à-fait d’un Genevois, mais d’un Suisse. Jusqu’ici M. Duclos m’a gardé le secret sur ces brillantes offres ; mais, puisqu’il est chargé de me les faire, il me les fera ; je le connais bien, il ne gardera sûrement pas l’argent pour lui. Oh ! quand je serai riche, venez, venez, avec vos monstres de l’Escalade ; je vous ferai manger un brochet long comme ma chambre.

O çà, notre ami, c’est assez rire, mais que l’argent vienne. Revenons aux faits. Vous verrez par le mémoire ci-joint, et par les deux lettres qui l’accompagnent, l’état de la question. Ces lettres ont resté toutes deux sans réponse. Vous me dites qu’on me blâme dans cette affaire ; je serais bien curieux de savoir comment et de quoi. Serait-ce d’être assez insolent pour demander justice, et assez fou pour espérer que l’on me la rendra ? Dans cette dernière affaire j’ai envoyé un double de mon mémoire à M. Duclos, qui, dans le temps, ayant pris un grand intérêt à l’ouvrage, fut le médiateur et le témoin du traité. Encore échauffé d’un entretien qui ressemblait à ceux dont vous me parlez, je marquais un peu de colère et d’indignation dans ma lettre contre les procédés des directeurs de l’Opéra. Un peu calmé, je lui récrivis pour le prier de supprimer ma première lettre. Il répondit à cette première qu’il m’approuvait fort de réclamer tous mes droits ; qu’il m’était assurément bien permis d’être jaloux du peu que je m’étais réservé, et que je ne devais pas douter qu’il ne fit tout ce qui dépendrait de lui pour me procurer la justice qui m’était due. Il répondit à la seconde qu’il n’avait rien aperçu dans l’autre que je pusse regretter d’avoir écrit ; qu’au surplus MM. Rebel et Francoeur ne faisaient aucune difficulté de me rendre mes entrées, et que, comme ils n’étaient pas les maîtres de l’Opéra lorsque l’on me les refusa, ce refus n’était pas de leur fait. Pendant ces petites négociations, j’appris qu’ils allaient toujours leur train, sans s’embarrasser non plus de moi que si je n’avais pas existé ; qu’ils avaient remis le Devin du village… vous savez comment ! sans m’écrire, sans me rien faire dire, sans m’envoyer même les billets qui m’avaient été promis en pareil cas quand on m’ôta mes entrées ; de sorte que tout ce qu’avaient fait à cet égard les nouveaux directeurs avait été de renchérir sur la malhonnêteté des autres. Outré de tant d’insultes, je rejetai, dans ma troisième lettre à M. Duclos, l’offre tardive et forcée de me redonner les entrées, et je persistai à redemander la restitution de ma pièce. M. Duclos ne m’a pas répondu : voilà exactement à quoi l’affaire en est restée.

Or, mon ami, voyons donc, selon la rigueur du droit, en quoi je suis à blâmer. Je dis selon la rigueur du droit, à moins que les directeurs de l’Opéra ne se fassent, des insultes et des affronts qu’ils m’ont faits, un titre pour exiger de ma part des honnêtetés et des grâces.

Du moment que le traité est rompu, mon ouvrage m’appartient de nouveau. Les faits sont prouvés dans le mémoire. Ai-je tort de redemander mon bien ?

Mais, disent les nouveaux directeurs, l’infraction n’est pas de notre fait. Je le suppose un moment ; qu’importe ? le traité en est-il moins rompu ? je n’ai point traité avec les directeurs, mais avec la direction. Ne tiendrait-il donc qu’à des changements simulés de directeurs pour faire impunément banqueroute tous les huit jours ? Je ne connais ni ne veux connaître les sieurs Rebel et Francoeur. Que Gautier ou Garguille dirigent l’Opéra, que me fait cela ? J’ai cédé mon ouvrage à l’Opéra sous des conditions qui ont été violées, je l’ai vendu pour un prix qui n’a point été payé ; mon ouvrage n’est donc pas à l’Opéra, mais à moi : je le redemande ; en le retenant, on le vole. Tout cela me paraît clair.

Il y a plus ; en ne réparant pas le tort que m’avaient fait les anciens directeurs, les nouveaux l’ont confirmé ; en cela d’autant plus inexcusables qu’ils ne pouvaient pas ignorer les articles d’un traité fait avec eux-mêmes en personnes. Étais-je donc obligé de savoir que l’Opéra, où je n’allais plus, changeait de directeurs ? pouvais-je deviner si les derniers étaient moins iniques ? pour l’apprendre, fallait-il m’exposer à de nouveaux affronts, aller leur faire ma cour à leur porte, et leur demander humblement en grâce de vouloir bien ne me plus voler ? S’ils voulaient garder mon ouvrage, c’était à eux de faire ce qu’il fallait pour qu’il leur appartînt ; mais en ne désavouant pas l’iniquité de leurs prédécesseurs, ils l’ont partagée ; en ne me rendant pas les entrées qu’ils savaient m’être dues, ils me les ont ôtées une seconde fois. S’ils disent qu’ils ne savaient où me prendre, ils mentent ; car ils étaient environnés de gens de ma connaissance, dont ils n’ignoraient pas qu’ils pouvaient apprendre où j’étais. S’ils disent qu’ils n’y ont pas songé, ils mentent encore ; car au moins, en préparant une reprise du Devin du village y ils ne pouvaient ne pas penser à ce qu’ils devaient à l’auteur. Mais ils n’ont parlé de ne plus me refuser les entrées que quand ils y ont été forcés par le cri public : il est donc faux que la violation du traité ne soit pas de leur fait. Ils ont fait davantage, ils ont renchéri sur la malhonnêteté de leurs prédécesseurs ; car, en me refusant l’entrée, le sieur de Neuville me déclara, de la part de ceux-ci, que, quand on jouerait le Devin du village, on aurait soin de m’envoyer des billets. Or, non seulement les nouveaux ne m’ont parlé, ni écrit, ni fait écrire ; mais quand ils ont remis le Devin du village, ils n’ont pas même envoyé les billets que les autres avaient promis. On voit que-ces gens-là, tout fiers de pouvoir être iniques impunément, se croiraient déshonorés s’ils faisaient un acte de justice.

En recommençant à ne me plus refuser les entrées, ils appellent cela me les rendre. Voilà qui est plaisant ! Qu’ils me rendent donc les cinq années écoulées depuis qu’ils me les ont ôtées ; la jouissance de ces cinq années ne m’était-elle pas due ? n’entrait-elle pas dans le traité ? Ces messieurs penseraient-ils donc être quittes avec moi en me donnant les entrées le dernier jour de ma vie ? Mon ouvrage ne saurait être à eux qu’ils ne m’en paient le prix en entier. Ils ne peuvent, me dira-t-on, me rendre le temps passé : pourquoi me l’ont-ils ôté ? c’est leur faute ; me le doivent-ils moins pour cela ? C’était à eux, par la représentation de cette impossibilité, et par de bonnes manières, d’obtenir que je voulusse bien me relâcher en cela de mon droit, ou en accepter une compensation. Mais, bon ! je vaux bien la peine qu’on daigne être juste avec moi ! soit. Voyons donc enfin de mon côté à quel titre je suis obligé de leur faire grâce. Ma foi, puisqu’ils sont si rogues, si vains, si dédaigneux de toute justice, je demande, moi, la justice en toute rigueur ; je veux tout le prix stipulé, ou que le marché soit nul. Que si l’on me refuse la justice qui m’est due, comment ce refus fait-il mon tort ? et qui est-ce qui m’ôtera le droit de me plaindre ? Qu’y a-t-il d’équitable, de raisonnable à répondre à cela ? Ne devrais-je point peut-être un remerciement à ces messieurs, lorsqu’à regret, et en rechignant, ils veulent bien ne me voler qu’une partie de ce qui m’est dû.

De nos plaideurs manceaux les maximes m’étonnent ;

Ce qu’ils ne prennent pas, ils disent qu’ils le donnent

Passons aux raisons de convenance. Après m’avoir ôté les entrées tandis que j’étais à Paris, me les rendre quand je n’y suis plus, n’est-ce pas joindre la raillerie à l’insulte ? ne savent-ils pas bien que je n’ai ni le moyen ni l’intention de profiter de leur offre ? Eh ! pourquoi diable irais-je si loin chercher leur Opéra ? n’ai-je pas tout à ma porte les chouettes de la forêt de Montmorency ?

Ils ne refusent pas, dit M. Duclos, de me rendre mes entrées. J’entends bien : ils me les rendront volontiers aujourd’hui pour avoir le plaisir de me les ôter demain, et de me faire ainsi un second affront. Puisque ces gens-là n’ont ni foi ni parole, qui est-ce qui me répondra d’eux et de leurs intentions ? Ne me sera-t-il pas bien agréable de ne me jamais présenter à la porte que dans l’attente de me la voir fermer une seconde fois ? Ils n’en auront plus, direz-vous, le prétexte. Eh ! pardonnez-moi, monsieur, ils l’auront toujours ; car, sitôt qu’il faudra trouver leur Opéra beau, qu’on me remmène aux Carrières ! Que n’ont-ils proposé cette admirable condition dans leur marché ! jamais ils n’auraient massacré mon pauvre Devin. Quand ils voudront me chicaner, manqueront-ils de prétextes ? Avec des mensonges, on n’en manque jamais. N’ont-ils pas dit que je faisais du bruit au spectacle, et que mon exclusion était, une affaire de police ?

Premièrement, ils mentent : j’en prends à témoin tout le parterre et l’amphithéâtre de ce temps-là. De ma vie je n’ai crié ni battu des mains aux bouffons ; et je ne pouvais ni rire ni bailler à l’Opéra français, puisque je n’y restais jamais, et qu’aussitôt que j’entendais commencer la lugubre psalmodie, je me sauvais dans les corridors. S’ils avaient pu me prendre en faute au spectacle, ils se seraient bien gardés de m’en éloigner. Tout le monde a su avec quel soin j’étais consigné, recommandé aux sentinelles ; partout on n’attendait qu’un mot, qu’un geste pour m’arrêter ; et sitôt que j’allais au parterre, j’étais environné de mouches qui cherchaient à m’exciter. Imaginez-vous s’il fallut user de prudence pour ne donner aucune prise sur moi. Tous leurs efforts furent vains ; car il y a longtemps que je me suis dit : Jean-Jacques, puisque tu prends le dangereux emploi de défenseur de la vérité, sois sans cesse attentif sur toi-même, soumis en tout aux lois et aux règles, afin que, quand on voudra te maltraiter, on ait toujours tort. Plaise à Dieu que j’observe aussi bien ce précepte jusqu’à la fin de ma vie, que je crois l’avoir observé jusqu’ici[672] ! Aussi, mon bon ami, je parle ferme et n’ai peur de rien. Je sens qu’il n’y a homme sur la terre qui puisse me faire du mal justement ; et quant à l’injustice, personne au monde n’en est à l’abri. Je suis le plus faible des êtres ; tout le monde peut me faire du mal impunément. J’éprouve qu’on le sait bien, et les insultes des directeurs de l’Opéra sont pour moi le coup de pied de l’âne. Rien de tout cela ne dépend de moi ; qu’y ferais-je ? Mais c’est mon affaire que quiconque me fera du mal fasse mal ; et voilà de quoi je réponds.

Premièrement donc, ils mentent ; et en second lieu, quand ils ne mentiraient pas, ils ont tort : car, quelque mal que j’eusse pu dire, écrire ou faire, il ne fallait point m’ôter les entrées, attendu que l’Opéra, n’en étant pas moins possesseur de mon ouvrage, n’en devait pas moins payer le prix convenu. Que fallait-il donc faire ? m’arrêter, me traduire devant les tribunaux, me faire mon procès, me faire pendre, écarteler, brûler, jeter ma cendre au vent, si je l’avais mérité ; mais il ne fallait pas m’ôter les entrées. Aussi-bien, comment, étant prisonnier ou pendu, serais-je allé faire du bruit à l’Opéra ? Ils disent encore : Puisqu’il se déplaît à notre théâtre, quel mal lui a-t-on fait de lui en ôter l’entrée ? Je réponds qu’on m’a fait tort, violence, injustice, affront ; et c’est du mal que cela. De ce que mon voisin ne veut pas employer son argent, est-ce à dire que je sois en droit d’aller lui couper la bourse ?

De quelque manière que je tourne la chose, quelque règle de justice que j’y puisse appliquer, je vois toujours qu’en jugement contradictoire, par-devant tous les tribunaux de la terre, les directeurs de l’Opéra seraient à l’instant condamnés à la restitution de ma pièce, à réparation, à dommages et intérêts. Mais il est clair que j’ai tort, parce que je ne puis obtenir justice ; et qu’ils ont raison, parce qu’ils sont les plus forts. Je défie qui que ce soit au monde de pouvoir alléguer en leur faveur autre chose que cela.

Il faut à présent vous parler de mes libraires ; et je commencerai par M. Pissot. J’ignore s’il a gagné ou perdu avec moi. Toutes les fois que je lui demandais si la vente allait bien, il me répondait, passablement ; sans que jamais j’en aie pu tirer autre chose. Il ne m’a pas donné un sou de mon premier discours ni aucune espèce de présent, sinon quelques exemplaires pour mes amis. J’ai traité avec lui pour la gravure du Devin du village, sur le pied de cinq cents francs, moitié en livres, et moitié en argent, qu’il s’obligea de me payer en plusieurs fois, et à certains termes ; il ne tint parole à aucun, et j’ai été obligé de courir longtemps après mes deux cent cinquante livres.

Par rapport à mon libraire de Hollande, je l’ai trouvé en toutes choses exact, attentif, honnête : je lui demandai vingt-cinq louis de mon Discours sur l’Inégalité ; il me les donna sur-le-champ, et il envoya de plus une robe à ma gouvernante[673]. Je lui ai demandé trente louis de ma Lettre à M. d’Alembert et il me les donna sur-le-champ : il n’a fait, à cette occasion, aucun présent, ni à moi, ni à ma gouvernante ”, et il ne le devait pas ; mais il m’a fait un plaisir que je n’ai jamais reçu de JNT. Pissot, en me déclarant de bon coeur qu’il faisait bien ses affaires avec moi. Voilà, mon ami, les faits dans leur exactitude. Si quelqu’un vous dit quelque chose de contraire à cela, il ne dit pas vrai.

Si ceux qui m’accusent de manquer de désintéressement entendent par là que je ne me verrais pas ôter avec plaisir le peu que je gagne pour vivre, ils ont raison ; et il est clair qu’il n’y a pour moi d’autre moyen de leur paraître désintéressé que de me laisser mourir de faim. S’ils entendent que toutes ressources me sont également bonnes, et que, pourvu que l’argent vienne, je m’embarrasse peu comment il vient, je crois qu’ils ont tort. Si j’étais plus facile sur les moyens d’acquérir, il me serait moins douloureux de perdre, et l’on sait bien qu’il n’y a personne de si prodigue que les voleurs. Mais quand on me dépouille injustement de ce qui m’appartient, quand on m’ôte le modique produit de mon travail, on me fait un tort qu’il ne m’est pas aisé de réparer ; il m’est bien dur de n’avoir pas même la liberté de m’en plaindre. Il y a longtemps que le public de Paris se fait un Jean-Jacques à sa mode, et lui prodigue d’une main libérale des dons dont le Jean-Jacques de Montmorency ne voit jamais rien. Infirme et malade les trois quarts de l’année, il faut que je trouve, sur le travail de l’autre quart, de quoi pourvoir à tout. Ceux qui ne gagnent leur pain que par des voies honnêtes connaissent le prix de ce pain, et ne seront pas surpris que je ne puisse faire du mien de grandes largesses.

Ne vous chargez point, croyez-moi, de me défendre des discours publics, vous auriez trop à faire : il suffit qu’ils ne vous abusent pas, et que votre estime et votre amitié me restent. J’ai à Paris et ailleurs des ennemis cachés qui n’oublieront point les maux qu’ils m’ont faits ; car quelquefois l’offensé pardonne, mais l’offenseur ne pardonne jamais. Vous devez sentir-combien la partie est inégale entre eux et moi. Répandus dans le monde, ils y font passer tout ce qu’il leur plaît, sans que je puisse ni le savoir ni m’en défendre : ne sait-on pas que l’absent a toujours tort ? D’ailleurs, avec mon étourdie franchise, je commence par rompre ouvertement avec les gens qui m’ont trompé. En déclarant haut et clair que celui qui se dit mon ami ne l’est point, et que je ne suis plus le sien, j’avertis le public de se tenir en garde contre le mal que j’en pourrais dire. Pour eux, ils ne sont pas si maladroits que cela. C’est une si belle chose que le vernis des procédés et le ménagement de la bienséance ! La haine en tire un si commode parti ! On satisfait sa vengeance à son aise en faisant admirer sa générosité ; on cache doucement le poignard sous le manteau de l’amitié, et l’on sait égorger en feignant de plaindre. Ce pauvre citoyen ! dans le fond il n’est pas méchant ; mais il a une mauvaise tète qui le conduit aussi mal que ferait un mauvais coeur. On lâche mystérieusement quelque mot obscur, qui bientôt est relevé, commenté, répandu par les apprentis philosophes ; on prépare, dans d’obscurs conciliabules, le poison qu’ils se chargent de répandre dans le public. Tel a la grandeur d’âme de dire mille biens de moi, après avoir pris ses mesures pour que personne n’en puisse rien croire. Tel me défend du mal dont on m’accuse, après avoir fait en sorte qu’on n’en puisse douter. Voilà ce qui s’appelle de l’habileté ! Que voulez-vous que je fasse à cela ? Entends-je de ma retraite les discours que l’on tient dans les cercles ? Quand je les entendrais, irais-je, pour les démentir, révéler les secrets de l’amitié, même après qu’elle est éteinte ? Non, cher Le Nieps : on peut repousser les coups portés par des mains ennemies ; mais quand on voit parmi les assassins son ami, le poignard à la main, il ne reste qu’à s’envelopper la tête.

Voilà les éclaircissements que vous m’avez demandés ; je suis épouvanté de leur longueur ; mais je n’ai pu les faire en moins de paroles, et je m’y suis étendu pour n’y plus revenir.

Adieu, mon bon et digne ami : que de choses j’avais à vous dire ! mais votre coeur vous parlera pour le mien. Je me sens l’âme émue, il faut quitter la plume.

Lettre CLXXXVIII – À Madame la maréchale de Luxembourg

[676]

Au petit château de Montmorency, le 15 mai 1759.

Madame,

Toute ma lettre est déjà dans sa date. Que cette date m’honore ! que je l’écris de bon coeur ! Je ne vous loue point, madame, je ne vous remercie point ; mais j’habite votre maison. Chacun a son langage, j’ai tout dit dans le mien.

Daignez, madame la maréchale, agréer mon profond respect.

Lettre CXC – À M. le maréchal de Luxembourg

Au petit château, le 27 mai 1759.

Monsieur,

Votre maison est charmante ; le séjour en est délicieux. Il le serait plus encore si la magnificence que j’y trouve et les attentions qui m’y suivent me laissaient un peu moins apercevoir que je ne suis pas chez moi. À cela près, il ne manque au plaisir avec lequel je l’habite que celui de vous en voir le témoin.

Vous savez, M. le maréchal, que les solitaires ont tous l’esprit romanesque. Je suis plein de cet esprit ; je le sens et ne m’en afflige point. Pourquoi chercherais-je à guérir d’une si douce folie, puisqu’elle contribue à me rendre heureux ? Gens du monde et de la cour, n’allez pas vous croire plus sages que moi : nous ne différons que par nos chimères.

Voici donc la mienne en cette occasion. Je pense que, si nous sommes tous deux tels que j’aime à le croire, nous pouvons former un spectacle rare, et peut-être unique, dans un commerce d’estime et d’amitié (vous m’avez dicté ce mot) entre deux hommes d’états si divers, qu’ils ne semblaient pas faits pour avoir la moindre relation entre eux. Mais pour cela, monsieur, il faut rester tel que vous êtes, et me laisser tel que je suis. Ne veuillez point être mon patron ; je vous promets, moi, de ne point être votre panégyriste ; je vous promets de plus que nous aurons fait tous deux une très belle chose, et que notre société, si j’ose employer ce mot, sera, pour l’un et pour l’autre, un sujet d’éloge préférable à tous ceux que l’adulation prodigue. Au contraire, si vous voulez me protéger, me faire des dons, obtenir pour moi des grâces, me tirer de mon état, et que j’acquiesce à vos bienfaits, vous n’aurez recherché qu’un faiseur de phrases, et vous ne serez plus qu’un grand à mes yeux. J’espère que ce n’est pas à cette opinion réciproque qu’aboutiront les bontés dont vous m’honorez.

Mais, monsieur, il faut vous avouer tout mon embarras. Je n’imagine point la possibilité de ne voir que vous et madame la maréchale, au milieu de la foule inséparable de votre rang, et dont vous êtes sans cesse environnés. C’est pourtant une condition dont j’aurais peine à me départir. Je ne veux ni complaire aux curieux, ni voir, pas même un moment, d’autres hommes que ceux qui me conviennent ; et si j’avais cru faire pour vous une exception, je ne l’aurais jamais faite. Mon humeur qui ne souffre aucune gêne, mes incommodités qui ne la sauraient supporter, mes maximes sur lesquelles je ne veux point me contraindre, et qui sûrement offenseraient tout autre que vous, la paix surtout et le repos de ma vie, tout m’impose la douce loi de finir comme j’ai commencé. M. le maréchal, je souhaite de vous voir, de cultiver votre estime, d’apprendre de vous à la mériter ; mais je ne puis vous sacrifier ma retraite. Faites que je puisse vous voir seul, et trouvez bon que je ne vous voie que de cette manière.

Je ne me pardonnerais jamais d’avoir ainsi capitulé avec vous avant d’accepter l’honneur de vos offres, et c’est encore un hommage que je crois devoir à votre générosité, de ne vous dire mes fantaisies qu’après m’être mis en votre pouvoir : car, en sentant quels devoirs j’allais contracter, j’en ai pris l’engagement sans crainte. Je n’ignore pas que mon séjour ici, qui n’est rien pour vous, est pour moi d’une extrême conséquence. Je sais que, quand je n’y aurais couché qu’une nuit, le public, la postérité peut-être, me demanderaient compte de cette seule nuit. Sans doute ils me le demanderont du reste de ma vie ; je ne suis pas en peine de la réponse. Monsieur, ce n’est pas à moi de la faire. En vous nommant, il faut que je sois justifié, ou jamais je ne saurais l’être.

Je ne crois pas avoir besoin d’excuse pour le ton que je prends avec vous. Il me semble que vous devez m’entendre. M. le maréchal, je pourrais, il est vrai, vous parler en termes plus respectueux, mais non pas plus honorables.

Lettre CXCII – À M. Vernes

Montmorency, le 14 juin 1759.

Je suis négligent, cher Vernes, vous le savez bien ; mais vous savez aussi que je n’oublie pas mes amis. Jamais je ne m’avise de compter leurs lettres ni les miennes, et quelque exacts qu’il puissent être, je pense à eux plus souvent qu’ils ne m’écrivent. En rien de ce monde je ne m’inquiète de mes torts apparents, pourvu que je n’en aie pas de véritables, et j’espère bien n’en avoir jamais à me reprocher avec vous. Quand M. Tronchin vous a dit que j’avais pris le parti de ne plus aller à Genève, il a, lui, pris la chose au pis. H y a bien de la différence entre n’avoir pas pris, quant à présent, la résolution d’aller à Genève, ou avoir pris celle de n’y aller plus. J’ai si peu pris cette dernière, que, si je savais y pouvoir être de la moindre utilité à quelqu’un, ou seulement y être vu avec plaisir de tout le monde, je partirais dès demain. Mais, mon bon ami, ne vous y trompez pas, tous les Genevois n’ont pas pour moi le coeur de mon ami Vernes ; tout ami de la vérité trouvera des ennemis partout, et il m’est moins dur d’en trouver partout ailleurs que dans ma patrie. D’ailleurs, mes chers Genevois, on travaille à vous mettre tous sur un si bon ton, et l’on y réussit si bien, que je vous trouve trop avancés pour moi. Vous voilà tous si élégants, si brillants, si agréables ; que feriez-vous de ma bizarre figure et de mes maximes gothiques ? Que deviendrais-je au milieu de vous, à présent que vous avez un maître[677] en plaisanteries qui vous instruit si bien ? Vous me trouveriez fort ridicule, et moi je vous trouverais fort jolis : nous aurions grand’peine à nous accorder ensemble. Je ne veux point vous répéter mes vieilles rabâcheries, ni aller chercher de l’humeur parmi vous. Il vaut mieux rester en des lieux où, si je vois des choses qui me déplaisent, l’intérêt que j’y prends n’est pas assez grand pour me tourmenter. Voilà, quant à présent, la disposition où je me trouve, et mes raisons pour n’en pas changer, tant que, ne convenant pas au pays où vous êtes, je ne serai pas dans ce pays-ci un hôte très insupportable, et jusqu’ici je n’y suis pas traité comme tel. Que s’il m’arrivait jamais d’être obligé d’en sortir, j’espère que je ne rendrais pas si peu d’honneur à ma patrie que de la prendre pour un pis-aller.

Adieu, cher Vernes. Je n’ai pas oublié le temps où vous m’offrîtes de me venir voir, et où, quand je vous eus pris au mot, vous ne m’en parlâtes plus. Je n’ai rien dit quand vous êtes resté garçon ; et si, maintenant que vous voilà marié et que la chose est impossible, je vous en parle, c’est pour vous dire que je ne désespère point d’avoir le plaisir de vous embrasser, non pas à Montmorency, mais à Genève. Adieu, de tout mon coeur.

Lettre CXCIV – À M. le maréchal de Luxembourg

Août 1759.

Assez d’autres vous feront des compliments. Je sais combien le roi vous est cher, et vous venez d’en recevoir un nouveau témoignage d’estime[679]. Je sais combien vous êtes bon père, et ce témoignage est une grâce pour votre fils. Vous voyez que mon coeur entend le vôtre, et qu’il sait quelle sorte de plaisir vous touche le plus ; il le sait, il le sent, il s’en félicite. Ah ! M. le maréchal, vous ne savez pas combien il m’est doux de voir que l’inégalité n’est pas incompatible avec l’amitié, et qu’on peut avoir plus grand que soi pour ami.

Lettre CXCVI – À la même

Montmorency, le 31 octobre 1759.

Où êtes-vous à présent, madame la maréchale ? à Paris ? à l’Ile-Adam ? à Versailles ? car je sais que vous avez fait ce mois-ci tous ces voyages. Vous me trouverez curieux ; mais puisque cette curiosité m’intéresse, elle est dans l’ordre. À Versailles, vous parlez de moi avec M. le maréchal ; à l’ile-Adam, vous en parlez avec le chevalier de Lorenzy ; mais à Paris, avec qui en parlez-vous ? Je m’imagine que c’est à Paris qu’on va oublier les gens qu’on aime, et, comme je le hais, je l’accuse de tous les maux que je crains. De grâce, madame la maréchale, songez quelquefois qu’il existe à Montmorency un pauvre hermite à qui vous avez rendu votre souvenir nécessaire, et qui ne va point à Paris, Mais, en vérité, je ne sais de quoi je m’inquiète ; après les bontés dont vous m’avez honoré, dois-je craindre d’être oublié dans vos courses ? et dans quelque lieu que vous puissiez être, n’en sais-je pas un duquel vous ne sortez point ?

Vos copies ne sont pas encore commencées, mais elles vont l’être. En toutes choses, il faut suivre l’ordre et la justice. Quelqu’un, vous le savez, est en date avant vous ; ce quelqu’un me presse, et il faut bien tenir ma parole, puisque vous ne voulez pas que je dise les raisons que j’aurais de la retirer. Je vais finir la cinquième partie, et, avant de commencer la sixième, je ferai en sorte de vous envoyer la première. Mais, madame la maréchale, quoique vous soyez sûrement une bonne pratique, je me fais quelque peine de prendre de votre argent : régulièrement ce serait à moi de payer le plaisir que j’aurai de travailler pour vous.

Grondez un peu M. le maréchal, je vous supplie, de ce que, dans l’embarras où il est, il prend la peine de m’écrire lui-même. J’ai désiré d’avoir souvent de ses nouvelles et des vôtres, mais non pas que ce fût lui qui m’en donnât ; ne sait-il pas que je n’ai plus besoin qu’il m’écrive ? S’il m’écrit encore une fois de tout le quartier, je croirai lui avoir déplu. Pour vous, madame, il n’en est pas tout-à-fait de même. Je crois que j’ai encore besoin de quelques mots d’amitié ; et puis, quand je serai sûr également de tous deux, vous pourrez ne jamais m’écrire ni l’un ni l’autre que je n’en serai pas moins content, pourvu que mademoiselle Gertrude ou M. Dubertier m’apprennent de temps en temps que vous vous portez bien.

Lettre CXCVIII – À M. Deleyre

[680]

Montmorency, 10 novembre 1759.

Vous voilà donc, mon cher Deleyre, bien décidément fou ; car il n’y a plus de doute sur votre dernière lettre : heureusement ce sont de ces folies qui ont leur terme, qui ne laissent après leur guérison qu’un peu de honte pour cicatrice, et que bien peu d’hommes ont droit de ne pas pardonner. Pour moi, vous jugez bien que je vous la pardonne de tout mon coeur ; je souhaite seulement qu’elle ne vous fasse pas faire de sottises.

Puisque vous aimez, vous n’aimez qu’un objet parfait ; cela est clair, et ce n’est assurément pas de quoi je dispute : mais il faut m’excuser d’avoir profané, je ne dis pas l’idole, mais la divinité de votre coeur. Il faut d’abord vous dire que je crus qu’à votre départ tout était fini, et que vous ne vous souveniez plus de vos anciennes adorations que pour vous moquer de vous-même et de votre simplicité. Naturellement vous conviendrez que cette opinion n’était pas sans vraisemblance, et que des amours de Paris ne doivent guère durer plus longtemps que cela. J’avais donc pris le ton que j’imaginais que vous prendriez vous-même, ou que du moins vous écouteriez volontiers : mais non ; l’absence, le sort cruel, vous voilà toujours dans les sentiments héroïques. À présent que je le sais, je changerai de ton : assurément je n’ai pas dessein de vous offenser, et je conviens que celui qui laisse mal parler de ce qu’il aime, ou n’aime point, ou n’est qu’un lâche. Mais quelle insulte affreuse lui ai-je donc faite, pour vous plonger dans le désespoir où vous semblez être ? Ai-je outragé ses moeurs, sa vertu, son honnêteté ? car c’est sur tout cela que vous vous épuisez en apologie ; et, sans mentir, j’aimerais autant que vous ne vous fussiez pas tant gendarmé là-dessus, puisqu’il n’en était pas question : c’est, mon cher Deleyre, une maxime de guerre qu’il fuit toujours attaquer les places du côté le mieux fortifié. Je l’ai traitée de commère, il est vrai ; j’ai eu tort sans doute, et je l’aurais bien plus aujourd’hui, que je vous sais toujours sous le charme, si je confirmais une épithète aussi peu respectueuse. Mais mettez-vous un moment à ma place ; je me disais, les commères sont importunes, babillardes, curieuses ; pour contenter leur curiosité, peu leur importe de troubler le repos d’autrui. Je me disais qu’une personne discrète et modeste, telle que vous m’aviez peint votre maîtresse, loin de vous exciter à me l’amener, vous en aurait détourné ; elle vous aurait dit (me figurais-je) : Pourquoi voulez-vous inquiéter ce pauvre solitaire ? Laissons-le dans sa retraite, puisqu’il veut y rester ; je n’aime point à contenter mes fantaisies aux dépens d’autrui. Au lieu de cela, on vient, on se met au guet, on me poursuit, on s’embarrasse fort peu de me chasser de chez moi ; on questionne ma gouvernante : pourquoi ceci ? pourquoi cela ? on s’amuse à me faire faire un fort sot personnage, et à vous-même un autre, ne vous déplaise, qui ne valait guère mieux. Excusez, mon pauvre Deleyre, si, dans la grossièreté de ma nomenclature, j’ai osé appeler cela du commérage : pareille expression ne m’échappera plus. Mais permettez-moi de vous dire, pour la dernière fois, que, bien que faible autant qu’un autre, jamais femme ni fille à pareils procédés n’aura l’honneur de me rendre amoureux d’elle.

Quant à la femme dont vous me parlez, et qui s’est, dites-vous, vantée de dîner avec moi, j’espère qu’elle n’a pas tenu parole ; et quant à moi, je n’en ai entendu parler que par vous, non plus que de votre maîtresse, dont je ne sais pas même le nom. Oh ! pour celle-là, puisque vous ne la protégez pas, je vais me venger sur elle et en faire une véritable commère ; car, voyez-vous, il m’en faut une absolument, et je vois bien que vous m’abandonnez celle-ci, comme le chasseur jette à l’épervier un morceau de chair pour lui faire lâcher sa proie.

Enfin donc vous vous êtes choisi une maîtresse tendre et vertueuse ! Cela n’est pas étonnant ; toutes les maîtresses le sont. Vous vous l’êtes choisie à Paris 1 Trouver à Paris une maîtresse tendre et vertueuse, c’est n’être pas malheureux. Vous lui avez fait une promesse de mariage ? Cher Deleyre, vous avez fait une sottise ; car si vous continuez d’aimer la promesse est superflue ; si vous cessez elle est inutile, et vous peut donner de grands embarras. Mais peut-être cette promesse a-t-elle été payée comptant : en ce cas je n’ai plus rien à dire. Vous l’avez signée de votre sang ? Cela est presque trafique ; mais je ne sais si le choix de l’encre dont on écrit, fait quelque chose à la foi de celui qui signe. Je vois bien que l’amour rend enfants les philosophes, tout aussi bien que nous autres. Cher Deleyre, sans être votre ami, j’ai de l’amitié pour vous, et je suis alarmé de l’état où vous êtes. Ah ! de grâce, songez que l’amour n’est qu’illusion, qu’on ne voit rien tel qu’il est tant qu’on aime ; et, s’il vous reste une étincelle de raison, ne faites rien sans l’avis de vos parents.

Lettre CC – À M. Vernes

Montmorency, le 18 novembre 1759.

Je savais, mon cher Vernes, la bonne réception que vous aviez faite à l’abbé de Saint-Non, que vous l’aviez fêté, que vous l’aviez présenté à M. de Voltaire, en un mot que vous l’aviez reçu comme recommandé par un ami. Il est parti le coeur plein de vous, et sa reconnaissance a débordé dans le mien. Mais pourquoi vous dire cela ? n’avez-vous pas eu le plaisir de m’obliger ? ne me devez-vous pas aussi de la reconnaissance ? n’est-ce pas à vous désormais de vous acquitter envers moi ?

Il n’y a rien de moi sous la presse ; ceux qui vous l’ont dit vous ont trompé. Quand j’aurai quelque écrit prêt à paraître, vous n’en serez pas instruit le dernier. J’ai traduit, tant bien que mal, un livre de Tacite, et j’en reste là. Je ne sais pas assez le latin pour l’entendre, et n’ai pas assez de talent pour le rendre. Je m’en tiens à cet essai ; je ne sais même si j’aurai jamais l’effronterie de le faire paraître ; j’aurais grand besoin de vous pour l’en rendre digne. Mais parlons de l’histoire de Genève. Vous savez mon sentiment sur cette entreprise ; je n’en ai pas changé : tout ce qui me reste à vous dire, c’est que je souhaite que vous fassiez un ouvrage assez vrai, assez beau et assez utile pour qu’il soit impossible de l’imprimer ; alors, quoi qu’il arrive, votre manuscrit deviendra un monument précieux qui fera bénir à jamais votre mémoire par tous les vrais citoyens, si tant est qu’il en reste après vous. Je crois que vous ne doutez pas de mon empressement à lire cet ouvrage ; mais si vous trouvez quelque occasion pour me le faire parvenir, à la bonne heure ; car, pour moi, dans ma retraite, je ne suis point à portée d’en trouver les occasions. Je sais qu’il va et vient beaucoup de gens de Genève à Paris, et de Paris à Genève ; mais je connais peu tous ces voyageurs, et n’ai nul dessein d’en beaucoup connaître. J’aime encore mieux ne pas vous lire.

Vous me demandez de la musique : eh Dieu ! cher Vernes !.de quoi me parlez-vous ? Je ne connais plus d’autre musique que celle des rossignols, et les chouettes de la forêt m’ont dédommagée de l’Opéra de Paris. Revenu au seul goût des plaisirs de la nature, je méprise l’apprêt des amusements des villes. Redevenu presque enfant, je m’attendris en rappelant les vieilles chansons de Genève ; je les chante d’une voix éteinte, et je finis par pleurer sur ma patrie en songeant que je lui ai survécu. Adieu.

Lettre CCII – À M. Le maréchal de Luxembourg

Montmorency, le 36 décembre 1759.

J’apprends, M. le maréchal, la perte que vous venez de faire[682], et ce moment est un de ceux où j’ai le plus de regret de n’être pas auprès de vous ; car la joie se suffit à elle-même, mais la tristesse a besoin de s’épancher, et l’amitié est bien plus précieuse dans la peine que dans le plaisir. Que les mortels sont à plaindre de se faire entre eux des attachements durables î Ah î puisqu’il faut passer sa vie à pleurer ceux qui nous sont chers, à pleurer les uns morts, les autres peu dignes de vivre, que je la trouve peu regrettable à tous égards ! Ceux qui s’en vont sont plus heureux que ceux qui restent ; ils n’ont plus rien à pleurer. Ces réflexions sont communes : qu’importe ? en sont-elles moins naturelles ? Elles sont d’un homme plus propre à s’affliger avec ses amis qu’à les consoler, et qui sent aigrir ses propres peines en s’attendrissant sur les leurs.

1760

Lettre CCIII – À Madame La maréchale de Luxembourg

Lettre CCIV – À M. Moultou

Lettre CCIV – À M. Le maréchal de Luxembourg

Lettre CCVI – À M. Vernes

Lettre CCVII – À Madame la comtesse d’Houdetot

Lettre CCVIII – À Madame la maréchale de Luxembourg

Lettre CCVIX – À la même

Lettre CCX – À M. de Malesherbes

Lettre CCXI – Au même

Lettre CCXII – À M. Duchesne

Lettre CCXIII – À M. de Bastide

Lettre CCXIV – À M. de Voltaire

Lettre CCXV – À Madame la maréchale de Luxembourg

Lettre CCXVI – À la même

Lettre CCXVII – À la même

Lettre CCXVIII – À la même

Lettre CCXIX – À M…

Lettre CCXX – À Madame la maréchale de Luxembourg

Lettre CCXXI – À Madame la maréchale de Luxembourg

Lettre CCXXII – À M. Delalive

Lettre CCXXIII – À Madame de Boufflers

Lettre CCXXIV – À M. le chevalier de Lorenzy

Lettre CCXXV – À M.***

Lettre CCXXVI – À M. le chevalier de Lorenzy

Lettre CCXXVII – À M. de Malesherbes

Lettre CCXXVIII – Au même

Lettre CCXXIX – Au même

Lettre CCXXX – À M. Duclos

Lettre CCXXXI – À M. Duclos

Lettre CCXXXII – À Madame la maréchale de Luxembourg

Lettre CCXXXIII – À M. Guérin

Table de la correspondance

Lettre CCIV – À M. Moultou

Montmorency, 29 janvier 1760.

Si j’ai des torts avec vous, monsieur, je n’ai pas celui de ne les pas sentir et de ne me les pas reprocher. Mon silence est bien plus contre moi que contre vous, car comment répondre à une lettre qui m’honore si fort et où je me reconnais si peu ? Je laisserai de votre lettre ce qui ne me convient pas ; je ne vous rendrai point les éloges que vous me donnez ; je suppose que vous n’aimeriez pas à les entendre, et je tâcherai de mériter dans la suite que vous en pensiez autant de moi.

Il y a un peu de la faute de M. Favre[683] si je vous réponds si tard. Il m’avait promis de me revenir voir, et je m’étais promis, après avoir causé un peu de temps avec lui, de lui remettre une lettre pour vous ; je l’ai attendu, et il n’est point revenu. Je l’ai reçu avec simplicité, mais avec joie. Je n’imagine pas qu’une pareille réception puisse rebuter un Genevois et un ami de M. Moultou. Si cela pouvait être, mon intention serait bien mal remplie, et j’en serais véritablement affligé.

M. Favre avait un extrait de votre sermon sur le luxe : il me l’a lu, et je l’ai prié de me le prêter pour le copier. M’entendez-vous, monsieur ?

Au reste vous êtes le premier, que je sache, qui ait montré que la feinte charité du riche n’est en lui qu’un luxe de plus ; il nourrit les pauvres comme des chiens et des chevaux. Le mal est que les chiens et les chevaux servent à ses plaisirs, et qu’à la fin les pauvres l’ennuient ; à la fin, c’est un air de les laisser périr, comme c’en fut d’abord un de les assister.

J’ai peur qu’en montrant l’incompatibilité du luxe et de l’égalité, vous n’ayez fait le contraire de ce que vous vouliez : vous ne pouvez ignorer que les partisans du luxe sont tous ennemis de l’égalité. En leur montrant comment il la détruit, vous ne ferez que le leur faire aimer davantage. Il fallait faire voir, au contraire, que l’opinion tournée en faveur de la richesse et du luxe anéantit l’inégalité des rangs, et que tout crédit gagné par les riches est perdu pour les magistrats. Il me semble qu’il y aurait là-dessus un autre sermon bien plus utile à faire, plus profond, plus politique encore, et dans lequel, en faisant votre cour, vous diriez des vérités très importantes et dont tout le monde serait frappé.

Vous me parlez de ce Voltaire ! Pourquoi le nom de ce baladin souille-t-il vos lettres ? Le malheureux a perdu ma patrie ; je le haïrais davantage si je le méprisais moins. Je ne vois dans ses grands talents qu’un opprobre de plus qui le déshonore par l’indigne usage qu’il en fait. Ses talents ne lui servent, ainsi que ses richesses, qu’à nourrir la dépravation de son coeur. O Genevois ! il vous paie bien de l’asile que vous lui avez donné. Il ne savait plus où aller faire du mal ; vous serez ses dernières victimes. Je ne crois pas que beaucoup d’autres hommes sages soient tentés d’avoir un tel hôte après vous.

Ne nous faisons plus illusion, monsieur ; je me suis trompé dans ma lettre à M. d’Alembert : je ne croyais pas nos progrès si grands, ni nos moeurs si avancées. Nos maux sont désormais sans remède ; il ne vous faut plus que des palliatifs, et la comédie en est un. Homme de bien, ne perdez pas votre ardente éloquence à nous prêcher l’égalité, vous ne seriez plus entendu. Nous ne sommes encore que des esclaves ; apprenez-nous, s’il se peut, à n’être pas des méchants ; non ad vetera instituta, quoe jam pridem, corruptis moribus, ludibrio sunt, revocans, mais en retardant le progrès du mal par des raisons d’intérêt, qui seules peuvent toucher des hommes corrompus. Adieu, monsieur ; je vous embrasse.

P. S. J’allais faire partir ma lettre, quand M. Favre est entré. J’ai été charmé de voir qu’il n’était pas mécontent de moi. J’ai passé avec lui une demi-journée agréable ; nous avons parlé devons. Il m’a dit que vous méditiez un second sermon sur la même matière ; j’en suis fort aise. Bonjour.

Observation

Il est question dans cette lettre de l’opinion de Rousseau sur le caractère de l’auteur de Zaïre, sur le mal que, dans cette opinion, il fait à sa patrie, la corruption qu’il y introduit, ainsi que l’amour du luxe et celui des spectacles. Ces expressions de colère, elles s’ont confiées à !a discrétion de l’amitié ; elles n’entrent point dans les relations de Jean-Jacques, soit avec le public, soit avec le patriarche de Ferney. Il n’était pas obligé de bien penser sur son compte, sur sa morale et ses intentions, mais il l’était de ne pas prendre le public pour confident. Il remplit ce devoir. Voltaire aimait qu’on fit courir ses lettres : Rousseau regardait ce procédé comme une trahison quand on n’avait pas le consentement du correspondant. Enfin il n’a jamais varié sur les talents et la supériorité de Voltaire ; et les outrages de celui-ci ne lui ont point ‘fait changer de langage. Un silence dédaigneux, ou de nouveaux hommages à ses talents, en déplorant l’abus qu’il en faisait, furent les seules réponses qu’il se permit. Il put ensuite, et sans manquer aux égards, en parler librement dans ses lettres confidentielles à ces amis. Il l’a fait quelquefois ; mais la conduite de Voltaire, ses procédés, furent uniquement l’objet de sa critique ou plutôt de son indignation ; car c’est le nom que méritent et la cause et l’objet de cette critique, toujours motivée par l’amour de Genève, où l’influence de Ferney se faisait sentir.

Quand madame d’Épinay arriva dans cette ville. Voltaire lui fit beaucoup d’avances. En supposant qu’elle ne l’instruisit point de ce qui venait de se passer entre elle et Rousseau, ce qui est peu probable, le patriarche ne tarda point à l’apprendre de Paris, où la rupture fit beaucoup de bruit. Ses caresses en augmentèrent d’autant, quoique la femme d’un fermier général eût beaucoup de droits à sa considération. C’est un rapprochement curieux à faire que de voir comment elle s’exprimait sur Voltaire, précisément à la même époque où Jean-Jacques écrivit la lettre qu’on vient de lire. Voici donc ce qu’elle mandait à M. Grimm. » Voltaire n’a nul principe arrêté : il redit plus qu’il ne dit, et ne laisse jamais rien à faire aux autres. Il ne sait point causer et il humilie l’amour-propre[684]. Il dit le pour et le contre tant qu’on veut… Il n’a nulle philosophie dans la tête ; il est tout hérissé de petits préjugés d’enfants ; on les lui » passerait s’il ne s’affichait pas pour les secouer tous. Il a des inconséquences plaisantes. » Mémoires de madame d’Épinay, t. III, page 243. (1ère édition.)

Lettre CCVI – À M. Vernes

SUR LÀ MORT DE SÀ FEMME.

Montmorency, le 9 février 1760.

Il y a une quinzaine de jours, mon cher Vernes, que j’ai appris par M. Favre votre infortune ; il n’y en a guère moins que je suis tombé malade, et je ne suis pas rétabli. Je ne compare point mon état au vôtre ; mes maux actuels ne sont que physiques ; et moi, dont la vie n’est qu’une alternative des uns et des autres, je ne sais que trop que ce n’est pas les premiers qui transpercent le coeur le plus vivement. Le mien est fait pour partager vos douleurs, et non pour vous en consoler. Je sais trop bien, par expérience, que rien ne console que le temps, et que souvent ce n’est encore qu’une affliction de plus de songer que le temps nous consolera. Cher Vernes, on n’a pas tout perdu quand on pleure encore ; le regret du bonheur passé en est un reste. Heureux qui porte encore au fond de son coeur ce qui lui fut cher ! Oh ! croyez-moi, vous ne connaissez pas la manière la plus cruelle de le perdre ; c’est d’avoir à le pleurer vivant. Mon bon ami, vos peines me font songer aux miennes ; c’est un retour naturel aux malheureux. D’autres pourront montrer à vos douleurs une sensibilité plus désintéressée ; mais personne, j’en suis bien sûr, ne les partagera plus sincèrement.

Lettre CCVII – À Madame la comtesse d’Houdetot

Montmorency, 1760.

Je suis sensible à l’intérêt que vous prenez à mon état. S’il pouvait être soulagé, il le serait par les témoignages de votre amitié. Je me dis tout ce qu’il faut me dire sur mes injustices : ce seront les dernières, et vous ne recevrez plus de moi des plaintes que vous n’avez jamais méritées. Je ne suis pas mieux, c’est tout ce que je puis vous dire. Je n’ai de consolation et de témoignage d’amitié que de vous seule, et c’est bien assez pour moi : mais il n’est pas étonnant que j’en désire de fréquents retours dans un temps où j’ignore si chaque lettre que je reçois de vous, et chaque lettre que je vous écris, ne sera pas la dernière. Adieu. Voilà la. Julie : je travaille à la première partie, mais lentement, selon mes forces. Quoi qu’il arrive, souvenez-vous, je vous en conjure, que vous n’avez jamais eu et n’aurez jamais d’ami qui vous soit aussi sincèrement et aussi purement attaché que moi. Croyez encore qu’il n’y a pas un bon sentiment dans une âme humaine qui ne soit au fond de la mienne et que je n’y nourrisse avec plaisir. Il me serait doux, si j’avais à ne plus vous revoir, de vous laisser au moins une impression de moi qui vous fit quelquefois rappeler mon souvenir avec plaisir.

Ne donnez point la Julie à relier, je vous prie, jusqu’à nouvel avis, car je voudrais bien que, de quelque manière que ce soit, elle ne sortît point de vos mains.

Il faut que vous soyez non seulement mon amie, mais mon commissionnaire ; car je n’ai plus de relation qu’avec vous. Je vous prie donc de vouloir bien vous faire informer à la poste, s’il faut affranchir les lettres pour le canton de Berne. J’ai oublié de vous recommander le secret sur l’ouvrage commencé dont je vous ai parlé. Si vous en avez parlé à quelqu’un, il n’y a point de votre faute. Je vous prie de me le dire naturellement, mais de n’en plus reparler. Adieu, encore un coup. J’attends de vos nouvelles, c’est mon seul plaisir en ce monde.

Observation

Cette lettre, imprimée à Reims dans un journal, n’a point échappé à M. Barbier, et nous en devons la communication à ce savant.

Il me semble difficile d’en prouver l’authenticité, ne connaissant point la pièce autographe. Elle présente des circonstances qui ont besoin d’éclaircissements.

D’abord, en disant voilà la Julie, Jean Jacques donne lieu de croire que cet ouvrage était achevé, qu’il l’envoyait à madame d’Houdetot ; mais, comme il ajoute qu’il travaille lentement à la première partie, il paraît annoncer assez positivement qu’il ne fait que commencer la copie de cet ouvrage. Ensuite, en lui recommandant de ne pas le donner à relier, il autorise à croire que cette copie est faite. Il y a donc une contradiction. Mais, pour l’expliquer, il suffit de faire une distinction entre l’exemplaire de Julie imprimée qu’il envoyait à madame d’Houdetot, et la copie qu’il faisait pour elle de cet ouvrage.

Il ne paraît pas encore bien guéri de sa passion pour madame d’Houdetot, puisqu’il exprime un sentiment de jalousie dans le motif pour lequel il ne veut point que ce manuscrit sorte de ses mains, de quelque manière que ce soit.

Si l’on consulte les autres lettres de Jean-Jacques pour avoir quelques éclaircissements sur celle-ci, l’on en trouve une à madame de Luxembourg, dans laquelle Rousseau dit qu’il s’occupe de la copie de la Nouvelle Héloïse, pour cette dame ; mais il l’avertit que quelqu’un est en date avant elle (madame d’Houdetot), ajoutant qu’il va faire marcher de front les deux copies. Or, cette lettre étant du 29 octobre 1759, on pourrait supposer que celle que nous rapportons est d’une date postérieure.

Dans une autre lettre à la même maréchale, il parle encore de la copie destinée à madame d’Houdetot, et qui n’est pas encore finie le 15 janvier 1760. Le 20 juin de la même année il envoya à la maréchale la troisième partie de la Nouvelle Héloïse. Enfin, le 6 octobre suivant, il dit à la même : » Vous aurez la sixième partie avant le 15, ou j’aurai manqué de parole à madame d’Houdetot, et je tâche de n’en manquer à personne. »

Quant à l’ouvrage dont il est question dans cette lettre, il n’en est que trois, faits ou projetés à cette époque (1759 et 1760) : le Contrat social, l’Émile, et le Matérialisme du sage. Je présume que c’est de ce dernier que Jean-Jacques aurait eu l’intention de parler. Les interprétations dont le titre était susceptible, le déterminaient à ne pas communiquer le projet de cet ouvrage (que, malheureusement, il n’eut pas le temps de faire), et cette particularité fut cause qu’on lui en vola le plan. Du reste nous n’avons aucune donnée suffisante pour motiver des conjectures.

Madame d’Houdetot a mis en tête du manuscrit de la Nouvelle Héloïse que Rousseau lui donna, une note qui mérite d’être rapportée ; la voici : » Ce manuscrit fut pour moi le gage de l’attachement d’un homme célèbre : son triste caractère empoisonna sa vie ; mais la postérité n’oubliera jamais ses talents. S’il eut l’art, trop dangereux peut-être, d’excuser aux yeux de la vertu les fautes d’une âme passionnée, n’oublions pas qu’il voulut surtout apprendre à s’en relever, et qu’il cherche constamment à nous faire aimer cette vertu qu’il n’est peut-être pas donné à la faible humanité de suivre toujours. »

N’ayant point vu le manuscrit en question, j’ignore s’il est réellement précédé de cette note. Je trouve que madame d’Houdetot passe trop facilement condamnation sur le triste caractère, et les témoignages de Corancès, de Saint-Pierre, de Grétry, etc., rapportés par nous, doivent faire modifier celui d’une dame qui ne connut Rousseau intimement que pendant six ou treize mois, et le fit sortir de son état naturel en lui inspirant une passion violente dont il ne sentit que les orages. Je pense encore que cette note n’est en harmonie ni avec le caractère angélique de la maîtresse de Saint-Lambert, ni avec ce sentiment exquis des convenances qu’elle possédait à un si haut degré. Il me semble qu’elle ne devait point parler de l’art dangereux d’excuser aux yeux de la vertu les fautes d’une âme passionnée, etc. Peu de femmes avaient, malgré l’usage qui leur servait d’excuse, le droit de blâmer Julie d’Étanges ou son historien ; et l’exception ne serait point en faveur de celle qui troubla le repos de cet historien. Si l’on ne se tait point dans sa propre cause, quand elle est mauvaise, du moins ne parle-t-on pas contre le rôle qu’on y joue, et ne fournit-on point des armes contre soi.

Lettre CCVIX – À la même

Ce jeudi matin.

J’apprends les plus tristes nouvelles, ou plutôt elles se confirment, car madame de Verdelin m’avait fait donner avis de la maladie de M. le duc de Montmorency ; mais n’en sachant rien de personne de votre maison, je croyais la nouvelle fausse, et j’avais déjà envoyé chez votre jardinier une lettre où je parlais à M. le maréchal de ces bruits et de mon inquiétude, lettre que celle de-M. Dubertier me fait retirer. H me marque qu’on attend aujourd’hui des nouvelles décisives, et me promet de m’en faire part. Je vous supplie, madame la maréchale, de lui rappeler sa promesse, et de me faire instruire exactement de l’état des choses tant qu’il y aura le moindre danger. Je suis dans un trouble qui me permet à peine d’écrire : je ne vous dis rien de mon état ; vous en pouvez juger puisque vous ne me voyez pas.

Lettre CCXI – Au même

Montmorency, le 18 mai 1760.

M. Rey me marque, monsieur, qu’il a mis. à la poste, le 8 de ce mois, un paquet contenant l’épreuve H et la bonne feuille D de la première partie du recueil qu’il imprime. Je n’ai point reçu ce paquet, et il ne m’est rien parvenu l’ordinaire précédent. Permettez-moi donc, monsieur, de vous demander si vous avez reçu ce même paquet ; car, comme son retard suspend tout, il m’importerait de savoir où il faut le réclamer. Le contreseing, votre cachet, votre nom, sont trop respectés pour que je puisse imaginer qu’un tel paquet se perde à la poste ; et je connais trop vos attentions, votre exactitude, pour supposer qu’il vous soit resté. Mais, monsieur, est-il bien sûr que les envois ne passent point par quelque autre main, en sortant des vôtres, et que peut-être ces misérables feuilles n’ont pas quelque lecteur à votre insu ? Il y a quinze jours que je reçus deux paquets consécutivement, l’un le lundi, l’autre le lendemain, et je conjecturai que vous n’aviez pas arrangé ainsi cet envoi. Si cela était, il serait à croire qu’un paquet put se perdre où les autres se retardent.

C’est à regret, monsieur, que je fais passer sous vos yeux ces minuties ; mais j’y suis forcé par la chose même, et il est très sûr que l’importunité que je vous cause me fait beaucoup plus de peine que mon propre embarras.

Agréez, monsieur, les assurances de mon profond respect.

Lettre CCXIII – À M. de Bastide

Le 16 juin 1760.

M. Duclos vous aura dit, monsieur, qu’il m’envoya la semaine dernière l’argent que vous lui aviez remis pour moi ; et j’ai aussi reçu avant-hier le premier cahier de votre nouvel ouvrage périodique, dont je vous fais mes remerciements. Je l’ai lu avec plaisir ; cependant je crains que le style n’en soit un peu trop soigné. S’il était un peu plus simple, ne pensez-vous pas qu’il serait un peu plus clair ? Une longue lecture me paraît difficile à soutenir sur le ton que vous avez pris. Je crains aussi que les petites lettres dont vous coupez les matières ne disent pas grand’chose. Deux ou trois sujets variés, mais suivis, feraient peut-être un tout plus agréable. Si je ne sais ce que je dis, comme il est probable, acte de mon zèle, et puis jetez mon papier au feu.

Quand vous ferez imprimer la Paix perpétuelle, vous voudrez bien, monsieur, ne pas oublier de m’envoyer les épreuves. J’approuve fort le changement de M. Duclos. Il est très apparent que le public ne prendrait pas le mot de secte dans le sens que je l’avais écrit ; au reste, ce sens peut être contre la bonne acception du mot, mais il n’est pas contre mes principes.

Il y a une note où je dis que, dans vingt ans, les Anglais auront perdu leur liberté : je crois qu’il faut mettre le reste de leur liberté ; car il y en a d’assez sots pour croire qu’ils l’ont encore.

Quand vous me demandez de vous ouvrir mon portefeuille, voulez-vous, monsieur, insulter à ma misère ? Non ; mais vous oubliez que vous avez vu le fond du sac. Je vous salue de tout mon coeur.

Lettre CCXIV – À M. de Voltaire

À Montmorency, le 17 juin 1760.

Je ne pensais pas, monsieur, me retrouver jamais en correspondance avec vous. Mais, apprenant que la lettre que je vous écrivis en 1756 a été imprimée à Berlin, je dois vous rendre compte de ma conduite à cet égard, et je remplirai ce devoir avec vérité et simplicité.

Cette lettre, vous ayant été réellement adressée, n’était point destinée à l’impression ; Je la communiquai, sous condition, à trois personnes à qui les droits de l’amitié ne me permettaient pas de rien refuser de semblable, et à qui les mêmes droits permettaient encore moins d’abuser de leur dépôt, en violant leur promesse. Ces trois personnes sont : madame de Chenonceau, belle fille de madame Dupin, madame la comtesse d’Houdetot, et un Allemand-nommé M. Grimm. Madame de Chenonceau souhaitait que cette lettre fût imprimée, et me demanda mon consentement pour cela. Je lui dis qu’il dépendait du vôtre. Il vous fut demandé ; vous le refusâtes, et il n’en fut plus question.

Cependant M. l’abbé Trublet, avec qui je n’ai nulle espèce de liaison, vient de m’écrire, par une attention pleine d’honnêteté, qu’ayant reçu les feuilles d’un journal de M. Formey, il y avait lu cette même lettre, avec un avis dans lequel l’éditeur dit, sous la date du 23 octobre 1759, qu’il l’a trouvée il y a quelques semaines citez les libraires de Berlin, et que, comme c’est une de ces feuilles volantes qui disparaissent bientôt sans retour, il a cru lui devoir donner place dans son journal.

Voilà, monsieur, tout ce que j’en sais. Il est très sûr que, jusqu’ici, l’on n’avait pas même ouï parler à Paris de cette lettre ; il est très sûr que l’exemplaire, soit manuscrit, soit imprimé, tombé dans les mains de M. Formey, n’a pu lui venir que de vous, ce qui n’est pas vraisemblable, ou d’une des trois personnes que je viens de nommer. Enfin, il est très sûr que les deux dames sont incapables d’une pareille infidélité. Je n’en puis savoir davantage de ma retraite : vous avez des correspondances au moyen desquelles il vous serait aisé, si la chose en valait la peine, de remonter à la source, et de vérifier le fait.

Dans la même lettre, M. l’abbé Trublet me marque qu’il tient la feuille en réserve, et ne la prêtera point sans mon consentement, qu’assurément je ne donnerai pas : mais cet exemplaire peut n’être pas le seul à Paris. Je souhaite, monsieur, que cette lettre n’y soit pas imprimée, et je ferai de mon mieux pour cela ; mais si je ne pouvais éviter qu’elle le fût, et qu’instruit à temps je pusse avoir la préférence, alors je n’hésiterais pas à la faire imprimer moi-même. Cela me paraît juste et naturel.

Quant à votre réponse à la même lettre, elle n’a été communiquée à personne, et vous pouvez compter qu’elle ne sera point imprimée sans votre aveu, qu’assurément je n’aurai pas l’indiscrétion de vous demander, sachant bien que ce qu’un homme écrit à un autre il ne l’écrit pas au public ; mais si vous en vouliez faire une pour être publiée et me l’adresser, je vous promets de la joindre fidèlement à ma lettre, et de n’y pas répliquer un seul mot.

Je ne vous aime point, monsieur ; vous m’avez fait les maux qui pouvaient m’être les plus sensibles, à moi votre disciple et : votre enthousiaste. Vous avez perdu Genève pour le prix de l’asile que vous avez reçu : vous avez aliéné de moi mes concitoyens pour le prix des applaudissements que je vous ai prodigués parmi eux ; c’est vous qui me rendez le séjour de mon pays insupportable ; c’est vous qui me ferez mourir en terre étrangère, privé de toutes les consolations des mourants, et jeté pour tout honneur dans une voirie, tandis que tous les honneurs qu’un homme peut attendre vous accompagneront dans mon pays. Je vous hais enfin, puisque vous l’avez voulu ; mais je vous hais en homme encore plus digne de vous aimer, si vous l’aviez voulu. De tous les sentiments dont mon coeur était pénétré pour vous, il n’y reste que l’admiration qu’on ne peut refuser à votre beau génie, et l’amour de vos écrits. Si je ne puis honorer en vous que vos talents, ce n’est pas ma faute : je ne manquerai jamais au respect que je leur dois, ni aux procédés que ce respect exige. Adieu, monsieur.

Observation

Chabanon, auteur dramatique, dit dans ses Oeuvres posthumes[685] : » Quant Émile fut condamné par le parlement et Jean-Jacques décrété, Voltaire, par une lettre pleine de grâces, offrit à Rousseau sa petite maison de l’Ermitage, située dans les bois. Voici la réponse de Jean-Jacques, telle que je l’ai lue ; à Genève dans les mains d’un homme impartial et digne de foi (c’était en 1767) : je l’écris de mémoire. Je n’accepte point votre offre, monsieur ; vous êtes un méchant homme, et je ne puis vous estimer. Vous vous occupez à pervertir mes concitoyens, tandis que je travaille à rendre les vôtres meilleurs. Vous donnez la comédie aux portes de Genève ; cela n’empêchera pas que vous ne soyez enterré en terre qu’ils disent sainte, et que mon corps ne soit jeté à la voirie comme un chien mort. »

Il paraît que Voltaire tira parti de la lettre de Jean-Jacques pour le calomnier indignement, en faisant croire que cette lettre, du 17 juin 1760, avait été envoyée comme réponse à une généreuse offre d’asile[686], tandis que Voltaire n’a jamais offert d’asile à Rousseau, et que la lettre en question a été écrite après quatre ans de silence entre ces deux illustres auteurs. Ajoutons qu’en 1760 Rousseau n’avait pas encore eu besoin d’asile, puisque l’Émile, première cause de ses tribulations, ne fut publié qu’en 1762.

Lettre CCXVI – À la même

Ce lundi 20 juillet 1760.

Vous savez mes regrets, et vous me les pardonnez : je ne me les reproche donc plus, et l’intérêt que vous y prenez me console de ma folie. Mon pauvre Turc n’était qu’un chien, mais il m’aimait ; il était sensible, désintéressé, d’un bon naturel. Hélas ! comme vous le dites, combien d’amis prétendus ne le valaient pas ! Heureux même si je retrouvais ces avantages dans la recherche dont vous voulez bien vous occuper ; mais, quel qu’en soit le succès, j’y verrai toujours les soins de l’amitié la plus précieuse qui jamais ait flatté mon coeur ; et cela seul dédommage de tout. J’ai été plus malade ces temps derniers, j’ai eu des vomissements ; mais je suis mieux, et il me reste plus de découragement et d’ennui que de mal. Je ne puis m’occuper à rien : les romans même finissent par m’ennuyer. J’ai voulu prendre Childéric ; il y faut renoncer. C’en est fait, je ne redonnerai de ma vie un seul coup de plume ; mes vains efforts ne feraient qu’exciter votre pitié. Il ne me reste qu’une occupation, qu’une consolation dans la vie, mais elle est douce ; c’est de m’attendrir en pensant à vous.

Lettre CCXVIII – À la même

Ce mercredi 6 août.

Je suis chargé, madame, par l’abbé Morellet de vous témoigner sa reconnaissance, et pour les soins que vous avez bien voulu prendre en sa faveur, et pour la bonté avec laquelle vous l’avez reçu. Il m’a écrit de la campagne où il est, et il m’a marqué qu’après avoir eu l’honneur de vous voir, il n’était plus surpris que vous fussiez exceptée de mon renoncement au inonde et à ses pompes ; ce sont ses termes : de sorte que, si ion accuse encore ma conduite d’être en contradiction avec mes principes, j’aurai toujours une réponse assurée quand il vous plaira d’en faire les frais, très sûr d’avoir autant réfuté de gens que vous aurez bien voulu recevoir de visites. M. d’Alembert me prie aussi d’être son interprète envers vous[689]. Mais moi, qui ai tant de choses à dire, qui sera le mien ? mon silence.

Je n’entends point parler du retour de M. le maréchal ; je vois bien qu’il faut renoncer à l’espoir de vous voir cet été. Voilà donc déjà l’hiver venu, et malheureusement le printemps n’en est pas plus rapproché de nous. Vos voyages en ce pays m’ont fait perdre la montre d’Émile ; le temps ne coule plus également pour moi.

Lettre CCXX – À Madame la maréchale de Luxembourg

Montmorency, le 6 octobre 1760.

Vous savez, madame, que je ne vous remercie plus de rien. Je me contenterais donc de vous parler de ma santé, si elle n’était assez bonne pour n’en rien dire. Vous me faites tort de croire que je ne me soucie pas assez de me conserver. Vous et M. le maréchal m’avez rendu l’amour de la vie ; elle me sera chère tant que vous y prendrez intérêt. M. le prince de Conti est venu ici avec madame de Boufflers, et je n’ignore pas à qui s’adressait cette visite. Je ne suis point surpris que l’honneur de votre bienveillance m’en attire d’autres ; mais, en voyant la considération qu’on me témoigne, je suis effrayé des dettes que je vous fais contracter. Les perdreaux que j’ai, reçus me confirment que M. le maréchal se porte bien, et que vous ne m’oubliez ni l’un ni l’autre. Pour moi, je ne sais si je dois être bien aise ou fâché d’avoir si peu de mérite à penser continuellement à vous ; mais je sais bien qu’il ne se passe pas une heure dans la journée où votre nom ne soit prononcé dans ma retraite avec attendrissement et respect.

Votre copie n’est pas encore achevée ; vous ne sauriez croire combien je suis détourné dans cette saison. Mais, cependant, madame, vous aurez la sixième partie avant le 15, ou j’aurai manqué de parole à madame d’Houdetot, et je tache de n’en manquer à personne.

Observation

Cette lettre sert à faire connaître avec précision l’époque où Rousseau acquit un de ses patrons les plus chauds et les plus constants, le prince de Conti, qui ne, cessa de lui donner des marques de son intérêt : il fait hommage de la visite de ce prince à madame de Luxembourg. Il était accompagné de madame de Boufflers, que nous verrons jouer un beau rôle dans les démêlés entre Jean-Jacques et David Hume.

Lettre CCXXII – À M. Delalive

[690]

Le 7 octobre 1760.

J’étais occupé, monsieur, au moment que je reçus votre présent[691], à un travail qui ne pouvait se remettre, et qui m’empêcha de vous en remercier sur-le-champ. Je l’ai reçu avec le plaisir et la reconnaissance que me donnent tous les témoignages de votre souvenir.

Venez, monsieur, quand il vous plaira, voir ma retraite ornée de vos bienfaits ; ce sera les augmenter, et les moments que vous aurez à perdre ne seront point perdus pour moi. Quant au scrupule de me distraire, n’en ayez point. Grâces au ciel, j’ai quitté la plume pour ne la plus reprendre[692] ; du moins l’unique emploi que j’en fais désormais craint peu les distractions. Que n’ai-je été toujours aussi sage ! je serais aimé des bonnes gens, et ne serais point connu des autres. Rentré dans l’obscurité qui me convient, je la trouverai toujours honorable et douce, si je n’y suis point oublié de vous.

Lettre CCXXIII – À Madame de Boufflers

[693]

Montmorency, le 7 octobre 1760.

Recevez mes justes plaintes, madame : j’ai reçu de la part de monsieur le prince de Conti un second présent de gibier, dont sûrement vous êtes complice, quoique vous sussiez qu’après avoir reçu le premier j’avais résolu de n’en plus accepter d’autre. Mais S. A. S. a fait ajouter dans la lettre que ce gibier avait été tué de sa main ; et j’ai cru ne pouvoir refuser ce second acte de respect à une attention si flatteuse. Deux fois je n’ai songé qu’à ce que je devais au prince ; il sera juste, à la troisième, que je songe à ce que je me dois.

Je suis vivement touché des témoignages d’estime et de bonté dont m’a honoré S. A., et auxquels j’aurais le moins dû m’attendre. Je sais respecter le mérite jusque dans les princes, d’autant plus que, quand ils en ont, il faut qu’ils en aient plus que les autres hommes. Je n’ai rien vu de lui qui ne soit selon mon coeur, excepté son titre ; encore sa personne m’attire-t-elle plus que son rang ne me repousse. Mais, madame, avec tout cela, je n’enfreindrai plus mes maximes, même pour lui. Je leur dois peut-être en partie l’honneur qu’il m’a fait ; c’est encore une raison pour qu’elles me soient toujours chères. Si je pensais comme un autre, eût-il daigné me venir voir ? Eh bien ! j’aime mieux sa conversation que ses dons.

Ces dons ne sont que du gibier, j’en conviens ; mais qu’importe ? Us n’en sont que d’un plus grand prix, et je n’y vois que mieux la contrainte dont on use pour me les faire accepter. Selon moi, rien de ce que l’on reçoit n’est sans conséquence. Quand on commence par accepter quelque chose, bientôt on ne refuse plus rien. Sitôt qu’on reçoit tout, bientôt on demande ; et quiconque en vient à demander fait bientôt tout ce qu’il faut pour obtenir. La gradation me paraît inévitable. Or, madame, quoi qu’il arrive, je n’en veux pas venir là.

Il est vrai que M. le maréchal de Luxembourg m’envoie du gibier de sa chasse, et que je l’accepte.

Je suis bien heureux qu’il ne m’envoie rien de plus ; car j’aurais honte de rien refuser de sa main. Mais je suis très sûr qu’il m’aime trop pour abuser de ses droits sur mon coeur, et pour avilir toute la pureté de mon attachement pour lui. M. le maréchal de Luxembourg est avec moi dans un cas unique. Madame, je suis à lui ; il peut disposer comme il lui plait de son bien.

Voilà une bien grande lettre employée à ne vous parler que de moi : mais je crois que vous ne vous tromperez pas à ce langage ; et si je vous fais mon apologie avec tant d’inquiétude, vous en verrez aisément la raison.

Observation

Sincère avec lui-même, Rousseau se fait de justes reproches à l’occasion de cette lettre. » Elle fut, dit-il, généralement blâmée et méritait de l’être. Refuser du gibier d’un prince qui met tant d’honnêteté dans l’envoi, est moins la délicatesse d’un homme fier qui veut conserver son indépendance, que la rusticité d’un malappris qui se méconnaît. Je n’ai jamais songé à cette lettre sans en rougir. »

Lettre CCXXV – À M.***

Montmorency, … 1760.

Le mot propre me vient rarement, et je ne le regrette guère en écrivant à des lecteurs aussi clairvoyants que vous. La préface[694] est imprimée, ainsi je n’y puis plus rien changer. Je l’ai déjà cousue à la première partie ; je l’en détacherai pour vous l’envoyer, si vous voulez ; mais elle ne contient rien dont je ne vous aie déjà dit ou écrit la substance ; et j’espère que vous ne tarderez pas à l’avoir avec le livre même, car il est en route. Malheureusement mes exemplaires ne viennent qu’avec, ceux du libraire. J’espère pourtant faire en sorte que vous ayez le vôtre avant que le livre soit public.

Comme cette préface n’est que l’abrégé de celle dont je vous ai parlé, je persiste dans la pensée de donner celle-ci à part ; mais j’y dis trop de bien et trop de mal du livre pour la donner d’avance ; il faut lui laisser faire son effet, bon ou mauvais, de lui-même, et puis la donner après.

Quant aux aventures d’Édouard, il serait trop tard, puisque le livre est imprimé : d’ailleurs, craignant de succomber à la tentation, j’en ai jeté les cahiers au feu, et il n’en reste qu’un court extrait que j’en ai fait pour madame la maréchale de Luxembourg, et qui est entre ses mains.

À l’égard de ce que vous me dites de Wolmar, et du danger qu’il peut faire courir à l’éditeur, cela ne m’effraie point ; je suis sûr qu’on ne m’inquiétera jamais justement, et c’est une folie de vouloir se précautionner contre l’injustice. Il reste là-dessus d’importantes vérités à dire, et qui doivent être dites par un croyant. Je serai ce croyant-là ; et si je n’ai pas le talent nécessaire, j’aurai du moins l’intrépidité. À Dieu ne plaise que je veuille ébranler cet arbre sacré que je respecte, et que je voudrais cimenter de mon sang ! mais j’en voudrais bien ôter les branches qu’on y a greffées, et qui portent de si mauvais fruits.

Quoique je n’aie plus reçu de nouvelles de mon libraire depuis la dernière feuille, je crois son envoi en route, et j’estime qu’il arrivera à Paris vers Noël. Au reste, si vous n’êtes pas honteux d’aimer cet ouvrage[695], je ne vois pas pourquoi vous vous abstiendriez de dire que vous l’avez lu, puisque cela ne peut que favoriser le débit. Pour moi, j’ai gardé le secret que nous nous sommes promis mutuellement ; mais si vous me permettez de le rompre, j’aurai grand soin de me vanter de votre approbation.

Un jeune Genevois[696], qui a du goût pour les beaux-arts, a entrepris de faire graver, pour ce livre, un recueil d’estampes dont je lui ai donné les sujets : comme elles ne peuvent être prêtes à temps pour paraître avec le livre, elles se débiteront à part.

Lettre CCXXVII – À M. de Malesherbes

[697]

Montmorency, le 5 novembre 1760.

Je vois, monsieur, par la réponse dont vous m’avez honoré, que j’ai commis, sans le savoir, une indiscrétion pour laquelle je vous dois, avec mes humbles excuses, ma justification, autant qu’il est possible. Prenant donc la discussion dans laquelle vous voulez bien entrer avec moi comme une permission d’y entrer à mon tour, j’userai de cette liberté pour vous exposer les raisons de mon sentiment, que j’estimais être aussi le vôtre, sur l’affaire en question.

Je remarquerai d’abord qu’il y a sur le droit des gens beaucoup de maximes incontestées, lesquelles sont pourtant et seront toujours vaines et sans effet dans la pratique, parce qu’elles portent sur une égalité supposée entre les états comme entre les hommes ; principe qui n’est vrai pour les premiers, ni de leur grandeur, ni de leur forme, ni par conséquent du droit relatif des sujets, qui dérive de l’une et de l’autre. Le droit naturel est le même pour tous les hommes, qui tous ont reçu de la nature une mesure commune, et des bornes qu’ils ne peuvent passer ; mais le droit des gens, tenant à des mesures d’institutions humaines et qui n’ont point de terme absolu, varie et doit varier de nation à nation. Les grands états en imposent aux petits et s’en font respecter ; cependant ils ont besoin d’eux et plus besoin peut-être que les petits n’ont des grands. Il faut donc qu’ils leur cèdent quelque chose en équivalent de ce qu’ils en exigent. Les avantages pris en détail ne sont pas égaux, mais ils se compensent ; et de là nait le vrai droit des gens, établi, non dans les livres, mais entre les hommes. Les uns ont pour eux les honneurs, le rang, la puissance ; les autres, le profit ignoble, et la petite utilité. Quand les grands états voudront avoir à eux seuls leurs avantages, et partager ceux des petits, ils voudront une chose impossible, et, quoi qu’ils fassent, ils ne parviendront jamais à établir dans les petites choses cette parité qu’ils ne souffrent pas dans les grandes.

Les différences qui naissent de la nature du gouvernement ne modifient pas moins nécessairement les droits respectifs des sujets. La liberté de la presse, établie en Hollande, exige dans la police de la librairie des règlements différents de ceux qu’on lui donne en France, où cette liberté n’a ni ne peut avoir lieu. Et si l’on voulait, par des traités de puissance à puissance, établir une police uniforme et les mêmes règlements sur cette matière entre les deux états, ces traités seraient bientôt sans effet, ou l’un des deux gouvernements changerait de forme, attendu que dans tout pays il n’y a jamais de lois observées que celles qui tiennent à la nature du gouvernement.

Le débit de la librairie est prodigieux en France, presque aussi grand que dans le reste de l’Europe entière. En Hollande il est presque nul. Au contraire, il s’imprime proportionnellement plus de livres en Hollande qu’en France. Ainsi l’on pourrait dire, à quelque égard, que la consommation est en France, et la fabrication en Hollande, quand même la France enverrait en Hollande plus de livres qu’elle n’en reçoit du même pays ; parce que, où le Français est consommateur, le Hollandais n’est que facteur : la France reçoit pour elle seule ; la Hollande reçoit pour autrui. Tel est, entre les deux puissances, l’état relatif de cette partie du commerce ; et cet état, forcé par les deux constitutions, reviendra toujours, malgré qu’on en ait. J’entends bien que le gouvernement de France voudrait que la fabrique fût où est la consommation : mais cela ne se peut, et c’est lui-même qui l’empêche par la rigueur de la censure. Il ne saurait, quand il le voudrait, adoucir cette rigueur ; car un gouvernement qui peut tout ne peut pas s’ôter à lui-même les chaînés qu’il est forcé de se donner pour continuer de tout pouvoir. Si les avantages de la puissance arbitraire sont grands, un pouvoir modéré a aussi les siens, qui ne sont pas moindres ; c’est de faire, sans inconvénient, tout ce qui est utile à la nation.

Suivant une des maximes du gouvernement de France, il y a beaucoup de choses qu’on ne doit pas permettre, et qu’il convient de tolérer : d’où il suit qu’on peut et qu’on doit souffrir l’entrée de tel livre dont on ne doit pas souffrir l’impression. Et en effet, sans cela, la France, réduite presque à sa seule littérature, ferait scission avec le corps de la république des lettres, retomberait bientôt dans la barbarie, et perdrait même d’autres branches de commerce auxquelles celle-là sert de contrepoids. Mais quand un livre imprimé en Hollande parce qu’il n’a pu ni dû être imprimé en France, y est pourtant réimprimé, le gouvernement pèche alors contre ses propres maximes, et se met en contradiction avec lui-même. J’ajoute que la parité dont il s’autorise est illusoire ; et la conséquence qu’il en tire, quoique juste, n’est pas équitable ; car comme on imprime en France pour la France, et en Hollande encore pour la France, et comme on ne laisse pas entrer dans le royaume les éditions contrefaites sur celles du pays, la réimpression, faite en Hollande, d’un livre imprimé en France fait peu de tort au libraire français ; et la réimpression, faite en France, d’un livre imprimé en Hollande ruine le libraire hollandais. Si cette considération ne touche pas le gouvernement de France, elle touche le gouvernement de Hollande, et il saura bien la faire valoir, si jamais le premier lui propose de mettre la chose au pair. Je sais trop bien, monsieur, à qui je parle pour entrer avec vous dans un détail de conséquences et d’applications. Le magistrat et l’homme d’état versé dans ces matières n’a pas besoin des éclaircissements qui seraient nécessaires à un homme privé. Mais voici une observation plus directe, et qui me rapproche du cas particulier. Lorsqu’un libraire hollandais commerce avec un libraire français, comme ils disent, en change, c’est-à-dire, lorsqu’il reçoit le paiement de ses livres en livres, alors le profit est double et commun entre eux ; et, aux frais du transport près, l’effet est absolument le même que si les livres qu’ils s’envoient réciproquement étaient imprimés dans les lieux où ils se débitent. C’est ainsi que Rey a traité ci-devant avec Pissot et avec Durand de ce qu’il a imprimé pour moi jusqu’ici. De plus, le libraire hollandais, qui craint la contrefaction, se met à couvert, et traite avec le libraire français de manière que celui-ci se charge, à ses périls et risques, du débit des exemplaires qu’il reçoit, et dont le nombre est convenu entre eux. C’est encore ainsi que Rey a négocié pour la Julie. Il met son correspondant français en son lieu et place ; et suivant, sans le savoir, le conseil que vous avez bien voulu me donner pour lui, il lui envoie à la fois la moitié de son édition. Par ce moyen, la contrefaction, si elle a lieu, ne nuira point au libraire d’Amsterdam, mais au libraire de Paris, qui lui est substitué. Ce sera un libraire français qui en ruinera un autre ; ou ce seront deux libraires français qui s’entre-ruineront mutuellement.

De tout ceci se déduisent seulement les raisons qui me portaient à croire que vous ne permettriez point qu’on réimprimât en France, contre le gré du premier éditeur, un livre imprimé d’abord en Hollande. Il me reste à vous exposer celles qui m’empêchent et de consentir à cette réimpression et d’en accepter aucun bénéfice, si elle se fait malgré moi. Vous dites, monsieur, que je ne dois point me croire lié par l’engagement que j’ai pris avec le libraire hollandais, parce que je n’ai pu lui céder que ce que j’avais, et que je n’avais pas le droit d’empêcher les libraires de Paris de copier ou contrefaire son édition. Mais équitablement je ne puis tirer de là qu’une conséquence à ma charge ; car j’ai traité avec le libraire sur le pied de la valeur que je donnais à ce que je lui ai cédé. Or il se trouve qu’au lieu de lui vendre un droit que j’avais réellement, je lui ai vendu seulement un droit que je croyais avoir. Si donc ce droit se trouve moindre que je n’avais cru, il est clair que, loin de tirer du profit de mon erreur, je lui dois le dédommagement du préjudice qu’il en peut souffrir.

Si je recevais derechef d’un libraire de Paris le bénéfice que j’ai déjà reçu de celui d’Amsterdam, j’aurais vendu mon manuscrit deux fois ; et comment aurais-je ce droit de l’aveu de celui avec qui j’ai traité, puisqu’il m’a disputé même le droit de faire une édition générale et unique de mes écrits, revus et augmentés de nouvelles pièces ? Il est vrai que, n’ayant jamais pensé m’ôter ce droit en lui cédant mes manuscrits, je crois pouvoir en ceci passer par-dessus son opposition, dont il m’a fait le juge, et cela par le même principe qui m’empêche, monsieur, d’acquiescer en cette occasion à votre avis. Comme je me sens tenu à tout ce que j’ai ou énoncé ou entendu mettre dans mes marchés, je ne me crois tenu à rien au-delà.

Soit donc que vous jugiez à propos de permettre ou d’empêcher la contrefaction ou réimpression du livre dont il s’agit, je ne puis, en ma qualité d’éditeur, ni choisir un libraire français pour cette réimpression, ni beaucoup, moins en recevoir aucune sorte de bénéfice en repos de conscience. Mais un avantage qui m’est plus précieux, et dont je profite avec le contentement de moi-même, est de recevoir en cette occasion de nouveaux témoignages de vos bontés pour moi, et de pouvoir vous réitérer, monsieur, ceux de ma reconnaissance et de mon profond respect, etc.

P. S. Je vous demande pardon, monsieur, d’avoir troublé vos délassements par ma précédente lettre. J’attendrai pour faire partir celle-ci votre retour de la campagne. Je n’ai point non plus remis encore à M. Guérin mon petit manuscrit. Je trouve une lâcheté qui me répugne à vouloir excuser d’avance en public un livre frivole. Il vaut mieux laisser d’abord paraître et juger le livre ; et puis je dirai mes raisons.

Rey me paraît fort en peine de n’avoir point reçu, monsieur, la permission qu’il vous a demandée. Je lui ai marqué qu’il ne devait point être inquiet de ce retard ; que le livre, par son espèce, ne pouvait souffrir de difficulté, et que, sur toute matière suspecte, il était le plus circonspect de tous les écrits que j’avais publiés jusqu’ici. J’espère qu’il ne s’est rien trouvé dans les feuilles qui vous en ait fait penser autrement.

Observation

Plusieurs circonstances rendent cette lettre extrêmement remarquable. M. de Malesherbes, par bienveillance pour Rousseau, voulait qu’on fît à Paris une édition de la Nouvelle Héloïse, pendant que le libraire Rey, à qui l’auteur avait cédé son manuscrit, l’imprimait en Hollande. À cette occasion Jean-Jacques fait quelques remarques sur les maximes du droit des gens, qui, pour être reconnues, ne sont jamais mises en pratique ; sur l’application ou les exceptions qu’en font les gouvernements. Il explique la bizarrerie qui permettait d’introduire en France des ouvrages qu’on n’y pouvait pas imprimer. Enfin ne voulant point qu’on élude en sa faveur les lois ou règlements, il prouve qu’il serait un malhonnête homme s’il profitait de l’avantage qu’on lui propose.

Lettre CCXXIX – Au même

Montmorency, le 17 novembre 1760.

Parfaitement sûr, monsieur, que le volume que vous avez eu la bonté de m’envoyer n’est pas pour moi, je prends la liberté de vous le renvoyer, jugeant qu’il fait partie de l’exemplaire que vous voulez bien agréer. M. Rey l’aura trouvé trop gros pour être envoyé tout à la fois ; et, avec son étourderie ordinaire, il aura manqué de s’expliquer en vous l’adressant. Comme il m’a envoyé les feuilles en détail, et que mes exemplaires viennent avec les siens, il n’est pas croyable qu’il eût l’indiscrétion d’en envoyer un par la poste sans que je le lui eusse commandé.

Je n’ai jamais pensé ni désiré même que vous eussiez la patience de lire ce recueil tout entier ; mais je souhaite extrêmement que vous ayez, monsieur, celle de le parcourir assez pour juger de ce qu’il contient. Je n’ai point la témérité de porter mon jugement devant vous sur un livre que je publie ; j’en appelais au votre, supposant que vous l’aviez lu. En tout autre cas, je me rétracte, et vous supplie d’ordonner du livre comme si je n’en avais rien dit. Mes jeunes correspondants sont des protestants et des républicains. Il est très simple qu’ils parlent selon les maximes qu’ils doivent avoir, et très sûr qu’ils n’en parlent qu’en honnêtes gens ; mais cela ne suffit pas toujours. Au reste, je pense que tout ce qui peut être sujet à examen dans ce livre ne sera guère que dans les deux ou trois derniers volumes ; et j’avoue que je ne les crois pas indignes d’être lus. Ce sera toujours quelque chose que de vous avoir sauvé l’ennui des premiers.

Je n’ai rien à répliquer aux éclaircissements qu’il vous a plu de me donner sur la question ci-devant agitée, au moins quant à la considération économique et politique. Il serait également contre le respect et contre la bonne foi de disputer avec vous sur ce point. J’attends seulement et je désire de tout mon coeur l’occasion de recevoir de vous les lumières dont j’ai besoin pour débrouiller de vieilles idées qui me plaisent, mais dont au surplus je ne ferai jamais usage. Quant à ce qui me regarde, je pourrai être convaincu, sans être persuadé ; et je sens que ma conscience argumente là-dessus mieux que ma raison. Je vous salue, monsieur, avec un profond respect.

Lettre CCXXXI – À M. Duclos

[700]

Montmorency, le 29 novembre 1760.

Si j’avais reçu, monsieur, quinze jours plus tôt la lettre dont vous m’avez honoré le 4 de ce mois, j’aurais pu faire mention assez heureusement de l’affaire dont vous avez la bonté de m’instruire ; et cela d’autant plus à propos que, le livre dans lequel j’en aurais parlé n’étant point fait pour être vu de vous, j’aurais pu vous y rendre honneur plus à mon aise que dans les écrits qui doivent passer sous vos yeux. C’est une espèce de fade et plat roman dont je suis l’éditeur, et dont quiconque en aura le courage pourra me croire l’auteur s’il veut. J’ai semé par-ci, par-là, dans ce recueil de lettres, quelques notes sur différents sujets, et celle sur le préservatif y serait venue à merveille ; mais il est trop tard, et je n’aurais pu l’aire arriver cette addition en Hollande avant que le livre y fût achevé d’imprimer. La vie solitaire que je mène ici, surtout en hiver, ne me donne aucune ressource pour suppléer à cela dans la conversation ; et ce qu’il vient de monde à mon voisinage en été prend si peu de part aux affaires littéraires, que je n’espère pas être à portée de transmettre sur celle-ci la juste indignation dont j’ai été saisi à la lecture de votre lettre. Je n’en négligerai point l’occasion, si je la trouve. En attendant, je me réjouis de tout mon coeur que l’évidence de votre justification ait confondu la calomnie, et fait retomber sur ses auteurs l’opprobre dont ils voudraient couvrir tous les défenseurs de la foi, des moeurs et de la vertu.

Ainsi donc la satire, le noir mensonge et les libelles sont devenus les armes des philosophes et de leurs partisans ! Ainsi paie M. de Voltaire l’hospitalité dont, par une funeste indulgence, Genève use envers lui ! Ce fanfaron d’impiété, ce beau génie et cette âme basse, cet homme si grand par ses talents, et si vil par leur usage, nous laissera de longs et cruels souvenirs de son séjour parmi nous. La ruine des moeurs, la perte de la liberté, qui en est la suite inévitable, seront chez nos neveux les monuments de sa gloire et de sa reconnaissance. S’il reste dans leur coeur quelque amour pour la patrie, ils détesteront sa mémoire, et il en sera plus souvent maudit qu’admiré.

Ce n’est pas, monsieur, que j’aie aussi mauvaise opinion de l’état actuel de notre ville que vous paraissez le croire. Je sais qu’il y reste beaucoup de vrais citoyens qui ont du sens et de la vertu, qui respectent les lois, les magistrats, qui aiment les moeurs et la liberté. Mais ceux-là diminuent tous les jours ; les autres augmentent, mox daturos progeniem vitiosiorem. La pente donnée, rien ne peut désormais arrêter le progrès du mal : la génération présente l’a commencé ; celle qui vient l’achèvera ; la jeunesse qui s’élève tarira bientôt les restes du sang patriotique qui circule encore parmi nous ; chaque citoyen qui meurt est remplacé par quelque agréable. Le ridicule, ce poison du bon sens et de l’honnêteté, la satire, ennemie de la paix publique, la mollesse, le faste arrogant, le luxe, ne nous forment dans l’avenir qu’un peuple de petits plaisants, de bouffons, de baladins, de philosophes de ruelle, et de beaux esprits de comptoir, qui, de la considération qu’avaient ci-devant nos gens de lettres, les élèveront à la gloire des académies de Marseille ou d’Angers ; qui trouveront bien plus beau d’être courtisans que libres, comédiens que citoyens, et qui n’auraient jamais voulu sortir de leur lit à l’escalade, moins par lâcheté que par crainte de s’enrhumer. Je vous avoue, monsieur, que tout cela n’est guère attrayant pour un homme qui a encore la simplicité, peut-être la folie, de se passionner pour sa patrie, et auquel il ne reste d’autre ressource que de détourner les yeux des maux qu’il ne peut guérir.

J’aime le repos, la paix ; la haine du tracas et des soins fait toute ma modération, et un tempérament paresseux m’a jusqu’ici tenu lieu de vertu. Moins enivré que suffoqué de je ne sais quelle petite fumée, j’en ai senti cruellement l’amertume sans en pouvoir contracter le goût, et j’aspire au retour de cette heureuse obscurité qui permet de jouir de soi. Voyant les gens de lettres s’entre-déchirer comme des loups, et sentant tout-à-fait éteints les restes de chaleur qui, à près de quarante ans, m’avaient mis la plume à la main, je l’ai posée avant cinquante pour ne la plus reprendre[701]. Il me reste à publier une espèce de traité d’éducation, plein de mes rêveries accoutumées, et dernier fruit de mes promenades champêtres ; après quoi, loin du public et livré tout entier à mes amis et moi, j’attendrai paisiblement la fin d’une carrière déjà trop longue pour mes ennuis, et dont il est indifférent pour tout le monde et pour moi en quels lieux les restes s’achèvent.

Je suis charmé du voyage chez les montagnons ; cela montre quelque souvenir de leur panégyriste chez des personnes qu’il aime et qu’il respecte ; il se réjouit de n’avoir pas été trouvé menteur[702]. Le luxe a fait du progrès parmi ces bonnes gens. C’est la pente générale, c’est le gouffre où tout périt tôt ou tard. Mais ce progrès s’accélère quelquefois par des causes particulières, et voilà ce qui avance notre perte de deux cents ans. Je ne puis vous quitter, monsieur, comme vous voyez, à moins que le papier île m’y force. Tirez de cela, je vous prie, la conclusion naturelle, et recevez les assurances de mon profond respect.

Lettre CCXXXIII – À M. Guérin

LIBRAIRE

[704]

Montmorency, le 21 décembre 1760.

Si j’avais pu sortir, monsieur, tous ces temps-ci, je vous aurais sûrement prévenu dans la visite que vous vouliez me faire ; j’aurais été vous remercier, vous embrasser, vous faire mes adieux jusqu’à l’année prochaine. Mais il y a six semaines que je suis réduit à garder la chambre, et cela même augmente mes incommodités par la privation de tout exercice ; mais c’est une folie d’enfant de regimber contre la nécessité.

Je me rapporte à ce que je vous ai déjà marqué sur les projets que les bontés de M. le président de Malesherbes et votre amitié pour moi vous font faire en ma faveur. Il m’est impossible d’empêcher la réimpression du roman, lorsque M. de Malesherbes y donne son consentement. Mais je n’y saurais accéder à moins que Rey n’y consente aussi. Son consentement supposé, alors c’est autre chose, et je donnerai volontiers pour cette seconde édition les corrections dont la première a grand besoin. À l’égard des planches et dessins, je vous enverrai M. Coindet, mon compatriote, jeune homme de mérite, à qui je voudrais bien que son entreprise ne fût pas onéreuse ; et elle le serait sûrement s’il ne pouvait vendre sa collection que trois livres, sans compter que les soins infinis qu’il se donne pour la perfection de l’exécution méritent bien qu’il n’ait pas perdu son temps. Je lui marquerai de vous aller voir. Quant à la préface en dialogue, aussitôt que l’ouvrage aura paru, je vous la ferai tenir avec le morceau que nous avons conclu d’y joindre, pour en disposer comme il vous plaira.

Comme je ne veux faire qu’une seule édition de la collection de mes écrits, je souhaite qu’elle soit complète, et pour cela il faut qu’elle contienne ce qui me reste en manuscrit. Entre autres mon Traité de l’Éducation doit, ce me semble, être donné à part. Or, je n’imagine pas qu’il puisse être imprimé dans le royaume, au moins pour la première fois, sans une mutilation à laquelle je ne consentirai jamais, attendu que ce qu’il faudrait ôter est précisément ce que le livre a de plus utile. Je ne vois d’autre remède à cet inconvénient que de faire imprimer d’abord le livre en pays étranger ; après quoi, quand il aura fait son premier effet, je ne crois pas que la réimpression en France souffre les mêmes difficultés. Quant au choix du libraire et aux conditions du traité, je ne demande pas mieux que de m’en remettre aux personnes qui veulent bien s’intéresser à moi. Cette difficulté levée, je n’en vois nulle autre de ma part qui puisse empêcher l’exécution de votre obligeant projet. Je doute même que le sieur Pissot poussât l’impudence jusqu’à réclamer quelques droits sur les écrits que j’ai eu la bêtise de lui laisser imprimer. Au reste, je ne m’oppose pas à ce qu’il entre dans la société projetée, pourvu que, quant à moi, je n’aie rien à démêler avec lui, ni en bien ni en mal, ni de près ni de loin.

Lorsqu’il sera question de faire cette collection, je vous enverrai ou je vous porterai, si vous êtes à Saint-Brice, la note des pièces qui doivent y entrer, afin que vous puissiez vous décider sur le format et le nombre des volumes ; après quoi nous tâcherons de distribuer les pièces dans l’ordre le plus avantageux. Le papier me manque pour vous parler de mes belles plantations qui ne sont pas encore faites, et auxquelles j’espère que vous et mademoiselle Guérin voudrez bien venir l’année prochaine donner votre bénédiction.

1761

Lettre CCXXXIV– À M. Moultou

Lettre CCXXXV– À M. de Malesherbes

Lettre CCXXXVI – À Madame de Créqui

Lettre CCXXXVII – À Madame de Créqui

Lettre CCXXXVIII – À Madame d’Az***

Lettre CCXXXIX – À M. de Malesherbes

Lettre CCXXXL – À Madame C***

Lettre CCXXXLI – À M. ***

Lettre CCXXXLII – À M. d’Alembert

Lettre CCXXXLIII – À M. Panckoucke

Lettre CCXXXLIV – À Madame la maréchale de Luxembourg

Lettre CCXXXLV – À M. de ***

Lettre CCXXXLVI – À Madame la duchesse de Montmorency

Lettre CCXXXLVII – À Madame de Créqui

Lettre CCXXXLVIII – À Madame Bourette

Lettre CCXXXLIX – À M. Moultou

Lettre CCL – À Madame la maréchale de Luxembourg

Lettre CCLI – À M. Moultou

Lettre CCLII – À Madame la maréchale de Luxembourg

Lettre CCLIII – À M. Vernes

Lettre CCLIV – À M. Mollet

Lettre CCLV – À Jacqueline Danet

Lettre CCLVI – À M. Moultou

Lettre CCLVII – À Madame la maréchale de Luxembourg

Lettre CCLVIII – À Madame la maréchale de Luxembourg

Lettre CCLIX – À la même

Lettre CCLX – À la même

Lettre CCLXI – À Madame La Tour

Lettre CCLXII – À M. d’Offreville

Lettre CCLXIII – À Madame la maréchale de Luxembourg

Lettre CCLXIV – À Madame La Tour

Lettre CCLXV – Aux inséparables, hommes ou femmes

Lettre CCLXVI – À Madame la maréchale de Luxembourg

Lettre CCLXVII – À M. R…

Lettre CCLXVIII – À Madame la maréchale de Luxembourg

Lettre CCLXIX – À la même

Lettre CCLXX – À Julie

Lettre CCLXXI – À Madame la maréchale de Luxembourg

Lettre CCLXXII – À Julie

Lettre CCLXXIII – À Madame La Tour

Lettre CCLXXIV – À l’abbé de Jodelh

Lettre CCLXXV – À Julie

Lettre CCLXXVI – À M. le maréchal de Luxembourg

Lettre CCLXXVII – À Madame la maréchale de Luxembourg

Lettre CCLXXVIII – À Julie

Lettre CCLXXIX – À M. Moultou

Lettre CCLXXX – À Madame la maréchale de Luxembourg

Lettre CCLXXXI – À Julie

Lettre CCLXXXII – À M. Moultou

Lettre CCLXXXIII – À M. Roustan

Lettre CCLXXXIV – À M. Coindet

Lettre CCLXXXV – À M. de Malesherbes

Lettre CCLXXXVI – À M. Huber

Lettre CCLXXXVII – À Madame la maréchale de Luxembourg

Table de la correspondance

Lettre CCXXXV– À M. de Malesherbes

À Montmorency, le 28 janvier 1761.

Permettez-moi, monsieur, de vous représenter que la seconde édition s’étant faite à mon insu, je ne dois point ménager à mes dépens les libraires qui l’ont faite, lorsqu’ils ont eu eux-mêmes assez peu d’égards pour moi ; qu’aux fautes de la première édition ils ont ajouté des multitudes de contre-sens, qu’ils auraient évités si j’avais été instruit à temps de leur entreprise et revu leurs épreuves : ce qui était sans difficulté de ma part, cette seconde édition se faisant par votre ordre, et du consentement de Rey. J’aurais pu en même temps coudre quelques liaisons, et laisser des lacunes moins choquantes dans les endroits retranchés. Cependant je n’ai pas dit un mot jusqu’ici, si ce n’est au seul M. Coindet, qui est au fait de toute cette affaire ; je me tairai encore par respect pour vous. Mais je vous avoue, monsieur, qu’il est cruel de sacrifier en silence sa propre réputation à des gens à qui l’on ne doit rien.

Le sieur Robin a grand tort d’oser vous dire que je lui ai promis de garder chez moi les exemplaires qu’il devait m’envoyer. Cette promesse eût été absurde ; car de quoi m’eut servi de les avoir pour n’en faire aucun usage ? Je lui ai promis d’en distribuer le moins qu’il était possible, et de manière que cela ne lui nuisît pas. Il n’y a eu que six exemplaires distribués, des douze qu’a reçus pour moi M. Coindet. Je lui marque aujourd’hui de faire tous ses efforts pour les retirer. Quant aux six autres, ils sont chez moi, et n’en sortiront point sans votre permission. Voilà tout ce que je puis faire. Recevez, monsieur, les assurances de mon profond respect, etc.

Lettre CCXXXVII – À Madame de Créqui

À Montmorency, le 5 février 1761.

Je suis, madame, pénétré de reconnaissance et de respect pour vous ; mais je ne puis accepter un présent de l’espèce de celui que vous m’avez envoyé. Je ne vends pas mes livres ; et si je les vendais je ne les vendrais pas si cher. Si vous avez retiré vos anciennes bontés pour moi au point de dédaigner un exemplaire des écrits que je publie, vous pouvez me renvoyer celui-là ; je le recevrai avec douleur, mais en silence.

Vous me marquez qu’on trouve ce livre dangereux : je le crois en effet dangereux aux fripons, car il fait aimer les choses honnêtes. Vous devez concevoir là-dessus combien il doit être décrié, et vous ne devez point être fâchée pour moi de ce décri ; il me serait bien plus humiliant d’être approuvé de ceux qui me blâment. Au reste, si vous voulez en juger par vous-même, je crois que vous pouvez hasarder de lire ou parcourir les trois derniers volumes : le pis-aller sera de suspendre votre lecture aussitôt qu’elle vous scandalisera.

Vous n’ignorez pas, madame, que je n’ai jamais fait grand cas de la philosophie, et que je me suis absolument détaché du parti des philosophes. Je n’aime point qu’on prêche l’impiété : voilà déjà de ce côté-là un crime qu’on ne me pardonnera pas. D’un autre côté, je blâme l’intolérance, et je veux qu’on laisse en paix les incrédules ; or, le parti dévot n’est pas plus endurant que l’autre. Jugez en quelles mains me voilà tombé.

Par-dessus cela il faut vous dire qu’une équivoque plaisante de M. de Marmontel m’en a fait un ennemi personnel, furieux et implacable, attendu que la vanité blessée ne pardonne point. Quand ma Lettre contre les spectacles parut, je lui en adressai un exemplaire avec ces mots : Non pas à l’auteur du Mercure, mais à M. de Marmontel. J’entendais par là que j’envoyais le livre à sa personne, et non pas pour qu’il en parlât dans son journal ; de plus, je voulais dire que M. de Marmontel était capable de mieux que de faire le Mercure de France. C’était un compliment que je lui faisais : il y a trouvé une injure ; et d’après cela vous pouvez bien croire que tous mes livres sont dangereux tout au moins.

Tels sont les dignes défenseurs des moeurs et de la vérité. Je me suis rendu justice en m’éloignant de leur vertueuse troupe ; il ne fallait pas qu’un aussi méchant homme déshonorât tant d’honnêtes gens. Je les laisse dire, et je vis en paix ; je doute qu’aucun d’eux en fît autant à ma place.

Je me flatte que le bon Saint-Louis m’a trouvé le même que j’étais quand vous m’honoriez de votre estime. Il me serait cruel de la perdre, madame ; mais il me serait encore plus cruel de l’avoir mérité. Quelque malheureux qu’on puisse être, il est toujours quelques maux qu’on peut éviter. Bonjour, madame. Vous avez raison de me renvoyer à ma devise ; je continue à me servir de mon cachet sans honte, parce qu’il est empreint dans mon coeur.

J’apprends avec grand plaisir l’entier rétablissement de M. l’ambassadeur ; mais vous me parlez de votre santé d’un ton qui m’inquiète ; cependant Saint-Louis me dit que vous êtes assez bien. Pour moi, la solitude m’ôte, sinon mes maux, du moins mes soucis ; et cela fait que j’engraisse : voilà tout le changement qui s’est fait en moi.

Lettre CCXXXIX – À M. de Malesherbes

Montmorency, 10 février 1761.

J’ai fait, monsieur, tout ce que vous avez voulu ; et le consentement du sieur Rey ayant levé mes scrupules, je me trouve riche de vos bienfaits. L’intérêt que vous daignez prendre à moi est au-dessus de mes remerciements ; ainsi je ne vous en ferai phis : mais M. le maréchal de Luxembourg sait ce que je pense et ce que je sens ; il pourra vous en parler. N’aurai-je point, monsieur, la satisfaction de vous voir chez lui à Montmorency au prochain voyage de Pâques, ou au mois de juillet, qu’il y fait une plus longue station et que le pays est plus agréable ? Si je n’ai nul autre moyen de satisfaire mon empressement et que vous vouliez bien, dans la belle saison, me donner chez vous une heure d’audience particulière, j’en profiterai pour aller vous rendre mes devoirs.

Lettre CCXXXLI – À M. ***

Montmorency, le 13 février 1761.

Je n’ai reçu qu’hier, monsieur, la lettre que vous m’avez écrite le 5 de ce mois. Vous avez raison de croire que l’harmonie de l’âme a aussi ses dissonances, qui ne gâtent point l’effet du tout : chacun ne sait que trop comment elles se préparent ; mais elles sont difficiles à sauver. C’est dans les ravissants concerts des sphères célestes qu’on apprend ces savantes successions d’accords. Heureux, dans ce siècle de cacophonie et de discordance, qui peut se conserver une oreille assez pure pour entendre ces divins concerts !

Au reste, je persiste à croire, quoi qu’on en puisse dire, que quiconque, après avoir lu la nouvelle Héloïse, la peut regarder comme un livre de mauvaises moeurs, n’est pas fait pour aimer les bonnes. Je me réjouis, monsieur, que vous ne soyez pas au nombre de ces infortunés, et je vous salue de tout mon coeur.

Lettre CCXXXLIII – À M. Panckoucke

[709]

Montmorency, le 15 février 1761.

J’ai reçu le 12 de ce mois, par la poste, une lettre anonyme, sans date, timbrée de Lille, et franche de port. Faute d’y pouvoir répondre par une autre voie, je déclare publiquement à l’auteur de cette lettre que je l’ai lue et relue avec émotion, avec attendrissement ; qu’elle m’inspire pour lui la plus tendre estime, le plus grand désir de le connaître et de l’aimer ; qu’en me parlant de ses larmes, il m’en a fait répandre ; qu’enfin, jusqu’aux éloges outrés dont il me comble, tout me plaît dans cette lettre, excepté la modeste raison qui le porte à se cacher.

Lettre CCXXXLV – À M. de ***

Montmorency, le 19 février 1761.

Voilà, monsieur, ma réponse aux observations que vous avez eu la bonté de m’envoyer sur la Nouvelle Héloïse. Vous l’avez élevée à l’honneur auquel elle ne s’attendait guère, d’occuper des théologiens : c’est peut-être un sort attaché à ce nom et à celles qui le portent, d’avoir toujours à passer par les mains de ces messieurs-là. Je vois qu’ils ont travaillé à la conversion de celle-ci avec un grand zèle, et je ne doute point que leurs soins pieux n’en aient fait une personne très orthodoxe ; mais je trouve qu’ils l’ont traitée avec un peu de rudesse : ils ont flétri ses charmes ; et j’avoue qu’elle me plaisait plus, aimable quoique hérétique, que bigote et maussade comme la voilà. Je demande qu’on me la rende comme je l’ai donnée ; ou je l’abandonnerai à ses directeurs.

Lettre CCXXXLVII – À Madame de Créqui

Montmorency, le 25 février 1761.

Madame,

Je vous dois bien des réponses ; j’aime à recevoir de vos lettres ; j’ai du plaisir à vous écrire ; je voudrais vous écrire longtemps ; il me semble que j’ai mille choses à vous dire, mais il m’est impossible de vous écrire à mon aise quant à présent : les tracas m’absorbent, me tuent ; je suis excédé. Permettez que je renvoie à un temps plus tranquille le plaisir de m’entretenir avec vous. Je prends part à tous vos soucis : les miens ne sont pas si graves, mais ils me touchent d’aussi près. Si vous effectuez jamais le projet d’aller vivre à la campagne, ne me laissez pas ignorer votre retraite ; car, fussiez-vous au bout du royaume, si vous ne rebutez pas ma visite, j’irai de mon pied faire un pèlerinage auprès de vous.

Lettre CCXXXLIX – À M. Moultou

Montmorency, mars 1761.

Il faudrait être le dernier des hommes pour ne pas s’intéresser à l’infortunée Louison. La pitié, la bienveillance que son honnête historien m’inspire pour elle ne me laissent pas douter que son zèle à lui-même ne puisse être aussi pur que le mien ; et, cela supposé, il doit compter sur toute l’estime d’un homme qui ne la prodigue pas. Grâces au ciel, il se trouve, dans un rang plus élevé, des coeurs aussi sensibles, et qui ont à la fois le pouvoir et la volonté de protéger la malheureuse mais estimable victime de l’infamie d’un brutal. Monsieur le maréchal de Luxembourg et madame la maréchale, à qui j’ai communiqué votre lettre, ont été émus, ainsi que moi, à sa lecture ; ils sont disposés, monsieur, à vous entendre et à consulter avec vous ce qu’on peut et ce qu’il convient de faire pour tirer la jeune personne de la détresse où elle est. Ils retournent à Paris après Pâques. Allez, monsieur, voir ces dignes et respectables seigneurs ; parlez-leur avec cette simplicité touchante qu’ils aiment dans votre lettre ; soyez avec eux sincère en tout, et croyez que leurs coeurs bienfaisants s’ouvriront à la candeur du vôtre. Louison sera protégée si elle mérite de l’être ; et vous, monsieur, vous serez estimé comme le mérite votre bonne action. Que si dans cette attente, quoique assez courte, la situation de la jeune personne était trop dure, vous devez savoir que, quant à présent, je puis payer, modiquement à la vérité, le tribut dû, par quiconque a son nécessaire, aux indigents honnêtes qui ne l’ont pas.

Lettre CCLI – À M. Moultou

Montmorency, le 29 mai 1761.

Vous pardonneriez aisément mon silence, cher Moultou, si vous connaissiez mon état ; mais, sans vous écrire, je ne laisse pas de penser à vous, et j’ai une proposition à vous faire. Ayant quitté la plume et ce tumultueux métier d’auteur, pour lequel je n’étais point né, je m’étais proposé, après la publication de mes rêveries sur l’éducation, de finir par une édition générale de mes écrits, dans laquelle il en serait entré quelques-uns qui sont encore en manuscrit. Si peut-être le mal qui me consume ne me laissait pas le temps de faire cette édition moi-même, seriez-vous homme à faire le voyage de Paris, à venir examiner mes papiers dans les mains où ils seront laissés, et à mettre en état de paraître ceux que vous jugerez bons à cela ? Il faut vous prévenir que vous trouverez des sentiments sur la religion qui ne sont pas les vôtres, et que peut-être vous n’approuverez pas, quoique les dogmes essentiels à l’ordre moral s’y trouvent tous. Or je ne veux pas qu’il soit touché à cet article : il s’assit donc de savoir s’il vous convient de vous prêtera cette édition avec cette réserve qui, ce me semble, ne peut vous compromettre en rien quand on saura qu’elle vous est formellement imposée, sauf à vous de réfuter en votre nom, et dans l’ouvrage même, si vous le jugez à propos, ce qui vous paraîtra mériter réfutation ; pourvu que vous ne changiez ni supprimiez rien sur ce point, sur tout autre vous serez le maître.

J’ai besoin, monsieur, d’une réponse sur cette proposition, avant de prendre les derniers arrangements que mon état rend nécessaires. Si votre situation, vos affaires, ou d’autres raisons vous empêchent d’acquiescer, je ne vois que M. Roustan, qui m’appelle son maître, lui qui pourrait être le mien, auquel je pusse donner la même confiance, et qui, je crois, rendrait volontiers cet honneur à ma mémoire. En pareil cas, comme sa situation est moins aisée que la vôtre, on prendrait des mesures pour que ces soins ne lui fussent pas onéreux. Si cela ne vous convient ni à l’un ni à l’autre, tout restera comme il est ; car je suis bien déterminé à ne confier les mêmes soins à nul homme de lettres de ce pays. Réponse précise et directe, je vous supplie, le plus tôt qu’il se pourra, sans vous servir de la voie de M, Coindet. Sur pareille matière le secret convient, et je vous le demande. Adieu, vertueux Moultou : je ne vous fais pas des compliments, mais il ne tient qu’à vous de voir si je vous estime.

Vous comprenez bien que la Nouvelle Héloïse ne doit pas entrer dans le recueil de mes écrits.

Lettre CCLII – À Madame la maréchale de Luxembourg

[712]

Montmorency, le 12 juin 1761.

Que de choses j’aurais à vous dire avant que de vous quitter ! Mais le temps me presse, il faut abréger ma confession, et verser dans votre coeur bienfaisan t mon dernier secret. Vous saurez donc que depuis seize ans j’ai vécu dans la plus grande intimité avec cette pauvre fille qui demeure avec moi, excepté depuis ma retraite à Montmorency, que mon état m’a forcé de vivre avec elle comme avec ma soeur ; mais ma tendresse pour elle n’a point diminué, et, sans vous, l’idée de la laisser sans ressource empoisonnerait mes derniers instants. De ces liaisons sont provenus cinq enfants, qui tous ont été mis aux Enfants-Trouvés, et avec si peu de précaution pour les reconnaître un jour, que je n’ai pas même gardé la date de leur naissance. Depuis plusieurs années le remords de cette négligence trouble mon repos, et je meurs sans pouvoir la réparer, au grand regret de la mère et au mien. Je fis mettre seulement dans les langes de l’aîné une marque dont j’ai gardé le double ; il doit être né, ce me semble, dans l’hiver de 1746 à 47 ou à peu près. Voilà tout ce que je me rappelle. S’il y avait le moyen de retrouver cet enfant, ce serait faire le bonheur de sa tendre mère ; mais j’en désespère, et je n’emporte point avec moi cette consolation. Les idées dont ma faute a rempli mon esprit ont contribué en grande partie à me faire méditer le Traité de l’Éducation ; et vous y trouverez, dans le livre 1er, un passage qui peut vous indiquer cette disposition[713]. Je n’ai point épousé la mère, et je n’y étais point obligé, puisque avant de me lier avec elle je lui ai déclaré que je ne l’épouserais jamais, et même un mariage public nous eût été impossible à cause de la différence de religion : mais du reste je l’ai toujours aimée et honorée comme ma femme, à cause de son bon coeur, de sa sincère affection, de son désintéressement sans exemple, et de sa fidélité sans tache, sur laquelle elle ne m’a pas même occasionné le moindre soupçon.

Voilà, madame la maréchale, la trop juste raison de ma sollicitude sur le sort de cette “pauvre fille après qu’elle m’aura perdu ; tellement que, si j’avais moins de confiance en votre amitié pour moi et en celle de M. le maréchal, je partirais pénétré de douleur de l’abandon où je la laisse ; mais je vous la confie, et je meurs en paix à cet égard. Il me reste à vous dire ce que je pense qui conviendrait le mieux à sa situation et à son caractère, et qui donnerait le moins de prise à ses défauts.

Ma première idée était de vous prier de lui donner asile dans votre maison, ou auprès de l’enfant qui en est l’espoir, jusqu’à ce qu’il sortît des mains des femmes : mais infailliblement cela ne réussirait point ; il y aurait trop d’intermédiaire entre vous et elle, et elle a, dans votre maison, des malveillants qu’elle ne s’est assurément point attirés par sa faute, et qui trouveraient infailliblement l’art de la disgracier tôt ou tard auprès de vous ou de M. le maréchal. Elle n’a pas assez de souplesse et de prudence pour se maintenir avec tant d’esprits différents, et se prêter aux petits manèges avec lesquels on gagne la confiance des maîtres, quelque éclairés qu’ils soient. Encore une fois cela ne réussirait point, ainsi je vous prie de n’y pas songer.

Je ne voudrais pas non plus qu’elle demeurât à Paris de quelque manière que ce fût ; bien sûr que, craintive et facile à subjuguer, elle y deviendrait la proie et la victime de sa nombreuse famille, gens d’une avidité et d’une méchanceté sans bornes, auxquels j’ai eu moi-même bien de la peine à l’arracher, et qui sont cause en grande partie de ma retraite en campagne. Si jamais elle demeure à Paris, elle est perdue ; car, leur fût-elle cachée, comme elle est d’un bon naturel, elle ne pourra jamais s’abstenir de les voir, et en peu de temps ils lui suceront le sang jusqu’à la dernière goutte, et puis la feront mourir de mauvais traitements.

Je n’ai pas de moins fortes raisons pour souhaiter qu’elle n’aille point demeurer avec sa mère, livrée à mes plus cruels ennemis, nourrie par eux à mauvaise intention, et qui ne cherchent que l’occasion de punir cette pauvre fille de n’avoir point voulu se prêter à leurs complots contre moi. Elle est la seule qui n’ait rien eu de sa mère, et la seule qui l’ait nourrie et soignée dans sa misère ; et si j’ai donné, durant douze ans, asile à cette femme, vous comprenez bien que c’est pour la fille que je l’ai fait. J’ai mille raisons, trop longues à détailler, pour désirer qu’elle ne retourne point avec elle. Ainsi je vous prie d’interposer même, s’il le faut, votre autorité pour l’en empêcher.

Je ne vois que deux partis qui lui conviennent : l’un, de continuer d’occuper mon logement[714], et de vivre en paix à Montmorency ; ce qu’elle peut faire à peu de frais avec votre assistance et protection, tant du produit de mes écrits que de celui de son travail, car elle coud très bien, et il ne lui manque que de l’occupation, que vous voudrez bien lui donner ou lui procurer, souhaitant seulement qu’elle ne soit point à la discrétion des femmes de chambre, car leur tyrannie et leur monopole me sont connus.

L’autre parti est d’être placée dans quelque communauté de province où l’on vit à bon marché, et où elle pourrait très bien gagner sa vie par son travail. J’aimerais moins ce parti que l’autre, parce qu’elle serait ainsi trop loin de vous, et pour d’autres raisons encore. Vous choisirez pour le mieux, madame la maréchale ; mais, quelque choix que vous fassiez, je vous supplie de faire en sorte qu’elle ait toujours sa liberté, et qu’elle soit la maîtresse de changer de demeure sitôt qu’elle ne se trouvera pas bien. Je vous supplie enfin de ne pas dédaigner de prendre soin de ses petites affaires, en sorte que, quoi qu’il arrive, elle ait du pain jusqu’à la fin de ses jours.

J’ai prié M. le maréchal de vous consulter sur le choix de la personne qu’il chargerait de veiller aux intérêts de la pauvre fille, après mon décès. Vous n’ignorez pas l’injuste partialité que marque contre elle celui qui naturellement serait choisi pour cela. Quelque estime que j’aie conçue pour sa probité, je ne voudrais pas quelle restât à la merci d’un homme que je dois croire honnête, mais que je vois livré, par un aveuglement inconcevable, aux intérêts et aux passions d’un fripon. Vous voyez, madame la maréchale, avec quelle simplicité, avec quelle confiance j’épanche mon coeur devant vous. Tout le reste de l’univers n’est déjà plus rien à mes yeux. Ce coeur qui vous aima sincèrement ne vit déjà plus que pour vous, pour M. le maréchal, et pour la pauvre fille. Adieu, amis tendres et chéris ; aimez un peu ma mémoire ; pour moi, j’espère vous aimer encore dans l’autre vie : mais, quoi qu’il en soit de cet obscur et redoutable mystère, en quelque heure que la mort me surprenne, je suis sûr qu’elle me trouvera pensant à vous.

Lettre CCLIV – À M. Mollet

En réponse à une lettre qui contenait la description d’une fête militaire

célébrée à Genève le 5 juin 1761.

À Montmorency, le 26 juin 1761.

Je vous remercie, monsieur, de tout mon coeur de la charmante relation que vous m’avez envoyée de la fête du 5 de ce mois. Je l’ai lue et relue avec intérêt, avec attendrissement, avec un sincère regret de n’en avoir pas été témoin. De tels amusements ne sont point frivoles, ils réveillent dans les coeurs des sentiments que tout tend à éteindre dans notre siècle, et même dans notre patrie ; puissiez-vous, monsieur, vous et tous les bons citoyens qui vous ressemblent, ramener parmi nous ces goûts, ces jeux, ces fêtes patriotiques qui s’allient avec les moeurs, avec la vertu, qu’on goûte avec transport, qu’on se rappelle avec délices, et que le coeur assaisonne d’un charme que n’auront jamais tous ces criminels amusements si vantés des gens à la mode !

J’étais très mal, monsieur’, quand je reçus votre lettre ; c’est ce qui m’a empêchez de vous en remercier plus tôt. Quoique je continue à souffrir beaucoup, je ne puis me refuser plus longtemps à la douce et salutaire distraction de m’occuper de la patrie et de vous. J’ai lu déjà bien des fois votre lettre ; je la lirai bien des fois encore : si ce n’est pas un remède à mes maux, c’est du moins une consolation. Heureux si j’y pouvais ajouter l’espoir de vous embrasser quelque jour à Genève, et d’y voir encore une fois en ma vie une fête pareille à celle que vous décrivez si bien ! Je vous salue de tout mon coeur.

Lettre CCLVI – À M. Moultou

Montmorency, le 24 juillet 1761.

Je ne doutais pas, monsieur, que vous n’acceptassiez avec plaisir les soins que je prenais la liberté de confier à votre amitié, et votre consentement m’a plus touché que surpris. Je puis donc, en quelque temps que je cesse de souffrir, compter que, si mon recueil n’est pas encore en état de voir le jour, vous ne dédaignerez pas de l’y mettre ; et cette confiance m’ôte absolument l’inquiétude qu’il est difficile de n’avoir pas en pareil cas pour le sort de ses ouvrages. Quant aux soins qui regardent l’impression, comme il ne faut que de l’amitié pour les prendre, ils seront remplis en ce pays-ci par les amis auxquels je suis attaché, et que je laisserai dépositaires de mes papiers pour en disposer selon leur prudence et vos conseils. S’il s’y trouve eu manuscrit quelque chose qui mérite d’entrer dans votre cabinet, de quoi je doute, je m’estimerai plus honoré qu’il soit dans vos mains que dans celles du public ; et mes amis penseront comme moi. Vous voyez qu’en pareil cas un voyage à Paris serait indispensable ; mais vous seriez toujours le maître de choisir le temps de votre commodité, et, dans votre façon de penser, vous ne tiendriez pas ce voyage pour perdu, non seulement par le service que vous rendriez à ma mémoire, mais encore par le plaisir de connaître des personnes estimables et respectables, les seuls vrais amis que j’ai jamais eus, et qui sûrement deviendraient aussi les vôtres. En attendant, je n’épargne rien pour vous abréger du travail. Le peu de moments où mon état me permet de m’occuper sont uniquement employés à mettre au net mes chiffons ; et, depuis ma lettre[717], je n’ai pas laissé d’avancer assez la besogne pour espérer de l’achever, à moins de nouveaux accidents.

Connaissez-vous un M. Mollet, dont je n’ai jamais entendu parler ? Il m’écrivit, il y a quelque temps, une espèce de relation d’une fête militaire, laquelle me fit grand plaisir, et je l’en remerciai. Il est parti de là pour faire imprimer, sans m’en parler, non seulement sa lettre, mais ma réponse, qui n’était sûrement pas faite pour paraître en public[718]. J’ai quelquefois essuyé de pareilles malhonnêtetés ; mais ce qui me fâche est que celle-ci vienne de Genève. Cela m’apprendra une fois pour toutes à ne plus écrire à gens que je ne connais point.

Voici, monsieur, deux lettres dont je grossis à regret celle-ci : l’une est pour M. Roustan, dont vous avez bien voulu m’en faire parvenir une, et l’autre pour une bonne femme qui m’a élevé, et pour laquelle je crois que vous ne regretterez pas l’augmentation d’un port de lettre, que je ne veux pas lui faire coûter, et que je ne puis affranchir avec sûreté à Montmorency, Lisez dans mon coeur, cher Moultou, le principe de la familiarité dont j’use avec vous, et qui serait indiscrétion pour un autre ; le vôtre ne lui donnera pas ce nom-là. Mille choses pour moi à l’ami Vernes. Adieu ; je vous embrasse tendrement.

Lettre CCLVIII – À Madame la maréchale de Luxembourg

Ce lundi 18, été de 1761.

J’avais espéré, madame la maréchale, de vous porter hier moi-même de mes nouvelles à votre passage à Saint-Brice ; mais vos relais n’étant point venus, l’heure étant incertaine, et le temps menaçant de pluie, je n’osai, n’étant point encore bien remis, hasarder cette course sans être sûr de vous rencontrer Vous êtes trop en peine de mon état ; il n’est pas si mauvais qu’on vous l’a fait : j’ai plus d’inquiétude que de douleurs, et les alternatives qui se succèdent me font croire que, pour cette fois, il n’empirera pas considérablement. Si vous étiez actuellement au château, je vous irais voir à l’ordinaire, et je ne serai pas assez malheureux pour ne le pouvoir pas quand vous y serez. Ce voyage, dont j’espère profiter, fait mon espoir le plus doux, et je puis vous répondre que mon coeur n’est point malade. Quant à mon corps, s’il n’est pas bien, c’est une espèce de soulagement pour moi de savoir qu’il ne peut être mieux, ou du moins que cela ne dépend pas des hommes : par-là, j’évite la peine et la gêne attachées à la crédulité des malades et à la charlatanerie des médecins. Je ne veux plus ajouter la dépendance de ces messieurs-là à celle de la nécessité, dont ils ne dispensent pas, quoi qu’ils fassent : comme j’ai pris mon parti là-dessus depuis longtemps, j’attends de l’amitié dont vous m’honorez que vous voudrez bien ne m’en plus parler. Bonjour, madame la maréchale ; conservez votre santé, et venez m’aider à rétablir la mienne. Si votre présence et celle de monsieur le maréchal ne guérit pas mes souffrances, elle me les fera oublier.

Lettre CCLX – À la même

À Montmorency, le 1er septembre 1761.

Il est vrai, madame la maréchale, que j’avais grand besoin de votre dernière lettre pour me tranquilliser, d’autant plus que, par une fatalité qui me poursuit en toutes choses, celle de M. le maréchal, qui aurait fait le même effet, s’est égarée en route, et ne m’est parvenue que depuis quelques jours. Depuis que vous avez daigné me rassurer, je n’ai plus besoin de réponse ; je saurai des nouvelles de votre santé ; et d’ailleurs, puisque vos bontés pour moi sont toujours les mêmes, il ne me faut plus de nouvelles sur ce point-là. J’ai pourtant un peu votre dernier mot sur le coeur ; vous me reprochez de l’avoir moins tendre que vous. Madame la maréchale, à cela je n’ai qu’un mot à dire : à Dieu ne plaise que je vous cause jamais le quart des inquiétudes et des peines que vous m’avez fait souffrir depuis deux mois !

Lettre CCLXII – À M. d’Offreville

À Douai

Sur cette question : S’il y a une morale démontrée, ou s’il n’y en a point.

[720]

Montmorency, le 4 octobre 1761.

La question que vous me proposez, monsieur, dans votre lettre du 15 septembre, est importante et grave ; c’est de sa solution qu’il dépend de savoir s’il y a une morale démontrée, ou s’il n’y en a point.

Votre adversaire soutient que tout homme n’agit, quoi qu’il fasse, que relativement à lui-même, et que, jusqu’aux actes de vertu les plus sublimes, jusqu’aux oeuvres de charité les plus pures, chacun rapporte tout à soi.

Vous, monsieur, vous pensez qu’on doit faire le bien pour le bien, même sans aucun retour d’intérêt personnel ; que les bonnes oeuvres qu’on rapporte à soi ne sont plus des actes de vertu, mais d’amour-propre : vous ajoutez que nos aumônes sont sans mérite si nous ne les faisons que par vanité ou dans la vue d’écarter de notre esprit l’idée des misères de la vie humaine ; et en cela vous avez raison.

Mais, sur le fonds de la question, je dois vous avouer que je suis de l’avis de votre adversaire : car, quand nous agissons, il faut que nous ayons un motif pour agir, et ce motif ne peut être étranger à nous, puisque c’est nous qu’il met en oeuvre ; il est absurde d’imaginer qu’étant moi, j’agirai comme si j’étais un autre. N’est-il pas vrai que si l’on vous disait qu’un corps est poussé sans que rien le touche, vous diriez que cela n’est pas concevable ? C’est la même chose en morale, quand on croit agir sans nul intérêt.

Mais il faut expliquer ce mot à intérêt, car vous pourriez lui donner tel sens, vous et votre adversaire, que vous seriez d’accord sans vous entendre, et lui-même pourrait lui en donner un si grossier, qu’alors ce serait vous qui auriez raison.

Il y a un intérêt sensuel et palpable qui se rapporte uniquement à notre bien-être matériel, à la fortune, à la considération, aux biens physiques qui peuvent résulter pour nous de la bonne opinion d’autrui. Tout ce qu’on fait pour un tel intérêt ne produit qu’un bien du même ordre, comme un marchand fait son bien en vendant sa marchandise le mieux qu’il peut. Si j’oblige un autre homme en vue de m’acquérir des droits sur sa reconnaissance, je ne suis en cela qu’un marchand qui fait le commerce, et même qui ruse avec l’acheteur. Si je fais l’aumône pour me faire estimer charitable et jouir des avantages attachés à cette estime, je ne suis encore qu’un marchand qui achète de la réputation. Il en est à peu près de même si je ne fais cette aumône que pour me délivrer de l’importunité d’un gueux ou du spectacle de sa misère. Tous les actes de cette espèce qui ont en vue un avantage extérieur ne peuvent porter le nom de bonnes actions ; et l’on ne dit pas d’un marchand qui a bien fait ses affaires, qu’il s’y est comporté vertueusement.

Il y a un autre intérêt qui ne tient point aux avantages de la société, qui n’est relatif qu’à nous-mêmes, au bien de notre âme, à notre bien-être absolu, et que pour cela j’appelle intérêt spirituel ou moral, par opposition au premier ; intérêt qui, pour n’avoir pas des objets sensibles, matériels, n’en est pas moins vrai, pas moins grand, pas moins solide, et, pour tout dire en un mot, le seul qui, tenant intimement à notre nature, tende à notre véritable bonheur. Voilà, monsieur, l’intérêt que la vertu se propose, et qu’elle doit se proposer, sans rien ôter au mérite, à la pureté, à la bonté morale des actions qu’elle inspire.

Premièrement, dans le système de la religion, c’est-à-dire des peines et des récompenses de l’autre vie, vous voyez que l’intérêt de plaire à l’auteur de notre être et au juge suprême de nos actions est d’une importance qui l’emporte sur les plus grands maux, qui fait voler au martyre les vrais croyants, et en même temps d’une pureté qui peut ennoblir les plus sublimes devoirs. La loi de bien faire est tirée de la raison même ; et le chrétien n’a besoin que de logique pour avoir de la vertu.

Mais outre cet intérêt, qu’on peut regarder en quelque façon comme étranger à la chose, comme n’y tenant que par une expresse volonté de Dieu, vous me demanderez peut-être s’il y a quelque autre intérêt lié plus immédiatement, plus nécessairement à la vertu par sa nature, et qui doive nous la faire aimer longuement pour elle-même. Ceci tient à d’autres questions dont la discussion passe les bornes d’une lettre, et dont, par cette raison, je ne tenterai pas ici l’examen : comme, si nous avons un amour naturel pour l’ordre, pour le beau moral ; si cet amour peut être assez vif par lui-même pour primer sur toutes nos passions ; si la conscience est innée dans le coeur de l’homme, ou si elle n’est que l’ouvrage des préjugés et de l’éducation : car en ce dernier cas il est clair que nul n’ayant en soi-même aucun intérêt à bien faire, ne peut faire aucun bien que par le profit qu’il en attend d’autrui ; qu’il n’y a par conséquent que des sots qui croient à la vertu, et des dupes qui la pratiquent. Telle est la nouvelle philosophie.

Sans m’embarquer ici dans cette métaphysique, qui nous mènerait trop loin, je me contenterai de vous proposer un fait que vous pourrez mettre en question avec votre adversaire, et qui, bien discuté, vous instruira peut-être mieux de ses vrais sentiments que vous ne pourriez-vous en instruire en restant dans la généralité de votre thèse.

En Angleterre, quand lui homme est accusé criminellement, douze jurés enfermés dans une chambre pour opiner, sur l’examen de la procédure, s’il est coupable ou s’il ne l’est pas, ne sortent plus de cette chambre, et n’y reçoivent point à manger qu’ils ne soient tous d’accord ; en sorte que leur jugement est toujours unanime et décisif sur le sort de l’accusé.

Dans une de ces délibérations, les preuves paraissant convaincantes, onze des jurés le condamnèrent sans balancer ; mais le douzième s’obstina tellement à l’absoudre, sans vouloir alléguer d’autre raison, sinon qu’il le croyait innocent, que, voyant ce juré déterminé à mourir de faim plutôt que d’être de leur avis, tous les autres, pour ne pas s’exposer au même sort, revinrent au sien, et l’accusé fut renvoyé absous.

L’affaire finie, quelques-uns des jurés pressèrent en secret leur collègue de leur dire la raison de son obstination ; et ils surent enfin que c’était lui-même qui avait fait le coup dont l’autre était accusé, et qu’il avait eu moins d’horreur de la mort que de faire périr l’innocent chargé de son propre crime.

Proposez le cas à votre homme, et ne manquez pas d’examiner avec lui l’état de ce juré dans toutes ses circonstances. Ce n’était point un homme juste, puisqu’il avait commis un crime ; et, dans cette affaire, l’enthousiasme de la vertu ne pouvait point lui élever le coeur et lui faire mépriser la vie. Il avait l’intérêt le plus réel à condamner l’accusé pour ensevelir avec lui l’imputation du forfait ; il devait craindre que son invincible obstination n’en fît soupçonner la véritable cause, et ne fût un commencement d’indice contre lui : la prudence et le soin de sa sûreté demandaient, ce semble, qu’il fit ce qu’il ne fit pas, et l’on ne voit aucun intérêt sensible qui dût le porter à faire ce qu’il fit. Il n’y avait cependant qu’un intérêt très puissant qui pût le déterminer ainsi dans le secret de son coeur à toute sorte de risque : quel était donc cet intérêt auquel il sacrifiait sa vie même ?

S’inscrire en faux contre le fait serait prendre une mauvaise défaite ; car on peut toujours l’établir par supposition, et chercher, tout intérêt étranger mis à part, ce que ferait en pareil cas, pour l’intérêt de lui-même, tout homme de bon sens qui ne serait ni vertueux ni scélérat.

Posant successivement les deux cas : l’un, que le juré ait prononcé la condamnation de l’accusé et l’ait fait périr pour se mettre en sûreté ; l’autre, qu’il l’ait absous, comme il fit, à ses propres risques ; puis, suivant dans les deux cas le reste de la vie du juré et la probabilité du sort qu’il se serait préparé, pressez votre homme de prononcer décisivement sur cette conduite, et d’exposer nettement, de part ou d’autre, l’intérêt et les motifs du parti qu’il aurait choisi ; alors, si votre dispute n’est pas finie, vous connaîtrez du moins si vous vous entendez l’un l’autre, ou si vous ne vous entendez pas.

Que s’il distingue entre l’intérêt d’un crime à commettre ou à ne pas commettre, et celui d’une bonne action à faire ou à ne pas faire, vous lui ferez voir aisément que, dans l’hypothèse, la raison de s’abstenir d’un crime avantageux qu’on peut commettre impunément est du même genre que celle de faire, entre le ciel et soi, une bonne action onéreuse ; car outre que, quelque bien que nous puissions faire, en cela nous ne sommes que justes, on ne peut, avoir nul intérêt en soi-même à ne pas faire le mal qu’on n’ait un intérêt semblable à faire le bien ; l’un et l’autre dérivent de la même source et ne peuvent être séparés.

Surtout, monsieur, songez qu’il ne faut point outrer les choses au-delà de la vérité, ni confondre, comme faisaient les stoïciens, le bonheur avec la vertu. Il est certain que faire le bien pour le bien c’est le faire pour soi, pour notre propre intérêt, puisqu’il donne à l’âme une satisfaction intérieure, lui contentement d’elle-même sans lequel il n’y a point de vrai bonheur. Il est sûr encore que les méchants sont tous misérables, quel que soit leur sort apparent, parce que le bonheur s’empoisonne dans une âme corrompue comme le plaisir des sens dans un corps malsain. Mais il est faux que les bons soient tous heureux dès ce monde ; et comme il ne suffit pas au corps d’être en santé pour avoir de quoi se nourrir, il ne suffit pas non plus à l’âme d’être saine pour obtenir tous les biens dont elle a besoin. Quoiqu’il n’y ait que les gens de bien qui puissent vivre contents, ce n’est pas à dire que tout homme de bien vive content. La vertu ne donne pas le bonheur, mais elle seule apprend à en jouir quand on l’a : la vertu ne garantit pas des maux de cette vie et n’en procure pas les biens ; c’est ce que ne fait pas non plus le vice avec toutes ses ruses ; mais la vertu fait porter plus patiemment les uns et goûter plus délicieusement les autres. Nous avons donc, en tout état de cause, un véritable intérêt à la cultiver, et nous faisons bien de travailler pour cet intérêt, quoiqu’il y ait des cas où il serait insuffisant par lui-même sans l’attente d’une vie à venir. Voilà mon sentiment sur la question que vous m’avez proposée.

En vous remerciant du bien que vous pensez de moi, je vous conseille pourtant, monsieur, de ne plus perdre votre temps à me défendre on à me louer. Tout le bien ou le mal qu’on dit d’un homme qu’on ne connaît point ne signifie pas grand-chose. Si ceux qui m’accusent ont tort, c’est à ma conduite à me justifier ; toute autre apologie est inutile ou superflue. J’aurais dû vous répondre plus tôt ; mais le triste état où je vis doit excuser ce retard. Dans le peu d’intervalle que mes maux me laissent, mes occupations ne sont pas de mon choix ; et je vous avoue que, quand elles en seraient, ce choix ne serait pas d’écrire des lettres. Je ne réponds point à celles de compliments, et je ne répondrais pas non plus à la vôtre si la question que vous m’y proposez ne me faisait un devoir de vous en dire mon avis.

Je vous salue, monsieur, de tout mon coeur.

Lettre CCLXIV – À Madame La Tour

Montmorency, le 19 octobre 1761.

Le plaisir que j’ai, madame, de recevoir de vous une seconde lettre, serait tempéré ou peut-être augmenté par vos reproches, si je pouvais les concevoir ; mais c’est à quoi je fais de vains efforts. Vous me parlez d’une lettre de votre amie ; je n’en ai point reçu d’autre que celle qui accompagnait la vôtre du 16, et qui est de même date ; et cette lettre, ne vous déplaise, n’est point d’une femme, mais seulement d’un homme ou d’un ange, ce qui est tout un pour mon dépit. Vous semblez vous plaindre de ma négligence à répondre, et plus je mérite ce reproche de tout autre part, plus votre ingratitude en augmente, puisque j’ai répondu à votre première lettre le surlendemain de sa réception, et que, par un progrès de diligence dont je me passerais bien, voilà que dès le lendemain je réponds à la seconde.

Le grand mal est qu’en vous donnant un homme pour ami, vous êtes restée femme ; et la tromperie est d’autant plus cruelle que vous ne m’avez trompé qu’à demi. Deux hommes me feraient mille pareils tours que je n’en ferais que rire ; mais je ne sais pourquoi je ne puis vous imaginer tête-à-tête avec monsieur Julie, concertant vos lettres et tout le persiflage adressé à la pauvre dupe, sans des mouvements de colère, et, je crois, de quelque chose de pis : si, pour me venger, je voulais vous imaginer horrible, vous vous doutez bien que cela me réussirait mal ; je me venge donc au contraire en vous imaginant si charmante que, comme que vous puissiez être, j’ai de quoi vous rendre jalouse de vous. Tout ce qui me déplaît dans cette vengeance est la peur de la prendre à mes dépens.

Nouvelle folie qu’il vous faut avouer. En lisant cette lettre désolante, en l’examinant par tous les recoins, pour y chercher cette chimérique Julie, que je ne puis m’empêcher de regretter presque jusqu’aux larmes, j’ai été découvrir que le timbre de la petite poste avait fait impression au papier, à travers l’enveloppe, d’où j’ai conclu que l’auteur de cette lettre ne l’avait point écrite dans votre chambre. Cette découverte a sur-le-champ désarmé ma furie ; et j’ai compris par là que je vous pardonnais plutôt le complot de me tromper, que le tête-à-tête de l’exécution. Pour Dieu, madame, vous qui devez faire des miracles, tolérez l’indiscrétion de ma prière ; je vous demande à genoux de rechanger ce monsieur en femme. Abusez-moi, mentez-moi ; mais de grâce, refaites-en, comme vous pourrez, une autre Julie, et je vous donnerai à toutes deux les coeurs de mille Saint-Preux dans un seul.

Quant aux lettres que vous dites m’avoir été précédemment écrites, et qu’il est, ajoutez-vous, impossible de supposer ne m’être pas parvenues, il ne faut pas, madame, le supposer, il faut en être persuadée. Je n’ai point reçu ces lettres : si je les avais reçues, j’aurais pu n’y pas répondre, du moins si tôt, car je suis paresseux, souffrant, triste, occupé, et de ma vie je n’ai pu avoir d’exactitude dans les correspondances qui m’intéressaient le plus ; mais je n’en aurais point nié la réception, et je n’aurais point désavoué mon tort. Je juge par le tour de vos reproches qu’il était question du soin de ma santé, et je suis touché de l’intérêt que vous voulez bien y prendre. Loin que mon dessein soit de mourir, c’est pour vivre jusqu’à ma dernière heure que j’ai renoncé aux impostures des médecins. Vingt ans de tourments et d’expérience m’ont suffisamment instruit de la nature de mon mal et de l’insuffisance de leur art. Ma vie, quoique triste et douloureuse, ne m’est point à charge ; elle n’est point sans douceurs, tant que des personnes telles que vous me paraissez être daignent y prendre intérêt ; mais lutter en vain pour la prolonger, c’est l’user et raccourcir ; le peu qui m’en reste m’est encore assez cher pour en vouloir jouir en paix. Mon parti est pris, je n’aime pas la dispute, et je n’en veux point soutenir contre vous ; mais je ne changerai pas de résolution. Adieu, madame ; ici finira probablement notre courte correspondance ; jouissez du triomphe aisé de me laisser du regret à la finir. Je suis sensible, facile, et naturellement fort aimant ; je ne sais point résister aux caresses. D’une seule lettre vous m’aviez déjà subjugué ; j’avoue aussi que votre feinte Julie ajoutait beaucoup à votre empire ; et maintenant encore que je sais qu’elle n’existe pas, son idée augmente le serrement de coeur qui me reste, en songeant au tour que vous m’avez joué.

Lettre CCLXVI – À Madame la maréchale de Luxembourg

Montmorency, 22 octobre 1761.

J’ai reçu, madame la maréchale, une très énergique réponse de M. le maréchal[722], et j’aime à me flatter que cette réponse vous est commune avec lui, d’autant plus que vous m’en faites quelques-unes de ce ton-là, au papier près que vous n’y mettez pas. Il est vrai qu’une réponse que vous écrivez parle pour dix que vous n’écrivez point, et, si j’étais moins insatiable, une seule de vos lettres suffirait pour alimenter mon coeur pour toute ma vie : mais c’est précisément leur prix qui m’en rend avide, et je trouvé que vous n’avez jamais assez dit ce que je me plais tant à entendre et à lire. Au moyen de la correspondance nouvellement établie, j’espère que vous me dispenserez plus libéralement des grâces qui me sont chères ; il ne vous en coûtera qu’une feuille de papier et une adresse de votre main ; car il me faut, s’il vous plait, quelques mots que vous ayez tracés, et qui me donneront la confiance de supposer dans la lettre tous ceux qui n’y seront point, mais que vos bontés pour moi et mon attachement pour vous m’y feront supposer. Nous gagnerons tous deux à cet arrangement, madame la maréchale : vous aurez la peine d’écrire de moins, et moi j’aurai le plaisir de lire des lettres, moins agréables peut-être que vous ne les auriez écrites, mais, en revanche, aussi tendres qu’il me plaira.

Lettre CCLXVIII – À Madame la maréchale de Luxembourg

Ce dimanche 26 octobre.

Permettez, madame la maréchale, que je vous envoie le bulletin de ma journée d’hier. J’appris le matin que vous deviez passer à Saint-Brice, entre midi et une heure. Je dînai à onze heures et demie ; et, de peur d’arriver trop tard, voulant gagner le temps du relai, j’allai couper le grand chemin au barrage de Pierre-Fite ; de là je remontai au petit pas jusqu’à la vue de Saint-Brice. Là, les premières gouttes de pluie m’ayant surpris, je fus me réfugier chez le curé de Groslay, d’où, voyant que la pluie ne faisait qu’augmenter, je pris enfin le parti de me remettre en route, et j’arrivai chez moi mouillé jusqu’aux os, crotté jusqu’au dos, et, qui pis est, ne vous ayant point vue. Je voudrais bien, madame la maréchale, que tous ces maux excitassent votre pitié, et me valussent un petit emplâtre de papier blanc.

Lettre CCLXX – À Julie

[724]

Je joindrais une épithète si j’en savais quelqu’une qui pût aboutir à ce mot.

30 octobre 1761.

Oui, madame, vous êtes femme, j’en suis persuadé ; si, sur les indices contraires que je vous dirai quand il vous plaira, je m’obstinais après vos protestations à en douter encore, je ne ferais plus de tort qu’à moi. Cela posé, je sens que j’ai à réparer près de vous toutes les offenses qu’on peut faire à quelqu’un qu’on ne connaît que par son esprit ; mais ce devoir ne m’effraie point, et il faudra que vous soyez bien inexorable, si la disposition où je suis de m’humilier devant vous ne vous apaise pas. D’ailleurs, vous vous trompez fort, quand vous regardez votre amour-propre comme offensé par mes doutes ; la frayeur que j’avais qu’ils ne fussent fondés vous en venge assez ; et pensez-vous que ce ne fut rien, quand vous avez osé prendre ce nom de Julie, de n’avoir pu vous le disputer ?

La condition sous laquelle vous daignez satisfaire l’empressement que j’ai de savoir qui vous êtes, me confirme qu’il vous est bien dû. Je vous rends donc justice ; mais vous ne me la rendez pas, quand vous me supposez plus curieux que sensible. Non, madame, ce que je n’aurais pas fait pour vous complaire, je ne le ferais pas pour vous connaître, et je ne vous vendrais pas un bien que vous voulez me faire, pour en arracher un plus grand malgré vous. Je suppose que l’homme que vous voulez que je voie est le frère Côme, dont vous m’avez parlé précédemment ; si la chose était à faire, je vous obéirais, et vous resteriez inconnue : mais l’amitié a prévenu l’humanité. M. le maréchal de Luxembourg exigea l’été dernier que je le visse ; j’obéis, et il l’a fait venir deux fois. Le frère Côme a fait ce que n’avait pu faire avant lui nul homme de l’art ; je n’ai rien vu de lui qui ne soit très conforme à sa réputation et au jugement que vous en portez ; enfin, il m’a délivré d’une erreur fâcheuse, en vérifiant que mon mal n’était point celui que je croyais avoir. Mais celui que j’ai n’en est ni moins inconnu, ni moins incurable qu’auparavant, et je n’en souffre pas moins depuis ses visites ; ainsi, tous les soins humains ne servent plus qu’à me tourmenter. Ce n’est sûrement pas votre intention qu’ils aient cet usage.

Vous me reprochez l’abus de l’esprit qu’en vous supposant homme j’avais cru voir dans vos lettres. J’ignore si cette imputation est fondée, mais je n’ai jamais cru avoir assez d’esprit pour en pouvoir abuser, et je n’en fais pas assez de cas pour le vouloir. Mais il est vrai que dans l’espèce de correspondance qu’il vous a plu d’établir avec moi, l’embarras de savoir que dire a pu me faire recourir à de mauvaises plaisanteries qui ne me vont point, et dont je me tire toujours gauchement. Il ne tiendra qu’à vous, madame, et à votre aimable amie, de connaître que mon coeur et ma plume ont un autre langage, et que celui de l’estime et de la confiance ne m’est pas absolument étranger. Mais vous qui parlez, il s’en faut beaucoup que vous soyez disculpée auprès de moi sur ce chapitre ; et je vous avertis que ce grief n’est pas si léger à mon opinion, qu’il ne vaille la peine d’être d’abord discuté, et puis tout-à-fait ôté d’une correspondance continuée.

Après ma lettre pliée, je m’aperçois qu’on peut lire l’écriture à travers le papier, ainsi je mets une enveloppe.

Lettre CCLXXII – À Julie

À Montmorency, le 10 novembre 1761.

Je crois, madame, que vous avez deviné juste, et que je me serais moins avancé, à l’égard de l’homme en question, si, malgré ce que m’avait écrit votre amie, j’avais cru que ce ne fût pas le frère Côme. Non, ce me semble, par le désir de me faire honneur d’une déférence que je ne voulais pas avoir, mais parce que avant d’avoir vu le frère Côme, il me restait à faire un dernier sacrifice, que vous eussiez sans doute obtenu, quoique j’en susse le désagrément et l’inutilité. Maintenant qu’il est fait, ce sacrifice a mis le terme à ma complaisance, et je ne veux plus rien faire, à cet égard, que ce que j’ai promis. Je ne me souviens pas de ma lettre, mais soyez vous-même juge de cet engagement : si je ne suis tenu à rien, je ne veux rien accorder ; si vous me croyez lié par ma parole, envoyez M. Sarbourg, il sera content de ma docilité. Mais, au reste, de quelque manière que se passe cette entrevue, elle ne peut aboutir de sa part qu’à un examen de pure curiosité ; car, s’il osait entreprendre ma guérison, je ne serais pas assez fou pour me livrer à cette entreprise, et je suis très sûr de n’avoir rien promis de pareil. J’ai senti dès l’enfance les premières atteintes du mal qui me consume ; il a sa source dans quelque vice de conformation né avec moi ; les plus crédules dupes de la médecine ne le furent jamais au point de penser qu’elle pût guérir de ceux-là. Elle a son utilité, j’en conviens ; elle sert à leurrer l’esprit d’une vaine espérance ; mais les emplâtres de cette espèce ne mordent plus sur le mien.

À l’égard de la promesse conditionnelle de vous faire connaître, je vous en remercie ; mais je vous en relève, quelque parti que vous preniez au sujet de M. Sarbourg. En y mieux pensant, j’ai changé de sentiment sur ce point ; si, selon votre manière d’interpréter, vous trouvez encore là une indifférence désobligeante, ce ne sera pas en cette occasion que je vous reprocherai trop d’esprit. Mon empressement de savoir qui vous êtes venait de ma défiance sur votre sexe, elle n’existe plus ; je vous crois femme, je n’en doute point, et c’est pour cela que je ne veux plus vous connaître ; vous ne sauriez plus y gagner, et moi j’y pourrais trop perdre.

Ne croyez pas, au reste, que jamais j’aie pu vous prendre pour un homme ; il n’y a rien de moins alliable que les deux idées qui me tourmentaient ; j’ai seulement cru vos lettres de la main d’un homme : je l’ai cru, fondé sur l’écriture, aussi liée, aussi formée que celle d’un homme ; sur la grande régularité de l’orthographe ; sur la ponctuation plus exacte que celle d’un prote d’imprimerie ; sur-un ordre que les femmes ne mettent pas communément dans leurs lettres, et qui m’empêchait de me fier à la délicatesse qu’elles y mettent, mais que quelques hommes y mettent aussi ; enfin, sur les citations italiennes, qui me déroutaient le plus. Le temps est passé des Bouillon, des La Suze, des La Fayette, des dames françaises qui lisaient et aimaient la poésie italienne. Aujourd’hui leurs oreilles racornies à votre Opéra ont perdu toute finesse, toute sensibilité : ce goût est éteint pour jamais parmi elles.

Ne plù il vestigio appar ; nè dir si puo

Egli qui fue.

Ajoutez à tout cela certain petit trait accolé de deux points, qui finit toutes vos lettres, et qui me fournissait un indice décisif au gré de ma pointilleuse défiance. Où diantre avez-vous aussi péché ce maudit trait qu’on ne fit jamais que dans des bureaux, et qui m’a tant désolé ? Charmante Claire, examinez bien la jolie main de votre amie ; je parie que ses petits doigts ne sauraient faire un pareil trait sans contracter un durillon. Mais ce n’est pas tout ; vous voulez savoir sur quoi portait aussi ma frayeur que cette lettre ne fût de la main d’un homme : c’est que votre Claire vous avait donné la vie et que cet homme-là vous tuait.

Il est vrai, madame, que je n’ai pas répondu à vos six pages, et que je n’y répondrais pas en cent. Mais, soit que vous comptiez les pages, les choses, les lettres, je serai toujours en reste ; et, si vous exigez autant que vous donnez, je n’accepte point un marché qui passe mes forces. Je ne sais par quel prodige j’ai été jusqu’ici plus exact avec vous, que je ne connais point, que je ne le fus de ma vie avec mes amis les plus intimes. Je veux conserver ma liberté jusque dans mes attachements ; je veux qu’une correspondance me soit un plaisir et non pas un devoir ; je porte cette indépendance dans l’amitié même : je veux aimer librement mes amis pour le plaisir que j’y prends ; mais, sitôt qu’ils mettent les services à la place des sentiments, et que la reconnaissance m’est imposée, l’attachement en souffre, et je ne fais plus avec plaisir ce que je suis forcé de faire. Tenez-vous cela pour dit, quand vous m’aurez envoyé votre M. Sarbourg. Je comprends que vous n’exigerez rien, c’est pour cela même que je vous devrai davantage, et que je m’acquitterai d’autant plus mal. Ces dispositions me font peu d’honneur, sans doute ; mais les ayant malgré moi, tout ce que je puis faire, est de les déclarer : je ne vaux pas mieux que cela. Revenant donc à nos lettres, soyez persuadée que je recevrai toujours les vôtres et celles de votre amie, avec quelque chose de plus que du plaisir y qu’elles peuvent charmer mes maux et parer ma solitude ; mais, que quand j’en recevrais dix de suite sans faire une réponse, et que vous écrivant enfin, au lieu de répondre article par article, je suivrais seulement le sentiment qui me fait prendre la plume, je ne ferais rien que j’aie promis de ne pas faire, et à quoi vous ne deviez, vous attendre.

C’est encore à peu près la même chose à l’égard du ton de mes lettres. Je ne suis pas poli, madame ; je sens dans mon coeur de quoi me passer de l’être, et il y surviendra bien du changement, si jamais je suis tenté de l’être avec vous. Voyez encore quelle interprétation votre bénignité veut donner à cela, car pour moi je ne puis m’expliquer mieux. D’ailleurs, j’écris très difficilement quand je veux châtier mon style : j’ai par-dessus la tête du métier d’auteur ; la gêne qu’il impose est une des raisons qui m’y font renoncer. À force de peine et de soin, je puis trouver enfin le tour convenable et le mot propre ; mais je ne veux mettre ni peine ni soins dans mes lettres ; j’y cherche le délassement d’être incessamment vis-à-vis du public ; et quand j’écris avec plaisir, je veux écrire à mon aise. Si je ne dis ni ce qu’il faut, ni comme il faut, qu’importe ? Ne sais-je pas que mes amis m’entendront toujours ; qu’ils expliqueront mes discours par mon caractère, non mon caractère par mes discours, et que si j’avais le malheur de leur écrire des choses malhonnêtes, ils seraient sûrs de ne m’avoir entendu qu’en y trouvant un sens qui ne le fût pas ? Vous me direz que tous ceux à qui j’écris ne sont ni mes amis, ni obligés de me connaître. Pardonnez-moi, madame ; je n’ai, ni ne veux avoir de simples connaissances ; je ne sais, ni ne veux savoir comment on leur écrit. Il se peut que je mette mon commerce à trop haut prix, mais je n’en veux rien rabattre, surtout avec vous, quoique je ne vous connaisse pas, car je présume qu’il m’est plus aisé de vous aimer sans vous connaître, que de vous connaître sans vous aimer. Quoi qu’il en soit, c’est ici une affaire de convention : n’attendez de moi nulle exactitude, et n’allez plus épiloguant sur mes mots. Si je ne vous écris ni régulièrement, ni convenablement, je vous écris pourtant : cela dit tout, et corrige tout le reste. Voilà mes explications, mes conditions ; acceptez ou refusez, mais ne marchandez pas ; cela serait inutile.

Je vois par ce que vous me marquez, et par la couleur de votre cachet, que vous avez fait quelque perte, et je sais par votre amie que vous n’êtes pas heureuse : c’est peut-être à cela que je dois votre commisération et l’intérêt que vous daignez prendre à moi. L’infortune attendrit l’âme ; les gens heureux sont toujours durs. Madame, plus le cas que je fais de votre bienveillance augmente, plus je la trouve trop chère à ce prix.

Je vous dirai une autre fois ce que je pense de l’affranchissement de votre lettre, et de la mauvaise raison que vous m’en donnez. En attendant, je vous prie, par cette raison même, de ne plus continuer d’affranchir, c’est le vrai moyen de faire perdre les lettres. Je suis à présent fort riche, et le serai, j’espère, longtemps pour cela ; tout ce que j’ôte à la vanité dans ma dépense, c’est pour le donner au vrai plaisir.

Lettre CCLXXIV – À l’abbé de Jodelh

[728]

Montmorency, le 16 novembre 1761.

Est-il bien naturel, monsieur, que, pour avoir des éclaircissements sur un écrit des pasteurs de Genève, vous vous adressiez à un homme qui n’a pas l’honneur d’être de leur nombre ? et ne serait-ce pas matière à scandale de voir un ecclésiastique dans un séminaire demander à un hérétique des instructions sur la foi, si l’on ne présumait que c’est une ruse polie de votre zèle pour me faire accepter les vôtres ? Mais, monsieur, quelque disposé que je puisse être à les recevoir dans tout autre temps, les maux dont je suis accablé me forcent de vaquera d’autres soins que cette petite escrime de controverse, bonne seulement pour amuser les gens oisifs qui se portent bien. Recevez donc, monsieur, mes remerciements de votre soin pastoral, et les assurances de mon respect.

Lettre CCLXXVI – À M. le maréchal de Luxembourg

Montmorency, le 26 novembre 1761.

Savez-vous bien, M. le maréchal que celle de toutes vos lettres dont j’avais le plus grand besoin, savoir la dernière sans date, mais timbrée de Fontainebleau, ne m’est arrivée que depuis trois ou quatre jours, quoique je la croie écrite depuis assez longtemps ? Je soupçonne, par les chiffres et les renseignements dont elle est couverte, qu’elle est allée à Enghien en Flandre avant de me parvenir. Ce sont des fatalités faites pour moi. Heureusement, il m’est venu dans l’intervalle une lettre de madame la maréchale, qui m’a rassuré ; la vôtre achève de me rendre le repos, et enfin me voilà tranquille sur la chose qui m’intéresse le plus au monde. Assurément je n’avais pas besoin qu’une pareille alarme vint me faire sentir tout le prix de vos bontés. M. le maréchal, il me reste un seul plaisir dans la vie, c’est celui de vous aimer et d’être aimé de vous. Je sens que si jamais je perdais celui-là, je n’aurais plus rien à perdre.

Lettre CCLXXVIII – À Julie

À Montmorency, le 29 novembre 1761.

Encore une lettre perdue, madame ! cela devient fréquent, et il est bizarre que ce malheur ne m’arrive qu’avec vous. Dans le premier transport que me donna la relation de votre amie, je vous écrivis, le coeur plein d’attendrissement, d’admiration, et les yeux en larmes. Ma lettre fut mise à la poste, sous son adresse, rue………. comme elle me l’avait marqué. Le lendemain je reçus la vôtre, où vous me tancez de mon impolitesse, et je craignis de là que la dernière ne vous eût encore déplu ; car je n’ai qu’un ton, madame, et je n’en saurais changer, même avec vous. Si mon style vous déplaît, il faut me taire ; mais il me semble que mes sentiments devraient me le faire pardonner. Adieu, madame ; je ne puis maintenant vous parler de mon état, ni vous écrire de quelque temps ; mais soyez sûre que, quoi qu’il arrive, votre souvenir me sera cher.

Mille choses de ma part à l’aimable Claire ; j’ai du regret de ne pouvoir écrire à toutes deux.

Lettre CCLXXIX – À M. Moultou

Montmorency, le 12 décembre 1761.

Vous voulez, cher Moultou, que je vous parle de mon état. Il est triste et cruel à tous égards ; mon corps souffre, mon coeur gémit, et je vis encore. Je ne sais si je dois m’attrister ou me réjouir d’un accident qui m’est arrivé il y a trois semaines, et qui doit naturellement augmenter mais abréger mes souffrances. Un bout de sonde molle, sans laquelle je ne saurais plus pisser, est resté dans le canal de l’urètre, et augmente considérablement la difficulté du passage ; et vous savez que dans cette partie-là les corps étrangers ne restent pas dans le même état, mais croissent incessamment, en devenant les noyaux d’autant de pierres. Dans peu de temps nous saurons à quoi nous en tenir sur ce nouvel accident.

Depuis longtemps j’ai quitté la plume et tout travail appliquant ; mon état me forcerait à ce sacrifice, quand je n’en aurais pas pris la résolution. Que ne l’ai-je prise trois ans plus tôt ! Je me serais épargné les cruelles peines qu’on me donne et qu’on me prépare au sujet de mon dernier ouvrage. Vous savez que j’ai jeté sur le papier quelques idées sur l’éducation. Cette importante matière s’est étendue sous ma plume au point de faire un assez et trop gros livre, mais qui m’était cher, comme le plus utile, le meilleur, et le dernier de mes écrits. Je me suis laissé guider dans la disposition de cet ouvrage ; et, contre mon avis, mais non pas sans l’aveu du magistrat, le manuscrit a été remis à un libraire de Paris, pour l’imprimer ; et il en a donné six mille francs, moitié comptant, et moitié en billets payables à divers termes. Ce libraire a ensuite traité avec un autre libraire de Hollande, pour faire en même temps, et sur ses feuilles, une autre édition parallèle à la sienne, pour la Hollande, l’Allemagne et l’Angleterre. Vous croiriez là-dessus que l’intérêt du libraire français étant de retirer et faire valoir son argent, il n’aurait eu plus grande hâte que d’imprimer et publier le livre ; point du tout, monsieur. Mon livre se trouve perdu, puisque je n’en ai aucun double, et mon manuscrit supprimé, sans qu’il me soit possible de savoir ce qu’il est devenu. Pendant deux ou trois mois, le libraire, feignant de vouloir imprimer, m’a envoyé quelques épreuves, et même quelques dessins de planches ; mais ces épreuves allant et revenant incessamment les mêmes, sans qu’il m’ait jamais été possible de voir une seule bonne feuille, et ces dessins ne se gravant point, j’ai enfin découvert que tout cela ne tendait qu’à m’abuser par une feinte ; qu’après les épreuves tirées on défaisait les formes, au lieu d’imprimer, et qu’on ne songeait à rien moins qu’à l’impression de mon livre.

Vous me demanderez quel peut être de la part du libraire le but d’une conduite si contraire à son intérêt apparent. Je l’ignore ; il ne peut certainement être arrêté que par un intérêt plus grand, on par une force supérieure. Ce que je sais, c’est que ce libraire dépend d’un autre libraire nommé Guérin, beaucoup plus riche, plus accrédité, qui imprime pour la police, qui voit les ministres, qui a l’inspection de la bibliothèque de la Bastille, qui est au fait des affaires secrètes, qui a la confiance du gouvernement, et qui est absolument dévoué aux jésuites. Or vous saurez que depuis longtemps les jésuites ont paru fort inquiets de mon traité de l’éducation : les alarmes qu’ils en ont prises m’ont fait plus d’honneur que je n’en mérite, puisque dans ce livre il n’est pas question d’eux, ni de leurs collèges, et que je me suis fait une loi de ne jamais parler d’eux dans mes écrits ni en bien ni en mal. Mais il est vrai que celui-ci contient une profession de foi qui n’est pas plus favorable aux intolérants qu’aux incrédules, et qu’il faut bien à ces gens-là des fanatiques, mais non pas des gens qui croient en Dieu. Vous saurez de plus que ledit Guérin, par mille avances d’amitié, m’a circonvenu depuis plusieurs années en se récriant contre les marchés que je faisais avec Rey, en le décriant dans mon esprit, et prenant mes intérêts avec une générosité sans exemple. Enfin, sans vouloir être mon imprimeur lui-même, il m’a donné celui-ci, auquel sans doute il a fait les avances nécessaires pour avoir le manuscrit ; car, malheureusement pour eux, il n’était plus dans mes mains, mais dans celles de madame de Luxembourg, qui n’a pas voulu le lâcher sans argent.

Voilà les faits ; voici maintenant mes conjectures. On ne jette pas six mille francs dans la rivière, simplement pour supprimer un manuscrit. Je présume que l’état de dépérissement où je suis aura fait prendre à ceux qui s’en sont emparés le parti de gagner du temps, et différer l’impression du mien jusqu’après ma mort. Alors, maîtres de l’ouvrage, sur lequel personne n’aura plus d’inspection, ils le changeront et falsifieront à leur fantaisie ; et le public sera tout surpris de voir paraître une doctrine jésuitique sous le nom de J. J. Rousseau.

Jugez de l’effet que doit faire une pareille prévoyance sur un pauvre solitaire qui n’est au fait de rien, sur un pauvre malade qui se sent finir, sur un auteur enfin qui peut-être a trop cherché sa gloire, mais qui ne l’a cherchée au moins que dans des écrits utiles à ses semblables. Cher Moultou, il faut tout mon espoir dans celui qui protège l’innocence pour me faire endurer l’idée qu’on n’attend que de me voir les yeux fermés pour déshonorer ma mémoire par un livre pernicieux. Cette crainte m’agite au point que, malgré mon état, j’ose entreprendre de me remettre sur mon brouillon pour refaire une seconde fois mon livre : mais, en pareil cas même, comment en tirer parti, je ne dis pas quant à l’argent ; car, vu la matière et les circonstances, un tel livre doit donner au moins vingt mille francs de profit au libraire, et je ne demande qu’à pouvoir rendre les mille écus que j’ai reçus ; mais je dis quant au crédit des opposants, qui trouveront partout, avec leurs intrigues, le moyen d’arrêter une édition dont ils seront instruits ? Il faudrait un libraire en état de faire une pareille entreprise, et Rey pour cela peut être bon ; mais il faudrait aussi de la diligence et du secret, et l’on ne peut attendre de lui ni l’un ni l’autre. D’ailleurs il faut du temps, et je ne sais si la nature m’en donnera ; sans compter que ceux qui ont intercepté le livre ne seront pas, quels qu’ils soient, gens à laisser l’auteur en repos, s’il vit trop longtemps à leur gré. Souvent l’offensé pardonne, mais l’offenseur ne pardonne jamais. Voilà mes embarras : je crois qu’un plus sage en aurait à moins. Prendre le parti de me plaindre serait agir en enfant : Nescit Orcus reddere proedam. Je n’ai pour moi que le droit et la justice contre des adversaires qui ont la ruse, le crédit, la puissance : c’est le moyen de se faire haïr.

Cher Moultou, cher Roustan, soyez tous deux, dans cet état, ma consolation, mon espérance. Instruits de mon malheur et de sa cause, promettez-moi, si mes craintes se vérifient, que vous ne laisserez pas sans désaveu passer sous mon nom un livre falsifié. Vous reconnaîtrez aisément mon style, et vous n’ignorez pas quels sont mes sentiments : ils n’ont point changé. J’ai peine à croire que jamais des jésuites y substituent assez adroitement les leurs pour vous en imposer ; mais au moins ils tronqueront et mutileront mon livre, et par cela seul ils le défigureront : en ôtant mes éclaircissements et mes preuves, ils rendront extravagant ce qui est démontré. Protestez hautement contre une édition infidèle, désavouez-la publiquement en mon nom : cette lettre vous y autorise ; une telle démarche est sans danger dans le pays où vous êtes ; et prendre la juste défense d’un ami qui n’est plus, c’est travailler à sa propre gloire. Que Roustan ne laisse pas avilir dans l’opprobre la mémoire d’un homme qu’il honora du nom de son maître. Quelque peu mérité que soit de ma part un pareil titre, cela ne le dispense pas des devoirs qu’il s’est imposés en me le donnant. Rien ne l’obligeait à contracter la dette, mais maintenant il doit la payer. Vous avez en commun celle de l’amitié, d’autant plus sacrée qu’elle eut pour premier fondement l’estime et l’amour de la vertu. Marquez-moi si vous acceptez l’engagement. J’ai grand besoin de tranquillité, et je n’en aurai point jusqu’à votre réponse.

Parlons maintenant de votre voyage. L’espérance est la dernière chose qui nous quitte, et je ne puis renoncer à celle que vous m’avez donnée. Oh ! venez, cher Moultou. Qui sait si le plaisir de vous voir, de vous presser contre mon coeur, ne me rendra pas assez de force pour vous suivre dans votre retour, et pour aller au moins mourir dans cette terre chérie où je n’ai pu vivre ? C’est un projet d’enfant, je le sens ; mais quand toutes les autres consolations nous manquent, il faut bien s’en faire de chimériques. Venez, cher Moultou, voilà l’essentiel ; si nous y sommes à temps, alors nous délibérerons du reste. Quant au passeport, ayez-le par vos amis, si cela se peut ; sinon, je crois, de manière ou d’autre, pouvoir vous le procurer ; mais je vous avoue que je me sens une répugnance mortelle à demander des grâces dans un pays où l’on me fait des injustices.

Je vous remercie de ce que vous avez fait pour moi sur la lettre à M. de Voltaire, et je vous prie d’en faire aussi mes très humbles remerciements à M. le syndic Mussard. Je n’ai pour raison de m’opposer à sa publication que les égards dus à M. de Voltaire, et que je ne perdrai jamais, de quelque manière qu’il se conduise avec moi ; car je ne me sens porté à l’imiter en rien. Cependant, puisque cette lettre est déjà publique, il y aurait peu de mal qu’elle le devint davantage en devenant plus correcte ; et je ne crains sur ce point la critique de personne, honoré du suffrage de M. Abauzit. Faites là-dessus tout ce qui vous paraîtra convenable ; je m’en rapporte entièrement à vous.

J’ai trouvé, parmi mes chiffons, un petit morceau que je vous destine, puisque vous l’avez souhaité. Le morceau est très faible ; mais il a été fait pour une occasion où il n’était pas permis de mieux faire, ni de dire ce que j’aurais voulu. D’ailleurs il est lisible et complet ; c’est déjà quelque chose : de plus, il ne peut jamais être imprimé, parce qu’il a été fait de commande et qu’il m’a été payé. Ainsi c’est un dépôt d’estime et d’amitié qui ne doit jamais passer en d’autres mains que les vôtres ; et c’est uniquement par là qu’il peut valoir quelque chose auprès de vous. Je voudrais bien espérer de vous le remettre ; mais si vous m’indiquez quelque occasion pour vous l’envoyer, je vous l’enverrai.

Que Dieu bénisse votre famille croissante, et donne à ma patrie, dans vos enfants, des citoyens qui vous ressemblent ! Adieu, cher Moultou.

P. S. 18 déc. J’ai suspendu l’envoi de ma lettre jusqu’à plus ample éclaircissement sur la matière principale qui la remplit ; et tout concourt à guérir des soupçons conçus mal à propos, bien plus sur la paresse du libraire que sur son infidélité. Or ces soupçons, ébruités, deviendraient d’horribles calomnies ; ainsi, jusqu’à nouvel avis, le secret en doit demeurer entre vous et moi, sans que personne en ait le moindre vent, non pas même le cher Roustan. Je récrirais même ma lettre, ou j’en ferais une autre, si j’avais la force ; mais je suis accablé de mal et de travail, et ce qui serait indiscrétion avec un autre n’est que confiance avec un homme vertueux. Dans cet intervalle j’ai travaillé à remettre au net le morceau le plus important de mon livre, et je voudrais trouver quelque moyen de vous l’envoyer secrètement. Quoique écrit fort serré, il coûterait beaucoup par la poste. Je ne suis pas à portée d’affranchir sûrement ; et si je fais contresigner le paquet, mon secret tout au moins est aventuré. Marquez-moi votre avis là-dessus, et du secret. Adieu.

Lettre CCLXXXI – À Julie

À Montmorency, le 19 décembre 1761.

Je voudrais continuer de vous écrire, madame, à vous et à votre digne amie ; mais je ne puis, et je ne supporterais pas l’idée que vous attribuassiez à négligence ou à indifférence un silence que je compte parmi les malheurs de mon état. Vous exigez de l’exactitude dans le commerce, et c’est bien le moins que je doive à celui que vous daignez lier avec moi ; mais cette exactitude m’est impossible : ma situation empilée partage mon temps entre l’occupation et la souffrance ; il ne m’en reste plus à donner à mon plaisir. Il n’est pas naturel que vous vous mettiez à ma place, vous qui avez du loisir et de la santé ; mais faites donc comme les dieux,

Donnez en commandant le pouvoir d’obéir.

Il faut, malgré moi, finir une correspondance dans laquelle il m’est impossible de mettre assez du mien, et qu’avec raison vous n’êtes point d’humeur d’entretenir seules. Si peut-être dans la suite… mais… c’est une folie de vouloir s’aveugler, et une bêtise de regimber contre la nécessité. Adieu donc, mesdames ; forcé par mon état, je cesse devons écrire, mais je ne cesse point de penser à vous.

Je découvre à l’instant que toutes vos lettres ont été à Beaumont avant que de me parvenir. Il ne fallait que Montmorency sur l’adresse, sans parler de la route de Beaumont.

Lettre CCLXXXII – À M. Moultou

[729]

Montmorency, le 23 décembre 1761.

C’en est fait, cher Moultou, nous ne nous reverrons plus que dans le séjour des justes. Mon sort est décidé par les suites de l’accident dont je vous ai parlé ci-devant ; et, quand il en sera temps, je pourrai, sans scrupule, prendre chez milord Édouard les conseils de la vertu même [730].

Ce qui m’humilie et m’afflige est une fin si peu digne, j’ose dire, de ma vie, et du moins de mes sentiments. Il y a six semaines que je ne fais que des iniquités, et n’imagine que des calomnies contre deux honnêtes libraires, dont l’un n’a de tort que quelques retards involontaires, et l’autre un zèle plein de générosité et de désintéressement, que j’ai payé, pour toute reconnaissance, d’une accusation de fourberie. Je ne sais quel aveuglement, quelle sombre humeur, inspirée dans la solitude par un mal affreux, m’a fait inventer, pour en noircir ma vie et l’honneur d’autrui, ce tissu d’horreurs, dont le soupçon, changé dans mon esprit prévenu presque en certitude, n’a pas mieux été déguisé à d’autres qu’à vous. Je sens pourtant que la source de cette folie ne fut jamais dans mon coeur. Le délire de la douleur m’a fait perdre la raison avant la vie ; en faisant des actions de méchant, je n’étais qu’un insensé.

Toutefois, dans l’état de dérangement où est ma tête, ne me fiant plus à rien de ce que je vois et de ce que je crois, j’ai pris le parti d’achever la copie du morceau dont je vous ai parlé ci-devant, et même de vous l’envoyer, très persuadé qu’il ne sera jamais nécessaire d’en faire usage, mais plus sûr encore que je ne risque rien de le confier à votre probité. C’est avec la plus grande répugnance que je vous extorque les frais immenses que ce paquet vous coûtera par la poste. Mais le temps presse ; et, tout bien pesé, j’ai pensé que de tous les risques, celui que je pouvais regarder comme le moindre était celui d’un peu d’argent. Certainement j’aurais fait mieux si je l’avais pu sans danger. Mais au reste, en supposant, comme je l’espère, qu’il ne sera jamais nécessaire d’ébruiter cette affaire, je vous en demande le secret, et je mets mes dernières fautes à couvert sous l’aile de votre charité. Le paquet sera mis, demain 24 décembre, à la poste, sans lettre ; et même il y a quelque apparence que c’est ici la dernière que je vous écrirai.

Adieu, cher Moultou. Vous concevrez aisément que la profession de foi du vicaire savoyard est la mienne. Je désire trop qu’il y ait un Dieu pour ne pas le croire ; et je meurs avec la ferme confiance que je trouverai dans son sein le bonheur et la paix dont je n’ai pu jouir ici-bas.

J’ai toujours aimé tendrement ma patrie et mes concitoyens ; j’ose attendre de leur part quelque témoignage de bienveillance pour ma mémoire. Je laisse une gouvernante presque sans récompense, après dix-sept ans de services et de soins très pénibles, auprès d’un homme presque toujours souffrant. Il me serait affreux de penser qu’après m’avoir consacré ses plus belles années, elle passerait ses vieux jours dans la misère et l’abandon. J’espère que cela n’arrivera pas : je lui laisse pour protecteurs et pour appuis tous ceux qui m’ont aimé de mon vivant. Toutefois, si cette assistance venait à lui manquer, je crois pouvoir espérer que mes compatriotes ne lui laisseraient pas mendier son pain. Engagez, je vous supplie, ceux d’entre eux en qui vous connaissez l’âme genevoise à ne jamais la perdre de vue, et à se réunir, s’il le fallait, pour lui aider à couler ses jours en paix à l’abri de la pauvreté.

Voici une lettre pour mon très honoré disciple. Je crois que j’aurais été son maître en amitié ; en tout le reste je me serais glorifié de prendre leçon de lui. Je souhaite fort qu’il accepte la proposition de faire la préface du recueil de mes oeuvres ; et en ce cas vous voudrez bien faire avec M. le maréchal de Luxembourg des arrangements pour lui faire agréer un présent sur l’édition. Au reste, si les choses ne tournaient pas comme je l’espère pour une édition en France, je n’ai point à me plaindre de la probité de Rey, et je crois qu’il n’a pas non plus à se plaindre de mes écrits. On pourrait s’adresser à lui.

Adieu derechef. Aimez vos devoirs, cher Moultou ; ne cherchez point les vertus éclatantes. Elevez avec grand soin vos enfants ; édifiez vos nouveaux compatriotes sans ostentation et sans dureté, et pensez quelquefois que la mort perd beaucoup de ses horreurs quanti on en approche avec un coeur content de sa vie.

Gardez-moi tous deux le secret sur ces lettres, du moins jusqu’après l’événement, dont j’ignore encore le temps, quoique sûrement peu éloigné. Je commence par les amis et les affaires, pour voir ensuite en repos avec Jean-Jacques si par hasard il n’a rien oublié.

Si vous venez, vous trouverez le morceau que je vous destinais parmi ce qu’il me reste encore de petits manuscrits. Si vous ne venez pas, et qu’on négligeât de vous l’envoyer, vous pouvez le demander, car votre nom y est en écrit. C’est, comme je crois vous l’avoir déjà marqué, une oraison funèbre de feu M, le duc d’Orléans.

Lettre CCLXXXIV – À M. Coindet

[732]

Montmorency, ce vendredi.

Quelque aimable que puisse être M. l’abbé de Grave, comme je ne le connais point, et qu’en France tout le monde est aimable, il me semble que rien n’est moins pressé que d’abuser de sa complaisance pour l’amener à Montmorency, sans savoir si vous ne lui ferez point passer une mauvaise journée et à moi aussi. Vous êtes toujours là-dessus si peu difficile, qu’il faut bien que je le sois pour tous deux.

À l’égard de l’édition projetée, si tant est qu’elle doive se faire, il ne convient pas qu’elle se fasse si vite, au moins si j’y dois consentir. M. de Malesherbes a exigé des réponses à ses observations, il faut me laisser le temps de les faire et de les lui envoyer. Il faut laisser à Robin le temps de débiter les éditions précédentes, afin qu’il ne tire pas de là un prétexte pour ne pas payer Rey. Enfin il faut me laisser, à moi, le temps de voir pourquoi je dois mutiler mon livre, pour une édition dont je ne me soucie point de devenir peut-être un jour responsable au gouvernement de France de ce qui peut y déplaire à quelque ministre de mauvaise humeur. Puisque la permission du magistrat ne met à couvert de rien, qu’aurai-je à répondre à ceux qui viendront me dire : Pourquoi imprimez-vous chez nous des maximes hérétiques et républicaines ? Je dirai que ce sont les miennes et celles de mon pays. Hé ! bien, me dira-t-on, que ne les imprimez-vous hors de chez nous ? Qu’aurai-je à dire ? Vous me direz que je n’ai qu’à les ôter. Autant vaudrait me dire de n’être phis moi. Je ne puis, ni ne veux les ôter qu’en étant tout le livre. Je voudrais bien savoir ce qu’on peut répondre à cela. Tant y a que, si je veux bien m’exposer, je veux m’exposer avec toute ma vigueur première, et non pas déjà tout châtré, déjà tout tremblant, et comme un homme qui a déjà peur. Adieu, mon cher Coindet, je vous embrasse.

Observation

Cette lettre ne porte d’autre date que l’indication du jour de la semaine. Elle nous a été remise par M. Mouchon, de la part de M. Coindet, neveu de celui à qui elle est adressée.

Le sujet traité par Jean-Jacques sort à mettre une date probable. Il est question d’Émile, et c’est pendant qu’on imprimait cet ouvrage dont M. de Malesherbes faisait surveiller et diriger l’impression par l’abbé de Grave. Ce doit donc être à la fin de 1761 ou dans les commencements de 1762.

Remarquons la sévère probité de Rousseau qui défend les intérêts de Rey, contre les siens, eu rejetant les propositions qu’on lui fait ; et l’énergie avec laquelle il repousse toute mutilation. Il devait trouver inconséquente et bizarre la responsabilité qui pesait sur lui, malgré le consentement ou l’approbation du magistrat chai-gé de laisser circuler ou d’arrêter un ouvrage. Il était à la veille d’être victime de cette inconséquence.

Lettre CCLXXXVI – À M. Huber

Montmorency, le 24 décembre 1761.

J’étais, monsieur, dans un accès du plus cruel des maux du corps, quand je reçus votre lettre et vos idylles. Après avoir lu la lettre, j’ouvris machinalement le livre, comptant le refermer aussitôt ; mais je ne le refermai qu’après avoir tout lu, et je le mis à côté de moi pour le relire encore. Voilà l’exacte vérité. Je sens que votre ami Gessner est un homme selon mon coeur, d’où vous pouvez juger de son traducteur et de son ami, par lequel seul il m’est connu. Je vous sais, en particulier, un gré infini d’avoir osé dépouiller notre langue de ce sot et précieux jargon qui ôte toute vérité aux images et toute vie aux sentiments. Ceux qui veulent embellir et parer la nature sont des gens sans âme et sans goût qui n’ont jamais connu ses beautés. Il y a six ans que je coule dans ma retraite une vie assez semblable à celle de Ménalque et d’Amyntas, au bien près, que j’aime comme eux, mais que je ne sais pas faire ; et je puis vous protester, monsieur, que j’ai plus vécu durant ces six ans que je n’avais lait dans tout le cours de ma vie. Maintenant vous me faites désirer de revoir encore un printemps, pour” faire avec vos charmants pasteurs de nouvelles promenades, pour partager avec eux ma solitude, et pour revoir avec eux des asiles champêtres qui ne sont pas inférieurs à ceux que M. Gessner et vous avez si bien décrits. Saluez-le de ma part, je vous supplie, et recevez aussi mes remerciements et mes salutations.

Voulez-vous bien, monsieur, quand vous écrirez à Zurich, faire dire mille choses pour moi à M. Usteri ? J’ai reçu de sa part une lettre que je ne me lasse point de relire, et qui contient des relations d’un paysan plus sage, plus vertueux, plus sensé que tous les philosophes de l’univers. Je suis fâché qu’il ne me marque pas le nom de cet homme respectable[733]. Je lui voulais répondre un peu au long, mais mon déplorable état m’en a empêché jusqu’ici.

Lettre CCXXXVIII– À Madame La Tour

À Montmorency le 11 janvier 1761.

Saint-Preux avait trente ans, se portait bien, et n’était occupé que de ses plaisirs : rien ne ressemble moins à Saint-Preux que J. J. Rousseau. Sur une lettre pareille à la dernière, Julie se fût moins offensée de mon silence qu’alarmée de mon état ; elle ne se fut point, en pareil cas, amusée à compter des lettres et à souligner des mots : rien ne ressemble moins à Julie que madame de Vous avez beaucoup d’esprit, madame, vous êtes bien aise de le montrer, et tout ce que vous voulez de moi ce sont des lettres : vous êtes plus de votre quartier que je ne pensais.

1762

Lettre CCXXXVIII– À Madame La Tour

Lettre CCLXXXIX – À la même

Lettre CCLXC – À M. de Malesherbes

Lettre CCLXCI – À M. Moultou

Lettre CCLXCII – À Madame la maréchale de Luxembourg

Lettre CCLXCIII – À la même

Lettre CCLXCIV – À la même

Lettre CCLXCV – À Madame La Tour

Lettre CCLXCVI – À la même

Lettre CCLXCVII – À M. Moultou

Lettre CCLXCVIII – À MM. De la Société Économique de Berne

Lettre CCLXCIX – À M. de Malesherbes

Lettre CCC – À Madame la maréchale de Luxembourg

Lettre CCCI – À Madame La Tour

Lettre CCCII – À Madame la maréchale de Luxembourg

Lettre CCCIII – À M. de Sartine

Lettre CCCIV – À Madame La Tour

Lettre CCCV – À M. Moultou

Lettre CCCVI – À Madame la marquise de Créqui

Lettre CCCVII – À Madame La Tour

Lettre CCCVIII – À la même

Lettre CCCIX – À M. Néaulme

Lettre CCCX – À M. Moultou

Lettre CCCXI – À Madame de Créqui

Lettre CCCXII – À Madame La Tour

Lettre CCCXIII – À M. de la Poplinière

Lettre CCCXIV – À M. Moultou

Lettre CCCXV – À M. le maréchal de Luxembourg

Lettre CCCXVI – À M. le prince de Conti

Lettre CCCXVII – À Madame la maréchale de Luxembourg

Lettre CCCXVIII – À M. le maréchal de Luxembourg

Lettre CCCXIX – À Mademoiselle le Vasseur

Lettre CCCXX – À M. Moultou

Lettre CCCXXI – À M. de Gingins de Moiry

Lettre CCCXXII – À M. Moultou

Lettre CCCXXIII – À M. le maréchal de Luxembourg

Lettre CCCXXIV – À Madame Cramer de Lon

Lettre CCCXXV – À Madame la comtesse de Boufflers

Lettre CCCXXVI – À M. Moultou

Lettre CCCXXVII – Au même

Lettre CCCXXVIII – À Milord Maréchal

Lettre CCCXXIX – Au roi de Prusse

Lettre CCCXXX – À M. Moultou

Lettre CCCXXXI – À M. de Gingins de Moiry

Lettre CCCXXXII – À M…

Lettre CCCXXXIII – À Madame la maréchale de Luxembourg

Lettre CCCXXXIV – À M. Moultou

Lettre CCCXXXV – À M. Marcet

Lettre CCCXXXVI – À Madame la comtesse de Boufflers

Lettre CCCXXXVII – À M. Moultou

Lettre CCCXXXVIII – Au même

Lettre CCCXXXIX – À Madame la maréchale de Luxembourg

Lettre CCCXL – À Madame la maréchale de Luxembourg

Lettre CCCXLI – À Milord Maréchal

Lettre CCCXLII – À Madame La Tour

Lettre CCCXLIII – À M. de Montmollin

Lettre CCCXLIV – À M. Jacob Vernet

Lettre CCCXLV – À M. Moultou

Lettre CCCXLVI – À M. Théodore Rousseau

Lettre CCCXLVII – À M. Pictet

Lettre CCCXLVIII – À Madame La Tour

Lettre CCCXLIX – À la même

Lettre CCCL – À Madame la comtesse de Boufflers

Lettre CCCLI – À M. Moultou

Lettre CCCXLII – Au même

Lettre CCCXLIII – À M. de Malesherbes

Lettre CCCXLIV – À M. de Mouchon

Lettre CCCXLV – À Madame la comtesse de Boufflers

Lettre CCCXLVI – Au roi de Prusse

Lettre CCCXLVII – À Milord Maréchal

Lettre CCCXLVIII – À M. de Malesherbes

Lettre CCCXLIX – À Milord Maréchal

Lettre CCCLX – À M. Moultou

Lettre CCCLXI – Au même

Lettre CCCLXII – À Madame La Tour

Lettre CCCLXIII – À M. Moultou

Lettre CCCLXIV – À M. de Montmollin

Lettre CCCLXV – À M. ***

Lettre CCCLXVI – À M. Loiseau de Mauléon

Lettre CCCLXVII – À Mademoiselle d’Ivernois

Lettre CCCLXVIII – À Madame la comtesse de Boufflers

Lettre CCCLXIX – À M…

Lettre CCCLXX – À Madame La Tour

Lettre CCCLXXI – À M. Moultou

Lettre CCCLXXII – A.M.D.L.C

Table de la correspondance

Lettre CCLXC – À M. de Malesherbes

Montmorency, le 8 février 1762.

Sitôt que j’appris, monsieur, que mon ouvrage serait imprimé en France, je prévis ce qui m’arrive, et j’en suis moins fâché que si j’en étais surpris. Mais n’y aurait-il pas moyen de remédier pour l’avenir aux inconvénients que je prévois encore, si, publiant d’abord les deux premiers volumes, Duchesne et Néaulme son correspondant restent propriétaires des deux autres ? Il résultera certainement de toutes ces cascades des difficultés et des embarras qui pourraient tellement prolonger la publication de mon livre qu’il serait à la fin supprimé ou mutilé, ou que je serais forcé de recourir tôt ou tard à quelque expédient dont ces libraires croiraient avoir à se plaindre. Le remède à tout cela me paraît simple ; la moitié du livre est faite ou à peu près, la moitié de la somme est payée ; que le marché soit résilié pour le reste, et que Duchesne me rende mon manuscrit : ce sera mon affaire ensuite d’en disposer comme je l’entendrai. Bien entendu que cet arrangement n’aura lieu qu’avec l’agrément de madame la maréchale, qui sûrement ne le refusera pas lorsqu’elle saura mes raisons. Si vous vouliez bien, monsieur, négocier cette affaire, vous soulageriez mon coeur d’un grand poids qui m’oppressera sans relâche jusqu’à ce qu’elle soit entièrement terminée.

Quant aux changements à faire dans les deux premiers volumes avant leur publication, je voudrais bien qu’ils fussent une fois tellement spécifiés que je fusse assuré qu’on n’en exigera pas d’ultérieurs, ou, pour parler plus juste, qu’ils ne seront pas nécessaires ; car, monsieur, je serais bien fâché que, par égard pour moi, vous laissassiez rien qui pût tirer à conséquence : il vaudrait alors cent fois mieux suivre l’idée d’envoyer toute l’édition hors du pays. C’est de quoi l’on ne peut juger qu’après avoir vu bien précisément à quoi se réduit tout ce qu’il s’agit d’ôter ou de changer ; car je crains sur toute chose qu’on n’y revienne à deux fois. Pour prévenir cela, je vous supplie, monsieur, de lire ou faire lire les deux volumes en entier, afin qu’il ne s’y trouve plus rien qui n’ait été vu.

Je ne vous parlerai point de votre visite, jugeant que ce silence doit être entendu de vous. Agréez, monsieur, mon profond respect.

Je ne vois point qu’il soit nécessaire que vous vous donniez la peine d’envoyer ici personne pour cette affaire ; il suffira peut-être de m’envoyer une note de ce qui doit être ôté, et j’écrirai là-dessus à Duchesne de faire Tes cartons nécessaires ; car, encore une fois, monsieur, je neveux en cette occasion disputer sur rien, et je serais bien fâché de laisser un seul mot qui put faire trouver étrange qu’on eût laissé faire cette édition à Paris. Indiquez seulement ce qu’il convient qu’on ôte, et tout cela sera ôté. Une seule chose me fait de la peine, c’est qu’on ne saurait exiger de Néaulme de faire en Hollande les mêmes cartons, et que, ne les faisant pas, son édition pourrait nuire à celle de Duchesne.

Lettre CCLXCII – À Madame la maréchale de Luxembourg

Montmorency, le 18 février 1762.

Vous êtes, madame la maréchale, comme la Divinité, qui ne parle aux mortels que par les soins de sa providence et les dons de sa libéralité. Quoique ces marques de votre souvenir me soient très précieuses, d’autres me le seraient encore plus : mais quand on est si riche, on ne doit pas être insatiable ; et il faut bien, quant à présent, me contenter du bien que vous me faites en signe de celui que vous me voulez. Avec quel empressement je vois approcher le temps de recevoir des témoignages d’amitié de votre bouche, et combien cet empressement n’augmenterait-il pas encore, si mes maux, me donnant lui peu de relâche, me laissaient plus en état d’en profiter ! Oh ! venez, madame la maréchale : quand, aux approches de Pâques, j’aurai vu M. le maréchal et vous, en quelque situation que je reste, je chanterai d’un coeur content le cantique de Siméon.

M de Malesherbes vous aura dit, madame la maréchale, qu’il se présente, sur la publication de mon ouvrage, quelques difficultés que j’ai prévues depuis longtemps, et qu’il faudra lever par des changements pour la partie qui est imprimée ; mais quant à la partie qui ne l’est pas, je souhaite fort, tant pour la sûreté du libraire que pour ma propre tranquillité, qu’elle ne soit pas imprimée en France. Ce même libraire ne devant plus l’imprimer lui-même, il est inutile qu’il en reste chargé pour la faire imprimer en pays étranger par un autre ; et toutes ces cascades, diminuant mon inspection sur mon propre ouvrage, le laissent trop à la discrétion de ces messieurs-là. Voilà ce qui me fait désirer, si vous l’agréez, que le traité soit annulé pour cette partie, que les billets soient rendus à Duchesne, et que le reste de mon manuscrit me soit aussi rendu. J’aime beaucoup mieux supprimer mon ouvrage que le mutiler ; et, s’il lui demeure, il faudra nécessairement qu’il soit mutilé, gâté, estropié pour le faire paraître ; ou, ce qui est encore pis, qu’il reste après moi à la discrétion d’autrui, pour être ensuite publié sous mon nom dans l’état où l’on voudra le mettre. Je vous supplie, madame la maréchale, de peser ces considérations, et de décider là-dessus ce que vous jugez à propos qui se fasse ; car mon plus grand désir dans cette affaire est qu’il vous plaise d’en être l’arbitre, et que rien ne soit fait que sur votre décision.

Lettre CCLXCIV – À la même

Montmorency, le 25 mars 1762.

Il faut, madame la maréchale, que je vous confie mes inquiétudes, car elles troublent mon coeur à proportion qu’il tient à ses attachements. M. le maréchal ayant été incommodé, et M. Dubertier ayant bien voulu m’informer de son état, je l’avais prié de continuer jusqu’à son entier rétablissement ; et précisément depuis ce moment il ne m’a pas récrit un mot : le même M. Dubertier est venu hier à Montmorency, et ne m’a rien fait dire. J’ai écrit en dernier lieu à M. le maréchal, et il ne m’a pas répondu. Le temps du voyage approche ; il avait accoutumé de me réjouir le coeur en me l’annonçant, et cette fois il a gardé le silence : enfin tout le monde se tait, et moi je m’alarme. C’est un défaut très importun, je le sens bien, aux personnes qui me sont chères, mais qui, tenant à mon caractère, est impossible à guérir, et que la solitude et les maux ne font qu’augmenter. Ayez-en pitié, madame la maréchale, vous qui m’en pardonnez tant d’autres, et sur qui tant de marques d’intérêt et de bonté que j’ai reçues de vous en dernier lieu m’empêchent d’étendre mes craintes. Engagez, de grâce, M. le maréchal à les dissiper par une simple feuille de papier blanc. Ce témoignage si chéri, si désiré, me dira tout ; et, en vérité, j’en ai besoin pour goûter sans alarmes l’attente du moment qui s’approche, et pour me livrer sans crainte à l’épanouissement de coeur que j’éprouve toujours en vous abordant.

Lettre CCLXCVI – À la même

24 avril 1762.

J’étais si occupé, madame, à l’arrivée de votre exprès, que je fus contraint d’user de la permission de ne lui donner qu’une réponse verbale. Je n’ai pas un coeur insensible à l’intérêt qu’on paraît prendre à moi, et je ne puis qu’être touché de la persévérance d’une personne faite pour éprouver celle d’autrui ; mais, quand je songe que mon âge et mon état ne me laissent plus sentir que la gêne du commerce avec les dames, quand je vois ma vie pleine d’assujettissements, auxquels vous en ajoutez un nouveau, je voudrais bien pouvoir accorder le retour que je vous dois avec la liberté de ne vous écrire que lorsqu’il m’en prend envie. Quant au silence de votre amie, j’en avais deviné la cause, et ne lui en savais point mauvais gré, quoiqu’elle rendît en cela plus de justice à ma négligence qu’à mes sentiments. Du reste, cette fierté ne me déplaît pas, et je la trouve de fort bon exemple. Bonjour, madame ; on n’a pas besoin d’être bienfaisant pour vous rendre ce qui vous est dû ; il suffit d’être juste, et c’est ce que : je serai toujours avec vous, tout au moins.

Lettre CCLXCVIII – À MM. De la Société Économique de Berne

Montmorency, le 29 avril 1762.

Vous êtes moins inconnus, messieurs, que vous lie pensez, et il faut que votre société ne manque pas de célébrité dans le monde, puisque le bruit en est parvenu dans cet asile à un homme qui n’a plus aucun commerce avec les gens de lettres. Vous vous montrez par un coté si intéressant, que votre projet ne peut manquer d’exciter le public, et surtout les honnêtes gens, à vouloir vous connaître ; et pourquoi voulez-vous dérober aux hommes le spectacle si touchant et si rare dans notre siècle, de vrais citoyens aimant leurs frères et leurs semblables, et s’occupant sincèrement du bonheur de la patrie et du genre humain ?

Quelque beau cependant que soit votre plan, et quelques talents que vous ayez pour l’exécuter, ne vous flattez pas d’un succès qui réponde entièrement à vos vues. Les préjugés qui ne tiennent qu’à l’erreur se peuvent détruire, mais ceux qui sont fondés sur nos vices ne tomberont qu’avec eux. Vous voulez commencer par apprendre aux hommes la vérité pour les rendre sages ; et, tout au contraire, il faudrait d’abord les rendre sages pour leur faire aimer la vérité. La vérité n’a presque jamais rien fait dans le monde, parce que les hommes se conduisent toujours plus par leurs passions que par leurs lumières, et qu’ils font le mal, approuvant le bien. Le siècle où nous vivons est des plus éclairés, même en morale : est-il des meilleurs ? Les livres ne sont bons à rien ; j’en dis autant des académies et des sociétés littéraires ; on ne donne jamais, à ce qui en sort d’utile, qu’une approbation stérile : sans cela, la nation qui a produit les Fénélon, les Montesquieu, les Mirabeau, ne serait-elle pas la mieux conduite et la plus heureuse de la terre ? En vaut-elle mieux depuis les écrits de ces grands hommes ? et un seul abus a-t-il été redressé sur leurs maximes ? Ne vous flattez pas de faire plus qu’ils n’ont fait. Non, messieurs, vous pourrez instruire les peuples, mais vous ne les rendrez ni meilleurs ni plus heureux. C’est une des choses qui m’ont le plus découragé durant ma courte carrière littéraire, de sentir que, même me supposant tous les talents dont j’avais besoin, j’attaquerais sans fruit des erreurs funestes, et que, quand je les pourrais vaincre, les choses n’en iraient pas mieux. J’ai quelquefois charmé mes maux en satisfaisant mon coeur, mais sans m’en imposer sur l’effet de mes soins. Plusieurs m’ont lu, quelques-uns m’ont approuvé même ; et, comme je l’avais prévu, tous sont restés ce qu’ils étaient auparavant. Messieurs, vous direz mieux et davantage, mais vous n’aurez pas un meilleur succès ; et, au lieu du bien public que vous cherchez, vous ne trouverez que la gloire que vous semblez craindre. Quoi qu’il en soit, je ne puis qu’être sensible à l’honneur que vous me faites de m’associer en quelque sorte, par votre correspondance, à de si nobles travaux. Mais, en nie la proposant, vous ignoriez sans doute que vous vous adressiez à un pauvre malade qui, après avoir essayé dix ans du triste métier d’auteur, pour lequel il n’était point fait, y renonce dans la joie de son coeur, et, après avoir eu l’honneur d’entrer en lice avec respect, mais en homme libre, contre une tête couronnée, ose dire, en quittant la plume pour ne la jamais reprendre :

Victor coestus artemque repono.

Mais sans aspirer aux prix donnés par votre munificence, j’en trouverai toujours un très grand dans l’honneur de votre estime ; et si vous me jugez digne de votre correspondance, je ne refuse point de l’entretenir, autant que mon état, ma retraite et mes lumières pourront le permettre ; et, pour commencer par ce que vous exigez de moi, je vous dirai que votre plan, quoique très bien fait, me paraît généraliser un peu trop les idées, et tourner trop vers la métaphysique des recherches, qui deviendraient plus utiles, selon vos vues, si elles avaient des applications pratiques, locales, et particulières. Quant à vos questions, elles sont très belles, la troisième[734], surtout, me plaît beaucoup ; c’est celle qui me tenterait si j’avais à écrire. Vos vues, en la proposant, sont assez claires ; et il faudra que celui qui la traitera soit bien maladroit s’il ne les remplit pas. Dans la première, où vous demandez quels sont les moyens de tirer un peuple de la corruption, outre que ce mot de corruption me paraît un peu vague, et rendre la question presque indéterminée, il faudrait commencer peut-être par demander s’il est de tels moyens ; car c’est de quoi l’on peut tout au moins douter. En compensation vous pourriez ôter ce que vous ajoutez à la fin, et qui n’est qu’une répétition de la question même, ou en fait une autre tout-à-fait à part[735].

Si j’avais à traiter votre seconde question[736], je ne puis vous dissimuler que je me déclarerais avec Platon pour l’affirmative, ce qui sûrement n’était pas votre intention en la proposant. Faites comme l’académie française, qui prescrit le parti que l’on doit prendre, et qui se garde bien de mettre en problème les questions sur lesquelles elle a peur qu’on ne dise la vérité.

La quatrième[737] est la plus utile, à cause de cette application locale dont j’ai parlé ci-devant ; elle offre de grandes vues à remplir. Mais il n’y a qu’un Suisse, ou quelqu’un qui connaisse à fond la constitution physique, politique et morale du corps helvétique, qui puisse la traiter avec succès. Il faudrait voir soi-même pour oser dire, O utinam ! Hélas ! c’est augmenter ses regrets de renouveler des voeux formés tant de fois et devenus inutiles. Bonjour, monsieur : je vous salue, vous et vos dignes collègues, de tout mon coeur et avec le plus vrai respect.

Lettre CCC – À Madame la maréchale de Luxembourg

Montmorency, le 19 mai 1762.

Je ne croyais pas, madame la maréchale, que notre livre pût paraître avant les fêtes ; mais Duchesne me marque qu’il compte pouvoir le mettre en débit la semaine prochaine ; et vous pensez bien que je vois ce qui l’a rendu diligent. J’avais destiné, pour vos distributions et celles de M. le maréchal, les quarante exemplaires qui ont été stipulés de plus que les soixante que je me réserve ordinairement ; mais mes distributions indispensables ont tellement augmenté, que je me vois forcé de vous en voler dix pour y suffire ; sauf restitution cependant, si vous n’en avez pas assez : encore ai-je espéré que vous voudriez bien en faire agréer lui à M. le prince de Conti, et un autre à M. le duc de Villeroi, désirant qu’ils reçoivent quelque prix auprès d’eux de la main qui les offrira. Je voudrais bien en présenter un exemplaire à M. le marquis d’Armentières, qui m’a paru prendre intérêt à cet ouvrage ; mais ne sachant comment le lui envoyer, je vous supplie, madame la maréchale, de vouloir bien, si vous le jugez à propos, vous charger de cet envoi, et j’en remplirai le vide.

J’ai écrit à Duchesne d’envoyer les trente exemplaires à l’hôtel de Luxembourg, dans le courant de la semaine, et de commencer, dimanche prochain 23, mes distributions, dont je lui ai envoyé la note. Si vous voulez bien, madame la maréchale, n’ordonner les vôtres que le même jour, cela fera que moins de gens auront à se plaindre que d’autres aient eu le livre avant eux. Au reste, quel que soit son succès dans le monde, mon dernier ouvrage ayant été publiquement honoré de vos soins et de votre protection, je crois ma carrière très heureusement couronnée : il était impossible de mieux finir.

Pour éviter tout double emploi, je crois devoir vous prévenir, madame la maréchale, que j’enverrai un exemplaire à madame la comtesse de Boufflers, ainsi qu’au chevalier de Lorenzy.

Lettre CCCII – À Madame la maréchale de Luxembourg

Vendredi 28 mai.

Vous savez, madame la maréchale, qu’il y a une édition contrefaite de mon livre, laquelle doit paraître ces fêtes. Il est certain que si cette édition se débite Duchesne est ruiné, et que si les auteurs ne sont pas découverts je suis déshonoré. Quelque nouvel embarras que ceci vous donne, il ne faut pas qu’il puisse être dit qu’une affaire entreprise par madame la maréchale de Luxembourg ait eu une si triste fin. J’ai écrit hier à M. de Malesherbes : mais j’ai quelque frayeur, je l’avoue, qu’on n’ait abusé de sa confiance, et que l’auteur de la fraude ne soit plus près de lui qu’il ne pense. Car enfin cet auteur est l’imprimeur, ou le correcteur, ou l’homme chargé de cette affaire, ou moi. Or il est bien difficile que ce soit l’imprimeur, puisqu’ils étaient deux, lesquels n’avaient aucune communication ensemble : le correcteur est l’ami du libraire, et même toutes les feuilles n’ont pas passé par ses mains. Resterait donc à chercher le fripon entre deux hommes dont je suis l’un, j’écris aujourd’hui à M. le lieutenant de police, et je vous envoie copie de ma lettre. J’aurais voulu me trouver à votre passage au retour de l’Ile-Adam ; mais je n’ai pu venir à bout de savoir si c’était aujourd’hui on demain que vous deviez venir ; et je suis si faible, si troublé, si occupé, que, ne sachant pas non plus l’heure, je ne tenterai pas même de m’y trouver, espérant me dédommager mardi prochain. Je vous excède, madame la maréchale, j’en suis navré ; mais si cette affaire n’est éclaircie, il faut que j’en meure de désespoir.

Vous comprenez qu’il ne faudrait pas montrer ma lettre à M. de Malesherbes, mais seulement le prier de vouloir bien regarder lui-même à cette affaire. Le premier colporteur saisi d’un exemplaire de la fausse édition donne le bout de la pelote ; il n’y a plus qu’à dévider.

Lettre CCCIV – À Madame La Tour

Ce samedi 29.

La preuve, madame, que je n’ai point voulu mettre en égalité votre amie et vous, est que son exemplaire vous a été remis, quoique j’eusse son adresse ainsi que la vôtre. J’ai pensé qu’ayant une fille à élever, elle serait peut-être bien aise de voir ce livre ; et comme le libraire le vend fort cher, et qu’elle n’est pas riche, j’ai pensé encore que vous seriez bien aise de le lui offrir. Offrez-le lui donc, madame, non de ma part, mais de la vôtre, et ne lui faites aucune mention de moi. Du reste, quoi que vous puissiez dire, je n’appellerai ni Julie ni Claire deux femmes dont l’une aura des secrets pour l’autre : car, si j’imagine bien les coeurs d Julie et de Claire, ils étaient transparents l’un pour l’autre ; il leur était impossible de se cacher. Contentez-vous, croyez-moi, d’être Marianne ; et si cette Marianne est telle que je me la figure, elle n’a pas trop à se plaindre de son lot.

Lettre CCCVI – À Madame la marquise de Créqui

Montmorency, fin de mai 1762.

C’est vous, madame, qui m’oubliez ; je le sens fort bien : mais je ne vous laisserai pas faire ; car si j’ai peine à former des liaisons, j’en ai plus encore à les rompre, et surtout…[738]

J’aurai donc soin, malgré vous, de vous faire quelquefois souvenir de moi, mais non pas de la même manière. Ayant posé la plume pour ne la jamais reprendre, je n’aurai plus, grâces au ciel, de pareil hommage à vous offrir[739] ; mais pour ceux d’un coeur plein de respect, de reconnaissance et d’attachement, ils ne finiront pour vous, madame, de ma part, qu’avec ma vie.

Quoi ! vous voulez faire un pèlerinage à Montmorency ? Vous y viendrez visiter ces pauvres reliques genevoises, qui bientôt ne seront bonnes qu’à enchâsser ? Que j’attends avec empressement ce pèlerinage d’une espèce nouvelle, où l’on ne vient pas chercher le miracle, mais le faire ; car vous me trouverez mourant, et je ne doute pas que votre présence ne me ressuscite, au moins pour quinze jours. Au reste, madame, préparez-vous à voir un joli garçon, qui s’est bien formé depuis cinq ou six ans ; j’étais un peu sauvage à la ville, mais je suis venu me civiliser dans les bois.

Monsieur et madame de Luxembourg viennent ici mardi pour un mois. J’ai cru vous devoir cet avertissement, madame, sur la répugnance que vous avez à vous y trouver avec eux. Mais j’avoue que les raisons que vous en alléguez me semblent très mal fondées ; et de plus, j’ai pour eux tant d’attachement et d’estime, que quand on ne m’en parle pas avec éloge, j’aimerais mieux qu’on ne m’en parlât point du tout.

Puisque vous aimez les solitaires, vous aimez aussi les promenades qui le sont : et, quoique vous connaissiez le pays, je vous en promets de charmantes, que vous ne connaissez sûrement pas. J’ai aussi mon intérêt à cela ; car, outre l’avantage du moment présent, j’aurai encore pour l’avenir celui de parcourir avec plus de plaisir les lieux où j’aurai eu le bonheur de vous suivre.

Lettre CCCVIII – À la même

À M.M. 4 juin 1762.

J’ai, madame, une requête à vous présenter : le coeur plein de vous, j’en ai parlé à madame la maréchale de Luxembourg ; et, sans prévoir l’effet de mon zèle, je lui ai inspiré le désir de savoir qui vous êtes, et peut-être d’aller plus loin. Elle m’a donc chargé de vous demander la permission de vous nommer à elle, et je dois ajouter que vous m’obligerez de me l’accorder. Mais, du reste, vous pouvez me signifier vos volontés en toute confiance, vous serez fidèlement obéie, La seule chose que je vous demande pour l’acquit de ma commission, est, en cas de refus, de vouloir bien tourner votre lettre de manière que je puisse la lui montrer. Dois-je désirer ou craindre la visite que vous semblez me promettre ? Je crois, en vérité, qu’elle m’ôte le repos d’avance ; que sera-ce après l’événement, mon Dieu ! Que voulez-vous venir faire ici de ces beaux yeux vainqueurs des Suisses ? Ne sauraient-ils du moins laisser en paix les Genevois ? Ah ! respectez mes maux et ma barbe grise, ne venez pas grêler sur le persil. Il faut pourtant achever de m’humilier, en vous disant combien les préjugés que vous craignez sont chimériques. Hélas ! ce n’est pas d’aujourd’hui que de jolies femmes viennent impudemment insulter à ma misère, et me faire à la fois de leurs visites un honneur et un affront ! Je ne sais pourquoi le coeur me dit que je me tirerai mal de la vôtre. Non, je n’ai jamais redouté femme autant que vous. Cependant je dois vous prévenir que si vous voulez tout de bon faire ce pèlerinage, il faut nous concerter d’avance, et convenir du jour entre nous, surtout dans une saison où, sans cesse accablé d’importuns de toutes les sortes, je suis réduit à me ménager d’avance, et même avec peine, un jour de pleine liberté. Vous pouvez renvoyer la réponse à cet article à quelque autre lettre, et n’en point parler dans la réponse à celle-ci.

Je n’ai encore montré aucune de vos lettres à madame de Luxembourg ; et si je lui en montre, et que vous ne vouliez pas être connue, soyez sûre que j’y mettrai le choix nécessaire, et qu’elle ne saura jamais qui vous êtes, à moins que vous n’y consentiez. Excusez mon barbouillage ; j’écris à la hâte, fort distrait, et du monde dans ma chambre.

Lettre CCCX – À M. Moultou

Montmorency, le 7 juin 1762.

Je me garderais de vous inquiéter, cher Moultou, si je croyais que vous fussiez tranquille sur mon compte ; mais la fermentation est trop forte pour que le bruit n’en soit pas arrivé jusqu’à vous, et je juge parles lettres que je reçois des provinces, que les gens qui m’aiment y sont encore plus alarmée pour moi qu’à Paris, Mon livre a paru dans des circonstances malheureuses. Le parlement de Paris, pour justifier son zèle contre les jésuites, veut, dit-on, persécuter aussi ceux qui ne pensent pas comme eux ; et le seul homme en France qui croie en Dieu doit être la victime des défenseurs du christianisme. Depuis plusieurs jours, tous mes amis s’efforcent à l’envi de m’effrayer : on m’offre partout des retraites ; mais comme on ne me donne pas, pour les accepter, des raisons bonnes pour moi, je demeure ; car votre ami Jean-Jacques n’a point appris à se cacher. Je pense aussi qu’on grossit le mal à mes yeux pour tâcher de m’ébranler ; car je ne saurais concevoir à quel titre, moi citoyen de Genève, je puis devoir compte au parlement de Paris d’un livre que j’ai fait imprimer en Hollande avec privilège des États-Généraux. Le seul moyen de défense que j’entends employer, si l’on m’interroge, est la récusation de mes juges : mais ce moyen ne les contentera pas ; car je vois que, tout plein de son pouvoir suprême, le parlement a peu d’idée du droit des gens, et ne le respectera guère dans un petit particulier comme moi. Il y a dans tous les corps des intérêts auxquels la justice est toujours subordonnée ; et il n’y a pas plus d’inconvénient à brûler un innocent au parlement de Paris, qu’à en rouer un autre au parlement de Toulouse. Il est vrai qu’en général les magistrats du premier de ces corps aiment la justice, et sont toujours équitables et modérés, quand un ascendant trop fort ne s’y oppose pas ; mais si cet ascendant agit dans cette affaire, comme il est probable, ils n’y résisteront point. Tels sont les hommes, cher Moultou ; telle est cette société si vantée : la justice parle, et les passions agissent. D’ailleurs, quoique je n’eusse qu’à déclarer ouvertement la vérité des faits, ou, au contraire, à user de quelque mensonge pour me tirer d’affaire, même malgré eux, bien résolu de ne rien dire que de vrai, et de ne compromettre personne, toujours gêné dans mes réponses, je leur donnerai le plus beau jeu du monde pour me perdre à leur plaisir.

Mais, cher Moultou, si la devise que j’ai prise n’est pas un piu-bavardage, c’est ici l’occasion de m’en montrer digne ; et à quoi puis-je employer mieux le peu de vie qui me reste ? De quelque manière que me traitent les hommes, que me feront-ils que la nature et mes maux ne m’eussent bientôt fait sans eux ? Ils pourront m’ôter une vie que mon état me rend à charge, mais ils ne m’ôteront pas ma liberté ; je la conserverai, quoi qu’ils fassent, dans leurs liens et dans leurs murs. Ma carrière est finie, il ne me reste plus qu’à la couronner. J’ai rendu gloire à Dieu, j’ai parlé pour le bien des hommes. O ami ! pour une si grande cause, ni toi ni moi ne refuserons jamais de souffrir. C’est aujourd’hui que le parlement rentre ; j’attends en paix ce qu’il lui plaira d’ordonner de moi.

Adieu, cher Moultou ; je vous embrasse tendrement : sitôt que mon sort sera décidé, je vous en instruirai, si je reste libre ; sinon vous l’apprendrez par la voix publique.

Lettre CCCXII – À Madame La Tour

À Montmorency, le 7 juin.

Rassurez-vous, madame, je vous supplie ; vous ne serez ni nommée ni connue : je n’ai fait que ce que je pouvais faire sans indiscrétion. Je visiterai dès aujourd’hui toutes vos lettres ; et, n’ayant pas le courage de les brûler, à moins que vous ne l’ordonniez, j’en ôterai du moins, avec le plus grand soin, tout ce qui pourrait servir de renseignement ou d’indice pour vous reconnaître. Au reste, attendez quelques jours à m’écrire. On dit que le parlement de Paris veut disposer de moi ; il faut le laisser faire, et ne pas compromettre vos lettres dans cette occasion.

Je rouvre ma lettre pour vous dire que j’aurai soin d’ôter aussi votre cachet, et de mettre toutes vos lettres en sûreté ; ainsi, soyez tranquille.

Lettre CCCXIV – À M. Moultou

Yverdon, le 15 juin 1762.

Vous aviez mieux jugé que moi, cher Moultou ; l’événement a justifié votre prévoyance, et votre amitié voyait plus clair que moi sur mes dangers. Après la résolution où Vous m’avez vu dans ma précédente lettre, vous serez surpris de me savoir maintenant à Yverdon ; mais je puis vous dire que ce n’est pas sans peine, et sans des considérations très graves, que j’ai pu me déterminer à un parti si peu de mon goût. J’ai attendu jusqu’au dernier moment sans me laisser effrayer ; et ce ne fut qu’un courrier venu dans la nuit du 8 au 9, de M. le prince de Conti à madame de Luxembourg, qui apporta les détails sur lesquels je pris sur-le-champ mon parti. Il ne s’agissait plus de moi seul, qui sûrement n’ai jamais approuvé le tour qu’on a pris dans cette affaire, mais des personnes qui, pour l’amour de moi, s’y trouvaient intéressées, et qu’une fois arrêté, mon silence même, ne voulant pas mentir, eût compromises. Il a donc fallu fuir, cher Moultou, et m’exposer, dans une retraite assez difficile, à toutes les transes des scélérats, laissant le parlement dans la joie de mon évasion, et très résolu de suivre la contumace aussi loin qu’elle peut aller. Ce n’est pas, croyez-moi, que ce corps haïsse et ne sente tort bien son iniquité ; mais voulant fermer la bouche aux dévots en poursuivant les jésuites, il m’eût, sans égard pour mon triste état, fait souffrir les plus cruelles tortures ; il m’eût fait brûler vif avec aussi peu de plaisir que de justice, et simplement parce que cela l’arrangeait. Quoi qu’il en soit, je vous jure, cher Moultou, devant ce Dieu qui lit dans mon coeur, que je n’ai rien fait en tout ceci contre les lois ; que non seulement j’étais parfaitement en règle, mais que j’en avais les preuves les plus authentiques, et qu’avant de partir je me suis défait volontairement de ces preuves pour la tranquillité d’autrui.

Je suis arrivé ici hier matin, et je vais errer dans ces montagnes jusqu’à ce que j’y trouve un asile assez sauvage pour y passer en paix le reste de mes misérables jours. Un autre me demanderait peut-être pourquoi je ne me retire pas à Genève ; mais, ou je connais mal mon ami Moultou, ou il ne me fera sûrement pas cette question ; il sentira que ce n’est point dans la patrie qu’un malheureux proscrit doit se réfugier ; qu’il n’y doit point porter son ignominie, ni lui faire partager ses affronts. Que ne puis-je, dès cet instant, y faire oublier ma mémoire ! N’y donnez mon adresse à personne ; n’y parlez plus de moi ; ne m’y nommez plus. Que mon nom soit effacé de dessus la terre ! Ah ! Moultou, la Providence s’est trompée ; pourquoi m’a-t-elle fait naître parmi les hommes, en me faisant d’une autre espèce qu’eux ?

Lettre CCCXVI – À M. le prince de Conti

[743]

Yverdon, le 17 juin 1762.

Monseigneur,

Je dois à V. A. S. ma vie, ma liberté, mon honneur même, plus augmenté par l’intérêt que vous daignez prendre à moi qu’altéré par l’iniquité du parlement de Paris. Ces biens, les plus estimés des hommes, ont un nouveau prix pour celui qui les tient de vous. Que ne puis-je, monseigneur, les employer au gré de ma reconnaissance ! C’est alors que je me glorifierais tous les jours de ma vie d’être avec le plus profond respect, etc.

Lettre CCCXVIII – À M. le maréchal de Luxembourg

Yverdon, le 17 juin 1762.

Je vous écrivis de Dole, M. le maréchal, samedi dernier. Hier je vous écrivis d’ici par la route de Genève ; et je vous écris aujourd’hui par la route de Pontarlier. En voilà maintenant pour huit jours avant qu’aucun courrier reparte. À l’égard de ceux de Paris pour ce pays, on peut écrire presque tous les jours ; il y en a cependant trois de préférence, mais le mercredi est le meilleur.

Si quelque chose au monde pouvait me consoler de m’être éloigné de vous, ce serait de retrouver ici dans un digne Suisse, tout l’accueil de l’amitié, et dans tous les habitants du pays l’hospitalité la plus douce et la moins gênante. Je n’ai pourtant dit mon nom qu’à M. Roguin, et je ne suis connu de personne que comme un de ses amis ; mais je ne pourrai éviter d’être présenté, aujourd’hui ou demain, à M. le bailli, qui est ici le gouverneur de la province. J’espère qu’en m’ouvrant à lui il me gardera le secret.

Tous mes arrangements ultérieurs dépendent tellement de la décision de mademoiselle Le Vasseur, qu’il faut que j’en sois instruit avant que de rien faire. Je verrai en attendant tous les lieux des environs où je puis chercher un asile, mais je ne le choisirai qu’après que j’aurai su si elle veut le partager ; et, là-dessus, je vous supplie qu’il ne lui soit rien insinué pour l’engager à venir si elle y a la moindre répugnance ; car l’empressement de l’avoir avec moi n’est que le second de mes désirs ; le premier sera toujours qu’elle soit heureuse et contente, et je crains qu’elle ne trouve ma retraite trop solitaire, qu’elle ne s’y ennuie. Si elle ne vient pas, je la regretterai toute ma vie ; mais si elle vient, son séjour ici ne sera pas pour moi sans embarras ; cependant qu’à cela ne tienne, et fût-elle ici dès demain !

Une autre chose qui me tient en suspens, c’est le sort des petits effets que j’ai laissés : s’ils me restent, ce que mademoiselle Le Vasseur ne voudra pas et qui sera d’un plus facile transport pourrait être emballé ou encaissé, et envoyé ici par les soins de M. de Rougemont, banquier, rue Beaubourg, lequel est prévenu. Mais si le parlement juge à propos de tout confisquer et de s’enrichir de mes guenilles, il faut que je pourvoie ici peu-à-peu aux choses dont j’ai un absolu besoin. Voulez-vous bien, M. le maréchal, me faire donner un mot d’avis sur tout cela, et vous charger des lettres que mademoiselle Le Vasseur peut avoir à m’écrire ? car elle n’a pas mon adresse, et je souhaite qu’elle ne soit communiquée à personne, ne voulant plus être connu que de vous. Voici une lettre pour elle. Je me crois autorisé, par vos bontés, à prendre ces sortes de libertés.

Je ne vous ai point fait l’histoire de mon voyage ; il n’a rien de fort intéressant. Je ne vous renouvelle plus l’exposition de mes sentiments, ils seront toujours les mêmes. Mon tendre attachement pour vous est à l’épreuve du temps, de l’éloignement, des malheurs, de ces malheurs même auxquels le coeur d’un honnête homme ne sait point se préparer, parce qu’il n’est pas fait pour l’ignominie, et qui l’absorbent tout entier quand ils lui sont arrivés. En cachant ma honte à toute la terre, je penserai toujours à vous avec attendrissement, et ce précieux souvenir fera ma consolation dans mes misères. Mais vous, M. le maréchal, daignerez-vous quelquefois vous souvenir d’un malheureux proscrit ?

Lettre CCCXX – À M. Moultou

Yverdon, le 22 juin 1762.

Ce que vous me marquez, cher Moultou, est à peine croyable. Quoi ! décrété sans être ouï ! Et où est le délit ? où sont les preuves ? Genevois, si telle est votre liberté, je la trouve peu regrettable. Cité à comparaître, j’étais obligé d’obéir, au lieu qu’un décret de prise de corps ne m’ordonnant rien, je puis demeurer tranquille. Ce n’est pas que je ne veuille purger le décret, et me rendre dans les prisons en, temps et lieux, curieux d’entendre ce qu’on peut avoir à me dire ; car j’avoue que je ne l’imagine pas. Quant à présent, je pense qu’il est à propos de laisser au Conseil le temps de revenir sur lui-même, et de mieux voir ce qu’il a fait. D’ailleurs, il serait à craindre que dans ce moment de chaleur quelques citoyens ne vissent pas sans murmure le traitement qui m’est destiné, et cela pourrait ranimer des aigreurs qui doivent rester à jamais éteintes. Mon intention n’est pas de jouer un rôle, mais de remplir mon devoir.

Je ne puis vous dissimuler, cher Moultou, que, quelque pénétré que je sois de votre conduite dans cette affaire, je ne saurais l’approuver. Le zèle que vous marquez ouvertement pour mes intérêts ne me fait aucun bien présent, et me nuit beaucoup pour l’avenir en vous nuisant à vous-même. Vous vous ôtez un crédit que vous auriez employé très utilement pour moi dans un temps plus heureux. Apprenez à louvoyer, mon jeune ami, et ne heurtez jamais de front les passions des hommes, quand vous voulez les ramener à la raison. L’envie et la haine sont maintenant contre moi à leur comble. Elles diminueront, quand ayant depuis longtemps cessé d’écrire, je commencerai d’être oublié du public, et qu’on ne craindra plus de moi la vérité. Alors, si je suis encore, vous me servirez, et l’on vous écoutera. Maintenant, taisez-vous ; respectez la décision des magistrats et l’opinion publique. Ne m’abandonnez pas ouvertement, ce serait une lâcheté ; mais parlez peu de moi, n’affectez point de me défendre, écrivez-moi rarement, et surtout gardez-vous de me venir voir, je vous le défends avec toute l’autorité de l’amitié : enfin, si vous voulez me servir, servez-moi à ma mode ; je sais mieux que vous ce qui me convient.

J’ai fait assez bien mon voyage, mieux que je n’eusse osé l’espérer : mais ce dernier coup m’est trop sensible pour ne pas prendre un peu sur ma santé. Depuis quelques jours je sens des douleurs qui m’annoncent peut-être une rechute. C’est grand dommage de ne pas jouir en paix d’une retraite si agréable. Je suis ici chez un ancien et digne patron et bienfaiteur, dont l’honorable et nombreuse famille m’accable, à son exemple, d’amitiés et de caresses. Mon bon ami, que j’aime à être bien voulu et caressé ! Il me semble que je ne suis plus malheureux quand on m’aime : la bienveillance est douce à mon coeur, elle me dédommage de tout. Cher Moultou, un temps viendra peut-être que je pourrai vous presser contre mon sein, et cet espoir me fait encore aimer la vie.

Lettre CCCXXII – À M. Moultou

Yverdon, le 24 juin 1762.

Encore un mot, cher Moultou, et nous ne nous écrirons plus qu’au besoin.

Ne cherchez point à parler de moi ; mais, dans l’occasion, dites à nos magistrats que je les respecterai toujours, même injustes ; et à tous nos concitoyens, que je les aimerai toujours, même ingrats. Je sens dans mes malheurs que je n’ai point l’âme haineuse, et c’est une consolation pour moi de me sentir bon aussi dans l’adversité. Adieu, vertueux

Moultou ; si mon coeur est ainsi pour les autres, vous devez comprendre ce qu’il est pour vous.

Lettre CCCXXIV – À Madame Cramer de Lon

2 juillet 1762.

Il y a longtemps, madame, que rien ne m’étonne plus de la part des hommes, pas même le bien quand ils en font. Heureusement je mets toutes les vingt-quatre heures un jour de plus à couvert de leurs caprices ; il faudra bientôt qu’ils se dépêchent s’ils veulent me rendre la victime de leurs jeux d’enfants.

Lettre CCCXXV – À Madame la comtesse de Boufflers

Yverdon, 4 juillet 1762.

Touché de l’intérêt que vous prenez à mon sort, je voulais vous écrire, madame, et je le voudrais plus que jamais ; mais ma situation, toujours empirée, me laisse à peine un moment à dérober aux soins les plus indispensables. Peut-être dans deux jours serai-je forcé de partir d’ici ; et tandis que j’y reste, je vous réponds qu’on ne m’y laisse pas sans occupation. Il faut attendre que je puisse respirer pour vous rendre compte de moi. Mademoiselle Le Vasseur m’avait déjà parlé de vos bontés pour elle, et de celles de M. le prince de Conti. J’emporte en mon coeur tous les sentiments qu’elles m’ont inspirés : puissent des jours moins orageux m’en laisser jouir plus à mon aise !

Vous m’étonnez, madame, en me reprochant mon indignation contre le parlement de Paris. Je le regarde comme une troupe d’étourdis qui, dans leurs jeux, font, sans le savoir, beaucoup de mal aux hommes ; mais cela n’empêche pas qu’en ne l’accusant envers moi que d’iniquité, je ne me sois servi du mot le plus doux qu’il était possible. Puisque vous avez lu le livre, vous savez bien, madame, que le réquisitoire de l’avocat-général n’est qu’un tissu de calomnies qui ne pourraient sauver que par leur bêtise le châtiment dû à l’auteur, quand il ne serait qu’un particulier. Que doit-ce être d’un homme qui ose employer le sacré caractère de la magistrature à faire le métier qu’il devrait punir ?

C’est cependant sur ce libelle qu’on se hâte de méjuger dans toute l’Europe, avant que le livre y soit connu ; c’est sur ce libelle que, sans m’assigner ni m’en tendre, on a commencé par me décréter, à Genève, de prise de corps ; et quand enfin mon livre y est arrivé, sa lecture y a causé l’émotion, la fermentation qui y règne encore à tel point, que le magistrat désavoue son décret, nie même qu’il l’ait porté, et refuse, à la requête même de ma famille, la communication du jugement rendu en Conseil à cette occasion : procédé qui n’eut peut-être jamais d’exemple depuis qu’il existe des tribunaux.

Il est vrai que le crédit de M. de Voltaire à Genève a beaucoup contribué à cette violence et à cette précipitation. C’est à l’instigation de M. de Voltaire qu’on y a vengé, contre moi, la cause de Dieu. Mais à Berne, où le même réquisitoire a été imprimé dans la Gazette, il y a produit un tel effet, que je sais, de M. le bailli même, qu’il attend, peut-être demain, l’ordre de me faire sortir des terres de la république ; et je puis dire qu’il le craint. Je sais bien que, quand mon livre sera parvenu à Berne, il y excitera la même indignation qu’à Genève, contre l’auteur du réquisitoire ; mais, en attendant, je serai chassé ; l’on ne voudra pas s’en dédire, et, quand on le voudrait, il ne me conviendrait pas de revenir. Ainsi, successivement, on me refusera partout l’air et l’eau. Voilà l’effet de ces procédures si régulières, dont vous voulez que j’admire l’équité.

Vous pouvez bien juger, madame, que toutes ces circonstances ne peuvent que me rendre encore plus précieuses les offres de madame *** ; et, si j’ai l’honneur d’être connu de vous, vous pourrez aisément lui faire comprendre à quel point j’en suis touché. Mais, madame, où est ce château ? Faut-il encore faire des voyages, moi qui ne puis plus me tenir ? Non ; dans l’état où je suis, il ne me reste qu’à me laisser chasser de frontière en frontière, jusqu’à ce que je ne puisse plus aller. Alors le dernier fera de moi ce qu’il lui plaira. À l’égard de l’Angleterre, vous jugez bien qu’elle est désormais pour moi comme l’autre monde : je ne la reverrai de mes jours.

Je devrais maintenant vous parler de vos propres offres, madame, de ma reconnaissance, du chevalier de Lorenzy, de miss Becquet, et de mille autres choses qui, dans vos bontés pour moi, m’importent à vous dire. Mais voilà du monde ; le papier me manque, et la poste partira bientôt. 11 faut finir pour aujourd’hui.

Observation

Cette lettre constate l’irrégularité de la procédure du gouvernement de Genève, ou plutôt son injustice, car il n’y eut point de procédure. L’avocat-général du parlement de Paris avait lu l’Émile avant d’en provoquer la condamnation. Le gouvernement de Genève se contenta de lire le réquisitoire de l’avocat-général. Toutes les formes furent au moins observées par le parlement ; Genève les omit toutes.

Lettre CCCXXVI – À M. Moultou

Yverdon, le 6 juillet 1762.

Je vois bien, cher concitoyen, que tant que je serai malheureux vous ne pourrez vous taire, et cela vraisemblablement m’assure vos soins et votre correspondance pour le reste de mes jours. Plaise à Dieu que toute votre conduite dans cette affaire ne vous fasse pas autant de tort qu’elle vous fera d’honneur ! Il ne fallait pas moins, avec votre estime, que celle de quelques vrais pères de la patrie pour tempérer le sentiment de ma misère dans un concours de calamités que je n’ai jamais dû prévoir : la noble fermeté de M. Jalabert ne me surprend point. J’ose croire que son sentiment était le plus honorable au Conseil, ainsi que le plus équitable ; et pour cela même je lui suis encore plus obligé du courage avec lequel il l’a soutenu. C’est bien des philosophes qui lui ressemblent qu’on peut dire que, s’ils gouvernaient les états, les peuples seraient heureux.

Je suis aussi fâché que touché de la démarche des citoyens dont vous me parlez. Ils ont cru, dans cette affaire, avoir leurs propres droits à défendre, sans voir qu’ils me faisaient beaucoup de mal. Toutefois, si cette démarche s’est faite avec la décence et le respect convenables, je la trouve plus nuisible que répréhensible. Ce qu’il y a de très sûr, c’est que je ne l’ai ni sue ni approuvée, non plus que la requête de ma famille, quoiqu’à dire le vrai, le refus qu’elle a produit soit surprenant et peut-être inouï.

Plus je pèse toutes les considérations, plus je me confirme dans la résolution de garder le plus parfait silence. Car enfin que pourrais-je dire sans renouveler le crime de Cham ? Je me tairai, cher Moultou, mais mon livre parlera pour moi ; chacun y doit voir avec évidence que l’on m’a jugé sans m’avoir lu.

Donzel est venu chargé du livre de Deluc ; mais il ne m’a point dit être envoyé par lui. Ils prennent bien leur temps pour me faire des visites ! Les sermons par écrit n’importunent qu’autant qu’on veut ; mais que M. Deluc ne m’en vienne pas faire en personne : il s’en retournerait peu content.

non seulement j’attendrai le mois de septembre avant d’aller à Genève, mais je ne trouve pas même ce voyage fort nécessaire depuis que le Conseil lui-même désavoue le décret, et je ne suis guère en état d’aller faire pareille corvée. Il faut être fou, dans ma situation, pour courir à de nouveaux désagréments quand le devoir ne l’exige pas. J’aimerai toujours ma patrie, mais je n’en peux plus revoir le séjour avec plaisir.

On a écrit ici à M. le bailli que le sénat de Berne, prévenu par le réquisitoire imprimé dans la Gazette, doit dans peu m’envoyer un ordre de sortir des terres de la république. J’ai peine à croire qu’une pareille délibération soit mise à exécution dans un si sage Conseil. Sitôt que je saurai mon sort j’aurai soin de vous en instruire : jusque-là gardez-moi le secret sur ce point.

Ce réquisitoire ou plutôt ce libelle me poursuit d’état en état pour me faire interdire partout le feu et l’eau. On vient encore de l’imprimer dans le Mercure de Neuchâtel. Est-il possible qu’il ne se trouve pas dans tout le public un seul ami de la justice et de la vérité qui daigne prendre la plume et montrer les calomnies de ce sot libelle, lesquelles ne pourraient que par leur bêtise sauver l’auteur du châtiment qu’il recevrait d’un tribunal équitable, quand il ne serait qu’un particulier ? Que doit-ce être d’un homme qui ose employer le sacré caractère de la magistrature à faire le métier qu’il devrait punir ? Je vous embrasse de tout mon coeur.

Je dois vous dire que Donzel m’a questionné si curieusement sur mes correspondances, que je l’ai jugé plus espion qu’ami.

Lettre CCCXXVIII – À Milord Maréchal

[746]

Vitam impendere vero.

Juillet 1762.

Milord,

Un pauvre auteur proscrit de France, de sa patrie, du canton de Berne, pour avoir dit ce qu’il pensait être utile et bon, vient chercher un asile dans les états du roi. Milord, ne me l’accordez pas si je suis coupable, car je ne demande point de grâce et ne crois point en avoir besoin ; mais si je ne suis qu’opprimé, il est digne de vous et de sa majesté de ne pas me refuser le feu et l’eau qu’on veut m’ôter par toute la terre. J’ai cru vous devoir déclarer ma retraite et mon nom trop connu par mes malheurs : ordonnez de mon sort, je suis soumis à vos ordres ; mais si vous m’ordonnez aussi de partir dans l’état où je suis, obéir m’est impossible, et je ne saurais plus où fuir.

Daignez, Milord, agréer les assurances de mon profond respect.

[747]

Lettre CCCXXX – À M. Moultou

Môtiers-Travers, le 15 juillet 1762.

Votre dernière lettre m’afflige fort, cher Moultou. J’ai tort dans les termes, je le sens bien ; mais ceux d’un ami doivent-ils être si durement interprétés, et ne deviez-vous pas vous dire à vous-même : S’il dit mal, il ne pense pas ainsi ?

Quand j’ai demandé s’il ne se trouverait pas un ami de la justice et de la vérité pour prendre ma défense contre le réquisitoire, j’imaginais si peu que ce discours eût quelque trait à vous, que quand vous m’avez proposé de vous charger de ce soin, j’en ai été effrayé pour vous, comme vous l’aurez pu voir dans ma précédente. Il ne m’est pas même venu dans l’esprit qu’une pareille entreprise vous fût praticable en cette occasion, et d’autant moins que mes défenseurs, si jamais j’en ai, ne doivent point être anonymes. Mais sachant que vous voyez et connaissez des gens de lettres, j’ai pensé que vous pourriez exciter ou encourager en quelqu’un d’eux l’idée de faire ce que, sans imprudence, vous ne pouvez faire vous-même ; et que, si le projet était bien exécuté, il vous remercierait quelque jour peut-être de le lui avoir suggéré. Cependant, comme personne ne connaît mieux que vous votre situation et vos risques, que d’ailleurs cette entreprise est belle et honnête, et (|ne je ne connais personne au monde qui puisse mieux que vous s’en tirer et s’en faire honneur, si vous avez le courage de la tenter après l’avoir bien examinée, je ne m’y oppose ; pas, persuadé que, selon l’état des choses, que je ne connais point et que vous pouvez connaître, elle peut vous être plus glorieuse que périlleuse. C’est à vous de bien peser tout avant que de vous résoudre. Mais comme c’est votre avis que vous devez dire, et non pas le mien, je persiste dans la résolution de ne pas me mêler de votre ouvrage, et de ne le voir qu’avec le public.

Ce que M. de Voltaire a dit à madame d’Anville sur la délibération du Sénat de Berne à mon sujet n’est rien moins que vrai, et il le savait mieux que personne. Le 9 de ce mois, M. le bailli d’Yverdon, homme d’un mérite rare, et que j’ai vu s’attendrir sur mon sort jusqu’aux larmes, m’avoua qu’il élevait recevoir le lendemain et me signifier le même jour l’ordre de sortir dans quinze jours des terres de la république. Mais il est vrai que cet avis n’a pas passé sans contradiction ni sans murmure, et qu’il y a eu peu d’approbateurs dans le Deux-Cents, et aucun dans le pays. Je partis le même jour 9, et le lendemain j’arrivai ici, où, malgré l’accueil qu’on m’y fait, j’aurais tort de me croire plus en sûreté qu’ailleurs. Milord Maréchal attend à mon sujet des ordres du roi, et en attendant, m’a écrit la réponse la plus obligeante.

Comment pouvez-vous penser que ce soit par rapport à moi que je veux suspendre notre correspondance ? Jugez-vous que j’aie trop de consolations pour vouloir encore m’ôter les vôtres ? Si vous ne craignez rien pour vous, écrivez, je ne demande pas mieux ; et surtout n’allez pas sans cesse interprétant si mal les sentiments de votre ami. Donnez mon adresse à M. Usteri. Je ne me cache point ; on m’écrit même, et l’on peut m’écrire ici directement sans enveloppe ; je souhaite seulement que tous les désoeuvrés ne se mettent pas à écrire comme ci-devant : aussi-bien ne répondrai-je qu’à mes amis, et je ne puis être exact même avec eux. Adieu ; aimez-moi comme je vous aime, et de grâce ne m’affligez plus.

Remerciez pour moi M. Usteri, je vous prie. Je ne rejette point ses offres ; nous en pourrons reparler.

Lettre CCCXXXII – À M…

[749]

Môtiers, juillet 1762.

J’ai rempli ma mission, monsieur, j’ai dit tout ce que j’avais à dire ; je regarde ma carrière comme finie ; il ne me reste plus qu’à souffrir et mourir ; le lieu où cela doit se faire est assez indifférent. Il importait peut-être que parmi tant d’auteurs menteurs et lâches, il en existât un d’une autre espèce qui osât dire aux hommes les vérités utiles qui feraient leur bonheur s’ils savaient les écouter. Mais il n’importait pas que cet homme ne fût point persécuté ; au contraire, on m’accuserait peut-être d’avoir calomnié mon siècle si mon histoire même n’en disait plus que mes écrits ; et je suis presque obligé à mes contemporains de la peine qu’ils prennent à justifier mon mépris pour eux. On en lira mes écrits avec plus de confiance. On verra même, et j’en suis fâché, que j’ai souvent trop bien pensé des hommes. Quand je sortis de France je voulus honorer de ma retraite l’état de l’Europe pour lequel j’avais le plus d’estime, et j’eus la simplicité de croire être remercié de ce choix. Je me suis trompé ; n’en parlons plus. Vous vous imaginez bien que je ne suis pas, après cette épreuve, tenté de me croire ici plus solidement établi. Je veux rendre encore cet honneur à votre pays de penser que la sûreté que je n’y ai pas trouvée ne se trouvera pour moi nulle part. Ainsi, si vous voulez que nous nous voyions ici, venez tandis qu’on m’y laisse ; je serai charmé de vous embrasser.

Quant à vous, monsieur, et à votre estimable société, je suis toujours à votre égard dans les mêmes dispositions où je vous écrivis de Montmorency[750]. Je prendrai toujours un véritable intérêt au succès de votre entreprise ; et si je n’avais formé l’inébranlable résolution de ne plus écrire, à moins que la furie de mes persécuteurs ne me force à reprendre enfin la plume pour ma défense, je me ferais un honneur et un plaisir d’y contribuer ; mais, monsieur, les maux et l’adversité ont achevé de m’ôter le peu de vigueur d’esprit qui m’était resté ; je ne suis plus qu’un “être végétatif, une machine ambulante ; il ne me reste qu’un peu de chaleur dans le coeur pour aimer mes amis et ceux qui méritent de l’être : j’eusse été bien réjoui d’avoir à ce titre le plaisir de vous embrasser.

Lettre CCCXXXIII – À Madame la maréchale de Luxembourg

Môtiers-Travers, 21 juillet 1762.

Je me hâte de vous apprendre, madame la maréchale, que mademoiselle Le Vasseur est arrivée ici hier en assez bonne santé, et le coeur plein de nouveaux sentiments qu’elle m’aurait communiqués si les miens pour vous étaient susceptibles d’augmentation, et si vos bontés et celles de M. le maréchal n’avaient pas dès longtemps atteint la mesure où les augmentations n’ajoutent plus rien. Elle m’a apporté un reçu de M. de Rougemont d’une somme trop considérable pour être fort bien en règle, puisqu’entre autres articles, M. de La Roche rembourse en entier les six cents francs que je lui remis au voyage de Pâques, sans faire aucune déduction des déboursés qu’il a faits pour mes habits d’Arménien ; erreur sur laquelle j’attends éclaircissement et redressement.

Vous avez su, madame la maréchale, que, pour prévenir l’ordre qui venait de m’être signifié de sortir du canton de Berne sous quinzaine, je suis venu, avant l’intimation de cet ordre, me réfugier dans les états du roi de Prusse, où milord maréchal d’Ecosse, gouverneur du pays, m’a accordé, avec toutes sortes d’honnêtetés, la permission de demeurer jusqu’à la réception des ordres du roi, auquel il a donné avis de mon arrivée. En attendant, voici le second ménage dont je commence rétablissement : si l’on me chasse de celui-ci je ne sais plus où aller, et je dois m’attendre qu’on me refusera le feu et l’eau par toute la terre. L’équitable et judicieux réquisitoire de M. Joly de Fleuri a produit tous ces effets : il a donné une telle horreur pour mon livre, qu’on ne peut se résoudre à le lire, et qu’on n’a rien de plus pressé à faire que de proscrire l’auteur comme le dernier des scélérats. Quand enfin quelque téméraire ose faire cette abominable lecture et en parler, tout surpris de ce qu’on trouve et de ce qu’on a fait, on s’en repent, comme il est arrivé à Genève, et comme il arrive actuellement à Berne ; on maudit le réquisitoire et son fat auteur ; mais l’infortuné n’en demeure pas moins proscrit : et vous savez que la maxime la plus fondamentale de tout gouvernement est de ne jamais revenir des sottises qu’il a faites. Du reste, c’est le polichinelle Voltaire et le compère Tronchin, qui, tout doucement, et derrière la toile, ont mis en jeu toutes les autres marionnettes de Genève et de Berne : celles de Paris sont menées aussi, mais plus adroitement encore, par un autre arlequin que vous connaissez bien. Reste à savoir s’il y a aussi des marionnettes à Berlin. Je vous demande pardon de mes folies ; mais, dans l’état où je suis, il faut s’égayer ou s’égorger.

J’ai envoyé ci-devant à M. le maréchal copie d’une lettre d’un membre de notre conseil des Deux-cents au sujet de mon Contrat social. Cette lettre avant fait beaucoup de bruit, l’auteur a pris noblement le parti de la reconnaître par-devant nos quatre syndics : aussitôt l’affaire est devenue criminelle, et l’on est maintenant occupé et embarrassé peut-être à former un tribunal pour la juger. Trop intéressé dans tout cela, je suis suspect en jugeant mes juges ; mais j’avoue que les Genevois me paraissent devenus fous. Quoi qu’il en soit, qu’on fasse tout ce qu’on voudra, je ne dirai rien, je n’écrirai point, je resterai tranquille : tout ceci me paraît trop violent pour pouvoir durer.

Excusez, madame la maréchale, mes longues jérémiades. Avec qui épancherais-je mon coeur, si ce n’était avec vous ? Je n’ai pas peur qu’elles vous ennuient, mais qu’elles ne vous chagrinent : encore un coup ceci ne saurait durer. Après les peines vient le repos ; cette alternative n’a jamais manqué dans ma vie : et il me reste un espoir très solide, c’est que mon sort ne peut plus changer qu’en mieux, à moins que vous ne vinssiez à m’oublier ; malheur que j’ai d’autant moins à craindre que je ne l’endurerais pas longtemps. Après vos bontés et celles de M. le maréchal, rien n’a tant pénétré mon âme que celles que M. le prince de Conti a daigné étendre jusqu’à mademoiselle Le Vasseur. Pour madame la comtesse de Boufflers, il faut l’adorer. Eh ! pourquoi me plaindre de mes malheurs ? ils m’étaient nécessaires pour sentir tout le prix des biens qui m’étaient laissés.

On peut m’écrire en droiture à Môtiers-Travers, sous mon nom, ou, si l’on aime mieux, sous le couvert de M. le major Girardier ; mais il faut que les lettres soient affranchies jusqu’à Pontarlier. Il ne m’est encore arrivé aucune malle.

[751]Quand M. de La Tour a voulu faire graver mon portrait, je m’y suis opposé ; j’y consens maintenant si vous le jugez à propos, pourvu qu’au lieu d’y mettre mon nom l’on n’y mette que ma devise : ce sera désormais assez me nommer.

Le nom de ma demeure doit être écrit ainsi :

Môtiers-Travers, par Pontarlier.

Lettre CCCXXXV – À M. Marcet

[753]

Vitam impendere vero.

Votre lettre, monsieur, sur l’affaire de M. Pictet est judicieuse ; elle va très bien au fait. Permettez-moi d’y ajouter quelques idées pour achever de déterminer l’état de la question.

  1. La doctrine de la Profession de foi du vicaire savoyard est-elle si évidemment contraire à la religion établie à Genève, que cela n’ait pas même pu faire une question, et que le Conseil, quand il s’agissait de l’honneur et du sort d’un citoyen, ait dû sur cet article ne pas même consulter les théologiens ?

  1. Supposé que cette doctrine y soit contraire, est-il bien sûr que J. J. Rousseau en soit l’auteur ? L’est-il même qu’il soit l’auteur du livre qui porte son nom ? ne peut-on pas faussement imprimer le nom d’un homme à la tête d’un livre qui n’est pas de lui ? Ne convenait-il pas de commencer par avoir ou des preuves ou la déclaration de l’accusé, avant de procéder contre sa personne ? On dirait qu’on s’est hâté de le décréter sans l’entendre, de peur de le trouver innocent.

  2. Le cas du parlement de Paris est tout-à-fait différent, et n’autorise point la procédure du Conseil de Genève. Le parlement ayant prétendu, je ne sais, sur quel fondement, que le livre était imprimé dans le royaume sans approbation ni permission, avait ou croyait avoir à ce titre inspection sur le livre et sur l’auteur. Cependant tout le monde convient qu’il a commis une irrégularité choquante en décrétant d’abord de prise de corps celui qu’il devait premièrement assigner pour être ouï. Si cette procédure était légitime, la liberté de tout honnête homme serait toujours à la merci du premier imprimeur. On dira que la voix publique est unanime, et que celui à qui l’on attribue le livre ne le désavoue pas. Mais, encore une fois, avant que de flétrir l’honneur d’un homme irréprochable, avant que d’attenter à la liberté d’un citoyen, il faudrait quelque preuve positive : or la voix publique n’en est pas une ; et nul n’est tenu de répondre lorsqu’il n’est pas interrogé. Si donc la procédure du parlement de Paris est irrégulière en ce point, comme il est incontestable, que dirons-nous de celle du Conseil de Genève, qui n’a pas le moindre prétexte pour la fonder ? Quelquefois on se hâte de décréter légèrement un accusé qu’on peut saisir, de peur qu’il ne s’échappe ; mais pourquoi le décréter absent, à moins que le délit ne soit de la dernière évidence ? Ce procédé violent est sans prétexte ainsi que sans raison. Quand le public Juge avec étourderie, il est d’autant moins permis aux tribunaux de l’imiter que le public se rétracte comme il juge ; au lieu que la première maxime de tous les gouvernements du monde est d’entasser plutôt sottise sur sottise que de convenir jamais qu’ils en ont fait une, encore moins de la réparer.

  3. Maintenant supposons le livre bien reconnu pour être de l’auteur dont il porte le nom : il s’agit ensuite de savoir si la Profession de foi en est aussi. Autre preuve positive et juridique indispensable en cette occasion : Car enfin, l’auteur du livre ne s’y donne point pour celui de la Profession de foi ; il déclare que c’est un écrit qu’il transcrit dans son livre ; et cet écrit, dans le préambule, paraît lui être adressé par un de ses concitoyens. Voilà tout ce qu’on peut inférer de l’ouvrage même ; aller plus loin, c’est deviner ; et si l’on se mêle une fois de deviner dans les tribunaux, que deviendront les particuliers qui n’auront pas le bonheur de plaire aux magistrats ? Si donc celui qui est nommé à la tête du livre où se trouve la Profession de foi doit être puni pour l’avoir publiée, c’est comme éditeur et non comme auteur ; on n’a nul droit de regarder la doctrine qu’elle contient comme étant la sienne, surtout après la déclaration qu’il fait lui-même qu’il ne donne point cette profession de foi pour règle des sentiments qu’on doit suivre en matière de religion, et il dit pourquoi il la donne. Mais on imprime tous les jours dans Genève des livres catholiques, même de controverse, sans que le Conseil cherche querelle aux éditeurs. Par quelle injuste partialité punit-on l’éditeur genevois d’un ouvrage prétendu hétérodoxe, imprimé en pays étranger, sans rien dire aux éditeurs genevois d’ouvrages incontestablement hétérodoxes, imprimés dans Genève même ?

  4. À l’égard du Contrat social, l’auteur de cet écrit prétend qu’une religion est toujours nécessaire à la bonne constitution d’un état. Ce sentiment peut bien déplaire au poète Voltaire, au jongleur Tronchin, et à leurs satellites ; mais ce n’est pas parla qu’ils oseront attaquer le livre en public. L’auteur examine ensuite quelle est la religion civile sans laquelle nul état ne peut être bien constitué. H semble, il est vrai, ne pas croire que le christianisme, du moins celui d’aujourd’hui, soit cette religion civile indispensable à toute bonne législation ; et en effet beaucoup de gens ont regardé jusqu’ici les républiques de Sparte et de Rome comme bien constituées, quoiqu’elles ne crussent pas en Jésus-Christ. Supposons toutefois qu’en cela l’auteur se soit trompé : il aura fait une erreur en politique ; car il n’est pas ici question d’autre chose. Je ne vois point où sera l’hérésie, encore moins le crime à punir.

  5. Quant aux principes de gouvernement établis dans cet ouvrage, ils se réduisent à ces deux principaux : le premier, que légitimement la souveraineté appartient toujours au peuple ; le second, que le gouvernement aristocratique est le meilleur de tous. Peut-être importerait-il beaucoup au peuple de Genève, et même à ses magistrats, de savoir précisément en quoi quelqu’un d’eux trouve ce livre blâmable et son auteur criminel. Si j’étais procureur-général de la république de Genève, et qu’un bourgeois, quel qu’il fût, osât condamner les principes établis dans cet ouvrage, je l’obligerais à s’expliquer avec clarté, ou je le poursuivrais criminellement comme traître à la patrie et criminel de lèse-majesté.

On s’obstine cependant à dire qu’il y a un décret secret du Conseil contre J. J. Rousseau, et même que sa famille ayant par requête demandé communication de ce décret, elle lui a été refusée. Cette manière ténébreuse de procéder est effrayante ; elle est inouïe dans tous les tribunaux du monde, excepté celui des inquisiteurs d’état à Venise. Si jamais elle s’établissait à Genève, il vaudrait mieux être né Turc que Genevois.

Au reste, je ne puis croire qu’on érige contre M. Pictet le tribunal dont vous parlez. En tout cas, ce sera fournir à un homme ferme, qui a du sens, de la santé, des lumières, l’occasion de jouer un très beau rôle, et de donner à ses concitoyens de grandes leçons.

Celui qui vous écrit ces remarques vous aime et vous salue de tout son coeur.

Lettre CCCXXXVI – À Madame la comtesse de Boufflers

À Môtiers-Travers, le 27 juillet 1762.

J’ai enfin le plaisir, madame, d’avoir ici mademoiselle Le Vasseur, et j’apprends d’elle à combien de nouveaux titres je dois être pénétré de reconnaissance pour les bienfaits que M. le prince de Conti a versés sur cette pauvre fille, pour les soins bien plus précieux dont il a daigné l’honorer, et surtout., madame, pour tout ce que vous avez fait pour elle et pour moi dans ces moments si tristes et si peu prévus. Pourquoi faut-il que la détresse et l’oppression qui resserrent mon coeur le ferment encore à l’effusion des sentiments dont il est pénétré ? Tout est encore en-dedans, madame ; mais tout y est, et vous m’avez fait encore plus de bien que vous ne pensez.

La réponse du roi n’est point encore venue sur l’asile que j’ai cherché dans ses états, et j’ignore quels seront ses ordres à mon égard. Après ce qui vient de m’arriver à Berne, je ne dois me croire en sûreté nulle part ; et j’avoue que, sans la nécessité qui m’y force, ce n’est pas ici que je le serais venu chercher, quelque plaisir que me fasse mademoiselle Le Vasseur. Surcroît d’embarras s’il faut fuir encore ; et moi qui ne sais plus ni où ni comment, il ne me reste qu’à m’abandonner à la Providence et à me jeter tête baissée dans mon destin. L’argent ne me manquera pas par le soin que l’on a pris de ma bourse et par ce qu’on a mis dans la sienne. Mais l’indigence pourrait augmenter mes infortunes, sans que l’argent les puisse adoucir, et je n’ai jamais été si misérable que quand j’ai été !e plus riche. J’ai toujours ouï-dire que l’or était bon à tout, sans l’avoir jamais trouvé bon à rien.

Vous ne sauriez concevoir à quel point le réquisitoire de ce Fleuri a effarouché tous nos ministres ; et ceux-ci sont les plus remuants de tous. Ils ne me voient qu’avec horreur : ils prennent beaucoup sur eux pour me souffrir dans les temples. Spinosa, Diderot, Voltaire, Helvétius, sont des saints auprès de moi. Il y a presque un raccommodement avec le parti philosophique pour me poursuivre de concert : les dévots ouvertement ; les philosophes en secret, par leurs intrigues, toujours en gémissant tout haut sur mou sort. Le poète Voltaire et le jongleur Tronchin ont admirablement joué leur rôle à Genève et à Berne. Nous verrons si je prévois juste, mais j’ai peine à croire qu’on me laisse tranquille où je suis. Cependant jusqu’ici Milord Maréchal paraît m’y voir d’un bon oeil. J’ai reçu hier, sous la date et le timbre de Metz, d’un prétendu baron de Corval, une lettre à mourir de rire, laquelle sent son Voltaire à pleine gorge. Je ne puis résister, madame, à l’envie de vous transcrire quelques articles de la lettre de M. le baron ; j’espère qu’elle vous amusera.

« Je voudrais pouvoir vous adresser, sans frais, deux de mes ouvrages. Le premier est un plan d’éducation tel que je l’ai conçu. Il n’approche pas de l’excellence du vôtre, mais jusqu’à vous, j’étais le seul qui pût se flatter d’approcher le but de plus près. Le second est votre Héloïse, dont j’ai fait une comédie en trois actes, en prose, le, mois de décembre dernier. Je l’ai communiquée à gens d’esprit, surtout aux premiers acteurs de notre théâtre messin. Tous l’ont trouvée digne de celui de Paris : elle est de sentiment, dans le goût de celles de feu M. de La Chaussée. Je l’ai adressée à M. Dubois, premier commis en chef des bureaux de l’artillerie et du génie, il y a trois mois, sans que j’en reçoive de réponse, je ne sais pourquoi. Si j’eusse connu l’excellence de votre coeur comme à présent, et que j’eusse su votre adresse à Paris, je vous l’aurais adressée pour la corriger et la faire recevoir aux Français, à mon profit.

« J’ai une proposition à vous faire. Je vous demande le même service que vous avez reçu du vicaire Savoyard ; c’est-à-dire de me recevoir chez vous, sans pension, pour deux ans ; me loger, nourri, éclairer, et chauffer. Vous êtes le seul qui puissiez me conduire de toute façon à la ‘(félicité, et m’apprendre à mourir. Mon excès d’humanité, inséparable de la pitié, m’a engagé à cautionner un militaire pour 3,200 livres. En établissant mes enfants, je ne me suis réservé qu’une pension de i, 500 livres : la voilà plus qu’absorbée pour deux ans ; c’est ce qui me force à partager votre pain pendant cet intervalle. Vous n’aurez pas sujet de vous plaindre de moi : je suis très sobre ; je n’aime que les légumes, et fort peu la viande ; je renchéris sur la soupe, à laquelle je suis habitué deux fois par jour ; je mange de tout, mais jamais de ragoûts faits dans le cuivre, ni de ces ragoûts raffinés qui empoisonnent.

Je vous préviens que la suite d’une chute m’a rendu sourd ; cependant j’entends très bien de l’oreille gauche, sans qu’on hausse la voix, pourvu qu’on me parle doucement et de près à cette oreille. De loin j’entends avec la plus grande facilité par des signes très faciles que je vous apprendrai, ainsi qu’à vos amis. Je ne suis point curieux ; je ne questionne jamais ; j’attends qu’on ait la bonté de me faire part de la conversation. »

Toute la lettre est sur le même ton. Vous me direz qu’il n’y a là qu’une folie plaisanterie. J’en conviens ; mais je vois qu’en plaisantant, cet honnête homme s’occupe de moi continuellement, et, madame, cela ne vaut rien. Je suis convaincu qu’on ne me laissera vivre en paix sur la terre que quand il m’aura oublié.

Depuis quinze jours je me mets souvent en devoir d’écrire au chevalier (de Lorenzy), et toujours quelque soin pressant m’en empêche ; et même à présent que je voulais vous parler de vous, madame, de madame la maréchale, voilà qu’on vient m’arracher à moi-même et aux bienfaisantes divinités que mon coeur adore, pour aller, en vrai manichéen, servir celles qui peuvent me nuire, sans pouvoir me faire aucun bien.

Observation

Nous croyons que Rousseau se trompe en attribuant la lettre du prétendu baron de Corval à Voltaire, qui faisait mieux que cela. Les allusions n’ont rien de piquant : l’une est relative à la lettre sur le danger de se servir à la cuisine d’ustensiles en cuivre (juillet 1753), et l’autre, au passage de l’Émile qui précède la Profession de foi.

Lettre CCCXXXVIII – Au même

Môtiers, ce 10 août 1762.

J’ai reçu hier au soir votre lettre du 7 : ainsi, à quelques petits retards près, notre correspondance est en règle ; et si l’on n’ouvre pas nos lettres à Genève, on ne les ouvre sûrement pas en Suisse. De sorte qu’à moins d’affaires plus importantes à traiter, et malgré les voies intermédiaires qu’on pourra vous proposer, je suis d’avis que nous continuions à nous écrire directement l’un à l’autre.

Si notre ami lisait dans mon coeur, il ne serait pas en peine de mon silence. Dites-lui que, s’il peut me tenir parole sans se compromettre et sans qu’on sache où il va, j’aimerais bien mieux l’embrasser que lui écrire. Son projet de me réfuter est excellent, et peut même m’être très utile et très honorable. Il est bon qu’on voie qu’il me combat et qu’il m’aime ; il est bon qu’on sache que mes amis ne me sont point attachés par esprit de parti, mais par un sincère amour pour la vérité, lequel nous unit tous.

L’arrêt est si volumineux que j’ai mieux aimé vous transcrire les notes. Attachez-vous surtout à la huitième. Quelle doctrine abominable que celle de ce réquisitoire, qui détruit tout principe commun de-société entre les fidèles et les autres hommes ! Conséquemment à cette doctrine il faut nécessairement poursuivre et massacrer comme des loups tous ceux qui ne sont pas jansénistes : car si la loi naturelle est criminelle, il faut brûler ceux qui la suivent et rouer ceux qui ne la suivent pas. Ce que vous a mandé M. C… ne doit point vous retenir ; car, outre que je n’ai pas grand foi à ses almanachs, vous devez toujours parler du parlement avec le plus grand respect, et même avec considération de l’avocat-général. Le tort de ce magistrat est très grand, sans doute, d’avoir adopté ce réquisitoire sans avoir lu le livre ; mais il serait bien plus grand encore s’il en était lui-même l’auteur. Ainsi séparez toujours le tribunal et l’homme du libelle, et tombez sur cet horrible écrit comme il le mérite. C’est un vrai service à rendre au genre humain d’attirer sur cet écrit toute l’exécration qui lui est due ; nul ménagement pour votre ami ne doit l’emporter sur cette considération.

Je souhaiterais que l’écrit de notre ami fût imprimé en France, et même le vôtre ; car il est bon qu’ils y paraissent, et s’ils sont imprimés dehors on ne les y laissera pas entrer. Je pense encore qu’il ne trouvera nulle part ailleurs un certain profit de son ouvrage, et il faut un peu faire ce qu’il ne fera pas, c’est-à-dire songer à ses intérêts. Si vous jugez à propos de me confier ce soin, je tâcherai de le remplir. Cependant je crois que l’homme dont je vous ai parlé ci-devant pourrait également se charger de cette affaire. Mais, comme je n’ai point de ses nouvelles, je ne me soucie pas de lui écrire le premier. À l’égard de la Suisse et de Genève, j’ai cessé de prendre intérêt à ce qu’on y pensait de moi. Ces gens-là sont si cafards, ou si faux, ou si bêtes, qu’il faut renoncer à les éclairer.

Plus je médite sur votre entreprise, plus je la trouve grande et belle. Jamais plus noble sujet ne put être plus dignement traité. Votre état même vous permet et vous prescrit de mettre dans vos discours une certaine élévation qui ne siérait pas à tout autre. Quelle touchante voix que celle du chrétien relevant les fautes de son ami, et quel spectacle aussi de le voir couvrir l’opprimé de l’égide de l’Évangile ! Ministre du Très-Haut, faites tomber à vos pieds tous ces misérables : sinon jetez la plume, et courez vous cacher ; vous ne ferez jamais rien.

Il est certain qu’il y a des gens de mauvaise humeur à Neuchâtel, qui meurent d’envie d’imiter les autres, et de me chercher chicane à leur tour ; mais outre qu’ils sont retenus par d’autres gens plus sensés, que peuvent-ils me faire ? Ce n’est pas sous leur protection que je me suis mis, c’est sous celle du roi de Prusse ; il faut attendre ses ordres pour disposer de moi : en attendant, il ne paraît pas que milord maréchal soit d’avis de retirer la protection qu’il m’a accordée, et que probablement ils n’oseront pas violer. Au reste, comme l’expérience m’apprend à tout mettre au pis, il ne peut plus rien m’arriver de désagréable à quoi je ne sois préparé. Il est vrai cependant que dans cette affaire-ci j’ai trouvé la stupidité publique plus grande que je ne l’aurais attendu ; car quoi de plus plaisant que de voir les dévots se faire les satellites de Voltaire et du parti philosophique, bien plus vivement ulcéré qu’eux, et les ministres protestants se faire, à ma poursuite, les archers, des prêtres ? La méchanceté ne me surprend plus ; mais je vous avoue que la bêtise, poussée à ce point, m’étonne encore. Adieu, ami ; je vous embrasse.

Lettre CCCXL – À Madame la maréchale de Luxembourg

Môtiers-Travers, août 1762.

J’ai reçu dans leur temps, madame, vos deux lettres des 11 et 31 juillet, avec l’extrait par duplicata d’un P. S. de M. Hume, que vous y avez joint. L’estime de cet homme unique efface tous les outrages dont on m’accable. M. Hume était l’homme selon mon coeur, même avant que j’eusse le bonheur de vous connaître, et vos sentiments sur son compte ont encore augmenté les miens, n’est le plus vrai philosophe que je connaisse, et le seul historien qui jamais ait écrit avec impartialité. Il n’a pas plus aimé la vérité que moi, j’ose le croire ; mais j’ai mis de la passion dans sa recherche, et lui n’y a mis que ses lumières et son beau génie. L’amour-propre m’a souvent égaré par mon aversion même pour le mensonge ; j’ai haï le despotisme en républicain, et l’intolérance en théiste. M. Hume a dit : Voilà ce que fait l’intolérance et ce, que fait le despotisme. Il a vu par toutes ses faces l’objet que la passion ne m’a laissé voir que par un côté. H a mesuré, calculé les erreurs des hommes en être au-dessus de l’humanité. J’ai cent fois désiré et je désire encore voir l’Angleterre, Soit pour elle-même, soit pour y converser avec lui, et cultiver son amitié, dont je ne me crois pas indigne. Mais ce projet devient de jour en jour moins praticable ; et le grand éloignement des lieux suffirait seul pour le rendre tel, surtout à cause du tour qu’il faudrait faire, ne pouvant plus passer par la France.

Quoi ! madame, moi qui ne puis plus, sans horreur, souffrir l’aspect d’une rue ; moi qui mourrai de tristesse lorsque je cesserai de voir des prés, des buissons, des arbres devant ma fenêtre, irai-je maintenant habiter la ville de Londres ? irai-je, à mon âge, et dans mon état, chercher fortune à la cour, et me fourrer parmi la valetaille qui entoure les ministres ? Non, madame ; je puis être embarrassé des restes d’une vie plus longue que je n’ai compté ; mais ces restes, quoi qu’il arrive, ne seront point si mal employés. Je ne me suis que trop montré pour mon repos ; je ne commencerai vraiment à jouir île moi que quand on ne saura plus que j’existe : or je ne vois pas, dans cette manière de penser, comment le séjour de l’Angleterre me serait possible ; car si je n’en tire pas mes ressources, il m’en faudra bien plus là qu’ailleurs. H est de plus très douteux que j’y vécusse dans mon indépendance aussi agréablement que vous le supposez. J’ai pris sur la nation anglaise une liberté qu’elle ne pardonne à personne, et surtout aux étrangers, c’est d’en dire le mal ainsi que le bien ; et vous savez qu’il faut être buse pour aller vivre en Angleterre mal voulu du peuple anglais. Je ne doute pas que mon dernier livre ne m’y fasse détester, ne fut-ce qu’à cause de ma note sur le Good natured people. Vous m’obligerez, madame, si vous pouvez vous informer de ce qu’il en est, et m’en instruire.

Quant à l’édition générale de mes écrits à faire à Londres, c’est une très bonne idée, surtout si ce projet peut s’exécuter en mon absence. Cependant, comme l’impression coûte beaucoup en Angleterre, à moins que l’édition ne fût magnifique et ne se fit par souscription, elle serait difficile à faire, et j’en tirerais peu de profit.

Le château de Schleyden, étant moins éloigné, serait plus à ma portée, et l’avantage de vivre à bon marché, que je n’ai pas ici, serait dans mon état une grande raison de préférence ; mais je ne connais pas assez monsieur et madame de La Mare pour savoir s’il me convient de leur avoir cette obligation ; c’est à vous, madame, et à madame la maréchale à me décider là-dessus. À l’égard de la situation, je ne connais aucun séjour triste et vilain avec de la verdure ; mais s’il n’y a que des sables ou des rochers tout nus, n’en parlons pas. J’entends peu ce que c’est qu’aller par corvées, mais, sur le seul mot, s’il n’y a pas d’autre moyen d’arriver au château, je n’irai jamais. Quant au troisième asile dont vous me parlez, madame, je suis très reconnaissant de cette offre, mais très déterminé à n’en pas profiter. Au reste, il y a du temps pour délibérer sur les autres ; car je ne suis point maintenant en état de voyager ; et, quoique les hivers soient ici longs et rudes, je suis forcé d’y passer celui-ci à tout risque, ne présumant pas que le roi de Prusse, dont la réponse n’est point venue, me refuse, en l’état où je suis, l’asile qu’il a souvent accordé à des gens qui ne le mentaient guère.

Voilà, madame, quant à présent, ce que je puis vous dire sur les soins relatifs à moi, dont vous voulez bien vous occuper. Soyez persuadée que mon sort tient bien moins à l’effet de ces mêmes soins qu’à l’intérêt qui vous les inspire. La bonté que vous avez de vous souvenir de mademoiselle Le Vasseur l’autorise à vous assurer de son profond respect. Il n’y a pas de jour qu’elle ne m’attendrisse en me parlant de vous et de vos bontés, madame. Je bénirais lui malheur qui m’a si bien appris à vous connaître, s’il ne m’eut en même temps éloigné de vous.

Lettre CCCXLII – À Madame La Tour

Môtiers-Travers, le 20 août 1762.

J’ai reçu, madame, vos trois lettres en leur temps ; j’ai tort de ne vous avoir pas à l’instant accusé la réception de celle que vous avez envoyée à madame de Luxembourg, et sur laquelle vous jugez si mal d’une personne dont le coeur m’a fait oublier le rang. J’avais cru que nia ‘situation vous ferait excuser des retards auxquels vous deviez être accoutumée, et que vous m’accuseriez plutôt de négligence que madame de Luxembourg d’infidélité. Je m’efforcerai d’oublier que je me suis trompé. Du reste, puisque, même dans la circonstance présente, vous ne savez que gronder avec moi, ni m’écrire que des reproches, contentez-vous, madame, si cela vous amuse : je m’en complairai peut-être un peu moins à vous répondre ; mais cela n’empêchera pas que je ne reçoive vos lettres avec plaisir, et que votre amitié ne me soit toujours chère. Vous pouvez m’écrire en droiture ici, en ajoutant, par Pontarlier ; mais il faut faire affranchir jusqu’à Pontarlier, sans quoi les lettres ne passent pas la frontière.

Lettre CCCXLIV – À M. Jacob Vernet

[755]

Môtiers-Travers, le 31 août 1762.

Je crois, monsieur, devoir vous envoyer la lettre ci-jointe que je viens de recevoir dans l’enveloppe que je vous envoie aussi. Epuisé en ports de lettres anonymes, j’ai d’abord déchiré celle-ci par dépit sur le bavardage par lequel elle commence ; mais, ayant repris les pièces par un mouvement machinal, j’ai pensé qu’il pouvait vous importer de connaître quels sont les misérables qui passent leur temps à écrire ou dicter de pareilles bêtises. Nous avons, monsieur, des ennemis communs qui cherchent à brouiller deux hommes d’honneur qui s’estiment : je vous réponds, de mon côté, qu’ils auront beau faire, ils ne parviendront pas à m’ôter la confiance que je vous ai vouée et qui ne se démentira jamais, et j’espère bien aussi conserver les mêmes bontés dont vous m’avez honoré et que je ne mériterai point de perdre. J’apprends avec grand plaisir que non seulement vous ne dédaignez pas de prendre la plume pour me combattre, mais que même vous me faites l’honneur de m’adresser la parole. Je suis très persuadé que, sans me ménager lorsque vous jugez que je me trompe, vous pouvez faire beaucoup plus de bien à vous, à moi, et à la cause commune, que si vous écriviez ; pour ma défense, tant je crois avoir bien saisi d’avance I’esprit de votre réfutation. Sur cette idée, je ne feindrai point, monsieur, de vous demander quelques exemplaires de votre ouvrage pour en distribuer dans ce pays-ci. Je me propose aussi d’en prévenir mes amis en France aussitôt que le titre m’en sera connu, persuadé qu’il suffira de vous faire connaître pour l’y faire bientôt rechercher.

Je crois devoir, vous prévenir que, sur une lettre que j’ai écrite à M. de Montmollin, pasteur de Môtiers, et dont je vous enverrai copie si vous le souhaitez, au cas qu’elle ne vous parvienne pas d’ailleurs, il a non seulement consenti, mais désiré que je m’approchasse de la sainte table, comme j’ai fait avec la plus grande consolation dimanche dernier. Je me flatte, monsieur, que vous voudrez bien ne pas désapprouver ce qu’a fait en cette occasion l’un de messieurs vos collègues, ni me traiter dans votre écrit comme séparé de l’Eglise réformée, à laquelle m’étant réuni sincèrement et de tout mon coeur, j’ai, depuis ce temps, demeuré constamment attaché, et le serai jusqu’à la fin de ma vie. Recevez, monsieur, les assurances inviolables de tout mon attachement et de tout mon respect.

Lettre CCCXLVI – À M. Théodore Rousseau

[756]

À Môtiers, le 11 septembre 1762.

Quelque plaisir, mon très cher cousin, que me fassent vos lettres, il m’est impossible de m’engager à vous répondre exactement, car lime faudrait plus de vingt-quatre heures dans la journée pour répondre à toutes les lettres qui me pieu vent, et mon état ne me permet pas d’écrire sans cesse. Ne me reprochez donc pas, je vous prie, que je vous dédaigne, et que je vous refuse des réponses ; ce langage est hors de propos entre des parents qui s’estiment et qui s’aiment, et vous devez bien plutôt me plaindre d’être condamné à passer ma vie entière à faire toute autre chose que ma volonté. J’ai reçu votre première lettre, recommandée à M. le colonel Roguin, et la seconde aurait fait le même tour, par Yverdon, si les commis de la poste n’eussent eux-mêmes rectifié votre adresse. N faut m’écrire directement à Môtiers-Travers ; de cette manière, vos lettres me parviendront aussi sûrement, beaucoup plus tôt, et coûteront moins. Je ne suis point étonné qu’on commence à changer de manière de penser sur mon compte à Genève ; le travers qu’on y avait pris était trop violent pour pouvoir durer. Il ne faut, pour en revenir, qu’ouvrir les yeux, lire soi-même, et ne pas me juger sur l’intérêt de certaines gens. Pour moi, j’ai déjà vu changer cinq ou six fois le public à mon égard, mais je suis toujours resté le même, et le serai, j’espère, jusqu’à la fin de mes jours. De quelque manière que tout ceci se termine, il me restera toujours un souvenir plein de reconnaissance de la démarche que vous et mon cousin, votre père, avez faite en cette occasion ; démarche sage, vertueuse, faite très à-propos, et qui, quoiqu’en apparence infructueuse, ne peut, dans la suite des temps, qu’être honorable à moi et à ma famille : soyez persuadé que je ne l’oublierai jamais.

J’ai ici mademoiselle Le Vasseur, à laquelle vous avez la bonté de vous intéresser. Elle parle souvent de vous, et de tous les bons traitements qu’elle et moi avons reçus de vos obligeants père et mère, durant mon séjour à Genève. Présentez-leur, je vous prie, mes plus tendres amitiés, et soyez persuadé, mon très cher cousin, que je vous suis attaché pour la vie.

Observation

Cette lettre fait voir que la famille de Rousseau ne le laissa point condamner à Genève sans réclamer.

Elle coïncide avec les détails qu’il donne lui-même sur l’intervention de ses parents dans son procès.

Lettre CCCXLVIII – À Madame La Tour

Môtiers le 26 septembre 1762.

Je suis encore prêt à me fâcher, madame, de la crainte que vous marquez de me tourmenter par vos lettres. Croyez, je vous supplie, que quand vous ne m’y gronderez pas, elles ne me tourmenteront que par le désir d’en voir l’auteur, de lui rendre mes hommages ; et je vous avoue que, de cette manière, vous me tourmentez plus de jour en jour. Vous m’avez plus d’obligation que vous ne pensez de la douceur que je vous force d’avoir avec moi, car elle vous donne à mon imagination toutes les grâces que vous pourriez avoir à mes yeux ; et moins vous me reprochez ma négligence, plus vous me forcez à me la reprocher.

La femme qui me dit le tais-toi, Jean-Jacques[758], n’était point madame de Luxembourg, que je ne connaissais pas même dans ce temps-là ; c’est une personne que je n’ai jamais revue, mais qui dit avoir pour moi une estime dont je me tiens très honoré. Vous dites que je ne suis indifférent à personne ; tant mieux : je ne puis souffrir les tièdes, et j’aime mieux être haï de mille à outrance, et aimé de même d’un seul. Quiconque ne se passionne pas pour moi n’est pas digne de moi. Comme je ne sais point haïr, je paie en mépris la haine des autres, et cela ne me tourmente point : ils sont pour moi comme n’existant pas. À l’égard de mon livre, vous le jugerez comme il vous plaira ; vous savez que j’ai toujours séparé l’auteur de l’homme : on peut ne pas aimer mes livres, et je ne trouve point cela mauvais ; mais quiconque ne m’aime pas à cause de mes livres est un fripon, jamais on ne m’ôtera cela de l’esprit.

C’est en effet M. de Gisors dont j’ai voulu parler[759], je n’ai pas cru qu’on s’y put tromper. Nous n’avons pas le bonheur de vivre dans un siècle où le même éloge se puisse appliquer à plusieurs jeunes gens.

Je crois que vous connaissez M. du Terreaux ; il faut que je vous dise une chose que je souhaite qu’il sache. J’avais demandé, par une lettre qui a passé dans ses mains, un exemplaire du mandement que M. l’archevêque de Paris a donné contre moi. M. du Terreaux, voulant m’obliger, a prévenu celui à qui je m’adressais, et m’a envoyé un exemplaire de ce mandement par monsieur son frère, qui, avant de me le donner, a pris le soin de le faire promener par tout Môtiers ; ce qui ne peut faire qu’un fort mauvais effet dans un pays où les jugements de Paris servent de règle, et où il m’importe d’être bien voulu. Entre nous, il y a bien de la différence entre les deux frères pour le mérite. Engagez M. du Terreaux, si jamais il m’honore de quelque envoi, de ne le point faire passer par les mains de son frère, et prenez, s’il vous plaît, la même requête pour vous.

Bonjour, madame : si vous ressemblez à vos lettres, vous êtes mon ange ; si j’étais des vôtres, je vous ferais ma prière tous les matins.

Lettre CCCL – À Madame la comtesse de Boufflers

Môtiers-Travers, le 7 octobre 1762.

J’espère, madame, avoir gardé, sur les obligeantes offres de madame de La M. (La Mare), le secret que vous me recommandez dans votre lettre du 10 septembre. Cependant, comme je n’ai pas un souvenir exact de ce que j’ai pu écrire, je pourrais y avoir manqué par inadvertance, ayant d’abord cru que ce secret exigé n’était que la délicatesse d’un coeur noble qui ne veut point publier ses bienfaits. Il faut de plus vous dire qu’avant l’arrivée de votre pénultième lettre, j’en avais reçu une de madame la M. de L. (la maréchale de Luxembourg), dans laquelle, après m’avoir parlé de vos propositions pour l’Angleterre, elle ajoute que vous m’en avez fait d’autres, qu’elle aimerait bien mieux que j’acceptasse. Or, n’ayant point encore reçu la lettre où vous me parlez de l’offre de M. le P. de C. (le prince de Conti), pouvais-je croire autre chose, sinon que l’offre de madame de La M. (La Mare) était connue et approuvée de madame de Luxembourg ? J’étais dans cette idée quand je lui répondis. Cependant je suis persuadé que je ne lui en parlai point ; mais je ne me souviens pas assez de ma lettre pour en » être sûr.

Voici la lettre que vous m’ordonnez de vous renvoyer. Milord Maréchal, qui m’honore de ses bontés, pense comme vous sur le voyage d’Angleterre que vous me proposez. Je ne sais même s’il n’a pas aussi écrit à M. Hume sur mon compte. Je me rends donc ; et si, après le voyage que vous vous proposez de faire dans cette île le printemps prochain, vous persistez à croire qu’il me convienne d’y aller, j’irai, sous vos auspices, y chercher la paix, que je ne puis trouver nulle part. Il n’y a que mon état qui puisse nuire à ce projet. Les hivers ici sont si rudes, et les approches de celui-ci me sont déjà si contraires, que c’est une espèce de folie d’étendre mes vues au-delà. Nous parlerons de tout cela dans le temps ; mais, en attendant, je ne puis vous cacher que je suis très déterminé à ne point passer par la France. Il faut qu’un étranger soit fou pour mettre le pied dans un pays où l’on ne connaît d’autre justice que la force, et où l’on ne sait pas même ce que c’est que le droit des gens.

Vous aurez su, madame, que le roi de Prusse a fait sur mon compte une réponse très obligeante à Milord Maréchal. On a fait courir dans le public un extrait de cette lettre qui m’est honorable aussi, mais qui n’est pas vrai ; car Milord ne l’a montrée à personne, pas même à moi. Il m’a dit seulement que le roi se ferait un plaisir de me faire bâtir un Ermitage[760] à ma fantaisie, et que j’en pourrais choisir moi-même l’emplacement. Je vous avoue qu’une offre si bien assortie à mon goût m’a changé le coeur. Je ne sais point résister aux caresses, et je suis bien heureux que jamais ministre ne m’ait voulu tenter par là. J’ai répondu à Milord que j’étais touché des boutés du roi, mais qu’il me serait impossible de dormir dans une maison bâtie, pour moi, d’une main royale ; et il n’en a plus été question. Madame, j’ai trop mal pensé et parlé du roi de Prusse pour recevoir jamais ses bienfaits ; mais je l’aimerai toute ma vie.

Il faut que je vous supplie, madame, de vouloir bien vous faire informer de M. Duclos. Je crains qu’il ne soit malade. Il m’a écrit avec intérêt. Je lui ai répondu. Il m’a récrit, en me demandant qui étaient mes ennemis et quels, et d’autres détails sur ma situation. Je l’ai satisfait pleinement dans une seconde réponse, dans laquelle je lui ai développé toutes les menées du poète, du jongleur, et de leurs amis. Dans la même lettre, je lui demande, à mon tour, des nouvelles de ce qui se passe à Paris par rapport à moi, selon l’offre qu’il m’en avait faite lui-même. Il y a de cela plus de six semaines, et je n’entends plus parler de lui. M. Duclos n’est certainement ni un faux ami ni un négligent : il faut absolument qu’il soit malade. Je vous supplie de vouloir bien me tirer de peine sur son compte. Je n’ai point encore écrit au chevalier de Lorenzy, et j’ai grand tort, car je n’ai pas cessé un moment de compter sin-toute son amitié, quoique je le sache très lié avec des gens qui ne m’aiment pas, mais qui feignent de m’aimer avec ceux qui m’aiment, et qui ne manqueront pas d’avoir cette feinte avec lui.

Puisque vous daignez vous ressouvenir de mademoiselle Le Vasseur, permettez, madame, qu’elle vous témoigne sa reconnaissance, et qu’elle vous assure de son profond respect. Le froid augmente ici de jour en jour, et le pays est tout couvert de neige.

Si vous aviez la bonté, madame, de m’écrire directement, vos lettres me parviendraient beaucoup plus tôt ; car il faut qu’elles passent ici pour aller à Neuchâtel.

Lettre CCCXLII – Au même

Môtiers-Travers, le 21 octobre 1762.

J’ai eu l’ami Deluc, comme vous me l’aviez annoncé. Il m’est arrivé malade ; je l’ai soigné de mon mieux, et il est reparti bien rétabli. C’est un excellent ami, un homme plein de sens, de droiture et de vertu ; c’est le plus honnête et le plus ennuyeux des hommes. J’ai de l’amitié, de l’estime, et même du respect pour lui ; mais je redouterai toujours de le voir. Cependant je ne l’ai pas trouvé tout-à-fait si assommant qu’à Genève : en revanche, il m’a laissé ses deux livres[761] ; j’ai même eu la faiblesse de promettre de les lire, et, de plus, j’ai commencé, lion Dieu, quelle tâche ! Moi qui ne dors point, j’ai de l’opium au moins pour deux ans. Il voudrait bien me rapprocher de vos messieurs, et moi aussi je le voudrais de tout mon coeur : mais je vois clairement que ces gens-là, mal intentionnés comme ils sont, voudront me remettre sous la férule, et s’ils n’ont pas tout-à-fait le front de demander des rétractations, de peur que je ne les envoie promener, ils voudront des éclaircissements qui cassent les vitres, et qu’assurément je ne donnerai qu’autant que je le pourrai dans mes principes ; car très certainement ils ne me feront point dire ce que je ne pense pas. D’ailleurs n’est-il pas plaisant que ce soit à moi de faire les frais de la réparation des affronts que j’ai reçus ? On commence par brûler le livre, et l’on demande des éclaircissements après. En un mot, ces messieurs, que je croyais raisonnables, sont cafards comme les autres, et, comme eux, soutiennent par la force une doctrine qu’ils ne croient pas. Je prévois que tôt ou tard il faudra rompre : ce n’est pas la peine de renouer. Quand je vous verrai nous causerons à fond de tout cela.

Vous avez très bien vu l’état de la question sur le dernier chapitre du Contrat social, et la critique de Roustan porte à faux à cet égard ; mais comme cela n’empêche pas d’ailleurs que son ouvrage ne soit bon, je n’ai pas dû l’engager à jeter au feu un écrit dans lequel il me réfute ; et c’est pourtant ce qu’il aurait dû faire si je lui avais fait voir combien il s’est trompé. Je trouve dans cet écrit un zèle pour la liberté qui me le fait aimer. Si les coups portés aux tyrans doivent passer par ma poitrine, qu’on la perce sans scrupule, je la livrerai volontiers.

Mettez-moi, je vous prie, aux pieds de l’aimable dame qui daigne s’intéresser pour moi. Pour les lacets, l’usage en est consacré, et je n’en suis plus le maître. Il faut, pour en obtenir un, qu’elle ait la bonté de redevenir fille, de se remarier de nouveau, et de s’engager à nourrir de son lait son premier enfant. Pour vous, vous avez des filles : je déposerai dans vos mains ceux qui leur sont destinés. Adieu, cher ami.

Lettre CCCXLIV – À M. de Mouchon

MINISTRE DU SAINT ÉVANGILE, À GENÈVE.

[762]

À Môtiers, le 29 octobre 1762.

Bien obligé, très cher cousin, de votre bonne visite, de votre bon envoi, de votre bonne lettre, et surtout de votre bonne amitié, qui donne du prix à tout le reste. Je vous assure que si vous avez emporté d’ici quelque souvenir agréable, vous y avez laissé bien des consolations. Vous me faites bénir les malheurs qui m’ont attiré de tels amis. Et quel cas ne dois-je pas faire d’un attachement formé par l’épreuve qui en brise tant d’autres ? Vous me devez maintenant tous les sentiments que vous m’avez inspirés, et vous ne pourrez, sans ingratitude, oublier de votre vie que les deux larmes que vous avez versées à notre premier abord, sont tombées dans mon coeur.

C’est un petit mal que la qualité de citoyen ne soit pas énoncée dans le baptistaire ; j’ai toujours été plus jaloux des devoirs que des droits de ce titre honorable. Je me suis toujours fait un devoir de peu exiger des hommes : en échange du bien que j’ai tâché de leur faire, je ne leur ai demandé que de ne me point faire de mal. Vous voyez comment je l’ai obtenu. Mais, n’importe, ils auront beau faire, je serai libre partout, malgré eux.

Si je vous ai tenu quelques mauvais propos, au sujet de l’atlas, ce dont je ne me souviens point, j’ai eu tort, et je vous prie de l’oublier. Il est bon qu’une amitié aussi généreuse que la vôtre commence par avoir quelque chose à pardonner. Je n’approuve pas, de mon côté, que vous en ayez payé le port. Je vous prie d’en ajouter le déboursé à celui du baptistaire et au prix de l’atlas, qu’un ami sera chargé de vous rembourser.

Mille choses, je vous supplie, à l’honnête anonyme[763], dont je vous ai montré la lettre ; vous savez combien elle m’a touché ; vous n’avez là-dessus à lui dire que ce que vous avez vu vous-même. Adieu, cher cousin, je vous embrasse et vous aime de tout mon coeur.

Je dois une lettre[764] au bon et aimable Beauchâteau, mais je ne sais comment lui écrire, n’ayant pas son adresse.

Observation

Cette lettre de J. J. Rousseau fut écrite à la suite d’un voyage que firent, en octobre 1762, à Môtiers-Travers, trois jeunes Genevois, pour y visiter leur célèbre compatriote, après s’être assurés de sa disposition à les recevoir. Ces Genevois étaient MM. les ministres Mouchon et Roustan, et M. Beauchâteau, horloger[765].

Lettre CCCXLV – À Madame la comtesse de Boufflers

Le 30 octobre 1762.

En m’annonçant, madame, dans votre lettre du 22 septembre (c’est, je crois, le 22 octobre), un changement avantageux dans mon sort[766], vous m’avez d’abord fait croire que les hommes qui me persécutent s’étaient lassés de leurs méchancetés, que le parlement de Paris avait levé son inique décret, que le magistrat de Genève avait reconnu son tort, et que le public me rendait enfin justice. Mais loin de là, je vois, par votre lettre même, qu’on m’intente encore de nouvelles accusations : le changement de sort que vous m’annoncez se réduit à des offres de subsistances dont je n’ai pas besoin quant à présent ; et comme j’ai toujours compté pour rien, même en santé, un avenir aussi incertain que la vie humaine, c’est pour moi, je vous jure, la chose la plus indifférente que d’avoir à dîner dans trois ans d’ici.

Il s’en faut beaucoup, cependant, que je sois insensible aux bontés du roi de Prusse ; au contraire, elles augmentent un sentiment très doux, savoir l’attachement que j’ai conçu pour ce grand prince. Quant à l’usage que j’en dois faire, rien ne presse pour me résoudre, et j’ai du temps pour y penser.

À l’égard des offres de M. Stanlay, comme elles sont toutes pour votre compte, madame, c’est à vous de lui en avoir obligation. Je n’ai point ouï parler de la lettre qu’il vous a dit m’avoir écrite.

Je viens maintenant au dernier article de votre lettre, auquel j’ai peine à comprendre quelque chose, et qui me surprend à tel point, surtout après les entretiens que nous avons eus sur cette matière, que j’ai regardé plus d’une fois à l’écriture pour voir si elle était bien de votre main. Je ne sais ce que vous pouvez désapprouver dans la lettre que j’ai écrite à mon pasteur dans une occasion nécessaire. À vous entendre avec votre ange, on dirait qu’il s’agissait d’embrasser une religion nouvelle, tandis qu’il ne s’agissait que de rester comme auparavant dans la communion de mes pères et de mon pays, dont on cherchait à m’exclure : il ne fallait point pour cela d’autre ange que le vicaire savoyard. S’il consacrait en simplicité de conscience dans un culte plein de mystères inconcevables, je ne vois pas pourquoi J. J. Rousseau ne communierait pas de même dans un culte on lien ne choque la raison ; et je vois encore moins pourquoi, après avoir jusqu’ici professé ma religion chez les catholiques sans que personne m’en fit un crime, on s’avise tout d’un coup de m’en faire un fort étrange de ce que je ne la quitte pas en pays protestant.

Mais pourquoi cet appareil d’écrire une lettre ? Ah ! pourquoi ? Le voici. M. de Voltaire me voyant opprimé par le parlement de Paris, avec la générosité naturelle à lui et à son parti, saisit ce moment de me faire opprimer de même à Genève, et d’opposer une barrière insurmontable à mon retour dans ma patrie. Un des plus sûrs moyens qu’il employa pour cela fut de me faire regarder comme déserteur de ma religion : car là-dessus nos lois sont formelles, et tout citoyen ou bourgeois qui ne professe pas la religion qu’elles autorisent perd par là même son droit de cité. Il travailla donc de toutes ses forces à soulever les ministres : il ne réussit pas avec ceux de Genève, qui le connaissent ; mais il ameuta tellement ceux du pays de Vaud, que, malgré la protection et l’amitié de M. le bailli d’Yverdon et de plusieurs magistrats, il fallut sortir du canton de Berne. On tenta de faire la même chose en ce pays ; le magistrat municipal de Neuchâtel défendit mon livre ; la classe des ministres le déféra ; le conseil d’état allait le défendre dans tout l’état, et peut-être procéder contre ma personne : mais les ordres de Milord Maréchal et la protection déclarée du roi l’arrêtèrent tout court ; il fallut me laisser tranquille. Cependant le temps de la communion approchait, et cette époque allait décider si j’étais séparé de l’Église protestante ou si je ne l’étais pas. Dans cette circonstance, ne voulant pas m’exposer à un affront public, ni non plus constater tacitement, en ne me présentant pas, la désertion qu’on me reprochait, je pris le parti d’écrire à M. de Montmollin, pasteur de la paroisse, une lettre qu’il a fait courir, mais dont les voltairiens ont pris soin de falsifier beaucoup de copies. J’étais bien éloigné d’attendre de cette lettre l’effet qu’elle produisit : je la regardais comme une protestation nécessaire, et qui aurait son usage en temps et lieu. Quelle fut ma surprise et ma joie de voir dès le lendemain chez moi M. de Montmollin me déclarer que non seulement il approuvait que j’approchasse de la sainte table, mais qu’il m’en priait, et qu’il m’en priait de l’aveu unanime de tout le consistoire, pour l’édification de sa paroisse, dont j’avais l’approbation et l’estime ! Nous eûmes ensuite quelques conférences, dans lesquelles je lui développai franchement mes sentiments tels à peu près qu’ils sont exposés dans la Profession du vicaire, appuyant avec vérité sur mon attachement constant à l’Évangile et au christianisme, et ne lui déguisant pas non plus mes difficultés et mes doutes. Lui, de son côté, connaissant assez mes sentiments par mes livres, évita prudemment les points de doctrine qui auraient pu m’arrêter ou le compromettre ; il ne prononça pas même le mot de rétractation, n’insista sur aucune explication, et nous nous séparâmes contents l’un de l’autre. Depuis lors j’ai la consolation d’être reconnu membre de son Église. Il faut être opprimé, malade, et croire en Dieu, pour sentir combien il est doux de vivre parmi ses frères. M. de Montmollin, ayant à justifier sa conduite devant ses confrères, fit courir ma lettre. Elle a fait à Genève un effet qui a mis les voltairiens au désespoir, et qui a redoublé leur rage. Des foules de Genevois sont accourus à Môtiers, m’embrassant avec des larmes de joie, et appelant hautement M. de Montmollin leur bienfaiteur et leur père. Il est même sûr que cette affaire aurait des suites, pour peu que je fusse d’humeur à m’y prêter. Cependant il est vrai que bien des ministres sont mécontents. Voilà, pour ainsi dire, la Profession de foi du vicaire approuvée en tous ses points par un de leurs confrères : ils ne peuvent digérer cela. Les uns murmurent, les autres menacent d’écrire ; d’autres écrivent en effet ; tous veulent absolument des rétractations et des explications qu’ils n’auront jamais. Que dois-je faire à présent, madame, à votre avis ? Irai-je laisser mon digne pasteur dans les lacs où il s’est mis pour l’amour de moi ? l’abandonnerai-je à la censure de ses confrères ? autoriserai-je cette censure par ma conduite et par mes écrits ? et, démentant la démarche que j’ai faite, lui laisserai-je toute la honte et tout le repentir de s’y être prêté ? Non, non, madame ; on me traitera d’hypocrite tant qu’on voudra, mais je ne serai ni un perfide ni un lâche. Je ne renoncerai point à la religion de mes pères, à cette religion si raisonnable, si pure, si conforme à la simplicité de l’Evangile, où je suis rentré de bonne foi depuis nombre d’années, et que j’ai depuis toujours hautement professée. Je n’y renoncerai point au moment où elle fait toute la consolation de ma vie, et où il importe à l’honnête homme qui m’y a maintenu que j’y demeure sincèrement attaché. Je n’en conserverai pas non plus les liens extérieurs, tout chers qu’ils me sont, aux dépens de la vérité ou de ce que je prends pour elle ; et l’on pourrait m’excommunier et me décréter bien des fois avant de me faire dire ce que je ne pense pas. Du reste, je me consolerai d’une imputation d’hypocrisie sans vraisemblance et sans preuves. Un auteur qu’on bannit, qu’on décrète, qu’on brûle, pour avoir dit hardiment ses sentiments, pour s’être nommé, pour ne vouloir pas se dédire ; un citoyen chérissant sa patrie, qui aime mieux renoncer à son pays qu’à sa franchise, et s’expatrier que se démentir, est un hypocrite d’une espèce assez nouvelle. Je ne connais, dans cet état, qu’un moyen de prouver qu’on n’est pas un hypocrite ; mais cet expédient auquel mes ennemis veulent me réduire ne me conviendra jamais, quoi qu’il arrive ; c’est d’être un impie ouvertement. De grâce, expliquez-moi donc, madame, ce que vous voulez dire avec votre ange, et ce que vous trouvez à reprendre à tout cela.

Vous ajoutez, madame, qu’il fallait que j’attendisse d’autres circonstances pour professer ma religion ; vous avez voulu dire pour continuer de la professer. Je n’ai peut-être que trop attendu, par une fierté dont je ne saurais me défaire. Je n’ai fait aucune démarche tant que les ministres m’ont persécuté ; mais quand une fois j’ai été sous la protection du roi, et qu’ils n’ont plus pu me rien faire, alors j’ai fait mon devoir, ou ce que j’ai cru l’être. J’attends que vous m’appreniez en quoi je me suis trompé.

Je vous envoie l’extrait d’un dialogue de M. de Voltaire avec un ouvrier de ce pays-ci qui est à son service. J’ai écrit ce dialogue de mémoire, d’après le récit de M. de Montmollin, qui ne me l’a rapporté lui-même que sur le récit de l’ouvrier, il y a plus de deux mois. Ainsi, le tout peut n’être pas absolument exact, mais les traits principaux sont fidèles, car ils ont frappé M. de Montmollin ; il, les a retenus, et vous croyez bien que je ne les ai pas oubliés. Vous y verrez que M. de Voltaire n’avait pas attendu la démarche dont vous vous plaignez pour me taxer d’hypocrisie.

CONVERSATION DE M. DE VOLTAIRE

AVEC UN DE SES OUVRIERS DU COMTÉ DE NEUCHATEL.

Est-il vrai que vous êtes du comté de Neuchâtel ?

L’OUVRIER.

Oui, monsieur.

Etes-vous de Neuchâtel même ?

L’OUVRIER.

Non, monsieur ; je suis du village de Butte, dans la vallée de Travers.

Butte ! Cela est-il loin de Môtiers ?

L’OUVRIER.

À une petite lieue.

Vous avez dans votre pays un certain personnage de celui-ci qui a bien fait des siennes.

L’OUVRIER.

Qui donc, monsieur ?

Un certain Jean-Jacques Rousseau. Le connaissez-vous ?

L’OUVRIER.

Oui monsieur ; je l’ai vu un jour à Butte, dans le carrosse de M. de Montmollin, qui se promenait avec lui.

Comment ! ce pied-plat va en carrosse ! Le voilà donc bien fier ?

L’OUVRIER.

Oh ! monsieur, il se promène aussi à pied. Il court comme un chat maigre, et grimpe sur toutes nos montagnes.

Il pourrait bien grimper quelque jour sur une échelle. Il eût été pendu à Paris s’il ne se fût sauvé ; et il le sera ici s’il y vient.

L’OUVRIER.

Pendu, monsieur ! Il a l’air d’un si bon homme ; eh mon Dieu ! qu’a-t-il donc fait ?

Il a fait des livres abominables. C’est un impie, un athée.

L’OUVRIER.

Vous me surprenez. Il va tous les dimanches à l’église.

Ah ! l’hypocrite ! Et que dit-on de lui dans le pays ? Y a-t-il quelqu’un qui veuille le voir ?

L’OUVRIER.

Tout le monde, monsieur ; tout le monde l’aime. Il est recherché partout ; et on dit que Milord lui fait aussi bien des caresses.

C’est que Milord ne le connaît pas, ni vous non plus. Attendez seulement deux ou trois mois, et vous connaîtrez l’homme. Les gens de Montmorency, où il demeurait, ont fait des feux de joie quand il s’est sauvé pour n’être pas pendu. C’est un homme sans foi, sans honneur, sans religion.

L’OUVRIER.

Sans religion, monsieur ! mais on dit que vous n’en avez pas beaucoup vous-même.

Qui ? moi, grand Dieu ! Et qui est-ce qui dit cela ?

L’OUVRIER.

Tout le monde, monsieur.

Ah ! quelle horrible calomnie ! Moi qui ai étudié chez les jésuites, moi qui ai parlé de Dieu mieux que tous les théologiens !

L’OUVRIER.

Mais, monsieur, on dit que vous avez fait bien des mauvais livres.

On ment. Qu’on m’en montre un seul qui porte mon nom, comme ceux de ce croquant portent le sien, etc.

Lettre CCCXLVII – À Milord Maréchal

En lui envoyant la lettre précédente.

À Môtiers, le 1er novembre 1762.

Je sens bien, Milord, le prix de votre lettre à madame de Boufflers ; mais elle ne m’apprend rien de nouveau, et vos soins généreux ne peuvent désormais pas plus me surprendre qu’ajouter à mes sentiments. Je crois n’avoir pas besoin de vous dire combien je suis touché des bontés du roi : mais, pour vous faire mieux sentir l’effet de vos bontés et des siennes, je dois vous avouer que je ne l’aimais point auparavant, ou plutôt on m’avait trompé ; j’en haïssais un autre sous son nom. Vous m’avez fait un coeur tout nouveau, mais un coeur à l’épreuve, qui ne changera pas plus pour lui que pour vous.

J’ai de quoi vivre deux ou trois ans, et jamais je n’ai poussé si loin la prévoyance : mais, fussé-je prêt à mourir de faim, j’aimerais mieux, dans l’état actuel de ce bon prince, et ne lui étant bon à rien, aller brouter l’herbe et ronger des racines que d’accepter de lui un morceau de pain. Que ne puis-je bien plutôt, à l’insu de lui-même et de tout le monde, aller jeter la pite[768] dans un trésor qui lui est nécessaire, et dont il sait si bien user ! je n’aurais rien fait de ma vie avec plus de plaisir. Laissons-lui faire une paix glorieuse, rétablir ses finances, et revivifier ses états épuisés ; alors, si je vis encore et qu’il conserve pour moi les mêmes bontés, vous verrez si je crains ses bienfaits.

Voici, Milord, une lettre que je vous prie de lui envoyer. Je sais quelle est sa confiance en vous, et j’espère que vous ne doutez pas de la mienne ; mais ce qui est convenable marche avant tout : la lettre ne doit être vue que du roi seul, à moins qu’il ne le permette.

J’envoie à votre excellence un paquet dont je la supplie d’agréer le contenu ; ce sont des fruits de mon jardin. Il ne sont pas si doux que les vôtres : aussi n’ont-ils été arrosés que de larmes.

Milord, il n’y a pas de jour que mon coeur ne s’épanouisse en songeant à notre château en Espagne. Ah ! que ne peut-il faire le quatrième avec nous, ce digne homme que le ciel a condamné à payer si cher la gloire, et à ne connaître jamais le bonheur de la vie ! Recevez tout mon respect.

Lettre CCCXLIX – À Milord Maréchal

Novembre 1762.

Non, Milord, je ne suis ni en santé ni content ; mais quand je reçois de vous quelque marque de bonté et de souvenir, je m’attendris, j’oublie mes peines : au surplus, j’ai le coeur abattu, et je tire bien moins de courage de ma philosophie que de votre vin d’Espagne.

Madame la comtesse de Boufflers demeure rue Notre-Dame-de-Nazareth, proche le Temple ; mais je ne comprends pas comment vous n’avez pas son adresse, puisqu’elle me marque que vous lui avez encore écrit pour l’engager à me faire accepter les offres du roi. De grâce, Milord, ne vous servez plus de médiateur avec moi, et daignez être bien persuadé, je vous supplie, que ce que vous n’obtiendrez pas directement ne sera obtenu par nul autre. Madame de Boufflers semble oublier, dans cette occasionne respect qu’on doit aux malheureux. Je lui réponds plus durement que je ne devrais, peut-être, et je crains que cette affaire ne me brouille avec elle, si même cela n’est déjà fait.

Je ne sais, Milord, si vous songez encore à notre château en Espagne ; mais je sens que cette idée, si elle ne s’exécute pas, fera le malheur de ma vie. Tout me déplaît, tout me gêne, tout m’importune : je n’ai plus de confiance et de liberté qu’avec vous, et, séparé par d’insurmontables obstacles du peu d’amis qui me restent, je ne puis vivre en paix que loin de toute autre société. C’est, j’espère, un avantage que j’aurai dans votre terre, n’étant connu là-bas de personne, et ne sachant pas la langue du pays. Mais je crains que le désir d’y venir vous-même n’ait été plutôt une fantaisie qu’un vrai projet ; et je suis mortifié aussi que vous n’ayez aucune réponse de M. Hume. Quoi qu’il en soit, si je ne puis vivre avec vous, je veux vivre seul. Mais il y a bien loin d’ici en Écosse, et je suis bien peu en état d’entreprendre un si long trajet. Pour Colombier, il n’y faut pas penser ; j’aimerais autant habiter une ville : c’est assez d’y faire de temps en temps des voyages lorsque je saurai ne vous pas importuner.

J’attends pourtant avec impatience le retour de la belle saison pour-vous y aller voir, et décider avec vous quel parti je dois prendre, si j’ai encore longtemps à traîner mes chagrins et mes maux : car cela commence à devenir long, et ayant rien prévu de ce qui m’arrive, j’ai peine à savoir comment je dois m’en tirer. J’ai demandé à M. de Malesherbes la copie de quatre lettres que je lui écrivis l’hiver dernier, croyant avoir peu de temps encore à vivre, et n’imaginant pas que j’aurais tant à souffrir. Ces lettres contiennent la peinture exacte de mon caractère, et la clef de toute ma conduite, autant que j’ai pu lire dans mon propre coeur. L’intérêt que vous daignez prendre à moi me fait croire que vous ne serez pas fâché de les lire, et je les prendrai en allant à Colombier.

On m’écrit de Pétersbourg que l’impératrice fait proposer à M. d’Alembert d’aller élever son fils. J’ai répondu là-dessus que M. d’Alembert avait de la philosophie, du savoir, et beaucoup d’esprit ; mais que s’il élevait ce petit garçon, il n’en ferait ni un conquérant ni un sage, qu’il en ferait un arlequin.

Je vous demande pardon, Milord, de mon ton familier, je n’en saurais prendre un autre quand mon coeur s’épanche ; et quand lui homme a de l’étoffe en lui-même, je ne regarde plus à ses habits. Je n’adopte nulle formule, n’y voyant aucun terme fixe pour s’arrêter sans être faux ; j’en pourrais cependant adopter une auprès de vous, Milord, sans courir ce risque ; ce serait celle du bon Ibrahim[769].

Lettre CCCLXI – Au même

Môtiers-Travers, le 15 novembre 1762.

Je reçois à l’instant, cher ami. une lettre de M. Deluc, que je viens d’envoyer à M. de Montmollin, sans le solliciter de rien, mais le priant seulement de me faire dire ce qu’il a résolu de faire quant à la copie qu’on lui demande, afin que je m’arrange aussi de mon côté en conséquence de ce qu’il aura fait. S’il prend le parti d’envoyer cette copie, moi, de mon côté, je lui écrirai en peu de lignes la lettre d’éclaircissement que M. Deluc souhaite, laquelle pourtant ne dira rien de plus que la précédente, parce qu’il n’est pas possible de dire plus. S’il ne veut pas envoyer cette copie, moi, de mon côté, je ne dirai plus rien ; j’en resterai là, et continuerai de vivre en bon chrétien réformé, comme j’ai fait jusqu’ici de tout mon pouvoir.

Le moment critique approche où je saurai si Genève m’est encore quelque chose. Si les Genevois se conduisent comme ils le doivent, je me reconnaîtrai toujours leur concitoyen, et les aimerai comme ci-devant. S’ils me manquent dans cette occasion, s’ils oublient quels affronts et quelles insultes ils ont à réparer envers moi, je ne cesserai point de les aimer ; mais, du reste, mon parti est pris.

Je ne puis répondre à M. Deluc cet ordinaire, parce que ma réponse dépend de celle de M. de Montmollin, qui m’a fait dire simplement qu’il viendrait me voir ; car, depuis plusieurs semaines, l’état où je suis ne me permet pas de sortir. Or, comme la poste part dans peu d’heures, il n’est pas vraisemblable que j’aie le temps d’écrire : ainsi je n’écrirai à M, Deluc que jeudi au soir. Je vous prie de le lui dire, afin qu’il ne soit pas inquiet de mon silence.

Il est certain que, quoi qu’il arrive, je ne demeurerai jamais à Genève, cela est bien décidé. Cependant je vous avoue que les approches du moment qui décidera si je suis encore Genevois, ou si je ne le suis plus, me dorment une vive agitation de coeur. Je donnerais tout au monde pour être à la fin du mois prochain. Adieu, cher ami.

Lettre CCCLXIII – À M. Moultou

Môtiers, 25 novembre 1762.

Je m’étais attendu, cher ami, à ce qui vient de se passer ; ainsi j’en suis peu ému. Peut-être n’a-t-il tenu qu’à moi que cela ne se passât autrement. Mais une maxime dont je ne me départirai jamais, est de ne faire du mal à personne. Je suis charmé de ne m’en être pas départi en cette occasion ; car je vous avoue que la tentation était vive. Savez-vous à quel jeu j’ai perdu M. Marcet ? Il me paraît certain que je l’ai perdu. J’aurais cru pouvoir compter sur un ancien ami de mon père. Je soupçonne que l’amitié de M. Deluc m’a ôté la sienne.

Je suis charmé que vous voyiez enfin que je n’en ai déjà que trop fait. Ces messieurs les Genevois le prennent, en vérité, sur un singulier ton. On dirait qu’il faut que j’aille encore demander pardon des affronts qu’on m’a faits. Et puis, quelle extravagante inquisition ! L’on n’en ferait pas tant chez les catholiques. En vérité ces gens-là sont bien bêtement rogues. Comment ne voient-ils pas qu’il s’agit bien plus de leur intérêt que du mien ?

Le bon homme dispose de moi comme de ses vieux souliers ; il veut que j’aille courir à Genève dans une saison et dans un état où je ne puis sortir, je ne dis pas de Môtiers, mais de ma chambre. Il n’y a pas de sens à cela. Je souhaite de tout mon coeur de revoir Genève, et je me sens un coeur fait pour oublier leurs outrages ; mais on ne m’y verra sûrement jamais en homme qui demande grâce ou qui la reçoit.

Vous voulez m’envoyer votre ouvrage, supposant que je suis en état de le rendre meilleur. Il n’en est rien, cher ami ; je n’ai jamais pu corriger une seule phrase ni pour moi ni pour les autres. J’ai l’esprit primesautier, comme disait Montaigne 5 passé cela je ne suis rien. Dans un ouvrage fait je ne vois que ce qu’il y a ; je ne vois rien de ce qu’on y peut mettre. Si je veux toucher à votre ouvrage, je me tourmenterai beaucoup, et je le gâterai infailliblement, ne fût-ce que parce qu’il s’agit de moi : on ne sait jamais parler de soi comme il faut. Je vois que vous vous défiez de vous ; mais vous devriez vous fier un peu à moi, qui peux mieux que vous vous mettre à votre taux. En ceci seulement je jugerai mieux que vous. Faites de vous-même ; vous serez moins correct, mais plus un. Au reste, revenez plusieurs fois sur votre ouvrage avant que de le donner. Je crains seulement les fautes de langue ; mais, si vous êtes bien attentif, elles ne vous échapperont pas. Je crains aussi un peu les boutades du feu de la jeunesse. Attachez-vous à ôter tout ce qui peut être exclamation ou déclamation. Simplifiez votre style, surtout dans les endroits où les choses ont de la chaleur. J’ai une lecture à vous conseiller avant que de revoir pour la dernière fois votre écrit, c’est celle des Lettres persanes. Cette lecture est excellente à tout jeune homme qui écrit pour la première fois. Vous y trouverez pourtant quelques fautes de langue. En voici une dans la quarante-deuxième lettre : Tel que l’on devrait mépriser parce qu’il est un sot, ne l’est souvent que parce qu’il est un homme de robe. La faute est de prendre pour le participe passif Méprisé, qui n’est pas dans la phrase, l’infinitif mépriser qui y est. Les Genevois sont encore fort sujets à faire cette faute-là. Toutefois, si vous voulez absolument m’envoyer votre écrit, faites. Je ne sais lequel de vous ou de moi me donnera le plus d’intérêt à sa lecture, mais je vous répète que je ne vous y puis être d’aucune utilité.

Je vous ai parlé des offres du roi de Prusse et de ma reconnaissance. Mais voudriez-vous que je les eusse acceptées ? Est-il nécessaire de vous dire ce que j’ai fait ? ces choses-là devraient se deviner entre nous.

Je dois vous prévenir d’une chose. Vous avez dû voir beaucoup d’inégalités dans mes lettres ; c’est qu’il y en a beaucoup dans mon humeur, et je ne la cache point à mes amis. Mais ma conduite ne se règle point sur mon humeur ; elle a une règle plus constante ; à mon â »e on ne change plus. Je serai ce que j’ai été. Je ne suis différent qu’en une chose, c’est que jusqu’ici j’ai eu des amis, mais à présent je sens que j’ai un ami.

Vous apprendrez avec plaisir qu’Émile a le plus grand succès en Angleterre. On en est à la seconde édition anglaise. Il n’y a pas d’exemple à Londres d’un succès si rapide pour aucun livre étranger, et, nota, malgré le mal que j’y dis des Anglais.

Lettre CCCLXV – À M. ***

En parlant, monsieur, dans votre gazette du 23 juin, d’un papier appelé réquisitoire, publié en France contre le meilleur et le plus utile de mes écrits, vous avez rempli votre office, et je ne vous en sais pas mauvais gré ; je ne me plains pas même que vous ayez transcrit les imputations dont, ce papier est rempli, et auxquelles je m’abstiens de donner celle qui leur est due.

Mais lorsque vous ajoutez de votre chef que je suis condamnable au-delà de ce qu’on peut dire pour avoir composé le livre dont il s’agit, et surtout pour y avoir mis mon nom, comme s’il était permis et honnête de se cacher en parlant au public ; alors, monsieur, j’ai droit de me plaindre de ce que vous jugez sans connaître ; car il n’est pas possible qu’un homme éclairé et un homme de bien porte avec connaissance un jugement si peu équitable sur un livre où l’auteur soutient la cause de Dieu, des moeurs, de la vertu, contre la nouvelle philosophie, avec toute la force dont il est capable. Vous avez donné trop d’autorité à des procédures irrégulières, et dictées par des motifs particuliers que tout le monde connaît.

Mon livre, monsieur, est entré les mains du public ; il sera lu tôt ou tard par des hommes raisonnables, peut-être enfin par des chrétiens, qui verront avec surprise et sans doute avec indignation qu’un disciple de leur divin maître soit traité parmi eux comme un scélérat.

Je vous prie donc, monsieur, et c’est une réparation que vous me devez, de lire vous-même le livre dont vous avez si légèrement et si mal parlé ; et, quand vous l’aurez lu, de vouloir alors rendre compte au public, sans faveur et sans grâce, du jugement que vous en aurez porté. Je vous salue, monsieur, de tout mon coeur.

Lettre CCCLXVII – À Mademoiselle d’Ivernois

Fille de M. le procureur-général de Neuchâtel, en lui envoyant le premier lacet de ma façon, qu’elle m’avait demandé pour présent de noces.

Le voilà, mademoiselle, ce beau présent de noces que vous avez désiré : s’il s’y trouve du superflu, faites, en bonne ménagère, qu’il ait bientôt son emploi. Portez sous d’heureux auspices cet emblème des liens de douceur et d’amour dont vous tiendrez enlacé votre heureux époux, et songez qu’en portant un lacet tissu par la main qui traça les devoirs des mères, c’est s’engager à les remplir.

Lettre CCCLXVIII – À Madame la comtesse de Boufflers

Môtiers, le 26 novembre 1762.

Je reçois à l’instant, madame, la lettre dont vous m’avez honoré le 10 de ce mois sous le couvert de Milord Maréchal, et je vous avoue qu’elle me surprend plus encore que la précédente. J’ai tant d’estime et de respect pour vous, que, dussiez-vous continuer à m’en écrire de semblables, elles me surprendraient toujours.

Je suis pénétré de reconnaissance et de respect pour le roi de Prusse ; mais ses bienfaits, souvent répandus avec plus de générosité que de choix, ne sont pas une preuve bien sûre qu’on les mérite. Si je les acceptais, je croirais lui rendre autant d’honneur que j’en recevrais de lui ; et je ne suis point persuadé que, par cette démarche, je fisse un si grand déplaisir à mes ennemis.

Je crois, madame, que si j’étais dans le besoin, et que j’eusse recours à vous, vous consulteriez plus votre coeur que votre fortune ; mais ce que vous ne feriez pas à cet égard, peut-être devrais-je le faire. Comme je ne suis pas dans ce cas-là, et que jusqu’ici mes amis ne se sont point aperçus que j’y aie été, cette délibération me paraît, quant à présent, fort inutile. Il me semble que je n’ai jamais donné à personne occasion de prendre un si grand souci de mes besoins.

Vous persistez, dites-vous, à croire que ma lettre à M. de Montmollin était peu nécessaire. Je ne vois pas bien comment vous pouvez juger de cela. Je vous ai dit les raisons qui m’ont fait croire qu’elle l’était ; vous auriez dû me dire celles qui vous font penser autrement.

Vous dites qu’elle a fait un mauvais effet ; mais sur qui ? Si c’est sur MM. d’Alembert et Voltaire, je m’en félicite. J’espère n’être jamais assez malheureux pour obtenir leur approbation.

H était inutile que cette lettre courût, et je ne l’ai jamais montrée à personne. Vous dites l’avoir vue à Paris. Je sais qu’elle a été falsifiée, et je vous l’ai dit ; cela n’emportait pas la nécessité de vous la transcrire, puisque cette pièce, ayant fait ici son effet, n’importe, au surplus, ni à vous, ni à moi, ni à personne. Cependant, puisqu’elle vous fait plaisir, la voilà telle que je l’ai écrite, et que je l’écrirais tout-à-l‘heure si c’était à recommencer.

J’ai toujours approuvé que mes amis me donnassent des avis, mais non pas des lois. Je veux bien qu’ils me conseillent, mais non pas qu’ils me gouvernent. Vous avez daigné, madame, remplir avec moi le soin de l’amitié ; je vous en remercie. Vous vous en tenez là ; je vous en remercie encore : car je n’aimerais pas être obligé de marquer moi-même la borne de votre pouvoir sur moi.

Ne parlerons-nous jamais de vous, madame ? Il me semble pourtant que les droits et les devoirs de l’amitié devraient être réciproques. Verrez-vous toujours mes malheurs, et ne verrai-je jamais vos plaisirs, ou ceux des personnes qui vous approchent ? Vous n’avez pas besoin de mes conseils, je le sais ; mais j’aurais le plaisir de me réjouir de tout ce que vous faites de bien ; j’approuverais, je m’attendrirais, je m’égaierais de votre joie, et tous mes maux seraient oubliés.

Je n’ai jamais songé à vous demander, madame, si l’on avait rendu à M. le prince de Conti la musique que j’avais copiée pour lui. Daignez agréer les humbles remerciements et respects de mademoiselle Le Vasseur.

Lettre CCCLXX – À Madame La Tour

Môtiers, le 18 décembre 1762.

Pour le coup, madame, vous auriez été contenté de mon exactitude, si j’avais pu suivre, en recevant votre dernière lettre, la résolution que je pris d’y répondre dès le lendemain ; mais il est dit que je voudrai toujours vous plaire, et que je n’y parviendrai jamais. Une maudite fièvre est venue traverser mes bonnes résolutions ; elle m’a abattu, au. point d’en garder le lit, ce qui ne m’était jamais arrivé dans mes plus grands maux : sans doute, le bon usage que je voulais faire de mes forces m’a aidé à les recouvrer, et je me suis dépêché de guérir pour vous offrir les prémices de ma convalescence, si tant est pourtant qu’on puisse appeler convalescence l’état où je suis resté.

Je voudrais, madame, pouvoir vous donner l’éclaircissement que vous désirez sur l’homme au gros poireau, et je voudrais, pour moi-même, connaître un homme qui m’ose louer publiquement à Paris ; car, quoique je doive peut-être bien plus à vous qu’à lui la chaleur de son zèle, ce qu’il a dit pour vous complaire me le fait autant aimer que s’il l’avait dit pour moi. Mais ma mémoire ne me fournit rien d’applicable en tout au signalement que vous m’avez donné. J’ai fréquenté dix ans Épinay et la Chevrette ; pendant ce temps-là, on a représenté beaucoup de pièces, et exécuté, beaucoup de divertissements, où j’ai quelquefois fait de la musique, et où divers auteurs ont fait des paroles ; mais depuis lors tant de choses me sont arrivées, que je ne me rappelle tout cela que fort confusément. Le poireau surtout me désoriente ; je ne me rappelle pas d’avoir vécu dans une certaine intimité avec quelqu’un qui en eût un ; si ce n’est, ce me semble, M. le marquis de Croix-Mard, qui, à la vérité, a beaucoup d’esprit, mais qui n’est plus ni jeune, ni d’une assez jolie figure, et auquel je ne me suis sûrement jamais mêlé de donner des conseils.

Il est vrai, madame, que je ne doute plus que vous ne soyez femme ; vous me l’avez trop bien fait sentir par l’empire que vous avez pris sur moi, et par le plaisir que je prends à m’y soumettre ; mais vous n’avez pas à vous plaindre d’un échange qui vous donne tant de nouveaux droits, en vous laissant tous ceux que je voulais revendiquer pour mon sexe. Toutefois, puisque vous deviez être femme, vous deviez bien aussi vous montrer. Je crois que votre figure me tourmente encore plus que si je l’avais vue. Si vous ne voulez pas me dire comment vous êtes faite, dites-moi donc du moins comment vous vous habillez, afin que mon imagination se fixe sur quelque chose que je sois sûr vous appartenir, et que je puisse rendre hommage à la personne qui porte votre robe, sans crainte de vous faire une infidélité.

Lettre CCCLXXII – A.M.D.L.C

Décembre 1762.[773]

Il faut, monsieur, que vous ayez une grande opinion de votre éloquence, et une bien petite du discernement de l’homme dont vous vous dites enthousiaste, pour croire l’intéresser en votre faveur par le petit roman scandaleux qui remplit la moitié de la lettre que vous m’avez écrite, et par l’historiette qui le suit. Ce que j’apprends de plus sûr dans cette lettre, c’est que vous êtes bien jeune, et que vous me croyez bien jeune aussi.

Vous voilà, monsieur, avec votre Zélie comme ces saints de votre église, qui, dit-on, couchaient dévotement avec des filles, et attisaient tous les feux des tentations pour se mortifier en combattant le désir de les éteindre. J’ignore ce que vous prétendez par les détails indécents que vous m’osez faire ; mais il est difficile de les lire sans vous croire un menteur ou un impuissant.

L’amour peut épurer les sens, je le sais ; il est cent fois plus facile à un véritable amant d’être sage qu’à un autre homme : l’amour qui respecte son objet en chérit la pureté ; c’est une perfection de plus qu’il y trouve, et qu’il craint de lui ôter. L’amour-propre dédommage un amant des privations qu’il s’impose en lui montrant l’objet qu’il convoite plus digne des sentiments qu’il a pour lui ; mais si sa maîtresse, une fois livrée à ses caresses, a déjà perdu toute modestie ; si son corps est en proie à ses attouchements lascifs ; si son coeur brûle de tous les feux qu’ils y portent ; si sa volonté même, déjà corrompue, la livre à sa discrétion, je voudrais bien savoir ce qui lui reste à respecter en elle.

Supposons qu’après avoir ainsi souillé la personne de votre maîtresse, vous ayez obtenu sur vous-même l’étrange victoire dont vous vous vantez, et que vous en ayez le mérite, l’avez-vous obtenue sur elle, sur ses désirs, sur ses sens même ? Vous vous vantez de l’avoir fait pâmer entre vos bras : vous vous êtes donc ménagé le sot plaisir de la voir pâmer seule ? Et c’était là l’épargner selon vous ? Non, c’était l’avilir. Elle est plus méprisable que si vous en eussiez joui. Voudriez-vous d’une femme qui serait sortie ainsi des mains d’un autre ? Vous appelez pourtant tout cela des sacrifices à la vertu. Il faut que vous ayez d’étranges idées de cette vertu dont vous parlez, et qui ne vous laisse pas même le moindre scrupule d’avoir déshonoré la fille d’un homme dont vous mangiez le pain. Vous n’adoptez pas les maximes de l’Héloïse, vous vous piquez de les braver ; il est faux, selon vous, qu’on ne doit rien accorder aux sens quand on veut leur refuser quelque chose. En accordant aux vôtres tout ce qui peut vous rendre coupable, vous ne leur refusiez que ce qui pouvait vous excuser. Votre exemple supposé vrai ne fait point contre la maxime, il la confirme.

Ce joli conte est suivi d’un autre plus vraisemblable, mais que le premier me rend bien suspect. Vous voulez avec l’art de votre âge émouvoir mon amour-propre, et me forcer, au moins par bienséance, à m’intéresser pour vous. Voilà, monsieur, de tous les pièges qu’on peut me tendre celui dans lequel on me prend le moins, surtout quand on le rend aussi peu finement. Il y aurait de l’humeur à vous blâmer de la manière dont vous dites avoir soutenu ma cause, et même une sorte d’ingratitude à ne vous en pas savoir gré. Cependant, monsieur, mon livre ayant été condamné par votre (parlement, vous ne pouviez mettre trop de modestie et de circonspection à le défendre, et vous ne devez pas me faire une obligation personnelle envers vous d’une justice que vous avez dû rendre à la vérité, ou à ce qui vous a paru l’être. Si j’étais sûr que les choses se fussent passées comme vous me le marquez, je croirais devoir vous dédommager, si je pouvais, d’un préjudice dont je serais en quelque manière la cause ; mais cela ne m’engagerait pas à vous recommander, sans vous connaître, préférablement à beaucoup de gens de mérite que je connais sans pouvoir les servir ; et je me garderais de vous procurer des élèves, surtout s’ils avaient des soeurs, sans autre garant de leur bonne éducation que ce que vous m’avez appris de vous, et la pièce de vers que vous m’avez envoyée. Le libraire à qui vous l’avez présentée a eu tort de vous répondre aussi brutalement qu’il l’a fait, et l’ouvrage, du côté de la composition, n’est pas aussi mauvais qu’il l’a paru croire : les vers sont faits avec facilité ; il y en a de très bons parmi beaucoup d’autres faibles et peu corrects : du reste, il y règne plutôt un ton de déclamation qu’une certaine chaleur d’âme. Zamon se tue en acteur de tragédie : cette mort ne persuade ni ne touche : tous les sentiments sont tirés de la nouvelle Héloïse ; on en trouve à peine un qui vous appartienne ; ce qui n’est pas un grand signe de la chaleur de votre coeur ni de la vérité de l’histoire. D’ailleurs, si le libraire avait tort dans un sens, il avait bien raison dans un autre, auquel vraisemblablement il ne songeait pas. Comment un homme qui se pique de vertu peut-il vouloir publier une pièce d’où résulte la plus pernicieuse morale, une pièce pleine d’images licencieuses que rien n’épure, une pièce qui tend à persuader aux jeunes personnes que les privautés des amants sont sans conséquence, et qu’on peut toujours s’arrêter où l’on veut ; maxime aussi fausse que dangereuse, et propre à détruire toute pudeur, toute honnêteté, toute retenue entre les deux sexes ? Monsieur, si vous n’êtes pas un homme sans moeurs, sans principes, vous ne ferez jamais imprimer vos vers, quoique passables, sans un correctif suffisant pour en empêcher le mauvais effet.

Vous avez des talents, sans doute, mais vous n’en faites pas un usage qui porte à les encourager. Puissiez-vous, monsieur, en faire un meilleur dans la suite, et qui ne vous attire ni regrets à vous-même, ni le blâme des honnêtes gens ! Je vous salue de tout mon coeur.

P. S. Si vous aviez un besoin pressant des deux louis que vous demandiez au libraire, je pourrais en disposer sans m’incommoder beaucoup. Parlez-moi naturellement : ce ne serait pas vous en faire un don, ce serait seulement payer vos vers au prix que vous y avez mis vous-même.

1763

Lettre CCCLXXIII– À Madame La Tour

Lettre CCCLXXIV – À M. Dumoulin

Lettre CCCLXXV – À Mademoiselle Duchesne

Lettre CCCLXXVI – À M. le maréchal de Luxembourg

Lettre CCCLXXVII – À Madame La Tour

Lettre CCCLXXVIII – À M. le maréchal de Luxembourg

Lettre CCCLXXIX – À M. Moultou

Lettre CCCLXXX – À M. Petit-Pierre

Lettre CCCLXXXI – À M. Moultou

Lettre CCCLXXXII – À M. David Hume

Lettre CCCLXXXIII – À Madame La Tour

Lettre CCCLXXXIV – À M. Moultou

Lettre CCCLXXXV – À M. Deluc

Lettre CCCLXXXVI – À M. Beau-Château

Lettre CCCLXXXVII – À M.***

Lettre CCCLXXXVIII – À M. Marcel

Lettre CCCLXXXIX – À M. de ***

Lettre CCCXC– À M. Kirchberger

Lettre CCCXCI– À M. Daniel Roguin

Lettre CCCXCII– À Milord Maréchal

Lettre CCCXCIII– À M. Moultou

Lettre CCCXCIV– À M. J. Burnand

Lettre CCCXCV– À Madame de***

Lettre CCCXCVI– À M. J. Burnand

Lettre CCCXCVII– À M. de Montmollin

Lettre CCCXCVIII– À M. Moultou

Lettre CCCXCIX– À M. l’abbé de La Porte

Lettre CD– À M. J. Burnand

Lettre CDI– À Madame La Tour

Lettre CDII– À M. Watelet

Lettre CDIII– À M. J. Burnand

Lettre CDIV– À M. Le maréchal de Luxembourg

Lettre CDV– À M. Moultou

Lettre CDVI– À M. Favre

Table de la correspondance

Lettre CCCLXXIV – À M. Dumoulin

PROCUREUR FISCAL DE S. A. S. MONSEIGNEUR LE PRINCE DE CONDÉ.

À MONTMORENCY PRÈS PARIS.

À Môtiers-Travers, le 16 janvier 1763.

J’apprends, monsieur, avec d’autant plus de douleur la perte que vous venez de faire de votre digne oncle, qu’ayant négligé trop longtemps de l’assurer de mon souvenir et de ma reconnaissance, je l’ai mis en droit de se croire oublié d’un homme qui lui était obligé et qui lui était encore plus attaché, et à vous aussi. M. Mathas sera regretté et pleuré de tous ses amis et de tout le peuple dont il était le père. Il ne suffit pas de lui succéder » monsieur, il faut le remplacer. Songez que vous le suivrez un jour, et qu’alors il ne vous sera pas indifférent d’avoir fait des heureux ou des misérables. Puissiez-vous mériter longtemps et obtenir bien tard l’honneur d’être aussi regretté que lui !

Si le souvenir des moments que nous avons passés ensemble vous est aussi cher qu’à moi, je ne vous recommanderai point un soin qui vous soit à charade, en vous priant d’en conserver les monuments dans votre petite maison de Saint-Louis : entretenez au moins mou petit bosquet, je vous en supplie, surtout les deux arbres plantés de ma main ; ne souffrez pas qu’Augustin ni d’autre se mêlent de les tailler ou de les façonner ; laissez-les venir librement sous la direction de la nature, et buvez quelque jour sous leur ombre à la santé de celui qui jadis eut le plaisir d’y boire avec vous. Pardonnez ces petites sollicitudes puériles à l’attendrissement d’un souvenir qui ne s’effacera jamais de mon coeur. Mes jours de paix se sont passés à Montmorency, et vous avez contribué à me les rendre agréables. Rappelez-vous-en quelquefois la mémoire ; pour moi je la conserverai toujours.

P. S. Mademoiselle Le Vasseur vous prie d’agréer ses respects et de les faire agréer à madame Dumoulin. Je me suis placé ici à portée d’un village catholique pour pouvoir l’y envoyer, le plus souvent qu’il se peut, remplir son devoir, et notre pasteur lui prête pour cela sa voiture avec grand plaisir. Je vous prie de le dire à M. le curé, qui paraissait alarmé de ce que deviendrait sa religion parmi nous autres. Nous aimons la nôtre et nous respectons celle d’autrui.

Permettez que je vous prie de remettre l’incluse à son adresse.

Lettre CCCLXXVI – À M. le maréchal de Luxembourg

Môtiers, le 20 février 1763.

Vous voulez, M. le maréchal, que je vous décrive le pays que j’habite. Mais comment faire ? Je ne sais voir qu’autant que je suis ému ; les objets indifférents sont nuls à mes yeux ; je n’ai de l’attention qu’à proportion de l’intérêt qui l’excite : et quel intérêt puis-je prendre à ce que je retrouve si loin de vous ? Des arbres, des rochers, des maisons, des hommes même, sont autant d’objets isolés dont chacun en particulier donne peu d’émotion à celui qui le regarde : mais l’impression commune de tout cela, qui le réunit en un seul tableau, dépend de l’état on nous sommes en le contemplant. Ce tableau, quoique toujours le même, se peint d’autant de manières qu’il y a de dispositions différentes dans les coeurs des spectateurs ; et ces différences, qui font celles de nos jugements, n’ont pas lieu seulement d’un spectateur à l’autre, mais dans le même en différents temps. C’est ce que j’éprouve bien sensiblement en revoyant ce pays que j’ai tant aimé. J’y croyais retrouver ce qui m’avait charmé dans ma jeunesse : tout est changé ; c’est un autre paysage, un autre air, un autre ciel, d’autres hommes ; et, ne voyant plus mes montagnons avec des yeux de vingt ans, je les trouve beaucoup vieillis. On regrette le bon temps d’autrefois ; je le crois bien : nous attribuons aux choses tout le changement qui s’est fait en nous, et lorsque le plaisir nous quitte nous croyons qu’il n’est plus nulle part. D’autres voient les choses comme nous les avons vues, et les verront comme nous les voyons aujourd’hui. Mais ce sont des descriptions que vous me demandez, non des réflexions, et les miennes m’entraînent comme un vieux enfant qui regrette encore ses anciens jeux. Les diverses impressions que ce pays a faites sur moi à différents âges me font conclure que nos relations se rapportent toujours plus à nous qu’aux choses, et que, comme nous décrivons bien plus ce que nous sentons que ce qui est, il faudrait savoir comment était affecté l’auteur d’un voyage en l’écrivant, pour juger de combien ses peintures sont au-deçà ou au-delà du vrai. Sur ce principe ne vous étonnez pas de voir devenir aride et froid, sous ma plume, un pays jadis si verdoyant, si vivant, si riant, à mon gré : vous sentirez trop aisément dans ma lettre en quel temps de ma vie et en quelle saison de l’année elle a été écrite.

Je sais, M. le maréchal, que, pour vous parler d’un village, il ne faut pas commencer par vous décrire toute la Suisse, comme si le petit coin que j’habite avait besoin d’être circonscrit d’un si grand espace. Il y a pourtant des choses générales qui ne se devinent point, et qu’il faut savoir pour juger des objets particuliers. Pour connaître Môtiers, il faut avoir quelque idée du comté de Neuchâtel, et pour connaître le comté de Neuchâtel, il faut en avoir de la Suisse entière.

Elle offre à peu près partout les mêmes aspects, des lacs, des prés, des bois, des montagnes ; et les Suisses ont aussi tous à peu près les mêmes moeurs, mêlées de l’imitation des autres peuples et de leur antique simplicité. Ils ont des manières de vivre qui ne changent point, parce qu’elles tiennent pour ainsi dire au sol, au climat, aux besoins divers, et qu’en cela les habitants sont toujours forcés de se conformer à ce que la nature des lieux leur prescrit. Telle est, par exemple, la distribution de leurs habitations, beaucoup moins réunies en villes et en bourgs qu’en France, mais éparses et dispersées çà et là sur le terrain avec beaucoup plus d’égalité. Ainsi, quoique la Suisse soit en général plus peuplée à proportion que la France, elle a de moins grandes villes et de moins gros villages : en revanche, on y trouve partout des maisons : le village couvre toute la paroisse, et la ville s’étend sur tout le pays. La Suisse entière est comme une grande ville divisée en treize quartiers, dont les uns sont sur les vallées, d’autres sur les coteaux, d’autres sur les montagnes. Genève, Saint-Gall, Neuchâtel sont comme les faubourgs : il y a des quartiers plus ou moins peuplés, mais tous le sont assez pour marquer qu’on est toujours dans la ville : seulement les maisons, au lieu d’être alignées, sont dispersées sans symétrie et sans ordre, comme on dit qu’étaient celles de l’ancienne Rome, On ne croit plus parcourir des déserts quand on trouve des clochers parmi les sapins, des troupeaux sur des rochers, des manufactures dans des précipices, des ateliers sur des torrents. Ce mélange bizarre a je ne sais quoi d’animé, de vivant, qui respire la liberté, le bien-être, et qui fera toujours du pays où il se trouve un spectacle unique en son genre, mais fait seulement pour des yeux qui sachent voir.

Cette égale distribution vient du grand nombre de petits états qui divise les capitales, de la rudesse du pays, qui rend les transports difficiles, et de la nature des productions, qui, consistant pour la plupart en pâturages, exige que la consommation s’en fasse sur les lieux mêmes, et tient les hommes aussi dispersés que les bestiaux. Voilà le plus grand avantage de la Suisse, avantage que ses habitants regardent peut-être comme un malheur, mais qu’elle tient d’elle seule, que rien ne peut lui ôter, qui, malgré eux, contient ou retarde le progrès du luxe et des mauvaises moeurs, et qui réparera toujours à la longue l’étonnante déperdition d’hommes qu’elle fait dans les pays étrangers.

Voilà le bien : voici le mal amené par ce bien même. Quand les Suisses, qui jadis vivant renfermés dans leurs montagnes se suffisaient à eux-mêmes, ont commencé à communiquer avec d’autres nations, ils ont pris goût à leur manière de vivre, et ont voulu l’imiter ; ils se sont aperçus que l’argent était une bonne chose, et ils ont voulu en avoir : sans productions et sans industrie pour l’attirer, ils se sont mis en commerce eux-mêmes, ils se sont vendus en détail aux puissances ; ils ont acquis par là précisément assez d’argent pour sentir qu’ils étaient pauvres ; les moyens de le faire circuler étant presque impossibles dans un pays qui ne produit rien et qui n’est pas maritime, cet argent leur a porté de nouveaux besoins sans augmenter leurs ressources. Ainsi leurs premières aliénations de troupes les ont forcés d’en faire de plus grandes et de continuer toujours. La vie étant devenue plus dévorante, le même pays n’a plus pu nourrir la même quantité d’habitants. C’est la raison de la dépopulation qu’on commence à sentir dans toute la Suisse. Elle nourrissait ses nombreux habitants quand ils ne sortaient pas de chez eux ; à présent qu’il en sort la moitié, à peine peut-elle nourrir l’autre.

Le pis est que de cette moitié qui sort il en rentre assez pour corrompre tout ce qui reste par l’imitation des usages des autres pays, et surtout de la France, qui a plus de troupes suisses qu’aucune autre nation. Je dis corrompre, sans entrer dans la question si les moeurs françaises sont bonnes ou mauvaises en France, parce que cette question est hors de doute quant à la Suisse, et qu’il n’est pas possible que les mêmes usages conviennent à des peuples qui, n’ayant pas les mêmes ressources et n’habitant ni le même climat ni le même sol, seront toujours forcés de vivre différemment.

Le concours de ces deux causes, l’une bonne et l’autre mauvaise, se fait sentir en toutes choses ; il rend raison de tout ce qu’on remarque de particulier dans les moeurs des Suisses, et surtout de ce contraste bizarre de recherche et de simplicité qu’on sent dans toutes leurs manières. Ils tournent, à contre-sens tous les usages qu’ils prennent, non | par faute d’esprit, mais par la force des choses. En transportant dans leurs bois les usages des grandes villes, ils les appliquent de la façon la plus comique ; ils ne savent ce que c’est qu’habits de campagne ; ils sont parés dans leurs rochers comme ils l’étaient à Paris ; ils portent sous leurs sapins tous les pompons du Palais-Royal, et j’en ai vu revenir de faire leurs foins en petite veste à falbala de mousseline. Leur délicatesse a toujours quelque chose de grossier, leur luxe a toujours quelque chose de rude. Ils ont des entremets, mais ils mangent du pain noir ; ils servent des vins étrangers, et boivent de la piquette ; des ragoûts fins accompagnent leur lard rance et leurs choux ; ils vous offriront à déjeuner du café, du fromage ; à goûter, du thé avec du jambon ; les femmes ont de la dentelle et de fort gros linge, des robes de goût avec des bas de couleur : leurs valets, alternativement laquais et bouviers, ont l’habit de livrée en servant à table, et mêlent l’odeur du fumier à celle des mets.

Comme on ne jouit du luxe qu’en le montrant, il a rendu leur société plus familière sans leur ôter pourtant le goût de leurs demeures isolées. Personne ici n’est surpris de me voir passer l’hiver en campagne ; mille gens du monde en fout tout autant. On demeure donc toujours séparés ; mais on se rapproche par de longues et fréquentes visites. Pour étaler sa parure et ses meubles il faut attirer ses voisins et les aller voir ; et comme ces voisins sont souvent assez éloignés, ce sont des voyages continuels. Aussi jamais n’ai-je vu de peuple si allant que les Suisses ; les Français n’en approchent pas. Vous ne rencontrez de toute part que voitures ; il n’y a pas une maison qui n’ait la sienne, et les chevaux, dont la Suisse abonde, ne sont rien moins qu’inutiles dans le pays. Mais, comme ces courses ont souvent pour objet des visites de femmes, quand on monte à cheval, ce qui commence à devenir rare, on y monte en jolis bas blancs bien tirés, et l’on fait à peu près, pour courir la poste, la même toilette que pour aller au bal. Aussi rien n’est si brillant que les chemins de la Suisse ; on y rencontre à tout moment de petits messieurs et de belles dames ; on n’y voit que bleu, vert, couleur de rose ; on se croirait au jardin du Luxembourg.

Un effet de ce commerce est d’avoir presque j ôté aux hommes le goût du vin ; et un effet contraire de cette vie ambulante est d’avoir cependant rendu les cabarets fréquents et bons dans toute la Suisse. Je ne sais pas pourquoi l’on vante tant ceux de France ; ils n’approchent sûrement pas de ceux-ci. Il est vrai qu’il y fait très cher vivre ; mais cela est vrai aussi de la vie domestique, et cela ne saurait être autrement dans un pays qui produit peu de denrées, et où l’argent ne laisse pas de circuler.

Les trois seules marchandises qui leur en aient fourni jusqu’ici sont les fromages, les chevaux, et les hommes ; mais depuis l’introduction du luxe ce commerce ne leur suffit plus, et ils y ont ajouté celui des manufactures, dont ils sont redevables aux réfugiés français : ressource qui cependant a plus d’apparence que de réalité ; car, comme. la cherté des denrées augmente avec les espèces, et que la culture de la terre se néglige quand on gagne davantage à d’autres travaux, avec plus d’argent ils n’en sont pas plus riches, ce qui se voit par la comparaison avec les Suisses catholiques, qui, n’ayant pas la même ressource, sont plus pauvres d’argent et ne vivent pas moins bien.

Il est fort singulier qu’un pays si rude, et dont les habitants sont si enclins à sortir, leur inspire pourtant un amour si tendre, que le regret de l’avoir quitté les y ramène presque tout à la fin, et que ce regret donne à ceux qui n’y peuvent revenir une maladie quelquefois mortelle, qu’ils appellent, je crois, le hemvé[776]. Il y a dans la Suisse un air célèbre appelé le ranz des vaches, que les bergers sonnent sur leurs cornets, et dont ils font retentir tous les coteaux du pays. Cet air, qui est peu de chose en lui-même, mais qui rappelle aux Suisses mille idées relatives au pays natal, leur fait verser des torrents de larmes quanti ils l’entendent en terre étrangère. Il en a même fait mourir de douleur un si grand nombre, qu’il a été défendu, par ordonnance du roi, de jouer le ranz des vaches dans les troupes suisses. Mais, M. le maréchal, vous savez peut-être tout cela mieux que moi, et les réflexions que ce fait présente ne vous auront pas échappé. Je ne puis m’empêcher de remarquer seulement que la France est assurément le meilleur pays du monde, où toutes les commodités et tous les agréments de la vie concourent au bien-être des habitants. Cependant il n’y a jamais eu, que je sache, de hemvé ni de ranz des vaches qui fit pleurer et mourir de regret un

Français en pays étranger ; et cette maladie diminue beaucoup chez les Suisses depuis qu’on vit plus agréablement dans leur pays.

Les Suisses en général sont justes, officieux, charitables, amis solides, braves soldats, et bons citoyens, mais intrigants, défiants, jaloux, curieux, avares, et leur avarice contient plus leur luxe que ne fait leur simplicité. Ils sont ordinairement graves et flegmatiques, mais ils sont furieux dans la colère, et leur joie est une ivresse. Je n’ai rien vu de si gai que leurs jeux. Il est étonnant que le peuple français danse tristement, languissamment, de mauvaise grâce, et que les danses suisses soient sautillantes et vives. Les hommes y montrent leur vigueur naturelle, et les filles y ont une légèreté charmante ; on dirait que la terre leur brûle les pieds.

Les Suisses sont adroits et rusés dans les affaires : les Français qui les jugent grossiers sont bien moins déliés qu’eux ; ils jugent de leur esprit par leur accent. La cour de France a toujours voulu leur envoyer des gens fins, et s’est toujours trompée. À ce genre d’escrime ils battent communément les Français : mais envoyez-leur des gens droits et fermes, vous ferez d’eux ce que vous voudrez, car naturellement ils vous aiment. Le marquis de Bonnac, qui avait tant d’esprit, mais qui passait pour adroit, n’a rien fait en Suisse ; et jadis le maréchal de Bassompierre y faisait tout ce qu’il voulait, parce qu’il était franc, ou qu’il passait chez eux pour l’être. Les Suisses négocieront toujours avec avantage, à moins qu’ils ne soient vendus par leurs magistrats, attendu qu’ils peuvent mieux se passer d’argent que les puissances ne peuvent se passer d’hommes ; car, pour votre blé, quand ils voudront ils n’en auront pas besoin. Il faut avouer aussi que, s’ils font bien leurs traités, ils les exécutent encore mieux : fidélité qu’on ne se pique pas de leur-rendre.

Je ne vous dirai rien, M. le maréchal, de leur gouvernement et de leur politique, parce que cela me mènerait trop loin, et que je ne veux vous parler que de ce que j’ai vu. Quant au comté de Neuchâtel où j’habite, vous savez qu’il appartient au roi de Prusse. Cette petite principauté, après avoir été démembrée du royaume de Bourgogne et passé successivement dans les maisons de Chalons, d’Hochberg et de Longueville, tomba enfin, en 1707, dans celle de Brandebourg par la décision des Etats du pays, juges naturels des droits des prétendants. Je n’entrerai point dans l’examen des raisons sur lesquelles le roi de Prusse fut préféré au prince de Conti, ni des influences que purent avoir d’autres puissances dans cette affaire ; je me contenterai de remarquer que, dans la concurrence entre ces deux princes, c’était un honneur qui ne pouvait manquer aux Neuchâtelois d’appartenir un jour à un grand capitaine. Au reste, ils ont conservé sous leurs souverains à peu près la même liberté qu’ont les autres Suisses : mais peut-être en sont-ils plus redevables à leur position qu’à leur habileté ; car je les retrouve bien remuants pour des gens sages.

Tout ce que je viens de remarquer des Suisses, en général, caractérise encore plus fortement ce peuple-ci ; et le contraste du naturel et de l’imitation s’y fait encore mieux sentir, avec cette différence pourtant que le naturel a moins d’étoffe, et qu’à quelque petit coin près, la dorure couvre tout le fond. Le pays, si l’on excepte la ville et les bords du lac, est aussi rude que le reste de la Suisse : la vie y est aussi rustique ; et les habitants accoutumés à vivre sous des princes, s’y sont encore plus affectionnés aux grandes manières ; de sorte qu’on trouve ici du jargon, des airs, dans tous les états ; de beaux parleurs labourant les champs, et des courtisans en souquenille. Aussi appelle-1-on les Neuchâtelois les Gascons de la Suisse. Ils ont de l’esprit, et ils se piquent de vivacité ; ils lisent, et la lecture leur profite : les paysans mêmes sont instruits ; ils ont presque tous un petit recueil de livres choisis qu’ils appellent leur bibliothèque ; ils sont même assez au courant pour les nouveautés ; ils font valoir tout cela dans la conversation d’une manière qui n’est point gauche, et ils ont presque le ton du jour comme s’ils vivaient à Paris. Il y a quelque temps qu’en me promenant je m’arrêtai devant une maison où des filles faisaient de la dentelle ; la mère berçait un petit enfant, et je la regardais faire quand je vis sortir de la cabane un gros paysan, qui, m’abordant d’un air aisé, me dit : » Vous voyez qu’on ne suit pas trop bien vos préceptes ; mais nos femmes tiennent autant aux vieux préjugés qu’elles aiment les nouvelles modes. » Je tombais des nues. J’ai entendu parmi ces gens-là cent propos du même ton.

Beaucoup d’esprit et encore plus de prétention, mais sans aucun goût, voilà ce qui m’a d’abord frappé chez les Neuchâtelois. Ils parlent très bien, très aisément ; mais ils écrivent platement et mal, surtout quand ils veulent écrire légèrement, et ils le veulent toujours. Comme ils ne savent pas même en quoi consiste la grâce et le sel du style léger, lorsqu’ils ont enfilé des phrases lourdement sémillantes ils se croient autant de Voltaire et de Crébillon. lis ont une manière de journal dans lequel ils s’efforcent d’être gentils et badins. Ils y fourrent même de petits vers de leur façon. Madame la maréchale trouverait, sinon de l’amusement, au moins de l’occupation dans ce Mercure, car c’est d’un bout à l’autre un logogriphe qui demande un meilleur Oedipe que moi.

C’est à peu près le même habillement que dans le canton de Berne, mais un peu plus contourné. Les hommes se mettent assez à la française ; et c’est ce que les femmes voudraient bien faire aussi : mais comme elles ne voyagent guère, ne prenant pas comme eux les modes de la première main, elles les outrent, les défigurent ; et, chargées de pretintailles[777] et de falbalas[778], elles semblent parées de guenilles.

Quant à leur caractère, il est difficile d’en juger, tant il est offusqué de manières : ils se croient polis parce qu’ils sont façonniers, et gais parce qu’ils sont turbulents. Je crois qu’il n’y a que les Chinois au monde qui puissent l’emporter sur eux à faire des compliments. Arrivez-vous fatigué, pressé, n’importe, il faut d’abord prêter le flanc à la longue bordée ; tant que la machine est montée elle joue, et elle se remonte toujours à chaque arrivant. La politesse française est de mettre les gens à leur aise, et même de s’y mettre aussi : la politesse neuchâteloise est de gêner et soi-même et les autres. Ils ne consultent jamais ce qui vous convient, mais ce qui peut étaler leur prétendu savoir-vivre. Leurs offres exagérées ne tentent point ; elles ont toujours je ne sais quel air de formule, je ne sais quoi de sec et d’apprêté, qui vous invite au refus. Ils sont pourtant obligeants, officieux, hospitaliers très réellement, surtout pour les gens de qualité : on est toujours sûr d’être accueilli d’eux en se donnant pour marquis ou comte ; et comme une ressource aussi facile ne manque pas aux aventuriers, ils en ont souvent dans leur ville, qui pour l’ordinaire y sont très fêtés : un simple honnête homme avec des malheurs et des vertus ne le serait pas de même ; on peut y porter un grand nom sans mérite, mais non pas un grand mérite sans nom. Du reste, ceux qu’ils servent une fois ils les servent bien. Ils sont fidèles à leurs promesses, et n’abandonnent pas aisément leurs protégés. Il se peut même qu’ils soient aimants et sensibles ; mais rien n’est plus éloigné du ton du sentiment que celui qu’ils prennent ; tout ce qu’ils font par humanité semble être fait par ostentation, et leur vanité cache leur bon coeur.

Cette vanité est leur-vice dominant ; elle perce partout, et d’autant plus aisément qu’elle est maladroite. Ils se croient tous gentilshommes, quoique leurs souverains ne fussent que des gentilshommes eux-mêmes. Ils aiment la chasse, moins par goût que parce que c’est un amusement noble. Enfin jamais on ne vit des bourgeois si pleins de leur naissance : ils ne la vantent pourtant pas, mais on voit qu’ils s’en occupent ; ils n’en sont pas fiers, ils n’en sont qu’entêtés.

Au défaut de dignités et de titres de noblesse ils ont des titres militaires ou municipaux en telle abondance, qu’il y ; i plus de gens titrés que de gens qui ne le sont pas. C’est M. le colonel, M. le major, M. le capitaine, M. le lieutenant, M. le conseiller, M. le châtelain, M. le maire, M. le justicier, M. le professeur, M. le docteur, M. l’ancien : si j’avais pu reprendre ici mon ancien métier, je ne doute pas que je n’y fusse M. le copiste. Les femmes portent aussi les titres de leurs maris ; madame la conseillère, madame la ministre : j’ai pour voisine madame la major ; et comme on n’y nomme les gens que par leurs titres, on est embarrassé comment dire aux gens qui n’ont que leur nom ; c’est comme s’ils n’en avaient point.

Le sexe n’y est pas beau ; on dit qu’il a dégénéré. Les filles ont beaucoup de liberté et en font usage. Elles se rassemblent souvent en société, ou l’on joue, où l’on goûte, où l’on babille, et où l’on attire tant qu’on peut les jeunes gens ; mais par malheur ils sont rares, et il faut se les arracher. Les femmes vivent assez sagement : il y a dans le pays d’assez bons ménages, et il y en aurait bien davantage si c’était un air de bien vivre avec son mari. Du reste, vivant beaucoup en campagne, lisant moins et avec moins de fruit que les hommes, elles n’ont pas l’esprit fort orné ; et, dans le désoeuvrement de leur vie, elles n’ont d’autre ressource que de faire de la dentelle, d’épier curieusement les affaires des autres, de médire, et de jouer. Il y en a pourtant de fort aimables, mais en général on ne trouve pas dans leur entretien ce ton que la décence et l’honnêteté même rendent séducteur, ce ton que les Françaises savent si bien prendre quand elles veulent, qui montre du sentiment, de l’âme, et qui promet des héroïnes de roman. La conversation des Neuchâteloises est aride ou badine ; elle tarit sitôt qu’on ne plaisante pas. Les deux sexes ne manquent pas de bon naturel ; et je crois que ce n’est pas un peuple sans moeurs, mais c’est un peuple sans principes, et le mot de vertu y est aussi étranger ou aussi ridicule qu’en Italie. La religion dont ils se piquent sert plutôt à les rendre hargneux que bons. Guidés par leur clergé, ils épilogueront sur le dogme ; mais pour la morale, ils ne savent ce que c’est ; car quoiqu’ils parlent beaucoup de charité, celle qu’ils ont n’est assurément pas l’amour du prochain, c’est seulement l’affectation de donner l’aumône. Un chrétien pour eux est lui homme qui va au prêche tous les dimanches ; quoi qu’il fasse dans l’intervalle, il n’importe pas. Leurs ministres, qui se sont acquis un grand crédit sur le peuple tandis que leurs princes étaient catholiques, voudraient conserver ce crédit en se mêlant de tout, en chicanant sur tout, en étendant à tout la juridiction de l’Église : ils ne voient pas que leur temps est passé. Cependant ils viennent encore d’exciter dans l’état une fermentation qui achèvera de les perdre. L’importante affaire dont il s’agissait était de savoir si les peines des damnés étaient éternelles. Vous auriez peine à croire avec quelle chaleur cette dispute a été agitée ; celle du jansénisme en France n’en a pas approché. Tous les corps assemblés, les peuples prêts à prendre les armes, ministres destitués, magistrats interdits ; tout marquait les approches d’une guerre civile ; et cette affaire n’est pas tellement finie qu’elle ne puisse laisser de longs souvenirs. Quand ils se seraient tous arrangés pour aller en enfer, ils n’auraient pas plus de souci de ce qui s’y passe.

Voilà les principales remarques que j’ai faites jusqu’ici sur les gens du pays où je suis. Elles vous paraîtraient peut-être lui peu dures pour un homme qui parle de ses hôtes, si je vous laissais ignorer que je ne leur suis redevable d’aucune hospitalité. Ce n’est point à messieurs de Neuchâtel que je suis venu demander un asile qu’ils ne m’auraient sûrement pas accordé, c’est à Milord Maréchal, et je ne suis ici que chez le roi de Prusse. Au contraire, à mon arrivée sur les terres de la principauté, le magistrat de la ville de Neuchâtel s’est, pour tout accueil, dépêché de défendre mon livre sans le connaître ; la classe des ministres l’a déféré de même au conseil d’état : on n’a jamais vu de gens plus pressés d’imiter. les sottises de leurs voisins. Sans la protection déclarée de Milord Maréchal, on ne m’eût sûrement point laissé en paix dans ce village. Tant de bandits se réfugient dans le pays, que ceux qui le gouvernent ne savent pas distinguer des malfaiteurs poursuivis les innocents opprimés, ou se mettent peu en peine d’en faire la différence. La maison que j’habite appartient à une nièce de mon vieux ami M. Roguin. Ainsi, loin d’avoir nulle obligation à messieurs de Neuchâtel, je n’ai qu’à m’en plaindre. D’ailleurs je n’ai pas mis le pied dans leur ville, ils me sont étrangers à tous égards ; je ne leur dois que justice en parlant d’eux, et je la leur rends.

Je la rends de meilleur coeur encore à ceux d’entre eux qui m’ont comblé de caresses, d’offres, de politesses de toute espèce. Flatté de leur estime et touché de leurs bontés, je me ferai toujours un devoir et un plaisir de leur marquer mon attachement et ma reconnaissance ; mais l’accueil qu’ils m’ont fait n’a rien de commun avec le gouvernement neuchâtelois, qui m’en eût fait un bien différent s’il en eût été le maître. Je dois dire encore que, si la mauvaise volonté du corps des ministres n’est pas douteuse, j’ai beaucoup à me louer en particulier de celui dont j’habite la paroisse. Il me vint voir à mon arrivée, il me fit mille offres de services qui n’étaient point vaines, comme il me l’a prouvé dans une occasion essentielle où il s’est exposé à la mauvaise humeur de plus d’un de ses confrères pour s’être montré vrai pasteur envers moi. Je m’attendais d’autant moins de sa part à cette justice, qu’il avait joué dans les précédentes brouilleries un rôle qui n’annonçait pas un ministre tolérant. C’est au surplus un homme assez gai dans la société, qui ne manque pas d’esprit, qui fait quelquefois d’assez bons sermons, et souvent de fort bons contes.

Je m’aperçois que cette lettre est un livre, et je n’en suis encore qu’à la moitié de ma relation. Je vais. M. le maréchal, vous laisser reprendre haleine, et remettre le second tome à une autre fois[779].

Lettre CCCLXXVII – À Madame La Tour

À Môtiers, le 27 janvier 1763.

Je reçois presque en même temps, madame, vos étrennes et votre portrait, deux présents qui me sont précieux ; l’un parce qu’il vous représente, et l’autre parce qu’il vient de vous. Il semble que vous avez prévu le besoin que j’aurais de l’almanach, pour contenir l’effet que ferait sur moi la description de votre personne, et pour m’avertir honnêtement qu’un homme né le 4 juillet 1712, ne doit pas, le 27 janvier 1763, prendre un intérêt si curieux à certains articles, sous peine d’être un vieux fou. Malheureusement le poison me parait plus fort que le remède, et votre lettre est plus propre à me faire oublier mon âge, que votre almanach à m’en faire souvenir. Il n’eut pas fallu d’autre magie à Médée pour rajeunir le vieux Éson : et si l’Aurore était faite comme vous, Titon décrépit pourrait être encore malade, que ses ans et ses maux devaient disparaître en la voyant. Pour moi, si loin de vous, je ne gagne à tout cela que des regrets et du ridicule ; un coeur rajeuni n’est qu’un nouveau mal avec tant d’autres, et rien n’est plus sot qu’un barbon de vingt ans. Aussi je ne voudrais pas, pour tout au monde, être exposé désormais à voir ce joli visage d’un ovale parfait, et qui n’est pas la partie la moins blanche de votre personne ; j’aurais toujours peur que ces petites mouches couleur de rose ne devinssent pour moi transparentes, et que, pour mieux apprécier le teint du visage, quelque frileuse que vous puissiez être, mon esprit indiscret n’allât, à travers mille voiles, chercher des pièces de comparaison.

Come per acqua o per cristallo intero

Trapassa il raggio, e no’l divide o parte ;

Per entro il chiuso manto osa il pensiero

Si penetrar nella vietata parte.

(Tasso,Ger. C. IV, 32.)

Mais, madame, laissons un peu votre teint et votre figure, qu’il n’appartient pas à une imagination de cinquante ans de profaner, et parlons plutôt de cette aimable physionomie, faite pour vous donner des amis de tout Age, et qui promet un coeur propre à les conserver. Il ne tiendra pas à moi qu’elle n’achève ce que vos lettres ont si bien commencé, et que je n’aie pas pour vous, le reste de ma vie, un attachement digne d’un caractère aussi charmant. Combien il va m’être agréable de me faire dire par une aussi jolie bouche tout ce que vous m’écrirez d’obligeant, et de lire dans des yeux bruns d’un bleu foncé, armés d’une paupière noire, l’amitié que vous me témoignez ! Mais cette même amitié m’impose des devoirs que je veux remplir ; et si mon âge rend les fadeurs ridicules, il fait excuser la sincérité. Je vous pardonne bien d’idolâtrer un peu votre chevelure, et je partage même d’ici cette idolâtrie ; mais l’approbation que je puis donner à votre manière de vous coiffer dépend d’une question qu’il ne faut jamais faire aux femmes, et que je vous ferai pourtant. Madame, quel âge avez-vous ?

Puisque vous avez lu le chiffon qui accompagnait le lacet dont vous me parlez, vous savez, madame, à quelle occasion il a été envoyé, et sous quelles conditions on en peut obtenir un semblable. Ayez la bonté de redevenir fille, de vous marier tout de nouveau, de vous engager à nourrir vous-même Notre premier enfant, et vous aurez le plus beau lacet que je puisse faire. Je me suis engagé à n’en jamais donner qu’à ce prix : je ne puis violer ma promesse.

Je suis fort sensible à l’intérêt que M. du Terreaux veut bien prendre à ma santé, et plus encore au soin de la main qui m’a fait passer sa recette ; mais ayant depuis longtemps abandonné ma vie et mon corps à la seule nature, je ne veux point empiéter sur elle, ni me mêler de ce que je ne sais pas. J’ai appris à souffrir, madame ; cet art dispense d’apprendre à guérir, et n’en a pas les inconvénients. Toutefois, s’il ne tient qu’à quelques verres d’eau pour vous complaire, je veux bien les boire dans la saison, non pour ma santé, mais à la vôtre ; je voudrais faire pour vous des choses plus difficiles, pourvu qu’elles eussent un autre objet.

Lettre CCCLXXVIII – À M. le maréchal de Luxembourg

Môtiers, le 28 janvier 1763.

Il faut, M. le maréchal, avoir du courage pour décrire en cette saison le lieu que j’habite. Des cascades, des glaces, des rochers nus, des sapins noirs couverts de neige, sont les objets dont je suis entouré ; et à l’image de l’hiver le pays ajoutant l’aspect de l’aridité, ne promet, à le voir, qu’une description fort triste. Aussi a-t-il l’air assez nu en toute saison ; mais il est presque effrayant dans celle-ci. Il faut donc vous le représenter comme je l’ai trouvé en y arrivant, et non comme je le vois aujourd’hui, sans quoi l’intérêt que vous prenez à moi m’empêcherait de vous en rien dire.

Figurez-vous donc un vallon d’une bonne demi-lieue de large et d’environ deux lieues de long, au milieu duquel passe une petite rivière appelée la Reuss, dans la direction du nord-ouest au sud-est. Ce vallon, formé par deux chaînes de montagnes qui sont des branches du Mont-Jura et qui se resserrent par les deux bouts, reste pourtant assez ouvert pour laisser voir au loin ses prolongements, lesquels, divisés eu rameaux par les bras des montagnes, offrent plusieurs belles perspectives. Ce vallon, appelé le Val-de-Travers, du nom d’un village qui est à son extrémité orientale, est garni de quatre ou cinq autres villages à peu de distance les uns des autres : celui de Môtiers, qui forme le milieu, est dominé par un vieux château désert, dont le voisinage et la situation solitaire et sauvage m’attirent souvent dans mes promenades du matin, d’autant plus que je puis sortir de ce côté par une porte de derrière sans passer par la rue ni devant aucune maison. On dit que les bois et les rochers qui environnent ce château sont fort remplis de vipères ; cependant, ayant beaucoup parcouru tous les environs, et m’étant assis à toutes sortes de places, je n’en ai point vu jusqu’ici.

Outre ces villages on voit vers le bas des montagnes plusieurs maisons éparses, qu’on appelle des prises, dans lesquelles on tient des bestiaux et dont plusieurs sont habitées par les propriétaires, la plupart paysans. Il y en a une entre autres à mi-côte nord, par conséquent exposée au midi, sur une terrasse naturelle, dans la plus admirable position que j’aie jamais vue, et dont le difficile accès m’eut rendu l’habitation très commode. J’en fus si tenté, que dès la première fois je m’étais presque arrangé avec le propriétaire pour y loger ; mais on m’a depuis tant dit lie mal de cet homme, qu’aimant encore mieux la paix et la sûreté qu’une demeure agréable, j’ai pris le parti de rester où je suis. La maison que j’occupe est dans une moins belle position, mais elle est grande, assez commode ; elle a une galerie extérieure où je me promène dans les mauvais temps ; et, ce qui vaut mieux que tout le reste, c’est un asile offert par l’amitié.

La Reuss a sa source au-dessus d’un village appelé Saint-Sulpice, à l’extrémité occidentale du vallon ; elle en sort au village de Travers, à l’autre extrémité, où elle commence à se creuser un lit, qui devient bientôt précipice, et la conduit enfin dans le lac de Neuchâtel. Cette Reuss est une très jolie rivière, claire et brillante comme de l’argent, où les truites ont bien de la peine à se cacher dans des touffes d’herbes. On la voit sortir tout d’un coup de terre à sa source, non point en petite fontaine ou ruisseau, mais toute grande et déjà rivière, comme la fontaine de Vaucluse, en bouillonnant à travers les rochers. Comme cette source est fort enfoncée dans les rochers escarpés d’une montagne, on y est toujours à l’ombre ; et la fraîcheur continuelle, le bruit, les chutes, le cours de l’eau, m’attirant l’été à travers ces roches brûlantes, me font souvent mettre en nage pour aller chercher le frais près de ce murmure, ou plutôt près de ce fracas, plus flatteur à mon oreille que celui de la rue Saint-Martin.

L’élévation des montagnes qui forment le vallon n’est pas excessive, mais le vallon même est montagne, étant fort élevé au-dessus du lac ; et le lac, ainsi que le sol de toute la Suisse, est encore extrêmement élevé sur les pays de plaines, élevés à leur tour au-dessus du niveau de la mer. On peut juger sensiblement de la pente totale par le long et rapide cours des rivières qui, des montagnes de Suisse, vont se rendre les unes dans la Méditerranée et les autres dans l’Océan. Ainsi, quoique la Reuss traversant le vallon soit sujette à de fréquents débordements, qui font des bords de son lit une espèce de marais, on n’y sent point le marécage, l’air n’y est point humide et malsain, la vivacité qu’il tire de son élévation l’empêchant de rester longtemps chargé de vapeurs grossières ; les brouillards, assez fréquents les matins, cèdent pour l’ordinaire à l’action du soleil à mesure qu’il s’élève. Comme entre les montagnes et les vallées la vue est toujours réciproque, celle dont je jouis ici dans un fond n’est pas moins vaste que celle que j’avais sur les hauteurs de Montmorency, mais elle est d’un autre genre ; elle ne flatte pas, elle frappe ; elle est plus sauvage que riante ; l’art n’y étale pas ses beautés, mais la majesté de la nature en impose ; et quoique le parc de Versailles soit plus grand que ce vallon, il ne paraîtrait qu’un colifichet en sortant d’ici. Au premier coup d’oeil, le spectacle, tout grand qu’il est, semble un peu nu ; on voit très peu d’arbres dans la vallée ; ils y viennent mal, et ne donnent presque aucun fruit ; l’escarpement des montagnes, étant très rapide, montre en divers endroits le gris des rochers ; le noir des sapins coupe ce gris d’une nuance qui n’est pas riante, et ces sapins si grands, si beaux quand on est dessous, ne paraissent au loin que des arbrisseaux, ne permettent ni l’asile ni l’ombre qu’ils donnent : le fond du vallon, presque au niveau de la rivière, semble n’offrir à ses deux bords qu’un large marais où l’on ne saurait marcher ; la réverbération des rochers n’annonce pas, dans un lieu sans arbres, une promenade bien fraîche quand le soleil luit ; sitôt qu’il se couche, il laisse à peine un crépuscule, et la hauteur des monts, interceptant toute la lumière, fait passer presque à l’instant du jour à la nuit.

Mais, si la première impression de tout cela n’est pas agréable, elle change insensiblement par un examen plus détaillé ; et, dans un pays où l’on croyait avoir tout vu du premier coup d’oeil, on se trouve avec surprise environné d’objets chaque jour plus intéressants. Si la promenade de la vallée est un peu uniforme, elle est en revanche extrêmement commode ; tout y est du niveau le plus parfait, les chemins y sont unis comme des allées de jardin, les bords de la rivière offrent par places de larges pelouses d’un plus beau vert que les gazons du Palais-Royal, et l’on s’y promène avec délices le long de cette belle eau, qui dans le vallon prend un cours paisible en quittant ses cailloux et ses rochers, qu’elle retrouve au sortir du Val-de-Travers. On a proposé de planter ses bords de saules et de peupliers, pour donner, durant la chaleur du jour, de l’ombre au bétail désolé par les mouches. Si jamais ce projet s’exécute, les bords de la Reuss deviendront aussi charmants que ceux du Lignon, et il ne leur manquera plus que des Astrées, des Silvandres, et un d’Urfé.

Comme la direction du vallon coupe obliquement le cours du soleil, la hauteur des monts jette toujours de l’ombre par quelque côté sur la plaine ; de sorte qu’en dirigeant ses promenades, et choisissant ses heures, on peut aisément faire à l’abri du soleil tout le tour du vallon. D’ailleurs, ces mêmes montagnes, interceptant ses rayons, font qu’il se lève tard et se couche de bonne heure, en sorte qu’on n’en est pas longtemps bridé. Nous avons presque ici la clef de l’énigme du ciel de trois aunes[780], et il est certain que les maisons qui sont près de la source de la Reuss n’ont pas trois heures de soleil même en été.

Lorsqu’on quitte le bas du vallon pour se promener à mi-côte, comme nous fîmes une fois, M. le maréchal, le long des Champeaux, du côté d’Andilly, on n’a pas une promenade aussi commode ; mais cet agrément est bien compensé par la variété des sites et des points de vue, par les découvertes que l’on fait sans cesse autour de soi, par les jolis réduits qu’on trouve dans les gorges des montagnes, où le cours des torrents qui descendent dans la vallée, les hêtres qui les ombragent, les coteaux qui les entourent, offrent des asiles verdoyants et frais quand on suffoque à découvert. Ces réduits, ces petits vallons, ne s’aperçoivent pas tant qu’on regarde au loin les montagnes, et cela joint à l’agrément du lieu celui de la surprise, lorsqu’on vient tout d’un coup à les découvrir. Combien de fois je me suis figuré, vous suivant à la promenade et tournant autour d’un rocher aride, vous voir surpris et charmé de retrouver des bosquets pour les dryades, où vous n’auriez cru trouver que des antres et des ours !

Tout le pays est plein de curiosités naturelles qu’on ne découvre que peu à peu, et qui, par ces découvertes successives, lui donnent chaque jour l’attrait de la nouveauté. La botanique offre ici ses trésors à qui saurait les connaître ; et souvent, en voyant autour de moi cette profusion de plantes rares, je les foule à regret sous le pied d’un ignorant. Il est pourtant nécessaire d’en connaître une pour se garantir de ses terribles effets ; c’est le napel[781]. Vous voyez une très belle plante haute de trois pieds, garnie de jolies fleurs bleues, qui vous donnent envie de la cueillir ; mais à peine l’a-t-on gardée quelques minutes, qu’on se sent saisi de manx de tête, de vertiges, d’évanouissements, et l’on périrait si l’on ne jetait promptement ce funeste bouquet. Cette plante a souvent causé des accidents à des enfants et à d’autres gens qui ignoraient sa pernicieuse vertu. Pour les bestiaux, ils n’en approchent jamais, et ne broutent pas même l’herbe qui l’entoure. Les faucheurs l’extirpent autant qu’ils peuvent ; quoi qu’on fasse, l’espèce en reste, et je ne laisse pas d’en voir beaucoup en me promenant sur les montagnes ; mais on l’a détruite à peu près dans le vallon.

À une petite lieue de Môtiers, dans la seigneurie de Travers, est une mine d’asphalte, qu’on dit qui s’étend sous tout le pays : les habitants lui attribuent modestement la gaieté dont ils se vantent, et qu’ils prétendent se transmettre même à leurs bestiaux. Voilà sans doute une belle vertu de ce minéral ; mais, pour en pouvoir sentir l’efficace, il ne faut pas avoir quitté le château de Montmorency-Quoi qu’il en soit des merveilles qu’ils disent de leur asphalte, j’ai donné au seigneur de Travers un moyen sur d’en tirer la médecine universelle ; c’est de faire une bonne pension à Lorry ou à Bordeu.

Au-dessus de ce même village de Travers, il se fit, il y a deux ans, une avalanche considérable, et de la façon du monde la plus singulière. Un homme qui habite au pied de la montagne avait son champ devant sa fenêtre, entre la montagne et sa maison. Un matin, qui suivit une nuit d’orage, il fut bien surpris, en ouvrant sa fenêtre, de trouver un bois à la place de son champ ; le terrain, s’éboulant tout d’une pièce, avait recouvert son champ des arbres d’un bois qui était au-dessus ; et cela, dit-on, fait entre les. deux propriétaires le sujet d’un procès qui pourrait trouver place dans le recueil de Pitaval[782]. L’espace que l’avalanche a mis à nu est fort grand et paraît de loin ; mais il faut en approcher pour juger de la force de l’éboulement, de l’étendue du creux, et de la grandeur des rochers qui ont été transportés. Ce fait récent et certain rend croyable ce que dit Pline d’une vigne qui avait été ainsi transportée d’un côté du chemin à l’autre. Mais rapprochons-nous de mon habitation.

J’ai vis-à-vis de mes fenêtres une superbe cascade, qui, du haut de la montagne, tombe par l’escarpement d’un rocher dans le vallon, avec un bruit qui se fait entendre au loin, surtout quand les eaux sont grandes. Cette cascade est très en vue ; mais ce qui ne l’est pas de même est une grotte à côté de son bassin, de laquelle l’entrée est difficile, mais qu’on trouve au-dedans assez espacée, éclairée par une fenêtre naturelle, cintrée en tiers-point, et décorée d’un ordre d’architecture qui n’est ni toscan ni dorique, mais l’ordre de la nature, qui sait mettre des proportions et de l’harmonie dans ses ouvrages les moins réguliers. Instruit de la situation de cette grotte, je m’y rendis seul l’été dernier pour la contempler à mon aise. L’extrême sécheresse me donna la facilité d’y entrer par une ouverture enfoncée et très surbaissée, en me traînant sur le ventre, car la fenêtre est trop haute pour qu’on puisse y passer sans échelle. Quand je fus au-dedans, je m’assis sur une pierre, et je me mis à contempler avec ravissement cette superbe salle dont les ornements sont des quartiers de roche diversement situés, et formant la décoration la plus riche que j’aie jamais vue, si du moins on peut appeler ainsi celle qui montre la plus grande puissance, celle qui attache et intéresse, celle qui fait penser, qui élève l’âme, celle qui force l’nomme à oublier sa petitesse pour ne penser qu’aux oeuvres de la nature. Des divers rochers qui meublent cette caverne, les uns détachés et tombés de la voûte, les autres encore pendants et diversement situés, marquent tous dans cette mine naturelle l’effet de quelque explosion terrible dont la cause paraît difficile à imaginer, car même un tremblement de terre ou un volcan n’expliquerait pas cela d’une manière satisfaisante. Dans le fond de la grotte, qui va en s’élevant de même que sa voûte, on monte sur une espèce d’estrade, et de là, par une pente assez roide, sur un rocher qui mène de biais à un enfoncement très obscur par où l’on pénètre sous la montagne. Je n’ai point été jusque-là, ayant trouvé devant moi un trou large et profond qu’on ne saurait franchir qu’avec une planche. D’ailleurs, vers le haut de cet enfoncement, et presque à l’entrée de la galerie souterraine, est un quartier de rocher très imposant ; car, suspendu presque en l’air, il porte à faux par un de ses angles, et penche tellement en avant, qu’il semble se détacher et partir pour écraser le spectateur. Je ne doute pas cependant qu’il ne soit dans cette situation depuis bien des siècles, et qu’il n !y reste encore plus longtemps : mais ces sortes d’équilibres, auxquels les yeux ne sont pas faits, ne laissent pas de causer quelque inquiétude ; et quoiqu’il fallût peut-être des forces immenses pour ébranler ce rocher qui paraît si prêt à tomber, je craindrais d’y toucher du bout du doigt, et ne voudrais pas plus rester dans la direction de sa chute que sous l’épée de Damoclès.

La galerie souterraine, à laquelle cette grotte sert de vestibule, ne continue pas d’aller en montant ; mais elle prend sa pente un peu vers le bas, et suit la même inclinaison dans tout l’espace qu’on a jusqu’ici parcouru. Des curieux s’y sont engagés à diverses fois avec des domestiques, des flambeaux, et tous les secours nécessaires ; mais il faut du courage pour pénétrer loin dans cet effroyable lieu, et de la vigueur pour ne pas s’y trouver mal. On est allé jusqu’à près de demi-lieue, en ouvrant le passage où il est trop étroit, et sondant avec précaution les gouffres et fondrières qui sont à droite et à gauche : mais on prétend, dans le pays, qu’on peut aller par le même souterrain à plus de deux lieues jusqu’à l’autre côté de la montagne, où l’on dit qu’il aboutit du côté du lac, non loin de l’embouchure de la Reuss.

Au-dessous du bassin de la même cascade est une autre grotte plus petite, dont l’abord est embarrassé de plusieurs grands cailloux et quartiers de roche qui paraissent avoir été entraînés là par les eaux. Cette grotte-ci n’étant pas si praticable que l’autre, n’a pas de même tenté les curieux. Le jour que j’en examinai l’ouverture il faisait une chaleur insupportable ; cependant il en sortait un vent si vif et si froid, que je n’osai rester longtemps à l’entrée, et toutes les fois que j’y suis retourné j’ai toujours senti le même vent ; ce qui me fait juger qu’elle a une communication plus immédiate et moins embarrassée que l’autre.

À l’ouest de la vallée, une montagne la sépare en deux branches ; l’une fort étroite, où sont le village de Saint-Sulpice, la source de la Reuss, et le chemin de Pontarlier. Sur ce chemin, l’on voit encore une grosse chaîne, scellée dans le rocher, et mise là jadis par les Suisses pour fermer de ce côté-là le passage aux Bourguignons.

L’autre branche, plus large, et à gauche de la première, mène par le village de Butte à un pays perdu appelé la Cote aux Fées y qu’on aperçoit de loin parce qu’il va en montant. Ce pays, n’étant sur aucun chemin, passe pour très sauvage, et en quelque sorte pour le bout du monde. Aussi prétend-on que c’était autrefois le séjour des fées, et le nom lui en est resté : on y voit encore leur salle d’assemblée dans une troisième caverne qui porte aussi leur nom, et qui n’est pas moins curieuse que les précédentes. Je n’ai pas vu cette grotte aux Fées, parce qu’elle est assez loin d’ici ; mais on dit qu’elle était superbement ornée, et l’on y voyait encore, il n’y a pas longtemps, un trône et des sièges très bien taillés dans le roc. Tout cela a été gâté et ne parait presque plus aujourd’hui. D’ailleurs, l’entrée de la grotte est presque entièrement bouchée par les décombres, par les broussailles ; et la crainte des serpents et des bêtes venimeuses rebute les curieux d’y vouloir pénétrer. Mais si elle eût été praticable encore et dans sa première beauté, et que madame la maréchale eût passé dans ce pays, je suis sûr qu’elle eût voulu voir-cette grotte singulière, n’eût-ce été qu’en faveur de Fleur-d’Épine et des Facardins[783].

Plus j’examine en détail l’état et la position de ce vallon, plus je me persuade qu’il a jadis été sous l’eau ; que ce qu’on appelle aujourd’hui le Val-de-Travers fut autrefois un lac formé par la Reuss, la cascade, et d’autres ruisseaux, et contenu par les montagnes qui l’environnent, de sorte que je ne doute point que je n’habite l’ancienne demeure des poissons : en effet, le-sol du vallon est si parfaitement uni, qu’il n’y a qu’un dépôt formé par les eaux qui puisse l’avoir ainsi nivelé. Le prolongement du vallon, loin de descendre, monte le long du cours de la Reuss ; de sorte qu’il a fallu des temps infinis à cette rivière pour se caver, dans les abîmes qu’elle forme, lui cours en sens contraire à l’inclinaison du terrain. Avant ces temps, contenue de ce côté, de même que de tous les autres, et forcée de refluer sur elle-même, elle dut enfin remplir le vallon jusqu’à la hauteur de la première grotte que j’ai décrite, par laquelle elle trouva ou s’ouvrit un écoulement dans la galerie souterraine qui lui servait d’aqueduc.

Le petit lac demeura donc constamment à cette hauteur jusqu’à ce que, par quelques ravages, fréquents au pied des montagnes dans les grandes eaux, des pierres ou graviers embarrassèrent tellement le canal, que les eaux n’eurent plus un cours suffisant pour leur écoulement. Alors s’étant extrêmement élevées, et agissant avec une grande force contre les obstacles qui les retenaient, elles s’ouvrirent enfin quelque issue par le côté le plus faible et le plus bas. Les premiers filets échappés ne cessant de creuser et de s’agrandir, et le niveau du lac baissant à proportion, à force de temps le vallon dut enfin se trouver à sec. Cette conjecture, qui m’est venue en examinant la grotte où l’on voit des traces sensibles du cours de l’eau, s’est confirmée premièrement par le rapport de ceux qui ont été dans la galerie souterraine, et qui m’ont dit avoir trouvé des eaux croupissantes dans les creux des fondrières dont j’ai parlé ; elle s’est confirmée encore dans les pèlerinages que j’ai faits à quatre lieues d’ici pour aller voir Milord Maréchal à sa campagne au bord du lac, et où je suivais, en montant la montagne, la rivière qui descendait à côté de moi par des profondeurs effrayantes, que, selon toute apparence, elle n’a pas trouvées toutes faites, et qu’elle n’a pas non plus creusées en un jour. Enfin, j’ai pensé que l’asphalte, qui n’est qu’un bitume durci, était encore un indice d’un pays longtemps imbibé par les eaux. Si j’osais croire que ces folies pussent vous amuser, je tracerais sur le papier une espèce de plan qui put vous éclaircir tout cela : mais il faut attendre qu’une saison plus favorable et un peu de relâche à mes maux me laissent en état de parcourir le pays.

On peut vivre ici puisqu’il y a des habitants. On y trouve même les principales commodités de la Nie, quoique un peu moins facilement qu’en France. Les denrées y sont chères, parce que le pays en produit peu et qu’il est fort peuplé, surtout depuis qu’on y a établi des manufactures de toile peinte, et que les travaux d’horlogerie et de dentelle s’y multiplient. Pour y avoir du pain mangeable, il faut le faire chez soi ; et c’est le parti que j’ai pris à l’aide de mademoiselle Le Vasseur ; la viande y est mauvaise, non que le pays n’en produise de bonne ; mais tout le boeuf va à Genève ou à Neuchâtel, et l’on ne tue ici que de la vache. La rivière fournit d’excellente truite, mais si délicate, qu’il faut la manger sortant de l’eau. Le vin vient de Neuchâtel, et il est très bon, surtout le rouge : pour moi, je m’en tiens au blanc, bien moins violent, à meilleur marché, et selon moi beaucoup plus sain. Point de volaille, peu de gibier, point de fruit, pas même des pommes ; seulement des fraises bien parfumées, en abondance, et qui durent longtemps. Le laitage y est excellent, moins pourtant que le fromage de Viry, préparé par mademoiselle Rose ; les eaux y sont claires et légères : ce n’est pas pour moi une chose indifférente que de bonne eau, et je me sentirai longtemps du mal que m’a fait celle de Montmorency. J’ai sous ma fenêtre une très belle fontaine dont le bruit fait une de mes délices. Ces fontaines, qui sont élevées et taillées en colonnes ou en obélisques, et coulent par des tuyaux de fer dans de grands bassins, sont un des ornements de la Suisse. Il n’y a si chétif village qui n’en ait au moins deux ou trois ; les maisons écartées ont presque chacune la sienne, et l’on en trouve même sur les chemins pour la commodité des passants, hommes et bestiaux. Je ne saurais exprimer combien l’aspect de toutes ces belles eaux coulantes est agréable au milieu des rochers et des bois durant les chaleurs ; l’on est déjà rafraîchi par la vue, et l’on est tenté d’en boire sans avoir soif.

Voilà, M. le maréchal, de quoi vous former quelque idée du séjour que j’habite, et auquel vous voulez bien prendre intérêt. Je dois l’aimer comme le seul lieu de la terre où la vérité ne soit pas un crime, ni l’amour du genre humain une impiété. J’y trouve la sûreté sous la protection de Milord Maréchal, et l’agrément dans son commerce. Les habitants du lieu m’y montrent de la bienveillance et ne me traitent point en proscrit. Comment pourrais-je n’être pas touché des bontés qu’on m’y témoigne, moi qui dois tenir à bienfait de la part des hommes tout le mal qu’ils ne me font pas ? Accoutumé à porter depuis si longtemps les pesantes chaines de la nécessité, je passerais ici sans regret le reste de ma vie, si j’y pouvais voir quelquefois ceux qui me la font encore aimer.

Lettre CCCLXXX – À M. Petit-Pierre

Procureur à Neuchâtel

[785]

Môtiers, 1763.

Je n’ai point, monsieur, de satisfaction à faire au christianisme, parce que je ne l’ai point offensé ; ainsi je n’ai que faire pour cela du livre de M. Denise[786].

Toutes les preuves de la vérité de la religion chrétienne sont contenues dans la Bible. Ceux qui se mêlent d’écrire ces preuves ne font que les tirer de là et les retourner à leur mode. Il vaut mieux méditer l’original et les en tirer soi-même, que de les chercher dans le fatras de ces auteurs. Ainsi, monsieur, je n’ai que faire encore pour cela du livre de M. Denise.

Cependant, puisque vous m’assurez qu’il est bon, je veux bien le garder sur votre parole pour le lire quand j’en aurai le loisir, à condition que vous aurez la bonté de me faire dire ce que vous a conté l’exemplaire que vous m’avez envoyé, et de trouver bon que j’en remette le prix à votre commissionnaire ; faute de quoi le livre lui sera rendu sous quinze jours pour vous être renvoyé.

Je passe, monsieur, à la réponse à vos deux questions.

Le vrai christianisme n’est que la religion naturelle mieux expliquée, comme vous le dites vous-même dans la lettre dont vous m’avez honoré. Par conséquent, professer la religion naturelle n’est point se déclarer contre le christianisme.

Toutes les connaissances humaines ont leurs objections et leurs difficultés souvent insolubles. Le christianisme a les siennes, que l’ami de la vérité, l’homme de bonne foi, le vrai chrétien, ne doivent point dissimuler. Rien ne me scandalise davantage que de voir qu’au lieu de résoudre ces difficultés on me reproche de les avoir dites.

Où prenez-vous, monsieur, que j’aie dit que mon motif à professer la religion chrétienne est le pouvoir qu’ont les esprits de ma sorte d’édifier et de scandaliser ? Cela n’est assurément pas dans ma lettre à M. de Montmollin, ni rien d’approchant, et je n’ai jamais dit ni écrit pareille sottise.

Je n’aime ni n’estime les lettres anonymes, et je n’y réponds jamais ; mais j’ai cru, monsieur, vous devoir une exception par respect pour votre âge et pour votre zèle. Quant à la formule que vous avez voulu m’éviter en ne vous signant pas, c’était un soin superflu ; car je n’écris rien que je ne veuille avouer hautement, et je n’emploie jamais de formule.

Lettre CCCLXXXII – À M. David Hume

[787]

Môtiers-Travers, le 19 février 1763.

Je n’ai reçu qu’ici, monsieur, et depuis peu, la lettre dont vous m’honoriez à Londres le 2 juillet dernier, supposant que j’étais dans cette capitale. C’était sans doute dans votre nation et le plus près de vous qu’il m’eût été possible que j’aurais cherché ma retraite, si j’avais prévu l’accueil qui m’attendait dans ma patrie. Il n’y avait qu’elle que je pusse préférer à l’Angleterre ; et cette prévention, dont j’ai été trop puni, m’était alors bien pardonnable ; mais à mon grand étonnement, et même à celui du public, je n’ai trouvé que des affronts et des outrages où j’espérais, sinon de la reconnaissance, au moins des consolations. Que de choses m’ont fait regretter l’asile et l’hospitalité philosophique qui m’attendaient près de vous ! Toutefois mes malheurs m’en ont toujours rapproché en quelque manière. La protection et les bontés de Milord Maréchal, votre illustre et digne compatriote, m’ont fait trouver, pour ainsi dire, l’Ecosse au milieu de la Suisse : il vous a rendu présent à nos entretiens, il m’a fait faire avec vos vertus la connaissance que je n’avais faite encore qu’avec vos talents ; il m’a inspiré la plus tendre amitié pour vous, et le plus ardent désir d’obtenir la vôtre avant que je susse que vous étiez disposé à me l’accorder. Jugez, quand je trouve ce penchant réciproque, combien j’aurais de plaisir à m’y livrer ! Non, monsieur, je ne vous rendais que la moitié de ce qui vous était dû quand je n’avais pour-vous que de l’admiration. Vos grandes vues, votre étonnante impartialité, votre génie, vous élèveraient trop au-dessus des hommes, si votre bon coeur ne vous en rapprochait. Milord Maréchal, en m’apprenant à vous voir encore plus aimable que sublime, me rend tous les jours votre commerce plus désirable, et nourrit en moi l’empressement qu’il m’a fait naître de finir mes jours près de vous. Monsieur, qu’une meilleure santé, qu’une situation plus commode ne me mettent-elles à portée de faire ce voyage comme je le désirerais ! Que ne puis-je espérer de nous voir un jour rassemblés avec Milord dans votre commune patrie qui deviendrait la mienne ! Je bénirais dans une société si douce les malheurs par lesquels j’y fus conduit, et je croirais n’avoir commencé de vivre que du jour qu’elle aurait commencé. Puissè-je voir cet heureux jour plus désiré qu’espéré ! Avec quel transport je m’écrierais en touchant l’heureuse terre où sont nés David Hume et le maréchal d’Ecosse !

« … Salve, fatis mihi débita tellus !

Hic domus, haee patria est. »

Observation

La date de la lettre de Hume est du 2 juillet 1762. L’arrêt du parlement avait été rendu le 9 juin : dans la nuit, Jean-Jacques était parti pour la Suisse. À peine pouvait-on le savoir à Édimbourg, et l’historien croyait Rousseau à Londres. Il ne lui offrit donc point un asile, à moins que ce ne fût en Écosse. C’était à l’époque de la publication d’Émile, et la condamnation du livre et de l’auteur, accumulaient sur celui-ci tous les genres d’intérêt, et le rendaient l’objet de l’attention générale. Il ne faudra pas oublier ces circonstances quand David Hume emmènera Jean-Jacques à Londres.

Lettre CCCLXXXIV – À M. Moultou

Môtiers, 26 février 1763.

Je n’ai point trouvé, cher Moultou, dans la lettre de M. Deluc celle que vous me marquez lui avoir remise ; je comprends que vous vous êtes ravisé. Je puis avoir mis de l’humeur dans la mienne, et j’ai eu tort : je trouve, au contraire, beaucoup de raison dans la vôtre ; mais j’y vois en même temps un certain ton redressé, cent fois pire que l’humeur et les injures. J’aimerais mieux que vous eussiez déraisonné. Quand j’aurai tort, dites-moi mes vérités franchement et durement, mais ne vous redressez pas, je vous en conjure : car cela finirait mal. Je vous aime tendrement, cher ami, et vous m’êtes d’autant plus précieux, que vous serez le dernier, et qu’après vous je n’en aurai plus d’autres ; mais, à mon âge, on a pris son pli ; c’est au vôtre qu’on en prend un. Il faut vous accommoder de moi tel que je suis, ou me laisser là. J’admire avec reconnaissance et respect les infatigables soins du bon M. Deluc ; mais, en vérité, je suis si excédé de toutes leurs tracasseries genevoises que je ne puis plus les souffrir. Je ne leur dis rien, je ne leur demande rien, je ne veux rien avoir à faire avec eux. Je les ai laissés brûler, décréter, censurer tout à leur aise : que me veulent-ils de plus ? Et ces imbéciles bourgeois, qui regardent tout cela du haut de leur gloire, comme si cela ne les intéressait point, et, au lieu de réclamer hautement contre la violation des lois, s’amusent à vouloir me faire dire mon catéchisme, et à se demander ce que je ferai tandis qu’ils demeurent les bras croisés, que me veulent-ils ? je ne saurais le comprendre. Je croyais que les Genevois étaient des hommes, et ce ne sont que des caillettes. Je sens que mon coeur s’intéresse encore un peu à eux, par le souvenir de mon bon père, qui certainement valait mieux qu’eux tous. Mais l’intérêt devient bien faible quand l’estime ne le soutient plus. Dans l’état où je suis, ennuyé de tout, et surtout de la vie, le repos et la paix sont les seuls biens que je puisse goûter encore. Voulez-vous que j’y renonce pour-aller chercher des corrections, des leçons, des réprimandes et de nouveaux affronts parmi des gens que je méprise ? Oh ! par ma foi, non.

J’avais barbouillé une espèce de réponse à l’archevêque de Paris, et malheureusement, dans un moment d’impatience, je l’envoyai à Rey. En y mieux pensant, je l’ai voulu retirer : il n’était plus temps ; il m’a marqué, en réponse, qu’il avait déjà commencé. J’en suis très fâché. Il n’est pas permis de s’échauffer en parlant de soi ; et, sur des chicanes de doctrine, on ne peut que vétiller. L’écrit est froid et plat. J’en prévois l’effet d’avance ; mais la sottise est faite : il est inutile de se tourmenter d’un mal sans remède. Bonjour.

Lettre CCCLXXXV – À M. Deluc

[789]

Môtiers, le 26 février 1763.

Je n’ai point, mon cher ami, de déclaration à faire à M. le premier syndic, parce qu’on a commencé par me juger sans me lire ni m’entendre, et qu’une déclaration après coup ne saurait faire que ce qui a été fait n’ait pas été fait. C’est pourtant par là qu’il faudrait commencer pour remettre les choses dans le cas de la déclaration que vous demandez.

Je ne puis dire que je suis fâché d’avoir écrit ce qu’il n’est pas vrai que je sois fâché d’avoir écrit, puisque, au contraire, si ce que j’ai écrit et publié était à écrire ou à publier, je l’écrirais aujourd’hui et le publierais demain.

Je pourrais dire, tout au plus, que je suis fâché qu’on ait pu tirer de mes écrits des prétextes pour me persécuter ; mais jamais ce mot à animadversion du Conseil ne me conviendra. Il faut iniquité, et violation des lois. Je ne sais nommer les choses que par leur nom.

Je ne puis ni ne veux rien dire, ni rien faire, en quelque manière que ce soit, qui ait l’air de réparation ni d’excuses, parce qu’il est infâme et ridicule que ce soit à l’offensé de faire satisfaction à l’offenseur.

Les éclaircissements que vous me proposez sont bons et bien tournés. Je les aurais pu donner si l’on n’eut pas voulu m’y contraindre ; mais je suis las de faire l’enfant, et indigné de voir des Genevois faire si sottement les inquisiteurs. Les éclaircissements nécessaires sont tous dans mes écrits et dans ma conduite : je n’en ai plus d’autres à donner.

Vos Genevois, dites-vous, se demandent. Que fera Rousseau ? Je trouve que ceux qui disent, Il ne fera rien, parlent très sensément, puisqu’en effet il n’a rien à faire. Quant à ceux qui disent, Il se fera connaître, j’ignore ce qu’ils attendent ; mais je sais bien que si cela n’est pas fait, cela ne se fera jamais. Moi aussi je me demandais, Que feront les Genevois ? Je répondais, Ils se feront connaître. C’est aussi ce qu’ils ont fait.

Je suis surpris que mon ami Deluc puisse me conseiller de faire à Berne des bassesses que je ne veux pas faire à Genève. Je vous jure que les procédés des Bernois ne me touchent guère : ce sont ceux des Genevois qui m’ont navré. S’ils veulent être les derniers à réparer leurs torts, je les en dispense.

Je ne suis nullement en état d’aller à Genève ; je n’en ai pas la moindre envie ; et si jamais j’y vais (ce qui, vu le sort qui m’y attend, n’est à désirer, ni pour mon repos, ni pour ma sûreté, ni pour l’honneur des Genevois), ce ne sera sûrement pas en suppliant.

J’ai été citoyen tant que j’ai cru avoir une patrie. Je me trompais ; je suis désabusé. L’insulte qui m’a été faite m’est commune, comme vous le dites fort bien, avec les lois et la religion : les affronts qu’on partage avec elles sont des triomphes. Cependant les membres de l’état restent tranquilles spectateurs dans cette affaire, comme si elle ne les regardait pas. À la bonne heure. Pour moi, je vous déclare que désormais elle me regarde encore moins. Si je m’obstinais à faire seul le don Quichotte, ce qui fut jusqu’ici le zèle d’un patriote deviendrait l’entêtement d’un fou. Personne ne sait mieux que les Genevois si je leur suis bon à quelque chose : pour moi, je sais par expérience qu’ils ne me sont bons à rien.

Voilà vos livres, cher ami : je me suis efforcé de les lire ; mais je vous avoue que votre Ditton accable ma pauvre tête. Il me noie dans une mer de paroles dont je ne puis me tirer. Tout ce qu’il me semble d’apercevoir, c’est qu’il tient en l’air une grosse massue qu’il remue sans cesse, d’un air fort terrible et menaçant ; et quand il vient à frapper, ce qu’il fait rarement et pour cause, on sent que la massue n’est que du coton.

Bonjour, homme de bien ; je vous embrasse ; et, Genevois ou non, je serai toujours votre ami.

Lettre CCCLXXXVII – À M.***

Môtiers, 1763.

Il est, dites-vous, très cher ami, quatre cents citoyens et bourgeois qui ont paru mécontents de ce qui s’est passé. Il s’en est donc trouvé cinq ou six cents autres qui en ont été contents. Que voulez-vous que j’aille faire parmi ces gens-là ?

Vous me proposez un voyage dans une saison où je ne puis pas même sortir de ma chambre : c’est un arrangement que mon état rend impossible. Il y a vingt ans que je n’ai fait une lieue en hiver. Si jamais j’entreprends un voyage en pareille saison, ce ne sera sûrement pas pour aller à Genève.

Vous me demandez le compliment que je ferais à M. le premier syndic. Je serais fort embarrassé de vous le dire. Je n’aurais assurément qu’un fort mauvais compliment à lui faire. Ce n’est pas la peine d’aller si loin pour cela.

Depuis quand est-ce à l’offensé de demander excuse ? Que l’on commence par me faire la satisfaction qui m’est due ; je tâcherai d’y répondre convenablement.

Tous vos messieurs se tourmentent beaucoup de savoir pourquoi M. de Montmollin ne m’a pas excommunié. Je les trouve plaisants. Et de quoi se mêlent-ils ? Je pense avoir autant de droits sur eux qu’ils en ont sur moi ; cependant je ne vais point m’informer curieusement s’ils disent bien leur catéchisme et s’ils ont bien fait leurs pâques.

Que je sois, du moins quant à présent, orthodoxe, juif, païen, athée, que leur importe ? ce n’est pas de cela qu’il s’agit ; la question est de savoir si les lois ont été violées, et si, quel que je sois, on m’a traité injustement : voilà ce qui leur importe, et sûrement beaucoup plus qu’à moi ; car, par rapport à moi, la chose est faite, on ne me fera pas pis ; mais les conséquences les regardent. Tandis qu’ils traitent cette affaire du haut de leur grandeur „ faut-il donc que j’en fasse pour eux tous les frais, et que je vienne en suppliant demander qu’on me pardonne les affronts que j’ai reçus ? Ce n’est pas mon avis. Que les choses en restent-là, puisque cela leur convient. On verra qui dans la suite s’en trouvera le plus mal, d’eux ou de moi.

Cher ami, je vous l’ai dit, et je vous le répète de bon coeur : j’aime encore mes compatriotes ; je sens vivement, dans mes malheurs, l’atteinte qui a été portée à leurs droits et à leur liberté. Quoi qu’il arrive, je ne veux jamais demeurer à Genève, cela est bien décidé. Mais, s’ils avaient vu le tort que leur fait celui que j’ai reçu, et combien ils ont d’intérêt qu’il soit réparé, j’aurais agi de concert avec eux dans cette affaire, autant que mon honneur outragé l’eût permis. Alors, après avoir commencé par remettre les choses dans l’état où elles doivent être, s’ils ont tant d’envie de me régenter, ils m’auraient régenté tout leur soûl. Mais comment ne voient-ils pas qu’avant cela l’inquisition qu’ils veulent établir sur moi est impertinente et ridicule ? S’ils sont assez fous pour exiger que je m’y prête, je ne suis pas assez sot pour m’y prêter. Ainsi je n’ai rien à dire à M. de Montmollin, attendu que ni M. de Montmollin ni moi n’avons pas plus de compte à leur rendre que nous n’en avons à leur demander.

Les affronts qui m’ont été faits ne peuvent être suffisamment réparés que par une invitation honnête et formelle de retourner à Genève. Si l’on peut se résoudre à une démarche si décente et si convenable, si due, il faudra qu’on soit bien difficile si l’on n’est pas content de la manière dont j’y répondrai. Alors on pourra s’enquêter de ma foi, et je serai toujours prêt à en rendre compte. Sans cela, ne parlons plus de cette affaire, car nul autre expédient ne peut me convenir.

Lettre CCCLXXXVIII – À M. Marcel

Sous-directeur des plaisirs

et maître de danse de la cour du duc de Saxe-Gotha.

[792]

Môtiers, le 1er mars 1763.

J’ai lu, monsieur, avec un vrai plaisir, la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire[793], et j’y ai trouvé, je vous jure, une des meilleures critiques qu’on ait faites de mes écrits. Vous êtes élève et parent de M. Marcel ; vous défendez votre maître, il n’y a rien là que de louable : vous professez un art sur-lequel vous me trouvez injuste et mal instruit, et vous le justifiez ; cela est assurément très permis : je vous parais un personnage fort singulier tout au moins, et vous avez la bonté de me le dire plutôt qu’au public ; on ne peut rien de plus honnête, et vous me mettez, par vos censures, dans le cas de vous devoir des remerciements.

Je ne sais si je m’excuserai fort bien près de vous, en vous avouant que les singeries dont j’ai taxé M. Marcel tombaient bien moins sur son art que sur sa manière de le faire valoir. Si j’ai tort, même en cela, je l’ai d’autant plus, que ce n’est point d’après autrui que je l’ai jugé, mais d’après moi-même. Car, quoi que vous en puissiez dire, j’étais quelquefois admis à l’honneur de lui voir donner ses leçons ; et je me souviens que, tout autant de profanes que nous étions là, sans excepter son écolière, nous ne pouvions nous tenir de rire à la gravité magistrale avec laquelle il prononçait ses savants apophtegmes. Encore une fois, monsieur, je ne prétends point m’excuser en ceci ; tout au contraire, j’aurais mauvaise grâce à vous soutenir que M. Marcel faisait des singeries, à vous qui peut-être vous trouvez bien de l’imiter ; car mon dessein n’est assurément ni de vous offenser ni de vous déplaire. Quant à l’ineptie avec laquelle j’ai parlé de votre art, ce tort est plus naturel qu’excusable ; il est celui de quiconque se mêle de parler de ce qu’il ne sait pas. Mais un honnête homme qu’on avertit de sa faute doit la réparer ; et c’est ce que je crois ne pouvoir mieux faire en cette occasion qu’en publiant franchement votre lettre et vos corrections, devoir que je m’engage à remplir en temps et lieu. Je ferai, monsieur, avec grand plaisir cette réparation publique à la danse et à M. Marcel, pour le malheur que j’ai eu de leur manquer de respect. J’ai pourtant quelque lieu de penser que votre indignation se fût un peu calmée, si mes vieilles rêveries eussent obtenu grâce devant vous. Vous auriez vu que je ne suis pas si ennemi de votre art que vous m’accusez de l’être, et que ce n’est pas une grande objection à me faire que son établissement dans mon pays, puisque j’y ai proposé moi-même des bals publics, desquels j’ai donné le plan. Monsieur, faites grâce à mes torts en faveur de mes services ; et quand j’ai scandalisé pour vous les gens austères, pardonnez-moi quelques déraisonnements sur un art duquel j’ai si bien mérité.

Quelque autorité cependant qu’aient sur moi vos décisions, je tiens encore un peu, je l’avoue, à la diversité des caractères dont je proposais l’introduction dans la danse. Je ne vois pas bien encore ce que vous y trouvez d’impraticable, et il me paraît moins évident qu’à vous qu’on s’ennuierait davantage quand les danses seraient plus variées. Je n’ai jamais trouvé que ce fût un amusement bien piquant pour une assemblée, que cette enfilade d’éternels menuets par lesquels on commence et poursuit un bal, et qui ne disent tous que la même chose, parce qu’ils n’ont tous qu’un seul caractère ; au lieu qu’en leur en donnant seulement deux, tels, par exemple, que ceux de la blonde et de la brime, on les eut pu varier de quatre manières qui les eussent rendus toujours pittoresques et plus souvent intéressants : la blonde avec le brun, la brune avec le blond, la brune avec le brun, et la blonde avec le blond. Voilà l’idée ébauchée : il est aisé de la perfectionner et de l’étendre ; car vous comprenez bien, monsieur, qu’il ne faut pas presser ces différences de blonde et de brune ; le teint ne décide pas toujours du tempérament ; telle brune est blonde par l’indolence, telle blonde est brune par la vivacité, et l’habile artiste ne juge pas du caractère par les cheveux.

Ce que je dis du menuet, pourquoi ne le dirais-je pas des contredanses et de la plate symétrie sur laquelle elles sont toutes dessinées ? Pourquoi n’y introduirait-on pas de savantes irrégularités, comme dans une bonne décoration ; des oppositions et des contrastes, comme dans les parties de la musique ? On fait bien chanter ensemble Héraclite et Démocrite ; pourquoi ne les ferait-on pas danser ?

Quels tableaux charmants, quelles scènes variées ne pourrait point introduire dans la danse un génie inventeur, qui saurait la tirer de sa froide uniformité et lui donner un langage et des sentiments, comme en a la musique ! Mais votre M. Marcel n’a rien inventé que des phrases qui sont mortes avec lui ; il a laissé son art dans le même état où il l’a trouvé : il l’eût servi plus utilement, en pérorant un peu moins, et dessinant davantage ; et au lieu d’admirer tant de choses dans un menuet, il eut mieux fait de les y mettre. Si vous vouliez faire un pas de plus, vous, monsieur, que je suppose homme de génie, peut-être, au lieu de vous amuser à censurer mes idées, chercheriez-vous à étendre et rectifier les vues qu’elles vous offrent ; vous deviendriez créateur dans votre art ; vous rendriez service aux hommes qui ont tant de besoin qu’on leur apprenne à avoir du plaisir ; vous immortaliseriez votre nom, et vous auriez cette obligation à un pauvre solitaire qui ne vous a point offensé, et que vous voulez haïr sans sujet.

Croyez-moi, monsieur, laissez là des critiques qui ne conviennent qu’aux gens sans talents, incapables de rien produire d’eux-mêmes, et qui ne savent chercher de la réputation qu’aux dépens de celle d’autrui. Échauffez votre tête, et travaillez ; vous aurez bientôt oublié ou pardonné mes bavardises, et vous trouverez que les prétendus inconvénients que vous objectez aux recherches que je propose à faire seront des avantages quand elles auront réussi. Alors, grâce à la variété des genres, l’art aura de quoi contenter tout le monde, et prévenir la jalousie en augmentant l’émulation. Toutes vos écolières pourront briller sans se nuire, et chacune se consolera d’en voir d’autres exceller dans leurs genres, en se disant. J’excelle aussi dans le mien ; au lieu qu’en leur faisant faire à toutes la même chose, vous laissez sans aucun subterfuge l’amour-propre humilié ; et, comme il n’y a qu’un modèle de perfection, si l’une excelle dans le genre unique, il faut que toutes les autres lui cèdent ouvertement la primauté.

Vous avez bien raison, mon cher monsieur, de dire que je ne suis pas philosophe. Mais vous qui parlez, vous ne feriez pas mal de tâcher de l’être un peu. Cela serait plus avantageux à votre art que vous ne semblez le croire. Quoi qu’il en soit, ne fâchez pas les philosophes, je vous le conseille ; car tel d’entre eux pourrait vous donner plus d’instruction sur la danse que vous ne pourriez lui en rendre sur la philosophie ; et cela ne laisserait pas d’être humiliant pour un élève du grand Marcel.

Vous me taxez d’être singulier, et j’espère que vous avez raison. Toutefois vous auriez pu, sur ce point, me faire grâce en faveur de votre maître ; car vous m’avouerez que M. Marcel lui-même était un homme fort singulier. Sa singularité, je l’avoue, était plus lucrative que la mienne ; et, si c’est là ce que vous me reprochez, il faut bien passer condamnation. Mais quand vous m’accusez aussi de n’être pas philosophe, c’est comme si vous m’accusiez de n’être pas maître à danser. Si c’est un tort à tout homme de ne pas savoir son métier, ce n’en est point un de ne pas savoir le métier d’un autre. Je n’ai jamais aspiré à devenir philosophe ; je ne me suis jamais donné pour tel ; je ne le fus, ni ne le suis, ni ne veux l’être. Peut-on forcer un homme à mériter malgré lui un titre qu’il ne veut pas porter ? Je sais qu’il n’est permis qu’aux philosophes de parler philosophie : mais il est permis à tout homme de parler de la philosophie, et je n’ai rien fait de plus. J’ai bien aussi parlé quelquefois de la danse, quoique je ne sois pas danseur ; et, si j’en ai parlé même avec trop de zèle, à votre avis, mon excuse est que j’aime la danse, au lieu que je n’aime point du tout la philosophie. J’ai pourtant eu rarement la précaution que vous me prescrivez, de danser avec les filles, pour éviter la tentation ; mais j’ai eu souvent l’audace de courir le risque tout entier, en osant les voir danser sans danser moi-même. Ma seule précaution a été de me livrer moins aux impressions des objets qu’aux réflexions qu’ils me faisaient naître, et de rêver quelquefois, pour n’être pas séduit. Je suis fâché, mon cher monsieur, que mes rêveries aient eu le malheur de vous déplaire ; je vous assure que ce ne fut jamais mon intention, et je vous salue de tout mon coeur.

Lettre CCCXC– À M. Kirchberger

[794]

Môtiers, le 17 mars 1763.

Si jeune, et déjà marié ! Monsieur, vous avez entrepris de bonne heure une grande tâche. Je sais que la maturité de l’esprit peut suppléer à l’âge, et vous m’avez paru promettre ce supplément. Vous vous connaissez d’ailleurs en mérite, et je compte sur celui de l’épouse que vous vous êtes choisie. Il n’en faut pas moins, cher Kirchberger, pour rendre heureux un établissement si précoce. Votre âge seul m’alarme pour vous ; tout le reste me rassure. Je suis toujours persuadé que le vrai bonheur de la vie est dans un mariage bien assorti ; et je ne le suis pas moins que tout le succès de cette carrière dépend de la façon de la commencer. Le tour que vont prendre vos occupations, vos soins, vos manières, vos affections domestiques, durant la première année, décidera de toutes les autres. C’est maintenant que le sort de vos Jours est entre vos mains ; plus tard, il dépendra de vos habitudes. Jeunes époux, vous êtes perdus si vous n’êtes qu’amants ; mais soyez amis de bonne heure pour l’être toujours. La confiance, qui vaut mieux que l’amour, lui survit et le remplace. Si vous savez l’établir entre vous, votre maison vous plaira plus qu’aucune autre ; et dès qu’une fois vous serez mieux chez vous que partout ailleurs, je vous promets du bonheur pour le reste de votre vie. Mais ne vous mettez pas dans l’esprit d’en chercher au loin, ni dans la célébrité, ni dans les plaisirs, ni dans la fortune. La véritable félicité ne se trouve point au-dehors ; il faut que votre maison vous suffise, ou jamais rien ne vous suffira.

Conséquemment à ce principe, je crois qu’il n’est pas temps, quant à présent, de songer à l’exécution (hi projet dont vous m’avez parlé. La société conjugale doit vous occuper plus que la société helvétique : avant que de publier les annales de celle-ci, mettez-vous en état d’en fournir le plus bel article. Il faut qu’en rapportant les actions d’autrui vous puissiez dire comme le Corrège, Et moi aussi je suis homme.

Mon cher Kirchberger, je crois voir germer beaucoup de mérite parmi la jeunesse suisse ; mais la maladie universelle vous gagne tous. Ce mérite cherche à se faire imprimer ; et je crains bien que, de cette manie dans les gens de votre état, il ne résulte un jour à la tête de vos républiques plus de petits auteurs que de grands hommes. Il n’appartient pas à tous d’être des Haller.

Vous m’avez envoyé un livre très précieux et de fort belles cartes ; comme d’ailleurs vous avez acheté l’un et l’autre, il n’y a aucune parité à faire en aucun sens entre ces envois et le barbouillage dont vous faites mention. De plus, vous vous rappellerez, s’il vous plaît, que ce sont des commissions dont vous avez bien voulu vous charger, et qu’il n’est pas honnête de transformer des connaissions on présents. Ayez donc la bonté de me marquer ce que vous coûtent ces emplettes, afin qu’en acceptant la peine qu’elles vous ont données d’aussi bon coeur que vous l’avez prise, je puisse au moins vous rendre vos déboursés, sans quoi je prendrai le parti de vous renvoyer le livre et les cartes.

Adieu, très bon et aimable Kirchberger ; faites, je vous prie, agréer mes hommages à madame votre épouse ; dites-lui combien elle a droit à ma reconnaissance en faisant le bonheur d’un homme que j’en crois si digne, et auquel je prends un si tendre intérêt.

Lettre CCCXCII– À Milord Maréchal

Le 21 mars 1763.

Il y a dans votre lettre du 19 un article qui m’a donné des palpitations ; c’est celui de l’Ecosse. Je ne vous dirai là-dessus qu’un mot, c’est que je donnerais la moitié des jours qui me restent pour y passer l’autre avec vous. Mais, pour Colombier, ne comptez pas sur moi. Je vous aime, Milord ; mais il faut que mon séjour me plaise, et je ne puis souffrir ce pays-là.

Il n’y a rien d’égal à la position de Frédéric. Il paraît qu’il en sent tous les avantages, et qu’il saura bien les faire valoir. Tout le pénible et le difficile est fait, tout ce qui demandait le concours de la fortune est fait. Il ne lui reste à présent à remplir que des soins agréables, et dont l’effet dépend de lui. C’est de ce moment qu’il va s’élever, s’il veut, dans la postérité un monument unique ; car il n’a travaillé jusqu’ici que pour un siècle. Le seul piège dangereux qui désormais lui reste à éviter est celui de la flatterie ; s’il se laisse louer, il est perdu. Qu’il sache qu’il n’y a plus d’éloges dignes de lui que ceux qui sortiront des cabanes de ses paysans.

Savez-vous, Milord, que Voltaire cherche à se raccommoder avec moi ? Il a eu sur mon compte un long entretien avec Moultou, dans lequel il a supérieurement joué son rôle : il n’y en a point d’étranger au talent de ce grand comédien, dolis instructus et arte pelasgâ. Pour moi, je ne puis lui promettre une estime qui ne dépend pas de moi : mais, à cela près, je serai, quand il le voudra, toujours prêt à tout oublier ; car je vous jure, Milord, que de toutes les vertus chrétiennes, il n’y en a point qui me coûte moins que le pardon des injures. Il est certain que, si la protection des Calas lui a fait grand honneur, les persécutions qu’il m’a fait essuyer à Genève lui en ont peu fait à Paris ; elles y ont excité un cri universel d’indignation. J’y jouis, malgré mes malheurs, d’un honneur qu’il n’aura jamais nulle part ; c’est d’avoir laissé ma mémoire en estime dans le pays où j’ai vécu. Bonjour, Milord.

Lettre CCCXCIV– À M. J. Burnand

[796]

Môtiers, le 21 mars 1763.

La réponse à votre objection, monsieur, est dans le livre même d’où vous la tirez. Lisez plus attentivement le texte et les notes, vous trouverez cette objection résolue.

Vous voulez que j’ôte de mon livre ce qui est contre la religion : mais il n’y a dans mon livre rien qui soit contre la religion.

Je voudrais pouvoir vous complaire en faisant le travail que vous me prescrivez. Monsieur, je suis infirme, épuisé ; je vieillis ; j’ai fait ma tâche, mal sans doute, mais de mon mieux. J’ai proposé mes idées à ceux qui conduisent les jeunes gens ; mais je ne sais pas écrire pour les jeunes gens.

Vous m’apprenez qu’il faut vous dire tout, ou que vous n’entendez rien. Cela me fait désespérer, monsieur, que vous m’entendiez jamais ; car je n’ai point, moi, le talent de parler aux gens à qui il faut tout dire.

Je vous salue, monsieur, de tout mon coeur.

Lettre CCCXCVI– À M. J. Burnand

Môtiers, le 28 mars 1763.

Solution de l’objection de M. Burnand :

Mais y quand une fois tout est ébranlé, on doit conserver le tronc aux dépens des branches, etc.

Voilà, je crois, ce que le bon vicaire pourrait dire à présent au public.[797]

M. Burnand m’assure que tout le monde trouve qu’il y a dans mon livre beaucoup de choses contre la religion chrétienne. Je ne suis pas, sur ce point comme sur bien d’autres, de l’avis de tout le monde, et d’autant moins, que parmi tout ce monde-là je ne vois pas un chrétien.

Un homme qui cherche des explications pour compromettre celui qui les donne est peu généreux ; mais l’opprimé qui n’ose les donner est un lâche, et je n’ai pas peur de passer pour tel. Je ne crains point les explications ; je crains les discours inutiles. Je crains surtout les désoeuvrés, qui, ne sachant à quoi passer leur temps, veulent disposer du mien.

Je prie M. Burnand d’agréer mes salutations.

Lettre CCCXCVIII– À M. Moultou

Môtiers-Travers, ce 2 avril 1763.

Ce n’était pas, cher ami, que je désapprouvasse l’envoi d’un exemplaire en France, que je ne vous ai pas répondu sur-le-champ ; mais l’ennui, les tracas, les souffrances, les importuns, me rendent paresseux : l’exactitude est un travail qui passe ma force actuelle. Faites ce que vous voudrez ; votre envoi ne sera qu’inutile ; voilà tout. Vous n’avez que trois exemplaires, j’attends d’en avoir davantage pour vous en envoyer, encore ne sais-je pas trop comment.

Vernet est un fourbe. Je n’approuve point qu’on lui fasse lire l’ouvrage, encore moins qu’on le lui prête. Il ne veut le voir que pour le faire décrier par les petits vipereaux qu’il élève à la brochette, et par lesquels il répand contre moi son fade poison dans les Mercures de Neuchâtel.

Vous devez comprendre qu’un carton est impossible dès qu’une fois un ouvrage est sorti de la boutique du libraire. Si vous voulez en faire un pour Genève en particulier, soit, j’y consens : mais je ne veux pas m’en mêler, et soyez persuadé que cela ne servira de rien. Quand on cherche des prétextes on en trouve. Les Genevois m’ont trop fait de mal pour ne pas me haïr ; et moi, je les connais trop pour ne les pas mépriser. Je prévois mieux que vous l’effet de la lettre. J’ai honte de porter encore ce même titre dont je m’honorais ci-devant : dans six mois d’ici je compte en être délivré.

Votre aventure avec la compagnie ne m’étonne point ; elle me confirme dans le jugement que j’ai porté de toute cette prêtraille. Je ne doute point qu’en effet votre amitié pour moi n’ait produit votre exclusion, mais loin d’en être fâché je vous en félicite. L’état d’homme d’église ne peut plus convenir à un homme de bien nia un croyant. Quittez-moi ce collet qui vous avilit ; cultivez en paix les lettres, vos amis, la vertu ; soyez libre, puisque vous pouvez l’être. Les marchands de religion n’en sauraient avoir. Mes malheurs m’ont instruit trop tard ; qu’ils vous instruisent à temps.

Je souffre beaucoup, cher ami : je me suis remis à l’usage des sondes pour tâcher de me procurer lui peu de relâche quand vous serez avec moi. Je me ménage ce temps comme le plus précieux de ma vie, ou du moins le plus doux qui me reste à passer. Ménagez-vous la liberté de venir quand je vous écrirai ; car malheureusement je suis encore moins maître de mon temps que vous du vôtre.

J’ai toujours oublié de vous dire que j’ai à Yverdon un cabriolet que je ne serais pas fâché de trouver à vendre. Pourrait-il vous servir, en attendant, dans nos petits pèlerinages ? Pour moi, vous savez que je n’aime aller qu’à pied. Si vous avez des jambes, nous nous en servirons, mais à petits pas, car je ne saurais aller vite ni faire de longues traites ; mais je vais toujours. Nous causerons à notre aise ; cela sera délicieux. Je vous embrasse.

Si vous amenez quelqu’un, tâchez au moins que nous puissions un peu nous voir seuls.

Lettre CD– À M. J. Burnand

Môtiers, le 4 avril 1763.

Je suis très content, monsieur, de votre dernière lettre, et je me fais lui très grand plaisir de vous le dire. Je vois avec regret que je vous avais mal jugé. Mais, de grâce, mettez-vous à ma place. Je reçois des milliers de lettres où, sous prétexte de me demander des explications, on ne cherche qu’à me tendre des pièges. Il me faudrait de la santé, du loisir et des siècles pour entrer dans tous les détails qu’on me demande ; et, pénétrant le motif secret de tout cela, je réponds avec franchise, avec dureté même, à l’intention plutôt qu’à l’écrit. Pour vous, monsieur, que mon âpreté n’a point révolté, vous pouvez compter de ma part sur toute l’estime que mérite votre procédé honnête, et sur une disposition à vous aimer, qui probablement aura son effet si jamais nous nous connaissons davantage. En attendant, recevez, monsieur, je vous supplie, mes excuses et mes sincères salutations.

Lettre CDII– À M. Watelet

[800]

Môtiers, 1763.

Vous me traitez en auteur, monsieur ; vous me faites des compliments sur mon livre. Je n’ai rien à dire à cela, c’est l’usage. Ce même usage veut aussi qu’en avalant modestement votre encens, je vous en renvoie une bonne partie. Voilà pourtant ce que je ne ferai pas ; car, quoique vous ayez des talents très vrais, très aimables, les qualités que j’honore en vous les effacent à mes yeux ; c’est par elles que je vous suis attaché ; c’est par elles que j’ai toujours désiré votre bienveillance, et l’on ne m’a jamais vu rechercher les gens à talents qui n’avaient que des talents. Je m’applaudis pourtant de ceux auxquels vous m’assurez que je dois votre estime, puisqu’ils me procurent un bien dont je fais tant de cas. Les miens, tels quels, ont cependant si peu dependu.de ma volonté, ils m’ont attiré tant de maux, ils m’ont abandonné si vite, que j’aurais bien voulu tenir cette amitié, dont vous permettez que je me flatte, de quelque chose qui m’eût été moins funeste, et que je pusse dire être plus à moi.

Ce sera, monsieur, pour votre gloire, au moins je le désire et je l’espère, que j’aurai blâmé le merveilleux de l’Opéra. Si j’ai eu tort, comme cela peut très bien être, vous m’aurez réfuté par le fait ; et si j’ai raison, le succès dans un mauvais genre n’en rendra votre triomphe que plus éclatant. Vous voyez, monsieur, par l’expérience constante du théâtre, que ce n’est jamais le choix du genre bon ou mauvais qui décide du sort d’une pièce. Si la vôtre est intéressante malgré les machines, soutenue d’une bonne musique elle doit réussir ; et vous aurez eu, comme Quinault, le mérite de la difficulté vaincue. Si, par supposition, elle ne l’est pas, votre goût, votre aimable poésie, l’auront ornée au moins de détails charmants qui la rendront agréable ; et c’en est assez pour plaire à l’Opéra français. Monsieur, je tiens beaucoup plus, je vous jure, à votre succès qu’à mon opinion, et non seulement pour vous, mais aussi pour votre jeune musicien ; car le grand voyage que l’amour de l’art lui a fait entreprendre, et que vous avez encouragé, m’est garant que son talent n’est pas médiocre. Il faut en ce genre, ainsi qu’en bien d’autres, avoir déjà beaucoup en soi-même pour sentir combien on a besoin d’acquérir. Messieurs, donnez bientôt votre pièce, et, dussé-je être pendu, je l’irai voir si je puis.

Lettre CDIV– À M. Le maréchal de Luxembourg

Môtiers-Travers, le 23 avril 1763.

Pardonnez-moi, M. le maréchal, une nouvelle importunité : il s’agit d’un doute qui me rend malheureux, et dont personne ne peut me tirer plus aisément ni plus sûrement que vous. Tout le monde ici me trouble de mille vaines alarmes sur de prétendus projets contre ma liberté. J’ai pour voisin depuis quelque temps un gentilhomme hongrois, homme de mérite, dans l’entretien duquel je trouve des consolations. On vient de recevoir et de me montrer un avis que cet étranger est au service de France, et envoyé tout exprès pour m’attirer dans quelque piège. Cet avis a tout l’air d’une basse jalousie. Outre que je ne suis assurément pas un personnage assez important pour mériter tant de soins, je ne puis reconnaître l’esprit français à tant de barbarie, ni soupçonner un honnête homme sur des imputations en l’air. Cependant on se fait ici un plaisir malin de m’effrayer. 4 les en croire, je ne suis pas même en sûreté à la promenade, et je n’entends parler que de projets de m’enlever. Ces projets sont-ils réels ? Est-il vrai qu’on en veuille à ma personne ? Si cela est, l’exécution n’en sera pas difficile, et je suis prêt d’aller me rendre moi-même où l’on voudra, aimant mille fois mieux passer le reste de mes jours dans les fers que dans les agitations continuelles où je vis, et en défiance de tout le monde. Je ne demande ni faveur ni grâce, je ne demande pas même justice ; je ne veux qu’être éclairci sur les intentions du gouvernement. Ce n’est nullement pour me mettre à couvert que je désire en être instruit, comme on le connaîtra par ma conduite ; et si l’on ne pense pas à moi, ce me sera un grand soulagement d’en être instruit. Un mot d’éclaircissement de vous me rendra la vie. Je ne puis croire que ma prière soit indiscrète. Je n’entends pas pour cela que vous me répondiez de rien ; marquez-moi simplement ce que vous pensez, et je suis content ; le doute m’est cent fois pire que le mal. Si vous connaissiez de quelle angoisse votre réponse, telle qu’elle soit, peut me tirer, je connais votre coeur, monsieur le maréchal, et je suis bien sûr que vous ne tarderiez pas à la faire.

Lettre CDVI– À M. Favre

Premier syndic de la république de Genève

[801]

Môtiers-Travers, le 12 mai 1763.

Monsieur,

Revenu du long étonnement où m’a jeté de la part du magnifique Conseil le procédé que j’en devais le moins attendre, je prends enfin le parti que l’honneur et la raison me prescrivent, quelque cher qu’il en coûte à mon coeur.

Je vous déclare donc, monsieur, et je vous prie de déclarer au magnifique Conseil que j’abdique à perpétuité mon droit de bourgeoisie et de cité dans la ville et république de Genève. Ayant rempli de mon mieux les devoirs attachés à ce titre sans jouir d’aucun de ses avantages, je ne crois point être en reste avec l’état en le quittant. J’ai tâché d’honorer le nom Genevois ; j’ai tendrement aimé mes compatriotes ; je n’ai rien oublié pour me faire aimer d’eux ; on ne saurait plus mal réussir : je veux leur complaire jusque dans leur haine. Le dernier sacrifice qui me reste à faire est celui d’un nom qui me fut si cher. Mais, monsieur, ma patrie, en me devenant étrangère, ne peut me devenir indifférente ; je lui reste attaché par un tendre souvenir, et je n’oublie d’elle que ses outrages. Puisse-t-elle prospérer toujours, et voir augmenter sa gloire ! Puisse-t-elle abonder en citoyens meilleurs, et surtout plus heureux que moi !

Recevez, je vous prie, monsieur, les assurances de mon profond respect.

FIN DU TOME SECOND DE LA CORRESPONDANCE

Table de la correspondance

Liste générale des titres

Correspondance

Partie III –

Du 12 mai 1763 au 1er janvier 1766

Depuis son abdication du droit de bourgeoisie,

jusqu’à son départ pour l’Angleterre

Présentation

En renonçant au titre de citoyen de Genève, Rousseau crut que son nom ne serait plus mêlé aux troubles qui agitaient cette république, et que ses amis garderaient le silence. Mais quand on vit qu’il continuait de demeurer dans le voisinage, on crut qu’il prenait toujours quelque intérêt aux discussions orageuses qui l’affligeaient. Alors il forma le projet d’aller au loin chercher une retraite. Une persécution directe du clergé protestant accéléra l’exécution de ce projet. Il partit pour l’Angleterre.

Dans cette partie, où figure une lettre à madame Latour, il y a une lacune indiquée par des points. J’ai consulté le manuscrit, que je n’ai pu me procurer que depuis l’impression du volume. Voici ce que j’y trouve, après ces mots, mais vous l’avez toujours : » dans les lettres faites pour être montrées, je me soutiens mieux ; mais je ne cache point ma faiblesse en vous écrivant. » J’imagine que le motif de cette suppression était de ne pas faire voir que Rousseau manquait quelquefois de courage, et que, dans certaines circonstances, il écrivait des lettres pour être montrées. Mais il est aisé de s’en convaincre en les lisant toutes, et de distinguer celles où son coeur s’épanchait sans réserve, du petit nombre de lettres qu’il savait devoir courir le monde. On peut en voir la preuve dans celle adressée à Du Peyrou, le 8 août 1765. Du reste, des suppressions de ce genre me paraissent blâmables. Rien ne dispense de dire la vérité sur celui dont la maxime était de sacrifier sa vie à la vérité : on peut éclairer de son flambeau toutes les actions de Jean-Jacques, sa morale, ses sentiments, depuis qu’il a pris la plume. On trouvera quelquefois de la faiblesse, du découragement, mais jamais de bassesse ; et quand on n’arriverait pas au résultat qu’on a la satisfaction d’obtenir, il n’en faudrait pas moins dire la vérité.

1763 (suite)

Lettre CDVII – À Madame La Tour

Lettre CDVIII– À Marc Chapuis

Lettre CDIX– Au même

Lettre CDX– À M. Moultou

Lettre CDXI– À M.A.A

Lettre CDXII– À M. Théodore Rousseau

Lettre CDXIII– À Madame La Tour

Lettre CDXIV– À M. Moultou

Lettre CDXV– Au même

Lettre CDXVI– À M. Deluc

Lettre CDXVII– À M. de Gauffecourt

Lettre CDXVIII– À M. Usteri

Lettre CDXIX– À M. F.H Rousseau

Lettre CDXX– À M. Duclos

Lettre CDXXI– Au même

Lettre CDXXII– À M. Martinet

Lettre CDXXIII– À M. Moultou

Lettre CDXXIV– À Madame La Tour

Lettre CDXXV– À M. d’Ivernois

Lettre CDXXVI– À M.***

Lettre CDXXVII– À M.***

Lettre CDXXVIII– À M.G

Lettre CDXXIX– À M. Le prince Louis-Eugène de Wirtemberg

Lettre CDXXX– À Madame La Tour

Lettre CDXXXI– À la même

Lettre CDXXXII– À M. le prince L.E de Wirtemberg

Lettre CDXXXIII– À M. Régnault

Lettre CDXXXIV– À Madame La Tour

Lettre CDXXXV– À Madame de Luze Warney

Lettre CDXXXVI– Au prince L.E de Wirtemberg

Lettre CDXXXVII– À M. l’abbé de***

Lettre CDXXXVIII– À Madame de B.

Lettre CDXXXIX– À M…

Lettre CDXL– À M. de Conzié

Lettre CDXLI– À M…

Lettre CDXLII– À M. le prince de Wirtemberg

Lettre CDXLIII– À M. M***

Lettre CDXLIV– À M. d’Ivernois

Lettre CDXLV– À Madame La Tour

Lettre CDXLVI– À Madame la comtesse de Boufflers

Table de la correspondance

Lettre CDVII – À Madame La Tour

À Môtiers, le 14 mai 1763.

Vous avez des peines, madame, qui ajoutent aux miennes, et moi l’on me fait vivre dans un tumulte continuel, qui ne rend peut-être que trop excusable l’inexactitude que vous avez la bonté de me reprocher. Je vous remercierais des choses vives que vous me dites là-dessus, si je n’y voyais qu’en rendant justice à ma négligence vous ne la rendez pas âmes sentiments. Mon coeur vous venge assez de mes torts avec vous pour vous épargner le soin de m’en punir, et ces torts ont pour principe un défaut, mais non pas un vice. Comment pouvez-vous me soupçonner de tiédeur au milieu des adversités que j’éprouve ? L’heureux ne sait s’il est aimé, disait un ancien poète ; et moi j’ajoute, L’heureux ne sait pas aimer. Jamais je n’eus le coeur si tendre pour mes amis que depuis que mes malheurs m’en ont si peu laissé. Croyez-m’en madame, je vous supplie ; je vous compte avec attendrissement danser petit nombre, et dans les convenances qui nous lient, j’en vois avec douleur une de trop.

Je vous avoue que je ne relis pas vos lettres depuis assez longtemps : vous concluez de là qu’elles me sont indifférentes, et c’est tout le contraire. Il faudrait, pour me juger équitablement, vous faire une idée de ma situation, et cela nous est impossible ; il faut la connaître pour la comprendre, je ne dois pas même tenter de vous l’expliquer. Je vous dirai seulement que, parmi des ballots de lettres que je reçois continuellement, feu met part des liasses qui me sont chères, et dans lesquelles les vôtres n’occupent sûrement pas le dernier rang ; mais le tout reste mêle et confondu jusqu’à ce que j’aie le loisir d’en faire le triage. Parmi les qualités que vous avez, et qui me manquent, l’esprit d’arrangement est une de celles dont la privation me cause, sinon le plus grand préjudice, au moins le plus continuel. Tous mes papiers sont pêle-mêle ; pour en trouver un. il faut les feuilleter tous, et je passe ma vie et à chercher et à brouiller davantage, sans qu’après mille résolutions il m’ait jamais été possible de me corn, là-dessus. Il s’agit donc de trier vos lettres, et pour cela il faut tout renverser, tout fureter ; pour mettre tout en ordre il faut commencer par tout mettre sens dessus dessous : cela demande un temps qu’on ne me laisse pas à présent, et un domicile assuré que je suis bien loin d’avoir en ce pays. Je ne prévois pas de pouvoir faire cette revue avant l’hiver, temps où la mauvaise saison forcera les importuns à me laisser quelque trêve, et où ma situation sera probablement plus stable qu’elle ne l’est à présent. C’est un temps de plaisir que je me ménage, que celui que je passerai à vous relire, et à m’arranger pour pouvoir vous relire souvent. Jusqu’à ce moment, qu’il ne dépend pas de moi d’accélérer, usez, de grâce, avec moi d’indulgence, et croyez que mon coeur n’est indifférent sur rien de ce que vous m’écrivez, quoique je ne réponde pas à tout, et même que j’en oublie quelque chose.

Quoique je fusse bien fâché de recevoir le monsieur dans vos lettres, je voudrais bien, madame, y trouver un titre, et il me semble que vous me l’aviez promis : je vous avertis que ce n’est pas de ces choses qu’il soit permis d’oublier. Il faut pourtant avouer que j’en ai oublié une, et que si vous me jugez à la rigueur cet oubli me rend indigne de la savoir ; c’est votre nom de baptême, que vous m’avez dit dans une de vos lettres, et que je rougis devant vous de ne pouvoir me rappeler. Je n’ai que cet aveu pour ma justification ; mais vous qui lisez si bien dans les coeurs, vous excuserez le mien : quand un crime de cette espèce nous rend vraiment coupable, on ne l’avoue jamais. De grâce, le joli nom de baptême ; car notez que je me souviens très bien qu’il l’est. En Vérité, vous êtes trop madame pour que je vous appelle madame plus longtemps.

Si je veux voir votre portrait ! Ah ! non seulement le voir, mais l’avoir s’il était possible. À la vérité, je suis bien éloigné d’avoir du superflu ; mais si une copie de ce précieux portrait, faite pourtant de bonne main, pouvait ne coûter que huit à dix pistoles, ce ne serait pas les prendre sur mon nécessaire, ce serait y pourvoir. Voyez ce qui se peut faire, et ce que vous pouvez permettre que je fasse Un présent d’un prix inestimable sera votre consentement ; vous sentez que ma proposition en exclut toute autre.

Je ne vous ai point envoyé, madame, d’explication ultérieure sur la terre en question ; d’abord, parce que je remis votre lettre à M. notre châtelain, qui l’envoya à M. de Bioley son beau-frère, et celui-ci l’a gardée un temps infini. Ensuite, je trouvai que les éclaircissements qui me furent donnés verbalement n’ajoutaient rien à ce que je vous avais déjà écrit. On consent, et l’on avait déjà consenti à toutes les consultations qui peuvent vous être utiles ; on vous prie seulement de n’en parler qu’autant qu’il convient à vos intérêts. Quant aux petites parties dont la recette est composée, elles ne causent aucun embarras, puisqu’elles s’apportent toutes au château le jour marqué, et qu’on peut affermer le tout, ou charger un receveur de ce détail. Une autre raison encore a un peu ralenti le zèle que j’avais de vous voir acquérir des possessions en ce pays ; mais cette raison ne regardant absolument que moi, ne doit rien changer à vos projets : ainsi nous en parlerons plus à loisir.

Me voilà bien en train de babiller, et tant pis pour vous, madame, car, quand je bavarde tant, je ne sais plus ce que je dis : tant pis aussi pour moi, peut-être ; j’ai peur, quand ma ferveur se réchauffe, que la vôtre ne vienne à s’attiédir. N’aurait-elle point déjà commencé ?

Observation

Madame La Tour était malheureuse avec son mari, qui avait mangé une partie de sa fortune. Pour sauver le reste elle voulait acheter une terre, et sa passion pour Rousseau la lui faisait chercher dans son voisinage.

Lettre CDIX– Au même

Môtiers, le 26 mai 1763.

Je vois, monsieur, par la lettre dont vous m’avez honoré le 18 de ce mois, que vous me jugez bien légèrement dans mes disgrâces. Il en coûte si peu d’accabler les malheureux, qu’on est presque toujours disposé à leur faire un crime de leur malheur.

Vous dites que vous ne comprenez rien à ma démarche : elle est pourtant aussi claire que la triste nécessité qui m’y a réduit. Flétri publiquement dans ma patrie sans que personne ait réclamé contre cette flétrissure, après dix mois d’attente, j’ai dû prendre le seul parti propre à conserver mon honneur si cruellement offensé. C’est avec la plus vive douleur que je m’y suis déterminé : mais que pouvais-je faire ? Demeurer volontairement membre de l’état après ce qui s’était passé, n’était-ce pas consentir à mon déshonneur ?

Je ne comprends point comment vous m’osez demander ce que m’a fait la patrie. Un homme aussi éclairé que vous ignore-t-il que toute démarche publique faite par le magistrat est censée faite par tout l’état lorsqu’aucun de ceux qui ont droit de la désavouer ne la désavoue. Quand le gouvernement parle et que tous les citoyens se taisent, apprenez que la patrie a parlé.

Je ne dois pas seulement compte de moi aux Genevois, je le dois encore à moi-même, au public, dont j’ai le malheur d’être connu, et à la postérité, de qui je le serai peut-être. Si j’étais assez sot pour vouloir persuader au reste de l’Europe que les Genevois ont désapprouvé la procédure de leurs magistrats, ne s’y moquerait-on pas de moi ? Ne savons-nous pas, me dirait-on, que la bourgeoisie a droit de faire des représentations dans toutes les occasions où elle croit les lois lésées et où elle improuve la conduite des magistrats ? Qu’a-t-elle fait ici depuis près d’un an que vous avez attendu ? Si cinq ou six bourgeois seulement eussent protesté, l’on pourrait vous croire sur les sentiments que vous leur prêtez. Cette démarche était facile, légitime ; elle ne troublait point l’ordre public : pourquoi donc ne l’a-t-on pas faite ? Le silence de tous ne dément-il pas vos assertions ? Montrez-nous les signes du désaveu que vous leur prêtez. Voilà, monsieur, ce qu’on me dirait et qu’on aurait raison de me dire. On ne juge point les hommes par leurs pensées, on les juge sur leurs actions.

Il y avait peut-être divers moyens de me venger de l’outrage, mais il n’y en avait qu’un de le repousser sans vengeance ; et c’est celui que j’ai pris. Ce moyen qui ne fait de mal qu’à moi. doit-il m’attirer des reproches au lieu des consolations que je devais espérer ?

Vous dites que je n’avais pas droit l’abdication de ma bourgeoisie[803] : mais le dire n’est pas le prouver. Nous sommes bien loin de compte ; car je n’ai point prétendu demander cette abdication, mais la donner. J’ai as étudié mes droits pour les connaître, quoique je ne les aie exercés qu’une fois, et seulement pour les abdiquer. Ayant pour moi l’usage de tous les peuples, l’autorité de la raison, du droit naturel, de Grotius, de tous les jurisconsultes, et même l’aveu du Conseil, je ne suis pas obligé de me régler sur votre erreur. Chacun sait que tout pacte dont une des parties enfreint les conditions devient nul pour l’autre. Quand je devais tout à la patrie, ne me devait-elle rien ? J’ai payé ma dette, a-t-elle payé la sienne ? On n’a jamais droit de la déserter, je l’avoue : mais, quand elle nous rejette, on a toujours droit de la quitter ; on le peut dans les cas que j’ai spécifiés, et même on le doit dans le mien. Le serment que j’ai lait envers elle, elle l’a fait envers moi. En violant engagements, elle m’affranchit des miens ; et, en me les rendant ignominieux, elle me fait un devoir d’y renoncer.

Vous dites que si des citoyens se présentaient au Conseil pour demander pareille chose. vous ne seriez pas surpris qu’on les incarcérât. Ni moi non plus, je n’en serais pas surpris, parce que rien d’injuste ne doit surprendre de la part de quiconque a la force en main. Mais bien qu’une loi, qu’on n’observa jamais, défende au citoyen qui veut demeurer tel de sortir sans congé du territoire ; comme on n’a pas besoin de demander l’usage d’un droit qu’on a, quand un Genevois veut quitter tout-à-fait sa patrie pour aller s’établir en pays étranger, personne ne songe à lui en faire un crime, et on ne l’incarcère point pour cela. Il est vrai qu’ordinairement cette renonciation n’est pas solennelle, mais c’est qu’ordinairement ceux qui la font, n’ayant pas reçu des affronts publics, n’ont pas besoin de renoncer publiquement à la société qui les leur a faits.

Monsieur, j’ai attendu, j’ai médité, j’ai cherché longtemps s’il y avait quelque moyen d’éviter une démarche qui m’a déchiré. Je vous avais confié mon honneur, ô Genevois ! et j’étais tranquille ; mais vous avez si mal gardé ce dépôt, que vous me forcez de vous l’ôter.

Mes bons anciens compatriotes, que j’aimerai toujours malgré votre ingratitude, de grâce, ne me forcez pas, par vos propos durs et malhonnêtes, de faire publiquement mon apologie ». Épargnez-moi, dans ma misère, la douleur de me défendre à vos dépens.

Souvenez-vous, monsieur, que c’est malgré moi que je suis réduit à vous répondre sur ce ton. La vérité, dans cette occasion, n’en a pas deux. Si vous m’attaquiez moins durement, je ne chercherais qu’à verser mes peines dans votre sein. Votre amitié me sera toujours chère, je me ferai toujours un devoir de la cultiver ; mais je vous conjure, en m’écrivant, de ne pas me la rendre si cruelle, et de mieux consulter votre bon coeur. Je vous embrasse de tout le mien.

Lettre CDX– À M. Moultou

Môtiers, le 4 juin 1763.

J’ai si peu de bons moments en ma vie, qu’à peine espérais-je d’en retrouver d’aussi doux (pie ceux que vous m’avez donnés. Grand merci, cher ami : si vous avez été coulent de moi, je l’ai été encore plus de vous ; cette simple vérité vaut bien vos éloges. Aimons-nous assez l’un l’autre pour n’avoir plus à nous louer.

Vous me donnez pour mademoiselle C… une commission dont je m’acquitterai mal, précisément à cause de mon estime pour elle. Le refroidissement de M.G… [804] me fait mal penser de lui ; j’ai revu son livre, il y court après l’esprit ; il s’y guinde : M. G… n’est point mon homme : je ne puis croire qu’il soit celui de mademoiselle C… qui ne sent pas son prix n’est pas digne d’elle ; mais qui l’a pu sentir, et s’en détache, est un homme à mépriser. Elle ne sait ce qu’elle veut ; cet homme la sert mieux que son propre coeur. J’aime cent fois mieux qu’il la laisse pauvre et libre au milieu de vous, que de l’emmener être malheureuse et riche en Angleterre. En vérité, je souhaite que M. G… ne vienne pas. Je voudrais me déguiser, mais je ne saurais ; je voudrais bien faire, et je sens que je gâterai tout.

Je tombe des nues au jugement de M. de Monclar. Tous les hommes vulgaires, tous les petits littérateurs sont faits pour crier toujours au paradoxe, pour me reprocher d’être outré ; mais lui que je croyais philosophe, et du moins logicien, quoi ! c’est ainsi qu’il m’a lu ! c’est ainsi qu’il me juge ! il ne m’a donc pas entendu. Si mes principes sont vrais, tout est vrai ; s’ils sont faux, tout est taux ; car je n’ai tiré que des conséquences rigoureuses et nécessaires. Que veut-il donc dire ? je n’y comprends rien. Je suis assurément comblé et honoré de ses éloges, mais autant seulement que je peux l’être de ceux d’un homme de mérite qui ne m’entend pas. Du reste, usez de sa lettre comme il vous plaira ; elle ne peut que m’être honorable dans le public. Mais, quoi qu’il dise, il sera toujours clair entre vous et moi qu’il ne m’entend point.

Je suis accablé de lettres de Genève. Vous ne sauriez imaginer à la fois la bêtise et la hauteur de ces lettres. Il n’y en a pas une où l’auteur ne se porte pour mon juge, et ne me cite à son tribunal pour lui rendre compte de ma conduite, un M. B….t, qui m’a envoyé toute sa procédure, prétend que je n’ai point reçu d’affront, et que le Conseil avait droit de-flétrir mon livre, sans commencer par citer l’auteur. Il me dit, au sujet de mon livre brûlé par le bourreau, que l’honneur ne souffre point du fait d’un tiers. Ce qui signifie (au moins si ce mot de tiers veut dire ici quelque chose) qu’un homme qui reçoit un soufflet d’un autre ne doit point se tenir pour insulté. J’ai pourtant, parmi tout ce fatras, reçu une lettre qui m’a attendri jusqu’aux larmes : elle est anonyme, et, par une simplicité qui m’a touché encore en me faisant rire, l’auteur a eu soin d’y renfermer le port.

Je souhaite de tout mon coeur que les choses soient laissées comme elles sont, et que je puisse jouir tranquillement du plaisir de voir mes amis à Genève, sans affaires et sans tracas ; je partirai sitôt que j’aurai reçu de vos nouvelles. Je vous manderai le jour de notre arrivée, et je vous prierai de nous louer une chaise pour partir le lendemain matin. Adieu, cher ami, mille respect à M. votre père et à madame votre épouse : elle n’a point à se plaindre, j’espère, de votre séjour à Môtiers ; si vous y avez acquis le corps d’Émile, vous y avez point perdu le coeur de Saint-Preux, et je suis bien sûr que vous aurez toujours l’un et l’autre pour elle.

Voici des lettres que j’ai reçues pour vous. Mille amitiés à M. Le Sage. Je vous embrasse de tout mon coeur.

Observation

On a. jusqu’à ce jour, ignore quelles étaient les personnes dont Rousseau parle dans cette lettre. Toutes deux ont, depuis qu’elle a été écrite, acquis une grande célébrité. Ce sont Gibbon l’historien, et mademoiselle Curchold, qui épousa M. Necker. La lecture des Mémoires de Gibbon m’a fait connaître ces noms. À. l’occasion de cette lettre il s’exprime en ces termes : » Je n’appelle point comme auteur du jugement de Jean-Jacques : mais cet homme extraordinaire que j’admire et dont j’ai pitié, aurait dû être moins prompt à condamner le caractère moral et la conduite d’un étranger. » En effet, le père de Gibbon ne voulut point consentir au mariage de son fils avec mademoiselle Curchold. » J’en soupirai comme amant, dit l’historien, et j’obéis comme fils. » Ainsi Gibbon et Rousseau sont d’accord sur le mérite de mademoiselle Curchold. Le second, qui ne pouvait connaître les véritables motifs de la conduite du premier, le jugea sévèrement et d’après les apparences qui le condamnaient en effet. Le livre dont parle Jean-Jacques est l’Essai sur l’étude de la littérature, qui parut en 1761, écrit dans notre langue. Le premier volume de l’Histoire de la décadence et de la chute de l’empire romain ne parut que quinze ans après, en 1776. Il est douteux que Rousseau l’ait connu. Il était à la fin de sa carrière, lisait peu, et n’avait pas sous la main un livre qu’on n’avait pas encore traduit, puisqu’il ne le fut qu’en 1777. Jean-Jacques eût, sans aucun doute, réformé son jugement sur l’auteur.

Lettre CDXII– À M. Théodore Rousseau

[806]

Môtiers, le 5 juin 1763

Je vous aurais envoyé sur-le-champ, mon très cher cousin, la copie que vous me demandez, de ma lettre à M. le premier syndic, si je n’eusse été informé que cette lettre était publique à Genève, peu de jours après sa réception, de sorte que je ne puis douter que vous n’en ayez en communication peu de temps après l’envoi de la vôtre Si cependant cela n’était pas, demandez-en communication à M. Chappuis ou à M. Deluc ; ils ne vous la refuseront sûrement pas. Tout le monde me demande des copies de mes lettres, sans songer que je n’ai point de secrétaire, et que quand je passerais ma vie à faire des copies, je ne suffirais pas à la curiosité du public. Votre cas, mon cher cousin est très différent, et j’en fais bien la distinction : aussi si je pouvais présumer que vous n’eussiez pas déjà celle que vous me demandez, vous la ferais-je à l’instant. Mais je suis assuré que ce serait un soin superflu.

Il me semble que vous vous exprimez avec moi en termes peu convenables sur la triste démarche que j’ai été obligé de faire pour la défense de mon honneur, chargé par le Conseil d’une flétrissure publique, contre laquelle personne n’a réclamé et à laquelle ce serait consentir que de rester volontairement membre de l’état où je l’ai reçue. Vous devez sentir et plaindre mon affliction dans une démarche nécessaire qui me déchire : mais quel droit avez-vous de me supposer irrité lorsque je ne fais du mal qu’à moi ? Vous dites que c’est un coup sanglant pour mes parents ; et tout au contraire, c’est un soin cruel, mais indispensable que je devais à ma personne, à mon nom, à ceux qui le portent ainsi que moi. Si j’étais capable de boire des affronts sans m’en défendre, c’est alors que ma famille aurait droit de se plaindre de l’avilissement qu’elle partagerait avec moi. J’attendais de vous des remerciements pour n’avoir pas laissé déshonorer votre nom. J’espérais du moins que vous me plaindriez dans mes malheurs. Dispensez-vous, je vous prie, à l’avenir de me faire des reproches injustes et déraisonnables que je n’ai sûrement pas mérités. Du reste, soyez persuadé, mon cher cousin, qu’en renonçant à ma patrie je n’ai point renoncé à ma famille : elle me sera toujours chère. Et mon cher cousin Théodore doit être assuré de trouver toujours en moi un bon parent et ami qui ne l’oubliera jamais. Je vous embrasse de tout mon coeur.

Observation

On voit que les parents de Rousseau blâmaient l’abdication qu’il avait faite du titre de citoyen. Plusieurs de ses compatriotes lui ont adressé des reproches pareils.

Lettre CDXIV– À M. Moultou

Môtiers-Travers, ce lundi 27 juin 1763.

Je suis en peine de vous, mon cher Moultou ; seriez-vous malade ? Je le demande à tout le monde, et ne puis avoir de réponse. Vous qui étiez si exact à m’écrire dans les autres temps, comment vous taisez-vous dans la circonstance présente ? ce silence a quelque chose d’alarmant.

Je viens de recevoir une lettre de M. Marc Chappuis, dans laquelle il me parle ainsi : » Vous avez envoyé dans cette ville copie de la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire le 26 mai dernier… Cette copie, que je n’ai point vue, est tronquée, à ce que m’a assuré M. Moultou, qui m’est venu demander lecture de l’original. »

Cet étrange passage demande explication. Je l’attends de vous, mon cher Moultou ; et ce n’est qu’après avoir reçu votre réponse que je ferai la mienne à M. Chappuis. M. de Sautera vous fait mille amitiés ; recevez les respects de mademoiselle Le Vasseur et les embrassements de votre ami.

Lettre CDXVI– À M. Deluc

Môtiers, le 7 juillet 1763.

Je crains, mon cher ami, que votre zèle patriotique n’aille un peu trop loin dans cette occasion, et que votre amour pour les lois n’expose à quelque atteinte la plus importante de toutes, qui est le salut de l’état. J’apprends que nous et vos dignes concitoyens méditez de nouvelles représentations ; et la certitude de leur inutilité me fait craindre qu’elles ne compromettent enfin vis-à-vis les uns des autres, ou la bourgeoisie, ou les magistrats. Je ne prétends pas me donner dans cette affaire une importance qu’au surplus je ne tiendrais que de mes malheurs : je sais que vous avez à redresser des griefs qui, bien que relatifs à de simples particuliers, blessent la liberté publique. Mais, soit que je considère cette démarche relativement à moi, ou relativement au corps de la bourgeoisie, je la trouve également inutile et dangereuse ; et j’ajoute même que la solidité de vos raisons tournera toute à votre commun préjudice, en ce qu’ayant mis en poudre les sophismes de sa réponse, vous forcerez le Conseil à ne pouvoir plus répliquer que par un sec Il n’y a lieu, et par conséquent de rentrer, par le fait, en possession de son prétendu droit négatif, qui réduirait à rien celui que vous avez de faire des représentations. Que si, après cela, vous vous obstinez à poursuivre le redressement des griefs (que très certainement vous n’obtiendrez point), il ne vous reste plus qu’une seule voie légitime, dont l’effet n’est rien moins qu’assuré, et qui, donnant atteinte à votre souveraineté, établirait une planche très dangereuse, et serait un mal beaucoup pire que celui que vous voulez réparer.

Je sais qu’une famille intrigante et rusée[809], s’étayant d’un grand crédit au-dehors, sape à grands coups les fondements de la république, et que ses membres, jongleurs adroits et gens à deux envers, mènent le peuple par l’hypocrisie et les grands par l’irréligion. Mais vous et vos concitoyens devez considérer que c’est vous-mêmes qui l’avez établie ; qu’il est trop tard pour tenter de l’abattre, et qu’en supposant même un succès qui n’est pas à présumer, vous pourriez vous nuire encore plus qu’à elle, et vous détruire en l’abaissant. Croyez-moi, mes amis, laissez-la faire ; elle touche à son terme, et je prédis que sa propre ambition la perdra, sans que la bourgeoisie s’en mêle. Ainsi, par rapport à la république, ce que vous voulez faire n’est pas utile en ce moment ; le succès est impossible, ou serait funeste, et tout reprendra son cours naturel avec le temps.

Par rapport à moi, vous connaissez ma manière de penser, et M d’Ivernois, à qui j’ai ouvert mon coeur à son passage ici, vous dira, comme je vous l’ai écrit, et à tous mes amis, que, loin de désirer en cette circonstance des représentations, j’aurais voulu qu’elles n’eussent point été faites, et que je désire encore plus qu’elles n’aient aucune suite. Il est certain, comme je l’ai écrit à M. Chappuis, qu’avant ma lettre à M. Favre, des représentations de quelques membres de la bourgeoisie, suffisant pour marquer qu’elle improuvait la procédure, et mettant par conséquent mou honneur à couvert, eussent empêché une démarche que je n’ai faite que par force, avec douleur, et quand je ne pouvais plus m’en dispenser sans consentir à mon déshonneur ; mais une lois faite, et mon parti pris, cette démarche ne me laissant plus qu’un tendre souvenir de mes anciens compatriotes, et un désir sincère de les voir vivre en paix, toute démarche subséquente, et relative à celle-là, m’a paru déplacée, inutile ; et je ne l’ai ni désirée ni approuvée. J’avoue toutefois que vos représentations m’ont été honorables, en montrant que la procédure faite contre moi était contraire aux lois, et improuvée par la plus saine partie de l’état. Sous ce point de vue, quoique je n’aie point acquiescé à ces représentations, je ne puis en être fâché. Mais tout ce que vous ferez de plus maintenant n’est propre qu’à en détruire le bon effet, et à faire triompher mes ennemis et les vôtres, en criant que vous donnez à la vengeance ce que vous ne donnez qu’au maintien des lois.

Je vous conjure donc, mon vertueux ami, par votre amour pour la patrie et pour la paix, de laisser tomber cette affaire, on même d’en abandonner ouvertement la poursuite, au moins pour ce qui me regarde, afin que votre exemple entraîne ceux qui vous honorent de leur confiance, et que les griefs d’un particulier qui n’est plus rien à l’état n’en troublent point le repos. Ne soyez en peine, ni du jugement qu’on portera de cette retraite, ni du préjudice qu’en pourrait souffrir la liberté. La réponse du Conseil, quoique tournée avec toute l’adresse imaginable, prête le flanc de tant de côtés, et vous donne de si grandes prises, qu’il n’y a point d’homme un peu au fait qui ne sente le motif de votre silence, et qui ne juge que vous vous taisez pour avoir trop à dire. Et quant à la lésion des lois, comme elle en deviendra d’autant plus grande qu’on en aura plus vivement poursuivi la réparation sans l’obtenir, il vaut mieux fermer les yeux dans une occasion où le manteau de l’hypocrisie couvre les attentats contre la liberté, que de fournir aux usurpateurs le moyen de consommer, au nom de Dieu, l’ouvrage de leur tyrannie.

Pour moi, mon cher ami, quelque disposé que je fusse à me prêter à tout ce qui pouvait complaire à mes anciens concitoyens „ et à reprendre avec joie un titre qui me fut si cher, s’il meut été restitué de leur gré, d’un commun accord, et d’une manière qui me l’eût pu rendre acceptable, vos démarches, en cette occasion, et les maux qui peuvent en résulter, me forcent à changer de résolution sur ce point, et à en prendre une dont, quoi et à en prendre une dont, quoiqu’il arrive, rien ne me fera départir. Je vous déclare donc, et j’en ai fait le serment, que de mes jours je ne remettrai le pied dans vos murs, et que, content de nourrir dans mon coeur les sentiments d’un vrai citoyen de Génère, je n’en reprendrai jamais le titre : ainsi toute démarche qui pourrait tendre à me le rendre est inutile et vaine. Après avoir sacrifié mes droits les plus chers à l’honneur, je sacrifie aujourd’hui mes espérances à la paix. Il ne me reste plus rien à faire. Adieu.

Lettre CDXVIII– À M. Usteri

PROFESSEUR À ZURICH.

Sur le chapitre VIII du dernier livre du CONTRAT SOCIAL

Môtiers, 15 juillet 1763.

Quelque excède que je sois de disputes et d’objections, et quelque répugnance que j’aie d’employer à ces petites guerres le précieux commerce de l’amitié, je continue à répondre à vos difficultés, puisque vous l’exigez ainsi. Je vous dirai donc, avec ma franchise ordinaire, que vous ne me paraissez pas avoir bien saisi l’état de la question. La grande société, la société humaine en général, est fondée sur l’humanité, sur la bienfaisance universelle. Je dis et j’ai toujours dit que le christianisme est favorable à celle-là.

Mais les sociétés particulières, les sociétés politiques et civiles ont un tout autre principe ; ce sont des établissements purement humains, dont par conséquent le vrai christianisme nous détache comme de tout ce qui n’est que terrestre. Il n’y a que les vices des hommes qui rendent ces établissements nécessaires, et il n’y a que les passions humaines qui les conservent. Otez tous les vices à vos chrétiens, ils n’auront plus besoin de magistrats ni de lois ; ôtez-leur toutes les passions humaines, le lien civil perd à l’instant tout son ressort : plus d’émulation, plus de gloire, plus d’ardeur pour les préférences. L’intérêt particulier est détruit ; et, faute d’un soutien convenable, l’état politique tombe en langueur.

Votre supposition d’une société politique et rigoureuse de chrétiens, tous parfaits à la rigueur, est donc contradictoire ; elle est encore outrée quand vous n’y voulez pas admettre un seul homme injuste, pas un seul usurpateur. Sera-t-elle plus parfaite que celle des apôtres ? et cependant il s’y trouva un Judas… Sera-t-elle plus parfaite que celle des anges et le diable, dit-on, en est sorti. Mon cher ami, vous oubliez que mis chrétiens seront des hommes r et que la perfection que je leur suppose est celle que peu ! comporter l’humanité. Mon livre n’est pas fait pour les dieux.

Ce n’est pas tout. Vous donnez à vos citoyens un tact moral, une finesse exquise : et pourquoi ? parce qu’ils sont bons chrétiens. Comment ! nul ne peut être bon chrétien à votre compte sans être un La Rochefoucauld, un La Bruyère ? À quoi pensait donc notre maître, quand il bénissait les pauvres en esprit ? Cette assertion-là, premièrement, n’est pas raisonnable, puisque la finesse du tact moral ne s’acquiert qu’à force de comparaisons, et s’exerce même infiniment mieux sur les vices que l’on cache que sur les vertus qu’on ne cache point. Secondement, cette même assertion est contraire à toute expérience, et Ion voit constamment que c’est dans les plus grandes villes, chez les peuples les plus corrompus qu’on apprend à mieux pénétrer dans les coeurs, à mieux observer les hommes, à mieux interpréter leurs discours par leurs sentiments, à mieux distinguer la réalité de l’apparence. Nierez-vous qu’il n’y ait d’infiniment meilleurs observateurs moraux à Paris qu’en Suisse ? ou conclurez-vous de là qu’on vit plus vertueusement à Paris que chez vous ?

Vous dites que vos citoyens seraient infiniment choqués de la première injustice. Je le crois ; mais, quand ils la verraient, il ne serait plus temps d’y pourvoir, et d’autant mieux qu’ils ne se permettraient pas aisément de mal penser de leur prochain, ni de donner une mauvaise interprétation à ce qui pourrait en avoir une bonne. Cela serait trop contraire à la charité. Vous n’ignorez pas que les ambitieux adroits se gardent bien de commencer par des injustices ; au contraire, ils n’épargnent rien pour gagner d’abord la confiance et l’estime publique par la pratique extérieure de la vertu ; ils ne jettent le masque et ne frappent les grands coups que quand leur partie est bien liée, et qu’on n’en peut plus revenir. Cromwell ne fut connu pour un tyran qu’après avoir passé quinze ans pour le vengeur des lois et le défenseur de la religion.

Pour conserver votre république chrétienne, vous rendez ses voisins aussi justes qu’elle : à la bonne heure ; je conviens qu’elle se défendra toujours assez bien pourvu qu’elle ne soit point attaquée. À l’égard du courage que vous donnez à ses soldats, par le simple amour de la conservation, c’est celui qui ne manque à personne. Je lui ai donné un motif encore plus puissant sur des chrétiens, savoir, l’amour du devoir. Là-dessus, je crois pouvoir, pour toute réponse, vous renvoyer à mon livre, où ce point est bien discuté. Comment ne voyez-vous pas qu’il n’y a que de grandes passions qui fassent de grandes choses ? Qui n’a d’autre passion que celle de son salut ne fera jamais rien de grand dans le temporel. Si Mutius Scaevola n’eût été qu’un saint, croyez-vous qu’il eût fait lever le siège de Rome ? Vous me citerez peut-être la magnanime Judith. Mais nos chrétiennes hypothétiques, moins barbarement coquettes, n’iront pas je crois séduire leurs ennemis, et puis coucher avec eux pour les massacrer durant leur sommeil

Mon cher ami, je n’aspire pas à vous convaincre. Je sais qu’il n’y a pas deux têtes organisées de même, et qu’après bien des disputes, bien des objections, bien des éclaircissements, chacun finit toujours par rester dans son sentiment comme auparavant. D’ailleurs, quelque philosophe que vous puissiez être, je sens qu’il faut toujours un peu tenir à l’état. Encore une fois, je vous réponds parce que vous le voulez ; mais je ne vous estimerai pas moins pour ne pas penser comme moi. J’ai dit mon avis au public, et j’ai cru le devoir dire, en choses importantes et qui intéressent l’humanité. Au reste, je puis m’être trompé toujours ; et je me suis trompé souvent sans doute. J’ai dit mes raisons ; c’est au public, c’est à nous à les peser, à les juger, à choisir. Pour moi, je n’en sais pas davantage, et je trouve très bon que ceux qui ont d’autres sentiments les gardent, pourvu qu’ils me laissent en paix dans le mien.

Lettre CDXX– À M. Duclos

[812]

Môtiers, le 30 juillet 1763

Bien arrivé, mon cher philosophe. Je prévoyais votre jugement sur l’Angleterre. Pour des yeux comme les vôtres, l’es hommes sont les mêmes par tout pays ; les nuances qui les distinguent sont trop superficielles, le fond de l’étoffe domine toujours. Tout comparé, vous vous décidez pour votre pays : ce choix est naturel. Après y avoir passé les plus belles années de ma vie j’en ferais de bon coeur autant. Je crois pourtant qu’en général j’aimerais mieux que mon ami fût Anglais que Français. J’avais beaucoup d’amis en France ; mes disgrâces sont venues, et j’en ai conservé deux. En Angleterre, j’en aurais eu moins peut-être, mais je n’en aurais perdu aucun.

J’ai fait pour mon pays ce que j’ai fait pour mes amis. J’ai tendrement aimé ma patrie, tant que j’ai cru en avoir une. À l’épreuve, j’ai trouvé que je me trompais. En me détachant d’une chimère, j’ai cessé d’être un homme à visions ; voilà tout. Vous voudriez que je fisse un manifeste ; c’est supposer que j’en ai besoin. Cela me paraît bizarre qu’il faille toujours me justifier de l’iniquité d’autrui, et que je suis toujours coupable, uniquement parce que je suis persécuté. Je ne vis point dans le monde, je n’y ai nulle correspondance, je ne sais rien de ce qui s’y dit. Mes ennemis y sont à leur aise ; ils savent bien que leurs discours ne me parviennent pas. Me voilà donc, comme à l’inquisition, forcé de me défendre sans savoir de quoi je suis accusé.

En parlant de la renonciation à ma bourgeoisie vous dites que beaucoup de citoyens ont réclamé en ma faveur ; que j’avais donc des exceptions à faire. Entendons-nous, mon cher philosophe : les réclamations dont vous parlez n’ayant été faites qu’après ma démarche, ne pouvaient pas me fournir un motif pour m’en abstenir. Cette démarche n’a point été précipitée, elle n’a été faite qu’après dix mois d’attente, durant lesquels personne n’a dit un mot en public, si ce n’est contre moi. Alors le consentement de tous étant présumé de leur silence, rester volontairement membre d’un état où j’avais été flétri, n’était-ce pas consentir moi-même à mon déshonneur ? Et me restait-il une voie plus honnête, plus juste, plus modérée de protester contre cette injure, que de me retirer paisiblement de la société où elle m’avait été faite ?Nos lois les plus précises ayant été, de toutes manières, foulées aux pieds à mon égard, à quoi pouvais-je rester engagé de mon côté, lorsque les liens de la patrie n’étaient plus rien envers moi que ceux de l’ignominie, de l’injustice et de la violence ?

Cette retraite fit ouvrir les yeux à la bourgeoisie elle sentit son tort, elle en eut honte ; et. selon le retour ordinaire de l’amour-propre, pour s’en disculper, elle tâcha de me l’imputer. On m’écrivit des lettres-de reproches. En réponse, j’exposai mes raisons : elles étaient sans réplique. On voulut trop tard réparer la faute et revenir sur une chose faite. On n’avait rien dit quand il fallait parler ; on parla quand il ne restait qu’à se taire, et que tout ce qu’on pouvait dire n’aboutissait plus à rien. La bourgeoisie fit des représentations, le Conseil les éluda par des réponses dont l’adresse ne put sauver le ridicule : mais il y a longtemps qu’on s’est mis au-dessus des sifflets. La bourgeoisie voulut insister ; les esprits s’échauffaient, la mésintelligence allait devenir brouillerie, et peut-être pis. Je vis alors qu’il me restait quelque chose à faire. Mes amis savaient que, toujours attaché par le coeur à mon pays, je reprendrais avec joie le titre auquel j’avais été forcé de renoncer, lorsque d’un commun accord il me serait convenablement rendu. Le désir de mon rétablissement paraissait être le seul motif de leur démarche ; il fallait leur ôter cette source de discorde. Pour leur faire abandonner la poursuite d’une affaire qui pouvait les mener trop loin, je leur ai donc déclaré que jamais, quoi qu’il arrivât je ne rentrerais dans leurs murs ; que jamais je ne reprendrais la qualité de leur concitoyen, et qu’ayant confirmé par serment cette résolution, je n’étais plus le maître d’en changer. Comme je n’ai voulu conserver aucune correspondance suivie à Genève, j’ignore absolument ce qui s’y est passé depuis ce temps-là : mais voilà ce que j’ai fait. Après avoir sacrifié mes droits les plus chers à mon honneur outragé, j’ai sacrifié à la paix mes dernières espérances. Tels sont mes torts dans cette affaire ; je ne m’en connais point d’autres.

Vous voudriez, dites-vous, que je fisse voir à tout le monde comment, étant mal avec beaucoup de gens, je devrais être bien avec tous : mais je serais fort embarrassé moi-même de dire pourquoi je suis mal avec quelqu’un ; car je défie qui que ce soit au monde d’oser dire que je lui aie jamais fait ou voulu le moindre mal. Ceux qui me persécutent ne me persécutent que pour le seul plaisir de nuire : ceux qui me haïssent ne peuvent me haïr qu’à cause du mal qu’ils m’ont fait. Ils se complaisent dans leur ouvrage ; ils ne me pardonneront jamais leur propre méchanceté. Or, qu’ils fassent donc tout à leur aise ; bientôt je pourrai les mettre au pis. Cependant ils auront beau m’accabler de maux, il leur en reste un pour ma vengeance que je leur défie de me faire éprouver ; c’est le tourment de la haine, avec lequel je les tiens plus malheureux : que moi. Voilà tout ce que je puis dire sur ce chapitre. Au reste, j’ai passé cinquante ans de ma vie sans apprendre à faire mon apologie ; il est trop tard pour commencer.

M. Cramer n’est point du Conseil. Il est le libraire, même l’ami de M. de Voltaire ; et l’on sait ce que sont les amis de Voltaire-par rapport à moi ; du reste, je ne le connais point du tout. Je sais seulement qu’en général tous les Genevois du grand air me haïssent, mais qu’ils savent se plier aux goûts de ceux qui leur parlent. Ils ont soin de ne pas perdre leurs coups en l’air ; ils ne les lâchent que quand ils portent

Me voici au bout de mon papier et de mon bavardage sans avoir pu vous parler de vous.

Une réflexion bien simple, mon cher philosophe, et je finis. Je vous ai tendrement aimé dans les jours brillants de ma vie, et vous savez que l’adversité n’endurcit pas le coeur. Je vous embrasse.

Lettre CDXXII– À M. Martinet

[815]

CHEZ LUI

Vous ne m’aimez point, monsieur, je le sais mais moi je vous estime ; je sais que vous êtes un homme juste et raisonnable : cela me suffit pour laisser en toute confiance mademoiselle Le Vasseur sous votre protection. Elle en est digne ; elle est connue et bienvoulue de ce qu’il y a de plus grand en France : tout le monde approuvera ce que vous aurez fait pour elle, et Milord Maréchal, en particulier, vous en saura gré. Voilà bien des raisons, monsieur, qui me rassurent contre l’effet d’un peu de froideur entre nous. Je vous fais remettre un testament qui peut n’avoir pas toutes les formalités requises ; mais s’il ne contient rien que de raison nable et de juste, pourquoi le casserait-on ? Je me lit » bien encore à votre intégrité dans ce point.

Adieu, monsieur ; je pars pour la patrie des âmes justes. J’espère y trouver peu d’évêques et de gens d’église, niais beaucoup d’hommes comme vous et moi. Quand vous y viendrez à votre tour, vous arriverez en pays de connaissance. Adieu donc derechef, monsieur ; au revoir.

Lettre CDXXIII– À M. Moultou

Môtiers, lundi 1er août 1763.

Je vous remercie, mon cher MouItou, du livre de M. Vernes que vous m’avez envoyé : l’état où je suis ne me permet pas de le lire, encore moins d’y répondre ; et, quand je le pourrais, je ne le ferais assurément pas. Je ne réponds jamais qu’à des gens que j’estime.

Je suis persuadé que ce que M. Vernes me pardonne le moins est d’avoir attaqué le livre d’Helvétius, quoique je l’aie fait avec toute la décence imaginable, en passant, sans le nommer, ni même le désigner, si ce n’est en rendant honneur à son bon caractère. Dans les pages 71 et 72 de M. Vernes, qui me sont tombées sous les yeux, il me fait un grand crime d’avoir employé ce qu’il appelle le jargon de la métaphysique ; et il suppose que j’ai eu besoin de ce jargon pour établir la religion naturelle, au lieu que je n’en ai eu besoin que pour attaquer le matérialisme. Le principe fondamental du livre de l’Esprit et que juger est sentir ; d’où il suit clairement que tout n’est que corps. Ce principe, étant établi par des raisonnements métaphysiques, ne pouvait être attaqué que par de semblables raisonnements. C’est ce que M. Vernes ne me pardonne pas. La métaphysique ne l’édifie que dans le livre d’Helvétius ; elle le scandalise dans le mien.

Je n’approuve pourtant pas que le public voie l’article de ma lettre qui le regarde : j’exige même que vous ne le montriez à personne, qu’à lui seul si nous voulez. Je n’eus jamais de penchant à la haine ; et je crois qu’à ma place l’homme du monde le plus haineux s’attiédirait fort sur la vengeance. Mon ami, laissons tous ces gens-là triompher à leur aise ; ils ne me fermeront pas la patrie des âmes justes, dans laquelle j’espère parvenir dans peu.

J’avoue que dans de certains moments j’aurais grand besoin de quelque consolation. En proie à des douleurs sans relâche et sans ressource, je suis dans le cas de l’exception faite par milord Édouard, en répondant à Saint-Preux, ou jamais homme au monde n’y fut. Toutefois je prends patience ; mais il est bien cruel de n’avoir pas la main d’un ami pour me fermer les yeux, moi à qui ce devoir a tant coûté, et qui l’ai rendu de si bon coeur. Il est bien cruel de laisser ici, loin de son pays, cette pauvre fille sans amis, sans protection, et de ne pouvoir pas même lui assurer la possession de mes guenilles pour prix de vingt ans de soins et d’attachement, elle a des défauts, cher Moultou ; mais c’est une belle âme. J’ai tort de me plaindre de manquer de consolations ; je les trouve en elle ; quand nous avons déploré mes malheurs ensemble, ils sont presque tous oubliés : cependant leur sentiment revient et s’aggrave par la continuité des maux du corps.

Je voulais écrire au cher Gauffecourt : je n’en ai pour aujourd’hui ni le temps ni la force ; dites-lui, je vous prie, que j’ai un extrême regret de ne pouvoir l’accompagner ; je le désirais trop pour devoir l’espérer. Qu’il ne manque pas d’embrasser pour moi M. de Conzié, comte des Charmettes, et de lui témoigner combien j’étais disposé à me rendre à son invitation ; mais

« Me anteit saeva nécessitas,

Clavos trabales et cuneos manu

Gestans ahenà. »

Mademoiselle Le Vasseur persiste à vous prier de lui renvoyer sa robe, si vous ne l’avez pas vendue. Bonjour.

Lettre CDXXV– À M. d’Ivernois

[816]

Môtiers, le 22 août 1763.

Recevez, monsieur, mes remerciements des attentions dont vous continuez de m’honorer, et des peines que vous voulez bien prendre en ma faveur. Sans M. Deluc et sans vous, j’ignorerais absolument l’état des choses, ne conservant plus aucune relation dans Genève par laquelle j’en puisse être informé. Je vois, par ce que vous avez la bonté de me marquer, qu’après toutes ces démarches les choses resteront, comme je l’avais prévu, dans le même état où elles étaient auparavant. Il peut arriver cependant que tout cela rendra, du moins pour quelque temps, le Conseil un peu moins violent dans ses entreprises ; mais je suis trompé si jamais il renonce à son système, et s’il ne vient à bout de l’exécuter à la fin. Voilà, monsieur, puisque vous le voulez, ce que je pense de l’issue de cette affaire, à laquelle je ne prends plus, quant à moi, d’autre intérêt que celui que mon tendre attachement pour la bourgeoisie de Genève m’inspire, et qui ne s’éteindra jamais dans mon coeur. Permettez, monsieur, que je vous adresse la lettre ci-jointe pour M. Deluc. Mademoiselle Le Vasseur vous remercie de l’honneur que vous lui faites, et vous assure de son respect. Toute votre famille te porte bien, au respectable docteur près, qui décline de jour en jour. Il faut toute la force de son âme pour lui faire supporter avec courage le poids de la vie. Quelle leçon pour moi, qui souffre moins et qui suis moins patient ! je vous embrasse, monsieur, et vous salue de tout mon coeur.

Lettre CDXXVII– À M.***

Môtiers-Travers, le 11 septembre 1763.

Je ne sais, monsieur, si vous vous rappellerez un homme autrefois connu de vous ; pour moi, qui n’oublie point vos honnêtetés, je me suis rappelé avec plaisir vos traits dans ceux de M. votre fils, qui m’est venu voir il y a quelques jours. Le récit de ses malheurs m’a vivement touché ; la tendresse et le respect avec lesquels il m’a parlé de vous ont achevé de m’intéresser pour lui. Ce qui lui rend ses maux plus aggravants est qu’ils lui viennent d’une main si chère. J’ignore, monsieur, quelles sont ses fautes, mais je vois son affliction ; je sais que vous êtes père, et qu’un père n’est pas fait pour être inexorable. Je crois vous donner un vrai témoignage d’attachement en vous conjurant de n’user plus envers lui d’une rigueur désespérante, et qui, le faisant errer de lieu en lieu sans ressource et sans asile, n’honore ni le nom qu’il porte, ni le père dont il le tient. Réfléchissez, monsieur, quel serait son sort si, dans cet état, il avait le malheur de vous perdre. Attendra-t-il des parents, des collatéraux, une commisération que son père lai aura refusée ? et si vous y comptez, comment pouvez-vous laisser à d’autres le soin d’être plus humains que nous envers votre fils ? le ne sais point Comment cette seule idée ne désarme pas votre-bon coeur. D’ailleurs de quoi s’agit-il ici ? de faire révoquer une malheureuse lettre de cachet qui n’aurait jamais dû être sollicitée. Votre fils ne vous demande que sa liberté, et il n’en veut user que pour réparer ses torts s’il en a. Cette demande même est un devoir qu’il vous rend : pouvez-vous ne pas sentir le vôtre ? Encore une fois, pensez-y, monsieur, je ne veux que cela ; la raison nous dira le reste. Quoique M. de M. ne soit plus ici, je sais, si vous m’honorez d’une réponse, où lui faire passer vos ordres ; ainsi vous pouvez les lui donner par mon canal. Recevez, monsieur, mes salutations les assurances de mon respect.

Lettre CDXXIX– À M. Le prince Louis-Eugène de Wirtemberg

[818]

Môtiers, le 29 septembre 1763.

Vous me faites, monsieur le duc, bien plus d’honneur que je n’en mérite. Votre altesse sérénissime aura pu voir dans le livre qu’elle daigne citer que je n’ai jamais su comment il faut élever les princes, et la clameur publique me persuade que je ne sais comment il faut élever personne. D’ailleurs les disgrâces et les maux m’ont affecté le coeur et affaibli la tête. Il ne me reste de vie que pour souffrir, je n’en ai plus pour penser. À Dieu ne plaise toutefois que je me refuse aux vues que vous m’exposez dans votre lettre. Elle me pénètre de respect et d’admiration pour vous. Vous me paraissez plus qu’un homme, puisque vous savez l’être encore dans votre rang. Disposez de moi, monsieur le duc ; marquez-moi vos doutes, je vous dirai mes idées ; vous pourrez me convaincre aisément d’insuffisance, mais jamais de mauvaise volonté.

Je supplie votre altesse sérénissime d’agréer les assurances de mon profond respect.

Lettre CDXXXI– À la même

Le 16 octobre 1763.

Le voilà donc enfin, ce précieux portrait, si justement désiré î 11 m’arrive au moment où je suis entouré d’importuns et d’étrangers, et ce n’est pas la seule conformité qu’il me donne en cet instant avec Saint-Preux[820]. Vous permettrez bien, belle Marianne, que je prenne un peu de temps pour le considérer et lui rendre mes hommages. Pour moins abuser, cependant, de votre complaisance, et ne pas prolonger vos inquiétudes, je compte vous le renvoyer l’ordinaire prochain, c’est-à-dire dans huit jours. En attendant, j’ai cru devoir vous donner avis de sa réception, afin de vous tranquilliser là-dessus.

Lettre CDXXXIII– À M. Régnault

[821]

À LYON

Au sujet d’une offre d’argent dont il était chargé de la part d’un inconnu qui, ayant appris que Rousseau relevait d’une maladie dangereuse, avait supposé que ce secours pouvait lui être utile.

Môtiers, le 21 octobre 1763.

J’ignore, monsieur, sur quoi fondé l’inconnu dont vous me parlez se croit en droit de me faire des présents ; ce que je sais, c’est que, si jamais j’en accepte, il faudra que je commence par bien connaître celui qui croira mériter la préférence, et que je pense comme lui sur ce point.

Je suis fort sensible aux offres obligeantes que vous me faites. N’étant pas, quant à présent, dans le cas de m’en prévaloir, je vous en fais mes remerciements, et vous salue, monsieur, de tout mon coeur.

Lettre CDXXXV– À Madame de Luze Warney

Môtiers, le 2 novembre 1763.

Pour me venger, madame, de vos présents, j’ai résolu de ne vous en remercier que quand ils seraient mangés ; et, grâces aux hôtes qui me sont venus, la vengeance a été plus courte qu’elle n’eût dû l’être. Vous avez cru qu’ayant tant de droits sur moi vous deviez avoir aussi celui de me faire des présents, même sans m’en prévenir ; à la bonne heure : mais ces présents, que le messager qui les apporta disait tenir d’une autre main, m’ont coûté bien des tourments avant de remonter à leur source, et je les ai un peu achetés à force de recherches et de lettres. Je vous en remercie enfin, madame, et j’ai trouvé les raisins et les biscuits excellents ; mais, comme je crains encore plus la peine que je n’aime les bonnes choses, je vous supplie cependant de ne pas m’envoyer souvent des cadeaux au même prix.

Agréez, madame, que je fasse mes salutations à M. de Luze, et que je vous assure de tout mon respect.

Lettre CDXXXVI– Au prince L.E de Wirtemberg

Môtiers, le 10 novembre 1763.

Si j’avais le malheur d’être né prince, d’être enchaîné par les convenances de mon état, que je disse contraint d’avoir un train, une suite, des domestiques, c’est-à-dire des maîtres, et que pourtant j’eusse une âme assez élevée pour vouloir être homme malgré mon rang, pour vouloir remplir les grands devoirs de père, de mari, de citoyen de la république humaine, je sentirais bientôt les difficultés de concilier tout cela, celle surtout d’élever mes enfants pour l’état où les plaça la nature, en dépit de celui qu’ils ont parmi leurs égaux.

Je commencerais donc par me dire : Il ne faut pas vouloir des choses contradictoires ; il ne faut pas vouloir être et n’être pas. La difficulté que je veux vaincre est inhérente à la chose ; si l’état de la chose ne peut changer, il faut que la difficulté reste. Je dois sentir que je n’obtiendrai pas tout ce que je veux : mais n’importe, ne nous décourageons point. De tout ce qui est bien je ferai tout ce qui est possible ; mon zèle et ma vertu m’en répondent : une partie de la sagesse est de porter le joug de la nécessité : quand le sage fait le reste il a tout fait. Voilà ce que je me dirais si j’étais prince. Après cela j’irais en avant sans me rebuter, sans rien craindre ; et quel que fût mon succès, ayant fait ainsi, je serais content de moi. Je ne crois pas que j’eusse tort de l’être.

Il faut, monsieur le duc, commencer par vous bien mettre dans l’esprit qu’il n’y a point d’oeil paternel que celui d’un père, ni d’oeil maternel que celui d’une mère. Je voudrais employer vingt rames de papier à vous répéter ces deux lignes, tant je suis convaincu que tout en dépend. Vous êtes prince, rarement pourrez-vous être père ; vous aurez trop d’autres soins à remplir : il faudra donc que d’autres remplissent les vôtres.

Madame la duchesse sera dans le même cas à peu près.

De là suit cette première règle. Faites en sorte que votre enfant soit cher à quelqu’un.

Il convient que ce quelqu’un soit de son sexe. L’âge est très difficile à déterminer. Par d’importantes raisons il la faudrait jeune. Mais une jeune personne a bien d’autres soins en tête que de veiller jour et nuit sur un enfant. Ceci est un inconvénient inévitable et déterminant.

Ne la prenez donc pas jeune, ni belle par conséquent ; car ce serait encore pis : jeune, c’est elle que vous aurez à craindre ; belle, c’est tout ce qui l’approchera.

Il vaut mieux qu’elle soit veuve que fille. Mais si elle a des enfants, qu’aucun d’eux ne soit autour d’elle, et que tous dépendent de vous.

Point de femmes à grands sentiments, encore moins de bel esprit. Qu’elle ait assez d’esprit pour vous bien entendre, non pour raffiner sur vos instructions.

Il importe qu’elle ne soit pas trop facile à vivre et il n’importe pas qu’elle soit libérale. Au contraire, il la faut rangée, attentive à ses intérêts. Il est impossible de soumettre un prodigue à la règle ; on tient les avares par leur propre défaut.

Point d’étourdie ni d’évaporée ; outre le mal de la chose, il y a encore celui de l’humeur, car toutes les folles en ont, et rien n’est plus à craindre que l’humeur : par la même raison les gens vifs, quoique plus aimables, me sont suspects, à cause de l’emportement. Comme nous ne trouverons pas une femme parfaite, il ne faut pas tout exiger : ici la douceur est de précepte ; mais, pourvu que la raison la donne, elle ; peut n’être pas dans le tempérament. Je l’aime aussi mieux égale et froide qu’accueillante et capricieuse. En toutes choses préférez un caractère sûr à un caractère brillant. Cette dernière qualité est même un inconvénient pour notre objet ; une personne faite pour être au-dessus des autres peut être gâtée par le mérite de ceux qui l’élèvent. Elle en exige ensuite autant de tout le monde, et cela la rend injuste avec ses inférieurs.

Du reste, ne cherchez dans son esprit aucune culture ; il se farde en étudiant, et c’est tout. Elle se déguisera, si elle sait ; vous la connaîtrez bien mieux, si elle est ignorante : dût-elle ne pas savoir lire, tant mieux ; elle apprendra avec son élève. La seule qualité d’esprit qu’il nuit exiger, c’est un sens droit.

Je ne parle point ici des qualités du coeur ni des moeurs, qui se supposent, parce qu’on se contrefait là-dessus. On n’est pas si en garde sur le reste du caractère, et c’est par là que de bons yeux jugent du tout. Tout ceci demanderait peut-être de plus grands détails ; mais ce n’est pas maintenant de quoi il s’agit.

Je dis, et c’est ma première règle, qu’il faut que l’enfant soit cher à cette personne-là. Mais comment faire ?

Vous ne lui ferez point aimer l’enfant en lui disant de l’aimer, et avant que l’habitude ait fait naître l’attachement : on s’amuse quelquefois avec les autres enfants, mais on n’aime que les siens.

Elle pourrait l’aimer si elle aimait le père ou la mère ; mais dans votre rang on n’a point d’amis, et jamais, dans quelque rang que ce puisse être, on n’a pour amis les gens qui dépendent de nous. Or l’affection qui ne naît pas du sentiment, d’où peut-elle naître si ce n’est de l’intérêt ?

Ici vient une réflexion que le concours de mille autres confirme ; c’est que les difficultés que vous ne pouvez ôter de votre condition, vous ne les éluderez qu’à force de dépense.

Mais n’allez pas croire, comme les autres, que l’argent fait tout par lui-même, et que, pourvu qu’on paie, on est servi. Ce n’est pas cela.

Je ne connais rien de si difficile quand on est riche, que de faire usage de sa richesse pour aller à ses fins. L’argent est un ressort dans la mécanique morale, mais il repousse toujours la main qui le fait agir. Faisons quelques observations nécessaires pour notre objet.

Nous voulons que l’enfant soit cher à sa gouvernante. Il faut pour cela que le sort de la gouvernante soit lié à celui de l’enfant. Il ne faut pas qu’elle dépende seulement des soins qu’elle lui rendra, tant parce qu’on n’aime guère les gens qu’on sert, que parce que les soins payants ne sont qu’apparents : les soins réels se négligent, et nous cherchons ici des soins réels.

Il faut qu’elle dépende non de ses soins, mais de leur succès, et que sa fortuite soit attachée à l’effet de l’éducation qu’elle aura donnée. Alors seulement elle se verra dans son élève et s’affectionnera nécessairement à elle ; elle ne lui rendra pas un service de parade et de montre, mais un service réel ; ou plutôt, en la servant, elle ne servira qu’elle-même, elle ne travaillera que pour soi

Mais qui sera juge de ce succès ? La foi d’un père équitable, et dont la probité est bien établie, doit suffire : la probité est un instrument sûr dans les affaires, pourvu qu’il soit joint au discernement.

Le père peut mourir. Le jugement des femmes n’est pas reconnu assez sûr, et l’amour maternel est aveugle. Si la mère était établie juge au défaut du père, ou la gouvernante ne s’y fierait pas, ou elle s’occuperait plus à plaire à la mère qu’à bien élever l’enfant.

Je ne m’étendrai pas sur le choix des juges de l’éducation ; il faudrait pour cela des connaissances particulières relatives aux personnes. Ce qui importe essentiellement, c’est que la gouvernante ait la plus entière confiance dans l’intégrité du jugement, qu’elle soit persuadée qu’on ne la privera point du prix de ses soins si elle a réussi, et que, quoi qu’elle puisse dire, elle ne l’obtiendra pas dans le cas contraire. Il ne faut jamais qu’elle oublie que ce n’est pas à sa peine que ce prix sera dû, mais au succès.

Je sais bien que, soit qu’elle ait fait son devoir ou non, ce prix ne saurait lui manquer. Je ne suis pas assez fou, moi qui connais les hommes, pour m’imaginer que ces juges, quels qu’ils soient, iront déclarer solennellement qu’une jeune princesse de quinze à vingt ans a été mal élevée. Mais cette réflexion que je fais là, la bonne ne la fera pas ; quand elle la ferait, elle ne s’y fierait pas tellement qu’elle en négligeât des devoirs dont dépend son sort, sa fortune, son existence. Et ce qu’il importe ici n’est pas que la récompense soit bien administrée, mais l’éducation qui doit l’obtenir.

Comme la raison nue a peu de force, l’intérêt seul n’en a pas tant qu’on croit. L’imagination seule est active. C’est une passion que nous voulons donner à la gouvernante ; et l’on n’excite les passions que par l’imagination. Une récompense promise en argent est très puissante, mais la moitié de sa force se perd dans le lointain de l’avenir. On compare de sang-froid l’intervalle et l’argent, on compense le risque avec la fortune, et le coeur reste tiède. Etendez pour ainsi dire l’avenir sous les sens, afin de lui donner plus de prise ; présentez-le sous des faces qui le rapprochent, qui flattent I espoir, et séduisent l’esprit. On se perdrait dam la multitude de suppositions qu’il faudrait parcourir, selon les temps, les lieux, les caractères. Un exemple est un cas dont on peut tirer l’induction pour cent mille autres.

Ai-je affaire à un caractère paisible, aimant l’indépendance et le repos ; je mène promener cette personne dans une campagne : elle voit dans une jolie situation une petite maison bien ornée, une basse-cour, un jardin, des terres pour l’entretien du maître, les agréments qui peuvent Lui en faire aimer le séjour. Je vois ma gouvernante enchantée : on s’approprie toujours par la convoitise ce qui convient à notre bonheur. Au fort de son enthousiasme, je la prends a part ; je lui dis : Élevez ma fille à ma fantaisie ; tout ce que vous voyez est à vous. Et afin qu’elle ne prenne pas ceci pour un mot en l’air, j’en passe l’acte conditionnel : elle n’aura pas un dégoût dans ses fonctions sur lequel son imagination n’applique cette maison pour emplâtre.

Encore un coup, ceci n’est qu’un exemple.

Si la longueur du temps épuise et fatigue l’imagination, l’on peut partager l’espace et la récompense en plusieurs termes, et même à plusieurs personnes : je ne vois ni difficulté ni inconvénient à cela. Si dans six ans mon enfant est ainsi, vous aurez telle chose. Le terme venu, si la condition est remplie on tient parole, et l’on est libre des deux côtés.

Bien d’autres avantages découleront de l’expédient que je propose ; mais je ne peux ni ne dois tout dire. L’enfant aimera sa gouvernante, surtout si elle est d’abord sévère et que l’enfant ne soit pas encore gâté. L’effet de l’habitude est naturel et sûr ; jamais il n’a manqué que par la faute des guides. D’ailleurs la justice a sa mesure et sa règle exacte ; au lieu que la complaisance, qui n’en a point, rend les enfants toujours exigeants et toujours mécontents. L’enfant donc qui aime sa bonne sait que le sort de cette bonne est dans le succès de ses soins ; jugez de ce que fera l’enfant à mesure que son intelligence et son coeur se formeront.

Parvenu à certain âge, la petite fille est capricieuse ou mutine. Supposons un moment critique, important, où elle ne veut rien entendre ; ce moment viendra bien rarement, on sent pourquoi. Dans ce moment fâcheux la bonne manque de ressource : alors elle s’attendrit en regardant son élève, et lui dit : C’en est donc fait, tu m’ôtes le pain de ma vieillesse !

Je suppose que la fille d’un tel père ne sera pas un monstre : cela étant, l’effet de ce mot est sûr ; mais il ne faut pas qu’il soit dit deux fois.

On peut faire en sorte que la petite se le dise à toute heure ; et voilà d’où naissent mille biens à la fois. Quoi qu’il en soit, croyez-vous qu’une femme qui pourra parler ainsi à son élevé ne s’affectionnera pas à elle ? On s’affectionne aux gens sur la tête desquels on a mis des fonds ; c’est le mouvement de la nature, et un mouvement non moins naturel est de s’affectionner à son propre ouvrage, surtout quand on en attend son bonheur. Voilà donc notre première recette accomplie.

Seconde règle.

Il faut que la bonne ait sa conduite toute tracée et une pleine confiance dans le succès.

Le mémoire instructif qu’il faut lui donner est une pièce très importante. Il faut qu’elle l’étudié sans cesse ; il faut qu’elle le sache par coeur, mieux qu’un ambassadeur ne doit savoir ses instructions. Mais ce qui est plus important encore, c’est qu’elle soit parfaitement convaincue qu’il n’y a point d’autre route pour aller au but qu’on lui marque, et par conséquent au sien.

Il ne faut pas pour cela lui donner d’abord le mémoire. Il faut lui dire premièrement ce que vous voulez faire, lui montrer l’état de corps et d’âme où vous exigez qu’elle mette votre enfant. Là-dessus toute dispute ou objection de sa part est inutile : vous n’avez point de raisons à lui rendre de votre volonté. Mais il faut lui prouver que la chose est faisable, et qu’elle ne l’est que par les moyens que vous proposez : c’est sur cela qu’il faut beaucoup raisonner avec elle : il faut lui dire vos raisons clairement, simplement, au long, en termes à sa portée. Il faut écouter ses réponses, ses sentiments, ses objections, les discuter à loisir ensemble, non pas tant pour ces objections mêmes, qui probablement seront superficielles, que pour saisir l’occasion de bien lire dans son esprit, de la bien convaincre que les moyens que vous indiquez sont les seuls propres à réussir. Il faut s’assurer que de tout point elle est convaincue, non en paroles, mais intérieurement. Alors seulement il faut lui donner le mémoire, le lire avec elle, l’examiner, l’éclaircir, le corriger peut-être, et s’assurer qu’elle l’entend parfaitement.

Il surviendra souvent, durant l’éducation, des circonstances imprévues : souvent les choses prescrites ne tourneront pas comme on avait cru : les éléments nécessaires pour résoudre les problèmes moraux sont en très grand nombre, et un seul omis rend la solution fausse. Cela demandera des conférences fréquentes, des discussions, des éclaircissements auxquels il ne faut jamais se refuser, et qu’il faut même rendre agréables à la gouvernante par le plaisir avec lequel on s’y prêtera. C’est encore un fort bon moyen de l’étudier elle-même.

Ces détails me semblent plus particulièrement la tâche de la mère. Il faut qu’elle sache le mémoire aussi bien que la gouvernante ; mais il faut qu’elle le sache autrement. La gouvernante le saura par les règles, la mère le saura par les principes ; car premièrement ayant reçu une éducation plus soignée, et ayant eu l’esprit plus exercé, elle doit être plus en état de généraliser ses idées, et d’en voir tous les rapports ; et de plus, prenant au succès un intérêt plus vif encore, elle doit plus s’occuper des moyens d’y parvenir.

Troisième règle. La bonne doit avoir un pouvoir absolu sur l’enfant. Cette règle bien entendue se réduit à celle-ci, que le mémoire seul doit tout gouverner ; et quand chacun se réglera scrupuleusement sur le mémoire, il s’ensuit que tout le monde agira toujours de concert, sauf ce qui pourrai ! être ignoré des mis on des autres ; mais il est aisé de pourvoir à cela.

Je n’ai pas perdu mon objet de me, mais j’ai de forcé de faire un bien grand détour. Voilà déjà la difficulté levée en grande partie ; car notre élève aura peu à craindre des domestiques quand la seconde mère aura tant d’intérêt à la surveiller. Parlons à présent de ceux-ci.

Il y a dans une maison nombreuse des moyens généraux pour tout faire, et sans lesquels on ne parvient jamais à rien.

D’abord les moeurs, l’imposante imagé de la vertu, devant laquelle tout fléchit, jusqu’au vice même ; ensuite l’ordre, la vigilance ; enfin l’intérêt, le dernier de tous : j’ajouterais la vanité, mais l’état servile est trop près de la misère ; la vanité n’a sa grande force que sur les gens qui ont du pain.

Pour ne pas me répéter ici, permettez, monsieur le duc, que je vous renvoie à la quatrième partie de l’Héloïse, lettre dixième. Vous y trouverez un recueil de maximes qui me paraissent fondamentales pour donner dans une maison, grande ou petite, du ressort à l’autorité ; du reste, je conviens de la difficulté de l’exécution, parce que, de tous les ordres d’hommes imaginables, celui des valets laisse le moins de prise pour le mener ou l’on veut. Mais tous les raisonnements du monde ne feront pas qu’une chose ne soit pas ce qu’elle est, que ce qui n’y est pas s’y trouve, que des valets ne soient pas des valets.

Le train d’un grand seigneur est susceptible de plus et de moins, sans cesser d’être convenable. Je pars de là pour établir ma première maxime.

1° Réduisez votre suite au moindre nombre de gens qu’il soit possible ; vous aurez moins d’ennemis, et vous en serez mieux servi. S’il y a dans votre maison un seul homme qui n’y soit pas nécessaire, il y est nuisible, soyez-en sûr.

2° Mettez du choix dans ceux que vous garderez, et préférez de beaucoup un service exact à un service agréable. Ces gens qui aplanissent tout devant leur maître sont tous des fripons. Surtout point de dissipateur.

3° Soumettez-les à la règle en toute chose, même au travail, ce qu’ils feront dût-il n’être bon à rien.

4° Faites qu’ils aient un grand intérêt à rester longtemps à votre service, qu’ils s’y attachent à mesure qu’ils y restent, qu’ils craignent par conséquent d’autant plus d’en sortir, qu’ils y sont restés plus longtemps. La raison et les moyens de cela se trouvent dans le livre indiqué.

Ceci sont les données que je peux supposer, parce que, bien qu’elles demandent beaucoup de peine, enfin elles dépendent de vous. Cela posé :

Quelque temps avant que de leur parler, vous avez quelquefois des entretiens à table sur L’éducation de votre enfant, et sur ce que vous vous proposez de faire, sur les difficultés que vous aurez à vaincre, et sur la ferme résolution où vous êtes de n’épargner aucun soin pour réussir. Probablement vos gens n’auront pas manqué de critiquer entre eux la manière extraordinaire d’élever l’enfant ; ils y auront trouvé de la bizarrerie : il la faut justifier, mais simplement et en peu de mots. Du reste, il faut montrer votre objet beaucoup plus du côté moral et pieux que du côté philosophique. Madame la princesse, en ne consultant que son coeur, peut y mêler des mots charmants. M. Tissot peut ajouter quelques réflexions dignes de lui.

On est si peu accoutumé de voir les grands avoir des entrailles, aimer la vertu, s’occuper de leurs enfants, que ces conversations courtes et bien ménagées ne peuvent manquer de produire un grand effet. Mais surtout nulle ombre d’affectation ; point de longueur. Les domestiques ont l’oeil très perçant : tout serait perdu s’ils soupçonnaient seulement qu’il y eût en cela rien de concerté ; et en effet rien ne doit l’être. Bon père, bonne mère, laissez parler vos coeurs avec simplicité : ils trouveront des choses touchantes d’eux-mêmes ; je vois d’ici vos domestiques derrière vos chaises se prosterner devant leur maître au fond de leurs coeurs. Voilà les dispositions qu’il faut faire naître, et dont il faut profiter pour les règles que nous avons à leur prescrire.

Ces règles sont de deux espèces, selon le jugement que vous porterez vous-même de l’état de votre maison et des moeurs de vos gens.

Si vous croyez pouvoir prendre en eux nue confiance raisonnable et fondée sur leur Intérêt, il ne s’agira que d’un énoncé clair et bref de la manière dont on doit se conduire toutes les fois qu’on approchera de votre enfant, pour ne point contrarier son éducation.

Que si, malgré toutes vos précautions, vous croyez devoir vous défier de ce qu’ils pourront dire ou faire en sa présence, la règle alors sera plus simple, et se réduira à n’en approcher jamais sous quelque prétexte que ce soit.

Quel de ces deux partis que vous choisissiez, il faut qu’il soit sans exception, et le même pour vos gens de tout étage, excepté ce que vous destinez spécialement au service de l’enfant, et qui ne peut être en trop petit nombre ni trop scrupuleusement choisi. Un jour donc vous assemblez vos gens, et, dans un discours grave et simple, vous leur direz que vous croyez devoir en bon père apporter tous vos soins à bien élever l’enfant que Dieu vous a donné : » Sa mère et moi sentons tout ce qui nuisit à la nôtre. Nous l’en voulons préserver ; et, si Dieu bénit nos efforts, nous n’aurons point de compte à lui rendre des défauts ou des vices que notre enfant pourrait contracter. Nous avons pour cela de grandes précautions à prendre : voici celles qui vous regardent, et auxquelles j’espère que vous vous prêterez en honnêtes gens, dont les premiers devoirs sont d’aider à remplir ceux de leurs maîtres. »

Après l’énoncé de la règle dont vous prescrivez l’observation, vous ajoutez que ceux qui seront exacts à la suivre peuvent compter sur votre bienveillance et même sur vos bienfaits. » Mais je vous déclare en même temps, poursuivez-vous d’une voix plus haute, que quiconque aura manqué une seule fois, et en quoi que ce puisse être, sera chassé sur-le-champ et perdra ses gages. Comme c’est là la condition sous laquelle je vous garde, et que je vous en préviens tous, ceux qui ne veulent pas acquiescer peuvent sortir. »

Des règles si peu gênantes ne feront sortir que ceux qui seraient sortis sans cela : ainsi nous ne perdez rien à leur mettre le marché à la main, et vous leur en imposez beaucoup. Peut-être au commencement quelque étourdi en sera-t-il la victime, et il faut qu’il le soit. Fût-ce le maître d’hôtel, s’il n’est chassé comme un coquin, tout est manqué. Mais s’ils voient une fois que c’est tout de bon, et qu’on les surveille, on aura désormais peu besoin de les surveiller.

Mille petits moyens relatifs naissent de ceux-là : mais il ne faut pas tout dire, et ce mémoire est déjà trop long. J’ajouterai seulement un avis très important et propre à couper cours au mal qu’on n’aura pu prévenir ; c’est d’examiner toujours l’enfant avec le plus grand soin, et de suivre attentivement les progrès de son corps et de son coeur. S’il se fait quelque chose autour de lui contre la règle, l’impression s’en marquera dans l’enfant même. Dès que vous y verrez un signe nouveau, cherchez-en la cause avec soin, vous la trouverez infailliblement. À certain âge il y a toujours remède au mal qu’on n’a pu prévenir, pourvu qu’on sache le connaître et qu’on s’y prenne à temps pour le guérir.

Tous ces expédients ne sont pas faciles, et je ne réponds pas absolument de leurs succès ; cependant je crois qu’on y peut prendre une confiance raisonnable, et je ne vois rien d’équivalent dont j’en puisse dire autant.

Dans une route toute nouvelle il ne faut pas chercher des chemins battus, et jamais entreprise extraordinaire et difficile ne s’exécute par des moyens aisés et communs.

Du reste, ce ne sont peut-être ici que les délires d’un fiévreux. La comparaison de ce qui est à ce qui doit être m’a donné l’esprit romanesque et m’a toujours jeté loin de tout ce qui se fait. Mais vous ordonnez, monsieur le duc, j’obéis. Ce sont mes idées que vous demandez, les voilà. Je vous tromperais si je vous donnais la raison des autres pour les folies qui sont à moi. En les faisant passer sous les yeux d’un si bon juge, je ne crains pas le mal qu’elles peuvent causer.

Lettre CDXXXVIII– À Madame de B.

[823]

Décembre 1763.

Je n’ai rien, madame, à vous dire sur le jugement que vous avez porté de la probité de M. de Voltaire ; je-vous dirai seulement que je n’ai point reçu la lettre que vous lui avez adressée pour moi, et que je n’ai envoyé, ni à vous ni à personne l’imprimé intitulé, Sermon des cinquante, que je n’ai même jamais vu. Du reste, il me parait bizarre que, pour me faire parvenir une lettre, vous vous soyez adressée au chef de mes persécuteurs »

À l’égard des doutes que vous pouvez avoir, madame, sur certains points de la religion, pourquoi vous adressez-vous, pour les lever, à un homme qui n’en est pas exempt lui-même ? Si malheureusement les vôtres tombent sur les principes de vos devoirs, je vous plains ; mais s’ils n’y tombent pas, de quoi vous mettez-vous en peine ? Vous avez une religion qui dispense de tout examen ; suivez-la en simplicité de coeur. C’est le meilleur conseil que je puis nous donner, et je le prends autant que je peux pour moi-même.

Recevez, madame, mes salutations et mon respect.

Lettre CDXL– À M. de Conzié

Comte de Charmettes

[825]

[826]

À Môtiers-Travers, 7 décembre 1763

Je voudrais, mon cher comte, voir multiplier encore le nombre de mes agresseurs, si chacun de leurs ouvrages me valait un témoignage de votre souvenir. Je reçois avec plaisir et reconnaissance celui que vous me donnez en m’envoyant l’écrit du père Gerdil : quoique en effet cet écrit me paraisse un peu froid, je le trouve assez gentil pour un moine…

J’avais chargé monsieur de Gauffecourt de vous témoigner mon regret de ne pouvoir vous aller voir cet été comme je l’avais résolu. Le commencement de l’hiver m’a jeté dans un état si triste qu’il ne me permet guère de faire des projets pour l’avenir. Toutefois, si la belle saison me rend les forces que le froid m’ôte, je me propose toujours de vous aller voir. S’il arrivait que vous vous rapprochassiez du Chablais, cela me serait bien commode ; et, en ce cas, je vous prierais de m’en prévenir aussi ; car, ne pouvant déterminer d’avance le temps de mon voyage, il me siérait mal de l’avoir fait en pure perte, et d’aller jusque-là sans vous y trouver.

Soyez persuadé que rien ne peut ralentir L’ardent désir que j’ai de vous voir et de vous embrasser. Il me semble qu’un moment si doux me rendra tout le temps heureux que je regrette, et me fera oublier tous ceux qui m’en ont si tristement séparé. Moi qui suis si désabusé de la vie, et qui ne forme plus de projets, je ne puis renoncer à celui-là. Après avoir tout comparé, je ne trouve point de meilleur peuple que le vôtre ; je voudrais de tout mon coeur passer dans son sein le reste de mes jours, et me mettre de cette manière à portée de contenter, au moins de temps à autre, le besoin que mon coeur a de vous.

Observation

L’autographe de cette lettre est déposé à la bibliothèque de Chambéry. Elle fut publiée pour la première fois il y a quelques années dans le journal de Savoie[827].

Lettre CDXLII– À M. le prince de Wirtemberg

Môtiers, le 15 décembre 1763.

Vous m’avez tiré, monsieur le duc, d’une grande inquiétude, en m’apprenant la résolution où vous êtes d’élever vous-même votre enfant. Je vous suggérais des moyens dont je sentais moi-même l’insuffisance ; grâces au ciel, votre vertu les rend superflus. Si vous persévérez, je ne suis plus en peine du succès : tout ira bien, par cela seul que vous y veillerez vous-même. Mais j’avoue que vous confondez fort toutes mes idées : j’étais bien éloigné de croire qu’il existât dans ce siècle un homme semblable à vous ; et, quand j’aurais soupçonné son existence, j’aurais été bien éloigné de le chercher dans votre rang. Je n’ai pu lire sans émotion votre dernière lettre. Est-il donc vrai que j’ai pu contribuer aux vertueuses résolutions que vous avez prises ? J’ai besoin de le croire pour mettre un contrepoids à mes afflictions, avoir fait quelque bien sur la terre est une consolation qui manquait à mon coeur ; je vous félicite de me l’avoir donnée, et je me glorifie de la recevoir de vous.

Vous voyez votre enfant précoce ; je n’en suis pas étonné, vous êtes père. Il est vrai qu’un père que la philosophie a conservé tel a bien d’autres yeux que le vulgaire : d’ailleurs le témoignage de M. Tissot légalise le vôtre ; et puis vous citez des faits. De ces faits, il y en a que je conçois, d’autres non. Les enfants distinguent de bonne heure les odeurs comme différentes, comme faibles ou fortes, mais non pas comme bonnes ou mauvaises : la sensation vient de la nature ; la préférence ou l’aversion n’en vient pas. Cette observation, que j’ai faite en particulier sur l’odorat, n’est pas applicable aux autres sens : ainsi le jugement que la petite porte sur cet article est déjà une chose acquise.

Elle a changé de voix pour témoigner ses désirs : cela doit être. D’abord ses plaintes, ne marquant que l’inquiétude du malaise, ressemblaient à des pleurs. Maintenant l’expérience lui apprend qu’on l’écoute et qu’on la soulage. Sa plainte est donc devenue un langage ; au Lieu de pleurer, elle parle à sa manière.

De ce qu’elle voit avec le même plaisir les nouveaux venus et les vieilles connaissances, vous en concluez qu’elle aura le caractère aimant. Ne vous fiez pas trop à cette observation ; d’autres en tireraient peut-être un signe de coquetterie plutôt que de sensibilité. Pour moi, j’en tire un indice différent de tous les deux, et qui n’est pas de mauvais augure ; c’est qu’elle aura du caractère : car le signe le plus assuré d’un coeur faible est l’empire que l’habitude a sur lui.

Si réellement votre enfant est précoce, il vous donnera beaucoup plus de peine ; mais il vous en dédommagera bien plus tôt : ainsi gardez cependant de vous prévenir au point de lui appliquer avant le temps une méthode qui ne lui serait pas convenable. Observez, examinez, vérifiez, et ne gâtez rien ; dans le doute, il vaut toujours mieux attendre.

Au reste, quoique vous fassiez, j’ai la plus grande confiance dans votre ouvrage, et je suis persuadé que tout ira bien. Quand vous vous tromperiez, ce que je ne présume pas, ce ne serait jamais en chose grave ; et les erreurs des pères nuisent toujours moins que la négligence des instituteurs. Il ne me reste qu’une seule inquiétude, c’est que vous n’ayez entrepris cette grande tâche sans en prévoir toutes les difficultés, et qu’en s’offrant de jour en jour elles ne vous rebutent. Dans une première ferveur, rien ne coûte, mais un soin continuel accable à la fin ; et les meilleures résolutions, qui dépendent de la persévérance, sont rarement à l’épreuve du temps. Je vous supplie M. le duc, de me pardonner ma franchise ; elle vient de l’admiration que vous m’inspirez. Votre entreprise est trop belle pour ne pas éprouver des obstacles, et il vaut mieux vous préparer d’avance que d’en rencontrer d’imprévus.

Ce que vous me dites de la manière dont vous voulez acquérir des amis m’apprend combien vous méritez d’en faire ; mais où seront les hommes dignes que vous soyez le leur ?

Je supplie V. A. S. d’agréer mon profond respect

Lettre CDXLIV– À M. d’Ivernois

Môtiers, le 17 décembre 1763.

Je reçois à l’instant, monsieur, une lettre de votre compagnon de voyage, par laquelle j’apprends qu’il l’a aussi bien fini que commencé, et qu’il s’est mieux trouvé de vos auspices que des miens. Je m’en réjouis de tout mon coeur, et je voudrais bien être à portée de me sentir de la même influence ; car j’en ai encore plus besoin que lui, et le remède ne me plairait pas moins. Quant à votre querelle avec madame votre femme, vous m’avez bien l’air de me prendre pour arbitre honoraire, et de m’avoir déjà soufflé le raccommodement. Quoi qu’il en soit, je vais remplir mon office en vous condamnant tous les deux : elle pour réclamer, après quatorze enfants, les droits de Sophie ; car en ce point il vaut mieux jamais que tard ; et vous pour lui reprocher sa paresse en vrai paresseux vous-même, qui voudrait faire à la fois beaucoup d’ouvrage pour n’y pas revenir si souvent.

Je vous salue, monsieur, et vous honore de tout mon coeur.

Mille amitiés et compliments de votre aimable cousine. M. son frère a enfin reçu son brevet, et je m’en réjouis de tout mon coeur.

Lettre CDXLVI– À Madame la comtesse de Boufflers

Môtiers, le 28 décembre 1763.

Votre lettre, madame, m’a fait un plaisir d’autant plus sensible que je m’y attendais moins. Je craignais, il est vrai, d’avoir perdu votre amitié ; et, sans avoir à me reprocher cette perte, je la mettais au nombre des malheurs qui m’accablent et que je ne me suis pas attirés. Je suis charmé pour moi, madame, et je suis bien aise aussi pour vous qu’il n’en soit rien ; il ne tiendra sûrement pas à moi que je ne me conserve toute ma vie un bien qui m’est si précieux. L’intérêt que je vous ai vu prendre à mes disgrâces ne peut pas plus sortir de mon coeur que n’en sortiront les sentiments qu’il avait conçus pour vous-même auparavant. Je me réjouis de n’apprendre votre rougeole et votre mélancolie qu’après votre guérison. Tâchez d’être aussi bien quitte de l’une que de l’autre. Eh ! comment la mélancolie osait-elle se loger dans une âme si belle, parée d’un babil qui lui va si bien, faite à tant d’égards pour faire adorer la vertu et pour la rendre heureuse par elle ? Ne dussiez-vous jouir que du bien que vous faites, je n’imagine pas ce qui devrait manquer a votre bonheur.

Après vous avoir parlé de vous, comment oser parler de moi ? Mon âme, surchargée, travaille à soutenir ses disgrâces sans s’en laisser accabler ; et depuis l’entrée de l’hiver, il ne manque aux maux que mon corps souffre 1 que le degré nécessaire pour s’en délivrer tout-à-fait. Dans cet état, vous me demandez quels sont mes projets : grâce au ciel je n’eus fais plus, madame ; ce n’est plus la peine d’en faire ; c’est une inquiétude dont mes maux m’ont enfin délivré. Le dernier, le plus chéri, celui qui ne peut, même à présent, sortir de mon coeur, était de rejoindre Milord Maréchal ; de donner mes derniers jours à mon ami, mon protecteur, mon père, au seul homme qui m’ait tendu la main dans ma misère, et qui m’en ait consolé. Mais cet espoir m’était trop doux ; il m’échappe encore : mon triste état me Pote ; il ne m’en reste presque plus que le désir, à moins que le reste de l’hiver ne m’épargne, et que le retour de la belle saison ne lasse un miracle ; je n’attends plus d’autre changement à mon sort ici-bas, que son terme ; il ne me reste plus qu’à souffrir et mourir. Cela se peut faire ici tout comme ailleurs ; et si je ne puis rejoindre Milord Maréchal, je ne songe plus à changer de place : ce dont j’ai besoin désormais se trouve partout.

Il y a longtemps que je n’ai eu de nouvelles de Milord Maréchal ; je soupçonne que dans le long trajet nos lettres s’égarent, car je suis parfaitement sûr qu’il ne m’oublie pas, et j’en ai la preuve par ce qu’il vient de faire en ma faveur auprès de vous. Ah ! ce digne homme ! Au bout de la terre il serait mon bienfaiteur encore, et mon coeur irait l’y chercher. Ayez la bonté, madame, de lui faire parvenir l’incluse : je le connaisse sais qu’il m’aime, et vous lui ferez plaisir presque autant qu’à moi.

Vous voulez que je vous donne des nouvelles de mademoiselle Le Vasseur : c’est une bonne et honnête personne, digne de l’honneur que vous lui faites. Chaque jour ajoute à mon estime pour elle, et la seule chose qui me rend désormais l’habitation de ce pays déplaisante, est de l’y laisser sans amis après moi qui la protègent contre l’avarice des gens de loi qui dissiperont mes guenilles et visiteront mes chiffons. Du reste, l’air de ce pays lui est plus favorable qu’à moi, et elle s’y porte mieux qu’à Montmorency, quoiqu’elle s’y plaise moins. Permettez-lui, madame, de vous faire ici ses remerciements très humbles, et de joindre ses respects aux miens.

1764

Lettre CDXLVII– À M. l’abbé de***

Lettre CDXLVIII– À M. le prince L.E de Wirtemberg

Lettre CDXLIX– À Madame la marquise de Verdelin

Lettre CDL– À Mademoiselle Julie Bondeli

Lettre CDLI– À M. d’Escherny

Lettre CDLII– À Madame La Tour

Lettre CDLIII– À M. Panckoucke

Lettre CDLIV– À M. Pictet

Lettre CDLV– À M. l’abbé de***

Lettre CDLVI– À Madame La Tour

Lettre CDLVII– À M. le prince de Wirtemberg

Lettre CDLVIII– À Madame de Luze

Lettre CDLIX– À Milord Maréchal

Lettre CDLX– À Madame Roguin

Lettre CDLXI– À Milord Maréchal

Lettre CDLXII– Au même

Lettre CDLXIII– À M. A

Lettre CDLXIV– À M. le prince L.E de Wirtemberg

Lettre CDLXV– À M. le maréchal de Luxembourg

Lettre CDLXVI– À M. d’Ivernois

Lettre CDLXVII– À Madame La Tour

Lettre CDLXVIII– À M. Guy

Lettre CDLXIX– À Mademoiselle D. M

Lettre CDLXX– À Madame de Verdelin

Lettre CDLXXI– À Mademoiselle Galley

Lettre CDLXXII– À M. de Sauttersheim

Lettre CDLXXIII– À M. de P.

Lettre CDLXXIV– À M. Panckoucke

Lettre CDLXXV– À M. le prince L.E de Wirtemberg

Lettre CDLXXVI– À M***

Lettre CDLXXVII– À M. Deleyre

Lettre CDLXXVIII– À Madame la maréchale de Luxembourg

Lettre CDLXXIX– À la même

Lettre CDLXXX– À M. de Sauttersheim

Lettre CDLXXXI– À M. de Chamfort

Lettre CDLXXXII– À M. d’Ivernois

Lettre CDLXXXIII– À M. H.D.P

Lettre CDLXXXIV– À Madame de Créqui

Lettre CDLXXXV– À M. Séguier de Saint-Brisson

Lettre CDLXXXVI– À M. d’Ivernois

Lettre CDLXXXVII– Au même

Lettre CDLXXXVIII– À Milord Maréchal

Lettre CDLXXXIX– À Madame la comtesse de Boufflers

Lettre CDXC– À M. le prince L.E de Wirtemberg

Lettre CDXCI– À Madame La Tour

Lettre CDXCII– À M. du Peyrou

Lettre CDXCIII– Au même

Lettre CDXCIV– À M. d’Ivernois

Lettre CDXCV– À M. du Peyrou

Lettre CDXCVI– À M. Daniel Roguin

Lettre CDXCVII– À M. de Chamfort

Lettre CDXCVIII– À M. du Peyrou

Lettre CDXCIX– À M. Marteau

Lettre D– À M. Laliaud

Lettre DI– À M. le prince L.E de Wirtemberg

Lettre DII– À M. de Latour

Lettre DIII– À M. Le Nieps

Lettre DIV– À M. Moultou

Lettre DV– À M. Deleyre

Lettre DVI– À M. Foulquier

Lettre DVII– À M. le comte Charles de Zinzendorf

Lettre DVIII– À Madame La Tour

Lettre DIX– À Madame P***

Lettre DX– À Madame de Luze

Lettre DXI– À Milord Maréchal

Lettre DXII– À M. Théodore Rousseau

Lettre DXIII– À Mademoiselle D.M

Lettre DXIV– À M. D***

Lettre DXV– À M. l’abbé De***

Lettre DXVI– À M. Hirzel

Lettre DXVII– À M. de Malesherbes

Lettre DXVIII– À M. le prince L.E de Wirtemberg

Lettre DXIX– À M. d’Ivernois

Lettre DXX– À M. du Peyrou

Lettre DXXI– À M. Duclos

Lettre DXXII– À Milord Maréchal

Lettre DXXIII– À M. du Peyrou

Lettre DXXIV– À M. Laliaud

Lettre DXXV– À M. Abauzit

Lettre DXXVI– À M. de Montpéroux

Lettre DXXVII– À M. du Peyrou

Lettre DXXVIII– À Madame La Tour

Lettre DXXIX– À M. d’Ivernois

Lettre DXXX– À M. Panckoucke

Lettre DXXXI– À M. de Montmollin

Lettre DXXXII– À M. d’Ivernois

Lettre DXXXIII– À M. du Peyrou

Lettre DXXXIV– À M. d’Ivernois

Table de la correspondance

Lettre CDXLVIII– À M. le prince L.E de Wirtemberg

Môtiers, le 21 janvier 1764.

Je m’attendais bien, monsieur le duc, que la manière dont vous élevez votre enfant ne passerait pas sans critique et sans opposition, et je vous avoue que je sais quelque gré au révérend docteur de celle qu’il vous a faite ; car ces objections étaient plus propres à vous réjouir qu’à vous ébranler ; et moi j’ai profité de la gaieté qu’elles vous ont donnée. On ne peut rien de plus plaisant que l’exposé de ses raisons, et je crois qu’il serait difficile qu’il en fût plus content que moi : je crains pourtant qu’il ne les trouve pas tout-à-fait péremptoires ; car s’il a pour lui les chardonnerets, le chenilles, les escargots, en revanche il a contre lui les vers, les limaçons, les grenouilles, et cela doit l’intriguer furieusement

Je ne suis pas fort surpris non plus des petits désagréments qui peuvent rejaillir, à cette occasion, sur M. Tissot ; je crains même que l’accord de nos principes sur ce point n’ajoute au chagrin qu’on lui témoigne : l’influence d’un certain voisinage nourrit dans le canton de Berne une furieuse animosité contre moi, que les traitements qu’on m’y a faits aigrissent encore. On oublie quelquefois les offenses qu’on a reçues, mais jamais celles qu’on a faites ; et ces messieurs ne me pardonnent point le tort qu’ils ont avec moi : tels sont les hommes. Ce qui me rassure pour M. Tissot, c’est qu’il leur est trop nécessaire pour qu’ils ne lui passent pas de mieux penser qu’eux : c’est aux rêveurs purement spéculatifs qu’il n’est pas permis de dire des vérités que rien ne rachète. Le bienfaiteur des hommes peut-être vrai impunément, mais il n’en faut pas moins, je l’avoue ; et s’il était moins directement utile, il serait bientôt persécuté.

Permettez que je supplie votre altesse sérénissime de vouloir bien lui remettre le barbouillage ci-joint, roulant sur une métaphysique assez ennuyeuse, et dont, par cette raison, je ne vous propose pas la lecture, ni même à M. Tissot ; mais la bonté qu’il a eue de m’envoyer ses ouvrages m’impose l’obligation de lui faire hommage des miens. J’ai même été deux fois l’été dernier sur le point d’employer à lui aller rendre sa visite un des pèlerinages que mes bons intervalles m’ont permis ; mais quelque plaisir que ce devoir m’eût fait à remplir, je m’en suis abstenu pour ne pas le compromettre, et j’ai sacrifié mon désir à son repos.

Vous m’inspirez pour monsieur et madame de Gollowkin toute l’estime dont vous êtes pénétré pour eux ; mais, flatté de l’approbation qu’ils donnent à mes maximes, je ne suis pas sans crainte que leur enfant ne soit peut-être un jour la victime de mes erreurs. Par bonheur je dois, sur le portrait que vous m’avez tracé, les supposer assez éclairés pour discerner le vrai et ne pratiquer que ce qui est bien. Cependant il me reste toujours une frayeur fondée sur l’extrême difficulté d’une telle éducation ; c’est qu’elle n’est bonne que dans son tout, qu’autant qu’on y persévère, et que s’ils viennent à se relâcher ou à changer de système, tout ce qu’ils auront fait jusqu’alors gâtera tout ce qu’ils voudront faire à l’avenir. Si l’on ne va jusqu’au bout, c’est un grand mal d’avoir commencé.

J’ai relu plusieurs fois votre lettre, et je ne l’ai point lue sans émotion. Les chagrins, les maux, les ans ont beau vieillir ma pauvre machine, mon coeur sera jeune jusqu’à la fin, et je sens que vous lui rendez sa première chaleur. Oserais -je vous demander si nous ne nous sommes jamais vus ? N’est-ce point avec vous que j’ai eu l’honneur de causer un quart d’heure, il y a huit ou dix ans, à Passy, chez M. de La Poplinière ? Je n’ai pas, comme vous voyez, oublié cet entretien ; mais j’avoue qu’il m’eût fait une autre impression si j’avais prévu la correspondance que nous avons maintenant, et le sujet qui l’a fait naître.

Qu’ai-je fait pour mériter les bontés de madame la princesse ? Rien n’est si commun que les barbouilleurs de papier : Ce qui est si rare, c’est une femme de son rang qui aime et remplit ses devoirs de mère, et voilà ce qu’il faut admirer.

Lettre CDL– À Mademoiselle Julie Bondeli

[830]

Môtiers, le 18 janvier 1764.

Vous savez bien, mademoiselle, que les correspondants de votre ordre font toujours plaisir et 11 incommodent jamais ; mais je ne suis pas assez injuste pour exiger de vous une exactitude dont je ne me sens pas capable, et la mise est si peu égale entre nous, que, quand vous répondriez à dix de mes lettres par une des vôtres, vous seriez quitte avec moi tout au moins.

Je trouve M. Schulthess bien payé de son goût pour la vertu par l’intérêt qu’il vous inspire ; et, si ce goût dégénère en passion près de vous, ce pourrait bien être un peu la faute du maître. Quoi qu’il en soit, je lui veux trop de bien pour le tirer de votre direction en le prenant sous la mienne ; et jamais, ni pour le bonheur, ni pour la vertu, il n’aura regret à sa jeunesse, s’il la consacre à recevoir vos instructions. Au reste, si, comme vous le pensez, les passions sont la petite-vérole de l’âme, heureux qui, pouvant la prendre encore, irait s’inoculera Koenitz ! Le mal d’une opération si douce serait le danger de n’en pas guérir. N’allez pas vous fâcher de mes douceurs, je vous prie, je ne les prodigue pas à toutes les femmes, et puis on peut être un peu vaine. Je ne puis, mademoiselle, répondre à votre question sur les Lettres d’un citoyen de Genève[831], car cet ouvrage m’est parfaitement inconnu, et je ne sais que par vous qu’il existe. Il est vrai qu’en général je suis peu curieux de ces sortes d’écrits ; et, quand ils seraient aussi obligeants qu’ils sont insultants pour l’ordinaire, je n’irais pas plus à la chasse des éloges que des injures. Du reste, sitôt qu’il est question de moi, tous les préjugés sont qu’en effet l’ouvrage est une satire ; mais les préjugés sont-ils faits pour l’emporter sur vos jugements ? D’ailleurs, je ne vois pas que ce livre soit annoncé dans la gazette de Berne ; grande preuve qu’il ne m’est pas injurieux.

Je n’ose vous parler de mon état, il contristerait votre bon coeur. Je vous dirai seulement que je ne puis me procurer des nuits supportables qu’en fendant du bois tout le jour, malgré ma faiblesse, pour me maintenir dans une transpiration continuelle, dont la moindre suspension me l’ait cruellement souffrir. Vous avez raison toutefois de prendre quelque intérêt à mon existence : malgré tous mes maux, elle m’est chère encore par les sentiments d’estime et d’affection qui m’attachent au vrai mérite ; et voilà, mademoiselle, ce qui ne doit pas vous être indifférent.

Acceptez un barbouillage qui ne vaut pas la peine d’en parler, et dont je n’ose vous proposer la lecture que sous les auspices de L’ami Platon.

Lettre CDLII– À Madame La Tour

5 février 1764.

Je suis fort en peine de vous, madame. Quoique je n’aime pas à me savoir dans votre disgrâce, j’aime encore mieux regarder votre silence comme une punition que vous m’imposez, que comme un signe que vous êtes malade. Un mot, je vous supplie, sur la cause de ce silence, afin que si c’est le malheur de vous déplaire, je m’en afflige ; mais que je ne porte pas à la fois deux maux pour un. Je reçois à l’instant votre lettre du 30 janvier, j’y vois que mes pressentiments n’étaient que trop justes. J’espère que vous êtes bien rétablie ; toutefois votre lettre ne me rassure pas assez. Un mot sur votre état présent, je vous supplie. Je n’en puis dire aujourd’hui davantage ; le paquet de France ne m’arrive qu’au moment où je dois fermer le mien.

Lettre CDLIV– À M. Pictet

Môtiers, le 1er mars 1764.

Je suis flatté, monsieur, que, sans un fréquent commerce de lettres, vous rendiez justice à mes sentiments pour vous : ils seront aussi durables que l’estime sur laquelle ils sont fondés ; et j’espère que le retour dont vous m’honorez ne sera pas moins à l’épreuve du temps et du silence. La seule chose changée entre nous est l’espoir d’une connaissance personnelle. Cette attente, monsieur, m’était douce ; mais il y faut renoncer, si je ne puis la remplir que sur les terres de Genève ou dans les environs. Là-dessus mon parti est pris pour la vie ; et je puis vous assurer que vous êtes entré pour beaucoup dans ce qu’il m’en a coûté de le prendre. Du reste je sens avec surprise qu’il m’en coûtera moins de le tenir que je ne m’étais figuré. Je ne pense plus à mon ancienne patrie qu’avec indifférence ; c’est même un aveu que je vous fais sans honte, sachant bien que nos sentiments ne dépendent pas de nous ; et cette indifférence était peut-être le seul qui pouvait rester pour elle dans un coeur qui ne sut jamais haïr. Ce n’est pas que je me croie quitte envers elle ; on ne l’est jamais qu’à la mort. J’ai le zèle du devoir encore, mais j’ai perdu celui de l’attachement.

Mais où est-elle, cette patrie ? Existe-t-elle encore ? Votre lettre décide cette question. Ce ne sont ni les murs ni les hommes qui font la patrie ; ce sont les lois, les moeurs, les coutumes, le gouvernement, la constitution, la manière d’être qui résulte de tout cela. La patrie est dans les relations de l’état à ses membres : quand ces relations changent ou s’anéantissent, la patrie est dans les relations de l’état à ses membres : quand ces relations changent ou s’anéantissent, la patrie s’évanouit. Ainsi, monsieur, pleurons la nôtre ; elle a péri, et son simulacre qui reste encore ne sert plus qu’à la déshonorer.

Je me mets, monsieur, à votre place, et je comprends combien le spectacle que vous avez sous les yeux doit vous déchirer le coeur. Sans contredit on souffre moins loin de son pays que de le voir dans un état si déplorable ; mais les affections, quand la patrie n’est plus, se resserrent autour de la famille, et un bon père se console avec ses enfants de ne plus vivre avec ses frères. Cela me fait comprendre que des intérêts si chers, malgré les objets qui nous affligent, ne vous permettront pas de vous dépayser. Cependant, s’il arrivait que par voyage ou par déplacement vous vous éloignassiez de Genève, il me serait très doux de vous embrasser ; car, bien que nous n’ayons plus de commune patrie, j’augure des sentiments qui nous animent que nous ne cesserons point d’être concitoyens ; et les liens de l’estime et de l’amitié demeurent toujours quand même on a rompu tous les autres. Je vous salue, monsieur, de tout mon coeur.

Lettre CDLV– À M. l’abbé de***

Môtiers, le 4 mars 1764.

J’ai parcouru, monsieur, la longue lettre où vous m’exposez vos sentiments sur la nature de l’âme et sur l’existence de Dieu. Quoique j’eusse résolu de ne plus rien lire sur ces matières, j’ai cru vous devoir une exception pour la peine que vous avez prise, et dont il ne m’est pas aisé de démêler le but. Si c’est d’établir entre nous un commerce de dispute, je ne saurais en cela vous complaire ; car je ne dispute jamais, persuadé que chaque homme a sa manière de raisonner qui lui est propre en quelque chose, et qui n’est bonne en tout à nul autre que lui. Si c’est de me guérir des erreurs où vous me jugez être, je vous remercie de vos bonnes intentions ; mais je n’en puis faire aucun usage, ayant pris depuis longtemps mon parti sur ces choses-là. Ainsi, monsieur, votre zèle philosophique est à pure perte avec moi, et je ne serai pas plus votre prosélyte que votre missionnaire. Je ne condamne point vos façons de penser ; mais daignez me laisser les miennes, car je vous déclare que je n’en veux pas changer.

Je vous dois encore des remerciements du soin que vous prenez dans la même lettre de m’ôter l’inquiétude que m’avaient données les premières sur les principes de la haute vertu dont voua bâtes profession. Sitôt que ces principes vous paraissent solides, le devoir qui en dérive doit avoir pour vous la même force que s’ils l’étaient en effet : ainsi mes doutes sur-leur solidité n’ont lien d’offensant pour vous ; mais je vous avoue que, quant. »moi, de rois principes me paraîtraient frivoles ; et sitôt que je n’en admettrais pas d’autres, je sens que dans le secret de mon coeur ceux-là me mettraient fort à l’aise sur les vertus pénibles qu’ils paraîtraient m’imposer : tant il est \rai que les mêmes raisons ont rarement la même prise en diverses têtes, et qu’il ne faut jamais disputer de rien !

D’abord l’amour de l’ordre, en tant (pie cet ordre est étranger à moi, n’est point un sentiment qui puisse balancer en moi celui de mon intérêt propre ; une vue purement spéculative ne saurait dans le coeur humain l’emporter sur les passions ; ce serait à ce qui est moi préférer ce qui m’est étranger : ce sentiment n’est pas dans la nature. Quant à l’amour de l’ordre dont je fais partie, il ordonne tout par rapport à moi, et comme alors je suis seul le centre de cet ordre, il serait absurde et contradictoire qu’il ne me fit pas rapporter toutes choses à mon bien particulier. Or la vertu suppose un combat contre nous-mêmes, et c’est la difficulté de la victoire qui en fait le mérite ; mais, dans la supposition, pourquoi ce combat ? Toute raison, tout motif y manque. Ainsi point de vertu possible par le seul amour de l’ordre.

Le sentiment intérieur est un motif très puissant sans doute ; mais les passions et l’orgueil l’altèrent et l’étouffent de bonne heure dans presque tous les coeurs. De tous les sentiments que nous donne une conscience droite, les deux plus forts et les seuls fondements de tous les autres sont celui de la dispensation d’une providence et celui de l’immortalité de lame : quand ces deux-là sont détruits, je ne vois plus ce qui peut rester. Tant que le sentiment intérieur me dirait quelque chose, il me défendrait, si j’avais le malheur d’être sceptique, d’alarmer ma propre mère des doutes que je pourrais avoir.

L’amour de soi-même est le plus puissant, et, selon moi, le seul motif qui fasse agir les hommes. Mais comment la vertu, prise absolument et comme un être métaphysique, se fonde-t-elle sur cet amour-là ? c’est ce qui me passe. Le crime, dites-vous, est contraire à celui qui le commet ; cela est toujours vrai dans mes principes, et souvent très faux dans les vôtres. Il faut distinguer alors les tentations, les positions, l’espérance plus ou moins grande qu’on a qu’il reste inconnu ou impuni. Communément le crime a pour motif d’éviter un grand mal ou d’acquérir un grand bien ; souvent il parvient à son but. Si ce sentiment n’est pas naturel, quel sentiment pourra l’être ? Le crime adroit jouit dans cette vie de tous les avantages de la fortune et même de la gloire. La justice et les scrupules ne font ici-bas que des dupes. Otez la justice éternelle et la prolongation de mon être après cette Nie, je ne vois plus dans la vertu qu’une folie à qui l’on donne un beau nom. Pour un matérialiste l’amour de soi-même n’est que l’amour de son corps. Or quand Régulus allait, pour tenir sa foi, mourir dans les tourments à Carthage, je ne vois point ce que l’amour de son corps faisait à cela.

Une considération plus forte encore confirme les précédentes ; c’est que, dans votre système, le mot même de vertu ne peut avoir aucun sens ; c’est un son qui bat l’oreille, et rien de plus. Car enfin, seIon vous, tout est nécessaire : où tout est nécessaire, il n’y a point de liberté ; sans liberté, point de moralité dans les actions ; sans la moralité des actions, où est la vertu ? Pour moi, je ne le vois pas. En parlant du sentiment intérieur je devais mettre au premier rang celui du libre arbitre ; mais il suffit de l’y renvoyer d’ici.

Ces raisons vous paraîtront très faibles ; je n’en doute pas ; mais elles me paraissent fortes à moi ; et cela suffit pour vous prouver que, si par hasard je devenais votre disciple, vos leçons n’auraient fait de moi qu’un fripon. Or un homme vertueux comme vous ne voudrait pas consacrer ses peines à mettre un fripon de plus dans le monde, car je crois qu’il y a bien autant de ces gens-là que d’hypocrites, et qu’il n’est pas plus à propos de les y multiplier.

Au reste je dois avouer que ma morale est bien moins sublime que la vôtre, et je sens que ce sera beaucoup même si elle me sauve de votre mépris. Je ne puis disconvenir que vos imputations d’hypocrisie ne portent un peu sur moi. Il est très vrai que sans être en tout du sentiment de nies frères, et sans déguiser le mien dans l’occasion, je m’accommode très bien du leur : d’accord avec eux sur les principes de nos devoirs, je ne dispute point sur le reste, qui me paraît très peu important. En attendant que nous sachions certainement qui de nous a raison, tant qu’ils me souffriront dans leur communion je continuerai d’y vivre avec un véritable attachement. La vérité pour nous est couverte d’un voile, mais la paix et l’union sont des biens certains.

Il résulte de toutes ces réflexions que nos façons de penser sont trop différentes pour que nous puissions nous entendre, et que par conséquent un plus long commerce entre nous ne peut qu’être sans fruit. Le temps est si court et nous en avons besoin pour tant de choses, qu’il ne faut pas l’employer inutilement. Je vous souhaite, monsieur, un bonheur solide, la paix de l’âme, qu’il me semble que vous n’avez pas, et je vous salue de tout mon coeur.

Lettre CDLVII– À M. le prince de Wirtemberg

11 mars 1764.

Qui, moi, des contes ? à mon âge et dans mon état ? Non, prince, je ne suis plus dans l’enfance, ou plutôt je n’y suis pas encore, et malheureusement je ne suis pas si gai dans mes maux que Scarron l’était dans les siens. Je dépéris tous les jours ; j’ai des comptes à rendre, et point de contes à faire. Ceci m’a bien l’air d’un bruit préliminaire répandu par quelqu’un qui veut m’honorer d’une gentillesse de sa façon. Divers auteurs, non contents d’attaquer mes sottises, se sont mis à m’imputer les leurs. Paris est inondé d’ouvrages qui portent mon nom, et dont on a soin de faire des chefs-d’oeuvre de bêtise, sans doute afin de mieux tromper les lecteurs. Vous n’imagineriez jamais quels coups détournés on porte à ma réputation, à mes moeurs, à mes principes. En voici un qui vous fera juger des autres.

Tous les amis de M. de Voltaire répandent à Paris qu’il s’intéresse tendrement à mon sort (et il est vrai qu’il s’y intéresse). Ils font entendre qu’il est avec moi dans la plus intime liaison. Sur ce bruit, une femme qui ne me connaît point me demande par écrit quelques éclaircissements sur la religion, et envoie sa lettre à M. de Voltaire, le priant de me la faire passer. M. de Voltaire garde la lettre qui m’est adressée, et renvoie à cette dame, comme en réponse, le Sermon des cinquante. Surprise d’un pareil envoi de ma part, cette femme m’écrit par une autre voie ; et voilà comment j’apprends ce qui s’est passé [833].

Vous êtes surpris que ma Lettre sur la Providence n’ait pas empêché Candide de naître ? C’est elle, au contraire, qui lui a donné naissance ; Candide en est la réponse. L’auteur m’en fit une de deux pages, dans laquelle il battait la campagne, et Candide parut dix mois après. Je voulais philosopher avec lui ; en réponse il m’a persiflé. Je lui ai écrit une fois que je le haïssais, et je lui en ai dit les raisons. Il ne m’a pas écrit la même chose. mais il me l’a vivement fait sentir. Je me venge en profitant des excellentes leçons qui sont dans ses ouvrages, et je le force à continuer de de faire du bien malgré lui.

Pardon, prince : voilà trop de jérémiades ; mais c’est un peu votre faute si je prends tant de plaisir à m’épancher avec vous. Que fait madame la princesse ? Daignez me parler quelquefois de son état Quand aurons-nous ce précieux enfant de l’amour qui sera l’élève de la vertu ? Que ne deviendra-il point sous de tels auspices ? De quelles fleurs charmantes, de quels fruits délicieux ne-couronnera-t-il point les liens de ses dignes parents ? Mais cependant quels nouveaux soins vous sont imposés ! Vos travaux vont redoubler ; y pourrez-vous suffire ? aurez-vous la force de persévérer jusqu’à la fin ? Pardon, monsieur le duc ; vos sentiments connus me sont garants de vos succès. Aussi mon inquiétude ne vient-elle pas de défiance, mais du vif intérêt que j’y prends.

Lettre CDLIX– À Milord Maréchal

25 mars 1764.

Enfin, Milord, j’ai reçu dans son temps, par M. Rougemont, votre lettre du 2 février, et c’est de toutes les réponses dont vous me parlez la seule qui me soit parvenue. J’y vois, par votre dégoût de l’Écosse, par l’incertitude du choix de votre demeure, qu’une partie de nos châteaux en Espagne est déjà détruite, et je crains bien que le progrès de mon dépérissement, qui rend chaque jour mon déplacement plus difficile, n’achève de renverser l’autre. Que le coeur de l’homme est inquiet ! Quand j’étais près de vous, je soupirais, pour y être plus à mon aise, après le séjour de l’Écosse ; et maintenant je donnerais tout au monde pour vous voir encore ici gouverneur de Neuchâtel. Mes voeux sont divers, mais leur objet est toujours le même. Revenez à Colombier, Milord, cultiver votre jardin, et faire du bien à des ingrats, même malgré eux ; peut-on terminer plus dignement sa carrière ? Cette exhortation de ma part est intéressée, j’en conviens ; mais, si elle offensait votre gloire, le coeur de votre enfant ne se la permettrait jamais.

J’ai beau vouloir me flatter, je vois, Milord, qu’il faut renoncer à vivre auprès de vous ; et malheureusement je n’en perdrai pas si facilement le besoin que l’espoir. La circonstance où vous m’avez accueilli m’a fait une impression que les jours passés avec vous ont rendue ineffaçable : il me semble que je ne puis plus être libre que sous vos yeux, ni valoir mon prix que dans votre estime. L’imagination du moins me rapprocherait, si je pouvais vous donner les bons moments qui me restent : mais vous m’avez refusé des mémoires sur votre illustre frère. Vous avez eu peur que je ne fisse le bel esprit, et que je ne gâtasse la sublime simplicité du probus vixit, fortis obiit. Ah, Milord ! fiez-vous à mon coeur ; il saura trouver un ton qui doit plaire au votre pour parler de ce qui vous appartient. Oui, je donnerais tout au monde pour que vous voulussiez me fournir des matériaux pour m’occuper de vous, de votre famille, pour pouvoir transmettre à la postérité quelque témoignage de mon attachement pour vous et de vos bontés pour moi. Si vous avez la complaisance de m’envoyer quelques mémoires, soyez persuadé que votre confiance ne sera point trompée : d’ailleurs vous serez le juge de mon travail : et comme je n’ai d’autre objet que de satisfaire un besoin qui me tourmente, si j’y parviens j’aurai fait ce que j’ai voulu. Vous déciderez du reste, et rien ne sera publié que de votre aveu. Pensez à cela, Milord, je vous conjure, et croyez que vous n’aurez pas peu fait pour le bonheur de ma vie, si vous me mettez à portée d’en consacrer le reste à m’occuper de vous[835].

Je suis touché de ce que vous avez écrit à M. le conseiller Rougemont au sujet de mon testament. Je compte, si je me remets un peu, l’aller voir cet été à Saint-Aubin pour en conférer avec lui. Je me détournerai pour passer à Colombier : j’y reverrai du moins ce jardin, ces allées, ces bords du lac où se sont faites de si douces promenades et où vous devriez venir les recommencer, pour réparer du moins, dans un climat qui vous est salutaire, l’altération que celui d’Édimbourg a faite à votre santé.

Vous me promettez, Milord, de me donner de vos nouvelles et de n’instruire de vos directions itinéraires : ne l’oublie pas, je vous en supplie. J’ai été cruellement tourmenté de ce long silence. Je ne craignais pas que vous m’eussiez oublié, mais je craignais pour vous la rigueur de l’hiver. L’été je craindrai la mer, les fatigues, les déplacements, et de ne savoir plus où vous écrire.

Lettre CDLXI– À Milord Maréchal

31 mars 1764.

Sur l’acquisition, Milord, que vous avez faite, et sur l’avis que vous m’en avez donné, la meilleure réponse que j’aie à vous faire est de vous transcrire ici ce que j’écris sur ce sujet à la personne que je prie de donner cours à cette lettre, en lui parlant des acclamations de vos bons compatriotes.

« Tous les plaisirs ont beau être pour les méchants, en voilà pourtant un que je leur défie de goûter. Il n’a rien eu de plus pressé que de me donner avis du changement de sa fortune :

Vous devinez aisément pourquoi. Félicitez-moi de tous mes malheurs, madame, ils m’ont donné pour ami Milord Maréchal. »

Sur nos offres, qui regardent mademoiselle Le Vasseur et moi, je commencerai, Milord, par vous dire que, loin de mettre de l’amour-propre à me refuser à vos dons, j’en mettrais un très noble à les recevoir. Ainsi là-dessus point de dispute ; les preuves que vous vous intéressez à moi, de quelque genre qu’elles puissent être, sont plus propres à m’enorgueillir qu’à m’humilier, et je ne m’y refuserai jamais ; soit dit une fois pour toutes.

Mais j’ai du pain quant à présent ; et, au moyen des arrangements que je médite, j’en aurai pour le reste de mes jours. Que me servirait le surplus ? Rien ne me manque de ce que je désire et qu’on peut avoir avec de l’argent. Milord, il faut préférer ceux qui ont besoin a ceux qui n’ont pas besoin, et je suis dans ce dernier cas. D’ailleurs, je n’aime point qu’on me parle de testaments. Je ne voudrais pas être, moi le sachant, dans celui d’un indifférent : jugez si je voudrais me savoir dans le vôtre.

Vous savez, Milord, que mademoiselle Le Vasseur a une petite pension de mon libraire avec laquelle elle peut vivre quand elle ne m’aura plus. Cependant j’avoue que le bien que vous voulez lui faire m’est plus précieux que s’il me regardait directement, et je suis extrêmement touché de ce moyen trouvé par votre coeur de contenter la bienveillance dont vous m’honorez. Mais s’il se pouvait que vous lui assignassiez plutôt la rente de la somme que la somme même, cela m’éviterait l’embarras de chercher à la placer, sorte d’affaire où je n’entends rien.

J’espère, Milord, que vous aurez reçu ma précédente lettre. M’accorderez-vous des mémoires ? Pourrai-je écrire l’histoire de votre maison ?Pourrai-je donner quelques éloges à ces bons Écossais à qui vous êtes si cher, et qui par-là me sont chers aussi ?

Lettre CDLXIII– À M. A

Môtiers-Travers, le 7 avril 1764.

L’état où j’étais, monsieur, au moment où votre lettre me parvint, m’a empêché de vous en accuser plus tôt la réception, et de vous remercier comme je fais aujourd’hui du plaisir que m’a fait ce témoignage de votre souvenir. J’en suis plus touché que surpris ; et j’ai toujours bien cru que l’amitié dont vous m’honoriez dans mes jours prospères ne se refroidirait ni par mes disgrâces ni par mon exil. De mon côté, sans avoir avec vous des relations suivies, je n’ai point cessé, monsieur, de prendre intérêt aux changements agréables que vous avez éprouvés depuis nos anciennes liaisons. Je ne doute point que vous ne soyez aussi bon mari et aussi digne père de famille que vous étiez homme aimable étant garçon, que vous ne vous appliquiez à donner à vos enfants une éducation raisonnable et vertueuse, et que vous ne fassiez le bonheur d’une femme de mérite qui doit faire le vôtre. Toutes ces idées, fruits de L’estime qui vous est due, me rendent la vôtre plus précieuse.

Je voudrais vous rendre compte de moi pour répondre à l’intérêt que vous daignez y prendre : mais que vous dirais-je ? Je ne fus jamais bien grand-chose ; maintenant je ne suis plus rien ; je me regarde comme ne vivant déjà plus. Ma pauvre machine délabrée me laissera jusqu’au bout, j’espère, une âme saine quant aux sentiments et à la volonté ; mais, du côté de l’entendement et des idées, je suis aussi malade de l’esprit que du corps. Peut-être est-ce un avantage pour ma situation. Mes maux me rendent mes malheurs peu sensibles. Le coeur se tourmente moins quand le corps souffre, et la nature me donne tant d’affaires que l’injustice des hommes ne me touche plus. Le remède est cruel, je l’avoue ; mais enfin c’en est un pour moi : car les plus vives douleurs me laissent toujours quelque relâche, au lieu que les grandes afflictions ne m’en laissent point. Il est donc bon que je souffre et que je dépérisse pour être moins attristé ; et j’aimerais mieux être Scarron malade que Timon en santé. Mais si je suis désormais peu sensible aux peines, je le suis encore aux consolations ; et c’en sera toujours une pour moi d’apprendre que vous vous portez bien, que vous êtes heureux, et que vous continuez de m’aimer. Je vous salue, monsieur, et vous embrasse de tout mon coeur.

Lettre CDLXV– À M. le maréchal de Luxembourg

Môtiers, le 21 avril 1764.

Je suis alarmé, monsieur le maréchal, d’apprendre à l’instant que vous n’êtes pas allé ce printemps à Montmorency. Je crains que la suite d’une indisposition, qu’on m’avait décrite comme légère, et dont je vous croyais rétabli, n’ait mis obstacle à ce voyage. Permettez que je vous supplie de me faire écrire un mot sur votre état présent. Je sais qu’il faudrait toujours savoir se retirer avant que d’être importun, et qu’on y est obligé, du moins quand on sent qu’on l’est devenu. Mais, monsieur le maréchal, comme les sentiments que vous daignâtes cultiver ne peuvent sortir de mon coeur, je ne puis perdre non plus les inquiétudes qui en sont inséparables. Je serai discret désormais sur tout autre article ; mais je ne puis me résoudre à l’être, quand je suis en peine de votre santé.

Lettre CDLXVII– À Madame La Tour

À Môtiers, le 28 avril 1764.

Tant que ma situation ne changera pas, j’aurai, chère Marianne, avec le chagrin de ne pouvoir nous écrire que des lettres rares et courtes, celui de sentir que vous imputez toujours en vous-même mon malheur à main aise volonté ; car je sais qu’il n’est pas dans le coeur humain de se mettre à la place des autres dans les choses qu’on exige d’eux. Au reste, un article de vos lettres, auquel je ne répondrais pas quand j’aurais le temps et la santé qui me manquent, est celui des louanges. Le silence est la seule bonne réponse que je sache faire à cet article-là.

Les pièces de mes écrits que vous avez in-12, et que vous me demandez in-8°, ont, pour la plupart, été imprimées, dans ce dernier format, chez Pissot, quai de Conti, à la descente du Pont-Neuf ; le Discours sur l’économie politique a aussi été imprimé in-8° à Genève, chez Duvillard. Je n’ai aucune de ces pièces détachées de l’unique exemplaire que je me suis réservé de mes écrits, et je n’ai plus aucune relation avec les libraires qui les ont imprimées. Cependant, ne vous mettez pas en quête de ces pièces de six semaines d’ici ; car j’espère, avant ce terme, pouvoir vous les procurer toutes d’une bonne édition, et cela sans embarras. Voilà, chère Marianne, ce que j’ai quant à présent à vous répondre sur les éclaircissements que vous m’avez demandés. J’attends maintenant la question que vous avez à me faire ; j’espère qu’elle n’a nul traita mon sincère attachement pour vous ; car, quelque mécontente que vous soyez de ma correspondance, je ne vous pardonnerais pas de rien mettre en doute qui pût se rapporter à cet objet-là.

Lettre CDLXIX– À Mademoiselle D. M

Le 7 mai 1764.

Je ne prends pas le change, Henriette, sur l’objet de votre lettre, non plus que sur votre date de Paris[840]. Vous recherchez moins mon avis sur le parti que vous avez à prendre que mon approbation pour celui que vous avez pris. Sur chacune de vos lignes je vois ces mots écrits en gros caractères : Voyons si vous aurez le front de condamner à ne plus penser ni lire quelqu’un qui pense et écrit ainsi. Cette interprétation n’est assurément pas un reproche, et je ne puis que vous savoir gré de me mettre au nombre de ceux dont les jugements vous importent. Mais en me flattant vous n’exigez pas, je crois, que je vous flatte ; et vous déguiser mon sentiment, quand il y va du bonheur de votre vie, serait mal répondre à l’honneur que vous m’avez fait.

Commençons par écarter les délibérations inutiles. Il ne s’agit plus de vous réduire à coudre et broder. Henriette, on ne quitte pas sa tête comme un bonnet, et l’on ne revient pas plus à la simplicité qu’à l’enfance ; l’esprit une fois en effervescence y reste toujours, et quiconque a pensé pensera toute sa vie. C’est là le plus grand malheur de l’état de réflexion : plus on en sent les maux, plus on les augmente ; et tous nos efforts pour en sortir ne font que nous y embourber plus profondément.

Ne parlons donc pas de changer d’état, mais du parti que vous pouvez tirer du vôtre. Cet état est malheureux, il doit toujours l’être. Vos maux sont grands et sans remède ; vous les sentez, vous en gémissez ; et, pour les rendre supportables, vous cherchez du moins un palliatif. N’est-ce pas là l’objet que vous vous proposez dans vos plans d’études et d’occupations ?

Vos moyens peuvent être bons dans une autre vue, mais c’est votre fin qui vous trompe, parce que ne voyant pas la véritable source de vos maux, vous en cherchez l’adoucissement dans la cause qui les fit naître. Vous les cherchez dans votre situation, tandis qu’ils sont votre ouvrage. Combien de personnes de mérite nées dans le bien-être, et tombées dans l’indigence, l’ont supportée avec moins de succès et de bonheur que vous, et toutefois n’ont pas ces réveils tristes et cruels dont vous décrivez l’horreur avec tant d’énergie ? Pourquoi cela ? Sans doute elles n’auront pas, direz-vous, une âme aussi sensible. Je n’ai vu personne en ma vie 4 qui n’en dît autant. Mais qu’est-ce enfin que cette sensibilité si vantée ? Voulez-vous le savoir, Henriette ? c’est en dernière analyse un amour-propre qui se compare. J’ai mis le doigt sur le siège du mal.

Toutes vos misères viennent et viendront de vous être affichée. Par cette manière de chercher le bonheur il est impossible qu’on le trouve. On n’obtient jamais dans l’opinion des autres la place qu’on y prétend. S’ils nous l’accordent à quelques égards, ils nous la refusent à mille autres, et une seule exclusion tourmente plus que ne flattent cent préférences. C’est bien pis encore dans une femme qui, voulant se faire homme, met d’abord tout son sexe contre elle, et n’est jamais prise au mot par le nôtre ; en sorte que son orgueil est souvent aussi mortifié par les honneurs qu’on lui rend que par ceux qu’on lui refuse. Elle n’a jamais précisément ce qu’elle veut, parce qu’elle veut des choses contradictoires ; et qu’usurpant les droits d’un sexe sans vouloir renoncer à ceux de l’autre, elle n’en possède aucun pleinement.

Mais le grand malheur d’une femme qui s’affiche est de n’attirer, ne voir que des gens qui font comme elle, et d’écarter le mérite solide et modeste, qui ne s’affiche point, et qui ne court point où s’assemble la foule. Personne ne juge si mal et si faussement des hommes que les gens à prétentions ; car ils ne les jugent que d’après eux-mêmes et ce qui leur ressemble ; et ce n’est certainement pas voir le genre humain par son beau côté. Vous êtes mécontente de toutes vos sociétés : je le crois bien ; celles où vous avez vécu étaient les moins propres à vous rendre heureuse ; vous n’y trouviez personne en qui vous pussiez prendre cette confiance qui soulage. Comment l’auriez-vous trouvée parmi des gens tout occupés d’eux seuls, à qui vous demandiez dans leur coeur la première place, et qui n’en ont pas même une seconde à donner ? Vous vouliez briller, vous vouliez primer, et vous vouliez être aimée : ce sont des choses incompatibles. Il faut opter. Il n’y a point d’amitié sans égalité, et il n’y a jamais d’égalité reconnue entre gens à prétentions. Il ne suffit pas d’avoir besoin d’un ami pour en trouver, il faut encore avoir de quoi fournir aux besoins d’un autre. Parmi les provisions que vous avez faites, vous avez oublié celle-là.

La marche par laquelle vous avez acquis des connaissances n’en justifie ni l’objet ni l’usage. Vous avez voulu paraître philosophe ; c’était renoncer à l’être ; et il valait beaucoup mieux avoir l’air d’une fille qui attend un mari, que d’un sage qui attend de l’encens. Loin de trouver le bonheur dans l’effet des soins que vous n’avez donnés qu’à la seule apparence, vous n’y avez trouvé que des biens apparents et des maux véritables. L’état de réflexion où vous vous êtes jetée vous a fait faire incessamment des retours douloureux sur vous-même ; et vous voulez pourtant bannir ces idées par le même genre d’occupation qui vous les donna.

Vous voyez l’erreur de la route que vous avez prise, et, croyant en changer par votre projet, vous allez encore au même but par un détour. Ce n’est point pour vous que vous voulez revenir à l’étude, c’est encore pour les autres. Vous voulez faire des provisions de connaissances pour suppléer dans un autre âge à la figure : vous voulez substituer l’empire du savoir à celui des charmes.

Vous ne voulez pas devenir la complaisante d’une autre femme, mais vous voulez avoir des complaisants. Vous voulez avoir des amis, c’est-à-dire une cour : car les amis d’une femme jeune ou vieille sont toujours ses courtisans ; ils la servent ou la quittent, et vous prenez de loin des mesures pour les retenir, afin d’être toujours le centre d’une sphère, petite ou grande. Je crois sans cela que les provisions que vous voulez faire seraient la chose la plus inutile pour l’objet que vous croyez bonnement vous proposer. Vous voudriez, dites-vous, vous mettre en état d’entendre les autres. Avez-vous besoin d’un nouvel acquis pour cela ? Je ne sais pas au vrai quelle opinion vous avez de votre intelligence actuelle ; mais, dussiez-vous avoir pour amis des Oedipes, j’ai peine à croire que vous soyez fort curieuse de jamais entendre les gens que vous ne pouvez entendre aujourd’hui. Pourquoi donc tant de soins pour obtenir ce que vous avez déjà ? Non, Henriette, ce n’est pas cela ; mais, quand vous serez une sibylle, vous voulez prononcer des oracles ; votre vrai projet n’est pas tant d’écouter les autres que d’avoir vous-même des auditeurs. Sous prétexte de travailler pour l’indépendance, vous travaillez encore pour la domination. C’est ainsi que, loin d’alléger le poids de l’opinion qui vous rend malheureuse, vous voulez en aggraver le joug. Ce n’est pas le moyen de vous procurer des réveils plus sereins.

Vous croyez que le seul soulagement du sentiment pénible qui vous tourmente est de vous éloigner de vous. Moi, tout au contraire, je crois que c’est de vous en rapprocher.

Toute votre lettre est pleine de preuves que jusqu’ici l’unique but de toute votre conduite a été de vous mettre avantageusement sous les yeux d’autrui. Comment, ayant réussi dans le public autant que personne, et en rapportant si peu de satisfaction intérieure, n’avez-vous pas senti que ce n’était pas là le bonheur qu’il vous fallait, et qu’il était temps de changer de plan ? Le vôtre peut être bon pour la gloire, mais il est mauvais pour la félicité. Il ne faut point chercher à s’éloigner de soi, parce que cela n’est pas possible, et que tout nous y ramène malgré que nous en ayons. Vous convenez d’avoir passé des heures très douces en m’écrivant et me parlant de vous. Il est étonnant que cette expérience ne vous mette pas sur la voie, et ne vous apprenne pas où vous devez chercher, sinon le bonheur, au moins la paix.

Cependant, quoique mes idées en ceci diffèrent beaucoup des vôtres, nous sommes à peu près d’accord sur ce que vous devez faire. L’étude est désormais pour vous la lance d’Achille, qui doit guérir la blessure qu’elle a faite. Mais vous ne voulez qu’anéantir la douleur, et je voudrais ôter la cause du mal. Vous voulez vous distraire de vous par la philosophie ; moi, je voudrais qu’elle vous détachât de tout, et vous rendît à vous-même. Soyez sûre que vous ne serez contente des autres que quand vous n’aurez plus besoin d’eux, et que la société ne peut vous devenir agréable qu’en cessant de vous être nécessaire. N’ayant jamais à vous plaindre de ceux dont vous n’exigerez rien, c’est vous alors qui leur serez nécessaire, et, sentant que vous vous suffisez à vous-même, ils vous sauront gré du mérite que vous voulez bien mettre en commun. Ils ne croiront plus vous faire grâce ; ils la recevront toujours. Les agréments de la vie vous rechercheront par cela seul que vous ne les rechercherez pas ; et c’est alors que, contente de vous sans pouvoir être mécontente des autres, vous aurez un sommeil paisible et un réveil délicieux.

Il est vrai que des études faites dans des vues si contraires ne doivent pas beaucoup se ressembler, et il y a bien de la différence entre la culture qui orne l’esprit et celle qui nourrit lame. Si vous aviez le courage de goûter un projet dont l’exécution vous sera d’abord très pénible, il faudrait beaucoup changer vos directions. Cela demanderait d’y bien penser avant de se mettre à l’ouvrage. Je suis malade, occupé, abattu, j’ai l’esprit lent ; il me faut des efforts pénibles pour sortir du petit cercle d’idées qui me sont familières, et rien n’en est plus éloigné que votre situation. Il n’est pas juste que je me fatigue à pure perte ; car j’ai peine à croire que vous vouliez entreprendre de refondre, pour ainsi dire, toute votre constitution morale. Vous avez trop de philosophie pour ne pas voir avec effroi cette entreprise. Je désespérerais de vous, si vous vous y mettiez aisément. N’allons donc pas plus loin quant à présent ; il suffît que votre principale question est résolue : suivez la carrière des lettres ; il ne vous en reste plus d’autre à choisir.

Ces lignes que je vous écris à la hâte, distrait et souffrant, ne disent peut-être rien de ce qu’il faut dire : mais les erreurs que ma précipitation peut m’avoir fait faire ne sont pas irréparables. Ce qu’il fallait, avant toute chose, était de vous faire sentir combien vous m’intéressez ; et je crois que vous n’en douterez pas en lisant cette lettre. Je ne vous regardais jusqu’ici que comme une belle penseuse qui, si elle avait reçu un caractère de la nature, avait pris soin de l’étouffer, de l’anéantir sous l’extérieur, comme un de ces chefs-d’oeuvre jetés en bronze, qu’on admire par les dehors et dont le dedans est vide. Mais si vous savez pleurer encore sur votre état, il n’est pas sans ressource ; tant qu’il reste au coeur un peu d’étoffe, il ne faut désespérer de rien.

Lettre CDLXXI– À Mademoiselle Galley

En lui envoyant un lacet

[841]

14 mai 1764.

Ce présent, ma bonne amie, vous fut destiné du moment que j’eus le bien de vous connaître, et, quoi qu’en pût dire votre modestie, j’étais sûr qu’il aurait dans peu son emploi. La récompense suit de près la bonne oeuvre. Vous étiez cet hiver garde-malade, et ce printemps Dieu vous donne un mari : vous lui serez charitable, et Dieu vous donnera des enfants ; vous les élèverez en sage mère, et ils vous rendront heureuse un jour. D’avance vous devez l’être par les soins d’un époux aimable et aimé, qui saura vous rendre le bonheur qu’il attend de vous. Tout ce qui promet un bon choix m’est garant du votre ; des liens d’amitié formés dès l’enfance, éprouvés par le temps, fondés sur la connaissance des caractères ; l’union des coeurs que le mariage affermit, mais ne produit pas ; l’accord des esprits où des deux parts la bonté domine, et où la gaieté de l’un, la solidité de l’autre, se tempérant mutuellement, rendront douce et chère à tous deux L’austère loi qui fait succéder aux jeux de l’adolescence des soins plus graves, mais plus touchants. Sans parler d’autres convenances, voilà de bonnes raisons de compter pour toute la vie sur un bonheur commun dans l’état où vous entrez, et que vous honorerez par votre conduite. Voir vérifier un augure si bien fondé sera, chère Isabelle, une consolation très douce pour votre ami. Du reste, la connaissance que j’ai de vos principes, et l’exemple de madame votre soeur, me dispensent de faire avec vous des conditions. Si vous n’aimez pas les enfants, vous aimerez vos devoirs. Cet amour me répond de l’autre ; et votre mari, dont vous fixerez les goûts sur divers articles, saura bien changer le vôtre sur celui-là.

En prenant la plume j’étais plein de ces idées. Les voilà pour tout compliment. Vous attendiez peut-être une lettre faite pour être montrée ; mais auriez-vous dû me la pardonner, et reconnaitriez-vous l’amitié que vous m’ayez inspirée, dans une épître on je songerais au public en parlant de vous ?

Lettre CDLXXIII– À M. de P.

23 mai 1764.

Je sais, monsieur, que, depuis deux ans, Paris fourmille d’écrits qui portent mon nom, mais dont heureusement peu de gens sont les dupes. Je n’ai ni écrit ni vu ma prétendue lettre à M. l’archevêque d’Auch, et la date de Neuchâtel prouve que l’auteur n’est pas même instruit de ma demeure.

Je n’avais pas attendu les exhortations des protestants de France pour réclamer contre les mauvais traitements qu’ils essuient. Ma lettre à M. l’archevêque de Paris porte un témoignage assez éclatant du vif intérêt que je prends à leurs peines : il serait difficile d’ajouter à la force des raisons que j’apporte pour engager le gouvernement à les tolérer, et j’ai même lieu de présumer qu’il y a fait quelque attention. Quel gré m’en ont-ils su ? On dirait que cette lettre, qui a ramené tant de catholiques, n’a fait qu’achever, d’aliéner les protestants ; et combien d’entre eux ont osé m’en faire un nouveau crime ! Comment voudriez-vous, monsieur, que je prisse avec succès leur défense, lorsque j’ai moi-même à me défendre de leurs outrages ? Opprimé, persécuté, poursuivi chez eux de toutes parts comme un scélérat, je les ai vus tous réunis pour achever de m’accabler ; et lorsqu’enfin la protection du roi a mis ma personne à couvert, ne pouvant plus autrement me nuire, ils n’ont cessé de m’injurier. Ouvrez jusqu’à vos Mercures, et vous verrez de quelle façon ces charitables chrétiens m’y traitent : si je continuais à prendre leur cause, ne me demanderait-on pas de quoi je me mêle ? Ne jugerait-on pas qu’apparemment je suis de ces braves qu’on mène au combat à coups de bâton ? » Vous avez bonne grâce de venir nous prêcher la tolérance, me dirait-on, tandis que vos gens se montrent plus intolérants que nous ! Votre propre histoire dément vos principes, et prouve que les réformés, doux peut-être quand ils sont faibles, sont très violents sitôt qu’ils sont les plus forts. Les uns vous décrètent, les autres vous bannissent, les autres vous reçoivent en rechignant. Cependant vous voulez que nous les traitions sur des maximes de douceur qu’ils n’ont pas eux-mêmes ! Non : puisqu’ils persécutent, ils doivent être persécutés ; c’est la loi de l’équité qui veut qu’on fasse à chacun comme il fait aux autres. Croyez-nous, ne vous mêlez plus de leurs affaires, car ce ne sont point les vôtres. Ils ont grand soin de le déclarer tous les jours en vous reniant pour leur frère, en protestant que votre religion n’est pas la leur. »

Si vous voyez, monsieur, ce que j’aurais de solide à répondre à ce discours, ayez la bonté de me le dire ; quant à moi, je ne le vois pas. Et puis, que sais-je encore ? peut-être, en voulant les défendre, avancerais-je par mégarde quelque hérésie, pour laquelle on me ferait saintement brûler. Enfin, je suis abattu, découragé, souffrant, et l’on me donne tant d’affaires à moi-même, que je n’ai plus le temps de me mêler de celles d’autrui.

Recevez mes salutations, monsieur, je vous supplie, et les assurances de mon respect.

Lettre CDLXXV– À M. le prince L.E de Wirtemberg

Môtiers, le 26 mai 1764.

Je reçois avec reconnaissance le livre que vous avez eu la bonté de m’envoyer ; et lorsque je relirai cet ouvrage, ce qui, j’espère, m’arrivera quelquefois encore, ce sera toujours dans l’exemplaire que je tiens de vous. Ces entretiens ne sont point de Phocion, ils sont de l’abbé de Mably frère de l’abbé de Condillac, célèbre par d’excellents livres de métaphysique, et connu lui-même par divers ouvrages de politique, très bons aussi dans leur genre. Cependant on retrouve quelquefois dans ceux-ci de ces principes de la politique moderne qu’il serait à désirer que tous les hommes de votre rang blâmassent ainsi que vous. Aussi, quoique l’abbé de Mably soit un honnête homme rempli de vues très saines, j’ai pourtant été surpris de le voir s’élever, dans ce dernier ouvrage, à une morale si pure et si sublime. C’est pour cela sans doute que ces entretiens, d’ailleurs très bien faits, n’ont eu qu’un succès médiocre en France ; mais ils en ont eu un très grand en Suisse, où je vois avec plaisir qu’ils ont été réimprimés.

J’ai le coeur plein de vos deux dernières lettres. Je n’en reçois pas une qui n’augmente mon respect et, si j’ose le dire, mon attachement pour vous. L’homme vertueux, le grand homme élevé par les disgrâces, me fait tout-à-fait oublier le prince et le frère d’un souverain ; et, vu l’antipathie pour cet état qui m’est naturelle, ce n’est pas peu de m’avoir amené là. Nous pourrions bien cependant n’être pas toujours de même avis en toute chose ; et, par exemple, je ne suis pas trop convaincu qu’il suffise, pour être heureux, de bien remplir les devoirs de son emploi. Sûrement Turenne, en brûlant le Palatinat par l’ordre de son prince, ne jouissait pas du vrai bonheur ; et je ne crois pas que les fermiers-généraux les plus appliqués autour de leur tapis vert en jouissent davantage : mais si ce sentiment est une erreur, elle est plus belle en vous que la vérité même ; elle est digne de qui sut se choisir un état dont tous les devoirs sont des vertus.

Le coeur me bat à chaque ordinaire dans l’attente du moment désiré qui doit tripler votre être. Tendres époux, que vous êtes heureux ! Que vous allez le devenir encore, en voyant multiplier des devoirs si charmants à remplir ! Dans la disposition d’âme où je vous vois tous les deux, non, je n’imagine aucun bonheur pareil au vôtre. Hélas ! quoi qu’on en puisse dire, la vertu seule ne le donne pas, mais elle seule nous le fait connaître, et nous apprend à le goûter.

Lettre CDLXXVII– À M. Deleyre

Môtiers, 3 juin 1764.

J’avais reçu toutes vos lettres, cher Deleyre, et j’ai aussi reçu celle que m’a fait passer en dernier lieu M. Sabattier. Je ne crois pas vous avoir proposé d’établir entre nous une correspondance suivie ; non qu’elle ne me soit agréable, mais parce que ma paresse naturelle, mon état languissant, les lettres dont je suis accablé, les survenants dont ma maison ne désemplit point, m’empêcheraient de la suivre régulièrement. Mais, comme je vous aime et que je désire que vous m’aimiez, je recevrai toujours avec plaisir les détails que vous voudrez me faire de la situation de votre âme et de vos affaires, des marques de votre confiance et de votre amitié. Je me ménagerai aussi par intervalles le plaisir de vous écrire ; et quand j’aurai le temps d’épancher mon coeur avec vous, ce sera un soulagement pour moi. Voilà ce que je puis vous promettre ; mais je ne vous promets point dans mes réponses une exactitude que je n’y sus jamais mettre. On n’a que trop de devoirs à remplir dans la vie sans s’en imposer encore de nouveaux.

Vos deux dernières lettres me fourniraient ample matière à disserter, tant sur vos dispositions actuelles que sur votre manière d’envisager l’histoire grecque et romaine : comme si, commençant cette étude, vous y eussiez cherché d’autres êtres que des hommes, et que ce ne fût pas bien assez d’y en trouver de meilleurs dans leurs étoffes que ne sont nos contemporains. Mais, mon cher, l’accablement où me jettent les maux du corps et de l’âme, et tout récemment la perte de M. de Luxembourg, qui m’a porté le dernier coup, m’ôtent la force de penser et d’écrire. Vous le savez, j’avais pour amis tout ce qu’il y avait d’illustre parmi les gens de lettres : je les ai tous perdus pleins de vie ; aucun, pas même Duclos, ne m’est resté dans mes disgrâces. J’en fais un parmi les grands : c’est celui qui se trouve à l’épreuve, et la mort vient de l’ôter. Quel renversement d’idées ! sur quels nouveaux principes faut-il donc remonter ma raison. Je suis trop vieux pour supporter un tel bouleversement ; je suis trop sensible pour philosopher uniquement sur mes pertes. Ma tête n’y est plus ; je ne sens plus que mes douleurs, je ne vois plus qu’un chaos. Cher Deleyre, j’ai trop vécu.

Avant de finir, reparlons de la manière de lier notre correspondance, au moins telle que je puis l’entretenir. Puisque vous avez reçu la lettre que je vous ai écrite directement, et que j’ai reçu la vôtre, nous ne sommes point fondés par notre expérience à nous défier des postes d’Italie[846]. La médiation de M. Sabattier, plus embarrassante, ne fait qu’augmenter la peine et la dépense, puisqu’il faut multiplier les enveloppes, lui écrire à lui-même, affranchir pour Turin comme pour Parme, payer des ports plus forts encore. En tout ma peine me coûte plus que mon argent. Ainsi je suis d’avis que nous revenions au plus simple, en nous écrivant directement. Si l’on ouvre nos lettres, que nous importe ? nous ne tramons pas des conspirations. Si nous trouvons qu’elles se perdent, il sera temps alors de prendre d’autres mesures. Quant à présent, contentons-nous de les numéroter, comme je fais celle-ci ; ce sera le moyen de reconnaître si l’on en a intercepté quelqu’une. Je ne croyais vous écrire qu’un mot, et me voilà à ma troisième page. La conséquence est facile à tirer. Mon respect, je vous prie, à madame Deleyre, et mes salutations à M. l’abbé de Condillac. Je vous embrasse de tout mon coeur.

Lettre CDLXXIX– À la même

Môtiers, le 17 juin 1764.

Que mon état est affreux ! et que votre lettre m’a soulagé ! Oui, madame !a maréchale, la certitude d’avoir été aimé de M. le maréchal, sans me consoler de sa perte, en adoucit l’amertume, et fait succéder à mon désespoir des lai nies précieuses et douces dont je ne cesserai d’honorer sa mémoire tons les jours de ma vie. José dire qu’il me la devait cette amitié sincère que vous m’assurez qu’il eut toujours pour moi ; car mon coeur n’eut jamais d’attachement plus vrai, plus vif, plus tendre, que celui qu’il m’avait inspiré. C’est encore un de mes regrets que les tristes bienséances m’aient souvent empêché de lui faire connaître jusqu’à quel point il m’était cher. J’en puis dire autant à votre égard, madame la maréchale, et j’en ai pour preuve bien cruelle les déchirements que j’ai sentis dans la persuasion d’être oublié de vous. Mon dessein n’est point d’entrer en explication sur le passé. Vous dites m’avoir écrit la dernière : nous sommes là-dessus bien loin de compte ; mais vos bontés me sont si précieuses, que, pourvu qu’elles me soient rendues, je me chargerai volontiers d’un tort que mon coeur n’eut jamais, et qu’il saura bien vous faire oublier. Je consens que vous ne m’accordiez rien qu’à titre de grâce. Mais, si je n’ai point mérité votre amitié, songez, je vous supplie, que, de votre propre aveu, M. le maréchal m’accordait la sienne. C’est en son nom, c’est au nom de sa mémoire qui nous est si chère à tous deux, que je réclame de votre part les sentiments qu’il eut pour moi, et que, de mon côté, je voue à la personne qu’il aima le plus tous ceux que j’avais pour lui. Il est impossible dédire davantage. Je ne demande ni de fréquentes lettres, ni des réponses exactes ; mais quand vous sentirez que je dois être inquiet (et, quand on aime les gens, cela se devine), faites-moi dire un mot par M. de La Roche, et je suis content.

Lettre CDLXXXI– À M. de Chamfort

Le 24 juin 1764.

J’ai toujours désiré, monsieur, d’être oublié de la tourbe insolente et vile qui ne songe aux infortunés que pour insulter à leur misère ; mais l’estime des hommes de mérite est un précieux dédommagement de ses outrages, et je ne puis qu’être flatté de l’honneur que vous m’avez fait en m’envoyant votre pièce[847]. Quoique accueillie du public, elle doit l’être des connaisseurs et des gens sensibles aux vrais charmes de la nature. L’effet le plus sûr de mes maximes, qui est de m’attirer la haine des méchants et l’affection des gens de bien, et qui se marque autant par mes malheurs que par mes succès, m’apprend, par l’approbation dont vous honorez mes écrits, ce qu’on doit attendre des vôtres, et me fait désirer, pour l’utilité publique, qu’ils tiennent tout ce que promet votre début. Je vous salue, monsieur, de tout mon coeur.

Lettre CDLXXXIII– À M. H.D.P

[848]

Môtiers, le 15 juillet 1764.

Si mes raisons, monsieur, contre la proposition qui m’a été faite par le canal de M. P***, vous paraissent mauvaises, celles que vous m’objectez ne me semblent pas meilleures ; et dans ce qui regarde ma conduite, je crois pouvoir rester juge des motifs qui doivent me déterminer.

Il ne s’agit pas, je le sais, de ce que tel ou tel peut mériter par la loi du talion, mais il s’agit de l’objection par laquelle les catholiques me fermeraient la bouche en m’accusant de combattre ma propre religion. Vous écrivez contre les persécuteurs, me diraient -ils, et vous vous dites protestant ! Vous avez donc tort ; car les protestants sont tout aussi persécuteurs que nous, et c’est pour cela que nous ne devons point les tolérer, bien sûrs que, s’ils devenaient les plus forts, ils ne nous toléreraient pas nous-mêmes. Vous nous trompez, ajouteraient-ils, ou vous vous trompez en vous mettant en contradiction avec les vôtres, et nous prêchant d’autres maximes que les leurs. Ainsi, l’ordre veut qu’avant d’attaquer les catholiques je commence par attaquer les protestants, et par leur montrer qu’ils ne savent pas leur propre religion. Est-ce là, monsieur, ce que vous m’ordonnez de faire ? Cette entreprise préliminaire rejetterait l’autre encore loin ; et il me paraît que la grandeur de la tâche ne vous effraie guère, quand il n’est question que de l’imposer.

Que si les arguments ad hominem qu’on m’objecterait vous paraissent peu embarrassants, ils me le paraissent beaucoup à moi ; et, dans ce cas, c’est à celui qui sait les résoudre d’en prendre le soin.

Il y a encore, ce me semble, quelque chose de dur et d’injuste de compter pour rien tout ce que j’ai fait, et de regarder ce qu’on me prescrit comme un nouveau travail à faire. Quand on a bien établi une vérité par cent preuves invincibles, ce n’est pas un si grand crime, à mon avis, de ne pas courir après la cent et unième, surtout si elle n’existe pas. J’aime à dire des choses utiles, mais je n’aime pas à les répéter ; et ceux qui veulent absolument les redites n’ont qu’à prendre plusieurs exemplaires du même écrit. Les protestants de France jouissent maintenant d’un repos auquel je puis avoir contribué, non par de vaines déclamations comme tant d’autres, mais par de fortes raisons politiques bien exposées. Cependant voilà qu’ils me pressent d’écrire en leur faveur : c’est faire trop de cas de que je puis faire, ou trop peu de ce que j’ai fait. Ils avouent qu’ils sont tranquilles ; mais ils veulent être mieux que bien, et c’est après que je les ai servis de toutes mes forces qu’ils me reprochent de ne les pas servir au-delà de mes forces.

Ce reproche, monsieur, me paraît peu reconnaissant de leur part, et peu raisonné de la vôtre. Quand un homme revient d’un long combat, hors d’haleine et couvert de blessures, est-il temps de l’exhorter gravement à prendre les armes, taudis qu’on se tient soi-même en repos ! Eh ! messieurs, chacun son tour, je vous prie. Si vous êtes si curieux des coups, allez en chercher votre part : quant à moi, j’en ai bien la mienne ; il est temps de songer à la retraite : mes cheveux gris m’avertissent que je ne suis plus qu’un vétéran ; mes maux et mes malheurs me prescrivent le repos, et je ne sors point de la lice sans y avoir payé de ma personne. Sat patrioe Priamoque datum. Prenez mon rang, jeunes gens, je vous le cède ; gardez-le seulement comme j’ai fait, et après cela ne vous tourmentez pas plus des exhortations indiscrètes et des reproches déplacés, que je ne m’en tourmenterai désormais.

Ainsi, monsieur, je confirme à loisir ce que vous m’accusez d’avoir écrit à la hâte, et que vous jugez n’être pas digne de moi ; jugement auquel j’éviterai de répondre, faute de l’entendre suffisamment.

Recevez, monsieur, je vous supplie, les assurances de tout mon respect.

Lettre CDLXXXV– À M. Séguier de Saint-Brisson

[850]

Môtiers, le 22 juillet 1764.

Je crains, monsieur, que vous n’alliez un peu vite en besogne dans vos projets ; il faudrait, quand rien ne vous presse, proportionner la maturité des délibérations à l’importance des résolutions. Pourquoi quitter si brusquement l’état que vous aviez embrassé, tandis que vous pouviez à loisir vous arranger pour en prendre un autre, si tant est qu’on puisse appeler un état le genre de vie que vous vous êtes choisi, et dont vous serez peut-être aussitôt rebuté que du premier ? Que risquiez-vous à mettre un peu moins d’impétuosité dans vos démarches, et à tirer parti de ce retard, pour vous confirmer dans vos principes, et pour assurer vos résolutions par une plus mûre étude de vous-même ? Vous voilà seul sur la terre dans l’Age où l’homme doit tenir à tout ; je vous plains, et c’est pour cela que je ne puis vous approuver, puisque vous avez voulu vous isoler vous-même au moment où cela vous convenait le moins. Si vous croyez avoir suivi mes principes, vous vous trompez : vous avez suivi l’impétuosité de votre âge ; une démarche d’un tel éclat valait assurément la peine d’être bien pesée avant d’en venir à l’exécution. C’est une chose faite, je le sais : je veux seulement vous faire entendre que la manière de la soutenir et d’en revenir demande un peu plus d’examen que vous n’en avez mis à la faire.

Voici pis. L’effet naturel de cette conduite a été de vous brouiller avec madame votre mère. Je vois, sans que vous me le montriez, le fil de tout cela ; et, quand il n’y aurait que ce que vous me dites, à quoi bon aller effaroucher la conscience tranquille d’une mère, en lui montrant sans nécessité des sentiments différents des siens ? Il fallait, monsieur, garder ces sentiments au -dedans de noms pour la règle de votre conduite, et leur premier effet devrait être de vous faire endurer avec patience les tracasseries de vos prêtres, et de ne pas changer ces tracasseries en persécutions, en voulant secouer hautement le joug de la religion où vous étiez né. Je pense si peu comme vous sur cet article, que quoique le clergé protestant me fasse une guerre ouverte, et que je sois fort éloigné de penser comme lui sur tous les points, je n’en demeure pas moins sincèrement uni à la communion de notre Église, bien résolu d’y vivre et d’y mourir s’il dépend de moi : car il est très consolant pour un croyant affligé de rester en communauté de culte avec ses frères, et de servir Dieu conjointement avec eux. Je vous dirai plus, et je vous déclare que si j’étais né catholique, je demeurerais catholique, sachant bien que votre Église met un frein très salutaire aux écarts de la raison humaine, qui ne trouve ni fond ni rive quand elle veut sonder l’abîme des choses ; et je suis si convaincu de l’utilité de ce frein, que je m’en suis moi-même imposé un semblable, en me prescrivant, pour le reste de ma vie, des règles de foi dont je ne me permets plus de sortir. Aussi je vous jure que je ne suis tranquille que depuis ce temps-là, bien convaincu que, sans cette précaution, je ne l’aurais été de ma vie. Je vous parle, monsieur, avec effusion de coeur, et comme un père parlerait à son enfant. Votre brouillerie avec madame votre mère me navre. J’avais dans mes malheurs la consolation de croire que mes écrits ne pouvaient faire que du bien ; voulez-vous m’ôter encore cette consolation ? Je sais que s’ils font du mal, ce n’est que faute d’être entendus ; mais j’aurai toujours le regret de n’avoir pu me faire entendre. Cher Saint-Brisson, un fils brouillé avec sa mère a toujours tort : de tous les sentiments naturels, le seul demeuré parmi nous est l’affection maternelle. Le droit des mères est le plus sacré que je connaisse ; en aucun cas on ne peut le violer sans crime : raccommodez-vous donc avec la vôtre. Allez-vous jeter à ses pieds ; à quelque prix que ce soit, apaisez-la : soyez sûr que son coeur vous sera rouvert si le vôtre vous ramène à elle. Ne pouvez-vous sans fausseté lui faire le sacrifice de quelques opinions inutiles, ou du moins les dissimuler ? Vous ne serez jamais appelé à persécuter personne ; que vous importe le reste ? Il n’y a pas deux morales. Celle du christianisme et celle de la philosophie sont la même, l’une et l’autre vous imposent ici le même devoir ; vous pouvez le remplir, vous le devez ; la raison, l’honneur, votre intérêt, tout le veut : moi, je l’exige pour répondre aux sentiments dont vous m’honorez. Si vous le faites, comptez sur mon amitié, sur toute mon estime, sur mes soins, si jamais ils vous sont bons à quelque chose. Si vous ne le faites pas, vous n’avez qu’une mauvaise tête ; ou, qui pis est, votre coeur vous conduit mal, et je ne veux conserver de liaisons qu’avec des gens dont la tête et le coeur soient sains.

Lettre CDLXXXVII– Au même

Môtiers, le 20 août 1764-

En arrivant ici avant-hier, monsieur, en médiocre état, je reçus avec des centaines de lettres la vôtre pour m’en consoler, mais à laquelle l’importunité des autres m’empêche de répondre en détail aujourd’hui.

Je suis très sensible à la grâce que veut me faire M. Guyot ; ce serait en abuser que de prendre toutes ses bougies au prix auquel il veut bien me les passer. D’ailleurs, il ne me paraît pas que celle que vous m’avez envoyée soit exactement semblable aux miennes ; il faudrait, pour en faire l’essai convenablement, et plus de loisir et un plus grand nombre. À tout événement, si de ces cinq douzaines M. Guyot voulait bien en céder deux, je pourrais, sur ces vingt-quatre bougies, faire cet hiver des essais qui me décideraient sur ce qui pourrait lui en rester au printemps ; et, si pour ce nombre il permet le choix, je les aimerais mieux grises ou noires que rouges, et surtout des plus longues qu’il ait, puisque je suis obligé de mettre à toutes des allonges qui m’incommodent beaucoup, mais qui sont nécessaires pour que la bougie pénètre jusqu’à l’obstacle.

Vous aurez la Nouvelle Héloïse ; mais, comme je suppose que vous n’êtes pas pressé, j’attendrai que les tracas me laissent respirer. Du reste, ne vous laites pas tant valoir pour m’avoir demandé cette bagatelle ; votre intention se pénètre aisément. Les autres donnent pour-recevoir ; vous faites tout le contraire, et même vous abusez de ma facilité. Ne m’envoyez point de l’eau d’Auguste[851], parce qu’en vérité je n’en saurais que faire, ne la trouvant pas fort agréable, et n’ayant pas grand-foi à ses vertus. Quant à la truite, l’assaisonnement et la main qui l’a préparée doivent rendre excellente une chose naturellement aussi bonne ; mais mon état présent m’interdit l’usage de ces sortes de mets. Toutefois ce présent vient d’une part qui m’empêche de le refuser, et j’ai grand’peur que ma gourmandise ne m’empêche de m’en abstenir.

Je dois vous avertir, par rapport à l’eau d’Auguste, de ne plus vous servir d’une aiguille de cuivre, ou de vous abstenir d’en boire ; car la liqueur doit dissoudre assez de cuivre pour rendre cette boisson pernicieuse et pour en faire même un poison. Ne négligez pas cet avis.

J’aurais cent choses à vous dire ; mais le temps me presse, il faut finir : ce ne serait pas sans vous faire tous les remerciements que je vous dois, si des paroles y pouvaient suffire. Bien des respects à madame, je vous supplie ; mille choses à nos amis : recevez les remerciements et les salutations de mademoiselle Le Vasseur, et d’un homme dont le coeur est plein de vous.

Je ne puis m’empêcher de vous réitérer que l’idée d’adresser D à B est une chose excellente ; c’est une mine d’or que cette idée entre des mains qui sauront l’exploiter.

Lettre CDLXXXIX– À Madame la comtesse de Boufflers

Môtiers, le 26 août 1764.

Après les preuves touchantes, madame, que j’ai eues de votre amitié dans les plus cruels moments de ma vie, il y aurait à moi de l’ingratitude de n’y pas compter toujours ; mais il faut pardonner beaucoup à mon état : la confiance abandonne les malheureux, et je sens, au plaisir que m’a fait votre lettre, que j’ai besoin d’être ainsi rassuré quelquefois. Cette consolation ne pouvait me venir plus à propos : après tant de pertes irréparables, et en dernier lieu celle de M. de Luxembourg, il m’importe de sentir qu’il me reste des biens assez précieux pour valoir la peine de vivre. Le moment où j’eus le bonheur de le connaître ressemblait beaucoup à celui où je l’ai perdu ; dans l’un et dans l’autre, j’étais affligé, délaissé, malade : il me consola de tout ; qui me consolera de lui ? Les amis que j’avais avant de le perdre ; car mon coeur, usé par les maux, et déjà durci par les ans, est ferme désormais à tout nouvel attachement.

Je ne puis penser, madame, que dans les critiques qui regardent l’éducation de M. votre fils, vous compreniez ce que, sur le parti que vous avez pris de l’envoyer à Leyde, j’ai écrit au chevalier[853] de L***. Critiquer quelqu’un, c’est blâmer dans le public sa conduite ; mais dire son sentiment à un ami commun sur un pareil sujet, ne s’appellera jamais critiquer, à moins que l’amitié impose la loi de ne dire jamais ce qu’on pente, même en choses où les gens du meilleur sens peuvent n’être pas du même avis. Après la manière dont j’ai constamment pense et parlé de vous, madame, je me décrierais moi-même si je m’avisais de vous critiquer. Je trouve à la vérité beaucoup d’inconvénient à envoyer les jeunes gens dans les universités ; mais je trouve aussi que, selon les circonstances, il peut y en avoir davantage à ne pas le faire, et l’on n’a pas toujours en ceci le choix du plus grand bien, mais du moindre mal. D’ailleurs une fois la nécessité de ce parti supposée, je crois comme vous qu’il y a moins de danger en Hollande que partout ailleurs.

Je suis ému de ce que vous m’avez marqué de messieurs les comtes de B*** : jugez, madame, si la bienveillance des hommes de ce mérite m’est précieuse, à moi, que celle même des gens que je n’estime pas subjugue toujours. Je ne sais ce qu’on eût fait de moi par les caresses : heureusement on ne s’est pas avisé de me gâter là-dessus. On a travaillé sans relâche à donner à mon coeur, et peut-être à mon génie, le ressort que naturellement ils n’avaient pas. J’étais né faible ; les mauvais traitements m’ont fortifié : à force de vouloir m’avilir, on m’a rendu fier.

Vous avez la bonté, madame, de vouloir des détails sur ce qui me regarde. Que vous dirai-je ? rien n’est plus uni que ma vie, rien n’est plus Borné que mes projets ; je vis au jour la journée sans souci du lendemain, ou plutôt j’achève de vivre avec plus de lenteur que je n’avais compté. Je ne m’en irai pas plus tôt qu’il ne plaît à la nature ; mais ses longueurs ne laissent pas de m’embarrasser, car je n’ai plus rien à faire ici. Le dégoût de toutes choses me livre toujours plus à l’indolence et à l’oisiveté. Les maux physiques me donnent seuls un peu d’activité. Le séjour que j’habite, quoique assez sain pour les autres hommes, est pernicieux pour mon état : ce qui fait que, pour me dérober aux injures de l’air et à l’importunité des désoeuvrés, je vais errant par le pays durant la belle saison ; mais, aux approches de l’hiver, qui est ici très rude et très long, il faut revenir et souffrir. Il y a Ion g-temps que je cherche à déloger : mais où aller ? comment m’arranger ? J’ai tout à la fois l’embarras de l’indigence et celui des richesses : toute espèce de soin m’effraie ; le transport de mes guenilles et de mes livres par ces montagnes est pénible et coûteux : c’est bien la peine de déloger de ma maison, dans l’attente de déloger bientôt de mon corps ! Au lieu que, restant où je suis, j’ai des journées délicieuses, errant, sans souci, sans projet, sans affaires, de bois en bois et de rochers en rochers, rêvant toujours et ne pensant point. Je donnerais tout au monde pour savoir la botanique ; c’est la véritable occupation d’un corps ambulant et d’un esprit paresseux : je ne répondrais pas que je n’eusse la folie d’essayer de l’apprendre, si je savais par où commencer. Quant à ma situation du côté des ressources, n’en soyez pas en peine ; le nécessaire, même abondant, ne m’a point manqué jusqu’ici, et probablement ne me manquera pas de sitôt. Loin de vous gronder de vos offres, madame, je vous en remercie ; mais vous conviendrez qu’elles seraient mal placées si je m’en prévalais avant le besoin.

Vous vouliez des détails ; vous devez être contente. Je suis très content des vôtres, à cela près que je n’ai jamais pu lire le nom du lieu que vous habitez. Peut-être le connais-je ; et il me serait bien doux de nous y suivre, du moins par I ’imagination. Au reste, je vous plains de n’en être encore qu’à la philosophie. Je suis bien plus avancé que vous, madame ; sauf mon devoir et mes amis, me voilà revenu à rien.

Je ne trouve pas le chevalier si déraisonnable, puisqu’il vous divertit ; s’il n’était que déraisonnable, il n’y parviendrait sûrement pas. Il est bien à plaindre dans les accès de sa goutte ; car on souffre cruellement ; mais il a du moins l’avantage de souffrir sans risque. Des scélérats ne l’assassineront pas, et personne n’a intérêt à le tuer. Êtes-vous à portée, madame, de voir souvent madame la maréchale ? dans les tristes circonstances où elle se trouve, elle a bien besoin de tous ses amis, et surtout de vous.

Lettre CDXCI– À Madame La Tour

Au Champ-du-Moulin, le 9 septembre 1764.

J’ai reçu toutes vos lettres, chère Marianne, je sens tous mes torts ; pourtant j’ai raison. Dans les tracas où je suis, l’aversion d’écrire des lettres s’étend jusqu’aux personnes à qui je suis forcé de les adresser, et vous étés, en pareil cas, une de celles à qui je me sens le moins disposé d’écrire. Si ce sont absolument des lettres que vous voulez, rien ne m’excuse ; mais si l’amitié vous suffit, restez en repos sur ce point. Au surplus, daignez attendre, je vous écrirai quand je pourrai.

Mille choses, je vous supplie, au papa, s’il est encore auprès de vous.

Lettre CDXCIII– Au même

Ce dimanche matin, septembre 1764.

Mon état met encore plus d’obstacles que le temps à mon départ. Ainsi j’abandonne, pour le présent, mon premier projet de voyage, qui ne me permettrait pas d’être ici de retour à la fin du mois, ce qu’il faut absolument ; mais, au lieu de cela, je prendrai le parti de descendre à Neuchâtel, et d’y passer quelques jours avec vous ; ainsi, vous pouvez, si vous y descendez, me prendre avec vous, ou nous descendrons séparément, toujours en supposant que mon état le permette.

Je fais mille salutations et respects à tous les habitants et habitantes de Monlezi. Je ne dois entrer pour rien dans l’arrangement de voyage de M. Chaillet, parce que je ne prévois pas pouvoir descendre aussitôt que lui. Madame Boy de La Tour me charge de lui marquer, de même qu’à madame, l’empressement qu’elle a de les voir ici. Elle leur fait dire aussi, pour nouvelle, que madame de Froment est arrivée hier à Colombier. Nous verrons votre besogne quand nous nous verrons ; et c’est surtout pour en confère r ensemble que je veux passer deux ou trois jours avec vous. J’écris si à la hâte, que je ne sais ce que je dis, sinon quand je vous assure que je vous aime de tout mon coeur.

Le portrait est fait, et on le trouve assez ressemblant ; mais le peintre n’en est pas content.

Lettre CDXCV– À M. du Peyrou

Le 17 septembre 1764.

Le temps qu’il fait ni mon état présent ne me permettent pas, monsieur, de fixer le jour auquel il me sera possible d’aller à Cressier. Mais s’il faisait beau et que je fusse mieux, je tacherais, d’aujourd’hui ou de demain en huit, d’aller coucher à Neuchâtel ; et de là, si votre carrosse était chez vous, je pourrais, puisque vous le permettez, le prendre pour aller à Cressier. Mon désir d’aller passer quelques jours près de vous est certain ; mais je suis si accoutumé à voir contrarier mes projets, que je n’ose presque plus en faire ; toutefois voilà le mien quant à présent, et, s’il arrive que j’y renonce, j’aurai sûrement regret de n’avoir pu l’exécuter. Mille remerciements, monsieur, et salutations de tout mon coeur.

Je ne comprends pas bien, monsieur, pourquoi vous avez affranchi votre lettre. Comme je n’aime pas pointiller, je n’affranchis pas la mienne. Quand on s’écarte de l’usage, il faut avoir des raisons ; j’en aurais une, et vous n’en aviez point que je sache.

Lettre CDXCVII– À M. de Chamfort

Môtiers, le 6 octobre 1764.

Je vous remercie, monsieur, de votre dernière pièce[854] et du plaisir que m’a fait sa lecture. Elle décide le talent qu’annonçait la première, et déjà l’auteur m’inspire assez d’estime pour oser lui dire du mal de son ouvrage. Je n’aime pas trop qu’à votre âge vous fassiez le grand-père, que fous me donniez un intérêt si tendre pour le petit-fils que vous n’avez point, et que, dans une épitre où vous dites de si belles choses, je sente que ce n’est pas vous qui parlez. Évitez cette métaphysique à la mode, qui depuis quelque temps obscurcit tellement les vers français, qu’on ne peut les lire qu’avec contention d’esprit. Les vôtres ne sont pas dans ce cas encore ; mais ils y tomberaient si la différence qu’on sent entre votre première pièce et la seconde allait en augmentant. Votre épitre abonde, non seulement en grands sentiments, mais en pensées philosophiques, auxquelles je reprocherais quelquefois de l’être trop. Par exemple, en louant dans les jeunes gens la foi qu’ils ont et qu’on doit à la vertu, croyez-vous que leur faire entendre que cette foi n’est qu’une erreur de leur âge soit un bon moyen de la leur conserver ? Il ne faut pas, monsieur, pour paraître au-dessus des préjugés, saper les fondements de la morale. Quoiqu’il n’y ait aucune parfaite vertu sur la terre, il n’y a peut-être aucun homme qui ne surmonte ses penchants en quelque chose, et qui par conséquent n’ait quelque vertu ; les uns en ont plus, les autres moins : mais si la mesure est indéterminée, est-ce à dire que la chose n’existe point ? C’est ce qu’assurément vous ne croyez point, et que pourtant vous faites entendre. Je vous condamne, pour réparer cette faute, à faire une pièce où vous prouverez que, malgré les vices des hommes, il y a parmi eux des vertus, et même de la vertu, et qu’il y en aura toujours. Voilà, monsieur, de quoi s’élever à la plus haute philosophie. Il y en a davantage à combattre les préjugés philosophiques qui sont nuisibles qu’à combattre les préjugés populaires qui sont utiles. Entreprenez hardiment cet ouvrage ; et, si vous le traitez comme vous le pouvez faire, un prix ne saurait vous manquer[855] :

En vous parlant des gens qui m’accablent dans mes malheurs et qui me portent leurs coups en secret, j’étais bien éloigné, monsieur, de songer à rien qui eût le moindre rapport sa parlement de Paris. J’ai pour cet Illustre corps les mêmes sentiments qu’avant ma disgrâce, et je rends toujours la même justice à ses membres, quoiqu’ils me l’aient si mal rendue. Je veux même penser qu’ils ont cru faire envers moi leur devoir d’hommes publics ; mais c’en était un pour-eux de mieux l’apprendre. On trouverait difficilement un fait où le droit des gens fut violé de tant de manières : mais quoique les suites de cette affaire m’aient plongé dans on gouffre de malheurs d’où je ne sortirai de ma vie, je n’en sais nul mauvais gré a ces messieurs. Je sais que leur but n’était point de me nuire, mais seulement d’aller à leurs fins. Je sais qu’ils n’ont pour moi ni amitié ni haine, que mon être et mon sort est la chose du monde qui les intéresse le moins. Je me suis trouvé sur leur passage comme un caillou qu’on pousse avec le pied sans y regarder. Je connais à peu près leur portée et leurs principes. Ils ne doivent pas dire qu’ils ont fait leur devoir, mais qu’ils ont fait leur métier.

Lorsque vous voudrez m’honorer de quelque témoignage de souvenir et me faire quelque part de vos travaux littéraires, je les recevrai toujours avec intérêt et reconnaissance. Je vous salue, monsieur, de tout mon coeur.

Lettre CDXCIX– À M. Marteau

Môtiers, le 14 octobre 1764.

J’ai reçu, monsieur, au retour d’une tournée que j’ai faite dans nos montagnes, votre lettre du 4 août et l’ouvrage que vous y avez joint J’y ai trouvé des sentiments, de l’honnêteté, du goût ; et il m’a rappelé avec plaisir notre, ancienne connaissance. Je ne voudrais pourtant pas qu’avec le talent que vous paraissez avoir, vous en bornassiez l’emploi à de pareilles bagatelles.

Ne songez pas, monsieur, à venir ici avec une femme et douze cents livres de rente viagère pour toute fortune. La liberté met ici tout le monde à son aise ; le commerce qu’on ne gêne point y fleurit ; on y a beaucoup d’argent et peu de denrées : ce n’est pas le moyen d’y vivre à bon marché. Je vous conseille aussi de bien songer, avant de vous marier, à ce que vous allez faire. Une rente viagère n’est pas une grande ressource pour une famille. Je remarque d’ailleurs que tous les jeunes gens à marier trouvent des Sophies ; mais je n’entends plus parler de Sophies aussitôt qu’ils sont mariés.

Je vous salue, monsieur, de tout mon coeur.

Lettre DI– À M. le prince L.E de Wirtemberg

Môtiers, le 14 octobre 1764.

C’est à regret, prince, que je me prévaux quelquefois des conditions que mon état et la nécessité, plus que ma paresse, m’ont forer de faire avec nous. Je vous écris rarement ; mais j’ai toujours le coeur plein de vous et de tout ce qui vous est cher. Votre constance à suivre le genre de vie si sage et si simple que vous avez choisi, me fait voir que vous avez tout ce qu’il faut pour l’aimer toujours ; et cela m’attache et m’intéresse à vous, comme si j’étais votre égal, ou plutôt comme si nous étiez le mien ; car ce n’est que dans les conditions privées que l’on connait l’amitié.

Le sujet des deux épitaphes que vous m’avez envoyées est bien moral : la pensée en est fort belle : mais avouez que les vers de l’une et de l’autre sont bien mauvais. Des vers plats sur une plate pensée font du moins un tout assorti ; au lieu qu’à mal dire une belle chose on a le double tort de mal dire et de la gâter.

Il me vient une idée en écrivant ceci : ne seriez-vous point l’auteur d’une de ces deux pièces ? Cela serait plaisant, et je le voudrais un peu. Que n’avez-vous fait quatre mauvais vers, afin que je pusse vous le dire, et que vous m’en aimassiez encore plus !

Lettre DIII– À M. Le Nieps

Môtiers, le 14 octobre 1764.

Puisque, malgré ce que je vous avais marqué ci-devant, mon bon ami, vous avez jugé à propos de recevoir pour moi mon second portrait de M. de La Tour, je ne vous en dédirai pas. L’honneur qu’il m’a fait, l’estime et l’amitié réciproque, la consolation que je reçois de son souvenir dans mes malheurs, ne me laissent pas écouter dans cette occasion une délicatesse qui, vis-à-vis de lui, serait une espèce d’ingratitude. J’accepte ce second présent, et il ne m’est point pénible de joindre pour lui la reconnaissance à l’attachement. Faites-moi le plaisir, cher ami, de lui remettre l’incluse, et priez-le, comme je fais, de vous donner ses avis sur la manière d’emballer et voiturer ce bel ouvrage, afin qu’il ne s’endommage pas dans le transport. Employez quelqu’un d’entendu pour cet emballage, et prenez la peine aussi de prier MM. Rougemont de vous indiquer des voituriers de confiance à qui l’on puisse remettre la caisse pour qu’elle me parvienne sûrement, et que ce qu’elle contiendra ne soit point tourmenté. Comme il ne vient pas de voituriers de Paris jusqu’ici, il faut l’adresser, par lettre de voiture, à M. Junet, directeur des postes à Pontarlier, avec prière de me la faire parvenir. Vous ferez, s’il vous plaît, une note exacte de vos déboursés, et je vous les ferai rembourser aussitôt. Je suis impatient de m’honorer en ce pays du travail d’un aussi illustre artiste, et des dons d’un homme aussi vertueux.

Le mauvais temps ne me permit pas de suivre cet été ma route jusqu’à lix, pour une misérable sciatique dont les premières atteintes, jointes à mes autres maux, m’ont fort effrayé. Je vis à Thonon quelques Genevois, et entre autres celui dont vous parlez ; et en ce point vous avez été très bien informé, mais non sur le reste, puisque nous nous séparâmes tous fort contents les uns des autres. M. D. a des défauts qui sont assez désagréables ; mais c’est un honnête homme, bon citoyen, qui, sans cagoterie, a de la religion, et des moeurs sans âpreté. Je vous dirai qu’à mon voyage de Genève, en 1754, il nie parut désirer de se raccommoder avec vous ; mais je n’osai vous en parler, voyant l’éloignement que vous aviez pour lui : cependant il me serait fort doux de voir tous ceux que j’aime s’aimer entre eux.

Après avoir cherché dans tout le pays une habitation qui me convînt mieux que celle-ci, j’ai partout trouvé des inconvénients qui m’ont retenu, et sur lesquels je me suis enfin déterminé à revenir passer l’hiver ici. Bien sûr que je ne trouverai la santé nulle part, j’aime autant trouver ici qu’ailleurs la fin de mes misères. Les maux, les ennuis, les années qui s’accumulent me rendent moins ardent dans mes désirs, et moins actif à les satisfaire ; puisque le bonheur n’est pas dans cette vie, n’y multiplions pas du moins les tracas.

Nous axons perdu le banneret Roguin, homme de grand mérite, proche parent de notre ami très regretté de sa famille, de sa ville, et de tous les gens de bien. C’est encore, en mon particulier, un ami de moins ; hélas ! ils s’en vont tous, et moi je reste pour survivre à tant de pertes et pour les sentir. Il ne m’en demeure plus guère à faire, mais elles me seraient bien cruelles. Cher ami, conservez-vous.

Lettre DV– À M. Deleyre

Môtiers, le 17 octobre 1764.

J’ai le coeur surchargé de mes torts, cher Deleyre ; je comprends par votre lettre qu’il m’est échappé dans un moment d’humeur des expressions désobligeantes, dont vous auriez raison d’être offensé, s’il ne fallait pardonner beaucoup à mon tempérament et à ma situation. Je sens que je me suis mis en colère sans sujet et dans une occasion où vous méritiez d’être désabusé et non querellé. Si j’ai plus fait et que je vous aie outragé, comme il semble par vos reproches, j’ai fait dans un emportement ridicule ce que dans nul autre temps je n’aurais fait avec personne, et bien moins encore avec vous. Je suis inexcusable, je l’avoue, mais je vous ai offensé sans le vouloir. Voyez moins l’action que l’intention, je vous en supplie. Il est permis aux autres hommes de n’être que justes, mais les amis doivent être cléments.

Je reviens de longues courses que j’ai faites dans nos montagnes, et même jusqu’en Savoie, où je comptais aller prendre à Aix les bains pour une sciatique naissante qui, par son progrès, m’ôtait le seul plaisir qui me reste dans la vie, savoir la promenade. Il a fallu revenir sans avoir été jusque-là. Je trouve en rentrant chez moi des tas de paquets et de lettres à faire tourner la tête. Il faut absolument répondre au tiers de tout cela pour le moins. Quelle tâche ! Pour surcroît, je commence à sentir cruellement les approches de l’hiver, souffrant, occupé, surtout ennuyé : jugez de ma situation ! N’attendez donc de moi, jusqu’à ce qu’elle change, ni de fréquentes ni de longues lettres ; mais soyez bien convaincu que je vous aime, que je suis fâché de nous avoir offensé que je ne puis être bien avec moi-même jusqu’à ce que j’aie fait ma paix avec vous.

Lettre DVII– À M. le comte Charles de Zinzendorf

[857]

Môtiers, le 20 octobre 1764.

J’avais résolu, monsieur, de vous écrire. Je suis fâché que vous m’ayez prévenu ; mais je n’ai pu trouver jusqu’ici le temps de chercher dans des tas de lettres la matière du mémoire dont vous vouliez bien vous charger. Tout ce que je me rappelle ; ce sujet, est que l’homme en question s’appelle M. de Sauttersheim, fils d’un bourgmestre de Bude, et qu’il a été employé durant deux ans dans une des chambres dont sont composés à Vienne les différents conseils de la reine. C’est un homme d’environ trente ans, d’une bonne taille, avant assez d’embonpoint pour son âge, brun, portant ses cheveux, d’un visage assez agréable, ne manquant pas d’esprit. Je ne sais de lui que des choses honnêtes, et qui ne sont point d’un aventurier.

J’étais bien sûr, monsieur, que lorsque vous auriez vu M. le prince de Wirtemberg, vous changeriez de sentiment sur son compte, et je suis bien sûr maintenant que vous n’en changerez plus. Il y a longtemps qu’à force de m’inspirer du respect il m’a fait oublier sa naissance ; ou si je m’en souviens quelquefois encore, c’est pour honorer tant plus sa vertu.

Les Corses, par leur valeur, ayant acquis l’indépendance, osent aspirer encore à la liberté. Pour l’établir, ils s’adressent au seul ami qu’ils lui connaissent. Puisse-t-il justifier l’honneur de leur choix.

Je recevrai toujours, monsieur, avec empressement, des témoignages de votre souvenir, et j’y répondrai de même, ils ne peuvent que me rappeler la journée agréable que j’ai passée avec vous, et nourrir le désir d’en avoir encore de pareilles. Agréez, monsieur, mes salutations et mon respect.

Je suis bien aise que vous connaissiez M. Deluc ; c’est un digne citoyen. Il a été l’utile défenseur de la liberté de sa patrie ; maintenant il voudrait courir encore après cette liberté qui n’est plus : il perd son temps.

Lettre DIX– À Madame P***

Môtiers, 24 octobre 1764.

J’ai reçu vos deux lettres, madame ; c’est avouer tous mes torts : ils sont grands, mais involontaires ; ils tiennent aux désagréments de mon état. Tous les jours je voulais vous répondre, et tous les jours des réponses plus indispensables venaient renvoyer celle-là ; car enfin, avec la meilleure volonté du monde, on ne saurait passer la vie à faire des réponses du matin jusqu’au soir. D’ailleurs je n’en connais point de meilleure aux sentiments obligeants dont vous m’honorez, que de tâcher d’en être digne, et de vous rendre ceux qui vous sont dus. Quant aux opinions, sur lesquelles vous me marquez que nous ne sommes pas d’accord, qu’aurais-je à dire, moi qui ne dispute jamais avec personne, qui trouve très bon que chacun ait ses idées, et qui ne veux pas plus qu’on se soumette aux miennes que me soumettre à celles d’autrui ? Ce qui me semble utile et vrai, j’ai cru de mon devoir de le dire ; mais je n’eus jamais la manie de vouloir le faire adopter, et je réclame pour moi la liberté que je laisse à tout le monde. Nous sommes d’accord, madame, sur les devoirs des gens de bien, je n’en doute point. Gardons, au reste, vous vos sentiments, moi les miens, et vivons en paix. Voilà mon avis. Je vous salue, madame, avec respect et de tout mon coeur.

Lettre DXI– À Milord Maréchal

Môtiers-Travers, le 29 octobre 1764.

Je voudrais, Milord, pouvoir supposer que vous n’avez point reçu mes lettres, je serais beaucoup moins attristé ; mais outre qu’il n’est pas possible qu’il ne vous en soit parvenu quelqu’une, si le cas pouvait être, les bontés dont vous m’honoriez vous auraient à vous-même inspiré quelque inquiétude ; vous vous seriez informé de moi ; vous m’auriez fait dire au moins quelques mots par quelqu’un : mais point ; mille gens en ce pays ont de vos nouvelles, et je suis le seul oublié. Cela m’apprend mon malheur ; mais, qui m’en apprendra la cause ? Je cesse de la chercher, n’en trouvant aucune qui soit digne de vous.

Milord, les sentiments que je vous dois et que je vous ai voués dureront toute ma vie ; je ne penserai jamais à vous sans attendrissement ; je vous regarderai toujours comme mon protecteur et mon père. Mais comme je ne crains rien tant que d’être importun, et que je ne sais pas nourrir seul une correspondance, je cesserai de vous écrire jusqu’à ce que vous m’ayez permis de continuer.

Daignez, Milord, je vous supplie, agréer mon profond respect.

Lettre DXIII– À Mademoiselle D.M

Môtiers, le 4 novembre 1764.

Si votre situation, mademoiselle, vous laisse à peine le temps de m’écrire, vous devez concevoir que la mienne m’en laisse encore moins pour vous répondre. Vous n’êtes que dans la dépendance de vos affaires et des gens à qui vous tenez ; et moi je suis dans celle de toutes les affaires et de tout le monde, parce que chacun, me jugeant libre, veut par droit de premier occupant disposer de moi. D’ailleurs, toujours harcelé, toujours souffrant, accablé d’ennuis, et dans un état pire que le vôtre, j’emploie à respirer le peu de moments qu’on me laisse ; je suis trop occupé pour n’être pas paresseux. Depuis un mois je cherche un moment pour vous écrire à mon aise : ce moment ne vient point ; il faut donc vous écrire à la dérobée, car vous m’intéressez trop pour vous laisser sans réponse. Je connais pende gens qui m’attachent davantage, et personne qui m’étonne autant que vous.

Si vous avez trouvé dans ma lettre beaucoup de choses qui ne cadraient pas à la vôtre, c’est qu’elle était écrite pour une autre que vous. Il y a dans votre situation des rapports si frappants avec celle d’une autre personne, qui précisément était à Neuchâtel quand je reçus votre lettre, que je ne doutai point que cette lettre ne vint d’elle ; et je pris le change dans l’idée qu’on cherchait à me le donner[858]. Je vous parlai donc moins sur ce que vous me disiez de votre caractère, que sur ce qui m’était connu du sien. Je crus trouver dans sa manie de s’afficher, car c’est une savante et un bel esprit en titre, la raison du malaise intérieur dont vous me faisiez le détail : je commençai par attaquer cette manie, comme si c’eut été la vôtre, et je ne doutai point qu’en vous ramenant à vous-même je ne vous rapprochasse du repos, dont rien n’est plus éloigné, selon moi, que l’état d’une femme qui s’affiche.

Une lettre faite sur un pareil quiproquo doit contenir bien des balourdises. Cependant il y avait cela de bon dans mon erreur, qu’elle me donnait la clef de l’état moral de celle à qui je pensais écrire ; et, sur cet état supposé, je croyais entrevoir un projet à suivre pour vous tirer des angoisses que vous me décriviez, sans recourir aux distractions qui, selon vous, en sont le seul remède, et qui, selon moi, ne sont pas même un palliatif. Vous m’apprenez que je me suis trompé, et que je n’ai rien vu de ce que je croyais voir. Comment trouverais-je un remède à votre état, puisque cet état m’est inconcevable ? Vous m’êtes une énigme affligeante et humiliante. Je croyais connaître le coeur humain, et je ne connais rien au vôtre. Vous souffrez, et je ne puis vous soulager.

Quoi ! parce que rien d’étranger à vous ne vous contente, vous voulez vous fuir ; et, parce que vous avez à vous plaindre des autres, parce que vous les méprisez, qu’ils vous en ont donné le droit, que vous sentez en vous une âme digne d’estime, vous ne voulez pas vous consoler avec elle du mépris que vous inspirent celles qui ne lui ressemblent pas ? Non, je n’entends rien à cette bizarrerie, elle me passe.

Cette sensibilité qui vous rend mécontente de tout ne devait-elle pas se replier sur elle-même ? ne devait-elle pas nourrir votre coeur d’un sentiment sublime et délicieux d’amour-propre ? n’a-t-on pas toujours en lui la ressource contre l’injustice et le dédommagement de l’insensibilité ? Il est si rare, dites-vous, de rencontrer une âme. Il est vrai ; mais comment peut-on en avoir une et ne pas se complaire avec elle ? Si l’on sent, à la sonde, les autres étroites et resserrées, on s’en rebute, on s’en détache ; mais après s’être si mal trouvé chez les autres, quel plaisir n’a-t-on pas de rentrer dans sa maison ? Je sais combien le besoin d’attachement rend affligeante aux coeurs sensibles l’impossibilité d’en former ; je sais combien cet état est triste : mais je sais qu’il a pourtant des douceurs ; il fait verser des ruisseaux de larmes ; il donne une mélancolie qui nous rend témoignage de nous-mêmes, et qu’on ne voudrait pas ne pas avoir ; il fait rechercher la solitude comme le seul asile où l’on se retrouve avec tout ce qu’on a raison d’aimer. Je ne puis trop vous le redire, je ne-connais ni bonheur ni repos dans l’éloignement de soi-même : et, au contraire. je sens mieux, de jour-m jour, qu’on ne peut être heureux sur la terre qu’à proportion qu’on s’éloigne des choses et qu’on se rapproche de soi. S’il y a quelque sentiment plus doux que l’estime de soi-même, s’il y a quelque occupation plus aimable que celle d’augmenter ce sentiment. je puis avoir tort ; mais voilà comme je pense : jugez sur cela s’il m’est possible d’entrer dans vos vues, et même de concevoir votre état.

Je ne puis m’empêcher d’espérer encore que vous vous trompez sur le principe de votre malaise qu’au lieu de venir du sentiment qui réfléchit sur vous-même, il vient au contraire de celui qui vous lie encore à votre insu aux choses dont vous vous croyez, détachée, et dont peut-être vous désespérez seulement de jouir. Je voudrais que cela fût, je verrais une prise pour agir ; mais, si vous accusez juste, je n’en vois point. Si j’avais actuellement sous les yeux votre première lettre, et plus de loisir pour y réfléchir, peut-être parviendrais-je à vous comprendre, et je n’y épargnerais pas ma peine, car vous m’inquiétez véritablement ; mais cette lettre est noyée dans des tas de papiers ; il me faudrait pour la retrouver plus de temps qu’on ne m’en laisse ; je suis forcé de renvoyer cette recherche à d’autres moments. Si l’inutilité de notre correspondance ne vous rebutait pas de m’écrire, ce serait vraisemblablement un moyen de vous entendre à la fin. Mais je ne puis vous promettre plus d’exactitude dans mes réponses que je ne suis en état d’y en mettre ; ce que je vous promets et que je tiendrai bien, c’est de m’occuper beaucoup de vous et de ne vous oublier de ma vie. Votre dernière lettre, pleine de traits de lumière et de sentiments profonds, m’affecte encore plus que la précédente. Quoi que vous en puissiez dire, je croirai toujours qu’il ne tient qu’à celle qui l’a écrite de se plaire avec elle-même, et de se dédommager par là des rigueurs de son sort.

Lettre DXV– À M. l’abbé De***

Môtiers-Travers, le 11 novembre 1764.

Vous voilà donc, monsieur, tout d’un coup devenu croyant. Je vous félicite de ce miracle, car c’en est sans doute un de la grâce, et la raison pour l’ordinaire n’opère pas si subitement. Mais, ne me faites pas honneur de votre conversion, je vous prie ; je sens que cet honneur ne m’appartient point. Un homme qui ne croit guère aux miracles n’est pas un fort bon convertisseur. Je dis quelquefois mon avis quand on me le demande, et que je crois que c’est à bonne intention ; mais je n’ai point la folie d’en vouloir faire une loi pour d’autres, et quand ils m’en veulent faire une du leur, je m’en défends du mieux que je puis sans chercher à les convaincre. Je n’ai rien fait de plus avec vous : ainsi, monsieur, vous avez seul tout le mérite de votre résipiscence[859], et je ne songeais rarement point à vous catéchiser.

Mais voici maintenant les scrupules qui s’élèvent. Les vôtres m’inspirent du respect pour vos sentiments sublimes, et je vous avoue ingénument que, quant à moi, qui marche un peu plus terre à terre, j’en serais beaucoup moins tourmenté. Je me dirais d’abord que de confesser mes fautes est une chose utile pour m’en corriger, parce que, me faisant une loi de dire tout et de dire vrai, je serais souvent retenu d’en commettre par la honte de les révéler.

Il est vrai qu’il pourrait y avoir quelque embarras sur la foi robuste qu’on exige dans votre Église, et que chacun n’est pas maître d’avoir comme il lui plaît. Mais de quoi s’agit-il au fond dans cette affaire ? du sincère désir de croire, d’une soumission du coeur plus que de la raison : car enfin la raison ne dépend pas de nous, mais la volonté en dépend ; et c’est par la seule volonté qu’on peut être soumis ou rebelle à l’Église. Je commencerais donc par me choisir pour confesseur un bon prêtre, un homme sage et sensé, tel qu’on en trouve partout quand on les cherche. Je lui dirais : Je vois l’océan de difficultés où nage l’esprit humain dans ces matières ; le mien ne cherche point à s’y noyer ; je cherche ce qui est vrai et bon ; je le cherche sincèrement ; je sens que la docilité qu’exige l’Église est un état désirable pour être en paix avec soi : j’aime cet état, j’y veux vivre ; mon esprit murmure, il est vrai, mais mon coeur lui impose silence, et mes sentiments sont tous contre mes raisons. Je ne crois pas, mais je veux croire, et je le veux de tout mon coeur. Soumis à la foi malgré mes lumières, quel argument puis-je avoir à craindre ? Je suis plus fidèle que si j’étais convaincu.

Si mon confesseur n’est pas un sot, que voulez-vous qu’il me dise ? Voulez-vous qu’il exige bêtement de moi l’impossible ? qu’il m’ordonne de voir du rouge où je vois du bleu ? Il me dira, soumettez-vous. Je répondrai, C’est ce que je fais. Il priera pour moi, et me donnera l’absolution sans balancer ; car il la doit à celui qui croit de toute sa force, et qui suit la loi de tout son coeur.

Mais supposons qu’un scrupule mal entendu le retienne, il se contentera de m’exhorter en secret et de me plaindre ; il m’aimera même je suis sûr que ma bonne foi lui gagnera le coeur. Vous supposez qu’il m’ira dénoncer à l’official ; et pourquoi ? qu’a-t-il à me reprocher ? de quoi voulez-vous qu’il m’accuse ? d’avoir trop fidèlement rempli mon devoir ? Vous supposez un extravagant, un frénétique ; ce n’est pas l’homme que j’ai choisi. Vous supposez de plus un scélérat abominable que je peux poursuivre, démentir, faire pendre peut-être, pour avoir sapé le sacrement par sa base, pour avoir causé le plus dangereux scandale, pour avoir violé sans nécessité, sans utilité, le plus saint de tous les devoirs, quand j’étais si bien dans le mien, que je n’ai mérité que des éloges, Cette supposition, je l’avoue, une fois admise, parait avoir ses difficulté

Je trouve en général que vous les pressez en homme qui n’est pas fâché d’en faire naître. Si tout se réunit contre vous, si les prêtres vous poursuivent, si le peuple vous maudit, si la douleur fait descendre vos parents au tombeau, voilà, je l’avoue, des inconvénients bien terribles pour n’avoir pas voulu prendre en cérémonie un morceau de pain. Mais que faire enfin ? me demandez-vous. Là-dessus voici, monsieur, ce que j’ai à vous dire.

Tant qu’on peut être juste et vrai dans la société des hommes, il est des devoirs difficiles sur lesquels un ami désintéressé peut être utilement consulté.

Mais quand une fois les institutions humaines sont à tel point de dépravation qu’il n’est plus possible d’y vivre et d’y prendre un parti sans malfaire, alors on ne doit plus consulter personne ; il faut n’écouter que son propre coeur, parce qu’il est injuste et malhonnête de forcer un honnête homme à nous conseiller le mal. Tel est mon avis. Je vous salue, monsieur, de tout mon coeur.

Lettre DXVII– À M. de Malesherbes

Môtiers-Travers, par Pontarlier, le 11 novembre 1764.

J’use rarement, monsieur, de la permission que vous m’avez donnée de vous écrire ; mais les malheureux doivent être discrets. Mon coeur n’est pas plus changé que mon sort ; et, plongé dans un abîme de maux dont je ne sortirai de ma vie. j’ai beau sentir mes misères, je sens toujours vos bontés

En apprenant votre retraite, monsieur, j’ai plaint les gens de lettres ; mais je vous ai félicité[861] ; En cessant d’être à leur tête par votre place, vous y serez toujours par vos talents ; par eux, vous embellissez votre âme et votre asile. Occupé des charmes de la littérature, vous n’êtes plus forcé d’en voir les calamités : vous philosophez plus à votre aise, et votre coeur a moins à souffrir. C’est un moyen d’émulation, selon moi, bien plus sûr, bien plus digne, d’accueillir et distinguer le mérite à Malesherbes que de le protéger à Paris.

Où est-il, où est-il, ce château de Malesherbes, que j’ai tant désiré de voir ? les bois, les jardins, auraient maintenant un attrait de plus pour moi dans le nouveau goût qui me gagne. Je suis tenté d’essayer de la botanique, non comme vous, monsieur, en grand et comme une branche de l’histoire naturelle, mais tout au plus en garçon apothicaire, pour savoir faire ma tisane et mes bouillons. C’est le véritable amusement d’un solitaire qui se promène et qui ne veut penser à rien. Il ne me vient jamais une idée vertueuse et utile, que je ne voie à côté de moi la potence où l’échafaud : avec un Linna ?us dans la poche et du foin dans la tête, j’espère qu’on ne me pendra pas. Je m’attends à faire les progrès d’un écolier à barbe grise : mais qu’importe ? Je ne veux pas savoir, mais étudier ; et cette étude, si conforme à ma vie ambulante, m’amusera beaucoup et me sera salutaire : on n’étudie pas toujours si utilement que cela.

Je viens, à la prière de mes anciens concitoyens, de faire imprimer en Hollande une espèce de réfutation des Lettres de la campagne, écrit que peut-être vous aurez vu. Le mien n’a trait absolument qu’à la procédure faite à Genève contre moi et à ses suites : je n’y parle des Français qu’avec éloge, de la médiation de la France qu’avec respect ; il n’y a pas un mot contre les catholiques et leur clergé. Les rieurs y sont toujours pour lui contre nos ministres. Enfin cet ouvrage aurait pu s’imprimer à Paris avec privilège du roi, et le gouvernement aurait dû en être bien aise. M. de Sartine en a défendu l’entrée, j’en suis fâché, parce que cette défense me met hors d’état de faire passer sous vos yeux cet écrit dans sa nouveauté, n’osant, sans votre permission, vous le faire envoyer par la poste.

Agréez, monsieur, je vous supplie, mon profond respect.

On dit que la raison pour laquelle M. de Sartine a défendu l’entrée de mon ouvrage, est que j’ose me justifier contre l’accusation d’avoir rejeté les miracles. Ce M. de Sartine m’a bien l’air d’un homme qui ne serait pas fâché de me faire pendre, uniquement pour avoir prouvé que je ne méritais pas d’être pendu. France, France, vous dédaignez trop dans votre gloire les hommes qui vous aiment et qui savent écrire ! Quelque méprisables qu’ils vous paraissent, ce serait toujours plus sagement fait de ne pas les pousser à bout.

Lettre DXIX– À M. d’Ivernois

Môtiers, le 29 novembre 1764-

Je m’aperçois à l’instant, monsieur, d’un quiproquo que je viens de faire, en prenant dans votre lettre le 6 décembre pour le 6 janvier. Cela me donne l’espoir de vous voir un mois plus tôt que je n’avais cru, et je prends le parti de vous l’écrire, de peur que vous n’imaginiez peut-être sur ma lettre d’aujourd’hui que je voudrais renvoyer aux Rois votre visite, de quoi je serais bien fâché. M. de Payraube sort d’ici, et m’a apporté votre lettre et vos nouveaux cadeaux. Nous avons pour le présent beaucoup de comptes à faire. et d’autres arrangements à prendre pour l’avenir. D’aujourd’hui en huit donc, j’attends monsieur, le plaisir de vous embrasser ; et en attendant je vous souhaite un bon voyage et vous salue de tout mon coeur.

Lettre DXXI– À M. Duclos

Môtiers, le 1er décembre 1764.

Je crois, mon cher ami, qu’au point où nous en sommes, la rareté des lettres est plus une marque de confiance que de négligence : votre silence peut m’inquiéter sur votre santé, mais non sur votre amitié, et j’ai lieu d’attendre de vous la même sécurité sur la mienne. Je suis errant tout Tété, malade tout l’hiver, et en tout temps si surchargé de désoeuvrés, qu’à peine ai-je un moment de relâche pour écrire à mes amis.

Le recueil fait par Duchesne est en effet incomplet, et, qui pis est f très fautif ; mais il n’y manque rien que vous ne connaissiez, excepté ma réponse aux Lettres écrites de la campagne, qui n’est pas encore publique. J’espérais vous la faire remettre aussitôt qu’elle serait à Paris ; mais on m’apprend que M. de Sartine en a défendu l’entrée, quoique assurément il n’y ait pas un mot dans cet ouvrage qui puisse déplaire à la France ni aux Français, et que le clergé catholique y ait à son tour les rieurs au dépens du nôtre. Malheur aux opprimés ! surtout quand ils le sont injustement, car alors ils n’ont pas même le droit de se plaindre ; et je ne serais pas étonné qu’on me fit pendre uniquement pour avoir dit et prouvé que je ne méritais pas d’être décrété. Je pressens le contrecoup de cette défense en ce pays. Je vois d’avance le parti qu’en vont tirer mes implacables ennemis, et surtout ipse doli fabricator Epeus.

J’ai toujours le projet de faire enfin moi-même un recueil de mes écrits, dans lequel je pourrai faire entrer quelques chiffons qui sont encore en manuscrits, et entre autres le petit conte[862] dont vous parlez, puisque vous jugez qu’il en vaut la peine. Mais outre que cette entreprise m’effraie, surtout dans l’état ou je suis, je ne sais pas trop où la faire. En France il n’y faut pas songer. La Hollande est trop loin de moi. Les libraires de ce pays n’ont pas d’assez vastes débouchés pour cette entreprise, les profits en seraient peu de chose, et je vous avoue que je n’y songe que pour me procurer du pain durant le reste de mes malheureux jours, ne me sentant plus en état d’en gagner. Quant aux mémoires de ma vie, dont vous parlez, ils sont trop difficiles à faire sans compromettre personne : pour y songer, il faut plus de tranquillité qu’on ne m’en laisse, et que je n’en aurai probablement jamais : si je vis toutefois, je n’y renonce pas. Vous avez toute ma confiance, mais vous sentez qu’il y a des choses qui ne se disent pas de si loin.

Mes courses dans nos montagnes, si riches en plantes, m’ont donné du goût pour la botanique : cette occupation convient fort à une machine ambulante à laquelle il est interdit de penser. Ne pouvant laisser ma tête vide, je la veux empailler ; c’est de foin qu’il faut l’avoir pleine pour être libre et vrai, sans crainte d’être décrété. J’ai l’avantage de ne connaître encore que dix plantes, en comptant l’hysope ; j’aurai longtemps du plaisir à prendre avant d’en être aux arbres de nos forêts.

J’attends avec impatience votre nouvelle édition des Considérations sur les moeurs. Puisque vous avez des facilités pour tout le royaume, adressez le paquet à Pontarlier, à moi directement, ce qui suffit ; ou à M. Junet, directeur des postes ; il me le fera parvenir. Vous pouvez aussi le remettre à Duchesne, qui me le fera passer avec d’autres envois. Je vous demanderai même, sans façon, de faire relier l’exemplaire, ce que je ne puis faire ici sans le gâter ; je le prendrai secrètement dans ma poche en allant herboriser ; et, quand je ne verrai point d’archers autour de moi, j’y jetterai les yeux à La dérobée. Mon cher ami, comment faites-vous pour penser, être honnête homme, et ne vous pas faire pendre ? Cela me paraît difficile, en vérité. Je vous embrasse de tout mon coeur.

Lettre DXXIII– À M. du Peyrou

Le 8 décembre 1764.

Quoique les affaires et les visites dont je suis accablé ne me laissent presque aucun moment à moi, et que d’ailleurs celle qui m’occupe en ce moment me rende nécessaire d’en délibérer avec vous, monsieur, puisque vous y consentez, ne pouvant me ménager du temps pour suffire à tout, je donne la préférence au soin de vous tranquilliser sur ce terrible B qui vous inquiète, et qui vous a paru suffisant pour effacer ou balancer le témoignage de tous mes écrits et de ma vie entière, sur les sentiments que j’ai constamment professés et que je professerai jusqu’à mon dernier soupir. Puisqu’une seule lettre de l’alphabet a tant de puissance il faut croire désormais aux vertus des talismans. Ce B signifie Bon, cela est certain ; mais comme vous m’en demandez l’explication, sans me transcrire les passages auxquels il se rapporte, et dont je n’ai pas le moindre souvenir, je ne puis vous satisfaire que préalablement vous n’ayez eu la bonté de m’envoyer ces passages, en y ajoutant le sens que vous donnez au B qui vous inquiète ; car il est à présumer que ce sens n’est pas le mien. Peut-être alors, en vous développant ma pensée, viendrai-je à bout de vous édifier sur ce point. Tout ce que je puis vous dire d’avance est que non seulement je ne suis pas matérialiste, mais que je ne me souviens pas même d’avoir été un seul moment de ma vie tenté de le devenir. Bien est-il vrai que sur un grand nombre de propositions, je suis d’accord avec les matérialistes, et celles où vous avez vu des B sont apparemment de ce nombre ; mais il ne s’ensuit nullement que ma méthode de déduction et la leur soient la même, et me conduise aux mêmes conclusions. Je ne puis, quant à présent, vous en dire davantage, et il faut savoir sur quoi roulent vos difficultés avant de songer à les résoudre. En attendant, j’ai des excuses à vous faire du souci que vous a causé mon indiscrétion, et je vous promets que si jamais je suis tenté de barbouiller des marges de livres, je me souviendrai de cette leçon.

Lettre DXXV– À M. Abauzit

En lui envoyant les Lettres de la montagne.

Môtiers, le 9 décembre 1764.

Daignez, vénérable Abauzit, écouter mes justes plaintes. Combien j’ai gémi que le Conseil et les ministres de Genève m’aient mis en droit de leur dire des vérités si dures ! Mais puisque enfin je leur dois ces vérités, je veux payer ma dette. Ils ont rebuté mon respect, ils auront désormais toute ma franchise. Pesez mes raisons et prononcez. Ces dieux de chair ont pu me punir si j’étais coupable ; mais si Caton m’absout, ils n’ont pu que m’opprimer.

Lettre DXXVII– À M. du Peyrou

Môtiers, le 13 décembre 1764.

Je vous parlerai maintenant, monsieur, de mon affaire, puisque vous voulez bien vous charger de mes intérêts. J’ai revu mes gens : leur société est augmentée d’un libraire de France, homme entendu, qui aura l’inspection de la partie typographique. Ils sont en état de faire les fonds nécessaires sans avoir besoin de souscription, et d’ailleurs une voie à laquelle je ne consentirai jamais par de très bonnes raisons, trop longue détailler dans une lettre.

En combinant toutes les parties de l’entreprise, et supposant un plein succès, j’estime qu’elle doit donner un profit net de cent mille francs. Pour aller d’abord au rabais, réduisons-le à cinquante. Je crois que, sans être déraisonnable, je puis porter mes prétentions au quart de cette somme ; d’autant plus que cette entreprise demande de ma part un travail assidu de trois ou quatre ans, qui sans doute achèvera de m’épuiser, et me coûtera plus de peine à préparer et revoir mes feuilles que je n’en eus à les composer.

Sur cette considération, et laissant à part celle du profit, pour ne songer qu’à mes besoins, je vois que ma dépense ordinaire depuis vingt ans a été, l’un dans l’autre, de soixante louis par an. Cette dépense deviendra moindre lorsqu’absolument séquestré du public je ne serai plus accablé de ports de lettres et de visites, qui, par la loi de l’hospitalité, me forcent d’avoir une table pour les survenants.

Je pars de ce petit calcul pour fixer ce qui m’est nécessaire pour vivre en paix le reste de mes jours, sans manger le pain de personne ; résolution formée depuis longtemps, et dont, quoi qu’il arrive, je ne me départirai jamais.

Je compte pour ma part sur un fonds de dix à douze mille livres ; et j’aime mieux ne pas faire l’entreprise s’il faut me réduire à moins, parce qu’il n’y a que le repos du reste de mes jours que je veuille acheter par quatre ans d’esclavage.

Si ces messieurs peuvent me faire cette somme, mon dessein est de la placer en rentes viagères ; et, puisque vous voulez bien vous charger de cet emploi, elle vous sera comptée, et tout est dit. Il convient seulement, pour la sûreté de la chose, que tout soit payé avant que l’on commence l’impression du dernier volume, parce que je n’ai pas le temps d’attendre le débit de l’édition pour assurer mon état.

Mais comme une telle somme en argent comptant pourrait gêner les entrepreneurs, vu les grandes avances qui leur sont nécessaires, ils aimeront mieux me faire une rente viagère ; ce qui, vu mon âge et l’état de ma santé, leur doit probablement tourner plus à compte. Ainsi, moyennant des sûretés dont vous soyez content, j’accepterai la rente viagère, sauf une somme en argent comptant lorsqu’on commencera l’édition ; et, pourvu que cette somme ne soit pas moindre que cinquante louis, je m’en contente, en déduction du capital dont on me fera la rente.

Voilà, monsieur, les divers arrangements dont je leur laisserais le choix si je traitais directement avec eux : mais, comme il se peut que je me trompe, ou que j’exige trop, ou qu’il y ait quelque meilleur parti à prendre pour eux ou pour moi, je n’entends point vous donner en cela des règles auxquelles vous deviez vous tenir dans cette négociation. Agissez pour moi comme un bon tuteur pour son pupille ; mais ne chargez pas ces messieurs d’un traité qui leur soit onéreux. Cette entreprise n’a de leur part qu’un objet de profit, il faut qu’ils gagnent ; de ma part elle a un autre objet, il suffit que je vive ; et, toute réflexion faite, je puis bien vivre à moins de ce que je vous ai marqué. Ainsi n’abusons pas de la résolution où ils paraissent être d’entreprendre cette affaire à quelque prix que ce soit : comme tout le risque demeure de leur côté, il doit être compensé par les avantages. Faites l’accord dans cet esprit, et soyez sûr que de ma part il sera ratifié.

Je vous vois avec plaisir prendre cette peine : voilà, monsieur, le seul compliment que je vous ferai jamais.

Lettre DXXIX– À M. d’Ivernois

Môtiers, le 17 décembre 1764.

Il est bon, monsieur, que nous sachiez que, depuis votre départ d’ici, je n’ai reçu aucune de vos lettres, ni nouvelles d’aucune espèce par le canal de personne, quoique vous m’eussiez promis de m’annoncer votre heureuse arrivée à Genève, et de m’écrire même auparavant. Vous pouvez concevoir mon inquiétude. Je sais bien que c’est l’ordinaire qu’on m’accable de lettres inutiles, et que tout se taise dans les moments essentiels ; je m’étais flatté cependant qu’il y aurait dans celui-ci quelque exception en ma faveur : je me suis trompé. Il faut prendre patience, et se résoudre à attendre qu’il vous plaise de me donner des nouvelles de votre santé, que je souhaite être bonne de tout mon coeur.

Mes respects à madame, je vous supplie.

Lettre DXXXI– À M. de Montmollin

En lui envoyant les Lettres écrites de la montagne.

Le 23 décembre 1764.

Plaignez-moi, monsieur, d’aimer-tant la paix, et d’avoir toujours la guerre. Je n’ai pu refuser à mes anciens compatriotes de prendre leur défense comme ils avaient pris la mienne. C’est ce que je ne pouvais faire sans repousser les outrages dont, par la plus noire ingratitude, les ministres de Genève ont eu la bassesse de m’accabler dans mes malheurs, et qu’ils ont osé porter jusque dans la chaire sacrée. Puisqu’ils aiment si fort la guerre, Us l’auront ; et, après mille agressions de leur part, voici mon premier acte d’hostilité, dans lequel toutefois je défends une de leurs plus grandes prérogatives, qu’ils se laissent lâchement enlever ; car, pour insulter à leur aise au malheureux, ils rampent volontiers sous la tyrannie. La querelle, au reste, est tout-à-fait personnelle entre eux et moi ; ou, si j’y fais entrer la religion protestante pour quelque chose, c’est comme son défenseur contre ceux qui veulent la renverser. Voyez mes raisons, monsieur, et soyez persuadé que, plus on me mettra dans la nécessité d’expliquer mes sentiments, plus il en résultera d’honneur pour votre conduite envers moi, et pour la justice que vous m’avez rendue.

Recevez, monsieur, je vous prie, mes salutations et mon respect.

Lettre DXXXIII– À M. du Peyrou

………. 31 décembre 1764.

Votre lettre m’a touché jusqu’aux larmes. Je vois que je ne me suis pas trompé, et que vous avez une âme honnête. Vous serez un homme précieux à mon coeur. Lisez l’imprimé ci-joint[864]. Voilà, monsieur, à quels ennemis j’ai affaire, voilà les armes dont ils m’attaquent. Renvoyez-moi cette pièce quand vous l’aurez lue ; elle entrera dans les monuments de l’histoire de ma vie Oh ! quand un jour le voile sera déchiré, que la postérité m’aimera ! qu’elle bénira ma mémoire ! Vous, aimez-moi maintenant, et croyez que je n’en suis pas indigne. Je vous embrasse.

Lettre DXXXIV– À M. d’Ivernois

Môtiers, le 31 décembre 1764.

Je reçois, mon cher monsieur, votre lettre du 28 et les feuilles de la réponse ; vous recevrez aussi bientôt la musique que vous demandez. J’ai reçu par ce même courrier un imprimé intitulé, Sentiment des citoyens. J’ai d’abord reconnu le style pastoral de M. Vernes, défenseur de la foi, de la vérité, de la vertu, et de la charité chrétienne. Les citoyens ne pouvaient choisir un plus digne organe pour déclarer au public leurs sentiments. Il est très à souhaiter que cette pièce se répande en Europe ; elle achèvera ce que le décret a commencé.

Tout ce qu’on me marque de M. le premier est d’un magistrat bien sage. Si les autres l’étaient autant, tout serait bientôt pacifié, et les choses rentreraient dans l’état douteux où peut-être il serait à désirer qu’elles fussent encore. Mais fiez-vous aux sottises que l’animosité leur fera faire : ils vont désormais travailler pour vous.

Les deux exemplaires que demande M*** sont sans doute pour travailler dessus : mais n’importe ; je les lui enverrais avec grand plaisir, si j’en avais l’occasion, surtout s’il voulait prendre le ton de M. Vernes. Si par hasard c’était en effet par goût pour l’ouvrage, M*** serait un théologien bien étonnant : mais laissez-les faire. La colère les transporte : comme ils vont prêter le flanc ! Oh ! monsieur, si tous ces gens-là, moins brutaux, moins rognes, s’étaient avisés de me prendre par des caresses, j’étais perdu, je sens que jamais je n’aurais pu résister ; mais, par le côté qu’ils m’ont pris, je suis à l’épreuve. Ils feront tant qu’ils me rendront illustre et grand, au lieu que j’étais fait pour n’être jamais qu’un petit garçon. Je vous embrasse de tout mon coeur.

1765

Lettre DXXXV– À M. Duchesne

Lettre DXXXVI– À M. ***

Lettre DXXXVII– À M. Séguier de Saint-Brisson

Lettre DXXXVIII– À M. Moultou

Lettre DXXXIX– À M. d’Ivernois

Lettre DXL– À M. de Gauffecourt

Lettre DXLI– À M. Duclos

Lettre DXLII– À M. d’Ivernois

Lettre DXLIII– À M. Pictet

Lettre DXLIV– À M. du Peyrou

Lettre DXLV– À M. le comte de B.

Lettre DXLVI– À Madame la comtesse de B.

Lettre DXLVII– À Milord Maréchal

Lettre DXLVIII– À M. Ballière

Lettre DXLIX– À M. du Peyrou

Lettre DL– À M. Bourgeois

Lettre DLI – À M. Paul Chappuis

Lettre DLII– À Madame la marquise de Verdelin

Lettre DLIII– À Madame Guyenet

Lettre DLIV– À Madame de Chenonceau

Lettre DLV– À M. l’abbé de Mably

Lettre DLVI– À M. D***

Lettre DLVII– À M. Moultou

Lettre DLVIII– À M. Le Nieps

Lettre DLIX– À Madame de La Tour

Lettre DLX– À Milord Maréchal

Lettre DLXI– À M. Deleyre

Lettre DLXII– À M. du Peyrou

Lettre DLXIII– À M. Dastier

Lettre DLXIV– À M. Moultou

Lettre DLXV– À M. le prince L.E de Wirtemberg

Lettre DLXVI– À M. d’Ivernois

Lettre DLXVII– À M.M. Deluc

Lettre DLXVIII– À M. le prince L.E de Wirtemberg

Lettre DLXIX– À M. de P

Lettre DLXX– À M. de C.P.A.A

Lettre DLXXI– À Madame la générale Sandoz

Lettre DLXXII– À M. Clairaut

Lettre DLXXIII– À M. du Peyrou

Lettre DLXXIV– Au même

Lettre DLXXV– À M. Moultou

Lettre DLXXVI– À M. Meuron

Lettre DLXXVII– À M. le professeur de Montmollin

Lettre DLXXVIII– À Madame La Tour

Lettre DLXXIX– À M. le P. de Félice

Lettre DLXXX– À M. du Peyrou

Lettre DLXXXI– À M. Meuron

Lettre DLXXXII– À Madame d’Ivernois

Lettre DLXXXIII– Au consistoire de Môtiers

Lettre DLXXXIV– À M. du Peyrou

Lettre DLXXXV– À Milord Maréchal

Lettre DLXXXVI– À M. d’Escherny

Lettre DLXXXVII– À M. Laliaud

Lettre DLXXXVIII– À M. d’Ivernois

Lettre DLXXXIX– À M. du Peyrou

Lettre DXC– À Mademoiselle d’Ivernois

Lettre DXCI– À M. Meuron

Lettre DXCII– À M. du Peyrou

Lettre DXCIII– Au même

Lettre DXCIV– Au même

Lettre DXCV– À M. d’Ivernois

Lettre DXCVI– À M. Coindet

Lettre DXCVII– À M. du Peyrou

Lettre DXCVIII– Au même

Lettre DXCIX– Au même

Lettre DC– Au même

Lettre DCI– À M. Panckoucke

Lettre DCII– À M. d’Ivernois

Lettre DCIII– À M. Klupfflel

Lettre DCIV– Billet à M. de Voltaire

Lettre DCV – À M. d’Escherny

Lettre DCVI– À M. du Peyrou

Lettre DCVII– Au même

Lettre DCVIII– Au même

Lettre DCIX– Au même

Lettre DCX– Au même

Lettre DCXI– À M. d’Ivernois

Lettre DCXII– Au même

Lettre DCXIII – À Mademoiselle d’Ivernois

Lettre DCXIV– À M. du Peyrou

Lettre DCXV– À Madame La Tour

Lettre DCXVI– À M. d’Ivernois

Lettre DCXVII– À M. Moultou

Lettre DCXVIII– À M. d’Ivernois

Lettre DCXIX– À M. du Peyrou

Lettre DCXX– À M. d’Ivernois

Lettre DCXXI– À M. du Peyrou

Lettre DCXXII– Au même

Lettre DCXXIII– Au même

Lettre DCXXIV– Au même

Lettre DCXXV– Au même

Lettre DCXXVI– Au même

Lettre DCXXVII– Au même

Lettre DCXXVIII– Au même

Lettre DCXXIX– À M. Graffenried

Lettre DCXXX– Au même

Lettre DCXXXI– Au même

Lettre DCXXXII– À M. du Peyrou

Lettre DCXXXIII– À M. Graffenried

Lettre DCXXXIV– À M. du Peyrou

Lettre DCXXXV– Au même

Lettre DCXXXVI– Au même

Lettre DCXXXVII– À M. de Luze

Lettre DCXXXVIII– À M. du Peyrou

Lettre DCXXXIX– Au même

Lettre DCXL– Au même

Lettre DCXLI– À M. d’Ivernois

Lettre DCXLII– À M. du Peyrou

Lettre DCXLIII– À M. de Luze

Lettre DCXLIV– À M. du Peyrou

Lettre DCXLV– À M. d’Ivernois

Lettre DCXLVI– À M. David Hume

Lettre DCXLVII– À M. de Luze

Lettre DCXLVIII– À M. du Peyrou

Lettre DCXLIX– À M. d’Ivernois

Lettre DCL– Au même

Lettre DCLI– À M. de Luze

Lettre DCLII– À Madame La Tour

Lettre DCLIII– À M. du Peyrou

Lettre DCLIV– À M. de Luze

Lettre DCLV– À M. d’Ivernois

Table de la correspondance

Lettre DXXXV– À M. Duchesne

Libraire à Paris

Môtiers, le 6 janvier 1765.

Je vous envoie, monsieur, une pièce imprimée et publiée à Genève[865], et que je vous prie d’imprimer et publier à Paris, pour mettre le public en état d’entendre les deux parties, en attendant les autres réponses plus foudroyantes qu’on prépare à Genève contre moi. Celle-ci est de M. Vernes, si toutefois je ne me trompe ; il ne faut qu’attendre pour s’en éclaircir : car, s’il en est l’auteur, il ne manquera pas de la reconnaître hautement, selon le devoir d’un homme d’honneur et d’un bon chrétien ; s’il ne l’est pas, il la désavouera de même, et le public saura bientôt à quoi s’en tenir.

Je vous connais trop, monsieur, pour croire que vous voulussiez imprimer une pièce pareille, si elle vous venait d’une autre main ; mais puisque c’est moi qui vous en prie, vous ne devez vous en faire aucun scrupule.

(En faisant lui-même réimprimer ce libelle à Paris, Rousseau y a joint quelques notes que nous allons reproduire, en les faisant précéder des passages du libelle auquel chacune d’elles se rapporte.)

« Lorsqu’il mêla l’irréligion à ses romans, nos magistrats furent indispensablement obligés d’imiter ceux de Paris et de Berne,…

« Je ne fus chassé du canton de Berne qu’un mois après le décret de Genève. »

… dont les uns le décrétèrent et les autres le chassèrent. »

« Figurons-nous, ajoute-t-il, une âme infernale analysant ainsi l’Évangile. Eh ! qui l’a jamais ainsi analysé ? où est cette âme infernale ? »

Il paraît que l’auteur de cette pièce pourrait mieux répondre que personne à sa question. Je prie le lecteur de ne pas manquer de consulter, dans l’endroit qu’il cite, ce qui précède et ce qui suit.

« Considérons qui les traite ainsi (nos pasteurs) : est-ce un savant… est-ce un homme de bien… ? Nous avouons avec douleur et en rougissant, que c’est un homme qui porte encore les marques funestes de ses débauches ; et qui, déguisé en saltimbanque, traîne avec lui, de village en village, la malheureuse dont il fit mourir la mère, et dont il a exposé les enfants à la porte d’un hôpital, en rejetant les soins qu’une personne charitable voulait avoir d’eux, et en abjurant tous les sentiments de la nature, comme il dépouille ceux de l’honneur et de la religion. »

« Je veux faire avec simplicité la déclaration que semble exiger de moi cet article. Jamais aucune maladie, de celles dont parle ici l’auteur, ni petite, ni grande, n’a souillé mon corps. Celle dont je suis affligé n’y a pas le moindre rapport ; elle est née avec moi, comme le savent les personnes encore vivantes qui ont pris soin de mon enfance. Cette maladie est connue de MM. Malouin, Morand, Thiery, Daran, et du frère Côme. S’il s’y trouve la moindre marque de débauche, je les prie de me confondre et de me faire honte de ma devise. La personne sage et généralement estimée qui me soigne dans mes maux et me console dans mes afflictions, n’est malheureuse que parce qu’elle partage le sort d’un homme fort malheureux ; sa mère est actuellement pleine de vie et en bonne santé, malgré sa vieillesse. Je n’ai jamais exposé ni fait exposer aucun enfant à la porte d’aucun hôpital ni ailleurs. Une personne qui aurait eu la charité dont on parle, aurait eu celle d’en garder le secret ; et chacun sent que ce n’est pas de Genève, où je n’ai point vécu, et d’où tant d’animosité se répand contre moi, qu’on doit attendre des informations fidèles sur ma conduite. Je n’ajouterai rien sur ce passage, sinon qu’au meurtre près, j’aimerais mieux avoir fait ce dont son auteur m’accuse, que d’en avoir écrit un pareil. »

« C’est donc là celui qui parle des devoirs de la société ! Certes il ne remplit pas ces devoirs quand, dans le même libelle, trahissant la confiance d’un ami,…

« Je crois devoir avertir le public que le théologien qui a écrit la lettre dont j’ai donné un extrait, n’est ni ne fut jamais mon ami, que je ne l’ai vu qu’une fois dans ma vie, et qu’il n’a pas la moindre chose à démêler, ni en bien ni en mal, avec les ministres de Genève. Cet avertissement m’a paru nécessaire pour prévenir les téméraires applications. »

… il fait imprimer une de ses lettres, pour brouiller ensemble trois pasteurs. C’est ici qu’on peut le dire… de ce même écrivain, auteur d’un roman d’éducation, que, pour élever un jeune homme, il faut commencer par avoir été bien élevé. »

« Tout le monde accordera, je pense, à l’auteur de cette pièce, que lui et moi n’avons pas plus eu la même éducation, que nous n’avons la même religion. »

« Pourquoi réveille-t-il nos anciennes querelles ? Veut-il que nous nous égorgions parce qu’on a brûlé un mauvais livre à Paris et à Genève ? »

On peut voir dans ma conduite les douloureux sacrifices que j’ai faits pour ne pas troubler la paix de ma patrie, et, dans mon ouvrage, avec quelle force j’exhorte les citoyens à ne la troubler jamais, a quelque extrémité qu’on les réduise.

Lettre DXXXVII– À M. Séguier de Saint-Brisson

Môtiers, janvier 1765.

J’ai reçu, monsieur, votre lettre du 27 décembre, j’ai aussi lu Ariste et Philopenès. Malgré le plaisir que m’ont fait l’un et l’autre, je ne me repens point du mal que je vous ai dit du premier ; et ne doutez pas que je ne vous en eusse dit du second, si vous m’eussiez consulté. Mon cher Saint-Brisson, je ne vous dirai jamais assez avec quelle douleur je vous vois entrer dans une carrière couverte de (leurs et semée d’abîmes, où l’on ne peut éviter de se cor rompre ou de se perdre, où l’on devient malheureux ou méchant à mesure qu’on avance, et très souvent l’un et l’autre avant d’arriver. Le métier d’auteur n’est bon que pour qui veut servir les passions des gens qui mènent les autres ; mais pour qui veut sincèrement le bien de l’humanité, c’est un métier funeste. Aurez-vous plus de zèle que moi pour la justice, pour la vérité, pour tout ce qui est honnête et bon ?aurez-vous des sentiments plus désintéressés, une religion plus douce, plus tolérante, plus pure, plus sensée ? aspirerez-vous à moins de choses ? suivrez-vous une route plus solitaire ? irez-vous sur le chemin de moins de gens ? choquerez-vous moins de rivaux et de concurrents ? éviterez-vous avec plus de soin de croiser les intérêts de personne ? Et toutefois vous voyez ; je ne sais comment il existe dans le monde un seul honnête homme à qui mon exemple ne fasse pas tomber la plume des mains. Faites du bien, mon cher Saint-Brisson, mais non pas des livres ; loin de corriger les méchants, ils ne font que les aigrir. Le meilleur livre fait très peu de bien aux hommes et beaucoup de mal à son auteur. Je vous ai déjà vu aux champs pour une brochure qui n’était pas même fort malhonnête ; à quoi devez-vous vous attendre si ces choses vous blessent déjà.

Comment pouvez-vous croire que je veuille passer en Corse, sachant que les troupes françaises y sont ? Jugez-vous que je n’aie pas assez de mes malheurs, sans en aller chercher d’autres. Non, monsieur, dans l’accablement où je suis, j’ai besoin de reprendre haleine ; j’ai besoin d’aller plus loin de Genève chercher quelques moments de repos ; car on ne m’en laissera nulle part un long sur la terre, je ne puis plus l’espérer que dans sein. J’ignore encore de quel côté j’irai : il ne m’en reste plus guère à choisir. Je voudrais, chemin faisant, me chercher quelque retraite fixe, pour m’y transplanter tout-à-lait, où l’on eût l’humanité de me recevoir, et de me laisser mourir en paix. Mais où la trouver parmi les chrétiens ? La Turquie hop loin d’ici.

Ne doutez pas, cher Saint-Brisson, qu’il ne me fut fort doux de vous avoir pour compagnon de voyage, pour consolateur, et pour garde-malade, mais j’ai contre ce même voyage de grandes objections par rapport à vous. Premièrement, ôtez-vous de l’esprit de me consulter-sur rien, et de trouver dans mon entretien la moindre ressource contre l’ennui. L’étourdissement où me jettent des agitations sans relâche ma rendu stupide ; ma tête est en léthargie, mon coeur même est mort, je ne sens ni ne pense plus. Il me reste un seul plaisir dans la vie ; j’aime encore à marcher, mais en marchant je ne rêve pas même ; j’ai les sensations des objets qui me frappent, et rien de plus, je voulais essayer d’un peu de botanique pour m’amuser du moins à reconnaître en chemin quelques plantes ; mais ma mémoire est absolument éteinte ; elle ne peut pas même aller jusque-là. Imaginez le plaisir de voyager avec un pareil automate.

Ce n’est pas tout. Je sens le mauvais effet que votre voyage ici fera pour-vous-même. Vous n’êtes déjà pas trop bien auprès des dévots ; voulez-vous achever de vous perdre ? Vos compatriotes mêmes, en général, ne vous pardonnent pas de me connaître, comment vous pardonneraient-ils de m’aimer ? Je suis très fâché que vous m’ayez nommé à la tête de votre Ariste : ne faites plus pareille sottise, où je me brouille avec vous tout de bon. Dites-moi surtout de quel oeil vous croyez que votre famille verra ce voyage : madame votre mère en frémira. ; je frémis moi-même à penser aux funestes effets qu’il peut produire auprès de vos proches Et vous voulez que je vous laisse faire ! C’est vouloir (pie je sois le dernier des hommes. Non, monsieur, obtenez l’agrément de madame votre mère, et venez. Je vous embrasse avec la plus grande joie ; mais, sans cela, n’en parlons plus.

Lettre DXXXIX– À M. d’Ivernois

Môtiers, le 7 janvier 1765.

J’ai reçu, monsieur, avec vos dernières lettres, comprise celle du 5, la réponse aux Lettres écrites de la campagne. Cet ouvrage est excellent, et doit être en tout temps le manuel des citoyens. Voilà, monsieur, le ton respectueux, mais ferme et noble, qu’il faut toujours prendre, au lieu du ton craintif et rampant dont on n’osait sortir autrefois ; mais il ne faut jamais passer au-delà. Vos magistrats n’étant plus mes supérieurs, je puis, vis-à-vis d’eux, prendre un ton qu’il ne vous conviendrait pas d’imiter.

Je vous remercie derechef des soins sans nombre que vous avez bien voulu prendre pour mes petites commissions, mais qui sont grandes par la peine continuelle qu’elles vous donnent, car il semble, à votre activité, que vous ne pouvez être occupé que de moi. Vos soins obligeants, monsieur, peuvent m’être aussi utiles que votre amitié me sera précieuse ; et, lorsque vous voudrez bien observer nos conditions, une fois à mon aise de ce côté, bien sûr de vos bontés, je n’épargnerai point vos peines.

Je n’ai point encore donné le louis de votre part à ma pauvre voisine : premièrement, parce que, sa santé. étant passable à présent, elle n’est pas absolument sous la condition que vous y avez mise ; et, en second lieu, purée que vous exigez de n’être pas nommé, condition que je ne puis admettre, parce que ce serait faire présumer à ces bonnes gens que cette libéralité vient de moi, et que je me cache par modestie, idée à laquelle il ne me convient pas de donner lieu.

Bien des remerciements à M. Deluc fils de sa bonne volonté. Je ne vous cacherai pas que l’optique me serait fort agréable ; mais, premièrement, je ne consentirai point que M. Deluc, déjà si chargé d’autres occupations, s’en donne la peine lui-même, et je crains que cette fantaisie ne coûte plus d’argent que je n’y en puis mettre pour le présent. Mais il m’a promis de me pourvoir d’un microscope ; peut-être même en faudrait-il deux. Il en sait l’usage, il décidera. Je serais bien aise aussi d’avoir, en couleurs bien pures, un peu d’outremer et de carmin, du vert de vessie, et de la gomme arabique.

Il est très à désirer que la fermentation causée par les derniers écrits n’ait rien de tumultueux. Si les Genevois sont sages, ils se réuniront, mais paisiblement ; ils ne se livreront à aucune impétuosité, et ne feront aucune démarche brusque. Il est vrai que la longueur du temps est contre eux ; car on travaillera fortement à les désunir, et tôt ou tard on réussira. La combinaison des droits, des préjugés, des circonstances, exige dans les démarches autant de sagesse que de fermeté. Il est des moments qui ne reviennent plus quand on les néglige ; mais il faut autant de pénétration pour les connaître que d’adresse à les saisir. N’y aurait-il pas moyen de réveiller un peu le Deux-cents ? S’il ne voit pas ici son intérêt, ses membres ne sont que des cruches. Mais tenez-vous sûrs qu’on vous tendra des pièges, et craignez les faux frères. Profitez du zèle apparent de M. Ch…, mais ne vous y fiez pas, je vous le répète. Ne comptez point non plus sur l’homme dont vous m’avez envoyé une réponse. S’il faut agir, que ce soit plus loin. Du reste, je commence à penser que, si l’on se conduit bien, cette ressource hasardeuse ne sera pas nécessaire.

Vous voulez une inscription sur votre exemplaire. Mes bons Saint-Gervaisiens en ont mis une qui se rapporte à l’ouvrage : en voici une autre qui se rapporte à l’auteur : Alto quoesivit caelo lucem, ingemuitque repertà.

Je suis fâché de vous donner du latin ; mais le français ne vaut rien pour ce genre ; il est mou, il est mort, il n’a pas plus de nerf que de vie.

Mille remerciements, je vous prie, à madame d’lvernois, pour la bonté qu’elle a eue de présider à l’achat pour mademoiselle Le Vasseur. Son goût se montre dans ses emplettes comme son esprit dans ses lettres. Je vous embrasse de tout mon coeur.

Voici une lettre pour M. Moultou : la sienne m’a fait le plus grand plaisir, et mon coeur en avait besoin.

Je m’aperçois que l’inscription ci-dessus est beaucoup trop longue pour l’usage que vous en voulez faite. En voici une de l’invention de M. Moultou, qui dit à peu près la même chose en moins de mots : Luget et monet.

J’oubliais de vous dire que le premier de ce mois messieurs de Couvet me firent prier, par une députation, de vouloir bien agréer la bourgeoisie de leur communauté ; ce que je fis avec reconnaissance ; et, le lendemain, un des gouverneurs avec le secrétaire m’apportèrent des lettres conçues en termes très obligeants et très honorables, et dans le cartouche desquelles, dessiné en miniature, ils avaient eu l’attention de mettre ma devise. Je leur dis, car je ne veux rien vous taire, que je me tenais plus libre, sujet d’un roi juste, et plus honoré d’être membre d’une communauté où régnait l’égalité et la concorde, que citoyen d’une république où les lois n’étaient qu’un mot, et la liberté qu’un leurre. Il est dit dans les lettres que la délibération a été unanime aux suffrages de cent vingt-cinq voix.

Hier l’abbaye de l’arquebuse de Couvet me fit offrir le même honneur, et je l’acceptai de même. Vous savez que je suis déjà de celle de Môtiers. Je vous avoue que je suis plus flatté de ces marques de bienveillance, après un assez long séjour dans le pays pour que ma conduite et mes moeurs y fussent connues, que si elles m’eussent été prodiguées d’abord en y arrivant.

Lettre DXLI– À M. Duclos

Môtiers, le 13 janvier 1765.

J’attendais, mon cher ami, pour vous remercier de votre présent, que j’eusse eu le plaisir de lire cette nouvelle édition, et de la comparer avec la précédente ; mais la situation violente où me jette la fureur de mes ennemis ne me laisse pas un moment de relâche ; et il faut renvoyer les plaisirs à des moments plus heureux, s’il m’est encore permis d’en attendre. Votre portrait n’avait pas besoin de la circonstance pour me causer de l’émotion ; mais il est vrai qu’elle en a été plus vive par la comparaison de mes misères présentes avec les temps où j’avais le bonheur de vous voir tous les jours. Je voudrais bien que vous me fissiez l’amitié de m’en donner une seconde épreuve pour mon portefeuille. Les vrais amis sont trop rares pour qu’en effet la planche ne restât pas longtemps neuve, si vous n’en donniez qu’une épreuve à chacun des vôtres ; mais j’ose ici dire, au nom de tous, qu’ils sont bien dignes que vous l’usiez pour eux.

Quoique je sache que vous n’êtes point fait pour en perdre, je suis peu surpris que vous ayez à vous plaindre de ceux avec lesquels j’ai été forcé de rompre. Je sens que quiconque est un faux ami pour moi n’en peut être un vrai pour personne.

Ils travaillent beaucoup à me faciliter l’entreprise d’écrire ma vie, que vous m’exhortez de reprendre. Il vient de paraître à Genève un libelle effroyable, pour lequel la dame d’Épinay a fourni des mémoires à sa manière, lesquels me mettent déjà fort à mon aise vis-à-vis d’elle et de ce qui l’entoure. Dieu me préserve toutefois de l’imiter, même en me défendant ! Mais sans révéler les secrets qu’elle m’a confiés, il m’en reste assez de ceux que je ne tiens pas d’elle pour la faire connaître autant qu’il est nécessaire en ce qui se rapporte à moi. Elle ne me croit pas si bien instruit ; mais, puisqu’elle m’y force, elle apprendra quelque jour combien j’ai été discret. Je vous avoue cependant que j’ai peine encore à vaincre ma répugnance, et je prendrai du moins des mesures pour que rien ne paraisse de mon vivant. Mais j’ai beaucoup à dire, et je dirai tout ; je n’omettrai pas une de mes fautes, pas même une de mes mauvaises pensées. Je me peindrai tel que je suis : le mal offusquera presque toujours le bien ; et, malgré cela, j’ai peine à croire qu’aucun de mes lecteurs ose se dire : Je suis meilleur que ne fut cet homme-là.

Cher ami, j’ai le coeur oppressé, j’ai les yeux gonflés de larmes ; jamais être humain n’éprouva tant de maux à la fois. Je me tais, je souffre, et j’étouffe. Que ne suis-je auprès de vous ! du moins je respirerais. Je vous embrasse.

Lettre DXLII– À M. d’Ivernois

Môtiers, 17 janvier 1765.

Votre lettre, monsieur, du 9 de ce mois, ne m’est parvenue qu’hier, et très certainement elle avait été ouverte.

Il me semble que je ne serais pas de votre avis sur la question de porter ou de ne-pas porter au conseil général les griefs de la bourgeoisie, puisqu’en supposant de la part du petit conseil le refus de la satisfaire sur ses griefs, il n’y a nul autre moyen de prouver qu’il y est obligé : car enfin de ce que des particuliers se plaignent, il ne s’ensuit pas qu’ils aient raison de se plaindre, et de ce qu’ils disent que la loi a été violée, il ne s’ensuit pas que cela soit vrai, surtout quand le conseil n’en convient pas. Je vois ici deux parties ; savoir, les représentants et le petit conseil. Qui sera juge entre les deux ?

D’ailleurs la grande affaire en cette occasion est d’annuler le prétendu droit négatif dans sa partie qui n’est pas légitime ; et rien n’est plus important pour constater cette nullité que l’appel au conseil général. Le fait seul de cette assemblée donnerait aux représentants gain de cause, quand même lers griefs n’y seraient pas adoptés.

Je conviens que par la diminution du nombre cette souveraine assemblée perdra peu à peu son autorité ; mais cet inconvénient, peut-être inévitable, est encore éloigné, et il est bien plus grand en renonçant dès à présent aux conseils généraux. Il est certain que votre gouvernement tend rapidement à l’aristocratie héréditaire ; mais il ne s’ensuit pas qu’on doive abandonner dès à présent un bon remède, et surtout s’il est unique, seulement parce qu’on prévoit qu’il perdra sa force un jour. Mille incidents peuvent d’ailleurs retarder ce progrès encore ; mais si le petit conseil demeure seul juge de vos griefs, en tout état de cause vous êtes perdus.

La question me paraît bien établie dans ma huitième lettre. On se plaint que la loi est transgressée. Si le conseil convient de cette transgression et la répare, tout est dit, et vous n’avez rien à demander de plus ; mais s’il n’en convient pas, ou refuse de la réparer, que vous reste-t-il à demander pour l’y contraindre ? un conseil général.

L’idée de faire une déclaration sommaire des griefs est excellente ; mais il faut éviter de la faire d’une manière trop dure, qui mette le conseil trop au pied du mur. Demander que le jugement contre moi soit révoqué, c’est demander une chose insupportable pour eux, et aussi parfaitement inutile pour vous que pour moi. 11 n’est pas même sûr que l’affirmative passât au conseil général ; et ce serait m’exposer à un nouvel affront encore plus solennel. Mais demander si l’article 88 de l’ordonnance ecclésiastique ne s’applique pas aux auteurs des livres ainsi qu’à ceux qui dogmatisent de vive voix, c’est exiger une décision très raisonnable, qui dans le droit aura la morne force, en supposant l’affirmative, que si la procédure était annulée, mais qui sauve le conseil de l’affront de l’annuler ouvertement. Sauvez à vos magistrats des rétractations humiliantes, et prévenez les interprétations arbitraires pour l’avenir. Il y a cependant des points sur lesquels on doit exiger les déclarations les plus expresses ; tels sont les tribunaux sans syndics, tels sont emprisonnements faits d’office, etc. Laissez là, messieurs, le petit point d’honneur, et allez au solide. Voilà mon avis.

J’ai reçu les couleurs et le microscope ; mille remerciements, et à M. Deluc. N’oubliez pas, je Vous supplie, de tenir une note exacte de tout. Dans celle que vous m’avez envoyée vous avez oublié la flanelle ; je vous prie de réparer cette omission.

J’ai fait donner le louis à ma voisine. Digne homme, que les bénédictions du ciel sur vous et sur votre famille augmentent de jour en jour une fortune dont vous faites un si noble usage.

Le messager doit partir la semaine prochaine. Je voudrais que vous attendissiez les occasions de vous servir de lui plutôt que d’importuner incessamment M. le trésorier pour tant de petits articles qui ne pressent point du tout, et dont l’expédition lui donne encore plus d’incommodité qu’à moi d’avantage.

Ne faites rien mettre dans la gazette. Le gazetier, vendu à mes ennemis, altérerait infailliblement votre article, ou l’empoisonnerait dans quelque autre. D’ailleurs à quoi bon ? Que ne suis-je oublié du genre humain ! que ne puis-je, aux dépens de cette petite gloriole, qui ne me flatta de ma vie, jouir du repos que j’idolâtre, de cette paix si chère à mon coeur, et qu’on ne goûte que dans l’obscurité ! Oh ! si je puis faire une fois mes derniers adieux au public !… Mais peut-être avant cet heureux moment faut-il les faire à la vie. La volonté de Dieu soit faite. Je vous embrasse tendrement.

Je vous prie de vouloir bien donner cours à cette lettre pour Chambéry. Je ne puis faire la procuration que vous demandez que dans la belle saison, voulant qu’elle soit légalisée à Yverdon ou à Neuchâtel, par des raisons que je vous expliquerai et qui n’ont aucun rapport à la chose.

Lettre DXLIV– À M. du Peyrou

Môtiers, le 24 janvier 1765.

Je vous avoue que je ne vois qu’avec effroi l’engagement[866] que je vais prendre avec la compagnie en question si l’affaire se consomme ; ainsi quand elle manquerait, j’en serais très peu puni. Cependant, comme j’y trouverais des avantages solides, et une commodité très grande pour l’exécution d’une entreprise que j’ai à coeur, que d’ailleurs je ne veux pas répondre malhonnêtement aux avances de ces messieurs, je désire, si l’entreprise se rompt, que ce ne soit pas par ma faute. Du reste, quoique je trouve les demandes que vous avez faites en mon nom un peu fortes, je suis fort d’avis, puisqu’elles sont faites, qu’il n’en soit rien rabattu.

Je vous reconnais bien, monsieur, dans l’arrangement que vous me proposez au défaut de celui-là ; mais quoique j’en sois pénétré de reconnaissance, je me reconnaîtrais peu moi-même si je pouvais l’accepter sur ce pied là : toutefois j’y vois une ouverture pour sortir, avec votre aide, d’un furieux embarras où je suis. Car, dans l’état précaire où sont ma santé et ma vie, je mourrais dans une perplexité bien cruelle en songeant que je laisse mes papiers, mes effets, et ma gouvernante, à la merci d’un inconnu. Il aura bien du malheur su l’intérêt que vous voulez bien prendre à moi, et la confiance que j’ai en vous, ne nous amènent pas à quelque arrangement qui contente votre coeur sans faire souffrir le mien. Quand vous serez une fois mon dépositaire universel, je serai tranquille ; et il me semble que le repos de mes joins m’en sera plus doux quand je vous en serai redevable. Je voudrais seulement qu’au préalable nous puissions faire une connaissance encore plus intime. J’ai des projets de Voyage pour cet etc. Ne pour-rions-nous en faire quelqu’un ensemble ? Votre bâtiment vous occupera-t-il si fort que vous ne puissiez le quitter quelques semaines, même quelques mois, si le cas y échoit ? Mon cher monsieur, il faut commencer par beaucoup se connaître pour savoir bien ce qu’on fait quand on se lie. Je m’attendris à penser qu’après une vie si malheureuse, peut-être trouverai-je encore des jours sereins près de vous, et que peut-être une chaîne de traverses m’a-t-elle conduit à l’homme que la Providence appelle à me fermer les yeux. Au reste, je vous parle de mes voyages, parce qu’à force d’habitude les déplacements sont devenus pour moi des besoins. Durant toute la belle saison il m’est impossible de rester plus de deux ou trois jours en place sans me contraindre et sans souffrir.

Lettre DXLVI– À Madame la comtesse de B.

Môtiers, le 26 janvier 1765.

J’apprends, madame, que vous êtes une femme aussi vertueuse qu’aimable, que vous avez pour votre mari autant de tendresse qu’il en a pour vous, et que c’est à tous égards dire autant qu’il est possible. On ajoute que vous m’honorez de votre estime, et que vous m’en préparez même un témoignage qui me donnerait l’honneur d’appartenir à votre sang par des devoirs[867].

En voilà plus qu’il ne faut, madame, pour m’attacher par le plus vif intérêt au bonheur d’un si digne couple, et bien assez, j’espère, pour m’autoriser à vous marquer ma reconnaissance pour la part qui me vient de vous des bontés qu’a pour moi M. le comte de ***. J’ai pensé que l’heureux événement qui s’approche pouvait, selon vos arrangements, me mettre avec vous en correspondance ; et pour un objet si respectable je sens du plaisir à la prévenir.

Une autre idée me fait livrer à mon zèle avec-confiance. Les devons de M. le comte de *** l’appelleront quelquefois loin de vous. Je rends trop de justice à vos sentiments nobles pour douter que si le charme de votre présence lui faisait oublier ces devoirs, vous ne les lui rappelassiez vous-même avec courage. Comme un amour fondé sur-la vertu peut sans danger braver l’absence, il n’a rien de la mollesse du vice ; il se renforce par les sacrifices qui lui coûtent, et dont il s’honore à ses propres yeux. Que vous êtes heureuse, madame, d’avoir un mérite qui vous met au-dessus des craintes, et un époux qui sait si bien en sentir le prix ! Plus il aura de comparaisons à faire, plus il s’applaudira de son bonheur.

Dans ces intervalles vous passerez un temps très doux à vous occuper de lui, des chers gages de sa tendresse, à lui en parler dans vos lettres, à en parler à ceux qui prennent part à votre union. Dans ce nombre oserais-je, madame, me compter auprès de vous pour quelque chose ? J’en ai le droit par mes sentiments : essayez si j’entends les vôtres, si je sens vos inquiétudes, si quelquefois je puis les calmer. Je ne me flatte pas d’adoucir vos peines ; mais c’est quelque chose que les partager, et voilà ce que je ferai de tout mon coeur. Recevez, madame, je vous supplie, les assurances de mon respect.

Lettre DXLVIII– À M. Ballière

Môtiers, le 28 janvier 1765.

Deux envois de M. Duchesne, qui ont demeuré très longtemps en route, m’ont apporté, monsieur, l’un votre lettre et l’autre votre livre [869] : voilà ce qui m’a fait retarder si longtemps à vous remercier de l’une et de l’autre. Que ne donnerais-je pas pour avoir pu consulter votre ouvrage ou vos lumières, il y a dix ou douze ans, lorsque je travaillais à rassembler les articles mal digérés que j’avais faits pour l’Encyclopédie ! Aujourd’hui que cette collection est achevée, et que tout ce qui s’y rapporte est entièrement effacé de mon esprit, il n’est plus temps de reprendre cette longue et ennuyeuse besogne, malgré les erreurs et les fautes dont elle fourmille. J’ai pourtant le plaisir de sentir quelquefois que j’étais, pour ainsi dire, à la piste de vos découvertes, et qu’avec un peu plus d’étude et de méditation j’aurais pu peut-être en atteindre quelques-unes ; Car ? par exemple, j’ai très bien vu que l’expérience qui sert de principe à M. Rameau n’est qu’une partie de celle des aliquotes, et que c’est de cette dernière, prise dans sa totalité, qu’il faut déduire le système de notre harmonie : mais je n’ai eu du reste que des demi-lueurs qui n’ont fait que m’égarer. Il est trop tard pour revenir maintenant sur mes pas, et il faut que mon ouvrage reste avec toutes tes fautes, ou qu’il soit refondu dans une seconde édition par une meilleure main. Plût à Dieu, monsieur, que cette main fut la vôtre ! vous trouveriez peut-être assez de bonnes recherches toutes faites pour vous épargner le travail du manoeuvre, et vous laisser seulement celui de l’architecte et du théoricien.

Recevez, monsieur, je vous supplie, mes très humbles salutations.

Lettre DL– À M. Bourgeois

Môtiers, le 2 février 1765.

J’ai reçu, monsieur, avec la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire le 29 janvier, l’écrit que vous avez pris la peine d’y joindre. Je vous remercie de l’une et de l’autre.

Vous m’assurez qu’un grand nombre de lecteurs me traitent d’homme plein d’orgueil, de présomption, d’arrogance ; vous avez soin d’ajouter que ce sont là leurs propres expressions. Voilà, monsieur, de fort vilains vices dont je dois tâcher de me corriger. Mais sans doute ces messieurs, qui usent si libéralement de ces termes, sont eux-mêmes si remplis d’humilité, de douceur et de modestie, qu’il n’est pas aisé d’en avoir autant qu’eux.

Je vois, monsieur, que vous avez de la santé, du loisir, et du goût pour la dispute : je vous en fais mon compliment ; et pour moi, qui n’ai rien de tout cela, je vous salue, monsieur, de tout mon coeur.

Lettre DLII– À Madame la marquise de Verdelin

Môtiers, le 3 février 1765.

Au milieu des soins que vous donne, madame, le zèle pour votre famille, et au premier moment de votre convalescence, vous vous occupez de moi ; vous pressentez les nouveaux dangers où vont me replonger les fureurs de mes ennemis, indignés que j’aie osé montrer leur injustice. Vous ne vous trompez pas, madame ; on ne peut rien imaginer de pareil à la rage qu’ont excitée les Lettres de la montagne. Messieurs de Berne viennent de défendre cet ouvrage en termes très insultants : je ne serais pas surpris qu’on me fît un mauvais parti sur leurs terres, lorsque j’y remettrai le pied. Il faut en ce pays même toute la protection du roi pour m’y laisser en sûreté. Le conseil de Genève, qui souffle le feu tant ici qu’en Hollande, attend le moment d’agir ouvertement à son tour, et d’achever de m’écraser, s’il lui est possible. De quelque côté que je me tourne, je ne vois que griffes pour me déchirer, et que gueules ouvertes pour m’engloutir. J’espérais du moins plus d’humanité du côté de la France : mais j’avais tort ; coupable du crime irrémissible d’être injustement opprimé, je n’en dois attendre que mon coup de grâce. Mon parti est pris, madame ; je laisserai tout faire, tout dire, et je me tairai : ce n’est pourtant pas faute d’avoir à parler.

Je sens qu’il est impossible qu’on me laisse respirer en paix ici. Je suis trop près de Genève et de Berne. La passion de cette heureuse tranquillité m’agite et me travaille chaque jour davantage. Si je n’espérais la trouver à la fin, je sens que ma constance achèverait de m’abandonner. J’ai quelque envie d’essayer de l’Italie, dont le climat et l’inquisition me seront peut-être plus doux qu’en France et qu’ici. Je tâcherai cet été de me traîner de ce côté-là pour y chercher un gîte paisible ; et si je le puis trouver, je vous promets bien qu’on n’entendra plus parler de moi. Repos, repos, chère idole de mon coeur, où te trouverai-je ? Est-il possible que personne n’en veuille laisser jouir un homme qui ne troubla jamais celui de personne ? Je ne serais pas surpris d’être à la fin forcé de me réfugier chez les Turcs, et je ne doute point que je n’y fusse accueilli avec plus d’humanité et d’équité que chez les chrétiens.

On vous dit donc, madame, que M. de Voltaire m’a écrit sous le nom du général Paoli, et que j’ai donné dans le piège. Ceux qui disent cela ne font guère plus d’honneur, ce me semble, à la probité de M. de Voltaire qu’à mon discernement. Depuis la réception de votre lettre, voici ce qui m’est arrivé. Un chevalier de Malte, qui a beaucoup bavardé dans Genève, et qui dit venir de l’Italie, est venu me voir il y a quinze jours, de la part du général Paon, faisant beaucoup l’empressé des commissions dont il se disait chargé près de moi, mais me disant au fond très peu de chose, et m’étalant, d’un air important, d’assez chétives paperasses fort pochetées. À chaque pièce qu’il me montrait, il était tout étonné de me voir tirer d’un tiroir la même pièce, et la lui montrer à mon tour. J’ai vu que cela le mortifiait d’autant plus, qu’ayant fait tous ses efforts pour savoir quelles relations je pouvais avoir eues en Corse, il n’a pu là-dessus m’arracher un seul mot. Comme il ne m’a point apporté de lettres, et qu’il n’a voulu ni se nommer, ni me donner la moindre notion de lui, je l’ai remercié des visites qu’il voulait continuer de me faire. Il n’a pas laissé de passer encore ici dix ou douze jours sans me revenir voir. J’ignore ce qu’il y a fait. On m’apprend qu’il est reparti d’hier.

Vous vous imaginez bien, madame, qu’il n’est plus question pour moi de la Corse, tant à cause de l’état où je me trouve, que par mille raisons qu’il vous est aisé d’imaginer. Ces messieurs dont vous me parlez[871] ont de la santé, du pain, du repos ; ils ont la tête libre, et le coeur épanoui par le bien-être ; ils peuvent méditer et travailler à leur aise. Selon toute apparence les troupes françaises, s’ils vont dans le pays, ne maltraiteront point leurs personnes ; et, s’ils n’y vont pas, n’empêcheront point leur travail. Je désire passionnément voir une législation de leur façon ; mais j’avoue que j’ai peine à voir quel fondement ils pourraient lui donner en Corse, car malheureusement les femmes de ce pays-là sont très laides, et très chastes, qui pis est.

Que mon ouvrage projeté n’aille pas, madame, vous faire renoncer au vôtre. J’en ai plus besoin que jamais, et tout peut très bien s’arranger, pourvu que vous veniez au commencement ou à la fin de la belle saison. Je compte ne partir qu’à la fin de mai, et revenir au mois de septembre.

Lettre DLIV– À Madame de Chenonceau

Môtiers, le 6 février 1765.

Je suis entraîné, madame, dans un torrent de malheurs qui m’absorbe et m’ôte le temps de vous écrire. Je me soutiens cependant assez bien. Je n’ai plus de tête ; mais mon coeur me reste encore.

Faites-moi l’amitié, madame, de faire tenir cette lettre à M. l’abbé de Mably, et de me faire passer sa réponse aussitôt qu’il se pourra. On fait circuler sous son nom, dans Genève, une lettre avec laquelle on achève de me traîner par les boues, et toujours vers le bûcher. Je serais sûr que cette lettre n’est pas de lui, par cela seul qu’elle est lourdement écrite ; j’en suis encore plus sûr, parce qu’elle est basse et malhonnête. Mais à Genève, où l’on se connaît aussi mal en style qu’en procédés, le public s’y trompe. Je crois qu’il est bon qu’on le désabuse, autant pour l’honneur de M. l’abbé de Mably que pour le mien.

Lettre DLVI– À M. D***

Môtiers, le 7 février 1765

Je ne doute point, monsieur, qu’hier, jour de Deux-cents, on n’ait brûlé mon livre à Genève ; du moins toutes les mesures étaient prises pour cela. Vous aurez su qu’il fut brûlé le 22 à La Haye. Rey me marque que l’inquisiteur[874] a écrit dans ce pays-là beaucoup de lettres, et que le ministre Chais, de Genève, s’est donné de grands mouvements. Au surplus, on laisse Rey fort tranquille. Tout cela n’est-il pas plaisant ? Cette affaire s’est tramée avec beaucoup de secret et de diligence ; car le comte de B***, qui m’écrivit peu de jours auparavant, n’en savait rien. Vous me direz : Pourquoi ne l’a-t-il pas empêché au moment de l’exécution ? Monsieur, j’ai partout des amis puissants, illustres, et qui, j’en suis très sûr, m’aiment de tout leur coeur ; mais ce sont tous gens droits, bons, doux, pacifiques, qui dédaignent toute voie oblique. Au contraire, mes ennemis sont ardents, adroits, intrigants, rusés, infatigables pour nuire, et qui manoeuvrent toujours sous terre, comme les taupes. Vous sentez que la partie n’est pas égale. L’inquisiteur est l’homme le plus actif que la terre ait produit ; il gouverne en quelque façon toute l’Europe.

Tu dois régner ; ce monde est fait pour les méchants.

Je suis très sûr qu’à moins que je ne lui survive, je serai persécuté jusqu’à la mort.

Je ne digère point que M. de Buffon suppose que c’est moi qui m’attire sa haine. Eh ! qu’ai-je donc fait pour cela ? Si l’on parle trop de moi, ce n’est pas ma faute ; je me passerais d’une célébrité acquise à ce prix. Marquez à M. de Buffon tout ce que votre amitié pour moi vous inspirera ; et, en attendant que je sois en état de lui écrire, parlez-lui, je vous supplie, de tous les sentiments dont vous me savez pénétré pour lui.

M. Vernes désavoue hautement, et avec horreur. le libelle ou j’ai mis mon nom. Il m’a écrit là-dessus une lettre honnête, à laquelle j’ai répondu sur le même ton, offrant de contribuer, autant qu’il me serait possible, à répandre son désaveu. Malgré la certitude où je croyais être que l’ouvrage était de lui, certains faits récents me font soupçonner qu’il pourrait bien être de quelqu’un qui se cache sous son manteau.

Au reste, l’imprimé de Paris s’est très promptement et très singulièrement répandu à Genève. Plusieurs particuliers en ont reçu par la poste des exemplaires sous enveloppe, avec ces seuls mots, écrits d’une main de femme, Lisez, bonnes gens ! Je donnerais tout au monde pour savoir qui est cette aimable femme qui s’intéresse si vivement à un pauvre opprimé, et qui sait marquer son indignation en termes si brefs et si pleins d’énergie.

J’avais bien prévu, monsieur, que votre calcul ne serait pas admissible, et qu’auprès d’un homme que vous aimez votre coeur ferait déraisonner votre tête en matière d’intérêt. Nous causerons de cela plus à notre aise, en herborisant cet été ; car loin de renoncer à nos caravanes, même en supposant le voyage d’Italie, je Veux bien tacher qu’il n’y nuise pas. Au reste, je vous dirai que je sens en moi, depuis quelques jours, une révolution qui m’étonne. Ces derniers événements, qui devaient achever de m’accabler, m’ont, je ne sais comment, rendu tranquille, et même assez gai. Il me semble que je donnais trop d’importance à des jeux d’enfants. Il y a dans toutes ces brûleries quelque chose de si niais et de si bête, qu’il faut être plus enfant qu’eux pour s’en émouvoir. Ma vie morale est finie. Est-ce la peine de tant choisir la terre où je dois laisser mon corps ? La partie la plus précieuse de moi-même est déjà morte : les hommes n’y peuvent plus rien, et je ne regarde plus tous ces tas de magistrats si barbares que comme autant de vers qui s’amusent à ronger mon cadavre.

La machine ambulante se montera donc cet été pour aller herboriser ; et, si l’amitié peut la réchauffer encore, vous serez le Prométhée qui me rapportera le feu du ciel. Bonjour, monsieur.

Lettre DLVIII– À M. Le Nieps

Môtiers, le 8 février 1765.

Je commençais à être inquiet de vous, cher ami ; votre lettre vient bien à propos me tirer de peine. La violente crise où je suis me force à ne vous parler, dans celle-ci, que de moi. Vous aurez vu qu’on a brûlé le 22 mon livre à La Haye. Rey me marque que le ministre Chais s’est donné beaucoup de mouvements, et que l’inquisiteur Voltaire a écrit beaucoup de lettres pour cette affaire. Je pense qu’avant-hier le Deux-cents en a fait autant à Genève, du moins tout était préparé pour cela. Toutes ces brûleries sont si bêtes, qu’elles ne font plus que me faire rire. Je vous envoie ci-joint copie d’une lettre[875] que j’écrivis avant-hier là-dessus à une jeune femme qui m’appelle son papa. Si la lettre vous paraît bonne, vous pouvez la faire courir, pourvu que les copies soient exactes.

Prévoyant les chagrins sans nombre que m’attirerait mon dernier ouvrage, je ne le fis qu’avec répugnance, malgré moi, et vivement sollicité. Le voilà fait, publié, brûlé. Je m’en tiens-là. non seulement je ne veux plus me mêler des affaires de Genève, ni même en entendre parler ; mais, pour le coup, je quitte tout-à-fait la plume, et soyez assuré que rien au monde ne me la fera reprendre. Si l’on m’eût laissé faire, il y a longtemps que j’aurais pris ce parti ; mais il est pris si bien, que, quoi qu’il arrive, rien ne m’y fera renoncer. Je ne demande au ciel que quelque intervalle de paix jusqu’à ma dernière heure, et tous mes malheurs seront oubliés ; mais, dût-on me poursuivre jusqu’au tombeau, je cesse de me défendre. Je ferai comme les enfants et les ivrognes, qui se laissent tomber tout bonnement quand on les pousse, et ne se font aucun mal ; au lieu qu’un homme qui veut se raidir n’en tombe pas moins, et se casse une jambe ou un bras par-dessus le marché.

On répand donc que c’est l’inquisiteur qui m’a écrit au nom des Corses, et que j’ai donné dans un piège si subtil. Ce qui me paraît ici tout-à-fait bon est que l’inquisiteur trouve plaisant de se faire passer pour faussaire, pourvu qu’il me fasse passer pour dupe. Supposons que ma stupidité fut de ce que, sans autre information, j’eusse pris cette prétendue lettre pour-argent comptant, est-il concevable qu’une pareille négociation se fut bornée à cette unique lettre, sans instructions, sans éclaircissements, sans mémoires, sans précis d’aucune espèce ? ou bien M. de Voltaire aura-t-il pris la peine de fabriquer aussi tout cela ? Je veux que sa profonde érudition ait pu tromper, sur ce point, tant d’ignorance ; tout cela n’a pu se faire au moins sans avoir de ma part quelque réponse, ne fut-ce que pour savoir si j’acceptais la proposition. Il ne pouvait même avoir que cette réponse en vue d’en attester ma crédulité ; ainsi son premier soin t serait d’être de se la faire écrire : qu’il la montre, et tout sera dit.

Voyez comment ces pauvres gens accordent leurs flûtes. Au premier bruit d’une lettre que j’ai reçue, on y mit aussitôt pour emplâtre que messieurs Helvétius et Diderot en avaient reçu de pareilles. Que sont maintenant devenues ces lettres ? M. de Voltaire a-t-il aussi voulu se moquer d’eux ? Je ris toujours de vos Parisiens, de ces esprits subtils, de ces jolis faiseurs d’épigrammes, que Voltaire mène incessamment avec des contes tels qu’on ne ferait pas croire aux enfants. Je peux dire que ce Voltaire lui-même, avec tout son esprit, n’est qu’une bête, un méchant très malade. Il me poursuit, il m’écrase, il me persécute. Peut-être me fera-t-il périr à la fin : grande merveille, avec cent mille livres de rente, tant d’amis puissants à la cour, et tant de si basses cajoleries contre un pauvre homme dans mon état ! J’ose dire que si Voltaire, dans une situation pareille à la mienne, osait m’attaquer, et que je daignasse employer contre lui ses propres armes, il serait bientôt terrassé. Vous allez juger de la finesse de ses pièges par un fait qui peut-être a donné lieu au bruit qu’il a répandu, comme s’il eut été sûr d’avance du succès d’une ruse bien conduite.

Un chevalier de Malte, qui a beaucoup bavardé dans Genève, et dit venir d’Italie, est venu me voir, il y a quinze jours, de la part du général Paoli, faisant beaucoup l’empressé des commissions dont il se disait chargé près de moi ; mais me disant au fond très peu de chose, et m’étalant d’un air important d’assez chétives paperasses fort pochetées. À chaque pièce qu’il me montrait, il était tout étonné de me voir tirer d’un tiroir la même pièce, et la lui montrer à mon tour. J’ai vu que cela le mortifiait d’autant plus, qu’ayant fait tous ses efforts pour savoir quelles relations je pouvais avoir eues en Corse, il n’a pu là-dessus m’arracher un seul mot. Comme il ne m’a point apporté de lettres, et qu’il n’a voulu ni se nommer ni me donner la moindre notion de lui, je l’ai remercié des visites qu’il voulait continuer de me faire. Il n’a pas laisser de passer encore ici dix ou douze jours sans me revenir voir.

Tout cela peut être une chose fort simple. Peut-être, ayant quelque envie de me voir, n’a-t-il cherché qu’un prétexte pour-s’introduire, et peut-être est-ce un galant homme, très bien intentionné qui n’a d’autre tort, dans ce fait, que d’avoir fait un peu trop l’empressé pour rien. Mais comme tant de malheurs doivent m’avoir appris à me tenir sur mes gardes, vous m’avouerez que si c’est un piège, il n’est pas fin.

M. Vernes m’a écrit une lettre honnête pour désavouer avec horreur le libelle. Je lui ai répondu très honnêtement, et je me suis obligé de contribuer, autant qu’il m’est possible, a répandre son désaveu, dans le doute que quelqu’un plus méchant que lui ne se cache sous son manteau.

Lettre DLX– À Milord Maréchal

Môtiers, le 11 février 1765.

Vous savez, Milord, une partie de ce qui m’arrive, la brûlerie de La Haye, la défense de Berne, ce qui se prépare à Genève ; mais vous ne pouvez savoir tout. Des malheurs si constants, une animosité si universelle, commençaient à m’accabler tout-à-fait. Quoique les mauvaises nouvelles se multiplient depuis la réception de votre lettre, je suis plus tranquille, et même assez gai. Quand ils m’auront fait tout le mal qu’ils peuvent, je pourrai les mettre au pis. Grâces à la protection du roi et à la vôtre, ma personne est en sûreté contre leurs atteintes ; mais elle ne l’est pas contre leurs tracasseries, et ils me le font bien sentir. Quoi qu’il en soit, si ma tête s’affaiblit et s’altère, mon coeur me reste en bon état. Je l’éprouve en lisant votre dernière lettre et le billet que vous avez écrit pour la communauté de Couvet. Je crois que M Meuron s’acquittera avec plaisir de la commission que vous lui donnez : je n’en dirais pas autant de l’adjoint que vous lui associez pour cet effet, malgré l’empressement qu’il affecte. Un des tourmenta de ma vie est d’avoir quelquefois à me plaindre des gens que vous aimez, et à me louer de ceux que vous n’aimez pas. Combien tout ce qui vous est attaché me serait cher s’il voulait seulement ne pas repousser mon zèle ! mais vos bontés pour moi font ici bien des jaloux ; et, dans l’occasion, ces jaloux ne me cachent pas trop leur haine. Puisse-t-elle augmenter sans cesse au même prix ! Ma bonne soeur Émetulla, conservez-moi soigneusement notre père : si je le perdais, je serais le plus malheureux des êtres.

Avez-vous pu croire que j’aie fait la moindre démarche pour obtenir la permission d’imprimer ici le recueil de mes écrits, ou pour empêcher que cette permission ne fût révoquée ? Non, Milord, j’étais si parfaitement là-dessus dans vos sentiments, sans les connaître, que dès le commencement je parlai sur ce ton aux associés qui se présentèrent, et à Du Peyrou, qui a bien voulu se charger de traiter avec eux. La proposition est venue d’eux, et je ne me suis point pressé d’y consentir. Du reste, je n’ai rien demandé, je ne demande rien, je ne demanderai rien ; et, quoi qu’il arrive, on ne pourra pas se vanter de m’avoir fait un refus, qui, après tout, me nuira moins qu’à eux-mêmes, puisqu’il ne fera qu’ôter au pays cinq ou six cent mille francs que j’y aurais fait entrer de cette manière, et qu’on ne rebutera peut-être pas si dédaigneusement ailleurs. Mais s’il arrivait, contre toute attente, que la permission fût accordée ou ratifiée, j’avoue que j’en serais touché comme si personne n’y gagnait que moi seul, et que je m’attacherais au pays pour le reste de ma vie.

Comme probablement cela n’arrivera pas, et que le voisinage de Genève me devient de jour en jour plus insupportable, je cherche à m’en éloigner à tout prix. Il ne me reste à choisir que deux asiles, l’Angleterre ou l’Italie : mais l’Angleterre est trop éloignée ; il y fait trop cher vivre, et mon corps ni ma bourse n’en supporteraient pas le trajet. Reste l’Italie, et surtout Venise, dont le climat et l’inquisition sont plus doux qu’en Suisse ; mais saint Marc, quoique apôtre, ne pardonne guère, et j’ai bien dit du mal de ses enfants. Toutefois je crois qu’à la fin j’en courrai les risques ; car j’aime encore mieux la prison et la paix, que la liberté et la guerre. Le tumulte où je suis ne me permet encore de rien résoudre ; je vous en dirai davantage quand mes sens seront plus rassis. Un peu de vos conseils nie serait bien nécessaire ; car je suis si malheureux quand j’agis de moi-même, qu’après avoir bien raisonné, detériora sequor.

Lettre DLXII– À M. du Peyrou

Môtiers, le 14 février 1765.

Voici, monsieur, le projet que vous avez pris la peine de me dresser : sur quoi je ne vous dis rien, par la raison que vous savez. Je vous prie, si cette affaire doit se conclure, de vouloir bien décider de tout à votre volonté ; je confirmerai tout, car pour moi j’ai maintenant l’esprit à mille lieues de là ; et, sans vous, je n’irais pas plus loin, par le seul dégoût de parler d’affaires. Si ce que les associés disent dans leur réponse, article premier, de mon Ouvrage sur la Musique, s’entend du Dictionnaire, je m’en rapporte là-dessus à la réponse verbale que je leur ai faite. J’ai sur cette compilation des engagements antérieurs qui ne me permettent plus d’en disposer ; et s’il arrivait que, changeant de pensée, je le comprisse dans mon recueil, ce que je ne promets nullement, ce ne serait qu’après qu’il aurait été imprimé à part par le libraire auquel je suis engagé.

Vous ne devez point, s’il vous plaît, passer outre, que les associés n’aient le consentement formel du Conseil d’état, que je doute fort qu’ils obtiennent. Quant à la permission qu’ils ont demandée à la cour, je doute encore plus qu’elle leur soit accordée. Milord Maréchal connaît là-dessus mes intentions ; il sait que non seulement je ne demande rien, mais que je suis très déterminé à ne jamais me prévaloir de son crédit à la cour, pour y obtenir quoi que ce puisse être, relativement au pays où je vis, qui n’ait pas l’agrément du gouvernement particulier du pays même. Je n’entends me mêler en aucune façon de ces choses-là, ni traiter qu’elles ne soient décidées.

Depuis hier que ma lettre est écrite, j’ai la preuve de ce que je soupçonnais depuis quelques jours, que l’écrit de Vernes trouvait ici parmi les femmes autant d’applaudissement qu’il a causé d’indignation à Genève et à Paris, et que trois ans d’une conduite irréprochable sous leurs yeux mêmes ne pouvaient garantir la pauvre mademoiselle Le Vasseur de l’effet d’un libelle venu d’un pays où ni moi ni elle n’avons vécu. Peu surpris que ces viles âmes ne se connaissent pas mieux en vertu qu’en mérite, et se plaisent à insulter aux malheureux, je prends enfin la ferme résolution de quitter ce pays, ou du moins ce village, et d’aller chercher une habitation où l’on juge les gens sur leur conduite, et non sur les libelles de leurs ennemis. Si quelque autre honnête étranger veut connaître Môtiers, qu’il y passe, s’il peut, trois ans, comme j’ai fait, et puis qu’il en dise des nouvelles.

Si je trouvais à Neuchâtel ou aux environs un logement convenable, je serais homme à l’aller occuper en attendant.

Lettre DLXIV– À M. Moultou

Môtiers, le 18 février 1765.

Ce qui arrive ne me surprend point ; je l’ai toujours prévu, et j’ai toujours dit qu’en pareil cas il fallait s’en tenir là. Au lieu de faire tout ce qu’on peut, il suffit de faire tout ce qu’on doit, et cela est fait. On ne saurait aller plus loin sans exposer la patrie et le repos public, ce que le sage ne doit jamais. Quand il n’y a plus de liberté commune, il reste une ressource, c’est de cultiver la liberté particulière, c’est-à-dire la vertu. L’homme vertueux est toujours libre ; car, en faisant toujours son devoir, il ne fait jamais que ce qu’il veut. Si la bourgeoisie de Genève savait remonter ses principes, épurer ses goûts, prendre des moeurs plus sévères, en livrant ces messieurs à l’avilissement des leurs, elle leur deviendrait encore si respectable, qu’avec leur morgue apparente ils trembleraient devant elle ; et comme les jongleurs de toute espèce et leurs amis ne vivront pas toujours, tel changement de circonstances étrangères pourrait les mettre à portée de faire examiner enfin par la justice ce que la seule force décide aujourd’hui.

Je vous prie de vouloir bien saluer MM. Deluc de ma part, et leur dire que je ne puis leur écrire. Comme cela n’est plus nécessaire ni utile, il n’est pas raisonnable de l’exiger. On ne doit pas m’envier le repos que je demande, et je crois l’avoir assez payé.

Tâchez de m’envoyer, avant votre départ, ce dont vous m’avez parlé, non pour en faire à présent aucun usage ; mais pour prendre d’avance tous les arrangements nécessaires pour en faire usage un jour. J’aurais même autre chose, et d’un genre plus agréable, à vous proposer ; mais nous en parlerons à loisir. Je vous embrasse.

Lettre DLXVI– À M. d’Ivernois

Môtiers, le 22 février 1765.

Où êtes-vous, monsieur ? que faites-vous ? comment vous portez-vous ? Votre absence et votre long silence me tiennent en peine. C’est votre tour d’être paresseux : à la bonne heure, pourvu que je sache que vous vous portes bien, et que madame d’Ivernois, que je supplie d’agréer mon respect, veuille bien m’en faire informer par un bulletin de deux lignes.

Le tour qu’ont pris vos affaires, messieurs, et les miennes, la persuasion que la vérité ni la justice n’ont plus aucune autorité parmi les hommes, l’ardent désir de me ménager quelques moments de repos sur la fin de ma triste carrière, m’ont fait prendre l’irrévocable résolution de renoncer désormais à tout commerce avec le public, à toute correspondance hors de la plus absolue nécessité, surtout à Genève, et de me ménager quelques douleurs de moins, en ignorant tout ce qui se passe ; et à quoi je ne peux plus rien. Les bontés dont vous m’avez comblé, et l’avantage que j’ai de vous voir deux fois l’année, me feront pourtant faire pour vous, si vous l’agréez, une exception, au moyen de laquelle j’aurai le plaisir d’avoir aussi, de temps en temps, des nouvelles de nos amis auxquels je ne cesserai assurément point de m’intéresser.

Votre aimable parente, la jeune madame Guyenet, après une couche assez heureuse, est si mal depuis deux jours, qu’il est à craindre que je ne la perde. Je dis moi, car sûrement, de tout ce qui l’entoure, rien ne lui est plus véritablement attaché que moi ; et je le suis moins à cause de son esprit, qui me parait pourtant d’autant plus agréable qu’elle est moins pressée de le montrer, qu’à cause de son bon coeur et de sa vertu ; qualités rares dans tous les pays du monde, et bien plus rares encore dans celui-ci.

Pour moi, mon cher monsieur, je ne vous dis rien de ma situation particulière ; vous pouvez l’imaginer. Cependant, depuis ma résolution, je me sens l’aine beaucoup plus calme. Comme je m’attends à tout de la part des hommes, et qu’ils m’ont déjà fait à peu près du pis qu’ils pouvaient, je tâcherai de ne plus m’affliger que des maux réels, c’est-à-dire de ceux que ma volonté peut faire, ou de ceux que mon corps peut souffrir. Ces derniers me retiennent actuellement dans des entraves que je tiens de votre charité, mais qui ne laissent pas d’être fort pénibles. J’attends avec empressement de vos nouvelles, et vous embrasse, mon cher monsieur, de tout mon coeur.

Lettre DLXVIII– À M. le prince L.E de Wirtemberg

PROCUREUR-GÉNÉRAL.

25 février 1765.

J’apprends, monsieur, avec quelle bonté de coeur et avec quelle vigueur de courage vous avez pris la défense d’un pauvre opprimé. Poursuivi par la classe, et défendu par vous, je puis bien dire comme Pompée, Victrix causa diis placuit, sed victa Catoni.

Toutefois, je suis malheureux, mais non pas vaincu ; mes persécuteurs, au contraire, ont tout fait pour ma gloire, puisque c’est par eux que j’ai pour protecteur le plus grand des rois, pour père le plus vertueux des hommes, et pour patron l’un des plus éclairés magistrats.

Lettre DLXX– À M. de C.P.A.A

Février 1765.

J’attendais des réparations, monsieur, et vous en exigez ; nous sommes fort loin de compte. Je veux croire que vous n’avez point concouru, dans les lieux où vous êtes, aux iniquités qui sont l’ouvrage de vos confrères ; mais il fallait, monsieur, vous élever contre une manoeuvre si opposée à l’esprit du christianisme, et si déshonorante pour votre état. La lâcheté n’est pas moins répréhensible que la violence dans les ministres du Seigneur. Dans tous les pays du monde il est permis à l’innocent de défendre son innocence : dans le vôtre on l’en punit ; on fait plus, on ose employer la religion à cet usage. Si vous avez protesté contre cette profanation, vous êtes excepté dans mon livre, et je ne vous dois point de réparation : si vous n’avez pas protesté, vous êtes coupable de connivence, et je vous en dois encore moins.

Agréez, monsieur, je vous supplie, mes salutations et mon respect.

Lettre DLXXII– À M. Clairaut

Môtiers-Travers, le 3 mars 1765.

Le souvenir, monsieur, de vos anciennes bontés pour moi vous cause une nouvelle importunité de ma part. Il s’agirait de vouloir bien être, pour la seconde fois, censeur d’un de mes ouvrages. C’est une très mauvaise rapsodie que j’ai compilée, il y a plusieurs années, sous le nom de Dictionnaire de musique, et que je suis forcé de donner aujourd’hui pour avoir du pain. Dans le torrent de malheurs qui m’entraîne, je suis hors d’état de revoir ce recueil. Je sais qu’il est plein d’erreurs et de bévues. Si quelque intérêt pour le sort du plus malheureux des hommes vous portait à voir son ouvrage avec un peu plus d’attention que celui d’un autre, je vous serais sensiblement obligé de toutes les fautes que vous voudriez bien corriger, chemin faisant. Les indiquer sans les corriger ne serait rien faire, car je suis absolument hors d’état d’y donner la moindre attention ; et si vous daignez en user comme de votre bien, pour changer, ajouter, ou retrancher, vous exercerez une charité très utile, et dont je serai très reconnaissant. Recevez, monsieur, mes très humbles excuses et mes salutations[881].

Lettre DLXXIV– Au même

Môtiers, le 7 mars 1765.

Pour Dieu, ne vous fâchez pas, et sachez pardonner quelques torts à vos amis dans leur misère. Je n’ai qu’un ton, monsieur, et il est quelquefois un peu dur : il ne faut pas me juger sur mes expressions, mais sur ma conduite. Elle vous honore quand mes termes vous offensent. Dans le besoin que j’ai des consolations de l’amitié, je sens que les vôtres me manquent, et je m’en plains : cela est-il donc si désobligeant ?

Si j’ai écrit a d’autres, comment n’avez-vous pas senti l’absolue nécessité de répondre, et surtout dans la circonstance, a des personnes avec qui je n’ai point de correspondance habituelle, et qui viennent au fort de mes malheurs y prendre le plus généreux intérêt ?Je croyais que, sur ces lettres mêmes, vous vous diriez, Il n’a pas le temps de m’écrire, et que vous vous souviendriez de nos conventions. Fallait-il donc, dans une occasion si critique, abandonner tous mes intérêts, toutes mes affaires, mes devoirs mêmes, de peur de manquer avec vous à l’exactitude d’une réponse dont vous m’aviez dispensé ? Vous vous seriez offensé de ma crainte, et vous auriez eu raison. L’idée même, très fausse assurément, que vous aviez de m’avoir chagriné par votre lettre, n’était-elle pas, pour votre bon coeur, un motif de réparer le mal que vous supposiez m’avoir fait ? Dieu vous préserve d’affliction ! mais, en pareil cas, soyez sûr que je ne compterai pas vos réponses. En tout autre cas, ne comptez jamais mes lettres, ou rompons tout de suite, car aussi-bien ne tarderions-nous pas à rompre. Mon caractère vous est connu, je ne saurais le changer.

Toutes vos autres raisons ne sont que trop bonnes. Je vous plains dans vos tracas, et les approches de votre goutte nie chagrinent surtout vivement, d’autant plus que, dans l’extrême besoin de me distraire, je me promettais des promenades délicieuses avec vous. Je sens encore que ce que je vais vous dire peut être bien déplacé parmi vos affaires ; mais il faut vous montrer si je vous crois le coeur dur, et si je manque de confiance en votre amitié. Je ne fais pas des compliments, mais je prouve.

Il faut quitter ce pays, je le sens ; il est trop près de Genève, on ne m’y laisserait jamais en repos. Il n’y a guère qu’un pays catholique qui me convienne ; et c’est de là, puisque vos ministres veulent tant la guerre, qu’on peut leur en donner le plaisir tout leur soûl. Vous sentez, monsieur, que ce déménagement a ses embarras. Voulez-vous être dépositaire de mes effets en attendant que je me fixe ? voulez-vous acheter mes livres, ou m’aider à les vendre ? voulez-vous prendre quelque arrangement, quant à mes ouvrages, qui me délivre de l’horreur d’y penser, et de m’en occuper le reste de ma vie ? Toute cette rumeur est trop vive et trop folle pour pouvoir durer. Au bout de deux ou trois ans, toutes les difficultés pour l’impression seront levées, surtout quand je n’y serai plus. En tous cas, les autres lieux, même au voisinage, ne manqueront pas. Il y a sur tout cela des détails qu’il serait trop long d’écrire, et sur lesquels, sans que vous soyez marchand et sans que vous me fassiez l’aumône, cet arrangement peut m’être utile, et ne vous pas être onéreux. Cela demande d’en conférer : Il faut voir seulement si vos affaires présentes vous permettent de penser à celle-là.

Vous savez donc le triste état de la pauvre madame Guyenet, femme aimable, d’un vrai mérite, d’un esprit aussi fin que juste, et pour qui la vertu n’était pas un vain mot : sa famille est dans la plus grande désolation, son mari est au désespoir, et moi je suis déchiré. Voilà, monsieur, l’objet que j’ai sous les yeux pour me consoler d’un tissu de malheurs sans exemple.

J’ai des accès d’abattement, cela est assez naturel dans l’état de maladie, et ces accès sont très sensibles, parce qu’ils sont les moments où je cherche le plus à m épancher ; mais ils sont courts, et n’influent point sur ma conduite. Mon état habituel est le courage ; et vous le verrez peut-être dans cette affaire, si l’on me pousse à bout ; car je me fais une loi d’être patient jusqu’au moment où l’on ne peut plus l’être sans lâcheté. Je ne sais quelle diable de mouche a piqué vos messieurs ; mais il y a bien de l’extravagance à tout ce vacarme ; ils en rougiront sitôt qu’ils seront calmés.

Mais, que dites-vous, monsieur, de l’étourderie de vos ministres, qui, vu leurs moeurs, leur crasse ignorance, devraient trembler qu’on n’aperçut qu’ils existent, et qui vont sottement payer pour les autres dans une affaire qui ne les regarde pas ? Je suis persuadé qu’ils s’imaginent que je vais rester sur la défensive, et faire le pénitent et le suppliant : le conseil de Genève le croyait aussi, je l’ai désabusé ; je me charge de les désabuser de même. Soyez-moi témoin, monsieur, de mon amour pour la paix, et du plaisir avec lequel j’avais posé les armes : s’ils me forcent à les reprendre, je les reprendrai, car je ne veux pas me laisser battre à terre ; c’est un point tout résolu. Quelle prise ne me donnent-ils pas ? À trois ou quatre près, que j’honore et que j’excepte, que sont les autres ? quels mémoires n’aurai-je pas sur leur compte ? Je suis tenté de faire ma paix avec tous les autres clergés, aux dépens du votre, d’en faire le bouc d’expiation pour les péchés d’Israël. L’invention est bonne, et son succès est certain. Ne serait-ce pas bien servir l’état, d’abattre si bien leur morgue, de les avilir à tel point, qu’ils ne pussent jamais plus ameuter les peuples ? J’espère ne pas me livrer à la vengeance ; mais si je les touche, comptez qu’ils sont morts. Au reste, il faut premièrement attendre l’excommunication ; car, jusqu’à ce moment, ils me tiennent ; ils sont mes pasteurs, et je leur dois du respect. J’ai là-dessus des maximes dont je ne me départirai jamais, et c’est pour cela même que je les trouve bien peu sages de m’aimer mieux loup que brebis.

Lettre DLXXVI– À M. Meuron

Conseiller d’État et procureur général à Neuchâtel

Môtiers, le 9 mars 1765.

Hier, monsieur, M. de Montmollin m’honora d’une visite, dans laquelle nous eûmes une conférence assez vive. Après m’avoir annoncé l’excommunication formelle comme inévitable, il me proposa, pour prévenir le scandale, un tempérament que je refusai net. Je lui dis que je ne voulais point d’un état intermédiaire ; que je voulais être dedans ou dehors, en paix ou en guerre, brebis ou loup. Il me fit sur cette affaire plusieurs objections que je mis en poudre ; car, comme il n’y a ni raison ni justice à tout ce qu’on fait contre moi, sitôt qu’on entre en discussion je suis fort. Pour lui montrer que ma fermeté n’était point obstination, encore moins insolence, j’offris, si la classe voulait rester en repos, de m’engager avec lui de ne plus écrire de ma vie sur aucun point de religion. Il répondit qu’on se plaignait que j’avais déjà pris cet engagement, et que j’y avais manqué. Je répliquai qu’on avait tort ; que je pouvais bien l’avoir résolu pour moi, mais que je ne l’avais promis à personne. Il protesta qu’il n’était pas le maître, qu’il craignait que la classe n’eut déjà pris sa résolution. Je répondis que j’en étais fâché, mais que j’avais aussi pris la mienne. En sortant, il me dit qu’il ferait ce qu’il pourrait ; je lui dis qu’il ferait ce qu’il voudrait, et nous nous quittâmes. Ainsi, monsieur, jeudi prochain, ou vendredi au plus tard, je jetterai l’épée ou le fourreau dans la rivière.

Comme vous êtes mon bon défenseur et patron, j’ai cru vous devoir rendre compte de cette entrevue. Recevez, je vous supplie, mes salutations et mon respect.

Lettre DLXXVIII– À Madame La Tour

Môtiers, le 10 mars 1765.

J’ai lu votre lettre a\cc la plus grande attention j’ai rapproché tous les rapports qui pouvaient m’en faire juger sainement : c’était pour mon coeur une affaire importante.

Vous étiez flatteuse durant ma prospérité, vous devenez franche dans mes misères : à quelque chose malheur est bon.

J’aime la vérité, sans doute ; mais si jamais j’ai le malheur d’avoir un ami : dans l’état ou je suis et que je ne trouve aucune vérité consolante a lui dire, je mentirai.

On peut donner en tout temps à son ami le blâme qu’on croit qu’il mérite ; mais, quand on choisit le moment de ses malheurs, il faut s’assurer qu’on a raison.

Lorsque je disais, Il faut se taire, et ne pas imiter le crime de Cham, j’étais citoyen de Genève ; je ne dois que la vérité à ceux par qui je ne le suis plus.

Lorsque je disais, il faut se taire, je n’avais que ma cause à défendre, et je me taisais ; mais, quand c’est un devoir de parler, il ne faut pas se taire : voyez l’avertissement. Adieu, Marianne.

Lettre DLXXX– À M. du Peyrou

Môtiers, le 14 mars 1765.

Voici, monsieur, votre lettre. En la lisant j’étais dans votre coeur : elle est désolante. Je vous désolerai peut-être moi-même en vous avouant que celle qui l’écrit me paraît avoir de bons yeux, beaucoup d’esprit, et point d’âme. Vous devriez en faire, non votre amie, mais votre folle, comme les princes avaient jadis des fous, c’est-à-dire d’heureux étourdis, qui osaient leur dire la vérité. Nous reparlerons de cette lettre dans un tête-à-tête. Cher du Peyrou, croyez-moi, continuez d’être bon et d’aimer les hommes ; mais ne comptez jamais avec eux.

Premier acte d’ami véritable, non dans vos offres, mais dans vos conseils ; je les attendais de vous : vous n’avez pas trompé mon attente. Le désir de me venger de votre prêtraille était né dans le premier mouvement ; c’était un effet de la colère ; mais je n’agis jamais dans le premier mouvement, et ma colère est courte. Nous sommes de même avis ; ils sont en sûreté, et je ne leur ferai sûrement pas l’honneur d’écrire contre eux.

non seulement je n’ai pas dessein de quitter ce pays durant l’orage, je ne veux pas même quitter Môtiers, à moins qu’on n’use de violence pour m’en chasser, ou qu’on ne me montre un ordre du roi sous l’immédiate protection duquel j’ai l’honneur d’être. Je tiendrai dans cette affaire la contenance que je dois à mon protecteur et à moi. Mais, de manière ou d’autre, il faudra que cette affaire fini Si l’on me fait traîner dehors par des archers, il faut bien que je m’en aille ; si l’on finit par me laisser en repos, je veux alors m’en aller, c’est un point résolu. Que voulez-vous que je fasse dans un pays où l’on me traite plus mal qu’un malfaiteur ? Pourrai-je jamais jeter sur ces gens-là un autre oeil que celui du mépris et de l’indignation ? Je m’avilirais aux yeux de toute la terre si je restais au milieu d’eux.

Je suis bien aise que vous ayez d’abord senti et dit la vérité sur le prétendu livre Des Princes : mais savez-vous qu’on a écrit de Berne à l’imprimeur d’Yverdon de me demander ce livre et de l’imprimer, que ce serait une bonne affaire ? J’ai d’abord senti les soins officieux de l’ami Bertrand ; j’ai tout de suite envoyé à M. Félice la lettre dont copie ci-jointe, le faisant prier de l’imprimer et de la répandre. Comme il est livré à gens qui ne m’aiment pas, j’ai prié M. Roguin, en cas d’obstacle, de vous en donner avis par la poste ; et alors je vous serais bien obligé si vous vouliez la donner tout de suite à Fauche, et la lui faire imprimer bien correctement. Il faut qu’il la verse, le plus promptement qu’il sera possible, à Berne, à Genève, et dans le pays de Vaud ; mais avant qu’elle paraisse ayez la bonté de la relire sur l’imprimé, de peur qu’il ne s’y glisse quelque faute. Vous sentez qu’il ne s’agit pas ici d’un petit scrupule d’auteur, mais de ma sûreté et de ma liberté peut-être pour le reste de ma vie. En attendant l’impression vous pouvez donner et envoyer des copies.

Je ne serai peut-être en état de vous écrire de longtemps. De grâce mettez-vous à ma place, et ne soyez pas trop exigeant. Vous devriez sentir qu’on ne me laisse pas du temps de reste ; mais vous en avez pour me donner de vos nouvelles, et même des miennes : car vous savez ce qui se passe par rapport à moi ; pour moi je l’ignore parfaitement.

Je vous embrasse.

Lettre DLXXXII– À Madame d’Ivernois

Môtiers, le 25 mars 1765.

Je suis comblé de vos bontés, madame, et confus de mes torts : ils sont tous dans ma situation, je vous assure : aucun n’est dans mes sentiments. Vous avez trop bien deviné, madame, le sort de notre aimable et infortunée amie. M. Tissot m’a fait l’amitié de venir la voir, sous sa direction elle est déjà beaucoup mieux. Je ne doute point qu’il n’achevé de rétablir son corps et sa tête, mais je crains que son coeur ne soit plus longtemps malade, et que l’amitié même ne puisse pas grand-chose sur un mal auquel la médecine ne peut rien.

Pourquoi, madame, n’avez-vous pas ouvert ma lettre pour M. votre mari ? j’y avais compté ; une médiatrice telle que vous ne peut que rendre notre commerce encore plus agréable. Dites-lui, je vous supplie, mille choses pour moi que je n’ai pas le temps de lui dire ; j’ai le temps seulement de l’aimer de tout mon coeur, et j’emploie bien ce temps-là : pour l’employer mieux encore, je voudrais que vous daignassiez en usurper une partie. Il faut finir, madame. Mille salutations et respects.

Observation

La malade dont il est question est madame Guyenet, que les suites d’une couche laborieuse avaient réduite à la dernière extrémité.

Lettre DLXXXIV– À M. du Peyrou

Le 6 avril 1765.

Je souffre beaucoup depuis quelques jours les tracas que je croyais finis, et que je vois se multiplier, ne contribuent pas à me tranquilliser le corps ni l’âme. Voilà donc de nouvelles Lettres d’éclat à écrire, de nouveaux engagements à prendre, et qu’il faut jeter à la tête de tout le monde, jusqu’à ce que je trouve quelqu’un qui les daigne agréer. Voilà, toute chose cessante, un déménagement à faire. Il faut me réfugier à Couvet, parce que j’ai le malheur d’être dans la disgrâce du ministre de Môtiers : il faut vite aller chercher un autre ministre et un autre consistoire ; car, sans ministre et sans consistoire, il ne m’est plus permis de respirer ; et il faut errer de paroisse en paroisse, jusqu’à ce que je trouve un ministre assez bénin pour daigner me tolérer dans la sienne. Cependant M. de Pury appelle cela le pays le plus libre de la terre ; à la bonne heure : mais cette liberté-là n’est pas de mon goût : M. de Pury sait que je ne veux plus rien avoir à faire avec les ministres ; il me l’a conseillé lui-même ; il sait que naturellement je suis désormais dans ce cas avec celui-ci ; il sait que le Conseil d’état m’a exempté de la juridiction de son consistoire : par quelle étrange maxime veut-il que je m’aille refourrer tout exprès sous la juridiction d’un autre consistoire dont le Conseil d’état ne m’a point exempté, et sous celle d’un autre ministre qui me tracassera plus poliment, sans cloute, mais qui me tracassera toujours ; voudra poliment savoir comme je pense, et que poliment j’enverrai promener ? Si j’avais une habitation à choisir dans ce pays, ce serait celle-ci, précisément par la raison qu’on veut que j’en sorte. J’en sortirai donc puisqu’il le faut ; mais ce ne sera sûrement pas pour aller à Couvet.

Quant à la lettre que vous jugez à propos que j’écrive pour promettre le silence pendant mon séjour en Suisse, j’y consens ; je désirerais seulement que vous me fissiez l’amitié de m’envoyer le modèle de cette lettre, que je transcrirai exactement, et de me marquer à qui je dois l’adresser. Garrottez-moi si bien que je ne puisse plus remuer ni pied ni patte ; voilà mon coeur et mes mains dans les liens de l’amitié. Je suis très déterminé à vivre en repos, si je puis, et à ne plus rien écrire, quoi qu’il arrive, si ce n’est ce que vous savez, et pour la Corse, s’il le faut absolument, et que je vive assez pour cela. Ce qui me fâche, encore un coup, c’est d’aller offrant cette promesse de porte en porte, jusqu’à ce qu’il se trouve quelqu’un qui la daigne agréer : je ne sache rien au monde de plus humiliant ; c’est donner à mon silence une importance que personne n’y voit que moi seul.

Pardonnez, monsieur, l’humeur qui me ronge ; j’ai onze lettres sur la table, la plupart très désagréables, et qui veulent toutes la plus prompte réponse. Mon sang est calciné, la fièvre me consume, je ne pisse plus du tout, et jamais rien ne m’a tant coûté de ma vie que cette promesse authentique qu’il faut que je fasse d’une chose que je suis bien déterminé à tenir, que je la promette ou non. Mais, tout en grognant fort maussadement, j’ai le coeur plein des sentiments les plus tendres pour ceux qui s’intéressent si généreusement à mon repos, et qui me donnent les meilleurs conseils pour l’assurer. Je sais qu’ils ne me conseillent que pour mon bien, qu’ils ne prennent à tout cela d’autre intérêt que le mien propre. Moi, de mon côté, tout en murmurant, je veux leur complaire, sans songer à ce qui m’est bon. S’ils me demandaient pour eux ce qu’ils me demandent pour moi-même », il ne me coûterait plus rien ; mais comme il est permis de faire en rechignant son propre avantage, je veux leur obéir, les aimer, et les gronder. Je vous embrasse.

P. S. Tout bien pensé, je crois pourtant qu’avant le départ de M. Meuron je ferai ce qu’on désire. Ma paresse commence toujours par se dépiter, mais à la fin mon coeur cède.

Si je restais, j’en reviendrais, en attendant que votre maison fût faite, au projet de chercher quelque jolie habitation près de Neuchâtel, et de m’abonner à quelque société où j’eusse à la fois la liberté et le commerce des hommes. Je n’ai pas besoin de société pour me garantir de l’ennui, au contraire ; mais j’en ai besoin pour me détourner de rêver et d’écrire. Tant que je vivrai seul, ma tête ira malgré moi.

Lettre DLXXXVI– À M. d’Escherny

Môtiers, le 6 avril 1765.

Je n’entends pas bien, monsieur, ce qu’après sept ans de silence M. Diderot vient tout-à-coup exiger de moi. Je ne lui demande rien. Je n’ai nul désaveu à faire. Je suis bien éloigné de lui vouloir du mal, encore plus de lui en faire ou d’en dire de lui ; je sais respecter jusqu’à la fin les droits de l’amitié, même éteinte, mais je ne la rallume jamais : c’est ma plus inviolable maxime. [883]

J’ignore encore où m’entraînera ma destinée. Ce que je sais, c’est que je ne quitterai qu’à regret un pays où, parmi beaucoup de personnes que j’estime, il y en a quelques-unes que j’aime et dont je suis aimé. Mais, monsieur, ce que j’aime le plus au monde, et dont j’ai le plus de besoin, c’est la paix : je la chercherai jusqu’à ce que je la trouve ou que je meure à la peine. Voilà la seule chose sur laquelle je suis bien décidé.

J’espérais toujours vous rapporter votre musique ; mais, malade et distrait, je n’ai pas le temps d’y jeter les yeux. M. de Montmollin a jugé à propos de m’occuper ici d’autres chansons bien moins amusantes. Il a voulu me faire chanter ma gamme, et s’est fait un peu chanter la sienne ; que Dieu nous préserve de pareille musique ! Ainsi soit-il. Je vous salue, monsieur, de tout mon coeur.

Lettre DLXXXVIII– À M. d’Ivernois

Môtiers, le 8 avril 1765.

Bien arrivé, mon cher monsieur ; ma joie est grande, mais elle n’est pas complète, puisque vous n’avez pas passé par ici. Il est vrai que vous auriez trouvé une fermentation désagréable à votre amitié pour moi. J’espère, quand vous viendrez, que vous trouverez tout pacifié. La chance commence à tourner extrêmement. Le roi s’est si hautement déclaré ; Milord Maréchal a si vivement écrit ; les gens en crédit ont pris mon parti si chaudement, que le Conseil d’état s’est unanimement déclaré pour moi. et m’a, par un arrêt, exempté de la juridiction du consistoire, et assuré la protection du gouvernement. Les ministres sont généralement hués : l’homme à qui vous avez écrit est consterné et furieux ; il ne lui reste plus d’autres ressources que d’ameuter la canaille, ce qu’il a fait jusqu’ici avec assez de succès. Un des plus plaisants bruits qu’il fait courir, est que j’ai dit dans mon dernier livre que les femmes n’avaient point d’âme ; ce qui les met dans une telle fureur par tout le Val-de-Travers, que pour être honoré du sort d’Orphée je n’ai qu’à sortir de chez moi. C’est tout le contraire à Neuchâtel, où toutes les dames sont déclarées en ma faveur. Le sexe dévot y traîne les ministres dans les boues. Une des plus aimables disait, il y a quelques jours, en pleine assemblée, qu’il n’y avait qu’une seule chose qui la scandalisât dans tous mes écrits ; c’était l’éloge de M.de Montmollin. Les suites de cette affaire m’occupent extrêmement. M. Andrié m’est arrivé de Berlin de la part de Milord Maréchal. Il me survient de toutes parts des multitudes de visites. Je songe à déménager de cette maudite paroisse pour aller m’établir près de Neuchâtel, où tout le monde a la bonté de me désirer. Par-dessus tous ces tracas, mon triste état ne me laisse point de relâche, et voici le septième mois que je ne suis sorti qu’une seule fois, dont je me suis trouvé fort mal. Jugez d’après tout cela si je suis en état de recevoir M. de Servan, quelque désir que j’en eusse ; dans tout le cours de ma vie il n’aurait pas pu choisir plus mal son temps pour me venir voir. Dissuadez-l’en, je vous supplie, ou qu’il ne s’en prenne pas à moi s’il perd ses pas.

Je ne crois pas avoir écrit à personne que peut-être je serais dans le cas d’aller à Berlin. Il m’a tant passé de choses par la télé que celle-là pourrait avoir passé aussi ; mais je suis presque assuré de n’en avoir rien dit à qui que ce soit. La mémoire. que je perds absolument, m’empêche de rien affirmer. Des motifs très doux, très pressants, très honorables, m’y attireraient sans doute ; mais le climat me fait peur. Que je cherche au moins la bénignité du soleil, puisque je n’en dois point attendre des hommes. J’espère que celle de l’amitié me suivra partout. Je commis la vôtre, et je m’en prévaudrais au besoin ; mais ce n’est pas l’argent qui me manque, et, si j’en avais besoin, cinquante louis sont à Neuchâtel à mes ordres, grâce à la prévoyance de Milord Maréchal.

Lettre DXC– À Mademoiselle d’Ivernois

Môtiers, le 9 avril 1765.

Au moins, mademoiselle, n’allez pas m’accuser aussi de croire que les femmes n’ont point d’âme ; car, au contraire, je suis persuadé que toutes celles qui vous ressemblent en ont au moins deux à leur disposition. Quel dommage que la vôtre vous suffise ! J’en connais une qui se plairait fort à loger en même lieu. Mille respects à la chère maman et à toute la famille. Je vous prie, mademoiselle, d’agréer les miens.

Lettre DXCII– À M. du Peyrou

Vendredi, 12 avril 1765.

Plus j’étais touché de vos peines, plus j’étais fâché contre vous ; et en cela j’avais tort ; le commencement de votre lettre me le prouve. Je ne suis pas toujours raisonnable, mais j’aime toujours qu’on me parle raison, Je voudrais connaître vos peines pour les soulager, pour les partager, du moins. Les vrais épanchements du coeur veillent non seulement l’amitié, mais la familiarité, et la familiarité ne vient que par l’habitude de vivre ensemble. Puisse un jour cette habitude si douce donner, entre nous, à l’amitié tous ses charmes ! Je les sentirai trop bien pour ne pas vous les faire sentir aussi.

La sentence de Cicéron que vous demandez est, amicus Plato, amicus Aristoteles, sed magis amica veritas. Mais vous pourrez la resserrer, en n’employant que les deux premiers mots et les trois derniers, et souvenez-vous qu’elle emporte l’obligation de me dire mes vérités. Au lieu devons dire précisément si vous devez employer le terme de conclave inquisitorial, j’aime mieux vous exposer le principe sur lequel je me détermine en pareil doute. Qu’une expression soit ou ne soit pas ce qu’on appelle française ou du bel usage, ce n’est pas de cela qu’il s’agit : on ne parle et l’on n’écrit que pour se faire entendre ; pourvu qu’on soit intelligible, on va à son but ; quand on est clair, on y va encore mieux : parlez donc clairement pour quiconque entend le français. Voilà la règle, et soyez sûr que, fissiez-vous au surplus cinq cents barbarismes, vous n’en aurez pas moins bien écrit. Je vais plus loin, et je soutiens qu’il faut quelquefois faire des fautes de grammaire pour être plus lumineux. C’est en cela, et non dans-toutes les pédanteries du purisme, que consiste le véritable art d’écrire. Ceci posé, j’examine, sur cette règle, le conclave inquisitorial, et je me demande si deux mots réunis présentent à l’esprit une idée bien une et bien nette, et il me parait que non. Le mot conclave en latin ne signifie qu’une chambre retirée, mais en français il signifie l’assemblée des cardinaux pour l’élection du pape. Cette idée n’a nul rapport à la vôtre, et elle exclut même celle de l’inquisition. Voyez si, peut-être en changeant le premier mot, et mettant, par exemple, celui de synode inquisitorial, vous n’iriez pas mieux à votre but. Il semble même que le mot synode pris pour une assemblée de ministres, contrastant avec celui d’inquisitorial, ferait mieux sentir l’inconséquence de ces messieurs. L’union seule de ces deux mots ferait, à mon sens, un argument sans réplique ; et voilà en quoi consiste la finesse de l’emploi des mots. Pardon, monsieur, de mes longueries ; mais comme vous pouvez avoir quelquefois, dans l’honnêteté de votre âme, l’occasion de parler au public pour le bien de la vérité, j’ai cru que vous seriez peut-être bien aise de connaître la règle générale qui me parait toujours bonne à suivre dans le choix des mots.

Comme je suis très persuadé que votre ouvrage n’aura nul besoin de ma révision, je vous prie de m’en dispenser à cause de la matière. Il convient que je puisse dire que je n’y ai aucune part et que je ne l’ai pas vu. Il est même inutile de m’envoyer aucune des pièces que vous vous proposez d’y mettre, puisqu’il me suffira de les trouver toutes dans l’imprimé.

Au train dont la neige tombe, nous en aurons ce soir plus d’un pied : cela, et mon état encore empiré, m’ôtera le plaisir de vous aller voir aussitôt que je l’espérais. Sitôt que je le pourrai, comptez que vous verrez celui qui vous aime.

Lettre DXCIV– Au même

22 avril 1765.

L’amitié est une chose si sainte, que le nom n’en doit pas même être employé dans l’usage ordinaire : ainsi nous serons amis, et nous ne nous dirons pas mon ami. J’eus un surnom jadis que je crois mériter mieux que jamais ; à Paris, on ne m’appelait que le citoyen. À votre égard, prenez un nom de société qui vous plaise et que je puisse vous donner. Je me plais à songer que vous devez être un jour mon cher hôte, et j’aimerais à vous en donner le titre d’avance ; mais celui-là ou un autre, prenez-en un qui soit de votre goût, et qui supprime entre nous le maussade mot de monsieur, que l’amitié et sa familiarité doivent proscrire.

Votre petite note est très bien. Sur ce que j’apprends, il me paraît important que vous preniez vos mesures si justes et si sûres, que l’écrit paraisse avant la générale de mai. J’ai eu le plaisir de voir M. de Pury ; c’est un digne homme dont je n’oublierai jamais les services. Je souffre toujours beaucoup.

Je vous embrasse.

Examinez toujours le cachet de mes lettres, pour voir si elles n’ont point été ouvertes, et pour cause : je me servirai toujours de la lyre.

Lettre DXCVI– À M. Coindet

À Môtiers, le 27 avril 1765.

Je devrais, mon cher Coindet, vous écrire souvent, ne fût-ce que pour vous remercier. Mais acceptez, je vous prie, la bonne volonté pour l’effet ; car, en ce moment, eussé-je dix mains et dix secrétaires, je ne suffirais pas à tout ce qu’on me force d’écrire. Je dois aussi des remerciements à M. Watelet et à M.Loiseau. Quand je ne leur en devrais pas, je voudrais leur écrire. En attendant que je puisse là-dessus me satisfaire, faites-leur les plus tendres salutations de ma part.

Je comprends qu’on a pu vous marquer de Genève que je quittais Môtiers. On y a si bien travaillé pour cela, qu’on n’a pas douté du succès. Je ne sais pas encore si je prendrai le parti de complaire à ces messieurs, mais jusqu’ici cela dépend uniquement de ma volonté, et il est apparent que cela n’en dépendra pas moins dans la suite.

Vous aurez su que je portais autrefois l’honorable surnom du citoyen par excellence, lorsque je l’avais beaucoup moins mérité qu’aujourd’hui. Vous pouvez voir, par la couronne civique dont j’ai entouré ma devise, à la tête de mon dernier ouvrage, quelle justice je sens m’être due à cet égard. Je souhaite qu’au moins mes amis me l’accordent, en me rendant ce nom de citoyen, qui m’est si cher, et que j’ai payé si cher. Ce n’est point pour moi un titre vain, puisqu’outre que, par une élection unanime, j’ai ici une patrie qui m’a choisi, s’il est sur la terre un état où règne la justice et la liberté, je suis citoyen né de cet état-là. Conclusion : je fus et je suis le citoyen. Quiconque m’aime ne doit plus me donner d’autre nom.

À mesure que vous m’envoyez quelque chose, vous ne m’en marquez point le prix. Cela fait que je ne puis vous rendre vos déboursés. Vous prétendez que je ne vous devais qu’un écu pour le cadre de l’amitié : c’est une moquerie, mais soit ; depuis lors le compte doit être augmenté. Donnez-m’en la note, et je chargerai Duchesne de vous rembourser. Car, pour vos soins, je ne puis les payer qu’en reconnaissance, puisque c’est le seul prix que vous en voulez agréer. Le Corneille est admirable, c’est dommage qu’il ait été un peu chiffonné dans le transport. J’ai reçu la charmante oiseleuse avec un nouveau plaisir, augmenté par les bontés de l’aimable graveur. Il mérite un nouveau remerciement pour celui dont il me dispense ; sans m’acquitter, une lettre me coûte ; c’est me faire un second présent que de m’en exempter.

Je vois, par le présent que vous m’avez envoyé, de la part de M. Watelet, que madame Le Comte, ni lui, n’ont pas voulu profaner, dans mes mains, leurs propres ouvrages. Ils m’auraient pourtant été beaucoup plus précieux que toute autre estampe ; mais, du reste, on ne saurait refuser plus magnifiquement.

Voici le huitième mois que je ne suis sorti de la chambre. Plaignez-moi, mon cher Coindet, vous qui savez que je n’ai plus d’autre plaisir que la promenade, et que je ne suis qu’une machine ambulante. Encore ma prison me serait-elle moins rude, si du moins j’y vivais tranquille, et qu’on m’y laissât le temps d’écrire à mon aise à mes amis. Je vous embrasse de tout mon coeur.

Pour trouver, s’il se peut, le repos après lequel je soupire, je prends le parti de vider ma tête de toute idée, et de l’empailler avec du foin. Je gagnerai à cela de mettre un nouvel intérêt à nus promenades, par le plaisir d’herboriser. Je voudrais trouver un recueil de plantes gravées, bien ressemblantes, quand même il faudrait y mettre un certain prix. Ne pourriez-vous point m’aider dans cette recherche ? Cela me procurerait encore le plaisir de m’occuper l’hiver à I’enluminer.

Observation

Nous devons cette lettre à l’obligeance de M. Coindet, neveu de celui à qui elle est adressée.

Lettre DXCVIII– Au même

2 mai 1765.

Mon cher hôte, votre lettre à Milord Maréchal est très belle ; il n’y a pas une syllabe à ajouter ni à retrancher, et je vous garantis qu’elle lui fera le plus grand plaisir.

Je vois par le tour que prennent les choses que l’archiprêtre sera bientôt forcé de me laisser en repos : c’est alors que je veux sortir de Môtiers, lorsqu’il sera bien établi qu’étant maître d’y rester tranquille, ma retraite n’aura point l’air de fuite. Je crois qu’en pareil cas je me déterminerai tout-à-fait à être à Cressier l’hôte de mon hôte, au moins si cela lui convient. Mais, quoique la maison soit trop grande pour moi, il me la faudrait tout entière, accommodée, meublée, bien fermée, et avec le petit jardin. Voilà bien des choses, voyez si ce n’est pas trop. Il y a plus : quoique au point où nous en sommes ce soit peut-être à moi une sorte d’ingratitude de ne pas accepter ce logement gratuitement, il faut, pour m’y mettre tout-à-fait à mon aise, que vous me louiez comme vous pourriez faire à tout autre, et que vous y compreniez les frais pour le mettre en état. Cela posé, je pourrais bien m’y établir pour le reste de ma vie, sauf à occuper près de vous un autre appartement en ville, quand votre bâtiment sera fait. Voilà, mon cher hôte, mes châteaux en Espagne ; voyez s’il vous convient de les réaliser.

On me mande de Berne que le sieur Bertrand a demandé le 29 au sénat sa démission, et l’a obtenue sans difficulté ; on ajoute qu’il quittera Berne. Le voyage de M. Chaillet n’aurait-il point contribué à cela ?

Si le temps s’obstine à être mauvais, je suis bien tenté d’accepter votre offre : en ce cas, vous pourriez expédier vos tracas les plus pressés le reste de cette semaine, et m’envoyer votre carrosse lundi ou mardi prochain. Je vous irais joindre à Neuchâtel, et de là nous irions ensemble à Bienne, à pied, s’il faisait beau, en carrosse s’il faisait mauvais. Ce qui m’embarrasse est que je voudrais aller auparavant à Gorgier voir M. Andrié, et je ne sais comment arranger ces diverses courses, d’autant moins qu’il faut absolument que je sois de retour ici les huit ou dix derniers jours du mois. Vous pourriez, dimanche au soir, m’écrire votre sentiment ; lundi au soir je vous ferais ma réponse ; et si le mauvais temps continuait, vous m’enverriez votre carrosse pour me rendre mercredi près de vous : mais, s’il fait, beau, j’irai premièrement et pédestrement à Gorgier. Voilà mes arrangements, sauf Les vôtres et sauf les obstacles tirés de mon état, qui ne s’améliore point. Peut-être la vie sédentaire et méditative, la désagréable occupation d’écrire des lettres, l’attitude d’être assis qui me nuit et que je déteste, contribuent-elles à m’entretenir dans ce mauvais état.

Je reviens aux tracasseries d’ici, qui ne me fâchent pas tant par rapport à moi, que par rapport à ces braves anciens qui méritent tant d’encouragement, et que la canaille accable d’opprobres. Tout ce qui s’est fait en leur faveur n’a pas été assez solennel ; des arrêts secrets n’arrêtent point la populace qui les ignore. Un arrêt affiché, ou quelque témoignage public d’approbation, voilà ce qu’on leur devrait pour l’utilité publique, et ce qui mortifierait plus cruellement l’archiprêtre que toutes les censures du Conseil d’état ou de la classe, faites à huis clos. Je prédis qu’il n’y a qu’un expédient de cette espèce qui puisse finir tout, et sur-le-champ. Je vous embrasse.

À vue de pays, je ne crois pas que la semaine prochaine je sois encore en état de voyager, à moins d’une révolution bien subite, que le temps ni mon état ne me promettent pas.

Lettre DC– Au même

23 mai 1765.

Dans la crainte que vous n’ayez besoin de votre Mémoire, je vous le renvoie après l’avoir lu. Je l’ai trouvé fort bien raisonné ; il me paraît seulement que vous assujettissez les sociétés en général à des lois plus rigoureuses qu’elles ne sont établies par le droit public ; car, par exemple, selon vos principes, A, étant allié de B, ne pourrait postérieurement s’engager à fournir à C des troupes en certains cas contre B, engagement qui toutefois se contracte et s’exécute fréquemment, sans qu’on prétende avoir enfreint l’alliance antérieure.

Vous aurez su les nouvelles tentatives et leur mauvais succès, ce qui n’empêche pas que ce séjour ne soit devenu pour moi absolument inhabitable : ainsi, j’accepte tous vos bons soins, soit pour Suchié, soit pour Cressier, soit pour la Coudre ; je m’en rapporte entièrement à votre choix ; et, pour moi, je ne vois qu’une raison de préférence, après celle de loger chez vous, c’est pour le logement qui sera le plus tôt prêt.

Il me paraît que vous pouvez prendre votre parti sur la brochure ; je pense même que cette affaire, une fois éventée, en deviendra partout plus difficile à exécuter, et je vous conseille d’abandonner cette entreprise : que si vous persistez, vous avez de nouvelles pièces à joindre à votre recueil ; et, tandis que vous le compléterez, il faut travailler d’avance à prendre si bien vos mesures que le manuscrit n’aille à sa destination qu’au moment qu’on pourra l’exécuter, et après que toutes les difficultés seront prévues et levées. La Hollande me paraît désormais le seul endroit sûr ; mais il faut compter sur six mois d’attente.

Je suis bien éloigné d’avoir maintenant le loisir de travailler à notre écrit. Comme ce n’est pas un acte où le notaire doive mettre la main, et que notre convention générale est faite, rien ne presse sur le reste ; c’est ce que nous pourrons rédiger ensemble à loisir. 11 s’agit seulement de savoir quand vous me permettrez d’en parler à mes amis ; car rien de ce qui s’intéresse à moi ne doit ignorer que je vous devrai le repos de ma vie.

Lettre DCII– À M. d’Ivernois

Môtiers, le 30 mai 1765.

Je suis très inquiet de vous, monsieur. Suivant ce que vous m’aviez marqué, j’ai suspendu mes courses et mes affaires pour revenir vous attendre ici dès le 20 ; cependant ni moi ni personne n’avons entendu parler de vous. Je crains que vous ne soyez malade ; faites-moi du moins écrire deux mots par charité.

Il m’est impossible de vous attendre plus longtemps que deux ou trois jours encore ; mais je ne serai jamais assez éloigné d’ici que, lorsque vous y viendrez, nous ne puissions pas nous joindre. On vous dira chez moi où je serai ; et selon vos arrangements de route, vous viendrez, ou l’on m’enverra chercher.

Voici, monsieur, deux lettres pour Gênes, auxquelles je vous prie de donner cours en faisant affranchir, s’il est nécessaire. J’attends de vos nouvelles avec la plus grande impatience, et vous embrasse de tout mon coeur.

Lettre DCIV– Billet à M. de Voltaire

Môtiers, le 31 mai 1765.

Si M. de Voltaire a dit qu’au lieu d’avoir été secrétaire de l’ambassadeur de France à Venise j’ai été son valet, M. de Voltaire en a menti comme un impudent.

Si dans les aimées 1743 et 1744 je n’ai pas été premier secrétaire de l’ambassadeur de France, si je n’ai pas fait les fonctions de secrétaire d’ambassade, si je n’en ai pas eu les honneurs au sénat de Venise, j’en aurai menti moi-même.

Lettre DCVI– À M. du Peyrou

Mardi, 11 juin 1765.

Si je reste un jour de plus je suis pris : je pars donc, mon cher hôte, pour la Ferrière, où je vous attendrai avec le plus grand empressement, mais sans m’impatienter. Ce qui achève de me déterminer, est qu’on m’apprend que vous avez commencé à sortir. Je vous recommande de ne pas oublier parmi vos provisions, café, sucre, cafetière, briquet, et tout l’attirail pour faire, quand on veut, du café dans les bois. Prenez Linnoeus et Sauvages, quelque livre amusant et quelque jeu pour s’amuser plusieurs, si l’on est arrêté dans une maison par le mauvais temps. Il faut tout prévoir pour prévenir le désoeuvrement et l’ennui.

Bonjour : je compte partir demain matin, s’il fait beau, pour aller coucher au Locle, et dîner ou coucher à la Ferrière le lendemain jeudi. Je vous embrasse.

Lettre DCVIII– Au même

Môtiers, le 29 juin 1765.

Savez-vous, mon cher hôte, que vous me gâtez si fort, qu’il m’est désormais fort pénible de vivre éloigné de vous ? Depuis deux jours que je suis de retour, il m’ennuie déjà de ne point vous voir. Je songe, en conséquence, à redescendre dès demain, et voici un arrangement qui fait à présent mon château en Espagne, et qui se réalisera ou se réformera selon que le temps, votre santé et votre volonté le permettront.

Si le temps se remet aujourd’hui, nous descendrons demain, M. d’Ivernois, mademoiselle Le

Vasseur, et moi ; et, comme il n’est question que d’une nuit, pour ne pas nous séparer nous coucherons à l’auberge. Le lundi, j’irai avec M. d’Ivernois faire une promenade, d’où nous serons de retour le lendemain. M. d’lvernois continuera son voyage, et moi j’irai avec mademoiselle Le Vasseur voir la maison de Cressier. Nous pourrons y séjourner un jour ou deux, si nous trouvons des lits, pour avoir le temps d’aller voir l’île ; puis nous reviendrons. Mademoiselle Le Vasseur s’en retournera à Môtiers, et moi j’attendrai près de vous que nous puissions faire la caravane du Creux du vent, après quoi chacun s’en retournera à ses affaires.

Comme la petite course que je dois faire avec M. d’Ivernois me rapproche du pont de Thielle, je pourrais de là me rendre directement à Cressier, et mademoiselle Le Vasseur s’y rendre aussi, de son côté, si elle trouvait une voiture, ou que vous pussiez lui en prêter une.

Tous ces arrangements un peu précipités sont inévitables, sans quoi, restant ici quelques jours encore, je suis intercepté pour le reste de la belle saison. Il faut même, en supposant leur exécution possible, que le secret en demeure entre nous, sans quoi nous serons poursuivis, où que nous soyons, par les gens qui me viendront voir, et qui, ne me trouvant pas ici, me chercheront où que je sois. Au reste, mon état est si sensiblement empiré depuis mon retour ici, que je crains beaucoup d’y passer l’hiver, et que, malgré tous les embarras, si Cressier peut être prêt au commencement d’octobre, je suis déterminé à m’y transplanter.

Je vous écris à la hâte, mon très cher hôte, accablé de petits tracas qui m’excèdent. Comme mon voyage dépend du temps, qui paraît se brouiller, il n’est pas sûr que j’arrive demain à Neuchâtel. À tout événement, vous pourriez envoyer demain au soir à la Couronne, et, si j’y suis arrivé, m’y faire passer vos observations sur les arrangements proposés ; car, comme j’arriverai le soir pour repartir le matin, je ne veux pas même qu’on me voie dans les rues. Je vous embrasse de tout mon coeur.

Lettre DCX– Au même

À Brot, le lundi 15 juillet 1765.

Vos gens, mon cher hôte, ont été bien mouillés, et le seront encore, de quoi je suis bien fâché : ainsi, trouvant ici un char-à-banc, je ne les mènerai pas plus loin.

Je pars le coeur plein de vous, et aussi empressé de vous revoir que si nous ne nous étions vus depuis longtemps. Puissé-je apprendre à notre première entrevue que tous vos tracas sont finis, et que vous avez l’esprit aussi tranquille que votre honnête coeur doit être content de lui-même et serein dans tous les temps ! La cérémonie de ce matin met dans le mien la satisfaction la plus douce. Voilà, mon cher hôte, les traits qui me peignent au vrai l’âme de Milord Maréchal, et me montrent qu’il connaît la mienne. Je ne connais personne plus fait pour vous aimer et pour être aimé de vous. Comment ne verrais-je pas enfin réunis tous ceux qui m’aiment ? ils sont dignes de s’aimer tous. Je vous embrasse.

Mademoiselle Le Vasseur est pénétrée de vos bontés, et veut absolument que je vous le dise.

Lettre DCXI– À M. d’Ivernois

Môtiers, le 20 juillet 1765.

J’arrive il y a trois jours ; je reçois vos lettres, vos envois, M. Chappuis, etc. Mille remerciements. Je vous renvoie les deux lettres. J’ai bien les bilboquets, mais je ne puis m’en servir, parce que, outre que les cordons sont trop courts, je n’en ai point pour changer et qu’ils s’usent très promptement.

Je vous remercie aussi du livre de M. Claparède[886]. Comme mes plantes et mon bilboquet me laissent peu de temps à perdre, je n’ai lu ni ne lirai ce livre, que je crois fort beau. Mais ne m’envoyez plus de tous ces beaux livres ; car je vous avoue qu’ils m’ennuient à la mort et que je n’aime pas à m’ennuyer.

Mille salutations à M. Deluc et à sa famille. Je le remercie du soin qu’il veut bien donner à l’optique. Je n’ai point d’estampes. Je le prie d’en faire aussi l’emplette, et de les choisir belles et bien enluminées ; car je n’aurai pas le temps de les enluminer. Une douzaine me suffira quant à présent : je souhaite que l’illusion soit parfaite, ou rien.

Mademoiselle Le Vasseur a reçu votre envoi dont elle vous fait ses remerciements, et moi mes reproches. Vous êtes un donneur insupportable ; il n’y a pas moyen de vivre avec vous.

J’ai passé huit ou dix jours charmants dans l’île de Saint-Pierre, niais toujours obsédé d’importuns : j’excepte de ce nombre M. de Graffenried, bailli de Nidau, qui est venu dîner avec moi ; c’est un homme plein d’esprit et de connaissances, titré, très opulent, et qui, malgré cela, me parait penser très bien et dire tout haut ce qu’il pense.

Je reçois à l’instant vos lettres et envois des 10 et 17. Je suis surchargé, accablé, écrasé de visites, de lettres et d’affaires, malade par-dessus le marché ; et vous voulez que j’aille à Morges m’aboucher avec M. Vernes ! Il n’y a ni possibilité ni raison à cela. Laissez-lui faire ses perquisitions, qu’il prouve, et il sera content de moi : mais en attendant je ne veux nul commerce avec lui. Vous verrez à votre premier voyage ce que j’ai fait ; vous jugerez de mes preuves, et de celles qui peuvent les détruire. En attendant je n’ai rien publié ; je ne publierai rien sans nouveau sujet de parler. Je pardonne de tout mon coeur à M. Vernes, même en le supposant coupable : je suis fâché de lui avoir nui ; je ne veux plus lui nuire, à moins que je n’y sois forcé. Je donnerais tout au monde pour le croire innocent, afin qu’il connût mon coeur et qu’il vît comment je répare mes torts. Mais avant de le déclarer innocent il faut que je le croie ; et je crois si décidément le contraire, que je n’imagine pas même comment il pourra me dépersuader. Qu’il prouve et je suis à ses pieds. Mais, pour Dieu, s’il est coupable, conseillez-lui de se taire ; c’est pour lui le meilleur parti. Je vous embrasse.

Notre archiprêtre[887] fait imprimer à Yverdon une réponse que le magistrat de Neuchâtel a. refusé la permission d’imprimer à cause des personnalités. Je suis bien aise que toute la terre connaisse la frénésie du personnage. Vous savez que le colonel Pury a été fait conseiller d’état. Si notre homme ne sent pas celui-là, il faut qu’il soit ladre comme un vieux porc.

Ma lettre a, par oubli, retardé d’un ordinaire. Tout bien pensé, j’abandonne l’optique pour la botanique : et si votre ami était à portée de me faire faire les petits outils nécessaires pour la dissection des fleurs, je serais sûr que son intelligence suppléerait avantageusement à celle des ouvriers. Ces outils consistent dans trois ou quatre microscopes de différents foyers, de petites pinces délicates et minces pour tenir les fleurs, de ciseaux très fins, canifs et lancettes, pour les découper. Je serais bien aise d’avoir le tout à double, excepté les microscopes, parce qu’il y a ici quelqu’un qui a le même goût que moi et qui a été mal servi.

Lettre DCXIII – À Mademoiselle d’Ivernois

Môtiers, le 1er août 1765.

Vous me remerciez, mademoiselle, du présent que vous me faites ; et moi je devrais vous le reprocher : car si je vous fais aimer le travail, vous me faites aimer le Luxe : c’est rendre le mal pour le bien. Je puis, il est vrai, vous remercier d’un autre miracle aussi grand et plus utile ; c’est de me rendre exact à répondre et de me donner du plaisir à l’être. J’en aurai toujours, Mademoiselle, à vous témoigner ma reconnaissance et à mériter votre amitié.

Mes respects, je vous prie, à la très bonne maman.

Lettre DCXIV– À M. du Peyrou

[889]

Môtiers-Travers, le 8 août 1765.

Non, monsieur ; jamais, quoi que l’on en dise, je ne me repentirai d’avoir loué M. de Montmollin. J’ai loué de lui ce que j’en connaissais, sa conduite vraiment pastorale envers moi : je n’ai point loué son caractère que je ne connaissais pat ; je n’ai point loué sa véracité, sa droiture. J’avouerai même que son extérieur, qui ne lui est pas favorable, son ton, son air, son regard sinistre, me repoussaient malgré moi : j’étais étonné de voir tant de douceur, d’humanité, de vertu, se cacher sous une aussi sombre physionomie ; mais j’étouffais ce penchant injuste. Fallait-il juger d’un homme sur des signes trompeurs que sa conduite démentait si bien ? fallait-il épier malignement le principe secret d’une tolérance peu attendue ? Je hais cet art cruel d’empoisonner les bonnes actions d’autrui, et mon coeur ne sait point trouver de mauvais motifs à ce qui est bien. Plus je sentais en moi d’éloignement pour M. de Montmollin, plus je cherchais à le combattre par la reconnaissance que je lui devais. Supposons derechef possible le même cas, et tout ce que j’ai fait je le referais encore.

Aujourd’hui M. de Montmollin lève le masque et se montre vraiment tel qu’il est. Sa conduite présente explique la précédente. Il est clair que sa prétendue tolérance, qui le quitte au moment qu’elle eût été le plus juste, vient de la même source que ce cruel zèle qui l’a pris subitement. Quel était son objet, quel est-il à présent ? je l’ignore ; je sais seulement qu’il ne saurait être bon. Non seulement il m’admet avec empressement, avec honneur à la communion, mais il me recherche, me prône, me fête, quand je parais avoir attaqué de gaieté de coeur le christianisme : et quand je prouve qu’il est faux que je l’aie attaqué, qu’il est faux du moins que j’aie eu ce dessein, le voilà lui-même attaquant brusquement ma sûreté, ma foi, ma personne ; il veut m’excommunier, me proscrire ; il ameute la paroisse après moi, il me poursuit avec un acharnement qui tient de la rage. Ces disparates sont-elles dans son devoir ? non : la charité n’est point inconstante, la vertu ne se contredit point elle-même, et la conscience n’a pas deux voix. Après s’être montré si peu tolérant, il s’était avisé trop tard de l’être ; cette affectation ne lui allait point ; et comme elle n’abusait personne, il a bien fait de rentrer dans son état naturel. En détruisant son propre ouvrage, en me faisant plus de mal qu’il ne m’avait fait de bien, il m’acquitte envers lui de toute reconnaissance ; je ne lui dois plus que la vérité, je me la dois à moi-même ; et, puisqu’il me force à la dire, je la dirai.

Vous voulez savoir au vrai ce qui s’est passé entre nous dans cette affaire. M. de Montmollin a fait au public sa relation en homme d’église, et trempant sa plume dans ce miel empoisonné qui tue, il s’est ménagé tous les avantages de son état. Pour moi, monsieur, je vous ferai la mienne du ton simple dont les gens d’honneur se parlent entre eux. Je ne m’étendrai point en protestation d’être sincère ; je laisse à votre esprit sain, à votre coeur ami de la vérité, le soin de la démêler entre lui et moi.

Je ne suis point, grâces au ciel, de ces gens qu’on fête et que l’on méprise ; j’ai l’honneur d’être de ceux que l’on estime et qu’on chasse. Quand je me réfugiai dans ce pays, je n’y apportai de recommandations pour personne, pas même pour Milord Maréchal. Je n’ai qu’une recommandation que je porte partout, et près de Milord Maréchal il n’en faut point d’autre. Deux heures après mon arrivée, écrivant à S. E. pour l’en informer et me mettre sous sa protection, je vis entrer un homme inconnu qui, s’étant nommé le pasteur du lieu, me fit des avances de toute espèce, et qui, voyant que j’écrivais à Milord Maréchal, m’offrit d’ajouter de sa main quelques lignes pour me recommander. Je n’acceptai point cette offre : ma lettre partit, et j’eus l’accueil que peut espérer l’innocence opprimée partout où régnera la vertu.

Comme je ne m’attendais pas dans la circonstance à trouver un pasteur si liant, je contai dès le même jour cette histoire à tout le monde, et entre autres à M. le colonel Roguin, qui, plein pour moi des bontés les plus tendres, avait bien voulu m’accompagner jusqu’ici.

Les empressements de M. de Montmollin continuèrent : je crus devoir en profiter ; et, voyant approcher la communion de septembre, je pris le parti de lui écrire pour savoir si, malgré la rumeur publique, je pouvais m’y présenter. Je préférai une lettre à une visite pour éviter les explications verbales qu’il aurait pu vouloir pousser trop loin. C’est même sur quoi je tâchai de le prévenir ; car déclarer que je ne voulais ni désavouer ni défendre mon livre, c’était dire assez que je ne voulais entrer sur ce point dans aucune discussion. Et en effet, forcé de défendre mon honneur et ma personne au sujet de ce livre, j’ai toujours passé condamnation sur les erreurs qui pouvaient y être, me bornant à montrer qu’elles ne prouvaient point que l’auteur voulût attaquer le christianisme, et qu’on avait tort de le poursuivre criminellement pour cela.

M. de Montmollin écrit que j’allai le lendemain savoir sa réponse : c’est ce que j’aurais fait s’il ne fût venu me l’apporter. Ma mémoire peut me tromper sur ces bagatelles ; mais il me prévint, ce me semble, et je me souviens au moins que par les démonstrations de la plus vive joie il me marqua combien ma démarche lui faisait de plaisir. Il me dit en propres termes que lui et son troupeau s’en tenaient honorés, et que cette démarche inespérée allait édifier tous les fidèles. Ce moment, je vous l’avoue, fut un des plus doux de ma vie. Il faut connaître tous mes malheurs, il faut avoir éprouvé les peines d’un coeur sensible qui perd tout ce qui lui était cher, pour juger combien il m’était consolant de tenir à une société de frères qui me dédommagerait des pertes que j’avais faites, et des amis que je ne pouvais plus cultiver. Il me semblait qu’uni de coeur avec ce petit troupeau dans un culte affectueux et raisonnable, j’oublierais plus aisément tous mes ennemis. Dans les premiers temps je m’attendrissais au temple jusqu’aux larmes. N’ayant jamais vécu chez les protestants, je m’étais fait d’eux et de leur clergé des images angéliques : ce culte si simple et si pur était précisément ce qu’il fallait à mon coeur ; il me semblait fait exprès pour soutenir le courage et l’espoir des malheureux ; tous ceux qui le partageaient me semblaient autant de vrais chrétiens unis entre eux par la plus tendre charité. Qu’ils m’ont bien guéri d’une erreur si douce ! Mais enfin j’y étais alors, et c’était d’après mes idées que je jugeais du prix d’être admis au milieu d’eux.

Voyant que durant cette visite M. de Montmollin ne me disait rien sur mes sentiments en matière de foi, je crus qu’il réservait cet entretien pour un autre temps ; et sachant combien ces messieurs sont enclins à s’arroger le droit qu’ils n’ont pas de juger de la foi des chrétiens, je lui déclarai que je n’entendais me soumettre à aucune interrogation ni à aucun éclaircissement quel qu’il pût être. Il me répondit qu’il n’en exigerait jamais, et il m’a là-dessus si bien tenu parole, je l’ai toujours trouvé si soigneux d’éviter toute discussion sur la doctrine, que jusqu’à la dernière affaire il ne m’en a jamais dit un seul mot, quoiqu’il me soit arrivé de lui en parler quelquefois moi-même.

Les choses se passèrent de cette sorte tant avant qu’après la communion ; toujours même empressement de la part de M. de Montmollin, et toujours même silence sur les matières théologiques. Il portait même si loin l’esprit de tolérance, et le montrait si ouvertement dans ses sermons, qu’il m’inquiétait quelquefois pour lui-même. Comme je lui étais sincèrement attaché, je ne lui déguisais point mes alarmes, et je me souviens qu’un jour qu’il prêchait très vivement contre l’intolérance des protestants, je fus très effrayé de lui entendre soutenir avec chaleur que l’Église réformée avait grand besoin d’une réformation nouvelle, tant dans la doctrine que dans les moeurs, je n’imaginais guère alors qu’il fournirait dans peu lui-même une si grande preuve de ce besoin.

Sa tolérance et l’honneur qu’elle lui faisait dans le monde excitèrent la jalousie de plusieurs de ses confrères, surtout à Genève. Ils ne cessèrent de le harceler par des reproches, et de lui tendre des pièges où il est à la fin tombé. J’en suis fâché, mais ce n’est assurément pas ma faute. Si M. de Montmollin eût voulu soutenir une conduite si pastorale par des moyens qui en fussent dignes, s’il se fut contenté, pour sa défense, d’employer avec courage, avec franchise, les seules armes du christianisme et de la vérité, quel exemple ne donnait-il point à l’Église, à l’Europe entière ! quel triomphe ne s’assurait-il point ! Il a préféré les armes de son métier, et les sentant mollir contre la vérité, pour sa défense, il a voulu les rendre offensives en m’attaquant. Il s’est trompé ; ces vieilles armes, fortes contre qui les craint, faibles contre qui les brave, se sont brisées. Il s’était mal adressé pour réussir.

Quelques mois après mon admission, je vis entrer un soir M. de Montmollin dans ma chambre : il avait l’air embarrassé ; il s’assit et garda longtemps le silence ; il le rompit enfin par un de ces longs exordes dont le fréquent besoin lui a fait un talent. Venant ensuite à son sujet, il me dit que le parti qu’il avait pris de m’admettre à la communion lui avait attiré bien des chagrins et le blâme de ses confrères, qu’il était réduit à se justifier là-dessus d’une manière qui put leur fermer la bouche, et que si la bonne opinion qu’il avait de mes sentiments lui avait fait supprimer les explications qu’à sa place un autre aurait exigées, il ne pouvait, sans se compromettre, laisser croire qu’il n’en avait eu aucune.

Là-dessus, tirant doucement un papier de sa poche, il se mit à lire, dans un projet de lettre à un ministre de Genève, des détails d’entretiens qui n’avaient jamais existé, mais où il plaçait, à la vérité fort heureusement, quelques mots, par-ci par-là, dits à la volée et sur un tout autre objet. Jugez, monsieur, de mon étonnement ; il fut tel que j’eus besoin de toute la longueur de cette lecture pour me remettre en l’écoutant. Dans les endroits où la fiction était la plus forte, il s’interrompait en me disant : Vous sentez la nécessité… ma situation… ma place… il faut bien un peu se prêter. Cette lettre, au reste, était faite avec assez d’adresse, et, à peu de chose près, il avait grand soin de ne m’y faire dire que ce que j’aurais pu dire en effet. En finissant il me demanda si j’approuvais cette lettre, et s’il pouvait renvoyer telle qu’elle était.

Je répondis que je le plaignais d’être réduit à de pareilles ressources ; que, quant à moi, je ne pouvais rien dire de semblable ; mais que, puisque c’était lui qui se chargeait de le dire, c’était son affaire et non pas la mienne ; que je n’y voyais rien non plus que je fusse oblige de démentir. Comme tout ceci, reprit-il, ne peut nuire à personne, et peut vous être utile ainsi qu’à moi, je passe aisément sur un petit scrupule qui ne ferait qu’empêcher le bien ; mais dites-moi, au surplus, si vous êtes content de cette lettre, et si vous n’y voyez rien à changer pour qu’elle soit mieux. Je lui dis que je la trouvais bien pour la fin qu’il s’y proposait. Il me pressa tant, que, pour lui complaire, je lui indiquai quelques légères corrections qui ne signifiaient pas grand-chose. Or il faut savoir que, de la manière dont nous étions assis, l’écritoire était devant M. de Montmollin ; mais durant tout ce petit colloque, il la poussa comme par hasard devant moi ; et comme je tenais alors sa lettre pour la relire, il me présenta la plume pour faire les changements indiqués ; ce que je fis avec la simplicité que je mets à toute chose. Cela fait, il mit son papier dans sa poche, et s’en alla.

Pardonnez-moi ce long détail ; il était nécessaire. Je vous épargnerai celui de mon dernier entretien avec M. de Montmollin, qu’il est plus aisé d’imaginer. Vous comprenez ce qu’on peut répondre à quelqu’un qui vient froidement vous dire : Monsieur, j’ai ordre de vous casser la tête ; mais si vous voulez bien vous casser la jambe, peut-être se contentera-t-on de cela. M. de Montmollin doit avoir eu quelquefois à traiter de mauvaises affaires ; cependant je ne vis de ma vie un homme aussi embarrassé qu’il le fut vis-à-vis de moi dans celle-là : rien n’est plus gênant en pareil cas que d’être aux prises avec un homme ouvert et franc, qui, sans combattre avec vous de subtilités et de ruses, vous rompt en visière à tout moment. M. de Montmollin assure que je lui dis en le quittant que, s’il venait avec de bonnes nouvelles, je l’embrasserais ; sinon que nous nous tournerions le dos. J’ai pu dire des choses équivalentes, mais en termes plus honnêtes ; et quant à ces dernières expressions, je suis très sûr de ne m’en être point servi. M. de Montmollin peut reconnaître qu’il ne me fait pas si aisément tourner le dos qu’il l’avait cru.

Quant au dévot pathos dont il use pour prouver la nécessité de sévir, on sent pour quelle sorte de gens il est fait, et ni vous ni moi n’avons rien à leur dire. Laissant à part ce jargon d’inquisiteur, je vais examiner ses raisons vis-à-vis de moi, sans entrer dans celles qu’il pouvait avoir avec d’autres.

Ennuyé du triste métier d’auteur, pour lequel j’étais si peu fait, j’avais depuis longtemps résolu d’y renoncer. Quand l’Émile parut, j’avais déclaré à tous mes amis à Paris, à Genève, et ailleurs, que c’était mon dernier ouvrage, et qu’en l’achevant je posais la plume pour ne la plus reprendre. Beaucoup de lettres me restent où l’on cherchait à me dissuader de ce dessein. En arrivant ici, j’avais dit la même chose à tout le monde, à vous-même ainsi qu’à M. de Montmollin. Il est le seul qui se soit avisé de transformer ce propos en promesse, et de prétendre que je m’étais engagé avec lui de ne plus écrire, parce que je lui en avais montré l’intention. Si je lui disais aujourd’hui que je compte aller demain à Neuchâtel, prendrait-il acte de cette parole, et si j’y manquais, m’en ferait-il un procès ? C’est la même chose absolument, et je n’ai pas plus songé à faire une promesse à M. de Montmollin qu’à vous, d’une résolution dont j’informais simplement l’un et l’autre.

M. de Montmollin oserait-il dire qu’il ait entendu la chose autrement ? oserait-il affirmer, comme il l’ose faire entendre, que c’est sur cet engagement prétendu qu’il m’admit à la communion ? La preuve du contraire est qu’à la publication de ma Lettre à M. l’archevêque de Paris, M. de Montmollin, loin de m’accuser de lui avoir manqué de parole, fut très content de cet ouvrage, et qu’il en fit l’éloge à moi-même et à tout le monde, sans dire alors un mot de cette fabuleuse promesse qu’il m’accuse aujourd’hui de lui avoir faite auparavant. Remarquez pourtant que cet écrit est bien plus fort sur les mystères et même sur les miracles que celui dont il fait maintenant tant de bruit ; remarquez encore que j’y parle de même en mon nom, et non plus au nom du vicaire. Peut-on chercher des sujets d’excommunication dans ce dernier, qui n’ont pas même été des sujets de plainte dans l’autre ?

Quand j’aurais fait à M. de Montmollin cette promesse, à laquelle je ne songeai de ma vie, prétendrait-il qu’elle fût si absolue qu’elle ne supportât pas la moindre exception, pas même d’imprimer un mémoire pour ma défense, Lorsque ‘aurais un procès ? Et quelle exception m’était mieux permise que celle où, me justifiant, je le justifiais lui-même, où je montrais qu’il était faux qu’il eût admis dans son Église un agresseur de la religion ? Quelle promesse pouvait m’acquitter de ce que je devais à d’autres et à moi-même ? Comment pouvais-je supprimer un écrit défensif pour mon honneur, pour celui de mes anciens compatriotes ; un écrit que tant de grands motifs rendaient nécessaire, et où j’avais à remplir de si saints devoirs ? À qui M. de Montmollin fera-t-il croire que je lui ai promis d’endurer l’ignominie en silence ? À présent même que j’ai pris avec un corps respectable un engagement formel, qui est-ce, dans ce corps, qui m’accuserait d’y manquer, si, forcé par les outrages de M. de Montmollin, je prenais le parti de les repousser aussi publiquement qu’il ose les faire ? Quelque promesse que fasse un honnête homme, on n’exigera jamais, on présumera bien moins encore, qu’elle aille jusqu’à se laisser déshonorer.

En publiant les Lettres écrites de la montagne, je fis mon devoir et je ne manquai point à M. de Montmollin. Il en jugea lui-même ainsi, puisque après la publication de l’ouvrage, dont je lui avais envoyé un exemplaire, il ne changea point avec moi de manière d’agir. Il le lut avec plaisir, m’en parla avec éloge ; pas un mot qui sentit l’objection. Depuis lors il me vit longtemps encore, toujours de la meilleure amitié ; jamais la moindre plainte sur mon livre. On parlait dans ce temps-là d’une édition générale de mes écrits ; non seulement il approuvait cette-entreprise, il désirait même s’y intéresser : il me marqua ce désir, que je n’encourageai pas, sachant que la compagnie qui s’était formée se trouvait déjà trop nombreuse, et en voulait plus d’autre associé. Sur mon peu d’empressement, qu’il remarqua trop, il réfléchit quelque temps après que la bienséance de son état ne lui permettait pas d’entrer dans cette entreprise. C’est alors que la classe prit le parti de s’y opposer, et fit des représentations à la cour.

Du reste, la bonne intelligence était si parfaite encore entre nous, et mon dernier ouvrage y mettait si peu d’obstacle, que, longtemps après sa publication, M. de Montmollin, causant avec moi, me dit qu’il voulait demander à la cour une augmentation de prébende, et me proposa de mettre quelques lignes dans la lettre qu’il écrirait pour cet effet à Milord Maréchal. Cette forme de recommandation me paraissant trop familière, je lui demandai quinze jours pour en écrire à Milord Maréchal auparavant. Il se tut, et ne m’a plus parlé de cette affaire. Dès-lors il commença de voir d’un autre oeil les Lettres de la montagne, sans cependant en improuver jamais un seul mot en ma présence. Une fois seulement il me dit : Pour moi, je crois aux miracles. J’aurais pu lui répondre : J’y crois tout autant que vous.

Puisque je suis sur mes torts avec M. de Montmollin, je dois vous avouer, monsieur, que je m’en reconnais d’autres encore. Pénétré pour lui de reconnaissance, j’ai cherché toutes les occasions de la lui marquer, tant en public qu’en particulier : mais je n’ai point fait d’un sentiment si noble un trafic d’intérêt ; l’exemple ne m’a point gagné, je ne lui ai point fait de présents, je ne sais pas acheter les choses saintes. M. de Montmollin voulait savoir toutes mes affaires, connaître tous mes correspondants, diriger, recevoir mon testament, gouverner mon petit ménage : voilà ce que je n’ai point souffert. M. de Montmollin aime à tenir table longtemps : pour moi c’est un vrai supplice. Rarement il a mangé chez moi, jamais je n’ai mangé chez lui. Enfin j’ai toujours repoussé avec tous les égards et tout le respect possible l’intimité qu’il voulait établir entre nous. Elle n’est jamais un devoir dès qu’elle ne convient pas à tous deux.

Voilà mes torts, je les confesse sans pouvoir m’en repentir : ils sont grands si l’on veut, mais ils sont les seuls, et j’atteste quiconque connaît un peu ces contrées, si je ne m’y suis pas souvent rendu désagréable aux honnêtes gens par mon zèle à louer dans M. de Montmollin ce que j’y trouvais de louable. Le rôle qu’il avait joué précédemment le rendait odieux, et l’on n’aimait pas à me voir effacer par ma propre histoire celle des maux dont il fut l’auteur.

Cependant, quelques mécontentements secrets qu’il eût contre moi, jamais il n’eût pris pour les faire éclater un moment si mal choisi, si d’autres motifs ne l’eussent porté à ressaisir l’occasion fugitive qu’il avait d’abord laissé échapper : il voyait trop combien sa conduite allait être choquante et contradictoire. Que de combats n’a-t-il pas dû sentir en lui-même avant d’oser afficher une si claire prévarication ! Car passons telle condamnation qu’on voudra sur les Lettres de la montagne, en diront-elles, enfin, plus que l’Émile, après lequel j’ai été, non pas laissé, mais admis à la table sacrée ? plus que la Lettre à M. de Beaumont, sur laquelle on ne m’a dit un seul mot ? Qu’elles ne soient, si l’on veut, qu’un tissu d’erreurs, que s’ensuivra-t-il ? qu’elles ne m’ont point justifié, et que l’auteur d’Émile demeure inexcusable ; mais jamais que celui des Lettres écrites de la montagne doive en particulier être condamné. Après avoir fait grâce à un homme du crime dont on l’accuse, le punit-on pour s’être mal défendu ? Voilà pourtant ce que fait ici M. de Montmollin ; et je le défie, lui et tous ses confrères, de citer dans ce dernier ouvrage aucun des sentiments qu’ils censurent, que je ne prouve être plus fortement établi dans les précédents.

Mais, excité sous main par d’autres gens, il saisit le prétexte qu’on lui présente, sûr qu’en criant à tort et à travers à l’impie, on met toujours le peuple en fureur ; il sonne après coup le tocsin de Môtiers sur un pauvre homme, pour s’être osé défendre chez les Genevois ; et, sentant bien que le succès seul pouvait le sauver du blâme, il n’épargne rien pour se l’assurer. Je vis à Môtiers : je ne veux point parler de ce qui s’y passe, vous le savez aussi bien que moi ; personne à Neuchâtel ne l’ignore ; les étrangers qui viennent le voient, gémissent, et moi je me tais.

M. de Montmollin s’excuse sur les ordres de la classe. Mais, supposons-les exécutés par des voies légitimes ; si ces ordres étaient justes, comment avait-il attendu si tard à le sentir ? comment ne les prévenait-il point lui-même que cela regardait spécialement ? comment, après avoir lu et relu les Lettres de la montagne, n’y avait-il jamais trouvé un mot à reprendre, ou pourquoi ne m’en avait-il rien dit, à moi son paroissien, dans plusieurs visites qu’il m’avait faites ? Qu’était devenu son zèle pastoral ? Voudrait-il qu’on le prît pour un imbécile qui ne sait voir dans un livre de son métier ce qui y est que quand on le lui montre ? Si ces ordres étaient injustes, pourquoi s’y soumettait-il ? Un ministre de l’Évangile, un pasteur, doit-il persécuter par obéissance un homme qu’il sait être innocent ? Ignorait-il que paraître même en consistoire est une peine ignominieuse, un affront cruel pour un homme de mon âge, surtout dans un village où l’on ne connaît d’autres matières consistoriales que des admonitions sur les moeurs ? Il y a dix ans que je fus dispensé à Genève de paraître en consistoire dans une occasion beaucoup plus légitime, et, ce que je me reproche presque, contre le texte formel de la loi. Mais il n’est pas étonnant que l’on connaisse à Genève des bienséances que l’on ignore à Môtiers.

Je ne sais pour qui M. de Montmollin prend ses lecteurs quand il leur dit qu’il n’y avait point d’inquisition dans cette affaire ; c’est comme s’il disait qu’il n’y avait point de consistoire ; car c’est la même chose en cette occasion. Il fait entendre, il assure même qu’elle ne devait point avoir de suite temporelle : le contraire est connu de tous les gens au fait du projet ; et qui ne sait qu’en surprenant la religion du Conseil d’état, on l’avait déjà engagé à faire des démarches qui tendaient à m’ôter la protection du roi ? Le pas nécessaire pour achever était l’excommunication : après quoi de nouvelles remontrances au Conseil d’état auraient fait le reste : on s’y était engagé ; et voilà d’où vient la douleur de n’avoir pu réussir. Car d’ailleurs qu’importe à M. de Montmollin ? Craint-il que je ne me présente pour communier de sa main ? Qu’il se rassure : je ne suis pas aguerri aux communions, comme je vois tant de gens l’être : j’admire ces estomacs dévots toujours si prêts à digérer le pain sacré ; le mien n’est pas si robuste.

Il dit qu’il n’avait qu’une question très simple à me faire de la part de la classe. Pourquoi donc, en me citant, ne me fit-il pas signifier cette question ? Quelle est cette ruse d’user de surprise, et de forcer les gens de répondre à l’instant même, sans leur donner un moment pour réfléchir ? C’est qu’avec cette question de la classe dont M. de Montmollin parle, il m’en réservait de son chef d’autres dont il ne parle point, et sur lesquelles il ne voulait pas que j’eusse le temps de me préparer. On sait que son projet était absolument de me prendre en faute, et de m’embarrasser par tant d’interrogations captieuses qu’il en vînt à bout ; il savait combien j’étais languissant et faible. Je ne veux pas l’accuser d’avoir eu le dessein d’épuiser mes forces ; mais, quand je fus cité, j’étais malade, hors d’état de sortir, et gardant la chambre depuis six mois : c’était l’hiver ; il faisait froid, et c’est, pour un pauvre infirme, un étrange spécifique qu’une séance de plusieurs heures, debout, interrogé sans relâche, sur des matières de théologie, devant des anciens dont les plus instruits déclarent n’y rien entendre. N’importe ; on ne s’informa pas même si je pouvais sortir de mon lit, si j’avais la force d’aller, s’il faudrait me faire porter ; on ne s’embarrassait pas de cela : la charité pastorale, occupée des choses de la foi, ne s’abaisse pas aux terrestres soins de cette vie.

Vous savez, monsieur, ce qui se passa dans le consistoire en mon absence, comment s’y fit la lecture de ma lettre, et les propos qu’on y tint pour en empêcher l’effet ; vos mémoires là-dessus vous viennent de la bonne source. Concevez-vous qu’après cela M. de Montmollin change tout à coup d’état et de titre, et que s’étant fait commissaire de la classe pour solliciter l’affaire, il redevienne aussitôt pasteur pour la juger. J’agissais, dit-il, comme pasteur, comme chef du consistoire, et non comme représentant dela vénérable classe. C’était bien tard changer de rôle, après en avoir fait jusqu’alors un si différent. Craignons, monsieur, les gens qui font si volontiers deux personnages dans la même affaire ; il est rare que ces deux en fassent un bon.

Il appuie la nécessité de sévir sur le scandale causé par mon livre. Voilà des scrupules tout nouveaux, qu’il n’eut point du temps de l’Émile. Le scandale lut tout aussi grand pour le moins, les gens d’église et les gazetiers ne firent pas moins de bruit ; on brûlait, on brayait, on m’insultait par toute l’Europe. M. de Montmollin trouve aujourd’hui des raisons de m’excommunier dans celles qui ne l’empêchèrent pas alors de m’admettre. Son zèle, suivant le précepte, prend toutes les formes pour agir selon les temps et les lieux. Mais qui est-ce, je vous prie, qui excita dans sa paroisse le scandale dont il se plaint au sujet de mon dernier livre ? Qui est-ce qui affectait d’en faire un bruit affreux, et par soi-même et par des gens apostés ? Qui est-ce, parmi tout ce peuple si saintement forcené, qui aurait su que j’avais commis le crime énorme de prouver que le conseil de Genève m’avait condamné à tort, si l’on n’eût pris soin de le leur dire, en leur peignant ce singulier crime avec les couleurs que chacun sait ? Qui d’entre eux même en état de lire mon livre et d’entendre ce dont il s’agit ? Exceptons, si l’on veut, l’ardent satellite de M. de Montmollin, ce grand maréchal qu’il cite si fièrement, ce grand clerc, le Boirude de son église, qui se connaît si bien en fers de chevaux et en livres de théologie. Je veux le croire en état de lire à jeun et sans épeler une ligne entière ; quel autre des ameutés en peut faire autant ? En entrevoyant sur mes pages les mots d’évangile et de miracles, ils auraient cru lire un livre de dévotion ; et me sachant bonhomme, ils auraient dit : Que Dieu le bénisse, il nous édifie. Mais on leur a tant assuré que j’étais un homme abominable, un impie, qui disait qu’il n’y avait point de Dieu, et que les femmes n’avaient point d’âme, que, sans songer au langage si contraire qu’on leur tenait ci-devant, ils ont à leur tour répété : C’est un impie, un scélérat, c’est l’Antéchrist ; il faut l’excommunier, le brûler. On leur a charitablement répondu : Sans doute ; mais criez, et laissez-nous faire ; tout ira bien.

La marche ordinaire de messieurs les gens d’église me paraît admirable pour aller à leur but : après avoir établi en principe leur compétence sur tout scandale, ils excitent le scandale sur tel objet qui leur plaît, et puis, en vertu de ce scandale qui est leur ouvrage, ils s’emparent de l’affaire pour la juger. Voilà de quoi se rendre maître de tous les peuples, de toutes les lois, de tous les rois, et de toute la terre, sans qu’on ait le moindre mot à leur dire. Vous rappelez-vous le conte de ce chirurgien dont la boutique donnait sur deux rues, et qui sortant par une porte estropiait les passants, puis rentrait subtilement, et pour les panser ressortait par l’autre ? Voilà l’histoire de tous les clergés du monde, excepté que le chirurgien guérissait du moins ses blessés, et que ces messieurs, en traitant les leurs, les achèvent.

N’entrons point, monsieur, dans les intrigues secrètes qu’il ne faut pas mettre au grand jour. Mais si M. de Montmollin n’eût voulu qu’exécuter l’ordre de la classe, ou faire l’acquit de sa conscience, pourquoi l’acharnement qu’il a mis à cette affaire ? pourquoi ce tumulte excité dans le pays ? pourquoi ces prédications violentes ? pourquoi ces conciliabules ? pourquoi tant de sots bruits répandus pour tâcher de m’effrayer par les cris de la populace ?

Tout cela n’est-il pas notoire au public ? M. de Montmollin le nie ; et pourquoi non, puisqu’il a bien nié d’avoir prétendu deux voix dans le consistoire ? Moi, j’en vois trois, si je ne me trompe : d’abord celle de son diacre, qui n’était là que comme son représentant ; la sienne ensuite, qui formait l’égalité ; et celle enfin qu’il voulait avoir pour départager les suffrages. Trois voix à lui seul, c’eût été beaucoup, même pour absoudre ; il les voulait pour condamner, et ne put les obtenir : où était le mal ? M.de Montmollin était trop heureux que son consistoire, plus sage que lui, l’eut tiré d’affaire avec la classe, avec ses confrères, avec ses correspondants, avec lui-même. J’ai fait mon devoir, aurait-il dit ; j’ai vivement poursuivi la chose ; mon consistoire n’a pas jugé comme moi, il a absous Rousseau contre mon avis. Ce n’est pas ma faute ; je me retire ; je n’en puis faire davantage sans blesser les lois, sans désobéir au prince, sans troubler le repos public ; je suis trop bon chrétien, trop bon citoyen, trop bon pasteur pour rien tenter de semblable. Après avoir échoué il pouvait encore, avec un peu d’adresse, conserver sa dignité et recouvrer sa réputation ; mais l’amour-propre irrité n’est pas sage ; on pardonne encore moins aux autres le mal qu’on leur a voulu faire, que celui qu’on leur a fait en effet. Furieux de voir manquer à la face de l’Europe ce grand crédit dont il aime à se vanter, il ne peut quitter la partie ; il dit en classe qu’il n’est pas sans espoir de la renouer ; il le tente dans un autre consistoire : mais, pour se montrer moins à découvert, il ne la propose pas lui-même, il la fait proposer par son maréchal, par cet instrument de ses menées, qu’il appelle à témoin qu’il n’en a pas fait. Cela n’était-il pas finement trouvé ? Ce n’est pas que M. de Montmollin ne soit fin ; mais un homme que la colère aveugle ne fait plus que des sottises quand il se livre à sa passion.

Cette ressource lui manque encore. Vous croiriez qu’au moins alors ses efforts s’arrêtent là : point du tout ; dans l’assemblée suivante de la classe, il propose un autre expédient, fondé sur l’impossibilité d’éluder l’activité de l’officier du prince dans sa paroisse ; c’est d’attendre que j’aie passé dans une autre, et là de recommencer les poursuites sur nouveaux frais. En conséquence de ce bel expédient, les sermons emportés recommencent ; on met derechef le peuple en rumeur, comptant, à force de désagrément, me forcer enfin de quitter la paroisse. En voilà trop, en vérité, pour un homme aussi tolérant que M. de Montmollin prétend l’être, et qui n’agit que par l’ordre de son corps.

Ma lettre s’allonge beaucoup, monsieur, mais il le faut, et pourquoi la couperais-je ? serait-ce l’abréger que d’en multiplier les formules ? Laissons à M. de Montmollin le plaisir de dire dix fois de suite : Dinazarde, ma soeur, dormez-vous ?

Je n’ai point entamé la question de droit ; je me suis interdit cette matière. Je me suis borné dans la seconde partie de cette lettre à vous prouver que M. de Montmollin, malgré le ton béat qu’il affecte, n’a point été conduit dans cette affaire par le zèle de la loi, ni par son devoir ; mais qu’il a, selon l’usage, fait servir Dieu d’instrument à ses passions. Or jugez si pour de telles fins on emploie des moyens qui soient honnêtes, et dispensée-moi d’entrer dans des détails qui feraient gémir la vertu.

Dans la première partie de ma lettre je rapporte des faits opposés à ceux qu’avance M. de

Montmollin. Il avait eu l’art de se ménager des indices auxquels je n’ai pu répondre que par le récit fidèle de ce qui s’est passé. De ces assertions contraires de sa part et de la mienne vous conclurez que l’un des deux est un menteur ; et j’avoue que cette conclusion me parait juste.

En voulant finir ma lettre et poser sa brochure, je la feuillette encore. Les observations se présentent sans nombre, et il ne faut pas toujours recommencer. Cependant, comment passer ce que j’ai dans cet instant sous les yeux ? Que feront nos ministres, se disait-on publiquement ? défendront-ils l’Évangile attaqué si ouvertement par ses ennemis ? C’est donc moi qui suis l’ennemi de l’Évangile, parce que je m’indigne qu’on le défigure et qu’on l’avilisse ? Eh ! que ses prétendus défenseurs n’imitent-ils l’usage que j’en voudrais faire ! que n’en prennent-ils ce qui les rendrait bons et justes, que n’en laissent-ils ce qui ne sert de rien à personne, et qu’ils n’entendent pas plus que moi !

Si un citoyen de ce pays avait osé dire ou écrire quelque chose d’approchant à ce qu’avance M. Rousseau, ne sévirait-on pas contre lui ? Non assurément ; j’ose le croire pour l’honneur de cet état. Peuples de Neuchâtel, quelles seraient donc vos franchises si, pour quelque point qui fournirait matière de chicane aux ministres, ils pouvaient poursuivre au milieu de vous l’auteur d’un factum imprimé à l’autre bout de l’Europe, pour sa défense en pays étranger ? M. de Montmollin m’a choisi pour vous imposer en moi ce nouveau joug : mais serais-je digne d’avoir été reçu parmi vous, si j’y laissais, par mon exemple, une servitude que je n’y ai point trouvée ?

M. Rousseau, nouveau citoyen, a-t-il donc plus de privilèges que tous les anciens citoyens ? Je ne réclame pas même ici les leurs ; je ne réclame que ceux que j’avais étant homme, et comme simple étranger. Le correspondant que M. de Montmollin fait parler, ce merveilleux correspondant qu’il ne nomme point, et qui lui donne tant de louanges, est un singulier raisonneur, ce me semble. Je veux avoir, selon lui, plus de privilèges que tous les citoyens, parce que je résiste à des vexations que n’en dura jamais aucun citoyen. Pour m’ôter le droit de défendre ma bourse contre un voleur qui voudrait me la prendre, il n’aurait donc qu’à me dire : Vous êtes plaisant de ne vouloir pas que je vous vole ? Je volerais bien un homme du pays s’il passait au lieu de vous.

Remarquez qu’ici M. le professeur de Montmollin est le seul souverain, le despote qui me condamne, et que la loi, le consistoire, le magistral, le gouvernement, le gouverneur, le roi même, qui me protègent, sont autant de rebelles à l’autorité suprême de M. le professeur de Montmollin.

L’anonyme demande si je ne me suis pas soumis comme citoyen aux lois de l’état et aux usages, et de l’affirmative, qu’assurément on ne lui contesta pas, il conclut que je me suis soumis à une loi qui n’existe point, et à un usage qui n’eut jamais lieu.

M. de Montmollin dit à cela que cette loi existe à Genève, et que je me suis plaint moi-même qu’on l’a violée à mon préjudice. Ainsi donc la loi qui existe à Genève, et qui n’existe pas à Môtiers, on la viole à Genève pour me décréter, et on la suit à Mo tiers pour m’excommunier. Convenez que me voilà dans une agréable position ! C’était sans doute dans un de ses moments de gaieté que M. de Montmollin fit ce raisonnement-là.

Il plaisante à peu près sur le même ton dans une note sur l’offre[890] que je voulus bien faire à la classe, à condition qu’on me laissât en repos ; il dit que c’est se moquer, et qu’on ne fait pas ainsi la loi à ses supérieurs.

Premièrement, il se moque lui-même quand il prétend qu’offrir une satisfaction très obséquieuse et très raisonnable à gens qui se plaignent, quoique à tort, c’est leur faire la loi.

Mais la plaisanterie est d’avoir appelé messieurs de la classe mes supérieurs, comme si j’étais homme d’église. Car qui ne sait que la classe. ayant juridiction sur le clergé seulement, et n’ayant au surplus rien à commander à qui que ce soit, ses membres ne sont comme tels les supérieurs de personne[891] ? Or de me traiter en homme d’église est une plaisanterie fort déplacée à mon avis. M. de Montmollin sait très bien que je ne suis point homme d’église, et que j’ai même, grâces au ciel, très peu de vocation pour le devenir.

Encore quelques mots sur la lettre que j’écrivis au consistoire, et j’ai fini. M. de Montmollin promet peu de commentaires sur cette lettre. Je crois qu’il fait très bien, et qu’il eût mieux fait encore de n’en point donner du tout. Permettez que je passe en revue ceux qui me regardent : l’examen ne sera pas long.

Comment répondre, dit-il, à des questions qu’on ignore ? Comme j’ai fait, en prouvant d’avance qu’on n’a point le droit de questionner.

Une foi dont on ne doit compte qu’à Dieu ne se publie pas dans toute l’Europe.

Et pourquoi une foi dont on ne doit compte qu’à Dieu ne se publierait-elle pas dans toute l’Europe ?

Remarquez l’étrange prétention d’empêcher un homme de dire son sentiment, quand on lui en prête d’autres, de lui fermer la bouche et de le faire parler.

Celui qui erre en chrétien redresse volontiers ses erreurs. Plaisant sophisme !

Celui qui erre en chrétien ne sait pas qu’il erre. S’il redressait ses erreurs sans les connaître, il n’errerait pas moins, et de plus il mentirait. Ce ne serait plus errer en chrétien.

Est-ce s’appuyer sur l’autorité de l’Évangile que de rendre douteux les miracles ? Oui, quand c’est par l’autorité même de L’Évangile qu’on rend douteux les miracles.

Et d’y jeter du ridicule ? Pourquoi non, quand, s’appuyant sur l’Évangile, on prouve que ce ridicule n’est que dans les interprétations des théologiens.

Je suis sûr que M. de Montmollin se félicitait ici beaucoup de son laconisme. Il est toujours aisé de répondre à de bons raisonnements par des sentences ineptes.

Quant à la note de Théodore de Bèze, il n’a pas voulu dire autre chose, sinon que la foi du chrétien n’est pas appuyée uniquement sur les miracles.

Prenez garde, monsieur le professeur ; ou vous n’entendez pas le latin, ou vous êtes un homme de mauvaise foi.

Ce passage, non satis tuta fides eorum qui miraculis nituntur, ne signifie point du tout, comme vous le prétendez, que la foi du chrétien n’est pas appuyée uniquement sur les miracles.

Au contraire, il signifie très exactement que la foi de quiconque s’appuie sur les miracles est peu solide. Ce sens se rapporte fort bien au passage de saint Jean qu’il commente, et qui dit de Jésus que plusieurs crurent en lui, voyant ses miracles, mais qu’il ne leur confiait point pour cela sa personne, parce qu’il les connaissait bien. Pensez-vous qu’il aurait aujourd’hui plus de confiance en ceux qui font tant de bruit de la même foi ?

Ne croirait-on pas entendre M. Rousseau dire, dans sa Lettre à l’archevêque de Paris, qu’on devrait lui dresser des statues pour son Émile ? Notez que cela se dit au moment où, pressé par la comparaison d’Émile et des Lettres de la montagne, M. de Montmollin ne sait comment s’échapper ; il se tire d’affaire par une gambade.

S’il fallait suivre pied à pied ses écarts, s’il fallait examiner le poids de ses affirmations, et analyser les singuliers raisonnements dont il nous paie, on ne finirait pas, et il faut finir. Au bout de tout cela, fier de s’être nommé, il s’en vante. Je ne vois pas trop là de quoi se vanter. Quand une fois on a pris son parti sur certaine chose, on a peu de mérite à se nommer.

Pour vous, monsieur, qui gardiez par ménagement pour lui l’anonyme qu’il vous reproche, nommez-vous, puisqu’il le veut ; acceptez des honnêtes gens l’éloge qui vous est dû ; montrez-leur le digne avocat de la cause juste, l’historien de la vérité, l’apologiste des droits de l’opprimé, de ceux du prince, de l’état et des peuples, tous attaqués par lui dans ma personne. Mes défenseurs, mes protecteurs, sont connus ; qu’il montre à son tour son anonyme et ses partisans dans cette affaire : il en a déjà nommé deux ; qu’il achève Il m’a fait bien du mal : il voulait m’en faire bien davantage ; que tout le monde connaisse ses amis et les miens ; je ne veux point d’autre vengeance.

Recevez, monsieur, mes tendres salutations.

Lettre DCXVI– À M. d’Ivernois

Môtiers, le 15 août 1765.

J’ai reçu tous vos envois, monsieur, et je vous remercie des commissions ; elles sont fort bien, et je vous prie aussi d’en faire mes remerciements à M. Deluc. À l’égard des abricots, par respect pour madame d’Ivernois, je veux bien ne pas les renvoyer ; mais j’ai là-dessus deux choses à vous dire, et je vous les dis pour la dernière fois : l’une, qu’à faire aux gens des cadeaux malgré eux, et à les servir à notre mode et non pas à la leur, je vois plus de vanité que d’amitié ; l’autre, que je suis très déterminé à secouer toute espèce de joug qu’on peut vouloir m’imposer malgré moi, quel qu’il puisse être ; que quand cela ne peut se faire qu’en rompant, je romps, et que quand une fois que j’ai rompu, je ne renoue jamais ; c’est pour la vie. Votre amitié, monsieur, m’est trop précieuse pour que je vous pardonnasse jamais de m’y avoir fait renoncer.

Les cadeaux sont un petit commerce d’amitié fort agréable quand ils sont réciproques : mais ce commerce demande de part et d’autre de la peine et des soins ; et la peine et les soins sont le fléau de ma vie ; j’aime mieux un quart d’heure d’oisiveté que toutes les confitures de la terre. Voulez-vous me faire des présents qui soient pour mon coeur d’un prix inestimable, procurez-moi des loisirs, sauvez-moi des visites, fournissez-moi des moyens de n’écrire à personne ; alors je vous devrai le bonheur de ma vie, et je reconnaîtrai les soins du véritable ami ; autrement non.

M. Marcuard est venu lui cinq ou sixième : j’étais malade, je n’ai pu le voir ni lui ni sa compagnie. Je suis bien aise de savoir que les visites que vous me forcez de faire m’en attirent. Maintenant que je suis averti, si j’y suis repris ce sera ma faute.

Votre M. de Fournière, qui part de Bordeaux pour me venir voir, ne s’embarrasse pas si cela me convient ou non. Comme il fait tous ses petits arrangements sans moi, il ne trouvera pas mauvais, je pense, que je prenne les miens sans lui.

Quant à M. Liotard, son voyage ayant un but déterminé qui se rapporte plus à moi qu’à lui, il mérite une exception, et il l’aura. Les grands talents exigent des égards. Je ne réponds pas qu’il me trouve en état de me laisser peindre, mais je réponds qu’il aura lieu d’être content de la réception que je lui ferai. Au reste, avertissez-le que pour être sûr de me trouver, et de me trouver libre, il ne doit pas venir avant le 4 ou le 5 de septembre.

Je suis étonné du front qu’a eu le sieur Durey de se présenter chez vous, sachant que vous m’honorez de votre amitié. Je ne sais s’il a fait ce qu’il vous a dit : mais je suis bien sûr qu’il ne vous a pas dit tout ce qu’il a fait. C’est le dernier des misérables.

J’ai vu depuis quelque temps beaucoup d’Anglais ; mais M. Wilkes n’a pas paru, que je sache. Je vous embrasse de tout mon coeur.

Lettre DCXVIII– À M. d’Ivernois

Môtiers, le 25 août 1765.

Engagez, monsieur, je vous en prie, M. Liotard non seulement à venir seul, à moins qu’il ne lui soit extrêmement agréable de venir avec M. Wilkes, mais à différer son départ jusqu’au mois d’octobre : car, en vérité, l’on ne me laisse plus respirer. Il m’est absolument nécessaire de reprendre haleine ; et lorsqu’une compagnie que j’attends à la fin du mois sera repartie, je serai forcé de partir moi-même pour quelque temps, pour éviter quelques-unes des bandes qui me tombent, non plus par deux ou trois, comme autrefois, mais par sept ou huit à la fois.

Vous avez eu bien tort d’imaginer que je voulusse cesser de vous écrire, puisque l’exception est faite pour vous depuis longtemps. Il est vrai que je voudrais que cela ne devînt une tache onéreuse ni pour vous ni pour moi. Ecrivons à notre aise et quand nous en aurons la commodité. Mais, si vous voulez m’asservir régulièrement à vous écrire tous Les huit ou quinze jours, je vous déclare une fois pour toutes que cela ne m’est pas possible ; et, quand vous nous plaindrez de m’avoir écrit tant de lettres sans réponse, vous voudrez bien vous tenir pour dit une fois pour toutes : Pourquoi m’en écrivez-vous tant ?

Tout en vous querellant j’abuse de votre complaisance. Voici une réponse pour Venise : vous m’avez dit que vous pourriez la faire tenir ; ainsi je vous l’envoie, sans savoir l’adresse. Ceux qui ont remis la lettre à laquelle celle-ci répond y suppléeront. Je vous embrasse de tout mon coeur.

Lettre DCXX– À M. d’Ivernois

Neuchâtel, ce lundi 10 septembre 1765.

Les bruits publics vous apprendront, monsieur, ce qui s’est passé, et comment le pasteur de Môtiers s’est fait ouvertement capitaine de coupe-jarrets. Votre amitié pour moi m’engage à me presser de vous tranquilliser sur mon compte. Grâces au ciel je suis en sûreté, et hors de Môtiers, où je compte ne retourner de ma vie : mais malheureusement ma gouvernante et mon bagage y sont encore ; mais j’espère que le gouvernement donnera des ordres qui contiendront ces enragés et leur digne chef. En attendant que vous soyez mieux instruit de tout, je vous conseille de ne pas vous fier à ce que vous écriront vos parents, et je suis forcé de vous déclarer qu’ils ont pris, dans cette occasion, un parti qui les déshonore. Aimez-moi toujours ; je vous aime de tout mon coeur, et je vous embrasse.

Adressez tout simplement vos lettres à M. du Peyrou à Neuchâtel ; et, pour éviter les enveloppes, mettez simplement une croix au-dessus de l’adresse ; il saura ce que cela veut dire.

Lettre DCXXII– Au même

À l’île de Saint-Pierre, le 18 septembre 1765.

Enfin, mon cher hôte, me voici sûr à peu près de rester ici, mais avec de si grandes incommodités, qu’il faut en vérité toute ma répugnance à m’éloigner de vous pour me les faire endurer. Il s’agit maintenant d’avoir ici mademoiselle Le Vasseur avec mon bagage. Le receveur compte envoyer lundi, ou le premier beau jour de la semaine prochaine, un bateau chargé de fruits à Neuchâtel ; et, pour l’amour de moi, il s’est offert d’y aller lui-même : en conséquence, j’écris à mademoiselle Le Vasseur de se tenir prête pour profiter d’une si bonne occasion, du moins pour le bagage ; car, quant à elle, j’aimerais autant qu’elle cherchât quelque autre voiture, pour peu qu’il ne fît pas très beau, ou qu’elle eut quelque répugnance à venir sur un bateau chargé. Ayez la même honte qui vous est ordinaire, de donner à tout cela le coup d’oeil de l’amitié.

Je suis si occupé de mon petit établissement, que je ne puis songer à autre chose, ni écrire à personne. Je dois cependant des multitudes de lettres, surtout à MM. Meuron, Chaillet, Sturler, Martinet. Comment donc faire décrire du matin au soir ? c’est ce que je ne puis foire nulle part, surtout dans cette île : ils pardonneront. Je vous enverrai la semaine prochaine la lettre pour MM. de Couvet.

Ne comptiez-vous pas paraître cette semaine ? Donnez-moi des nouvelles de cela. M. de Vautravers m’a amené hier des ministres dont je me serais bien passé.

Je m’arrange sur ce que vous m’avez marqué de la messagerie. Je puis envoyer à la Neuville tous les samedis et même tous les mercredis, s’il était nécessaire. On ira retirer mes lettres à la poste, et l’on y portera les miennes ; cela sera plus simple et évitera les cascades. Si vos tracas vous permettent de me donner un peu au long de vos nouvelles, tant mieux, sinon, un bonjour, je me porte bien, me suffit. Mille choses au commandant de la place sous les ordres duquel j’ai fait service une nuit. Je vous embrasse.

Lettre DCXXIV– Au même

Ce dimanche 6 octobre, à midi.

J’envoie, mon cher hôte, à madame la commandante dix mesures de pommes reinettes, que je la supplie d’agréer, non comme un présent que je prends la liberté de lui faire, mais en échange du café que vous m’avez destiné.

Depuis ma lettre écrite et partie ce matin, j’ai reçu votre paquet du 3. Je vois avec douleur le procès qu’on vous prépare. Vous avez à faire au plus déterminé des scélérats, et vous êtes un homme de bien : jugez des avantages qu’il aura sur vous. Mensonges, cabales, fourberie, noirceurs, faux serments, faux témoins, subornation de juges ; quelles armes terribles dont vous êtes privé, et qu’il emploiera contre vous. J’avoue que si sa famille le soutient, il faut qu’elle soit composée de membres qui se donnent tout ouvertement pour gens de sac et de corde ; mais il faut s’attendre à tout de la part des hommes, et je suis fâché de vous dire que vous vivez dans un pays plein de gens d’esprit, mais qui n’imaginent pas même qu’il existe quelque chose, qui se puisse appeler justice et vertu. J’ai l’âme navrée, et tout ceci met le comble à mes malheurs.

Vous pouvez, si vous voulez, m’envoyer la petite caisse par le retour du bateau qui vous portera les pommes et qui la conduira à Cerlier, où je la ferai prendre. Mon généreux ami, je vous embrasse le coeur ému et les yeux en larmes.

Lettre DCXXVI– Au même

Ce vendredi 11 octobre.

Je suppose, mon cher hôte, que vous aurez reçu un mot de lettre où je vous accusais la réception du dernier paquet, contenant, entre autres, un exemplaire de votre réponse au sicaire de Môtiers. Deux heures après je reçus votre billet du samedi ; je n’ai montré la réponse à personne, et ne la montrerai point. Je suis curieux d’apprendre ce que sa famille aura obtenu de vous. À l’éloge que vous faisiez de ces gens-là, je croyais qu’ils allaient étouffer ce monstre entre deux matelas. Tant qu’il ne s’est montré que demi-coquin, ils ont paru le désapprouver ; mais, depuis qu’il s’est fait ouvertement chef de brigands, les voilà tous ses satellites. Que Dieu vous délivre d’eux et moi aussi ! Tirez-vous de leurs mains comme vous pourrez, et tenons-nous désormais bien loin de pareilles gens.

Lettre DCXXVII– Au même

Mardi soir, 15 octobre.

Voici, mon cher hôte, deux lettres auxquelles je vous prie de vouloir bien donner cours. J’ai reçu, avec la vôtre du 9, la petite caisse et le café, sur lequel vous m’avez bien triché, puisque la quantité en est bien plus forte que celle en échange de laquelle j’envoyais les pommes.

J’apprends avec bien de la peine et tous vos tracas et les maladies successives de tous vos gens, surtout de M. Jeannin, qui vous est toujours fort utile et qui mérite qu’on s’intéresse pour lui. Je vous avoue, au reste, que je ne suis pas fâché que la négociation en question se soit rompue, surtout par la faute de ce sacripant ; car j’étais presque sûr d’avance de ce qu’il aurait écrit et dit à tout le monde au sujet du juste désaveu que vous exigiez, et qu’il n’aurait pas manqué de donner pour un acte de sa complaisance envers sa famille, que vous aviez intéressée pour vous tirer d’embarras. Je serais assez curieux de savoir ce qui s’est fait dans le conseil de samedi, fort inutilement au reste, puisque ces messieurs n’ont aucune force pour faire valoir leur autorité, et que tout aboutit à des arrêts presque clandestins, qu’on ignore ou dont on se moque.

J’ai vu ici M. l’intendant de l’hôpital, à qui M. Sturler avait eu la bonté d’écrire, et qui lui a manifesté de meilleures intentions que celles que je lui crois en effet. J’ai poussé jusqu’à la bassesse des avances pour captiver sa bienveillance qui me paraissent avoir fort mal réussi. Ce qui me console est que mon séjour ici ne dépend pas de lui, et qu’il n’osera peut-être pas témoigner la mauvaise volonté qu’il peut avoir, voyant qu’en général on ne voit pas à Berne de mauvais oeil mon séjour ici, et que M. le bailli de Nidau paraît aussi m’y voir avec plaisir. Je ne sais s’il convient de faire cette confidence à M. Chaillet, dont le zèle est quelquefois trop impétueux. Mais, si vous aviez occasion d’en toucher quelque chose à M. Sturler, j’avoue que je n’en serais pas fâché, quand ce ne serait que pour savoir au juste les vrais sentiments de leurs excellences à ce sujet ; car enfin il serait désagréable d’avoir fait beaucoup de dépense pour m’accommoder ici, et d’être obligé d’en partir au printemps.

Je voudrais de tout mon coeur complaire à M. d’Escherny ; mais convenez qu’il n’aurait guère pu prendre plus mal son temps pour mettre en avant cette affaire. D’ailleurs ce n’est point ici le moment d’en parler, pour des raisons qui ne regardent ni Milord, ni M. d’Escherny, ni moi, et dont je vous ferai confidence, quand nous nous verrons, sous le sceau du secret. Ainsi je suis prêt à renvoyer à M. d’Escherny ses papiers, s’il est pressé : s’il ne l’est pas, le temps peut venir d’en faire usage, et alors il doit être sûr de ma bonne volonté ; mais je ne puis rien promettre au-delà.

En parcourant votre ouvrage, j’avais trouvé quelques corrections à faire ; mais le relisant à la hâte, je n’en ai su retrouver que trois marquées dans le papier ci-joint.

Voici quelques notes de commissions qui ne pressent point, et dont vous ferez celles que que vous pourrez, lorsque vous viendrez ici, puisque vous me flattez de venir bientôt.

1° Les deux rasoirs que vous m’avez donnés sont déjà gâtés, soit par la maladresse de mes essais, soit à cause de l’extrême rudesse de ma barbe ; il m’en faudrait au moins encore quatre, afin que je n’eusse pas sans cesse recours à des expédients très incommodes dans ma position, pour les faire repasser. Mais peut-être les faudrait-il un peu moins fins pour une si forte barbe.

2° J’aurais besoin d’un cahier de papier doré pour mes herbiers ; je préférerais du papier doré en plein à celui qui a des ramages.

J’ai peine à me désaccoutumer tout d’un coup de lire la gazette, et à ne plus rien savoir des affaires de l’Europe. Comme vous prenez et gardez, je crois, quelque gazette, si M. Jeannin voulait bien me les envoyer suite après suite dans les occasions, je serais très attentif à n’en point égarer, et à les lui renvoyer de même. Je ne me soucie point de gazettes récentes, ni d’avoir souvent des paquets ; il me suffira seulement qu’il n’y ait point d’interruption dans la suite ; du reste, le temps n’y fait rien. J’ai cessé de les lire depuis le premier septembre.

Dans l’accord pour ma pension, il entre, entre autres choses, une étrenne annuelle pour madame la receveuse. Ne pourriez-vous pas m’aider à trouver quelque cadeau honnête à lui faire, et qui cependant ne passât pas trente à trente-six francs de France ? Je sais qu’elle a envie d’avoir une tabatière de femme. Nous avons jusqu’à la fin de l’année, mais la rencontre peut venir plus tôt. Voilà tout ce qui me vient à présent ; mais je sens que j’oublie bien des choses. Mille pardons et embrassements.

Lettre DCXXIX– À M. Graffenried

BAILLI À NIDAU

Ile de Saint-Pierre, le 17 octobre 1765.

Monsieur,

J’obéirai à l’ordre de leurs excellences avec le regret de sortir de votre gouvernement et de votre voisinage, mais avec la consolation d’emporter votre estime et celle des honnêtes gens. Nous entrons dans une saison dure, surtout pour un pauvre infirme : je ne suis point préparé pour un long voyage, et mes affaires demanderaient quelques préparations. J’aurais souhaité, monsieur, qu’il vous eût plu de me marquer si l’on m’ordonnait de partir sur-le-champ, ou si l’on voulait bien m’accorder quelques semaines pour prendre les arrangements nécessaires à ma situation. En attendant qu’il vous plaise de me prescrire un terme, que je m’efforcerai même d’abréger, je supposerai qu’il m’est permis de séjourner ici jusqu’à ce que j’aie mis l’ordre le plus pressant à mes affaires. Ce qui me rend ce retard presque indispensable est que, sur les indices que je croyais sûrs, je me suis arrangé pour passer ici le reste de ma vie avec l’agrément tacite du souverain. Je voudrais être sûr que ma visite ne vous déplairait pas ; quelque précieux que me soient les moments en cette occasion, j’en déroberai de bien agréables pour aller vous renouveler, monsieur, les assurances de mon respect.

Lettre DCXXXI– Au même

Le 22 octobre 1765.

Je puis, monsieur, quitter samedi prochain l’île de Saint-Pierre, et je me conformerai en cela à l’ordre de leurs excellences ; mais, vu l’étendue de leurs états et ma triste situation, il m’est absolument impossible de sortir le même jour de l’enceinte de leur territoire. J’obéirai en tout ce qui me sera possible. Si leurs excellences me veulent punir de ne l’avoir pas fait, elles peuvent disposer à leur gré de ma personne et de ma vie : j’ai appris à m’attendre à tout de la part des hommes ; ils ne prendront pas mon âme au dépourvu.

Recevez, homme juste et généreux, les assurances de ma respectueuse reconnaissance, et d’un souvenir qui ne sortira jamais de mon coeur.

Lettre DCXXXIII– À M. Graffenried

Bienne, le 25 octobre 1765.

Je reçois, monsieur, avec reconnaissance les nouvelles marques de vos attentions et de vos bontés pour moi ; mais je n’en profiterai pas pour le présent : les prévenances et sollicitations de MM. de Bienne me déterminent à passer quelque temps avec eux, et, ce qui me flatte, à votre voisinage. Agréez, monsieur, je vous supplie, mes remerciements, mes salutations et mon respect.

Lettre DCXXXV– Au même

Bienne, lundi 28 octobre 1765.

On m’a trompé, mon cher hôte, je pars demain matin avant qu’on me chasse. Donnez-moi de vos nouvelles à Bâle. Je vous recommande ma pauvre gouvernante. Je ne puis écrire à personne, quelque désir que j’en aie ; je n’ai pas même le temps de respirer, ni la force. Je vous embrasse.

Lettre DCXXXVII– À M. de Luze

Strasbourg, le 4 novembre 1765.

J’arrive, monsieur, du plus détestable voyage, à tous égards, que j’aie fait de ma vie, J’arrive excédé, rendu ; mais enfin j’arrive, et, grâces à vous, dans une maison où je puis me remettre et reprendre haleine à mon aise, car je ne puis songer à reprendre de longtemps ma route. ; et si j’en ai encore une pareille à celle que je viens de faire, il me sera totalement impossible de la soutenir. Je ne me prévaux point si tôt de votre lettre pour M. Zollicoffer ; car j’aime fort le plaisir de prince de garder l’incognito le plus longtemps qu’on peut. Que ne puis-je le garder le reste de ma vie ! je serais encore un heureux mortel. Je ne sais au reste comment m’accueilleront les Français ; mais s’ils font tant que de me chasser, ils ne choisiront pas le temps que je suis malade, et s’y prendront moins brutalement que les Bernois. Je suis d’une lassitude à ne pouvoir tenir la plume. Le cocher veut repartir dès aujourd’hui. Je n’écris donc point à M. du Peyrou : veuillez suppléer à ce que je ne puis faire ; je lui écrirai dans la semaine infailliblement. Il faut que je lui parle de vos attentions et de vos bontés mieux que je ne peux faire à vous-même. Ma manière d’en remercier est d’en profiter ; et, sur ce pied, l’on ne peut être mieux remercié que vous l’êtes : mais il est juste que je lui parle de l’effet qu’a produit sa recommandation. Bonjour, monsieur ; bonne foire et bon voyage. J’espère avoir le plaisir de vous embrasser encore ici.

Lettre DCXXXIX– Au même

Strasbourg, le 10 novembre 1765.

Rassurez-vous, mon cher hôte, et rassurez nos amis sur les dangers auxquels vous me croyez exposé. Je ne reçois ici que des marques de bienveillance, et tout ce qui commande dans la ville et dans la province paraît s’accorder à me favoriser Sur ce que m’a dit M. le maréchal, que je vis hier, je dois me regarder comme aussi en sûreté à Strasbourg qu’à Berlin. M. Fischer m’a servi avec toute la chaleur et tout le zèle d’un ami, et il a eu le plaisir de trouver tout le monde aussi bien disposé qu’il pouvait le désirer. On me fait apercevoir bien agréablement que je ne suis plus en Suisse.

Je n’ai que le temps de vous marquer ce mot pour vous rassurer sur mon compte.

Je vous embrasse de tout mon coeur.

Lettre DCXLI– À M. d’Ivernois

À Strasbourg, le 21 novembre 1765.

Ne soyez point en peine de moi, monsieur, grâces au ciel, je ne suis plus en Suisse, je le sens tous les jours à l’accueil dont on m’honore ici ; mais ma santé est dans un délabrement facile à imaginer Mes papiers et mes livres sont restés dans un désordre épouvantable ; la malle que vous savez a été remise à M. Martinet, châtelain du Val-de-Travers ; vos papiers sont restés parmi les miens ; n’en soyez point en peine ; ils se retrouveront, mais il faut du temps. Vous pouvez m’écrire ici ou à l’adresse de M. du Peyrou à Neuchâtel. Vous pouvez aussi, et même je vous en prie, tirer sur moi à vue pour l’argent que je vous dois et dont j’ignore la somme. Je ne vous dis rien de vos parents ; mais. malgré ce que vous m’avez fait dire par M. Desarts, je compte et compterai toujours sur votre amitié, comme vous pouvez toujours compter sur la mienne. Je vous embrasse de tout mou coeur

Lettre DCXLIII– À M. de Luze

Strasbourg, le 27 novembre 1765.

Je me réjouis, monsieur, de votre heureuse arrivée à Paris, et je suis sensible aux bons soins dont vous vous êtes occupé pour moi dès l’instant même ; c’est une suite de vos bontés pour moi, qui ne m’étonne plus, mais qui me touche toujours. J’ai différé d’un jour à vous répondre, pour vous envoyer la copie que vous demandez, et que vous trouverez ci-jointe : vous pouvez la lire à qui il vous plaira ; mais je vous prie de ne pas la laisser transcrire. Il est superflu de prendre de nouvelles informations sur la sûreté de mon passage à Paris : j’ai là-dessus les meilleures assurances ; mais j’ignore encore si je serai dans le cas de m’en prévaloir, vu la saison, vu mon état qui ne me permet pas à présent de me mettre en route. Sitôt que je serai déterminé de manière ou d’autre, je vous le manderai. Je vous prie de me maintenir dans les bons souvenirs de madame de Faugnes, et de lui dire que l’empressement de la revoir, ainsi que M. de Faugnes, et d’entretenir chez eux une connaissance qui s’est faite chez vous, entre pour beaucoup dans le désir que j’ai de passer par Paris. J’ajoute de grand coeur, et j’espère que ; vous n’en doutez pas, que ma tentation d’aller en Angleterre s’augmente extrêmement par l’agrément de vous y suivre, et de voyager avec vous. Voilà quant à présent tout ce que je puis dire sur cet article : je ne tarderai pas à vous parler plus positivement ; mais jusqu’à présent cet arrangement est très douteux. Recevez mes plus tendres salutations, je vous embrasse, monsieur, de tout mon coeur.

Prêt à fermer ma lettre, je reçois la vôtre sans date, qui contient les éclaircissements que vous avez eu la bonté de prendre avec Guy : ce qui me détermine absolument à vous aller joindre aussitôt que je serai en état de soutenir le voyage. Faites-moi entrer dans vos arrangements pour celui de Londres : je me réjouis beaucoup de le faire avec vous. Je ne joins pas ici ma lettre à M. de Graffenried, sur ce que vous me marquez qu’elle court Paris. Je marquerai à M. Guy le temps précis de mon départ ; ainsi vous en pourrez être informé par lui. Qu’il ne m’envoie personne, je trouverai ici ce qu’il me faut. Rey m’a envoyé son commis, pour m’emmener en Hollande : il s’en retournera comme il est venu.

Lettre DCXLV– À M. d’Ivernois

Strasbourg, le 2 décembre 1765.

Vous ne doutez pas, monsieur, du plaisir avec lequel j’ai reçu vos deux lettres et celles de M. Deluc. On s’attache à ce qu’on aime à proportion des maux qu’il nous coûte. Jugez par là si mon coeur est toujours au milieu de vous. Je suis arrivé dans cette ville malade et rendu de fatigue. Je m’y repose avec le plaisir qu’on a de se retrouver parmi des humains, en sortant du milieu des bêtes féroces. J’ose dire que depuis le commandant de la province jusqu’au dernier bourgeois de Strasbourg, tout le monde désirerait de me voir passer ici mes jours : mais telle n’est pas ma vocation. Hors d’état de soutenir la route de Berlin, je prends le parti de passer en Angleterre. Je m’arrêterai quinze jours ou trois semaines à Paris, et vous pouvez m’y donner de vos nouvelles chez la veuve Duchesne, libraire, rue Saint-Jacques[892].

Je vous remercie de la bonté que vous avez eue de songer à mes commissions. J’ai d’autres prunes à digérer ; ainsi disposez des vôtres. Quant aux bilboquets et aux mouchoirs, je voudrais bien que vous pussiez me les envoyer à Paris, car ils me feraient grand plaisir ; mais, à cause que les mouchoirs sont neufs, j’ai peur que cela ne soit difficile. Je suis maintenant très en état d’acquitter votre petit mémoire sans m’incommoder. Il n’en sera pas de même lorsque, après les frais d’un voyage long et coûteux, j’en serai à ceux de mon premier établissement en Angleterre : ainsi, je voudrais bien que vous voulussiez tirer sur moi à Paris à vue le montant du mémoire en question. Si vous voulez absolument remettre cette affaire au temps où je serai plus tranquille, je vous prie au moins de me marquer à combien tous vos déboursés se montent, et permettre que je vous en fasse mon billet. Considérez, mon bon ami, que vous avez une nombreuse famille à qui vous devez compte de l’emploi de votre temps, et que le partage de votre fortune, quelque grande qu’elle puisse être, vous oblige à n’en rien laisser dissiper, pour laisser tous vos enfants dans une aisance honnête. Moi, de mon côté, je serai inquiet sur cette petite dette, tant qu’elle ne sera pas ou payée ou réglée. Au reste, quoique cette violente expulsion me dérange, après un peu d’embarras je me trouverai du pain et le nécessaire pour le reste de mes jours, par des arrangements dont je dois vous avoir parlé ; et quant à présent rien ne me manque. J’ai tout l’argent qu’il me faut pour mon voyage et au-delà, et, avec un peu d’économie, je compte me retrouver bientôt au courant comme auparavant. J’ai cru vous devoir ces détails pour tranquilliser votre honnête coeur sur le compte d’un homme que vous aimez. Vous sentez que, dans le désordre et la précipitation d’un départ brusque, je n’ai pu emmener mademoiselle Le Vasseur errer avec moi dans cette saison, jusqu’à ce que j’eusse un gîte ; je l’ai laissée à l’île Saint-Pierre, où elle est très bien et avec de très honnêtes gens. Je pense à la faire venir ce printemps, en Angleterre, par le bateau qui part d’Yverdon tous les ans. Bonjour, monsieur ; mille tendres salutations à votre chère famille et à tous nos amis ; je vous embrasse de tout mon coeur.

Lettre DCXLVII– À M. de Luze

Paris, le 16 décembre 1765.

J’arrive chez madame Duchesne plein du désir de vous voir, de vous embrasser, et de concerter avec vous le prompt voyage de Londres, s’il y a moyen. Je suis ici dans la plus parfaite sûreté ; j’en ai en poche l’assurance la plus précise[894]. Cependant, pour éviter d’être accablé, je veux y rester le moins qu’il me sera possible, et garder le plus parfait incognito, s’il se peut : ainsi ne me décelez, je vous prie, à qui que ce soit. Je voudrais vous aller voir ; mais pour ne pas promener mon bonnet dans les rues, je désire que vous puissiez venir vous-même le plus tôt qu’il se pourra ! Je vous embrasse, monsieur, de tout mon coeur[895]

Lettre DCXLIX– À M. d’Ivernois

Paris, le 18 décembre 1765.

Avant-hier au soir, monsieur, j’arrivai ici très fatigué, très malade, ayant le plus grand besoin de repos. Je n’y suis point incognito, et je n’ai pas besoin d’y être : je ne me suis jamais caché, et je ne veux pas commencer. Comme j’ai pris mon parti sur les injustices des hommes, je les mets au pis sur toutes choses, et je m’attends à tout de leur part, même quelquefois à ce qui est bien. J’ai écrit en effet la lettre à M. le bailli de Nidau ; mais la copie que vous m’avez envoyée est pleine de contresens ridicules et de fautes épouvantables. On voit de quelle boutique elle vient. Ce n’est pas la première fabrication de cette espèce, et vous pouvez croire que des gens si fiers de leurs iniquités ne sont guère honteux de leurs falsifications. Il court ici des copies plus fidèles de cette lettre, qui viennent de Berne, et qui font assez d’effet. M. le dauphin lui-même, à qui on l’a lue dans son lit de mort, en a paru touché, et a dit là-dessus des choses qui feraient bien rougir mes persécuteurs, s’ils les savaient, et qu’ils fussent gens à rougir de quelque chose.

Vous pouvez m’écrire ouvertement chez madame Duchesne où je suis toujours. Cependant j’apprends à l’instant que M. le prince de Conti a eu la bonté de me faire préparer un logement au Temple, et qu’il désire que je l’aille occuper. Je ne pourrai guère me dispenser d’accepter cet honneur ; mais, malgré mon délogement, vos lettres sous la même adresse me parviendront également.

Lettre DCLI– À M. de Luze

22 décembre 1765.

L’affliction, monsieur, où la perte d’un père tendrement aimé plonge en ce moment madame de Verdelin, ne me permet pas de me livrer à des amusements, tandis qu’elle est dans les larmes. Ainsi nous n’aurons point de musique aujourd’hui. Je serai cependant chez moi ce soir comme à l’ordinaire ; et, s’il entre dans vos arrangements d’y passer, ce changement ne m’ôtera pas le plaisir de vous y voir. Mille salutations.

Lettre DCLIII– À M. du Peyrou

À Paris, le 24 décembre 1765.

Je vous envoie, mon cher hôte, l’incluse ouverte, afin que vous voyiez de quoi il s’agit. Tout le monde me conseille de faire venir tout de suite mademoiselle Le Vasseur, et je compte sur votre amitié et sur vos soins, pour lui procurer les moyens de venir le plus promptement et le plus commodément qu’il sera possible. Je voudrais qu’elle vint tout de suite, ou qu’elle attendit le mois d’avril, parce que je crains pour elle les approches de l’équinoxe ou la mer est très orageuse. Disposez de tout selon votre prudence, en faisant, pour l’amour de moi, grande attention à sa commodité et à sa sûreté.

Notre voyage est arrangé pour le commencement de janvier ; M. de Luze aura pu vous en rendre compte. J’ai l’honneur d’être, en attendant, l’hôte de M le prince de Conti. Il a voulu que je fusse logé et servi avec une magnificence qu’il sait bien n’être pas selon mon goût ; mais je comprends que, dans la circonstance, il a voulu donner en cela un témoignage public de l’estime dont il m’honore. Il désirait beaucoup me retenir tout-à-fait, et m’établir dans un de ses châteaux à douze lieues d’ici ; mais il y avait à cela une condition nécessaire que je n’ai pu me résoudre d’accepter, quoiqu’il ait employé durant deux jours consécutifs toute son éloquence, et il en a beaucoup, pour me persuader. L’inquiétude où il était sur mes ressources m’a déterminé à lui exposer nos arrangements ; j’ai fait, par la même raison, la même confidence à tous mes amis devenus les vôtres, et qui, j’ose le dire, ont conçu pour vous la vénération qui vous est due. Cependant, une inquiétude déplacée sur tous les hasards leur a fait exiger de moi une promesse dont il faut que je m’acquitte, très persuadé que c’est un soin bien superflu ; c’est de vous prier de prendre les mesures convenables pour que, si j’avais le malheur de vous perdre, je ne fusse pas exposé à mourir de faim. Au reste, c’est un arrangement entre vous et vos héritiers, sur lequel il me suffit de la parole que vous m’avez donnée.

On se fait une fête en Angleterre d’ouvrir une souscription pour l’impression de mes ouvrages. Si vous voulez en tirer parti, j’ose vous assurer que le produit en peut être immense, et plus grand de mon vivant qu’après ma mort. Si cette idée pouvait vous déterminer à y faire un voyage, je désirerais autant de la voir exécutée, que je le craignais en toute autre occasion.

Je ne voudrais pas, mon cher hôte, séparer mes livres ; il faut vendre tout ou m’envoyer tout. Je pense que les livres, l’herbier et les estampes, le tout bien emballé, peut m’être envoyé par la Hollande, sans que les frais soient immenses, et je ne doute pas que MM. Portalès, et surtout M. Paul, qui m’a fait des offres si obligeantes, ne veuille bien se charger de ce soin. Toutefois, si vous trouvez l’occasion de vous défaire du tout, sauf les livres de botanique dont j’ai absolument besoin, j’y consens. Je pense que vous ferez bien aussi de m’envoyer toutes les lettres et autres papiers relatifs à mes mémoires, parce que mon projet est de rassembler et transcrire d’abord toutes mes pièces justificatives ; après quoi je vous renverrai les originaux à mesure que je les transcrirai. Vous devez en avoir déjà la première liasse ; j’attends, pour faire la seconde, une trentaine de lettres de 1758, qui doivent être entre vos mains. Pygmalion ne n’est plus nécessaire, n’étant plus à Strasbourg ; mais je ne serais pas fâché de pouvoir lire à mes amis le Lévite d’Éphraïm, dont beaucoup de gens me parlent avec curiosité.

Je vous écris avec beaucoup de distraction, parce qu’il me vient du monde sans cesse, et que je n’ai pas un moment à moi. Extérieurement, je suis forcé d’être à tous les survenants ; intérieurement, mon coeur est à vous ; soyez-en sûr. Je vous embrasse.

Si vous me répondez, sur-le-champ, je pourrai recevoir encore votre lettre, soit sous le pli de M. de Luze, soit directement à l’hôtel de Saint-Simon, au Temple.

Lettre DCLV– À M. d’Ivernois

Paris, le 30 décembre 1765.

Je reçois, mon bon ami, votre lettre du 23. Je suis très fâché que vous n’ayez pas été voir M. de Voltaire. Avez-vous pu penser que cette démarche me ferait de la peine ? que vous connaissez mal mon coeur ! Eh ! plût à Dieu qu’une heureuse réconciliation entre vous, opérée par les soins de cet homme illustre, me faisant oublier tous ses torts, me livrât sans mélange à mon admiration pour lui ! Dans les temps où il m’a le plus cruellement traité, j’ai toujours eu beaucoup moins d’aversion pour lui que d’amour pour mon pays. Quel que soit l’homme qui vous rendra la paix et la liberté, il me sera toujours cher et respectable. Si c’est Voltaire, il pourra du reste me faire tout le mal qu’il voudra ; mes voeux constants, jusqu’à mon dernier soupir, seront pour son bonheur et pour sa gloire.

Laissez menacer les jongleurs ; tel fiert qui ne tue pas[897]. Votre sort est presque entre les mains de M. de Voltaire ; s’il est pour vous, les jongleurs vous feront fort peu de mal. Je vous conseille et vous exhorte, après que vous l’aurez suffisamment sondé, de lui donner votre confiance. Il n’est pas croyable que, pouvant être l’admiration de l’univers, il veuille en devenir l’horreur : il sent trop bien l’avantage de sa position pour ne pas la mettre à profit pour sa gloire. Je ne puis penser qu’il veuille, en vous trahissant, se couvrir d’infamie. En un mot, il est votre unique ressource : ne vous l’ôtez pas. S’il vous trahit, vous êtes perdu, je l’avoue ; mais vous l’êtes également s’il ne se mêle pas de vous. Livrez-vous donc à lui rondement et franchement ; gagnez son coeur par cette confiance ; prêtez-vous à tout accommodement raisonnable. Assurez les lois et la liberté ; mais sacrifiez l’amour-propre à la paix. Surtout aucune mention de moi, pour ne pas aigrir ceux qui me haïssent ; et si M. de Voltaire vous sert comme il le doit, s’il entend sa gloire, comblez-le d’honneurs, et consacrez à Apollon pacificateur, Phoebo pacatori, la médaille que vous m’aviez destinée.

FIN DU TOME TROISIÈME DE LA CORRESPONDANCE

Table de la correspondance

Liste générale des titres

Correspondance

PARTIE IV

– Du 1er janvier 1766 à fin juin 1768

Depuis son départ de Paris pour l’Angleterre

jusqu’à sa sortie de Trye-le Château.

Présentation

Cet espace comprend le séjour de Jean-Jacques à Wootton, et chez le prince de Conti.

1766

Lettre DCLVI– À M. du Peyrou

Lettre DCLVII– À Madame de Créqui

Lettre DCLVIII– À Madame La Tour

Lettre DCLIX– À Madame la comtesse de Boufflers

Lettre DCLX– À M. du Peyrou

Lettre DCLXL – À M. d’Ivernois

Lettre DCLXII– À Madame la comtesse de Boufflers

Lettre DCLXIII– À M. du Peyrou

Lettre DCLXIV– À M. d’Ivernois

Lettre DCLXV– À M. le chevalier de Beauteville

Lettre DCLXVI– À M. le comte Orloff

Lettre DCLXVII– À M. du Peyrou

Lettre DCLXVIII– Au même

Lettre DCLXIX– À M. Hume

Lettre DCLXX– Au même

Lettre DCLXXI– À M. du Peyrou

Lettre DCLXXII– À M. J.F Coindet

Lettre DCLXXIII– Au roi de Prusse

Lettre DCLXXIII– À M. le chevalier d’Éon

Lettre DCLXXV– À M. d’Ivernois

Lettre DCLXXVI– À Milord Strafford

Lettre DCLXXVII– À Madame la comtesse de Boufflers

Lettre DCLXXVIII– À Milord ***

Lettre DCLXXIX– À l’auteur de Saint-James Chronicle

Lettre DCLXXX– À Madame la comtesse de Boufflers

Lettre DCLXXXI– À MM. Becket et de Hondt

Lettre DCLXXXII– À M. F.H. Rousseau

Lettre DCLXXXIII– À Lord ***

Lettre DCLXXXIV– À M…

Lettre DCLXXXV– À Madame de Luze

Lettre DCLXXXVI– À M. de Luze

Lettre DCLXXXVII– À M. du Peyrou

Lettre DCLXXXVIII– À Madame de Créqui

Lettre DCLXXXIX– À M. de Malesherbes

Lettre DCXC – À M. le général Conway

Lettre DCXCI – À M. du Peyrou

Lettre DCXCII – À M. d’Ivernois

Lettre DCXCIII – À M. du Peyrou

Lettre DCXCIV – Au même

Lettre DCXCV – À M. Hume

Lettre DCXCVI – À M. d’Ivernois

Lettre DCXCVII – À M. Granville

Lettre DCXCVIII – Au même

Lettre DCXCIX – Au même

Lettre DCC – Au même

Lettre DCCI – Au même

Lettre DCCII – Au même

Lettre DCCIII – À Mademoiselle Dewes

Lettre DCCIV – À M. Davenport

Lettre DCCV – À M. David Hume

Lettre DCCVI – À M. du Peyrou

Lettre DCCVII – À Milord Maréchal

Lettre DCCVIII – À M. Davenport

Lettre DCCIX – À M. Guy

Lettre DCCX – À Milord Maréchal

Lettre DCCXI – À Madame la marquise de Verdelin

Lettre DCCXII – À M. Marc-Michel Rey

Lettre DCCXIII – À M. d’Ivernois

Lettre DCCXIV – À M. du Peyrou

Lettre DCCXV – À Madame la comtesse de Boufflers

Lettre DCCXVI – À M. d’Ivernois

Lettre DCCXVII – À Madame la duchesse de Portland

Lettre DCCXVIII – À M. Roustan

Lettre DCCXIX – À Milord Maréchal

Lettre DCCXX – À M. Richard Davenport

Lettre DCCXXI – À Milord Maréchal

Lettre DCCXXII – À Madame***

Lettre DCCXXIII – À M. du Peyrou

Lettre DCCXXIV – Au même

Lettre DCCXXV – Au même

Lettre DCCXXVI – À M. Lalliaud

Lettre DCCXXVII – À Mademoiselle Dewes

Lettre DCCXXVIII – À Milord Maréchal

Lettre DCCXXIX – À M. d’Ivernois

Lettre DCCXXX – À M. Davenport

Lettre DCCXXXI – À Lord Vicomte de Nuncham

Table de la correspondance

Lettre DCLVII– À Madame de Créqui

Au Temple, le 1er janvier 1766.

Le désir de vous revoir, madame, formait un de ceux qui m’attiraient à Paris. La nécessité, la dure nécessité, qui gouverne toujours ma vie, m’empêche de le satisfaire. Je pars avec la cruelle certitude de ne vous revoir jamais : mais mon sort n’a point changé mon âme ; l’attachement, le respect, la reconnaissance, tous les sentiments que j’eus pour vous dans les moments les plus heureux, m’accompagneront dans mes richesses jusqu’à mon dernier soupir[898].

Lettre DCLIX– À Madame la comtesse de Boufflers

Londres, 18 janvier 1766.

Nous sommes arrivés ici, madame, lundi dernier, après un voyage sans accident ; je n’ai pu, comme je l’espérais, me transporter d’abord à la campagne. M. Hume a eu la bonté d’y venir hier faire une tournée avec moi, pour chercher un logement. Nous avons passé à Fulham, chez le jardinier auquel on avait songé ; nous avons trouvé une maison très malpropre, où il n’a qu’une seule chambre à donner, laquelle a deux lits, dont l’un est maintenant occupé par un malade, et qu’il n’a pas même voulu nous montrer. Nous avons vu quelques endroits sur lesquels nous ne sommes pas encore décidés, mon désir ardent étant de m’éloigner davantage de Londres, et M. Hume pensant que cela ne se peut, sans savoir l’anglais ; je ne puis mieux faire que de m’en rapporter entièrement à la direction d’un conducteur si zélé. Cependant je vous avoue, madame, que je ne renoncerais pas facilement à la solitude dont je m’étais flatté et où je comptais nourrir à mon aise les précieux souvenirs des bontés de M. le prince de Conti et des vôtres.

M. Hume m’a dit qu’il courait à Paris une prétendue lettre que le roi de Prusse m’a écrite. Le roi de Prusse m’a honoré de sa protection la plus décidée et des offres les plus obligeantes ; mais il ne m’a jamais écrit. Comme toutes ces fabrications ne tarissent point, et ne tariront vraisemblablement pas si tôt, je désirerais ardemment qu’on voulût bien me les laisser ignorer, et que mes ennemis en fussent pour les tourments qu’il leur plaît de se donner sur mon compte, sans me les faire partager dans ma retraite. Puissé-je ne plus rien savoir de ce qui se passe en terre ferme, hors ce qui intéresse les personnes qui me sont chères ! J’apprends, par une lettre de Neuchâtel, que mademoiselle Le Vasseur est actuellement en route pour Paris ; peut-être au moment où vous recevrez cette lettre, madame, sera-t-elle déjà chez madame la maréchale : je prends la liberté de la recommander de nouveau à votre protection, et aux bons conseils de miss Beckett. Je souhaite qu’elle vienne me joindre le plus tôt qu’il lui sera possible : elle s’adressera à palais ; à M. Mord Disque, négociant ; et à Douvres, à M. Minet 1 maître des paquebots, qui l’adressera à M. Steward, à Londres.

Je ne puis rien vous dire de ce pays, madame, que vous ne sachiez mieux que moi ; il me parait qu’on m’y voit avec plaisir, et cela m’y attache. Cependant j’aimerais mieux la Suisse que l’Angleterre, mais j’aime mieux les Anglais que les Suisses. Votre séjour chez cette nation, quoique court, lui a laissé des impressions qui m’en donnent de bien favorables sur son compte. Tout le monde m’y parle de vous, même en songeant moins à moi qu’à soi. On s’y souvient de vos voyages, comme d’un bonheur pour l’Angleterre, et je suis sûr d’y trouver partout la bienveillance, en me vantant de la vôtre. Cependant, comme tout ce qu’on dit ne vaut pas, à mon gré, ce que je sens, je voudrais de l’hôtel de Saint-Simon avoir été transporté dans la plus profonde solitude : j’aurais été bien sûr de n’y jamais rester seul. Mon amour pour la retraite ne m’a pourtant pas fait encore accepter aucun des logements qu’on m’a offerts en campagne. Me voilà devenu difficile en hôte.

Lorsque vous voudrez bien, madame, me faire dire un mot de vos nouvelles, soit directement, soit par M. Hume, permettez que je vous prie de m’en faire donner aussi sur la santé de madame la maréchale.

Après avoir écrit cette lettre, j’apprends que M. Hume a trouvé un seigneur du pays de Galles, qui, dans un vieux monastère où loge un de ses fermiers, lui fait offre pour moi d’un logement précisément tel que je le désire. Cette nouvelle, madame, me comble de joie. Si dans cette contrée, si éloignée et si sauvage, je puis passer en paix les derniers jours de ma vie, oublié des hommes, cet intervalle de repos me fera bientôt oublier toutes mes misères, et je serais redevable à M. Hume de tout le bonheur auquel je puisse encore aspirer.

Observation

Une circonstance rapportée dans cette lettre mérite d’être remarquée : c’est la confidence de David Hume à Jean-Jacques, sur la prétendue lettre du roi de Prusse. Rousseau fuyait en Angleterre pour ne plus entendre ce que ses ennemis disaient de lui ; et son hôte a la maladresse de l’en instruire. Jean-Jacques en eut de l’humeur contre Hume : il n’ose l’exprimer directement à madame de Boufflers, amie intime de l’historien, et qui les avait liés tous les deux, mais il ne saurait en dissimuler l’expression. Je désirerais qu’on voulût bien, etc. Il est probable qu’il voulait faire donner l’avis par madame de Boufflers.

Lettre DCLXL – À M. d’Ivernois

Chiswick, le 29 janvier 1766.

Je suis arrivé heureusement dans ce pays : j’ai été accueilli, et j’en suis très content : mais ma santé, mon humeur, mon état, demandent que je m’éloigne de Londres ; et, pour ne plus entendre parler, s’il est possible, de mes malheurs, je vais dans peu me confiner dans le pays de Galles. Puissé-je mourir en paix ! c’est le seul voeu qui me reste à faire. Je vous embrasse tendrement.

Lettre DCLXIII– À M. du Peyrou

À Chiswick, le 15 février 1766.

J’ai reçu presque à la fois deux bien grands plaisirs, mademoiselle Le Vasseur et votre n° 17 ; j’apprends par l’une et par l’autre combien vous êtes occupé de vos affaires, et encore plus des miennes. La nouvelle arrivée n’a rien eu de plus pressé que d’entrer avec moi dans les détails de vos bontés pour elle, qui m’ont touché, sans doute, mais qui ne m’ont pas surpris. Je n’ajoute rien là-dessus ; vous savez pourquoi. Je n’attends plus, pour me mettre en route avec elle pour le pays de Galles, qu’un peu de repos pour elle, et un temps plus doux pour tous les deux. La Tamise a été prise, la gelée a été terrible ; nous avons eu l’un des plus rudes hivers dont j’aie connaissance ; il semble que la charité chrétienne de messieurs de Berne l’ait choisi tout exprès pour me faire voyager.

Mademoiselle Le Vasseur ne m’a point apporté la petite caisse, qui n’a dû arriver à Paris que le jour qu’elle en est partie. J’espère que madame de Faugnes aura la bonté d’en prendre soin ; je l’ai recommandée aussi à M. de Luze, qui partit samedi dernier en bonne santé, mais fort peu content de Londres. Au moyen de toutes vos précautions, j’ai lieu d’espérer que ces papiers me parviendront sains et saufs. Cependant, je ne puis me défendre d’en être un peu inquiet, vu l’importance dont ils sont pour les recueils dont je vais m’occuper.

Dans mes deux précédentes lettres, j’entrais dans de longs détails sur l’envoi de mes livres et papiers. J’ai quelque lieu de craindre que la première n’ait été perdue ; mais la deuxième suffit pour vous guider dans l’envoi que vous voulez m’en faire, et qui réellement me fera grand plaisir dans ma retraite ; ce qui m’en ferait bien plus encore, serait l’espoir de vous y voir un jour. Si jamais M. de Cerjeat vous y attire, j’aurai bien des raisons de l’aimer. Je n’ai pas ouï parler de lui, et je ne cherche pas de nouvelles connaissances ; mais, s’il cherche à me voir, je le recevrai comme votre ami, et j’oublierai qu’il croit aux miracles.

Je ne vois pas sans inquiétude votre commerce avec M. Misoprist ; j’ai peur qu’il n’en résulte enfin quelque chagrin pour vous. Je ne vous conseille point de faire imprimer son manuscrit ; quant à la lettre véritable, ce peut être une plaisanterie sans conséquence. Cependant, je trouve qu’il est au-dessous de vous de vous occuper de ce cuistre de Montmollin, et de sa vile séquelle. Oubliez que toute cette canaille existe ; ces gens-là n’ont du sentiment qu’aux épaules, et l’on ne peut leur répondre qu’à coups de bâton. Je ne sais ce qu’a dit le moine Bergeon, et ne m’en soucie guère. Quand vous aurez prouvé que tous ces gens-là sont des fripons, vous n’aurez dit que ce que tout le monde sait. Cependant, n’oubliez pas de rassembler toutes les pièces qui me regardent, et de me les envoyer quand vous en aurez l’occasion. Je n’ai vu qu’une seule des lettres de Voltaire dont vous me parlez ; c’est, je crois, la dix-septième ou dix-huitième lettre. Je n’ai point vu non plus la prétendue lettre du roi de Prusse, à moi adressée ; et pourquoi vous l’attribuez à M. Horace Walpole, c’est ce que je ne sais point du tout.

On travaille ici à traduire vos lettres, et j’ai donné pour cela mon exemplaire corrigé comme j’ai pu ; mais l’ouvrage va si lentement, et la traduction est si mauvaise, que j’aimerais, je crois, presque autant que tout cela ne parût point du tout. Rey aurait désiré les avoir pour les imprimer, et je vous avoue que je suis surpris que vous ne vous serviez pas de lui pour toutes ces petites pièces, dont vous pourriez vous faire envoyer des exemplaires par la poste, plutôt que des imprimeurs autour de vous, qui, environnés des pièges de nos ennemis, y sont infailliblement pris, soit comme fripons, soit comme dupes. Il me paraît certain que Félice a supprimé vos lettres avec autant de soin qu’il a répandu celles de ce misérable. On trouve partout les siennes ; on n’entend parler des vôtres nulle part, et assurément ce n’est pas la préférence du mérite qui fait ici celle du cours. Ou n’imprimez rien, ou n’imprimez qu’au loin, comme j’ai fait.

J’attends aujourd’hui M. Guinand, avec qui je prendrai des arrangements pour notre correspondance. J’espère vous écrire encore avant mon départ ; cependant je ne puis causer tranquillement avec vous que de ma retraite.

Je ne sais pas trop ce que signifie Misoprist ; il me paraît qu’il signifie ennemi de je ne sais quoi, quoique je m’en doute et vous aussi.

Lettre DCLXIV– À M. d’Ivernois

Chiswick, le 23 février 1766.

Je reçois, monsieur, votre lettre du premier de ce mois. Je sens la douleur qu’a dû vous causer la perte de madame votre mère, et l’amitié me la fait partager. C’est le cours de la nature, que les parents meurent avant leurs enfants, et que les enfants de ceux-ci restent pour les consoler. Vous avez dans votre famille et dans vos amis de quoi ne vous laisser sentir d’une telle perte que ce que votre bon naturel ne lui peut refuser.

Vous n’avez pas dû penser que je voulusse être redevable à M. de Voltaire de mon rétablissement. Qu’il vous serve utilement, et qu’il continue au surplus ses plaisanteries sur mon compte ; elles ne me feront pas plus de chagrin que de mal. J’aurais pu m’honorer de son amitié s’il en eût été capable ; je n’aurais jamais voulu de sa protection : jugez si j’en veux, après ce qui s’est passé. Son apologie est pitoyable ; il ne me croit pas si bien instruit. Parlez-lui toujours de ma part en termes honnêtes ; n’acceptez ni ne refusez rien. Le moins d’explication que vous aurez avec lui sur mon compte, sera le mieux, à moins que vous n’aperceviez clairement qu’il revient de bonne foi : mais il a tous les torts, il faut qu’il fasse toutes les avances ; et voilà ce qu’il ne fera jamais. 11 veut pardonner et protéger : nous sommes fort loin de compte.

Je ne connais point M. de Guerchi, ambassadeur de France en cette cour ; et, quand je le connaîtrais, je doute que sa recommandation ni celle d’un autre fut de quelque poids dans vos affaires. Votre sort est décidé à Versailles. M. de Beauteville ne fera qu’exécuter l’arrêt prononcé. Toutefois je tente de lui écrire, quoique je sois très peu connu de lui. Je voudrais qu’il vous connût et qu’il vous aimât, ce qui est à peu près la même chose. Une lettre sert au moins à faire connaissance : vous pourrez donc lui rendre la mienne après l’avoir cachetée, si vous le jugez à propos. Je vous l’envoie à Bordeaux pour plus de sûreté ; mais surtout n’en parlez ni ne la montrez à personne. Je vous en ferai peut-être passer à Genève un double par duplicata pour plus de sûreté.

Je vous suis obligé de votre lettre de crédit ; je serai peut-être dans le cas d’en faire usage. Selon mes arrangements avec M. du Peyrou, il a écrit à son banquier de me donner l’argent que je lui demanderais. Je lui ai demandé vingt-cinq louis ; il ne m’a fait aucune réponse. Je ne suis pas d’humeur de demander deux fois : ainsi quand j’aurai découvert l’adresse de MM. Lucadou et Drake, que vous ne m’avez pas donnée, je les prierai peut-être de m’avancer cette somme, et j’en ferai le reçu de manière qu’il vous serve d’assignation pour être remboursé par M. du Peyrou.

J’aurais à vous consulter sur autre chose. J’ai chez madame Boy de La Tour trois mille livres de France, et mademoiselle Le Vasseur, quatre cents. L’augmentation de dépense que le séjour d’Angleterre va m’occasionner, me fait désirer de placer ces sommes en rentes viagères sur la tête de mademoiselle Le Vasseur. Le petit revenu de cet argent doublerait de cette manière, et ne serait pas perdu pour cette pauvre fille à ma mort. Il se fait, à ce qu’on dit, un emprunt en France ; croyez-vous que je pourrais placer là mon argent sans risqué ? y serais-je à temps ? pourriez-vous vous charger de cette affaire ? à qui faudrait-il que je remisse le billet pour retirer cet argent, et cela pourrait-il se foire convenablement sans en avoir prévenu madame Boy de La Tour ? Voyez. Dans l’éloignement où je vais être de Londres, les correspondances seront longues et difficiles ; c’est pour cela que je voudrais, en partant, emporter assez d’argent pour avoir le temps de m’arranger.

D’ailleurs, j’écrirai peu ; j’attendrai des occasions pour éviter d’immenses ports de lettres, et je ne recevrai point de lettres par la poste. J’aurai soin de donner une adresse à M. Casenove avant de partir ; ce que je compte foire dans quinze jours au plus tard. Bon voyage, heureux retour. Je vous embrasse.

Je suppose que vous avez reçu la lettre que je vous ai écrite de Londres il y a environ trois semaines ou un mois.

Il me vient une pensée. Une histoire de la médiation pourrait devenir un ouvrage intéressant. Recueillez, s’il se peut, des pièces, des anecdotes, des faits, sans faire semblant de rien. Je regrette plusieurs pièces qui étaient dans la malle, et qui seraient nécessaires. Ceci n’est qu’un projet qui, j’espère, ne s’exécutera jamais, au moins de ma part. Toutefois, de ma part ou d’une autre, un bon recueil de matériaux aurait tôt ou tard son emploi. En faisant un peu causer Voltaire, l’on en pourrait tirer d’excellentes choses. Je vous conseille de le voir quelquefois ; mais surtout ne me compromettez pas.

Je ne comprends pas ce que j’ai pu vous envoyer à la place de cette lettre que je vous écrivais, en vous envoyant celle pour M. de Beauteville. Je me hâte de réparer cette étourderie. Voici votre lettre. Vous pourrez juger si ce que j’ai pu vous envoyer à la place demande de m’être renvoyé. Pour moi, je n’en sais rien.

Lettre DCLXVI– À M. le comte Orloff

Sur l’offre à lui faite par ce seigneur d’une retraite dans une de ses terres en Russie.

Halton, le 23 février 1766.

Vous vous donnez, M. le comte, pour avoir des singularités : en effet, c’en est presque une d’être bienfaisant sans intérêt ; et c’en est une bien plus grande de l’être de si loin pour quelqu’un qu’on ne connaît pas. Vos offres obligeantes, le ton dont vous me les avez faites, et la description de l’habitation que vous me destinez, seraient assurément très capables de m’y attirer, si j’étais moins infirme, plus allant, plus jeune, et que vous fussiez plus près du soleil : je craindrais d’ailleurs qu’en voyant celui que vous honorez d’une invitation, vous n’y eussiez quelque regret : vous vous attendriez à une manière d’homme de lettres, un beau diseur, qui devrait payer en frais d’esprit et de paroles votre généreuse hospitalité, et vous n’auriez qu’un bonhomme bien simple, que son goût et ses malheurs ont rendu fort solitaire, et qui, pour tout amusement, herborisant toute la journée, trouve dans ce commerce avec les plantes cette paix si douce à son coeur, que lui ont refusée les humains.

Je n’irai donc pas, monsieur, habiter votre maison ; mais je me souviendrai toujours avec reconnaissance que vous me l’avez offerte, et je regretterai quelquefois de n’y être pas pour cultiver les bontés et l’amitié du maître.

Agréez, monsieur le comte, je vous supplie, mes remerciements très sincères et mes très humbles salutations.

Lettre DCLXVIII– Au même

À Chiswick, le 14 mars 1766.

Enfin, mon cher hôte, après un silence de six semaines, votre n° 18 vient me tirer de peine. Je vois que mes lettres ne vous parviennent pas fidèlement. Tâchons donc d’établir une règle plus lente, puisqu’il le faut, mais plus sure. Je vous écrirai sous l’adresse de Paris que vous me marquez, et vous pourrez, par la même voie, m’écrire sous celle-ci :

To MM. Lucadou and Drake, Union-Court, London.

En quelque lieu de l’Angleterre que je sois, ces messieurs auront soin de m’y faire passer vos lettres ; mais ne vous chargez d’aucunes lettres, et ne donnez mon adresse à personne.

J’ai reçu les 30 livres sterling dont vous m’avez envoyé l’assignation, et vous voyez que celle voie est la plus prompte pour cet effet. Je ne voulais pas m’éloigner de Londres que je ne fusse bien pourvu d’argent, à cause du temps qu’il me faudra pour m’ouvrir des correspondances sûres et commodes pour en recevoir. En attendant, j’ai été faire une promenade dans la province de Surrey, où j’ai été extrêmement tenté de me fixer ; mais le trop grand voisinage de Londres, ma passion croissante pour la retraite, et je ne sais quelle fatalité qui me détermine indépendamment de la raison, m’entraînent dans les montagnes de Derbyshire, et je compte partir mercredi prochain pour aller finir mes jours dans ce pays-là. Je brûle d’y être pour respirer après tant de fatigues et de courses, et pour m’entretenir avec vous plus à mon aise que je n’ai pu faire jusqu’à présent. Je vous décrirai mon habitation, mon cher hôte, dans l’espoir de vous y voir quelque jour user de votre droit, puis user davantage du mien dans la vôtre. Si cette douce idée ne me consolait dans ma tristesse, je craindrais que l’air épais de cette île ne prît à la fin trop sur mon humeur.

M. Hume m’a donné l’adresse ci-jointe pour son ami, M. Walpole, qui part de Paris dans un mois d’ici ; mais, par des raisons trop longues à déduire par lettres, je voudrais qu’on n’employât cette voie que faute de toute autre. On m’a parlé de la prétendue lettre du roi de Prusse, mais on ne m’avait point dit qu’elle eût été répandue par M. Walpole ; et, quand j’en ai parlé à M. Hume, il ne m’a dit ni oui ni non.

Je n’entends point parler des traductions de vos lettres : M. Hume m’a pourtant dit qu’elles allaient leur train ; mais on ne m’a rien montré. Ces relations ne peuvent faire aucune sensation dans ce pays, où l’on ne sait pas même que j’ai eu des affaires à Neuchâtel, dont les prêtres ne sont connus que par le sort du pauvre Petit-Pierre. Ces misérables sont partout si méprisés, que s’occuper d’eux, c’est grêler sur le persil. Croyez-moi, oubliez-les totalement ; à quelque prix que ce soit, ils sont trop honorés de notre souvenir. On sait ici que j’ai été persécuté à Genève, et l’on en est indigné. Le clergé anglais me regarde à-peu-près comme un confesseur de la foi. Du reste, il se tient ici, comme dans toute grande ville, beaucoup de propos ineptes, bons et mauvais. Le public en général ne vaut pas la peine qu’on s’occupe de lui.

Comment va votre bâtiment ? est-il confirmé que vous aurez de l’eau ? Quoique absent, je m’intéresserai toujours à votre demeure, et mon coeur y habitera toujours.

Lettre DCLXX– Au même

Wootton, le 29 mars 1766.

Vous avez vu, mon cher patron, par la lettre que M. Davenport a du vous remettre, combien je me trouve ici placé selon mon goût. J’y serais peut-être plus à mon aise si l’on y avait pour moi moins d’attentions ; mais les soins d’un si galant homme sont trop obligeants pour s’en fâcher ; et, comme tout est mêlé d’inconvénients dans la vie, celui d’être trop bien est un de ceux qui se tolèrent le plus aisément. J’en trouve un plus grand à ne pouvoir me faire bien entendre des domestiques, ni surtout à entendre un mot de ce qu’ils me disent. Heureusement mademoiselle Le Vasseur me sert d’interprète, et ses doigts parlent mieux que ma langue. Je trouve même à mon ignorance un avantage qui pourra faire compensation, c’est d’écarter les oisifs en les ennuyant. J’ai eu hier la visite de M. le ministre, qui, voyant que je ne lui parlais que français, n’a pas voulu me parler anglais ; de sorte que l’entrevue s’est passée à peu près sans mot dire. J’ai pris goût à l’expédient ; je m’en servirai avec tous mes voisins, si j’en ai ; et, dussé-je apprendre l’anglais, je ne leur parlerai que français, surtout si j’ai le bonheur qu’ils n’en sachent pas un mot. C’est à peu près la ruse des singes qui, disent les Nègres, ne veulent pas parler, quoiqu’ils le puissent, de peur qu’on ne les fasse travailler. Il n’est point vrai du tout que je sois convenu avec M. Gosset de recevoir un modèle en présent. Au contraire, je lui en demandai le prix, qu’il me dit être d’une guinée et demie, ajoutant qu’il m’en voulait faire la galanterie, ce que je n’ai point accepté. Je vous prie donc de vouloir bien lui payer le modèle en question, dont M. Davenport aura la bonté de vous rembourser. S’il n’y consent pas, il faut le lui rendre et le faire acheter par une autre main. Il est destiné pour M. du Peyrou, qui depuis longtemps désire avoir mon portrait, et en a fait faire un en miniature qui n’est point du tout ressemblant. Vous êtes pourvu mieux que lui ; mais je suis fâché que vous m’ayez ôté par une diligence aussi flatteuse le plaisir de remplir le même devoir envers vous. Ayez la bonté, mon cher patron, de faire remettre ce modèle à MM. Guinand et Han-key, Little-Saint-Hellen’s, Bischopsgate street, pour l’envoyer à M. du Peyrou par la première occasion sûre. Il gèle ici depuis que j’y suis ; il a neigé tous les jours ; le vent coupe le visage ; malgré cela, j’aimerais mieux habiter le trou d’un des lapins de cette garenne que le plus bel appartement de Londres. Bonjour, mon cher patron ; je vous embrasse de tout mon coeur.

Lettre DCLXXII– À M. J.F Coindet

Chez MM. Thélusson et Necker, à Paris.

À Wootton en Derbyshire, le 29 mars 1766.

J’ai reçu vos lettres, cher Coindet, et celle de madame de Chenonceau. J’ai différé de vous répondre jusqu’au moment où j’arriverais en lieu de repos où je puisse respirer. J’en avais grand besoin, je vous jure, et le voisinage de Londres m’était aussi importun que Londres même par l’extrême affluence des curieux. J’ai répondu sur-le-champ à la dernière lettre de madame de Chenonceau ; le sujet le demandait absolument. Il m’importe extrêmement de savoir si ma lettre lui est parvenue et si elle n’a pas essuyé de retard, pour juger de la fidélité des gens à qui je l’ai confiée. J’ai aussi reçu indirectement des nouvelles de M. Watelet et de nouvelles preuves de ses soins bienfaisants par ses recommandations en ma faveur. Un des plus doux emplois de mes loisirs sera de lui écrire quelquefois. Je voudrais qu’il fut tenté de venir voir ma solitude ; elle ne serait pas indigne, à quelques égards, d’occuper ses regards et ses talents. Je suis fâché de ne pouvoir faire aucun usage de l’adresse que vous m’avez donnée ; mais je suis à cinquante lieues de Londres, et bien résolu de n’y retourner que quand je ne pourrai faire autrement. Me voilà comme régénéré par un nouveau baptême, ayant été bien mouillé en passant la mer. J’ai dépouillé le vieil homme, et, hors quelques amis parmi lesquels je vous compte, j’oublie tout ce qui se rapporte à cette terre étrangère qui s’appelle le continent. Les auteurs, les décrets, les livres, cette acre fumée de gloire qui fait pleurer, tout cela sont des folies de l’autre monde auxquelles je ne prends plus de part et que je me vais hâter d’oublier. Je ne puis jouir encore ici des charmes de la campagne, ce pays étant enseveli sous la neige ; mais, en attendant, je me repose de mes longues courses, je prends haleine, je jouis de moi, et nie rends le témoignage que, pendant quinze ans, que j’ai eu le malheur d’exercer le triste métier d’homme de lettres, je n’ai contracté aucun des vices de cet état ; l’envie, la jalousie, l’esprit d’intrigue et de charlatanerie n’ont pas un instant approché démon coeur. Je ne me sens pas même aigri par les persécutions, par les infortunes, et je quitte la carrière aussi sain de coeur que j’y suis entré. Voilà, cher Coindet, la source du bonheur que je vais goûter dans ma retraite, si l’on veut bien m’y laisser en paix. Les gens du monde ne conçoivent pas qu’on puisse vivre heureux et content vis-à-vis de soi ; et moi, je ne conçois pas qu’on puisse être heureux d’une autre manière. De quoi sera-t-on content dans la vie si l’on ne l’est pas du seul homme qu’on ne quitte point ? Voilà bien de la morale pour un homme du monde, mais pas trop pour un hermite. Au lieu de vous parler de vous, je vous parle de moi ; cela n’est pas fort poli, sans doute, mais cela est tout naturel. Usez-en de même avec moi, parlez-moi de vous à votre tour, et soyez sûr de me faire grand plaisir. La difficulté est de me faire parvenir vos lettres, car, pour plusieurs bonnes raisons, je n’en reçois aucune par la poste, qui ne vient pas jusqu’au village voisin de cette maison. En attendant d’autres arrangements plus commodes, faites remettre votre lettre à Londres, chez M. Davenport next door lord Égremont[899], Piccadilly. Par ce moyen, elle me parviendra. Je vous embrasse de tout mon coeur.

Rappelez-moi quelquefois, je vous prie, au souvenir de M. et madame d’Azincourt.

Je serais bien aise de savoir exactement votre adresse, afin de pouvoir vous écrire par occasions quand elles se présenteront.

Observation

Nous devons cette lettre à M. Coindet, neveu de celui à qui elle est écrite. On retrouve Rousseau, dans cette acre fumée de gloire qui fait pleurer ; dans le tableau de cette paix du coeur si chèrement achetée, si heureusement décrite ; dans cet homme qu’on ne quitte point.

Elle porte la même date que celle qui fut écrite à David Hume, et prouve que le 29 mars 1766 il n’y avait point encore de soupçons graves contre cet historien. Ils ne commencèrent que le 31 mars. Cependant il est toujours inquiet de la lettre qu’il avait adressée à madame de Chenonceau et qu’il accusait David d’avoir interceptée, d’après les détails qu’il donne à madame de Boufflers le 9 avril 1766.

Lettre DCLXXIII– À M. le chevalier d’Éon

[901]

Wootton, le 31 mars 1766.

J’étais, monsieur, à la veille de mon départ pour cette province, lorsque je reçus le paquet que vous m’avez adressé ; et, ne l’ayant ouvert qu’ici, je n’ai pu lire plus tôt la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire. Je n’ai même encore pu que parcourir rapidement vos Mémoires. C’en est assez pour confirmer l’opinion que j’avais des rares talents de l’auteur, mais non pas pour juger du fond de la querelle entre vous et M. de Guerchi. J’avoue pourtant, monsieur, que, dans le principe, je crois voir le tort de votre côté ; et il ne me paraît pas juste que, comme ministre, vous vouliez, en votre nom et à ses frais, faire la même dépense qu’il eût faite lui-même ; mais, sur la lecture de vos Mémoires, je trouve dans la suite de cette affaire des torts beaucoup plus graves du côté de M. Guerchi ; et la violence de ses poursuites n’aura, je pense, aucun de ses propres amis pour approbateur. Tout ce que prouve l’avantage qu’il a sur vous, à cet égard, c’est qu’il est le plus fort, et que vous êtes le plus faible. Cela met contre lui tout le préjugé de l’injustice ; car le pouvoir et l’impunité rendent les forts audacieux ; le bon droit seul est l’arme des faibles ; et cette arme leur crève ordinairement dans les mains. J’ai éprouvé tout cela comme vous, monsieur ; et ma vie est un tissu de preuves en faits que la justice a toujours tort contre la puissance. Mon sort est tel que j’ai dû l’attendre de ce principe. J’en suis accablé sans en être surpris ; je sais que tel est l’ordre, pas moral, mais naturel des choses. Qu’un prêtre huguenot me fasse lapider par la canaille, qu’un conseil ou qu’un parlement me décrète, qu’un sénat m’outrage de gaieté de coeur, qu’il me chasse barbarement, au coeur de l’hiver, moi malade, sans ombre de plainte, de justice, ni de raison J’en souffre sans doute ; mais je ne m’en fâche pas plus que de voir détacher un rocher sur ma tête, au moment que je passe au-dessous de lui. Monsieur, les vices des hommes sont en grande partie l’ouvrage de leur situation ; l’injustice marche avec le pouvoir. Nous, qui sommes victimes et persécutés, si nous étions à la place de ceux qui nous poursuivent, nous serions peut-être tyrans et persécuteurs comme eux. Cette réflexion, si humiliante pour l’humanité, n’ôte pas le poids des disgrâces, mais elle en ôte l’indignation qui les rend accablantes. On supporte son sort avec plus de patience, quand on le sent attaché à notre constitution.

Je ne puis qu’applaudir, monsieur, à l’article qui termine votre lettre. Il est convenable que vous soyez aussi content de votre religion que je le suis de la mienne, et que nous restions chacun dans la nôtre en sincérité de coeur. La Notre est fondée sur la soumission, et vous vous soumettez. La mienne est fondée sur la discussion, et je raisonne. Tout cela est fort bien pour gens qui ne veulent être ni prosélytes, ni missionnaires, comme je pense que nous ne voulons l’être, ni vous ni moi. Si mon principe me parait le plus vrai, le vôtre me paraît le plus commode ; et un grand avantage que vous avez, est que votre clergé s’y tient bien, au lieu que le nôtre, composé de petits barbouillons, à qui l’arrogance a tourné la tête, ne sait ni ce qu’il veut ni ce qu’il dit, et n’ôte l’infaillibilité à l’Eglise qu’afin de l’usurper chacun pour soi. Monsieur, j’ai éprouvé, comme vous, des tracasseries d’ambassadeurs : que Dieu vous préserve de celles des prêtres ! Je finis par ce voeu salutaire, en vous saluant très humblement, monsieur, et de tout mon coeur.

Lettre DCLXXVI– À Milord Strafford

Wootton, 3 avril 1766.

Les témoignages de votre souvenir, milord, et de vos bontés pour moi, me feront toujours autant de plaisir que d’honneur. J’ai regret de n’avoir pu profiter à Chiswick de la dernière promenade que vous y avez faite. J’espère réparer bientôt cette perte en ce pays. Je voudrais être plus jeune et mieux portant, j’irais vous rendre quelquefois mes devoir en Yorkshire ; mais quinze lieues sont beaucoup pour un piéton presque sexagénaire ; car dès que je suis une fois en place, je ne voyage plus pour mon plaisir autrement qu’à pied. Toutefois je ne renonce pas à cette entreprise, et vous pouvez vous attendre à voir quelque jour un pauvre garçon herboriste aller vous demander l’hospitalité. Pour vous, milord, qui avez des chevaux et des équipages, si vous faites quelque pèlerinage équestre dans ce canton, et quelque station dans la maison que j’habite, outre l’honneur qu’en recevra le maître du logis, vous ferez une oeuvre pie en faveur d’un exilé de la terre ferme, prisonnier, mais bien volontaire, dans le pays de la liberté. Agréez, milord, je vous supplie, mes salutations et mon respect.

Lettre DCLXXVII– À Madame la comtesse de Boufflers

À Wootton, le 5 avril 1766.

Vous avez assurément, madame, et vous aurez toute ma vie, le droit de me demander compte de moi. J’attendais, pour remplir un devoir qui m’est si cher, qu’arrivé dans un lieu de repos j’eusse un moment à donner à mes plaisirs. Grâce aux soins de M. Hume, ce moment est enfin venu, et je me hâte d’en profiter. J’ai cependant peu de choses à vous dire sur les détails que vous me demandez. Vivant dans un pays dont j’ignore la langue, et toujours sous la conduite d’autrui, je n’ai guère qu’à suivre les directions qu’on me donne. D’ailleurs, loin du monde et de la capitale, ignorant tout ce qu’on y dit, et ne désirant pas l’apprendre, je sais ce qu’on veut me dire et rien de plus. Peu de gens sont moins instruits que moi de ce qui me regarde.

Les petits événements de mon voyage ne méritent pas, madame, de vous en occuper. Durant la traversée de Calais à Douvres, qui se fit de nuit et dura douze heures, je fus moins malade que M. Hume ; mais je fus mouillé et gelé, et j’ai plutôt senti la mer que je ne l’ai vue. J’ai été accueilli à Londres, j’ai eu beaucoup de visites, beaucoup d’offres de service, des habitations à choisir, j’en ai enfin choisi une dans cette province : je suis dans la maison d’un galant homme dont M. Hume m’a dit beaucoup de bien qui n’a été démenti par personne. Il a paru vouloir me mettre à mon aise : j’ignore encore ce qu’il en sera, mais ses attentions seules m’empêchent d’oublier que je suis dans la maison d’autrui.

Vous voulez, madame, que je vous parle de la nation anglaise ; il faudrait commencer par la connaître, et ce n’est pas l’affaire d’un jour. Trop bien instruit par l’expérience, je ne jugerai jamais légèrement, ni des nations, ni des hommes, même de ceux dont j’aurai à me plaindre ou à me louer. D’ailleurs je ne suis point à portée de connaître les Anglais par eux-mêmes : je les connais par l’hospitalité qu’ils ont exercée envers moi, et qui dément la réputation qu’on leur donne. Il ne m’appartient pas de juger mes hôtes. On m’a trop bien appris cela en France pour que je puisse l’oublier ici.

Je voudrais vous obéir en tout, madame ; mais de grâce, ne me parlez plus de faire des livres, ni même des gens qui en font. Nous avons des livres de morale cent fois plus qu’il n’en faut, et nous n’en valons pas mieux. Vous craignez pour moi le désoeuvrement et l’ennui de la retraite : vous vous trompez, madame, je ne suis jamais moins ennuyé ni moins oisif que quand je suis seul. Il me reste, avec les amusements de la botanique, une occupation bien chère et à laquelle j’aime chaque jour davantage à me livrer. J’ai ici un homme qui est de ma connaissance, et que j’ai grande envie de connaître mieux. La société que je vais lier avec lui m Vin péchera d’en désirer aucune autre. Je l’estime assez pour ne pas craindre une intimité à laquelle il m’invite ; et, comme il est aussi maltraité que moi par les hommes, nous nous consolerons mutuellement de leurs outrages, en lisant dans le coeur de notre ami qu’il ne les a pas mérités.

Vous dites qu’on me reproche des paradoxes. Eh ! madame, tant mieux. Soyez sûre qu’on me reprocherait moins de paradoxes, si l’on pouvait me reprocher des erreurs. Quand on a prouvé que je pense autrement que le peuple, ne me voilà-1-il pas bien réfuté ! Un saint homme de moine, appelé Cachot[902], vient en revanche de faire un gros livre pour prouver qu’il n’y a rien à moi dans les miens, et que je n’ai rien dit que d’après les autres. Je suis d’avis de laisser, pour toute réponse, aux prises avec sa révérence ceux qui me reprochent, à si grands cris, de vouloir penser seul autrement que tout le monde.

J’ai eu de vous, madame, une seule lettre : aucune nouvelle de madame la maréchale, depuis l’arrivée de mademoiselle Le Vasseur, pas même par M. de La Roche ; j’en suis très en peine, à cause de l’état de sa santé. Les communications avec le continent me deviennent plus difficiles de jour en jour. Les lettres que j’écris n’arrivent pas ; celles que je reçois ont été ouvertes. Dans un pays où, par l’ignorance de la langue, on est à la discrétion d’autrui, il faut être heureux dans le choix de ceux à qui l’on donne sa confiance, et, à juger par l’expérience, j’aurais tort de compter sur le bonheur. Il en est un cependant dont je suis jaloux et que je ne mériterai jamais de perdre ; c’est la continuation des bontés de M. le prince de Conti, qui a daigné m’en donner de si éclatantes marques, de la bienveillance de madame la maréchale, et de la vôtre, dont mon coeur sent si bien le prix. Madame, quelque sort qui m’attende encore, et dans quelque lieu que je vive et que je meure, mes consolations seront bien douces, tant que je ne sciai point oublié de vous.

Observation

Si la date de cette lettre est exacte, il en faut conclure que Rousseau, qui dans celle du 31 mars se plaignait déjà de M. Hume, attendait plus d’éclaircissements pour s’expliquer sur son compte avec madame de Boufflers, par l’entremise de laquelle ils s’étaient connus tous les deux. Quant au nouvel ami dont parle Jean-Jacques et qu’il suppose dans la même situation que lui, c’est lui-même ; il s’étudie pour écrire ses Mémoires : c’est l’occupation à laquelle il aime à se livrer.

Lettre DCLXXIX– À l’auteur de Saint-James Chronicle

Wootton, le 7 avril 1766.

Vous avez manqué, monsieur, au respect que tout particulier doit aux têtes couronnées, en attribuant publiquement au roi de Prusse une lettre pleine d’extravagance et de méchanceté, dont par cela seul vous deviez savoir qu’il ne pouvait être l’auteur. Vous avez même osé transcrire sa signature comme si vous l’aviez vue écrite de sa main. Je vous apprends, monsieur, que cette lettre a été fabriquée à Paris, et, ce qui navre et déchire mon coeur, que l’imposteur a des complices en Angleterre.

Vous devez au roi de Prusse, à la vérité, à moi, d’imprimer la lettre que je vous écris ce que je signe, en réparation d’une faute que vous vous reprocheriez sans doute, si vous saviez quelles noirceurs vous vous rendez l’instrument. Je vous fais, monsieur, mes sincères salutations.

Lettre DCLXXXI– À MM. Becket et de Hondt

LIBRAIRES À LONDRES.

Wootton, le 9 avril 1766.

J’étais surpris, messieurs, de ne point voir paraître la traduction et l’impression des lettres de M. du Peyrou, que je vous ai remises et dont vous me paraissiez si empressés : mais en lisant dans les papiers publics une prétendue lettre du roi de Prusse à moi adressée, j’ai d’abord compris pourquoi celles de M. du Peyrou ne paraissaient point. À la bonne heure, messieurs, puisque le public veut être trompé, qu’on le trompe ; j’y prends quant à moi fort peu d’intérêt, et j’espère que les noires vapeurs qu’on excite à Londres ne troubleront pas la sérénité de l’air que je respire ici. Mais il me paraît que, ne faisant aucun usage de cet exemplaire, vous auriez dû songer à me le rendre avant que je vous en fisse souvenir. Ayez la bonté, messieurs, je vous prie, de faire remettre cet exemplaire à mon adresse, chez M. Davenport, demeurant près du lord Égremont, en Piccadilly. Je vous fais, messieurs, mes très humbles salutations.[903]

Lettre DCLXXXIII– À Lord ***

Wootton, le 19 avril 1766.

Je ne saurais, milord, attendre votre retour à Londres pour vous faire les remerciements que je vous dois. Vos bontés m’ont convaincu que j’avais eu raison de compter sur votre générosité. Pour excuser L’indiscrétion qui m’y a fait recourir, il suffit de jeter un coup d’oeil sur ma situation. Trompé par des traîtres qui, ne pouvant me déshonorer dans les lieux où j’avais vécu, m’ont entraîné dans un pays où je suis inconnu et dont j’ignore la langue, afin d’y exécuter plus aisément leur abominable projet, je me trouve jeté dans cette île après des malheurs sans exemple. Seul, sans appui, sans amis, sans défense, abandonné à la témérité des jugements publics, et aux effets qui en sont la suite ordinaire, surtout chez un peuple qui naturellement n’aime pas les étrangers, j’avais le plus grand besoin d’un protecteur qui ne dédaignât pas ma confiance ; et où pouvais-je mieux le chercher que parmi cette illustre noblesse ; laquelle je me plaisais à rendre honneur, avant de penser qu’un jour j’aurais besoin d’elle pour m’aider à défendre le mien ?

Vous me dites, milord, qu’après s’être un peu amusé, votre public rend ordinairement justice ; mais c’est un amusement bien cruel, ce me semble, que celui qu’on prend aux dépens des infortunés, et ce n’est pas assez de finir par rendre justice quand on commerce par en manquer. J’apportais au sein de votre nation deux grands droits qu’elle eût dû respecter davantage : le droit sacré de l’hospitalité, et celui des égards que l’on doit aux malheureux : j’y apportais l’estime universelle et le respect même de mes ennemis. Pourquoi m’a-t-on dépouillé chez vous de tout cela ? Qu’ai-je fait pour mériter un traitement si cruel ? En quoi me suis-je mal conduit à Londres, où l’on me traitait si favorablement avant que j’y fusse arrivé ? Quoi ! milord, des diffamations secrètes, qui ne devraient produire qu’une juste horreur pour les fourbes qui les répandent, suffiraient pour détruire l’effet de cinquante ans d’honneur et de moeurs honnêtes ! Non, les pays où je suis connu ne me jugeront point d’après votre public mal instruit ; l’Europe entière continuera de me rendre la justice qu’on me refuse en Angleterre ; et l’éclatant accueil que, malgré le décret, je viens de recevoir à Paris à mon passage, prouve que, partout où ma conduite est connue, elle m’attire l’honneur qui m’est dû. Cependant si le public français eût été aussi prompt à mal juger que le vôtre, il en eût eu le même sujet. L’année dernière, on fit courir à Genève un libelle affreux sur ma conduite à Paris. Pour toute réponse, je fis imprimer ce libelle à Paris même. Il y fut reçu comme il méritait de l’être, et il semble que tout ce que les deux sexes ont d’illustre et de vertueux dans cette capitale ait voulu me venger par les plus grandes marques d’estime des outrages de mes vils ennemis.

Vous direz, milord, qu’on me connaît à Paris et qu’on ne me connaît pas à Londres : voilà précisément de quoi je me plains. On n’ôte point à un homme d’honneur, sans le connaître et sans l’entendre, l’estime publique dont il jouit. Si jamais je vis en Angleterre aussi longtemps que j’ai vécu en France, il faudra bien qu’enfin votre public me rende son estime ; mais quel gré lui en saurai-je lorsque je l’y aurai forcé ?

Pardonnez, milord, cette longue lettre : me par-donneriez-vous mieux d’être indifférent à ma réputation dans votre pays ? Les anglais valent bien qu’on soit fâché de les voir injustes, et qu’afin qu’ils cessent de l’être on leur fasse sentir combien ils le sont. Milord, les malheureux sont malheureux partout. En France, on les décrète ; en Suisse, on les lapide ; en Angleterre, on les déshonore : c’est leur vendre cher l’hospitalité.

Lettre DCLXXXV– À Madame de Luze

Wootton, le 10 mai 1766.

Suis-je assez heureux, madame, pour que vous pensiez quelquefois à mes torts, et pour que vous me sachiez mauvais gré d’un si long silence ? J’en serais trop puni si vous n’y étiez pas sensible. Dans le tumulte d’une vie orageuse, combien j’ai regretté les douces heures que je passais près de vous ! combien de fois les premiers moments du repos après lequel je soupirais ont été consacrés d’avance au plaisir de vous écrire ! J’ai maintenant celui de remplir cet engagement, et les agréments du lieu que j’habite m’invitent à m’y occuper de vous, madame, et de M. de Luze, qui m’en a fait trouver beaucoup à y venir. Quoique je n’aie point r directement de ses nouvelles, j’ai su qu’il était arrivé à Paris en bonne santé ; et j’espère qu’au moment où j’écris cette lettre il est heureusement de retour près de vous. Quelque intérêt que je prenne à ses avantages, je ne puis m’empêcher de lui envier celui-là, et je vous jure, madame, que cette paisible retraite perd pour moi beaucoup de son prix, quand je songe qu’elle est à trois cents lieues de vous. Je voudrais vous la décrire avec tous ses charmes, afin de vous tenter, je n’ose dire de m’y venir voir, mais de la venir voir ; et moi j’en profiterais.

Figurez-vous, madame, une maison seule, non fort grande, mais fort propre, bâtie à mi-côte sur le penchant d’un vallon, dont la pente est assez interrompue pour laisser des promenades de plain-pied sur la plus belle pelouse de l’univers. Au-devant de la maison règne une grande terrasse, d’où l’oeil suit dans une demi-circonférence quelques lieues d’un paysage formé de prairies, d’arbres, de fermes éparses, de maisons plus ornées, et bordé en forme de bassin par des coteaux élevés qui bornent agréablement la vue quand elle ne pourrait aller au-delà. Au fond du vallon, qui sert à la fois de garenne et de pâturage, on entend murmurer un ruisseau qui, d’une montagne voisine, vient couler parallèlement à la maison, et dont les petits détours, les cascades sont dans une telle direction, que des fenêtres et de la terrasse l’oeil peut assez longtemps suivre son cours. Le vallon est garni, par places, de rochers et d’arbres où l’on trouve des réduits délicieux, et qui ne laissent pas de s’éloigner assez de temps en temps du ruisseau pour offrir sur ses bords (les promenades commodes, à l’abri des vents et même de la pluie ; en sorte que par le plus vilain temps du monde je vais tranquillement herboriser sous les roches avec les moutons et les lapins ; mais hélas ! madame, je n’y trouve point de sçordium !

Au bout de la terrasse à gauche sont des bâtiments rustiques et le potager ; à droite sont des bosquets et un jet d’eau. Derrière la maison est un pré entouré d’une lisière de bois, laquelle, tournant au-delà du vallon, couronne le parc, si l’on peut donner ce nom à une enceinte à laquelle on a laissé toutes les beautés de la nature. Ce pré mène, à travers un petit village qui dépend de la maison, à une montagne qui en est à une demi-lieue, et dans laquelle sont diverses mines de plomb que l’on exploite. Ajoutez qu’aux environs on a le choix des promenades, soit dans des prairies charmantes, soit dans les bois, soit dans des jardins à l’anglaise, moins peignés, mais de meilleur goût que ceux des Français.

La maison, quoique petite, est très logeable et bien distribuée. Il y a dans le milieu de la façade un avant-corps à l’anglaise, par lequel la chambre du maître de la maison, et la mienne, qui est au-dessus, ont une vue de trois côtés. Son appartement est composé de plusieurs pièces sur le devant, et d’un grand salon sur le derrière : le mien est distribué de même, excepté que je n’occupe que deux chambres, entre lesquelles et le salon est une espèce de vestibule ou d’antichambre fort singulière, éclairée par une large lanterne de vitrage au milieu du toit.

Avec cela, madame, je dois vous dire qu’on fait ici bonne chère à la mode du pays, c’est-à-dire simple et saine, précisément comme il me la faut. Le pays est humide et froid ; ainsi les légumes ont peu de goût, le gibier aucun ; mais la viande y est excellente, le laitage abondant et bon. Le maître de cette maison la trouve trop sauvage et s’y tient peu. Il en a de plus riantes qu’il lui préfère, et auxquelles je la préfère, moi, par la même raison. J’y suis non seulement le maître, mais mon maître ; ce qui est bien plus. Point de grand village aux environs : la ville la plus voisine en est à deux lieues ; par conséquent peu de voisins désoeuvrés. Sans le ministre, qui m’a pris dans une affection singulière, je serais ici dix mois de l’année absolument seul.

Que pensez-vous de mon habitation, madame, la trouvez-vous assez bien choisie, et ne Croyez-vous pas que pour en préférer une autre il faille être ou bien sage ou bien fou ? Eh bien, madame, il s’en prépare une peu loin de Biez, plus près du Tertre, que je regretterai sans cesse, et où, malgré l’envie, mon coeur habitera toujours. Je ne la regretterais pas moins quand celle-ci m’offrirait tous les autres biens possibles, excepté celui de vivre avec ses amis. Mais au reste, après vous avoir peint le beau côté, je ne veux pas vous dissimuler qu’il y en a d’autres, et que, comme dans toutes les choses de la vie, les avantages y sont mêlés d’inconvénients. Ceux du chinât sont grands, il est tardif et froid ; le pays est beau, niais triste ; la nature est engourdie et paresseuse ; à peine avons-nous déjà des violettes, les arbres n’ont encore aucunes feuilles ; jamais on n’y entend de rossignols ; tous les signes du printemps disparaissent devant moi. Mais ne gâtons pas le tableau vrai que je viens de faire ; il est pris dans le point de vue où je veux vous montrer ma demeure, afin que vos idées s’y promènent avec plaisir. Ce n’est qu’auprès de vous, madame, que je pouvais trouver une société préférable à la solitude. Pour la former dans cette province, il y faudrait transporter votre famille entière, une partie de Neuchâtel, et presque tout Yverdon. Encore après cela, comme l’homme est insatiable, me faudrait-il vos bois, vos monts, vos vignes, enfin tout jusqu’au lac et ses poissons. Bonjour, madame ; mille tendres salutations à M. de Luze. Parlez quelquefois avec madame de Froment et madame de Sandoz de ce pauvre exilé. Pourvu qu’il ne le soit jamais de vos coeurs, tout autre exil lui sera supportable.

Lettre DCLXXXVII– À M. du Peyrou

À Wootton, le 10 mai 1766.

Hier, mon cher hôte, j’ai reçu, par M. Davenport, vos n° 20, 21, 22 et 23, par lesquels je vois avec inquiétude que vous n’aviez point encore reçu mon n° 1 que je vous ai écrit d’ici, et où je vous priais de ne m’envoyer que mes livres de botanique, avec mon calepin, et d’attendre pour le reste à l’année prochaine ; prière que je vous confirme avec instance, s’il en est encore temps. Je suis surtout très fâché que vous m’envoyiez aussi des papiers que je ne vous ai point demandés, et sur lesquels j’étais tranquille, les sachant entre vos mains, au lieu qu’ils vont courir des hasards que vous ne pouvez prévoir, ne sachant pas comme moi tout ce qui se passe à Londres. Retirez-les, je vous en conjure, s’il est encore temps, et pour Dieu, ne m’en envoyez plus désormais que je ne vous les demande. Ce n’était pas pour rien que j’avais numéroté les liasses que je vous laissais.

Ceux que vous avez envoyés à madame de Faugnes sont en route, et je compte les recevoir au premier jour. C’est un grand bonheur qu’ils n’aient pas été confiés à M. Walpole, que je regarde connut l’agent secret de trois ou quatre honnêtes gens de par le monde qui ont formé entre eux un complot auquel je ne comprends rien, mais dont je vois et sens L’exécution successive de jour en jour. La prétendue lettre du roi de Prusse est certainement de d’Alembert[905] ; en y jetant les yeux, j’ai reconnu son style, comme si je la lui avais vu écrire : elle a été publiée, traduite dans les papiers, de même qu’une autre pièce du même auteur sur le même sujet. On a aussi imprimé et traduit une lettre de M. de Voltaire à moi adressée, auprès de laquelle le libelle de Vernes n’est que du miel. Mais cessons de parler de ces matières attristantes, et qui ne m’affligeraient pourtant guère, si mon coeur n’eût été navré par de plus sensibles coups. Mon cher hôte, je sens bien le prix d’un ami fidèle, et que ma confiance en vous redouble de charmes, par la difficulté de la placer aussi bien nulle part.

Je suis très en peine pour établir notre correspondance d’une manière stable et sûre ; car la résolution où je suis de rompre tout autre commerce de lettres, ne me rend le vôtre que plus nécessaire. Ai ! cher ami, que ne vous ai-je cru, et que n’ai-je resté à portée de passer mes jours auprès de vous ? Je sens vivement la perte que j’ai faite, et je ne m’en consolerai jamais. Je suis en peine de plusieurs lettres que j’ai fait passer par MM. Lucadou et Drake, et dont je ne reçois aucune réponse. J’espère cependant qu’ils n’ont pas des commis négligents ; il faut prendre patience, et continuer. M. Lucadou est un honnête homme, et ami de mes amis ; je ne crains pas qu’il abuse de ma confiance, mais je crains de lui être importun.

Mon intention est bien de parler à Milord Maréchal de M. d’Escherny, et de faire usage de sa petite note ; mais ce n’est pas en ce moment de commotion que cela peut se faire. S’il est pressé, il faut, malgré moi, que je laisse à d’autres le plaisir de le servir. J’ai pour Milord Maréchal le même embarras que pour vous de m’ouvrir une correspondance sûre ; je me suis adressé à M. Rougemont, je n’en ai aucune réponse ; j’ignore s’il a fait passer ma lettre, et s’il veut bien continuer.

Quant à ce qui regarde ma subsistance, nous prendrons là-dessus les moyens que vous jugerez à propos ; et puisque vous pensez que je puis fournir de six mois en six mois des assignations sur vos banquiers de Paris, je le ferai ; mais, de grâce, envoyez-moi le modèle de ces assignations ; car je ne vois pas bien, je vous l’avoue, en quels termes elles doivent être conçues sur des banquiers que je ne connais pas, et qui ne me doivent rien.

Je finis à la hâte, en vous saluant de tout mon coeur. Mille respects à la chère et bonne maman.

Lettre DCLXXXIX– À M. de Malesherbes

Wootton, le 10 mai 1766.

Ce n’est pas d’aujourd’hui, monsieur, que j’aime à vous ouvrir mon coeur et que vous le permettez. La confiance que vous m’avez inspirée m’a déjà fait sentir près de vous que l’affliction même a quelquefois ses douceurs ; mais ce prix de l’épanchement me devient bien plus sensible depuis que mes maux, portés à leur comble, ne me laissent plus dans la vie d’autre espoir que des consolations, et depuis qu’à mon dernier voyage à Paris j’ai si bien achevé de vous connaître. Oui, monsieur, avouer un tort, le déclarer, est un effort de justice assez rare ; mais s’accuser au malheureux qu’on a perdu, quoique innocemment, et ne l’en aimer que davantage, est un acte de force qui n’appartenait qu’à vous. Votre âme honore l’humanité, et la rétablit dans mon estime. Je savais qu’il y avait encore de l’amitié parmi les hommes ; mais sans vous j’ignorerais qu’il y eût de la vertu.

Laissez-moi donc vous décrire mon état une seconde fois en ma vie. Que mon sort a changé depuis mon séjour de Montmorency ! Vous m’avez cru malheureux alors, et vous vous trompiez ; si vous me croyez heureux maintenant, vous vous trompez davantage. Vous allez connaître un genre de malheurs digne de couronner tous les autres, et qu’en vérité je n’aurais pas cru fait pour moi.

Je vivais en Suisse en homme doux et paisible, fuyant le monde, ne me mêlant de rien, ne disputant jamais, ne parlant pas même de mes opinions. On m’en chasse par des persécutions, sans sujet, sans motif, sans prétexte, les plus violentes, les moins méritées qu’il soit possible d’imaginer, et qu’on a la barbarie de me reprocher encore, comme je me les étais attirées par vanité. Languissant, malade, affligé, je m’acheminais, à L’entrée de l’hiver, vers Berlin. Strasbourg, je reçois de M. Hume Les invitations Les plus tendres de me livrer à sa conduite, et de le suivre en Angleterre, où il se charge de me procurer une retraite agréable et tranquille. J’avais eu déjà le projet de m’y retirer ; Milord Maréchal me l’avait toujours conseillé ; M. le duc d’Aumont avait, à la prière de madame de Verdelin, demandé et obtenu pour moi un passeport. J’en fais usage ; je pars le coeur plein du bon David, je cours à Paris me jeter entre ses bras. M. Le prince de Conti m’honore de l’accueil plus convenable à sa générosité qu’à ma situation, et auquel je me prête par devoir, mais avec répugnance, prévoyant combien mes ennemis m’en feraient payer cher l’éclat.

Ce fut un spectacle bien doux pour moi que l’augmentation sensible de bienveillance pour M. Hume, que cette bonne oeuvre produisit dans tout Paris : il devait en être touché comme moi ; je doute qu’il le fut de la même manière. Quoiqu’il en soit, voilà de ces compliments à la française, que j’aime, et que les autres nations ne savent guère imiter.

Mais ce qui me fit une peine extrême fut de voir que M. le prince de Conti m’accablait en sa présence de si grandes bontés, qu’elles auraient pu passer pour railleuses si j’eusse été moins à plaindre, ou que le prince eût été moins généreux : toutes les attentions étaient pour moi ; M. Hume était oublié en quelque sorte, ou invité à y concourir. Il était clair que cette préférence d’humanité dont j’étais l’objet en montrait pour lui une beaucoup plus flatteuse : c’était lui dire : Mon ami Hume, aidez-moi à marquer de la commisération à cet infortuné. Mais son coeur jaloux fut trop bête pour sentir cette distinction-là.

Nous partons. Il était si occupé de moi qu’il en parlait même durant son sommeil : vous saurez ci-après ce qu’il dit à la première couchée. En débarquant à Douvres, transporté de toucher enfin cette terre de liberté, et d’y être amené par cet homme illustre, je lui sautai au cou, je l’embrassai étroitement sans rien dire, mais en couvrant son visage de baisers et de pleurs. Ce n’est pas la seule fois ni la plus remarquable où il ait pu voir en moi les saisissements d’un coeur pénétré. Je ne sais pas trop ce qu’il fait de ces souvenirs, s’ils lui viennent, mais j’ai dans l’esprit qu’il en doit quelquefois être importuné.

Nous sommes fêtés arrivant à Londres ; dans les deux chambres, à la cour même, on s’empresse à me marquer de la bienveillance et de l’estime. M. Hume me présente de très bonne grâce à tout le monde, et il était naturel de lui attribuer, comme je faisais, la meilleure partie de ce bon accueil. L’affluence me fait trouver le séjour de la ville incommode : aussitôt les maisons de campagne se présentent en foule ; on m’en offre à choisir dans toutes les provinces. M. Hume se charge des propositions ; il me les fait, il me conduit même à deux ou trois campagnes voisines ; j’hésite longtemps sur le choix ; je me détermine enfin pour cette province. Aussitôt M. Hume arrange tout, Les embarras s’aplanissent ; je pars ; j’arrive dans une habitation commode, agréable, et solitaire : le maître prévoit tout, rien ne me manque ; je suis tranquille, indépendant. Voilà le moment si désiré où tous mes maux doivent finir : non, c’est là qu’ils commencent plus cruels que je ne les avais encore éprouvés.

Peut-être n’ignorez-vous pas, monsieur, qu’avant mon arrivée en Angleterre, elle était un des pays de l’Europe où j’avais le plus de réputation, j’oserais presque dire, de considération ; les papiers publics étaient pleins de mes éloges, et il n’y avait qu’un cri d’indignation contre mes persécuteurs. Ce ton se soutient à mon arrivée ; les papiers l’annoncèrent en triomphe ; l’Angleterre s’honorait d’être mon refuge, et elle en glorifiait avec justice ses lois et son gouvernement. Tout-à-coup, et sans aucune cause assignable, ce ton change, mais si fort et si vite, que dans tous les caprices du public on n’en vit jamais un plus étonnant. Le signal fut donné dans un certain magasin, aussi plein d’inepties que de mensonges, et où l’auteur, bien instruit, me donnait pour fils de musicien. Dès ce moment, tout part avec un accord d’insultes et d’outrages qui tient du prodige ; des foules de livres et d’écrits m’attaquent personnellement, sans ménagement, sans discrétion, et nulle feuille n’oserait paraître si elle ne contenait quelque malhonnêteté contre moi. Trop accoutumé aux injures du public pour m’en affecter encore, je ne laissais pas d’être surpris de ce changement si brusque, de ce concert si parfaitement unanime, que pas un de ceux qui m’avaient tant loué ne dît un seul mot pour ma défense. Je trouvais bizarre que précisément après le retour de M. Hume, qui a tant d’influence ici sur les gens de lettres et de si grandes liaisons avec eux, sa présence eût produit un effet si contraire à celui que j’en pouvais attendre ; que pas un de ses amis ne se fût montré le mien : et l’on voyait bien que les gens qui me traitaient si mal n’étaient pas ses ennemis, puisqu’en faisant sonner haut sa qualité de ministre, ils disaient que je n’avais traversé la France que sous sa protection ; qu’il m’avait obtenu un passeport de la cour de France ; et peu s’en fallait qu’ils n’ajoutassent que j’avais fait le voyage à ses frais. Une autre chose m’étonnait davantage. Tous m’avaient également caressé à mon arrivée ; mais à mesure que notre séjour se prolongeait, je voyais de la façon la plus sensible changer avec moi les manières de ses amis. Toujours, je l’avoue, ils ont pris les mêmes soins en ma faveur ; mais, loin de me marquer la même estime, ils accompagnaient leurs services de l’air dédaigneux le plus choquant : on eût dit qu’ils ne cherchaient à m’obliger que pour avoir droit de me marquer du mépris. Malheureusement ils s’étaient emparés de moi. Que faire, livré à leur merci dans un pays dont je ne savais pas la langue ? Baisser la tête et ne pas voir les affronts. Si quelques Anglais ont continué à me marquer de l’estime, ce sont uniquement ceux avec qui M. Hume n’a aucune liaison.

Les flagorneries m’ont toujours été suspectes. Il m’en a fait des plus basses et de toutes les façons ; mais je n’ai jamais trouvé dans son langage rien qui sentit la vraie amitié. On eût dit même qu’en voulant me faire des patrons il cherchait à m’ôter leur bienveillance ; il voulait plutôt que j’en fusse assisté qu’aimé ; et cent fois j’ai été surpris du tour révoltant qu’il donnait à ma conduite près des gens qui pouvaient s’en offenser. Un exemple éclaircira ceci. M. Penneck, du Muséum, ami de Milord Maréchal, et pasteur d’une paroisse où l’on voulait m’établir, vient me voir ; M. Hume, moi présent, lui fait mes excuses de ne l’avoir pas prévenu. Le docteur Maty, lui dit-il, nous avait invités pour jeudi au Muséum, oh M. Rousseau devait vous voir ; mais il préféra d’aller avec madame Garrick à la comédie : on ne peut pas faire tant de choses en un jour.

On répand à Paris une fausse lettre du roi de Prusse, qui depuis a été traduite et imprimée ici. J’apprends avec étonnement que c’est un M. Walpole, ami de M. Hume, qui fait courir cette lettre : je lui demande si cela est vrai ; au lieu de me répondre, il me demande froidement de qui je le tiens ; et quelques jours après, il veut que je confie à ce même M. Walpole des papiers qui m’intéressent et que je cherche à faire venir en sûreté. Je vois cette prétendue lettre du roi de Prusse, et j’y reconnais à l’instant le style de M. d’Alembert, autre ami de M. Hume, et mon ennemi d’autant plus dangereux qu’il a soin de cacher sa haine. J’apprends que le fils du jongleur Tronchin, mon plus mortel ennemi, est non seulement un ami de M. Hume, mais qu’il loge avec lui ; et quand M. Hume voit que je sais cela, il m’en fait la confidence, réassurant que le fils ne ressemble pas au père. J’ai logé deux ou trois nuits avec ma gouvernante dans cette même maison, chez M. Hume ; et à l’accueil que nous ont fait ses hôtesses, qui sont ses amies, j’ai jugé de la façon dont lui, ou cet homme qu’il dit ne pas ressembler à son père, leur avait parlé d’elle et de moi.

Tous ces faits combinés, et d’autres semblables que j’observe, me donnent insensiblement une inquiétude que je repousse avec horreur. Cependant les lettres que j’écris n’arrivent pas ; plusieurs de celles que je reçois ont été ouvertes, et toutes ont passé par les mains de M. Hume : si quelqu’une lui échappe, il ne peut cacher l’ardente avidité de la voir. Un soir je vois encore chez lui une manoeuvre de lettre dont je suis frappé. Voici ce que c’est que cette manoeuvre, car il peut importer de la détailler. Je vous l’ai dit, monsieur ; dans un fait je veux tout dire. Après soupe, gardant tous deux le silence au coin de son feu, je m’aperçois qu’il me regarde fixement, ce qui lui arrive souvent et d’une manière assez remarquable. Pour cette fois son regard ardent et prolongé devint presque inquiétant. J’essaie de le fixer à mon tour ; mais en arrêtant mes yeux sur les siens je sens un frémissement inexplicable, et je suis bientôt forcé de les baisser. La physionomie et le ton du bon David sont d’un bon homme ; mais il faut que, pour me fixer dans nos tête-à-tête, ce bon homme ait trouvé d’antres yeux que les siens.

L’impression de ce regard me reste : mon trouble augmente jusqu’au saisissement. Bientôt un violent remords me gagne ; je m’indigne de moi-même. Enfin, dans un transport, que je me rappelle encore avec délices, je me jette à son cou, je le serre étroitement, je l’inonde de mes larmes ; je m’écrie : Non, non, David Hume n’est pas un traître ; s’il n’était le meilleur des hommes, il faudrait qu’il en fut le plus noir. David Hume me rend mes embrassements, et, tout en me frappant de petits coups sur le dos, me répète plusieurs fois d’un ton tranquille : Quoi ! mon cher monsieur ! Eh ! mon cher monsieur ! Quoi donc ! mon cher monsieur ! Il ne me dit rien de plus ; je sens que mon coeur se resserre ; notre explication finit là ; nous allons nous coucher, et le lendemain je pars pour la province.

Je reviens maintenant à ce que j’entendis à Roye la première nuit qui suivit notre départ. Nous étions couchés dans la même chambre, et plusieurs fois au milieu de la nuit je l’entendis s’écrier avec une véhémence extrême : Je tiens J. J. Rousseau. Je pris ces mots dans un sens favorable qu’assurément le ton n’indiquait pas ; c’est un ton dont il m’est impossible de donner l’idée, et qui n’a nul rapport à celui qu’il a pendant le jour, et qui correspond très bien aux regards dont j’ai parlé. Chaque fois qu’il dit ces mots, je sentis un tressaillement d’effroi dont je n’étais pas le maître : mais il ne me fallut qu’un moment pour me remettre et rire de ma terreur ; dès le lendemain, tout fut si parfaitement oublié, que je n’y ai pas même pensé durant tout mon séjour à Londres et au voisinage. Je ne m’en suis souvenu que depuis mon arrivée ici, en repassant toutes les observations que j’ai faites, et dont le nombre augmente de jour en jour ; mais à présent je suis trop sûr de ne plus l’oublier. Cet homme, que mon mauvais destin semble avoir forgé tout exprès pour moi, n’est pas dans la sphère ordinaire de l’humanité, et vous avez assurément plus que personne le droit de trouver son caractère incroyable. Mon dessein n’est pas aussi que vous le jugiez sur mon rapport, mais seulement que vous jugiez de ma situation.

Seul dans un pays qui m’est inconnu, parmi des peuples peu doux, dont je ne sais pas la langue, et qu’on excite à me haïr, sans appui, sans ami, sans moyen de parer les atteintes qu’on me porte, je pourrais pour cela seul sembler fort à plaindre. Je vous proteste cependant que ce n’est ni aux désagréments que j’essuie, ni aux dangers que je peux courir que je suis sensible : j’ai même si bien pris mon parti sur ma réputation, que je ne songe plus à la défendre ; je l’abandonne sans peine, au moins durant ma vie, à mes infatigables ennemis. Mais de penser qu’un homme avec qui je n’eus jamais aucun démêlé, un homme de mérite, estimable par ses talents, estimé par son caractère, me tend les bras dans ma détresse, et m’étouffe quand je m’y suis jeté ; voilà, monsieur, une idée qui m’atterre. Voltaire, d’Alembert, Tronchin, n’ont jamais un instant affecté mon âme ; mais, quand je vivrais mille ans, je sens que jusqu’à ma dernière heure jamais David Hume ne cessera de m’être présent.

Cependant j’endure mes maux avec assez de patience, et je me félicite surtout de ce que mon naturel n’en est point aigri : cela me les rend moins insupportables : J’ai repris mes promenades solitaires, mais, au lieu d’y rêver, j’herborise ; c’est une distraction dont je sens le besoin : malheureusement elle ne m’est pas ici d’une grande ressource nous avons peu de beaux jours ; j’ai de mauvais yeux, un mauvais microscope ; je suis trop ignorant pour herboriser sans livres, et je n’en ai point encore ici : d’ailleurs mes nuits sont cruelles, mon corps souffre encore plus que mon coeur ; la perte totale du sommeil me livre aux plus tristes idées ; l’air du pays joint à tout cela sa sombre influence, et je commence à sentir fréquemment que j’ai trop vécu. Le pis est que je crains la mort encore, non seulement pour elle-même, non seulement pour n’avoir pas un de mes amis qui puisse adoucir mes dernières heures ; mais surtout pour l’abandon total où je laisserais ici la compagne de mes misères, livrée à la barbarie, ou, qui pis est, à l’insultante pitié de ceux dont les soins ne sont qu’un raffinement de cruauté pour faire endurer l’opprobre en silence. Je ne sais pas, en vérité, quelles ressources la philosophie offre à un homme dans mon état Pour moi, je n’en vois que deux qui soient à mon usage, l’espérance et la résignation.

Le plaisir, monsieur, que j’ai de vous écrire est si parfaitement indépendant de l’attente d’une réponse, que je ne vous envoie pour cela aucune adresse, bien sûr que vous ne vous servirez pas de celle de M. Hume, avec qui j’ai rompu toute communication. Vos sentiments me sont connus, il ne m’en faut pas davantage ; j’aurai l’équivalent de cent lettres dans l’assurance où je suis que vous pensez à moi quelquefois avec intérêt. Je prends le parti de supprimer désormais tout commerce de lettres, hors les cas d’absolue nécessité, de ne plus lire ni journaux ni nouvelles publiques, et de passer dans l’ignorance de ce qui se dit et se fait dans le monde les jours tranquilles qu’on voudra me laisser.

Je fais, monsieur, les voeux les plus vrais et les plus tendres pour votre félicité.

Lettre DCXCI – À M. du Peyrou

À Wootton, le 31 mai 1766.

J’ai reçu, mon cher hôte, votre n° 24 par M. d’Ivernois, et je reçois en ce moment votre n° 25. Je vous remercie de l’inquiétude que vous y marquez sur mon état, excepté pourtant ce mot : M’auriez-vous oublié ? qu’un plus long silence ni rien au monde n’autoriserait jamais. J’aurais cru qu’entre vous et moi nous n’en étions plus, depuis longtemps, à de pareilles craintes. Je vous écris rarement, je vous en ai prévenu ; mais je vous écris régulièrement ; et, lorsque vous vous livriez à ce cruel doute, vous avez dû recevoir mon n° 2. De grâce, entendons-nous bien. Je ne puis souvent écrire, surtout à présent que mon hôte et sa famille sont ici. Il y a, ce dont je gémis, trois cents lieues de distance entre nous ; il faut plusieurs entrepôts à nos lettres, qui les retardent, et qui peuvent les retarder davantage. Enfin, vous pouvez au pis vous dire : Il est mort ou malade ; mais jamais, M’a-t-il oublié ?

Autre grief. M. Hume vous apprend, dites-vous, que la province de Derby m’a nommé un des commissaires des barrières, et vous me reprochez de ne vous en avoir rien dit ; Vous auriez raison, si cela était vrai ; mais je n’ai jamais oui parler de pareille folie ; je vous ai prévenu d’être en garde contre tout ce qui pouvait venir de M. Hume, et de n’ajouter aucune foi à tout ce qu’on vous dirait de moi. De grâce, une fois pour toutes, n’en croyez que ce que je vous dirai moi-même ; vous vous épargnerez bien des jugements injustes sur mon compte. Par une suite de cette même facilité à tout croire, vous voilà persuadé, sur le rapport de M. de Luze, que je désire voir mes écrits imprimés de mon vivant ; j’ignore sur le rapport de qui M. de Luze lui-même a pu le croire ; ce n’est sûrement pas sur le mien, et je vous déclare et vous répète, pour la dernière fois, dans la sincérité de mon âme, que mon plus ardent désir est que le public n’entende plus parler de moi de mon vivant. Une fois pour toutes, croyez-moi sincère ; ne vous gênez jamais sur cette affaire ; mais soyez persuadé que, toute chose égale, j’aime mieux qu’elle ne se fasse qu’après ma mort. Il est vrai que j’ai cru que les planches auraient pu se graver d’avance, et qu’elles auraient pu s’exécuter mieux de mon vivant.

Je me flatte que vous aurez reçu ma précédente assez à temps pour ne faire partir que mes livres de botanique et herbiers, et retenir le reste, quant à présent. Je suis très content de mon habitation, de mon hôte, de mes voisins, à quelques inconvénients près ; mais, puisqu’il y en a partout, le sage ne les fuit pas, il les supporte, et il m’en coûte peu d’être sage en cela. Mais je vous avoue > ; x et que ceci soit à jamais entre nous deux sans aucune exception) que je sens cruellement votre absence, et que j’ai peine à me détacher de l’espoir de retourner un jour mourir auprès de vous. Mon coeur ne peut renoncer aux douces idées qu’il s’était faites ; plus j’aime le recueillement et la retraite, plus l’intimité de l’amitié m’est nécessaire, surtout vers la fin de ma carrière et de mes jours, où je n’ai plus d’autre projet à former que l’usage du présent. Je pense aussi, et votre dernière lettre me le confirme, que je ne vous serais pas tout-à-fait inutile pour la douceur de la vie, surtout si vous ne vous mariez pas encore, comme j’y vois peu d’acheminement. C’est pourtant une chose à laquelle il est temps de songer ou jamais. Il y aurait là-dessus trop de choses à dire pour une lettre, c’est un beau texte pour quand vous viendrez me voir. Quoi qu’il en soit, nous avons en tout état de cause assez de goûts communs pour les cultiver ensemble avec agrément, et je ne doute pas qu’un jour ou l’autre l’entreprise du Dictionnaire de botanique ne se réveille, et ne nous fournisse pour plusieurs années les plus agréables occupations. Je vous conseille de ne pas abandonner ce goût ; il tient à des connaissances charmantes, et il peut les étendre à l’infini. Voilà, mon cher hôte, un château en Espagne, le seul qui me reste à faire, et auquel je n’ai pas la force de renoncer. Et pourquoi ne s’exécuterait-il pas un jour ? Laissons au public le temps de m’oublier, à vos gens de Neuchâtel celui de s’apaiser, peut-être de se repentir : préparons à loisir toutes choses dans le plus profond silence, et sans que personne au monde pénètre nos vues : rien ne nous presse, nous sommes les maîtres du temps. Dans quatre ou cinq ans, quand votre maison sera faite, et que l’habiterez, je ne vois point d’impossibilité que vous redeveniez dans le fait mon cher hôte, lui attendant, je suis tranquille dans ma retraite ; le pis sera d’y rester ; j’espère au moins vous y voir quelquefois. Pensez à tout cela, et dites-m’en votre avis, mais surtout entre vous et moi sans aucun confident quelconque. Tout est manqué si âme vivante vient à pénétrer ce projet.

Je ne sais ce qu’est devenu le portrait que je vous avais destiné ; j’ai rompu toute correspondance avec M. Hume, et je suis déterminé, quoi qu’il arrive, à ne lui récrire jamais. Je regarde le triumvirat de Voltaire, de d’Alembert et de lui comme une chose certaine. Je ne pénètre point leur projet, mais ils en ont un. Je ne m’en tourmenterai plus ; je n’y songerai pas même, vous pouvez y compter. Mais, en attendant que la vérité se découvre, je ne veux avoir aucun commerce avec aucun des trois ; puissent-ils m’oublier comme je les oublie ! Quant au portrait, vous l’aurez, vous pouvez y compter : mais je vous demande du temps pour me mettre au fait de toute chose, Je veux, s’il se peut, me faire oublier à Londres comme ailleurs. Cela est très nécessaire au repos de ma vie, et surtout à l’exécution d< ; mon projet. Je vous embrasse.

Je voudrais bien que la Vision ne fût pas perdue ; n’en pourrait-on pas du moins avoir une copie de quelque façon ? Il me suffirait de me l’envoyer cet automne par M. d’Ivernois.

Je dois vous avertir que je n’ai rien écrit à personne de semblable à ce que vous me marquez, et que depuis près de deux ans je n’ai plus de correspondance avec M. Moultou, ne sachant pas même où il est.

Lettre DCXCIII – À M. du Peyrou

Le 14 juin 1766.

C’est bien mon tour d’être inquiet de votre silence, et je le suis beaucoup, tant à cause de votre exactitude ordinaire, que des approches de la goutte que vous avez paru craindre. Veuille le ciel que vous n’ayez pas une si bonne excuse à me donner ! Mais, si vous êtes pris en effet, ce dont je tremble, je vous prie en grâce de me faire écrire un mot par M. Jeannin ; car j’aime encore mieux être sûr d’un mal que d’en redouter mille autres. Votre n° 1$ est du 12 mai ; depuis lors je n’ai rien reçu ; et je ne sais pas encore si vous avez fait partir quelque chose par Mandrot, dont vous m’annonciez le départ pour le 24. Mon hôte (non pas l’hôte de mon coeur par excellence), M. Davenport, est venu passer ici trois semaines avec sa famille. C’est un très galant homme, plein d’attentions et de soins. Je suis convenu avec lui de l’adresse suivante, sous laquelle vous pouvez m’écrire sans enveloppe, et sans que mon nom paraisse. Pourvu que vous mettiez très exactement l’adresse comme elle est marquée, ni plus ni moins, et que vous fassiez mettre vos lettres à la poste à Londres ou à Paris, en les affranchissant jusqu’à Londres, elles me parviendront sûrement, promptement, et personne ne les ouvrira que moi. Monsieur Davenport, à Wootton Arsbornbag. Derbyshire.

Adieu, mon cher et très cher hôte, je vous embrasse mille fois de tout mon coeur.

Lettre DCXCV – À M. Hume

Le 23 juin 1766.

Je croyais que mon silence, interprété par votre conscience, en disait assez ; mais, puisqu’il entre dans vos vues de ne pas l’entendre, je parlerai.

Je vous connais, monsieur, et vous ne l’ignorez pas. Sans liaisons antérieures, sans querelles, sans démêlés, sans nous connaître autrement que par la réputation littéraire, vous vous empressez à m’offrir dans mes malheurs vos amis et vos soins ; touché de votre générosité, je me jette entre vos bras : vous m’amenez en Angleterre, en apparence pour m’y procurer un asile, et en effet pour m’y déshonorer : vous vous appliquez à cette noble oeuvre avec un zèle digne de votre coeur, et avec un art digne de vos talents. Il n’en fallait pas tant pour réussir : vous vivez dans le grand monde, et moi dans la retraite : le public aime à être trompé, et vous êtes fait pour le tromper. Je connais pourtant un homme que vous ne tromperez pas, c’est vous-même. Vous savez avec quelle horreur mon coeur repoussa le premier soupçon de vos desseins. Je vous dis, en vous embrassant les yeux en larmes, que si vous n’étiez pas le meilleur des hommes, il faudrait que vous en fussiez le plus noir. En pensant à votre conduite secrète, vous vous direz quelquefois que vous n’êtes pas le meilleur des hommes ; et je doute qu’avec cette idée vous en soyez jamais le plus heureux.

Je laisse un libre cours aux manoeuvres de vos amis et aux vôtres, et je vous abandonne avec peu de regret ma réputation durant ma vie, bien sûr qu’un jour on nous rendra justice à tous deux. Quant aux bons offices en matière d’intérêt, avec lesquels vous vous masquez, je vous en remercie et vous en dispense. Je me dois de n’avoir plus de commerce avec vous, et de n’accepter, pas même à mon avantage, aucune affaire dont vous soyez le médiateur. Adieu, monsieur : je vous souhaite le plus vrai bonheur ; mais, comme nous ne devons plus rien avoir à nous dire, voici la dernière lettre que vous recevrez de moi.

Lettre DCXCVII – À M. Granville

Quoique je sois fort incommodé, monsieur, depuis deux jours, je n’aurais assurément pas marchandé avec ma santé, pour la faveur que vous vouliez me faire, et je me préparais à en profiter ce soir : mais voilà M. Davenport qui m’arrive ; il a l’honnêteté de venir exprès pour me voir : vous, monsieur, qui êtes si plein d’honnêteté vous-même, vous n’approuveriez pas qu’au moment de son arrivée je commençasse par m’éloigner de lui. Je regrette beaucoup l’avantage dont je suis privé ; mais du reste je gagnerai peut-être à ne pas me montrer. Si vous daignez parler de moi à madame la duchesse de Portland avec la même bonté dont vous m’avez donné tant de marques, il vaudra mieux pour moi qu’elle me voie par vos yeux que par les siens, et je me consolerai par le bien qu’elle pensera de moi de celui que j’aurai perdu moi-même.

Je dois une réponse à un charmant billet, mais l’espoir de la porter me fait différer à la faire. Recevez, monsieur, je vous supplie, mes très humbles salutations.

Lettre DCXCIX – Au même

Sans date.

Voici, monsieur, un petit morceau de poisson de montagne qui ne vaut pas celui que vous m’avez envoyé ; aussi je vous l’offre en hommage et non pas en échange, sachant bien que toutes vos bontés pour moi ne peuvent s’acquitter qu’avec les sentiments que vous m’avez inspirés. Je me faisais une fête d’aller vous prier de me présenter à madame votre soeur, mais le 1 temps me contrarie. Je suis malheureux en beaucoup de choses, car je ne puis pas dire en tout, ayant un voisin tel que vous.

Lettre DCCI – Au même

Sans date.

Je suis très sensible à vos honnêtetés, monsieur, et à vos cadeaux ; je le serais encore plus s’ils revenaient moins souvent. J’irai le plus tôt que le temps me le permettra vous réitérer mes remerciements et mes reproches. Si je pouvais m’entretenir avec votre domestique, je lui demanderais des nouvelles de votre santé ; mais j’ai lieu de présumer qu’elle continue d’être meilleure. Ainsi soit-il.

Lettre DCCIII – À Mademoiselle Dewes

AUJOURD’HUI MADAME PORT

[908]

Ne soyez pas en peine de ma santé, ma belle voisine ; elle sera toujours assez et trop bonne tant que je vous aurai pour médecin. J’aurais pourtant grande envie d’être malade pour engager, par charité, madame la comtesse et-vous à ne pas partir si tôt. Je compte aller lundi, s’il fait beau, voir s’il n’y a point de délai à espérer, et jouir au moins du plaisir de voir encore une fois rassemblée la bonne et aimable compagnie de Calwick, à laquelle j’offre en attendant mille très humbles salutations et respects.

Lettre DCCV – À M. David Hume

Wootton, le 10 juillet 1766.

Je suis malade, monsieur, et peu en état d’écrire ; mais vous voulez une explication, il faut vous la donner. Il n’a tenu qu’à vous de l’avoir depuis longtemps ; vous n’en voulûtes point alors, je me tus ; vous la voulez aujourd’hui, je vous l’envoie. Elle sera longue, j’en suis fâché ; mais j’ai beaucoup à dire, et je n’y veux pas revenir à deux fois.

Je ne vis point dans le monde ; j’ignore ce qui s’y passe ; je n’ai point de parti, point d’associé, point d’intrigue ; on ne me dit rien, je ne sais que ce que je sens ; mais comme on me le fait bien sentir, je le sais bien. Le premier soin de ceux qui trament des noirceurs est de se mettre à couvert des preuves juridiques ; il ne ferait pas bon leur intenter procès. La conviction intérieure admet un autre genre de preuves qui règlent les sentiments d’un honnête homme. Vous saurez sur quoi sont fondés les miens.

Vous demandez, avec beaucoup de confiance, qu’on vous nomme votre accusateur. Cet accusateur, monsieur, est le seul homme au monde qui, déposant contre vous, pouvait se faire écouter de moi ; c’est vous-même. Je vais me livrer sans réserve et sans crainte à mon caractère ouvert : ennemi de tout artifice, je vous parlerai avec la même franchise que si vous étiez un autre en qui j’eusse toute la confiance que je n’ai plus en vous. Je vous ferai l’histoire des mouvements de mon âme, et de ce qui les a produits, et nommant M. Hume en tierce personne, je vous ferai juge vous-même de ce que je dois penser de lui : malgré la longueur de ma lettre, je n’y suivrai pas d’autre ordre que celui de mes idées, commençant par les indices et finissant par la démonstration.

Je quittais la Suisse, fatigué de traitements barbares, mais qui du moins ne mettaient en péril que ma personne, et laissaient mon honneur en sûreté. Je suivais les mouvements de mon coeur, pour aller joindre Milord Maréchal, quand je reçus à Strasbourg, de M. Hume, l’invitation la plus tendre de passer avec lui en Angleterre, où il me promettait L’accueil le plus agréable, et plus de tranquillité que je n’y en ai trouvé. Je balançai entre l’ancien ami et le nouveau, j’eus tort ; je préférai ce dernier, j’eus plus grand tort ; mais le désir de connaître par moi-même une nation célèbre, dont on me disait tant de mal et tant de bien, l’emporta. Sûr de ne pas perdre George Keit, j’étais flatté d’acquérir David Hume. Son mérite, ses rares talents, l’honnêteté bien établie de son caractère me faisaient désirer de joindre son amitié à celle dont m’honorait son illustre compatriote ; et je me faisais une sorte de gloire de montrer un bel exemple aux gens de lettres dans l’union sincère de deux hommes dont les principes étaient si différents.

Avant l’invitation du roi de Prusse et de Milord Maréchal, incertain sur le lieu de ma retraite, j’avais demandé et obtenu, par mes amis, un passeport de la cour de France, dont je me servis pour aller à Paris joindre M. Hume. Il vit, et vit trop peut-être, l’accueil que je reçus d’un grand prince, et, j’ose dire, du public. Je me prêtai par devoir, mais avec répugnance, à cet éclat, jugeant combien l’envie de mes ennemis en serait irritée. Ce fut un spectacle bien doux pour moi que l’augmentation sensible de bienveillance pour M. Hume, que la bonne oeuvre qu’il allait faire produisit dans tout Paris. Il devait en être touché comme moi ; je ne sais s’il le fut de la même manière.

Nous partons avec un de mes amis qui, presque uniquement pour moi, faisait le voyage d’Angleterre. En débarquant à Douvres, transporté de toucher enfin cette terre de liberté, et d’y être amené par cet homme illustre, je lui saute au cou, je l’embrasse étroitement sans rien dire, mais en couvrant son visage de baisers et de larmes qui parlaient assez. Ce n’est pas la seule fois ni la plus remarquable où il ait pu voir en moi les saisissements d’un coeur pénétré. Je ne sais ce qu’il fait de ces souvenirs, s’ils lui viennent ; j’ai dans l’esprit qu’il en doit quelquefois être importuné.

Nous sommes fêtés arrivant à Londres ; on s’empresse dans tous les états à me marquer de la bienveillance et de l’estime. M. Hume me présente de bonne grâce à tout le monde : il était naturel de lui attribuer, comme je faisais, la meilleure partie de ce bon accueil : mon coeur était plein de lui, j’en parlais à tout le monde, j’en écrivais à tous mes amis ; mon attachement pour lui prenait chaque jour de nouvelles forces : le sien paraissait pour moi des plus tendres, et il m’en a quelquefois donné des marques dont je me suis senti très louché. Celle de faire faire mon portrait en grand ne fut pourtant pas de ce nombre ; cette fantaisie me parut trop affichée, et j’y trouvai je ne sais quel air d’ostentation qui ne me plut pas. C’est tout ce que j’aurais pu passer à M. Hume, s’il eût été homme à jeter son argent par les fenêtres, et qu’il eut eu dans une galerie tous les portraits de ses amis. Au reste, j’avouerai sans peine qu’en cela je puis avoir tort.

Mais ce qui me parut un acte d’amitié et de générosité des plus vrais et des plus estimables, des plus dignes en un mot de M. Hume, ce fut le soin qu’il prit de solliciter pour moi de lui-même une pension du roi, à Laquelle je n’avais assurément aucun droit d’aspirer. Témoin du zèle qu’il mit à cette affaire, j’en fus vivement pénétré : rien ne pouvait plus me flatter qu’un service de cette espèce, non pour L’intérêt assurément ; car, trop attaché peut-être à ce que je possède, je ne sais point désirer ce que je n’ai pas ; et ayant par mes amis et par mon travail du pain suffisamment pour vivre, je n’ambitionne rien de plus : mais l’honneur de recevoir des témoignages de bonté, je ne dirai pas d’un si grand monarque, mais d’un si bon père, d’un si bon mari, d’un si bon maître, d’un si lion ami, et surtout d’un si honnête homme, m’affectait sensiblement ; et quand je considérais encore dans cette grâce, que le ministre qui l’avait obtenue était la probité vivante, cette probité si utile aux peuples, et si rare dans son état, je ne pouvais que me glorifier d’avoir pour bienfaiteurs trois des hommes du monde que j’aurais le plus désirés pour amis. Aussi, loin de me refuser à la pension offerte, je ne mis, pour l’accepter, qu’une condition nécessaire ; savoir un consentement dont, sans manquer à mon devoir, je ne pouvais me passer.

Honoré des empressements de tout le monde, je tâchais d’y répondre convenablement. Cependant ma mauvaise santé et l’habitude de vivre à la campagne me firent trouver le séjour de la fille incommode : aussitôt les maisons de campagne se présentent en foule ; on m’en offre à choisir dans toutes les provinces. M. Hume se charge des propositions, il me les fait, il me conduit même à deux ou trois campagnes voisines : j’hésite longtemps sur le choix ; il augmentait cette incertitude. Je me détermine enfin pour cette province ; et d’abord M. Hume arrange tout ; les embarras s’aplanissent ; je pars ; j’arrive dans cette habitation solitaire, commode, agréable : le maître de la maison prévoit tout, pourvoit à tout ; rien ne manque ; je suis tranquille, indépendant. Voilà le moment si désiré où tous mes maux doivent finir ; non, c’est là qu’ils commencent, plus cruels que je ne les avais encore éprouvés.

J’ai parlé jusqu’ici d’abondance de coeur, et rendant avec le plus grand plaisir justice aux bons offices de M. Hume. Que ce qui me reste à dire n’est-il de même nature ! Rien ne me coûtera jamais de ce qui pourra l’honorer. Il n’est permis de marchander sur le prix des bienfaits que quand on nous accuse d’ingratitude ; et M. Hume m’en accuse aujourd’hui. J’oserai donc faire une observation qu’il rend nécessaire. En appréciant ses soins par la peine et le temps qu’ils lui coûtaient, ils étaient d’un prix inestimable, encore plus par sa bonne volonté : pour le bien réel qu’ils m’ont fait, ils ont plus d’apparence que de poids. Je ne venais point comme un mendiant quêter du pain en Angleterre, j’y apportais le mien, j’y venais absolument chercher un asile, et il est ouvert à tout étranger. D’ailleurs je n’y étais point tellement inconnu, (|n’arrivant seul j’eusse manqué d’assistance et de services. Si quelques personnes m’ont recherché pour M. Hume, d’autres aussi m’ont recherché pour moi ; et, par exemple, quand M. Davenport voulut bien m’offrir l’asile que j’habite, ce ne fut pas pour lui, qu’il ne connaissait point, et qu’il vit seulement pour le prier de faire et d’appuyer son obligeante proposition. Ainsi, quand M. Hume tache aujourd’hui d’aliéner de moi cet honnête homme, il cherche à m’ôter ce qu’il ne m’a pas donné. Tout ce qui s’est fait de bien se serait fait sans lui à peu près de même, et peut-être mieux ; mais le mal ne se fut point fait. Car pourquoi ai-je des ennemis en Angleterre ? pourquoi ces ennemis sont-ils précisément les amis de M. Hume ? qui (ce qui a pu m’attirer leur inimitié ? Ce n’est pas moi, qui ne les vis de ma vie, et qui ne les connais pas ; je n’en aurais aucun si j’y étais venu seul.

J’ai parlé jusqu’ici de faits publics et notoires, qui, par leur nature et par ma reconnaissance, ont eu le plus grand éclat. Ceux qui me restent à dire sont, non seulement particuliers, mais secrets, du moins dans leur cause, et l’on a pris toutes les mesures possibles pour qu’ils restassent cachés au public ; mais, bien connus de la personne intéressée, ils n’en opèrent pas moins sa propre conviction.

Peu de temps après notre arrivée à Londres, j’y remarquai dans les esprits, à mon égard, un changement sourd qui bientôt devint très sensible. Avant que je vinsse en Angleterre, elle était un des pays de l’Europe où j’avais le plus de réputation, j’oserais presque dire de considération ; les papiers publics étaient pleins de mes éloges, et il n’y avait qu’un cri contre mes persécuteurs. Ce ton se soutint à mon arrivée ; les papiers l’annoncèrent en triomphe ; l’Angleterre s’honorait d’être mon refuge ; elle en glorifiait avec justice ses lois et son gouvernement. Tout-à-coup, et sans aucune cause assignable, ce ton change, mais si fort et si vite, que dans tous les caprices du public on n’en voit guère de plus étonnant. Le signal fut donné dans un certain magasin, aussi plein d’inepties que de mensonges, où l’auteur, bien instruit, ou feignant de l’être, me donnait pour fils de musicien. Dès ce moment les imprimés ne parlèrent plus de moi que d’une manière équivoque ou malhonnête : tout ce qui avait trait à mes malheurs était déguisé, altéré, présenté sous un faux jour, et toujours le moins à mon avantage qu’il était possible : loin de parler de l’accueil que j’avais reçu à Paris, et qui n’avait fait que trop de bruit, on ne supposait pas même que j’eusse osé paraître dans cette ville, et un des amis de M. Hume fut très surpris quand je lui dis que j’y avais passé.

Trop accoutumé à l’inconstance du public pour m’en affecter encore, je ne laissais pas d’être étonné de ce changement si brusque, de ce concert si singulièrement unanime, que pas un de ceux qui m’avaient tant loué absent, ne parût, moi présent, se souvenir de mon existence. Je trouvais bizarre que précisément après le retour de M. Hume, qui a tant de crédit à Londres, tant d’influence sur les gens de lettres et les libraires, et de si grandes liaisons avec eux, sa présence eût produit un effet si contraire à celui qu’on en pouvait attendre ; que, parmi tant, d’écrivains de toute espèce, pas un de ses amis ne se montrai le mien ; et l’on bien (pie ceux qui pariaient de moi n’étaient pas ses ennemis, puisqu’en faisant sonner son caractère public, ils disaient que j’avais traversé la France sous sa protection, à la faveur d’un passeport qu’il m’avait obtenu de la cour ; et peu s’en fallait qu’ils ne tissent entendre que j’avais fait le voyage à sa suite pt à ses irais.

Ceci ne signifiait rien encore et n’était que singulier ; mais ce qui l’était d’avantage, fut (pie le ton de ses amis ne changea pas moins avec moi que celui du public : toujours, je me fais un plaisir de le dire, leurs soins, leurs bons offices ont été les mêmes, et très grands en ma faveur ; mais loin de me marquer la même estime, celui surtout dont je veux parler, et chez qui nous étions descendus à notre arrivée[910], accompagnait tout cela de propos si duis, et quelquefois si choquants, qu’on eut dit qu’il ne cherchait à m’obliger que pour avoir droit de me marquer du mépris. Son frère, d’abord très accueillant, très honnête, changea bientôt avec si peu de mesure, qu’il ne daignait pas même, dans leur propre maison, me dire un seul mot, ni me rendre le salut, ni aucun des devoirs qu’on rend chez soi aux étrangers. Rien cependant n’était survenu de nouveau que l’arrivée de J. J. Rousseau et de David Hume ; et certainement la cause de ces changements ne vint pas de moi, à moins que trop de simplicité, de discrétion, de modestie, ne soit un moyen de mécontenter les Anglais.

Pour M. Hume, loin de prendre avec moi un ton révoltant, il donnait dans l’autre extrême. Les flagorneries m’ont toujours été suspectes : il m’en a fait de toutes les façons[911], au point de me forcer, n’y pouvant tenir davantage, à lui en dire mon sentiment. Sa conduite le dispensait fort de s’étendre en paroles ; cependant, puisqu’il en voulait dire, j’aurais voulu qu’à toutes ces louanges fades il eut substitué quelquefois la voix d’un ami : mais je n’ai jamais trouvé dans son langage rien qui sentit la vraie amitié ; pas même dans la façon dont il parlait de moi à d’autres en ma présence. On eût dit qu’en voulant me faire des patrons il cherchait à m’ôter leur bienveillance, qu’il voulait plutôt que j’en fusse assisté qu’aimé ; et j’ai quelquefois été surpris du tour révoltant qu’il donnait à ma conduite près des gens qui pouvaient s’en offenser. un exemple éclaircira ceci. M. Pennech, du Muséum, ami de Milord Maréchal, et pasteur d’une paroisse où l’on voulait m’établir, vient nous voir. M. Hume, moi présent, lui fait mes excuses de ne l’avoir pas prévenu. Le docteur Maty, lui dit-il, nous avait invités pour jeudi au Muséum, où M. Rousseau devait vous voir ; mais il préféra d’aller avec madame Garrick à la comédie : on ne peut pas faire tant de choses en un jour. Vous m’avouerez, monsieur, que c’était là une étrange façon de me capter la bienveillance de M. Pennech.

Je ne sais ce qu’avait pu dire en secret M. Hume a ses connaissances : mais rien n’était plus bizarre que leur façon d’en user avec moi, de son aveu, souvent même par son assistance. Quoique ma bourse ne fut pas vide, que je n’eusse besoin de celle de personne, et qu’il le sût très bien, l’on eut dit que je n’étais là que pour vivre aux dépens du public, et qu’il n’était question que de me faire l’aumône, de manière à m’en sauver un peu l’embarras. Je puis dire que cette affectation continuelle et choquante est une des choses qui m’ont fait prendre le plus en aversion le séjour de Londres, (le n’est sûrement pas sur ce pied qu’il faut présenter en Angleterre un homme à qui l’on veut attirer un peu de considération : mais cette charité peut être bénignement interprétée, et je consens qu’elle le soit. Avançons.

On répand à Paris une fausse lettre du roi de Prusse à moi adressée, et pleine de la plus cruelle malignité. J’apprends avec surprise que c’est un M. Walpole, ami de M. Hume, qui répand cette lettre ; je lui demande si cela est vrai ; mais, pour toute réponse, il me demande de qui je le tiens

Un moment auparavant, il m’avait donné une carte pour ce même M. Walpole, afin qu’il se chargeât de papiers qui m’importent, et que je veux faire venir de Paris en sûreté.

J’apprends que le fils du jongleur Tronchin, mon plus mortel ennemi, est non seulement l’ami, le protégé de M. Hume, mais qu’ils logent ensemble ; et quand M. Hume voit que je sais cela, il m’en fait la confidence, m’assurant que le fils ne ressemble pas au père. J’ai logé quelques nuits dans cette maison chez M. Hume avec ma gouvernante ; et à l’air, à l’accueil dont nous ont honorés ses hôtesses, qui sont ses amies, j’ai jugé de la façon dont lui, ou cet homme qu’il dit ne pas ressembler à son père, ont pu leur parler d’elle et de moi.

Ces faits combinés entre eux et avec une certaine apparence générale, me donnent insensiblement une inquiétude que je repousse avec horreur. Cependant les lettres que j’écris n’arrivent pas : j’en reçois qui ont été ouvertes, et toutes ont passé par les mains de M. Hume. Si quelqu’une lui échappe, il ne peut cacher l’ardente avidité de la voir. Un soir, je vois encore chez lui une manoeuvre de lettre dont je suis frappé[912]. Après le souper, gardant tous deux le silence au coin de son feu, je m’aperçois qu’il nie fixe, comme il lui arrivait souvent, et d’une manière dont l’idée est difficile à rendre. Pour cette fois, son regard sec, ardent, moqueur et prolongé, devint plus qu’inquiétant. Pour m’en débarrasser, j’essayai de le fixer à mon tour ; mais en arrêtant mes veux sur les siens, je sens un frémissement inexplicable, et bientôt je suis forcé de les baisser. La physionomie et le ton du bon David sont d’un bon homme, mais où, grand Dieu ! ce bon homme emprunte-t-il les yeux dont il fixe ses amis ?

L’impression de ce regard me reste et m’agite, mon trouble augmente jusqu’au saisissement : si l’épanchement n’eût succédé, j’étouffais. Bientôt un violent remords me gagne ; je m’indigne de moi-même ; enfin, dans un transport que je me rappelle encore avec délices, je m’élance à son cou, je le serre étroitement ; suffoqué de sanglots, inondé de larmes, je m’écrie d’une voix entrecoupée : Non, non, David Hume n’est pas un traître ; s’il n’était le meilleur des hommes, il faudrait qu’il en fût le plus noir. David Hume me rend poliment mes embrassements, et, tout en me frappant de petits coups sur le dos, me répète plusieurs fois d’un ton tranquille : Quoi ! mon cher monsieur ! Eh ! mon cher monsieur ! Quoi donc ! mon cher monsieur ! Il ne me dit rien de plus ; je sens que mon coeur se resserre ; nous allons nous coucher, et je pars le lendemain pour la province.

Arrivé dans cet agréable asile où j’étais venu chercher le repos de si loin, je devais le trouver dans une maison solitaire, commode et riante, dont le maître, homme d’esprit et de mérite, n’épargnait rien de ce qui pouvait m’en faire aimer le séjour. Mais quel repos peut-on goûter dans la vie quand le coeur est agité ? Troublé de la plus cruelle incertitude, et ne sachant que penser d’un homme que je devais aimer, je cherchai à me délivrer de ce doute funeste en rendant ma confiance à mon bienfaiteur ; car, pourquoi, par quel caprice inconcevable eût-il eu tant de zèle à l’extérieur pour mon bien-être, avec des projets secrets contre mon honneur ? Dans les observations qui m’avaient inquiété, chaque fait en lui-même était peu de chose, il n’y avait que leur concours d’étonnant ; et peut-être, instruit d’autres faits que j’ignorais, M. Hume pouvait-il, dans un éclaircissement, me donner une solution satisfaisante. La seule chose inexplicable était qu’il se fût refusé à un éclaircissement que son honneur et son amitié pour moi rendaient également nécessaire. Je voyais qu’il avait là quelque chose que je ne comprenais pas, et que je mourais d’envie d’entendre. Avant donc de me décider absolument sur son compte, je voulus faire un dernier effort, et lui écrire pour le ramener, s’il se laissait séduire à mes ennemis, ou pour le faire expliquer de manière ou d’autre. Je lui écrivis une lettre[913],qu’il dut trouver fort naturelle s’il était coupable, mais fort extraordinaire s’il ne l’était pas ; car quoi de plus extraordinaire qu’une lettre pleine a la fois de gratitude sur ses services et d’inquiétudes sur ses sentiments, et où, mettant pour ainsi dire ses actions d’un côté et ses intentions de l’autre, au lieu de parler des preuves d’amitié qu’il m’avait données, je le prie de m’aimer à cause du bien qu’il m’avait fait ? Je n’ai pas pris mes précautions d’assez loin pour garder une copie de cette lettre ; mais, puisqu’il les a prises lui, qu’il la montre ; et quiconque la lira, y voyant un homme tourmenté d’une peine secrète qu’il veut faire entendre et qu’il n’ose dire, sera curieux, je m’assure, de savoir quel éclaircissement cette lettre aura produit, surtout à la suite de la scène précédente. Aucun, rien du tout : M. Hume se contente, en réponse, de me parler des soins obligeants que M. Davenport se propose de prendre en ma faveur ; du reste, pas un seul mot sur le principal sujet de ma lettre, ni sur l’état de mon coeur dont il devait si bien voir le tourment. Je fus frappé de ce silence, encore plus que je ne l’avais été de son flegme notre dernier entretien, l’avais tort, ce silence était fort naturel après l’autre, et j’aurais dû m’y attendre ; car quand on a osé dire en face à un homme : Je suis tenté de vous croire un traître, et qu’il n’a pas la curiosité de demander sur quoi, l’on peut compter qu’il n’aura pareille curiosité de sa vie ; et, pour peu que les indices le chargent, cet homme est jugé.

Après la réception de sa lettre, qui tarda beaucoup, je pris enfin mon parti, et résolus de ne lui plus écrire. Tout me confirma bientôt dans la résolution de rompre avec lui tout commerce. Curieux au dernier point du détail de mes moindres affaires, il ne s’était pas borné à s’en informer de moi dans nos entretiens ; mais j’appris qu’après avoir commencé par faire avouer à ma gouvernante qu’elle en était instruite, il n’avait pas laissé échapper avec elle un seul tête-à-tête sans l’interroger jusqu’à l’importunité sur mes occupations, sur mes ressources, sur mes amis, sur mes connaissances, sur leur nom, leur état, leur demeure ; et, avec une adresse jésuitique, il avait demandé séparément les mêmes choses à elle et à moi. On doit prendre intérêt aux affaires d’un ami ; mais on doit se contenter de ce qu’il veut nous en dire, surtout quand il est aussi ouvert, aussi confiant que moi, et tout ce petit cailletage de commère convient, on ne peut pas plus mal, à un philosophe.

Dans le même temps, je reçois encore deux lettres qui ont été ouvertes : l’une de M. Boswell, dont le cachet était en si mauvais état, que M. Davenport, en la recevant, le fit remarquer au laquais de M. Hume ; et l’autre de M. d’Ivernois, dans un paquet de M. Hume, laquelle avait été recachetée au moyen d’un fer chaud qui, maladroitement appliqué, avait brûlé le papier autour de l’empreinte. J’écrivis à M. Davenport pour le prier de garder par-devers lui toutes les lettres qui lui seraient remises pour moi, et de n’en remettre aucune à personne, sous quelque prétexte que ce fût. J’ignore si M. Davenport, bien éloigné de penser que cette précaution pût regarder M. Hume, lui montra ma lettre ; mais je sais que tout disait à celui-(i qu’il avait perdu ma confiance, et qu’il n’en allait pas moins son train sans s’embarrasser de la recouvrer.

Mais que devins-je lorsque je vis dans les papiers publics la prétendue lettre du roi de Prusse, que je n’avais pas encore vue, cette fausse lettre imprimée en français et en anglais, donnée pour vraie, même avec la signature du roi, et que j’y reconnus la plume de M. d’Alembert, aussi sûrement que si je la lui avais vu écrire ?

À l’instant un trait de lumière vint m’éclairer sur la cause secrète du changement étonnant et prompt du public anglais à mon égard, et je vis à Paris le foyer du complot qui s’exécutait à Londres.

M. d’Alembert, autre ami très intime de M. Hume, était depuis longtemps mon ennemi caché, et n’épiait que les occasions de me nuire sans se commettre ; il était le seul des gens de lettres d’un certain nom et de mes anciennes connaissances qui ne me fût point venu voir, ou qui ne m’eut rien fait dire à mon dernier passage à Paris. Je connaissais ses dispositions secrètes, mais je m’en inquiétais peu, me contentant d’en avertir mes amis dans l’occasion. Je me souviens qu’un jour, questionné sur son compte par M. Hume, qui questionna de même ensuite ma gouvernante, je lui dis que M. d’Alembert était un homme adroit et rusé. Il me contredit avec une chaleur dont je m’étonnai, ne sachant pas alors qu’ils étaient si bien ensemble, et que c’était sa propre cause qu’il défendait.

La lecture de cette lettre m’alarma beaucoup ; et sentant que j’avais été attiré en Angleterre en vertu d’un projet qui commençait à s’exécuter, mais dont j’ignorais le but, je sentais le péril sans savoir où il pouvait être, ni de quoi j’avais à me garantir : je me rappelai alors quatre mots effrayants de M. Hume, que je rapporterai ci-après. Que penser d’un écrit où l’on me faisait un crime de mes misères, qui tendait à m’ôter la commisération de tout le monde dans mes malheurs, et qu’on donnait sous le nom du prince même qui m’avait protégé, pour en rendre l’effet plus cruel encore ? Que devais-je augurer de la suite d’un tel début ? Le peuple anglais lit les papiers publics, et n’est déjà pas trop favorable aux étrangers. Un vêtement qui n’est pas le sien suffit pour le mettre de mauvaise humeur ; qu’en doit attendre un pauvre étranger dans ses promenades champêtres, le seul plaisir de la vie auquel il s’est borné ? Quand on aura persuadé à ces bonnes gens que cet homme aime qu’où le lapide, ils seront fort tentés de lui en donner L’amusement Mais nia douleur, ma douleur profonde et cruelle, la plus amère que j’aie jamais ressentie, ne venait pas du péril auquel j’étais exposé ; j’en avais trop bravé d’autres pour être fort ému de celui-là ; la trahison d’un faux ami, dont j’étais la proie, était ce qui portait dans mon coeur trop sensible l’accablement, la tristesse, et la mort. Dans l’impétuosité d’un premier mouvement, dont jamais je ne fus le maître, et que mes adroits ennemis savent faire naître pour s’en prévaloir, j’écris des lettres pleines de désordre, où je ne déguise ni mon trouble ni mon indignation. Monsieur, j’ai tant de choses à dire qu’en chemin faisant j’en oublie la moitié. Par exemple, une relation en forme de lettre sur mon séjour à Montmorency fut portée par des libraires à M. Hume, qui me la montra. Je consentis qu’elle fût imprimée ; il se chargea d’y veiller : elle n’a jamais paru. J’avais apporté un exemplaire des Lettres de M. du Peyrou y contenant la relation des affaires de Neuchâtel, qui me regardent ; je les remis aux mêmes libraires à leur prière, pour les faire traduire et réimprimer ; M. Hume se chargea d’y veiller ; elles n’ont jamais paru[914]. Dès que la fausse lettre du roi de Prusse et sa traduction parurent, je compris pourquoi les autres écrits restaient supprimés, et je l’écrivis aux libraires. J’écrivis d’autres lettres qui probablement ont couru dans Londres ; enfin j’employai le crédit d’un homme de mérite et de qualité pour faire mettre dans les papiers une déclaration de l’imposture : dans cette déclaration, je laissais paraître toute ma douleur et je n’en déguisais pas la cause.

Jusqu’ici M. Hume a semblé marcher dans les ténèbres ; vous l’allez voir désormais dans la lumière et marcher à découvert. Il n’y a qu’à toujours aller droit avec les gens rusés ; tôt ou tard ils se décèlent par leurs ruses mêmes.

Lorsque cette prétendue lettre du roi de Prusse fut publiée à Londres, M. Hume, qui certainement savait qu’elle était supposée, puisque je le lui avais dit, n’en dit rien, ne m’écrit rien, se tait, et ne songe pas même à faire, en faveur de son ami absent, aucune déclaration de la vérité. Il ne fallait, pour aller au but, que laisser dire et se tenir coi ; c’est ce qu’il fit.

M. Hume ayant été mon conducteur en Angleterre, y était en quelque façon mon protecteur, mon patron. S’il était naturel qu’il prît ma défense, il ne l’était pas moins qu’ayant une protestation publique à faire, je m’adressasse à lui pour cela. Ayant déjà cessé de lui écrire, je n’avais garde de recommencer. Je m’adresse à un autre. Premier soufflet sur la joue de mon patron : il n’en sent rien.

En disant que la lettre était fabriquée à Paris, il m’importait fort peu lequel on entendit de M. d’Alembert ou de son prête-nom, M. Walpole ; mais, en ajoutant que ce qui navrait et déchirait mon coeur était que l’imposteur avait des complices en Angleterre, je m’expliquais avec la plus grande clarté pour leur ami qui était à Londres, et qui voulait passer pour le mien ; il n’y avait certainement que lui seul en Angleterre dont la haine, pût déchirer et navrer mon coeur. Second soufflet sur la joue de mon patron ; il n’en sent rien.

Au contraire, il feint malignement que mon affliction venait seulement de la publication de cette lettre, afin de me faire passer pour un homme vain qu’une satire affecte beaucoup. Vain ou non, j’étais mortellement affligé ; il le savait, et ne m’écrivait pas un mot. Ce tendre ami, qui a tant à coeur que ma bourse soit pleine, se soucie assez peu que mon coeur soit déchiré.

Un autre écrit paraît bientôt dans les mêmes feuilles de la même main que le premier, plus cruel encore, s’il était possible, et où l’auteur ne peut déguiser sa rage sur l’accueil que j’avais reçu à Paris. Cet écrit ne m’affecta plus ; il ne m’apprenait rien de nouveau ; les libelles pouvaient aller leur train sans m’émouvoir, et le volage public lui-même se Lassait d’être longtemps occupé (lu même sujet. Ce n’est pas le compte des comploteurs qui, avant ma réputation d’honnête homme à détruire, veulent de manière ou d’autre en venir à bout. Il fallut changer de batterie.

L’affaire de la pension n’était pas terminée : il ne fut pas difficile à M. Hume d’obtenir de l’humanité du ministre et de la générosité du prince quelle le fût : il fut chargé de me le marquer, il le fit. Ce moment fut, je l’avoue, un des plus critiques de ma vie. Combien il m’en coûta pour faire mon devoir ! Mes engagements précédents, l’obligation de correspondre avec respect aux bontés du roi, l’honneur d’être l’objet de ses attentions, de celles de son ministre, le désir de marquer combien j’y étais sensible, même l’avantage d’être un peu plus au large en approchant de la vieillesse, accablé d’ennuis et de maux, enfin l’embarras de trouver une excuse honnête pour éluder un bienfait déjà presque accepté ; tout me rendait difficile et cruelle la nécessité d’y renoncer, car il le fallait assurément, ou me rendre le plus vil de tous les hommes en devenant volontairement l’obligé de celui dont j’étais trahi.

Je fis mon devoir, non sans peine ; j’écrivis directement à M. le général Conway, et avec autant de respect et d’honnêteté qu’il me fut possible, sans refus absolu ; je me défendis pour le présent d’accepter. M. Hume avait été le négociateur de l’affaire, le seul même qui en eût parlé ; non seulement je ne lui répondis point, quoique ce fût lui qui m’eût écrit, mais je ne dis pas un mot de lui dans ma lettre. Troisième soufflet sur la joue de mon patron ; et pour celui-là, s’il ne le sent pas, c’est assurément sa faute : il n’en sent rien.

Ma lettre n’était pas claire, et ne pouvait l’être pour M. le général Conway, qui ne savait pas à quoi tenait ce refus ; mais elle Tétait fort pour M. Hume qui le savait très bien : cependant il feint de prendre le change, tant sur le sujet de ma douleur, que sur celui de mon refus, et dans un billot qu’il m’écrit, il me fait entendre qu’on me ménagera la continuation des bontés du roi, si je me ravise sur la pension. En un mot il prétend à toute force, et quoi qu’il arrive, demeurer mon patron malgré moi. Vous jugez bien, monsieur, qu’il n’attendait pas de réponse, et il n’en eut point.

Dans ce même temps à peu près, car je ne sais pas les dates, et cette exactitude ici n’est pas nécessaire, parut une lettre de M. de Voltaire à moi adressée, avec une traduction anglaise qui renchérit encore sur l’original. Le noble objet de ce spirituel ouvrage est de m’attirer le mépris et la haine de ceux chez qui je me suis réfugié. Je ne doutai point que mon cher patron n’eût été un des instruments de cette publication, surtout quand je vis qu’en tâchant d’aliéner de moi ceux qui pouvaient en ce pays me rendre la vie agréable, on avait omis de nommer celui qui m’y avait conduit. On savait sans doute que c’était un soin superflu, et qu’à cet égard rien ne restait à faire. Ce nom, si maladroitement oublié dans cette lettre, me rappela ce que dit Tacite du portrait de Brutus omis dans une pompe funèbre, que chacun l’y distinguait précisément parce qu’il n’y était pas.

On ne nommait donc pas M. Hume, mais il vit avec les gens qu’on nommait ; il a pour amis tous mes ennemis, on le sait : ailleurs les Tronchin, les d’Alembert, les Voltaire ; mais il y a bien pis à Londres, c’est que je n’y ai pour ennemis que ses amis. Eh pourquoi y en aurais-je d’autres ? pourquoi même y ai-je ceux-là ? Qu’ai-je fait à lord Littleton que je ne connais même pas ? Qu’ai-je fait à M. Walpole que je ne connais pas davantage ? Que savent-ils de moi, si non que je suis malheureux et l’ami de leur ami Hume ? Que leur a-t-il donc dit, puisque ce n’est que par lui qu’ils me connaissent ? Je crois bien qu’avec le rôle qu’il fait, il ne se démasque pas devant tout le monde ; ce ne serait plus être masqué. Je crois bien qu’il ne parle pas de moi à M. le général Conway ni à M. le duc de Richmond comme il en parle dans ses entretiens secrets avec M. Walpole, et dans sa correspondance secrète avec M. d’Alembert ; mais qu’on découvre la trame qui s’ourdit à Londres depuis mon arrivée, et l’on verra si M. Hume n’en tient pas les principaux fils.

Enfin le moment venu qu’on croit propre à frapper le grand coup, on en prépare l’effet par un nouvel écrit satirique qu’on fait mettre dans les papiers. S’il m’était resté jusqu’alors le moindre doute, comment aurait-il pu tenir devant cet écrit, puisqu’il contenait des faits qui n’étaient connus que de M. Hume, chargés, il est vrai, pour les rendre odieux au public ?

On dit dans cet écrit que j’ouvre ma porte aux grands, et que je la ferme aux petits. Qu’est-ce qui sait à qui j’ai ouvert ou fermé ma porte, que M. Hume, avec qui j’ai demeuré et par qui sont venus tous ceux que j’ai vus ? Il faut en excepter un grand que j’ai reçu de bon coeur sans le connaître, et que j’aurais reçu de bien meilleur coeur encore si je Pavais connu. Ce fut M. Hume qui me dit son nom quand il fut parti. En l’apprenant, j’eus un vrai chagrin que, daignant monter un second étage, il ne fût pas entré au premier.

Quant aux petits, je n’ai rien à dire. J’aurais désiré voir moins de monde ; mais, rie voulant déplaire à personne, je me laissais diriger par M. Hume, et j’ai reçu de mon mieux tous ceux qu’il m’a présentés, sans distinction de petits ni de grands.

On dit dans ce même écrit que je reçois mes parents froidement, pour ne rien dire de plus. Cette généralité consiste à avoir une fois reçu assez froidement le seul parent que j’aie hors de Genève, et cela en présence de M. Hume. C’est nécessairement ou M. Hume ou ce parent qui a fourni cet article. Or, mon cousin, que j’ai toujours connu pour bon parent et pour honnête homme, n’est point capable de fournir à des satires publiques contre moi ; d’ailleurs, borné par son état à la société des gens de commerce, il ne vit pas avec les gens de lettres, ni avec ceux qui fournissent des articles dans les papiers, encore moins avec ceux qui s’occupent à des satires : ainsi l’article ne vient pas de lui. Tout au plus puis-je penser que M. Hume aura tâché de le faire jaser, ce qui n’est pas absolument difficile, et qu’il aura tourné ce qu’il lui a dit, de la manière la plus favorable à ses vues. Il est bon d’ajouter qu’après ma rupture avec M. Hume j’en avais écrit à ce cousin-là.

Enfin on dit dans ce même écrit que je suis sujet à changer d’amis. Il ne faut pas être bien fin pour comprendre à quoi cela prépare.

Distinguons. J’ai depuis vingt-cinq et trente ans des amis très solides. J’en ai de plus nouveaux, mais non moins sûrs, que je garderai plus longtemps si je vis. Je n’ai pas en général trouvé la même sûreté chez ceux que j’ai faits parmi les gens de lettres : aussi j’en ai changé quelquefois, et j’en changerai tant qu’ils me seront suspects ; car je suis bien déterminé à ne garder jamais d’amis par bienséance : je n’en veux avoir que pour les aimer.

Si jamais j’eus une conviction intime et certaine, je l’ai que M. Hume a fourni les matériaux de cet écrit. Bien plus, non seulement j’ai cette certitude, mais il m’est clair qu’il a voulu que je l’eusse ; car comment supposer un homme aussi fin, assez maladroit pour se découvrir à ce point, voulant se cacher ?

Quel était son but ? Rien n’est plus clair encore ; c’était de porter mon indignation à son dernier terme, pour amener avec plus d’éclat le coup qu’il me préparait. Il sait que, pour me faire faire bien des sottises, il suffit de me mettre en colère. Nous sommes au moment critique qui montrera s’il a bien ou mal raisonné.

Il faut se posséder autant que fait M. Hume, il faut avoir son flegme et toute sa force d’esprit pour prendre le parti qu’il prit, après tout ce qui s’était passé. Dans l’embarras où j’étais, écrivant à M. le général Conway, je ne pus remplir ma lettre que de phrases obscures dont M. Hume fit, comme mon ami, l’interprétation qui lui plut. Supposant donc, quoiqu’il sût très bien le contraire, que c’était la clause du secret qui me faisait de la peine, il obtient de M. le général qu’il voudrait bien s’employer pour la faire lever. Alors cet homme stoïque et vraiment insensible m’écrit la lettre la plus amicale, où il me marque qu’il s’est employé pour faire lever la clause ; mais qu’avant toute chose il faut savoir si je veux accepter sans cette condition, pour ne pas exposer sa majesté à un second refus.

C’était ici le moment décisif, la fin, l’objet de tous ses travaux ; il lui fallait une réponse, il la voulait. Pour que je ne pusse me dispenser de la faire, il envoie à M. Davenport un duplicata de sa lettre, et, non content de cette précaution, il m’écrit dans un autre billet qu’il ne saurait rester plus longtemps à Londres pour mon service. La tête me tourna presque en lisant ce billet. De mes jours je n’ai rien trouvé de plus inconcevable.

Il l’a donc enfin cette réponse tant désirée, et se presse déjà d’en triompher. Déjà, écrivant à M. Davenport, il me traite d’homme féroce et de monstre d’ingratitude : mais il lui faut plus ; ses mesures sont bien prises, à ce qu’il pense : nulle preuve contre lui ne peut échapper. Il veut une explication ; il l’aura, et la voici.

Rien ne la conclut mieux que le dernier trait qui l’amène. Seul il prouve tout et sans réplique.

Je veux supposer, par impossible, qu’il n’est rien revenu à M. Hume de mes plaintes contre lui : il n’en sait rien, il les ignore aussi parfaitement que s’il n’eût été faufilé avec personne qui en fut instruit, aussi parfaitement que si durant ce temps il eût vécu à la Chine : mais ma conduite immédiate entre lui et moi, les derniers mots si frappants que je lui dis à Londres, la lettre qui suivit pleine d’inquiétude et de crainte, mon silence obstiné plus énergique que des paroles, ma plainte amère et publique au sujet de la lettre de M. d’Alembert, ma lettre au ministre, qui ne m’a point écrit, en réponse à celle qu’il m’écrit lui-même, et dans laquelle je ne dis pas un mot de lui ; enfin mon refus, sans daigner m’adresser à lui, d’acquiescer à une affaire qu’il a traitée en ma faveur, moi le sachant, et sans opposition de ma part ; tout cela parle seul du ton le plus fort, je ne dis pas à tout homme qui aurait quelque sentiment dans l’âme, mais à tout homme qui n’est pas hébété.

Quoi ! Après que j’ai rompu tout commerce avec lui depuis près de trois mois, après que je n’ai répondu à pas une de ses lettres, quelque important qu’en fût le sujet, environné des marques publiques et particulières de l’affliction que son infidélité me cause, cet homme éclairé, ce beau génie, naturellement si clairvoyant, et volontairement si stupide, ne voit rien, n’entend rien, ne sent rien, n’est ému de rien, et sans un seul mot de plainte, de justification, d’explication, il continue à se donner, malgré moi, pour moi, les soins les plus grands, les plus empressés ; il m’écrit affectueusement qu’il ne peut rester à Londres plus Longtemps pour mon service ; comme si nous étions d’accord qu’il y restera pour cela ! Cet aveuglement, cet Impassibilité, cette obstination, ne sont pas dans la nature ; il faut expliquer cela par d’autres motifs. Mettons cette conduite dans un plus grand jour, car c’est un point décisif.

Dans cette affaire, il faut nécessairement que M. Hume soit le plus grand on le dernier des hommes ; il n’y a pas de milieu. Reste à voir lequel c’est des deux.

Malgré tant de marques de dédain de ma part, M. Hume avait-il l’étonnante générosité de vouloir me servir sincèrement ? il savait qu’il m’était impossible d’accepter ses bons offices, tant que j’aurais, de lui les sentiments que j’avais conçus ; il avait éludé l’explication lui-même. Ainsi, me servant sans se justifier, il rendait ses soins inutiles : il n’était donc pas généreux.

S’il supposait qu’en cet état j’accepterais ses soins, il supposait donc que j’étais un infâme. C’était donc pour un homme qu’il jugeait être un infâme qu’il sollicitait avec tant d’ardeur une pension du roi. Peut-on rien penser de plus extravagant ?

Mais que M. Hume, suivant toujours son plan, se soit dit à lui-même : Voici le moment de l’exécution ; car, pressant Rousseau d’accepter la pension, il faudra qu’il l’accepte ou qu’il la refuse. S’il l’accepte, avec les preuves que j’ai en main, je le déshonore complètement ; s’il la refuse après l’avoir acceptée, on a levé tout prétexte, il faudra qu’il dise pourquoi ; c’est là que je l’attends : s’il m’accuse, il est perdu.

Si, dis-je, M. Hume a raisonné ainsi, il a fait une chose fort conséquente à son plan, et par là même ici fort naturelle ; et il n’y a que cette unique façon d’expliquer sa conduite dans cette affaire ; car elle est inexplicable dans toute autre supposition : si ceci n’est pas démontré, jamais rien ne le sera.

L’état critique où il m’a réduit me rappelle bien fortement les quatre mots dont j’ai parlé ci-devant, et que je lui entendis dire et répéter dans un temps où je n’en pénétrais guère la force. C’était la première nuit qui suivit notre départ de Paris. Nous étions couchés dans la même chambre, et plusieurs fois dans la nuit je l’entends s’écrier en français, avec une véhémence extrême : Je tiens J.J. Rousseau ! J’ignore s’il veillait ou s’il dormait. L’expression est remarquable dans la bouche d’un homme qui sait trop bien le français pour se tromper sur la force et le choix des termes. Cependant je pris, et je ne pouvais manquer alors de prendre ces mots dans un sens favorable, quoique le ton l’indiquât encore moins que l’expression ; c’est un ton dont il m’est impossible de donner l’idée, et qui correspond très bien aux regards dont j’ai parlé. Chaque fois qu’il dit ces mots je sentis un tressaillement d’effroi, dont je n’étais pas le maître : mais il ne me fallut qu’un moment pour me remettre et rue de ma terreur : dès le lendemain tout fut si parfaitement oublié que je n’y ai pas. même pensé durant tout mon séjour à Londres et au voisinage. Je ne m’en suis souvenu qu’ici où tant de choses m’ont rappelé ces paroles, et me les rappellent, pour ainsi dire, à chaque instant.

Ces mots, dont le ton retentit sur mon coeur comme s’ils venaient d’être prononcés, les longs et funestes regards tant de fois lancés sur moi ; les petits coups sur le dos avec des mots de mon cher monsieur, en réponse au soupçon d’être un traître ; tout cela m’affecte à un tel point après le reste, que ces souvenirs, fussent-ils les seuls, fermeraient tout retour à la confiance ; et il n’y a pas une nuit où ces mots, Je tiens J. J. Rousseau, ne sonnent encore à mon oreille comme si je les entendais de nouveau.

Oui, M. Hume, vous me tenez, je le sais ; mais seulement par des choses qui me sont extérieures : vous me tenez par l’opinion, par les jugements des hommes ; vous me tenez par ma réputation, par ma sûreté peut-être ; tous les préjugés sont pour vous : il vous est aisé de me faire passer pour un monstre, comme vous avez commencé, et je vois déjà l’exultation barbare de mes implacables ennemis. Le public, en général, ne me fera pas plus de grâce : sans autre examen, il est toujours pour les services rendus, parce que chacun est bien aise d’inviter à lui en rendre en montrant qu’il sait les sentir. Je prévois aisément la suite de tout cela, surtout dans le pays où vous m’avez conduit, et où, sans amis, étranger à tout le monde, je suis presque à votre merci. Les gens sensés comprendront cependant que, loin que j’aie pu chercher cette affaire, elle était ce qui pouvait m’arriver de plus terrible dans la position où je suis ; ils sentiront qu’il n’y a que ma haine invincible pour toute fausseté, et l’impossibilité de marquer de l’estime à celui pour qui je l’ai perdue, qui aient pu m’empêcher de dissimuler quand tant d’intérêts m’en faisaient une loi : mais les gens sensés sont en petit nombre, et ce ne sont pas eux qui font du bruit.

Oui, M. Hume, vous me tenez par tous les liens de cette vie ; mais vous ne me tenez ni par ma vertu ni par mon courage indépendant de vous et des hommes, et qui me restera tout entier malgré vous. Ne pensez pas m’effrayer par la crainte du sort qui m’attend. Je connais les jugements des hommes, je suis accoutumé à leur injustice, et j’ai appris à les peu redouter. Si votre parti est pris, comme j’ai tout lieu de le croire, soyez sûr que le mien ne l’est pas moins. Mon corps est affaibli, mais jamais mon âme ne fut plus ferme. Les hommes feront et diront ce qu’ils voudront, peu m’importe ; ce qui m’importe est d’achever, comme j’ai commencé, d’être droit et vrai jusqu’à la fin, quoiqu’il arrive, et de n’avoir pas plus à me reprocher une lâcheté dans mes misères, qu’une insolence dans ma prospérité. Quelque opprobre qui m’attende et quelque malheur qui me menace, je suis prêt. Quoique à plaindre, je le serai moins que vous, et je laisse pour toute vengeance le tourment de respecter, malgré vous, l’infortuné que vous accablez.

En achevant cette lettre, je suis surpris de la force que j’ai eue de l’écrire. Si l’on mourait de douleur, j’en serais mort à chaque ligne. Tout est également incompréhensible dans ce qui se passe. Une conduite pareille à la vôtre n’est pas dans la nature ; elle est contradictoire ; et cependant elle m’est démontrée. Abîme des deux côtés ! Je péris dans l’un ou dans l’autre. Je suis le plus malheureux des humains si VOUS êtes coupable ; j’en suis le plus vil, si vous êtes innocent. Vous me faites désirer d’être cet objet méprisable. Oui, l’état où. je me verrais, prosterné, foulé sous vos pieds, criant miséricorde et faisant tout pour l’obtenir, publiant à liante voix mon indignité, et rendant à vos vertus le plus éclatant hommage, serait pour mon coeur un état d’épanouissement et de joie après l’état d’étouffement et de mort où vous l’avez mis. Il ne me reste qu’un mot à vous dire. Si nous êtes coupable, ne m’écrivez plus ; cela serait inutile, et sûrement vous ne me tromperez pas. Si vous êtes innocent, daignez vous justifier. Je connais mon devoir, je l’aime et l’aimerai toujours, quelque rude qu’il puisse être. Il n’y a point d’abjection dont un coeur qui n’est pas né pour elle ne puisse revenir. Encore un coup, si vous êtes innocent, daignez vous justifier : si vous ne l’êtes pas, adieu pour jamais[915].

Lettre DCCVII – À Milord Maréchal

Le 20 juillet 1766.

La dernière lettre, Milord, que j’ai reçue de vous était du 25 mai. Depuis ce temps j’ai été forcé de déclarer mes sentiments à M. Hume : il a voulu une explication, il l’a eue ; j’ignore l’usage qu’il en fera. Quoi qu’il en soit, tout est dit désormais entre lui et moi. Je voudrais vous envoyer copie des lettres, mais c’est un livre pour la grosseur. Milord, le sentiment cruel que nous ne nous verrons plus charge mon coeur d’un poids insupportable ; je donnerais la moitié de mon sang pour vous voir un seul quart d’heure encore une fois en ma vie : vous savez combien ce quart d’heure me serait doux, mais vous ignorez combien il me serait important.

Après avoir bien réfléchi sur ma situation présente, je n’ai trouvé qu’un seul moyen possible de m’assurer quelque repos sur mes derniers jours ; c’est de me faire oublier des hommes aussi parfaitement que si je n’existais plus, si tant est qu’on puisse appeler existence un reste de végétation inutile à soi-même et aux autres, loin de tout ce qui nous est cher. En conséquence de cette résolution, j’ai pris celle de rompre toute correspondance hors les cas d’absolue nécessité. Je cesse désormais d’écrire et de répondre à qui que ce soit. Je ne fais que deux seules exceptions, dont l’une est pour M. du Peyrou ; je crois superflu de vous dire quelle est l’autre : désormais tout à l’amitié, n’existant plus que par elle, vous sentez que j’ai plus besoin que jamais d’avoir quelquefois de vos lettres.

Je suis très heureux d’avoir pris du goût pour la botanique : ce goût se change insensiblement en une passion d’enfant, ou plutôt en un radotage inutile et vain, car je n’apprends aujourd’hui qu’en oubliant ce que j’appris hier, mais n’importe : si je n’ai jamais le plaisir de savoir, j’aurai toujours celui d’apprendre, et c’est tout ce qu’il me faut. Vous ne sauriez croire combien l’étude des plantes jette d’agrément sur mes promenades solitaires. J’ai eu le bonheur de me conserver un coeur assez sain pour que les plus simples amusements lui suffisent, et j’empêche, en m’empaillant la tête, qu’il n’y reste place pour d’autres fatras.

L’occupation pour les jours de pluie, fréquents en ce pays, est d’écrire ma vie ; non ma vie extérieure comme les autres, mais ma vie réelle, celle de mon âme, l’histoire de mes sentiments les plus secrets. Je ferai ce que nul homme n’a fait avant moi, et ce que vraisemblablement nul autre ne fera dans la suite. Je dirai tout, le bien, le mal, tout enfin ; je me sens une âme qui se peut montrer. Je suis loin de cette époque chérie de 1762, mais j’y viendrai, je l’espère. Je recommencerai, du moins en idée, ces pèlerinages de Colombier, qui furent les jours les plus purs de ma vie. Que ne peuvent-ils recommencer encore, et recommencer sans cesse ! je ne demanderais point d’autre éternité.

M. du Peyrou me marque qu’il a reçu les trois cents louis. Ils viennent d’un bon père qui, non plus que celui dont il est l’image, n’attend pas que ses enfants lui demandent leur pain quotidien.

Je n’entends point ce que vous me dites d’une prétendue charge que les habitants de Derbyshire m’ont donnée. Il n’y a rien de pareil, je vous assure, et cela m’a tout l’air d’une plaisanterie que quelqu’un vous aura faite sur mon compte ; du reste, je suis très content du pays et des habitants, autant qu’on peut l’être à mon âge d’un climat et d’une manière de vivre auxquels ou n’est pas accoutumé. J’espérais que vous me parleriez un peu de votre maison et de votre jardin, ne fût-ce qu’en faveur de la botanique. Ah ! que ne suis-je à portée de ce bienheureux jardin, dût mon pauvre Sultan le fourrager un peu comme il fit celui de Colombier !

Lettre DCCIX – À M. Guy

[916]

Wootton, le 2 août 1766.

Je me serais bien passé, monsieur, d’apprendre les bruits obligeants qu’on répand à Paris sur mon compte, et vous auriez bien pu vous passer de vous joindre à ces cruels amis qui se plaisent à m’enfoncer vingt poignards dans le coeur. Le parti que j’ai pris de m’ensevelir dans cette solitude, sans entretenir plus aucune correspondance dans le monde, est l’effet de ma situation bien examinée. La ligue qui s’est formée contre moi est trop puissante, trop adroite, trop ardente, trop accréditée, pour que, dans ma position, sans autre appui que la vérité, je sois en état de lui faire face dans le public. Couper les têtes de celle hydre ne servirait qu’à les multiplier ; et je n’aurais pas détruit une de leurs calomnies, que vingt autres plus cruelles lui succéderaient à l’instant. Ce que j’ai à foire est de bien prendre mon parti sur les jugements du public, de me taire, et de tacher au moins de vivre et mourir en repos.

Je n’en suis pas moins reconnaissant pour ceux que l’intérêt qu’ils prennent à moi engage à m’instruire de ce qui se passe : en m’affligeant, ils m’obligent ; s’ils me font du mal, c’est en voulant me faire du bien. Ils croient que ma réputation dépend d’une lettre injurieuse, cela peut être ; mais, s’ils croient que mon honneur en dépend, ils se trompent. Si l’honneur d’un homme dépendait des injures qu’on lui dit, et des outrages qu’on lui fait, il y a longtemps qu’il ne me resterait plus d’honneur à perdre ; mais, au contraire, il est même au-dessous d’un honnête homme de repousser de certains outrages. On dit que M. Hume me traite de vile canaille et de scélérat. Si je savais répondre à de pareils noms, je m’en croirais digne.

Montrez cette lettre à mes amis, et priez-les de se tranquilliser. Ceux qui ne jugent que sur des preuves ne me condamneront certainement pas, et ceux qui jugent sans preuves ne valent pas la peine qu’on les désabuse. M. Hume écrit, dit-on, qu’il veut publier toutes les pièces relatives à cette affaire ; c’est, j’en réponds, ce qu’il se gardera de faire, ou ce qu’il se gardera bien au moins de faire fidèlement. Que ceux qui seront au fait nous jugent, je le désire ; que ceux qui ne sauront que ce que M. Hume voudra leur dire ne laissent pas de nous juger ; cela m’est, je vous jure, très indifférent. J’ai un défenseur dont les opérations sont lentes, mais sûres : je les attends.

Je me bornerai à vous présenter une seule réflexion. Il s’agit, monsieur, de deux hommes dont l’un a été amené par l’autre en Angleterre presque malgré lui : l’étranger, ignorant la langue du pays, ne pouvant parler ni entendre, seul, sans amis, sans appui, sans connaissances, sans savoir même à qui confier une lettre en sûreté, livré sans réserve à l’autre et aux siens, malade, retiré et ne voyant personne, écrivant peu, est allé s’enfermer dans le fond d’une retraite ou il herborise pour toute occupation : le Breton, homme actif, liant, intrigant, au milieu de son pays, de ses amis, de ses parents, de ses patrons, de ses patriotes, en grand crédit à la cour, à la ville, répandu dans le plus grand monde, à la tête des gens de lettres, disposant des papiers publics, en grande relation chez l’étranger, surtout avec les plus mortels ennemis du premier. Dans cette position, il se trouve que l’un des deux a tendu des pièges à l’autre. Le Breton crie que c’est cette vile canaille, ce scélérat d’étranger qui lui en tend : l’étranger, seul, malade, abandonné, gémit et ne répond rien. Là-dessus le voilà jugé, et il demeure clair qu’il s’est laissé mener dans le pays de l’autre, qu’il s’est mis à sa merci, tout exprès pour lui faire pièce et pour conspirer contre lui. Que pensez-vous de ce jugement ? Si j’avais été capable de former un projet aussi monstrueusement extravagant, où est l’homme ayant quelque sens, quelque humanité, qui ne devrait pas dire : Vous faites tort à ce pauvre misérable ; il est trop fou pour pouvoir être un scélérat : plaignez-le, saignez-le ; mais ne l’injuriez pas ? J’ajouterai que le ton seul que prend M. Hume devrait décréditer ce qu’il dit : ce ton si brutal, si bas, si indigne d’un homme qui se respecte, marque assez que lame qui l’a dicté n’est pas saine ; il n’annonce pas un langage digne de foi. Je suis étonné, je l’avoue, comment ce ton seul n’a pas excité l’indignation publique. C’est qu’à Paris c’est toujours celui qui crie le plus fort qui a raison. À ce combat-là je n’emporterai jamais la victoire, et je ne la disputerai pas.

Voici, monsieur, le fait en peu de mots. Il m’est prouvé que M. Hume, lié avec mes plus cruels ennemis, d’accord à Londres avec des gens qui se montrent, et à Paris avec tel qui ne se montre pas, m’a attiré dans son pays, en apparence pour m’y servir avec la plus grande ostentation, et en effet pour m’y diffamer avec la plus grande adresse ; à quoi il a très bien réussi. Je m’en suis plaint : il a voulu savoir mes raisons, je les lui ai écrites dans le plus grand détail ; si on les demande, il peut les dire ; quant à moi, je n’ai rien à dire du tout.

Plus je pense à la publication promise par M. Hume, moins je puis concevoir qu’il l’exécute. S’il l’ose faire, à moins d’énormes falsifications, je prédis hardiment que, malgré son extrême adresse et celle de ses amis, sans même que je m’en mêle, M. Hume est un homme démasqué.

Lettre DCCXI – À Madame la marquise de Verdelin

[917]

Wootton, août 1766.

J’ai attendu, madame, votre retour à Paris pour vous répondre, parce qu’il y a, pour écrire des provinces d’Angleterre dans les provinces de France, des embarras que j’aurais peine à lever d’ici.

Vous me demandez quels sont mes griefs contre M. Hume. Des griefs ! non, madame, ce n’est pas le mot : ce mot propre n’existe pas dans la langue française, et j’espère, pour l’honneur de l’humanité, qu’il n’existe dans aucune langue.

M. Hume a promis de publier toutes les pièces relatives à cette affaire : s’il tient parole, vous verrez, dans la lettre que je lui ai écrite le 10 juillet, les détails que vous demandez, du moins assez pour que le reste soit superflu. D’ailleurs, vous voyez sa conduite publique depuis ma dernière lettre ; elle parle assez clair, ce me semble, pour que je n’aie plus besoin de rien dire.

Je vous dois cependant, madame, d’examiner ce que vous m’alléguez à ce sujet.

Que la fausse lettre du roi de Prusse soit de M. d’Alembert, ami de M. Hume, ou de M. Walpole, ami de M. Hume, ce n’est pas, au fond, de cela qu’il s’agit ; c’est de savoir, quel que soit l’auteur de la lettre, si M. Hume en est complice. Vous voulez que madame du Deffand ait travaillé à cette lettre ; à la bonne heure : mais deux autres écrits, mis successivement dans les mêmes papiers, et de la même main, ne sont sûrement pas de celle d’une femme ; et quant à M. Walpole, tout ce que je puis dire est qu’il faut assurément que je me connaisse mal en style pour avoir pu prendre le français d’un Anglais pour le français de M. d’Alembert.

Votre objection, tirée du caractère connu de M. Hume, est très forte, et m’étonnera toujours : il n’a pas fallu moins que ce que j’ai vu et senti d’opposé pour le croire. Tout ce que je peux conclure de cette contradiction est qu’apparemment M. Hume n’a jamais haï que moi seul ; mais aussi quelle haine, quel art profond à la cacher et à l’assouvir ! le même coeur pourrait-il suffire à deux passions pareilles ?

On vous marque que j’ai voué à M. Hume une haine implacable, parce qu’il veut me déshonora en me forçant d’accepter des bienfaits. Savez-vous bien, madame, ce que Milord Maréchal, à qui nous me renvoyez, eût fait si ou lui eût dit pareille chose ? il eût répondu que cela n’était pas rai, et n’eût pas même daigné m’en parler.

Tout ce que vous ajoutez sur l’honneur que m’eût fait une pension du roi d’Angleterre est très juste, il est seulement étonnant que vous ayez cru avoir besoin de me dire ces choses-là. Pour vous prouver, madame, que je pense exactement comme vous sur cet article, je vous envoie ci-jointe la copie d’une lettre que j’écrivis, il y a trois mois, à M. le général Conway, et dans laquelle j’étais même fort embarrassé, sentant déjà les trahisons de M. Hume, et ne voulant cependant pas le nommer. Il ne s’agit pas de savoir si cette pension m’eût été honorable, mais si elle l’était assez pour que je dusse l’accepter à tout prix, même à celui de l’infamie.

Quand vous me demandez quel est le sujet qui ose solliciter son maître pour un homme qu’il veut avilir, vous ne voyez pas qu’il faisait de cette sollicitation son grand moyen pour m’accuser bientôt de la plus noire ingratitude. Si M. Hume eût travaillé publiquement à m’avilir lui-même, vous auriez raison ; mais il ne faut pas supposer qu’il exécutait avec bêtise un projet si profondément médité : cette objection serait bonne encore, si, connu depuis longtemps de M. Hume, j’avais été inconnu du roi d’Angleterre et de sa cour ; mais votre lettre même dit le contraire : cette affaire ne pouvait tourner, comme elle a fait, qu’à l’avantage de M. Hume. Toute la cour d’Angleterre dit maintenant : Ce pauvre homme ! il croit que tout le monde lui ressemble ; nous y avons été trompés comme lui.

Dans le plan qu’il s’était fait, et qu’il a si pleinement exécuté, de paraître me servir en public avec la plus grande ostentation, et de me diffamer ensuite avec la plus grande adresse, il devait écrire et parler honorablement de moi. Vouliez-vous qu’il allât dire du mal d’un homme pour lequel il affectait tant d’amitié ? c’eût été se contredire, et jouer très mal son jeu ; il voulait paraître avoir été pleinement ma dupe ; il préparait l’objection que vous me faites aujourd’hui.

Vous me renvoyez, sur ce que vous appelez mes griefs, à Milord Maréchal, pour en juger : Milord Maréchal est trop sage pour vouloir, d’où il est, voir mieux que moi ce qui se passe où je suis ; et quand un homme, entre quatre yeux, m’enfonce à coups redoublés un poignard dans le sein, je n’ai pas besoin, pour savoir s’il m’a touché, de l’aller demander à d’autres.

Finissons pour jamais sur ce sujet, je vous supplie. Je vous avoue, madame, toute ma faiblesse : si je savais que M. Hume ne fût pas démasqué avant sa mort, j’aurais peine à croire encore à la Providence.

Je me fais quoique scrupule de mêler dans une même lettre des sujets si disparates ; mais cette atteinte de goutte que vous avez sentie, mais les incommodités de vos enfants, ne me permettent pas de vous rien dire ici d’eux et de vous. Quant à la goutte, il n’est pas naturel qu’elle vous maltraite beaucoup à votre âge, et j’espère que vous en serez quitte pour un ressentiment passager ; mais je n’envisage pas de même cette humeur scrofuleuse, qui paraît avoir été transmise à vos enfants par leur père ; l’âge pubère les guérira, comme je l’espère, ou rien ne les guérira ; et, dans ce dernier cas, je vois une raison de plus de combler les voeux d’un honnête homme qui a toute votre estime, et qui mérite tout votre attachement. Vos filles, malgré leur mérite, leur naissance et leur bien, se marieront peut-être avec peine, et peut-être aurez-vous vous-même quelque scrupule de les marier. Ah ! madame, les races de gens de bien sont si rares sur la terré ! voulez-vous en laisser éteindre une ? À la place des simples et vrais sentiments de la nature, qu’on étouffe, on a fourré dans la société je ne sais quels raffinements de délicatesse que je ne saurais souffrir. Croyez-moi, croyez-en votre ami, et l’ami de toutes choses honnêtes, mariez-vous, puisque votre âge et votre coeur le demande. L’intérêt même de vos filles ne s’y oppose pas. Vos enfants des deux parts auront les biens de leur père, et ils auront de plus les uns dans les autres un appui que vous rendrez lies -solide par l’attachement mutuel que vous leur saurez inspirer. Mon intérêt aussi se mêle à ce conseil, je vous l’avoue ; je sens et j’ai grand besoin de sentir qu’on n’est pas tout-à-fait misérable quand on a des amis heureux[918]. Soyez-le l’un et l’autre, et l’un par l’autre ; qu’au milieu des afflictions qui m’accablent j’aie la consolation de savoir que j’ai deux amis unis et fidèles, qui parlent quelquefois avec attendrissement de mes misères ; elles m’en seront moins rudes à supporter. J’aime à envisager comme faite une chose qui doit se faire. Permettez-moi de vous conseiller, lorsque vous serez dans votre nouveau ménage, de bien choisir ceux à qui vous accorderez l’entrée de votre maison : qu’elle ne soit pas ouverte à tout le monde, comme la plupart des maisons de Paris. Ayez un petit nombre d’amis sûrs, et tenez-vous-en à leur commerce : ayez-en, si vous voulez, qui aient de la littérature, cela jette de l’agrément dans la société ; mais point de gens de lettres de profession, sur toute chose ; jamais aucun auteur, quel qu’il soit. Souvenez-vous de cet avis, madame ; et soyez sûre que, si vous le négligez, vous vous en trouverez mal tôt ou tard.

Je n’ai pas la force d’étendre jusqu’à vous ma résolution de ne plus écrire ; c’est une résolution que j’avais pourtant prise, mais qu’il est impossible à mon coeur d’exécuter : je vous écrirai quelquefois madame, mais rarement peut-être ; je voudrais qu’en cela vous ne m’imitassiez pas. Je ne dois pas vous affliger, et vous pouvez me consoler. Je vous prie de ne remettre vos lettres ni à M. Coindet ni à personne ; mais de les envoyer vous-même sous l’adresse ci-jointe, exactement suivie, sans que mon nom y paraisse en aucune façon : en prenant soin de faire affranchir les lettres jusqu’à Londres, elles parviendront sûrement, et personne ne les ouvrira <pie moi ; mais il faut tâcher, par économie, d’éviter les paquets, et d’écrire plutôt des lettres simples sur d’aussi grand papier qu’on veut ; car, quelque grosse que soit une lettre simple, elle ne paie que pour simple ; mais la moindre enveloppe renchérit le port exorbitamment. Le dernier paquet de M. Coindet m’a coûté six francs de port : je ne les ai pas regrettés assurément ; ce paquet contenait une lettre de vous ; mais en tout ce qui peut se faire avec économie, sans que la chose aille moins bien, je suis dans une position qui m’en rend le soin très utile. Au reste, je ne sais pas qui peut vous avoir dit que j’étais à vingt-cinq lieues de Londres ; j’en suis à cinquante bonnes ; et j’ai mis quatre jours à les faire, avec les mêmes chevaux à la vérité. Recevez, madame, les salutations de la plus tendre amitié.

Lettre DCCXII – À M. Marc-Michel Rey

[919]

Wootton, août 1766.

Je reçois, mon cher compère, avec grand plaisir, de vos nouvelles : l’impossibilité de trouver nulle part ce repos après lequel mon coeur soupire inutilement, m’eût fait un scrupule de vous donner des miennes, pour ne pas vous affliger. D’ailleurs, voulant me recueillir en moi-même, autant qu’il est possible, et ne plus rien savoir de ce qui se passe dans le monde par rapport à moi, j’ai rompu tout commerce de lettres, hors les cas d’absolue nécessité ; cela fera que je vous écrirai plus rarement désormais : mais soyez sûr que mon attachement pour vous, et pour tout ce qui vous appartient, est toujours le même ; et que ce serait une grande consolation pour moi dans la vieillesse qui s’approche, au milieu d’un cortège de douleurs de toute espèce, d’embrasser ma chère filleule avant ma mort.

J’ai su que vous aviez eu aussi quelques affaires désagréables : j’en étais en peine ; et je vous aurais écrit à ce sujet, si vous ne m’aviez prévenu. J’augure, sur ce que vous ne m’en dites rien, que tout cela n’a pas eu des suites, et je m’en réjouis de tout mon coeur ; mais mon amitié pour vous ne me permet pas de vous taire mou sentiment sur ces sortes d’affaires, Tandis que vous commenciez et que vous aviez besoin de mettre, pour ainsi dire, à la loterie, il vous convenait de courir quelques risques pour vous avancer : mais maintenant que maison est bien établie, que vos affaires, comme je le suppose, sont en bon état, ne les dérangez pas par votre faute ; jouissez en paix de la fortune dont la Providence a béni votre travail ; et, au lieu d’exposer le bien de vos enfants et le vôtre, contentez-vous de l’entretenir en sûreté, sans plus vous permettre d’entreprises hasardeuses. Voilà, mon cher compère, un conseil de l’amitié, et, je crois, de la raison : si vous trouvez qu’il soit à votre usage, profitez-en.

Vos gazettes disent donc que M. Hume est mon bienfaiteur, et que je suis son protégé ! Que Dieu me préserve d’être souvent protégé de la sorte, et de trouver en ma vie encore un pareil bienfaiteur ! Je présume que cet article n’est que préparatoire, et qu’il en suivra bientôt un second, aussi véridique, aussi humain, aussi juste. Qu’importe, mon cher compère ? Laissons dire, et M. Hume, et les plénipotentiaires, et les puissances, et les gazetiers, et le public, et tout le monde ; qu’ils crient, qu’ils m’outragent, qu’ils m’insultent, qu’ils disent et fassent tout ce qu’ils voudront : mon âme, en dépit d’eux, restera toujours la même ; il n’est pas au pouvoir des hommes de la changer. Le public désormais est mort pour moi ; je vous prie, quand vous m’écrirez, de ne me reparler jamais de ce qu’on y dit.

MM. Becket et de Hondt ne m’ont point parlé de la pension de mademoiselle Le Vasseur ; et comme l’année n’est pas écoulée, cela ne presse pas : mais je vous prie de ne vous servir jamais de ces messieurs, pour me rien envoyer, ni pour rien qui me regarde ; j’ai senti, dans plus d’une affaire, l’influence que M. Hume a sur eux. Il vient de m’en arriver une qui mérite d’être contée. M. du Peyrou ayant jugé à propos de m’envoyer mes livres, je l’avais prié de les adresser à ces messieurs, qui s’étaient offerts. Ayant une collection considérable d’estampes, dont les droits, exigés à la rigueur, auraient passé mes ressources, je les priai de tâcher de faire mitiger le droit, d’autant plus que la moitié de mes estampes ne valant pas ce droit, j’aimerais mieux les abandonner que de les payer sans rabais : ces messieurs promettent de faire de leur mieux ; ils reçoivent mes livres, et, outre quinze louis de port, en prennent quinze autres chez mon banquier pour les frais de douane ; gardent et fouillent les livres, tant qu’il leur plaît, sans me rien marquer de leur arrivée ; m’envoient enfin sans avis un ballot que je les avais priés de m’envoyer sitôt que les miens arriveraient. J’ouvre ce ballot où mes estampes étaient ; je trouve les porte feuilles vides, et pas une seule estampe ni petite ni grande, sans qu’ils aient même daigné me marquer ce qu’ils en avaient fait. Ainsi j’ai quinze louis de port, autant de douane, sans savoir sur quoi, et pour cent louis d’estampes perdues, sans qu’il m’en reste une seule[920].

Je ne sais si les livres que vous avez vus doivent payer à Londres mille écus de douane ; mais je sais bien que si je les revends, comme il le faut bien, je n’en retirerai pas la moitié de cette somme. Il y a un seul article d’une livre sterling (c’est près d’un louis) pour une vieille guitare sourde, brisée et pourrie, qui m’a coûté six francs de France, et dont je ne les retrouverai jamais. Cela ne se ferait pas à Alger, mais cela se fait à Londres, grâces aux bons soins de ces messieurs. Si je laisse longtemps mes livres dans leur magasin, et s’ils me font payer à proportion pour l’entrepôt, ne le pouvant pas, je serai forcé de leur laisser mes livres : ainsi j’aurai perdu, par leurs bons soins, tous mes livres, toutes mes estampes, et trente louis d’argent comptant. Que dites-vous de cela ? Je crois que ces messieurs sont par eux-mêmes de fort honnêtes gens ; mais je crois aussi qu’à mon égard ils cèdent trop à l’instigation d’autrui. C’est pourquoi je veux n’avoir avec eux, si je puis, aucune sorte d’affaires, de peur de m’en trouver toujours plus mal. Je chercherai, si vous y consentez, à me prévaloir sur vous des trois cents francs de mademoiselle Le Vasseur, soit par lettre de change, soit en vous envoyant d’Angleterre son reçu, en échange duquel vous en donnerez l’argent à celui qui vous le remettra.

Je dois avoir parmi mes livres un exemplaire de la musique du Devin du village : si vous persistez à vouloir le faire graver, je pourrais corriger cet exemplaire, et vous l’envoyer ; mais il faut du temps, non seulement pour attendre l’occasion, mais pour le faire venir de Londres, parce qu’il faut que je donne commission à quelqu’un de confiance d’ouvrir la balle où il est, pour l’en tirer et me l’envoyer ; ce qui ne peut se faire avant cet hiver. Je suis très fâché que vous publiiez la Reine fantasque, parce que cela peut faire encore des tracasseries désagréables pour vous et pour moi.

Guy m’a écrit au sujet du Dictionnaire de Musique ; il se plaint de vous et de vos propositions, qu’il trouve déraisonnables : je lui ai répondu qu’il fit comme il l’entendrait ; que je vous aimais fort tous les deux ; mais que des affaires de libraire à libraire, je ne m’en mêlerais de mes jours. Mille tendres salutations à madame Rey. J’embrasse la chère petite et son cher papa.

Voici une adresse dont il faut vous servir désormais, quand vous m’écrirez : ne faites point d’enveloppe ; et, quoique mon nom ne paraisse point sur la lettre, soyez sûr que personne ne l’ouvrira que moi, et qu’elle me parviendra sûrement, pourvu que vous suiviez exactement l’adresse, et que vous affranchissiez jusqu’à Londres, sans quoi les lettres pour les provinces d’Angleterre restent au rebut

Lettre DCCXIV – À M. du Peyrou

Wootton, le 16 août 1766.

Je ne doute point, mon cher hôte, que les choses incroyables que M. Hume écrit partout ne vous soient parvenues, et je ne suis pas en peine de l’effet qu’elles feront sur vous. Il promet au public une relation de ce qui s’est passé entre lui et moi, avec le recueil des lettres. Si ce recueil est fait fidèlement, vous y verrez, dans celle que je lui ai écrite le 10 juillet, un ample détail de sa conduite et de la mienne, sur lequel vous pourrez juger entre nous ; mais comme infailliblement il ne fera pas cette publication, du moins sans les falsifications les plus énormes, je me réserve à vous mettre au fait, par le retour de M. d’Ivernois ; car vous copier maintenant cet immense recueil, c’est ce qui ne m’est pas possible, et ce serait rouvrir toutes mes plaies : j’ai besoin d’un peu de trêve pour reprendre mes forces prêtes à me manquer ; du reste je le laisse déclamer dans le public et s’emporter aux injures les plus brutales :}‘e ne sais point quereller en charretier : j’ai un défenseur dont les opérations sont lentes, mais sûres ; je les attends et je me tais.

Je vous dirai seulement un mot sur une pension du roi d’Angleterre dont il a été question, et dont vous m’aviez parlé vous-même : je ne vous répondis pas sur cet article, non seulement à cause du secret que M. Hume exigeait, au nom du roi, et que je lui ai fidèlement gardé jusqu’à ce qu’il l’ait publié lui-même, mais parce que, n’ayant jamais bien compté sur cette pensionne ne voulais vous flatter pour moi de cette espérance que quand je serais assuré de la voir remplir. Vous sentez que rompant avec M. Hume, après avoir découvert ses trahisons, je ne pouvais, sans infamie, accepter des bienfaits qui me venaient par lui : il est vrai que ces bienfaits et ces trahisons semblent s’accorder fort mal ensemble ; tout cela s’accorde pourtant fort bien. Son plan était de me servir publiquement avec la plus grande ostentation, et de me diffamer en secret avec la plus grande adresse : ce dernier objet a été parfaitement rempli ; vous aurez la clef de tout cela. En attendant, comme il publie partout qu’après avoir accepté la pensionne l’ai malhonnêtement refusée, je vous envoie une copie de la lettre que j’écrivis à ce sujet au ministre, par laquelle vous verrez ce qu’il en est. Je reviens maintenant à ce que vous m’en avez écrit.

Lorsqu’on vous marqua que la pension m’avait été offerte, cela était vrai ; mais lorsqu’on ajouta que je l’avais refusée, cela était parfaitement faux ; car, au contraire, sans -aucun doute alors sur la sincérité de M. Hume, je ne mis, pour accepter cette pension, qu’une condition unique, savoir l’agrément de Milord Maréchal, que, vu ce qui s’était passé à Neuchâtel, je ne pouvais me dispenser d’obtenir. Or, nous avions eu cet agrément avant mon départ de Londres ; il lié restait de la part de la cour qu’à terminer l’affaire, ce que je n’espérais pourtant pas beaucoup ; mais ni dans ce temps-là, ni avant, ni après, je n’en ai parlé à qui que ce fût au monde, hors le seul Milord Maréchal, qui sûrement m’a gardé le secret : il faut donc que ce secret ait été ébruité de la part de M. Hume. Or, comment M. Hume a-t-il pu dire que j’avais refusé, puisque cela était faux, et qu’alors mon intention n’était pas même de refuser ? Cette anticipation ne montre-t-elle pas qu’il savait que je serais bientôt forcé à ce refus, et qu’il entrait même dans son projet de m’y forcer, pour amener les choses au point où il les a mises ? La chaîne de tout cela me paraît importante à suivre pour le travail dont je suis occupé ; et si vous pouviez parvenir à remonter, par votre 1 ami, à la source de ce qu’il vous écrit, vous rendriez un grand service à la chose et à moi-même.

Les choses qui se passent en Angleterre à mon égard sont, je vous assure, hors de toute imagination : j’y suis dans la plus complète diffamation où il soit possible d’être, sans que j’aie donné à cela la moindre occasion, et sans que pas une âme puisse dire avoir eu personnellement le moindre mécontentement de moi. Il paraît maintenant que le projet de M. Hume et de ses associés est de me couper toute ressource, toute communication avec le continent, et de me faire périr ici de douleur et de misère. J’espère qu’ils ne réussiront pas ; mais deux choses me font trembler : l’une est qu’ils travaillent avec force à détacher de moi M. Davenport, et que, s’ils réussissent, je suis absolument sans asile, et sans savoir que devenir ; l’autre, encore plus effrayante, est qu’il faut absolument que, pour ma correspondance avec vous, j’aie un commissionnaire à Londres, à cause de l’affranchissement jusqu’à cette capitale, qu’il ne m’est pas possible de faire ici ; je me sers pour cela d’un libraire que je ne connais point, mais qu’on m’assure être fort-honnête homme ; si par quelque accident cet homme venait à me manquer, il ne me reste personne à qui adresser mes lettres en sûreté, et je ne saurais plus comment vous écrire : il faut espérer que cela n’arrivera pas ; mais mon cher hôte, je suis si malheureux ! il ne me faudrait que ce dernier coup.

Je tâche de fermer de tous côtés la porte aux nouvelles affligeantes ; je ne lis plus aucun papier public ; je ne réponds plus à aucune lettre, ce qui doit rebuter à la fin de m’en écrire ; je ne parle que de choses indifférentes au seul voisin avec lequel je converse, parce qu’il est le seul qui parle français. Il ne m’a pas été possible, vu la cause, de n’être pas affecté de cette épouvantable révolution, qui, je n’en doute pas, a gagné toute l’Europe ; mais cette émotion a peu duré ; la sérénité est revenue, et j’espère qu’elle tiendra : car il me paraît difficile qu’il m’arrive désormais aucun malheur imprévu. Pour vous, mon cher hôte, que tout cela ne vous ébranle pas : j’ose vous prédire qu’un jour l’Europe portera le plus grand respect à ceux qui en auront conservé pour moi dans mes disgrâces.

Lettre DCCXV – À Madame la comtesse de Boufflers

Wootton, le 30 août 1766.

Une chose me fait grand plaisir, madame, dans la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire le 27 du mois dernier, et qui ne m’est parvenue que depuis peu de jours ; c’est de connaître à son ton que vous êtes en bonne santé.

Vous dites, madame, n’avoir jamais vu de lettre semblable à celle que j’ai écrite à M. Hume ; cela peut être, car je n’ai, moi, jamais rien vu de semblable à ce qui y a donné lieu : cette lettre ne ressemble pas du moins à celles qu’écrit M. Hume ; et j’espère n’en écrire jamais qui leur ressemblent.

Vous me demandez quelles sont les injures dont je me plains. M. Hume m’a forcé de lui dire que je voyais ses manoeuvres secrètes, et je l’ai fait ; il m’a forcé d’entrer là-dessus en explication ; je l’ai fait encore, et dans le plus grand détail. Il peut vous rendre compte de tout cela, madame ; pour moi, je ne me plains de rien.

Vous me reprochez de me livrer à d’odieux soupçons : à cela je réponds que je ne me livre point à des soupçons : peut-être auriez-vous pu, madame, prendre pour vous un peu des leçons que vous me donnez, n’être pas si facile à croire que je croyais si facilement aux trahisons, et vous dire pour moi une partie des choses que vous vouliez que je me disse pour M. Hume.

Tout ce que vous m’alléguez en sa faveur forme un préjugé très fort, très raisonnable, d’un très grand poids, surtout pour moi, et que je ne cherche point à combattre ; mais les préjugés ne font rien contre les faits. Je m’abstiens de juger du caractère de M. Hume, que je ne connais pas ; je ne juge que sa conduite avec moi, que je connais. Peut-être suis-je le seul homme qu’il ait jamais haï ; mais aussi quelle haine ! Un même coeur suffirait-il à deux comme celle-là ?

Vous vouliez que je me refusasse à l’évidence, c’est ce que j’ai fait autant que j’ai pu ; que je démentisse le témoignage de mes sens, c’est un conseil plus facile à donner qu’à suivre ; que je ne crusse rien de ce que je sentais ; que je consultasse les amis que j’ai en France : mais si je ne dois rien croire de ce que je vois et de ce que je sens, ils le croiront bien moins encore, eux qui ne le voient pas, et qui le sentent encore moins. Quoi, madame ! quand un homme vient entre quatre 1 veux m’enfoncer, à coups redoublés, un poignard dans !e sein, il faut, avant d’oser lui dire qu’il me frappe, que j’aille demander à d’autres s’il m’a frappé !

L’extrême emportement que vous trouvez dans ma lettre me fait présumer, madame, que vous n’êtes pas de sang-froid vous-même, ou que la copie que vous avez vue est falsifiée. Dans la circonstance funeste où j’ai écrit dette lettre, et on M. Hume m’a forcé de décrire, sachant bien ce qu’il en voulait faire, j’ose dire qu’il fallait avoir une aine forte pour se modérer à ce point. Il n’y a que les infortunes qui sentent combien, dans l’excès d’une affliction de cette espèce, il est difficile d’allier la douceur avec la douleur.

M. Hume s’y est pris autrement, je l’avoue ; tandis qu’en réponse à cette même lettre il m’écrivait (Mi termes décents et même honnêtes, il écrivait à M. d’Holbach et à tout le monde en termes un peu différents. Il a rempli Paris, la France, les gazettes, l’Europe entière, de choses que ma plume ne sait pas écrire, et qu’elle ne répétera jamais : était-ce comme cela, madame, que j’aurais dû faire ?

Vous dites que j’aurais dû modérer mon emportement contre un homme qui m’a réellement servi. Dans la longue lettre que j’ai écrite, le 10 juillet, à M. Hume, j’ai pesé avec la plus grande équité les services qu’il m’a rendus : il était digne de moi d’y faire partout pencher la balance en sa faveur, et c’est ce que j’ai fait : mais quand tous ces grands services auraient eu autant de réalité que d’ostentation, s’ils n’ont été que des pièges qui couvraient les plus noirs desseins, je ne vois pas qu’ils exigent une grande reconnaissance.

Les liens de l’amitié sont respectables même après au ils sont rompus : cela est vrai, mais cela suppose que ces liens ont existé : malheureusement ils ont existé de ma part ; aussi le parti que j’ai pris de gémir tout bas et de me taire est-il l’effet du respect que je me dois.

Et les seules apparences de ce sentiment le sont aussi. Voilà, madame, la plus étonnante maxime dont j’aie jamais entendu parler. Comment ! sitôt qu’un homme prend en public le masque de l’amitié, pour me nuire plus à son aise, sans même daigner se cacher de moi, sitôt qu’il me baise en m’assassinant, je dois n’oser plus me défendre, ni parer ses coups, ni m’en plaindre, pas même à lui ! Je ne puis croire que c’est là ce que vous avez voulu dire ; cependant en relisant ce passage dans votre lettre, je n’y puis trouver aucun autre sens.

Je vous suis obligé, madame, des soins que vous voulez prendre pour ma défense, mais je ne les accepte pas : M. Hume a si bien jeté le masque, qu’à présent sa conduite parle et dit tout à qui ne veut pas s’aveugler ; mais quand cela ne serait pas, je ne veux point qu’on me justifie, parce que je n’ai pas besoin de justification, et je ne veux pas qu’on m’excuse, parce que cela est au-dessous de moi ; je souhaiterais seulement que, dans l’abîme de malheurs où je suis plongé, les personnes que j’honore m’écrivissent des lettres moins accablantes, afin que j’eusse au moins la consolation de conserver pour elles tous les sentiments qu’elles m’ont inspirés.

Lettre DCCXVII – À Madame la duchesse de Portland

[921]

Wootton, le 3 septembre 1766

Madame,

Quand je n’aurais eu aucun goût pour la botanique, les plantes que M. Granville m’a remises de votre part m’en auraient donné ; et, pour mériter les trésors que je tiens de vous, je voudrais apprendre à les connaître : mais, madame la duchesse, il me manque le plus essentiel pour cela, et ce n’est pas assez pour moi de vos herbes, il me faudrait de plus vos instructions ; que ne suis-je à portée d’en profiter quelquefois ! Si, commençant trop tard cette étude, je n’avais jamais l’honneur de savoir, j’aurais du moins le plaisir d’apprendre, et celui d’apprendre auprès de vous : j’y trouverais cette précieuse sérénité d’âme, que donne la contemplation des merveilles qui nous entourent ; et, que j’en devinsse ou non meilleur botaniste, j’en deviendrais sûrement et plus sage et plus heureux. Voilà, madame la duchesse, un bien que j’aime à chercher à votre exemple, et qu’on ne recherche jamais en vain : plus l’esprit s’éclaire et s’instruit, plus le coeur demeure paisible ; l’étude de la nature nous détache de nous-mêmes et nous élève à son auteur. C’est en ce sens qu’on devient vraiment philosophe, c’est ainsi que l’histoire naturelle et la botanique ont un usage pour la sagesse et pour la vertu. Donner le change à nos passions par le goût des belles connaissances, c’est enchaîner les amours avec des liens de fleurs.

Daignez, madame la duchesse, recevoir avec bonté mon profond respect.

Lettre DCCXIX – À Milord Maréchal

7 septembre 1766.

Je ne puis vous exprimer, Milord, à quel point, dans les circonstances où je me trouve, je suis alarmé de votre silence. La dernière lettre que j’ai reçue de vous était du… Serait-il possible que les terribles clameurs de M. Hume eussent fait impression sur vous, et m’eussent, au milieu de tant de malheurs, ôté la seule consolation qui me restait sur la terre ? Non, Milord : cela ne peut pas être ; votre âme ferme ne peut être entraînée par l’exemple de la foule ; votre esprit judicieux ne peut être abusé à ce point. Vous n’avez point connu cet homme, personne ne l’a connu, ou plutôt il n’est plus le même. Il n’a jamais haï que moi seul ; mais aussi quelle haine ! un même coeur pourrait-il suffire à deux comme celle-là ? Il a marché jusqu’ici dans les ténèbres, il s’est caché ; mais maintenant il se montre à découvert. Il a rempli l’Angleterre, la France, les gazettes, l’Europe entière, de cris auxquels je ne sais que répondre, et d’injures dont je me croirais digne si je daignais les repousser. Tout cela ne décèle-t-il pas avec évidence le but qu’il a caché jusqu’à présent avec tant de soin ? Mais laissons M. Hume, je veux l’oublier malgré les maux qu’il m’a faits : seulement qu’il ne m’ôte pas mon père ; cette perte est la seule que je ne pourrais supporter. Avez-vous reçu mes deux dernières lettres, l’une du 20 juillet et l’autre du 9 août ? Ont-elles eu le bonheur d’échapper aux filets qui sont tendus tout autour de moi, et au travers desquels peu de chose passe ? Il parait que l’intention de mon persécuteur et de ses amis est de m’ôter toute communication avec le continent, et de me faire périr ici de douleur et de misère ; leurs mesures sont trop bien prises pour que je puisse aisément leur échapper. Je suis préparé à tout et je puis tout supporter hors votre silence. Je m’adresse à M. Rougemont ; je ne connais que lui seul à Londres à qui j’ose me confier : s’il me refuse ses services, je suis sans ressource et sans moyens pour écrire à mes amis. Ah, Milord ! qu’il me vienne une lettre de vous, et je me console de tout le reste !

Lettre DCCXXI – À Milord Maréchal

Wootton, le 27 septembre 1766.

Je n’ai pas besoin, Milord, de vous dire combien vos deux dernières lettres m’ont fait de plaisir et m’étaient nécessaires. Ce plaisir a pourtant été tempéré par plus d’un article, par un, surtout, auquel je réserve une lettre exprès, et aussi par ceux qui regardent M. Hume, dont je ne saurais lire le nom ni rien qui s’y rapporte, sans un serrement de coeur et un mouvement convulsif, qui fait pis que de me tuer, puisqu’il me laisse vivre. Je ne cherche point, Milord, à détruire l’opinion que vous avez de cet homme, ainsi que toute l’Europe ; mais je vous conjure, par votre coeur paternel, de ne me reparler jamais de lui sans la plus grande nécessité.

Je ne puis me dispenser de répondre à ce que vous m’en dites dans votre lettre du 5 de ce mois. Je vois avec douleur, me marquez-vous, que vos ennemis mettront sur le compte de M. Hume tout ce qu’il leur plaira d’ajouter au démêlé d’entre vous et lui. Mais que pourraient-ils faire de plus que ce qu’il a fait lui-même ? Diront-ils de moi pis qu’il n’en a dit dans les lettres qu’il a écrites à Paris, par toute l’Europe, et qu’il a fait mettre dans toutes les gazettes ? Mes autres ennemis me font du pis qu’ils peuvent et ne s’en cachent guère ; lui fait pis qu’eux et se cache, et c’est lui qui ne manquera pas de mettre sur leur compte le mal que jusqu’à ma mort il ne cessera de me faire en secret.

Vous me dites encore, Milord, que je trouve mauvais que M. Hume ait sollicité la pension au roi d’Angleterre à mon insu. Comment avez-vous pu vous laisser surprendre au point d’affirmer ainsi ce qui n’est pas ? Si cela était vrai, je serais un extravagant tout au moins ; mais rien n’est plus faux. Ce qui m’a fâché, c’était qu’avec sa profonde adresse il se soit servi de cette pension, sur laquelle il revenait à mon insu, quoique refusée, pour me forcer de lui motiver mon refus et de lui faire la déclaration qu’il voulait absolument avoir et que je voulais éviter, sachant bien l’usage qu’il en voulait faire. Voilà, Milord, l’exacte vérité, dont j’ai les preuves, et que vous pouvez affirmer.

Grâces au ciel ! j’ai fini quant à présent sur ce qui regarde M. Hume. Le sujet dont j’ai maintenant à vous parler est tel que je ne puis me résoudre à le mêler avec celui-là dans la même lettre ; je le réserve pour la première que je vous écrirai. Ménagez pour moi vos précieux jours, je vous en conjure. Ah ! vous ne savez pas, dans l’abîme de malheurs où je suis plongé, quel sciait pour moi celui de vous survivre !

Lettre DCCXXIII – À M. du Peyrou

À Wootton, le 4 octobre 1766.

Tu quoque !…

J’ai reçu, mon cher hôte, votre lettre n° 32 ; je n’ai pas besoin de vous dire quel effet elle a t’ait sur moi ; j’ai besoin plutôt de vous dire qu’elle ne m’a pas achevé. Celle n° 30 ne me préparait pas à celle-là ; ce que vous aviez ; écrit à Panckoucke m’y préparait encore moins ; et j’aurais juré, surtout après la promesse que vous m’aviez laite, que vous étiez à l’épreuve du voyage de Genève. J’avais tort ; je devrais savoir mieux que personne qu’il ne faut jurer de rien. Le soin que vous prenez de me ramasser les jugements du public sur mon compte m’apprend assez quels sont les vôtres, et je vois que si vous exigez que je me justifie, c’est surtout auprès de vous ; car, quant au public, vous savez que vos soins là-dessus sont inutiles, que mon parti est pris sur ce point, et que démon vivant je n’ai plus rien à lui dire.

Mais avant de parler de ma justification, parlons de la vôtre ; car, enfin, je n’ai aucun tort avec vous, que je sache, et vous en avez avec moi de peu pardonnables ; puisqu’avant de se résoudre d’accabler un ami dans mon état, il faut s’assurer d’avoir dix fois raison, après quoi l’on a tort encore. J’entre en matière.

Je vous disais dans ma précédente lettre que, lorsqu’on vous marqua que la pension m’avait été offerte, cela était vrai ; mais que, lorsqu’on ajouta que je l’avais refusée, cela était faux ; qu’il était faux même que j’eusse alors l’intention de la refuser ; que, comme c’était alors un secret, je n’en avais parlé à qui que ce fût ; qu’il fallait donc que ce bruit anticipé fût venu de M. Hume, qui lui-même avait exigé le secret, etc., etc.

Là-dessus, voici votre réponse ; de peur de la mal extraire, je la transcrirai mot à mot.

« Votre lettre au général Conway est du 12 mai, et l’affaire de votre démêlé n’a éclaté dans ce pays et à Genève que sur la fin de juillet ; à Paris, dans le courant du même mois, ou dans celui de juin. Il est donc possible que M. Hume n’ait parlé, dans sa lettre à d’Alembert, de votre pension, que sur le refus de l’accepter fait à M. Conway. Je dis possible, parce que, n’ayant pas la date de la lettre à d’Alembert, je ne peux pas l’assurer ; mais l’époque en est du mois de juin au plus tôt. Ainsi, la conséquence que vous tirez contre Hume de cette circonstance n’est pas nécessaire, et le secret ébruité de la pension n’a eu lieu qu’après votre refus. Je vous fais cette réflexion pour vous engager à bien combiner les dates, à bien vous en assurer, avant d’établir sur elles aucunes inductions. Il me sera difficile d’avoir la date de cette lettre à d’Alembert, puisqu’elle ne se communique plus, mais je tâcherai d’en savoir ce que je pourrai. Ce que j’en savais venait d’une lettre de M. Fischer au capitaine Steiner de Couvet ; la lettre était de fraîche date, et je vous écrivis sur-le-champ son contenu, et cela le 31 juillet. »

Il paraît, par tout ce récit, que je vous en ai imposé dans le mien, en antidatant le bruit répandu de mon refus, pour en accuser M. Hume. Je crois que vous n’avez pas tiré positivement cette conséquence ; mais, comme elle suit nécessairement de votre exposé, surtout de la fin, il a bien fallu, malgré vous, qu’elle se présentât au moins dans l’éloignement, puisqu’il était totalement impossible, de la manière que vous présentez La chose, que je lusse dans l’erreur sur ce point ; et, quand j’y aurais été, cette erreur sur pareil sujet eût été une étourderie impardonnable à mon Age, et ne pouvait que rendre mon caractère très suspect. Or, sans vous parler des devoirs de l’amitié, ceux de l’équité, de l’humanité, du respect qu’on doit aux malheureux, voulaient que vous commençassiez par bien vous assurer des faits qui entraînaient cette conséquence, et que vous ne vous fiassiez pas légèrement à votre mémoire pour m’imputer une pareille méchanceté. Avant d’aller plus loin, je vous supplie de rentrer ici en vous-même, et de vous demander si j’ai tort ou raison.

Suivez maintenant ce que j’ai à vous dire.

Premièrement, je viens de relire, en entier, votre lettre du 31 juillet, n° 30, et je n’y ai pas trouvé un seul mot de M. d’Alembert, ni de M. Fischer, ni de M. Steiner, ni de rien de ce que vous dites y avoir mis à ce sujet, et il n’en est question, que je sache, dans aucune autre de vos lettres.

Mais voici ce que vous m’écriviez le 16 mars, dans votre n° 21 :

« Si vous avez besoin d’un homme sûr, adressez-vous hardiment à mon ami Cerjeat ; je vous fournis son adresse à tout événement. Il me dit que l’on prétend que le roi vous a offert une pension que vous avez refusée, par la raison que vous n’aviez pas voulu accepter celle que le roi de Prusse voulait vous faire, que vous ne voulez pas recevoir des Suisses, et que vous vous plaignez de l’accueil que vous avez trouvé en Angleterre. »

Voici là-dessus comment je raisonnais en vous écrivant le 16 août.

M. de Cerjeat n’a pu vous écrire de Londres plus tard que le commencement de mars, ce que vous me marquez de Neuchâtel du 16.

Or, au commencement de mars, j’étais encore à Londres, d’où je ne suis parti que le 19 pour ce pays.

Au commencement de mars, M. Hume avait encore toute ma confiance, et j’avais eu la bêtise de ne pas le pénétrer, quoiqu’il entrât dans son profond projet que je le pénétrasse, et que personne au monde ne le pénétrât que moi seul.

Au commencement de mars, j’étais très déterminé, sauf l’aveu de Milord Maréchal, d’accepter la pension, si réellement elle m’était donnée ; chose dont, à la vérité, j’ai toujours douté.

Et au commencement de mars, je n’avais parlé de cette pension à qui que ce fut, qu’au seul Milord Maréchal, du consentement de M. Hume, et l’on ne pouvait encore avoir la réponse.

Je concluais de là qu’il fallait que le bruit parvenu à M. de Cerjeat eût été répandu par M. Hume, qui m’avait recommandé le secret, et je pensais, comme je le pense encore, qu’il eût peut-être été très important pour moi qu’on pût remonter à la source de ce premier bruit ; mais j’avoue que dans l’état déplorable où j’achève ma malheureuse vie. il est plus aisé de m’accabler que de me servir. Combinez et concluez vous-même ; pour moi, je n’ajouterai rien. Voilà, monsieur, mou premier grief. Commençons, si vous voulez hum, par le mettre en règle, avant que d’aller plus loin. Aussi-bien, je sens que mes forces achèvent de m’abandonner, et j’ai besoin d’un peu de relâche dans le travail cruel auquel, au lieu de consolations que j’attendais de vous, il vous plaît de me condamner. Je reprendrai votre lettre article par article ; et, avec lame que je vous connais, vous gémirez de l’avoir écrite ; mais, en attendant, elle aura fait son effet. Je vous embrasse, mon cher hôte, de tout mon coeur.

J’ai reçu réponse de Milord Maréchal sur l’affaire de M. d’Escherny. Dans ma première lettre, je vous ferai l’extrait de la sienne.

Je reçois en ce moment votre n° 33, et j’y vois que M. de Luze nie que nous ayons jamais couché tous trois dans la même chambre durant la route. M. de Luze nie cela ! Mon Dieu ! suis-je parmi des hommes ? Mon Dieu ! mais je crois que c’est un défaut de mémoire. Mon Dieu ! demandez, de grâce, à M. de Luze, comment donc nous couchâmes à Roye, je crois que c’est à Roye, la première nuit de notre départ de Paris ? Rappelez-lui que nous occupâmes une chambre à trois lits, dont je donne ici le plan pour éviter une longue description…

La main me tremble, je ne saurais tracer la figure. Il y avait deux lits des deux côtés de la porte, et un dans le fond à main droite, que j’occupai ; la cheminée était entre mon lit et celui de M. de Luze, qui était à main droite en entrant. M. Hume occupait celui de la gauche, et faisait diagonale avec moi. La table où nous avions soupe était devant la cheminée, entre le lit de M. de Luze et le mien. Je me couchai le premier, M. de Luze ensuite, M. Hume le dernier. Je le vois encore prendre sa chemise à manches étroites plissées… Mon Dieu !… Parlez, de grâce, à M. de Luze ; et son domestique nie-t-il aussi ? Non, ce domestique est un valet, mais c’est un homme. Malheureusement je ne l’ai pas revu depuis notre arrivée à Londres ; il n’a point eu d’étrennes mais c’est un homme enfin. Si nous n’avions pas couché dans la même chambre, imaginez-vous à quel degré irait ma stupidité, d’aller choisir un pareil mensonge, et concevez-vous que Hume l’eût laissé passer sans le relever ? J’ose dire plus : Hume, tout Hume qu’il est, ne le niera pas, s’il ne sait pas que M. de Luze le nie. Ah Dieu ! parmi quels êtres suis-je ! Toute chose cessante, parlez à M. de Luze, et me répondez un mot, un seul mot, et je ne vous demande plus rien. Il me paraît, messieurs, que vous avez l’un et l’autre peu de mémoire au service de la vérité et des malheureux.

Il n’y avait sur votre n° 33 qu’un petit brin de cire, très légèrement mis, et le peu d’empreinte qui paraît n’est pas de votre cachet. Si cette lettre a été ouverte, jugez de ce qu’il en peut arriver !

Lettre DCCXXIV – Au même

À Wootton, le 25 octobre 1766.

J’apprends, mon cher hôte, par votre n°34, le sujet qui vous conduit à Béfort. Tous mes voeux vous y accompagnent ; puissiez-vous y recouvrer votre bonne ouïe ! Je vois maintenant, avec une peine extrême, qu’elle ne s’affecte plus qu’à force de bruit.

J’ai vu aussi l’extrait de la lettre de Milord Maréchal, où il vous dit que je blâme M. Hume d’avoir demandé et obtenu la pension sans mon aveu. J’avoue rondement que si cela est je suis un extravagant tout au moins. Je n’ai rien à dire de plus sur cet article ; et, dès que Milord Maréchal m’accuse, je ne sais plus me justifier, ou du moins je ne le sais que par-devant lui. Revenons à vous.

J’ai fait sur vos trois dernières lettres des réflexions qu’il faut que je vous communique. Supposons que je fusse mort avant de les avoir reçues, et par conséquent avant d’avoir pu m’expliquer avec vous, ni avec M. de Luze, ni avec Milord Maréchal.

Parce qu’une lettre de M. d’Alembert parlait d’un bruit répandu à Paris du refus de la pension du roi d’Angleterre, vous auriez continué de conclure que ce bruit n’avait pu courir à Londres auparavant, et, ayant parfaitement oublié ce que vous avait écrit M. de Cerjeat, vous seriez resté persuadé que j’avais antidaté ce même bruit, tout exprès pour en accuser M. Hume.

Milord Maréchal, qui prend pour un grief, ce dont je me plains, un fait que je lui rapporte en preuve d’un autre fait, aurait toujours vu que je blâmais M. Hume quand j’aurais dû le remercier ; et il eût conclu de là que non seulement je m’abusais sur le compte du bon David, mais que j’avais cherché les chicanes les plus ridicules pour avoir le plaisir de rompre avec lui.

M. de Luze, fondé sur cet admirable argument qu’il vous a donné pour bon, et que vous avez pris pour tel, que lorsqu’en route deux passagers couchent dans la même chambre il est impossible qu’il y en couche un troisième ; M. de Luze, dis-je, eût tenu bon dans cette persuasion, que, puisqu’il avait toujours couché dans la même chambre que M. Hume, je n’y avais jamais couché. Il eût donc cru d’abord, comme il a fait, que la lettre à M. Hume, où je disais y avoir couché, était falsifiée. Mais, quand enfin l’on eût vérifié que la lettre était authentique sur cet article, il eût nécessairement conclu qu’avec une impudence incroyable j’avais inventé cette fausseté pour appuyer une calomnie.

Je pourrais ajouter ici l’article de M. Vernes, sur lequel vous êtes revenu deux fois de suite ; mais je le réserve pour un autre lieu. Les trois précédents me suffisent, quant à présent.

De ces trois jugements communiques entre vous et bien combinés, il eût résulté qu’avec tous mes beaux raisonnements, et avec toute la feinte probité dont je m’étais paré durant ma vie, je n’étais au fond qu’un insensé, un menteur, un calomniateur, un scélérat ; et, comme l’autorité de mes plus vrais amis n’était pas suspecte, si ma mémoire eut passé à la postérité, elle n’y eût passé que comme celle d’un malfaiteur, dont on se souvient uniquement pour le détester.

Et tout cela, parce que M. de Luze n’a point de mémoire et raisonne mal ; parce que M. du Peyrou n’a point de mémoire et raisonne mal ; et parce que Milord Maréchal, prévenu que je blâme à tort le bon David, voit partout ce blâme, et même où je n’en ai point mis.

Cela m’a bien appris, mon cher hôte, ce que vaut l’opinion des hommes quels qu’ils soient, et à quoi tient ce qu’on appelle dans le monde honneur et réputation, puisque l’événement le plus cruel, le plus terrible de ma vie entière, celui dont j’ai porté le coup accablant avec le plus de constance, où je n’ai pas fait une démarche qui ne soit un acte de vertu, est précisément celui qui, si je n’y avais pas survécu, m’attirait une ignominie éternelle, non pas seulement de la part du stupide public, mais de la part des hommes du meilleur sens, et de mes plus solides amis.

En devenant insensible aux jugements du public, je n’ai fait que la moitié de ma tâche ; j’ai gardé toute ma sensibilité à l’estime de ceux qui ont toute la mienne, et par là je me suis assujetti à tous les jugements inconsidérés qu’ils peuvent faire, à toutes les erreurs où ils peuvent tomber, puisqu’enfin ils sont hommes. Prévoyant de loin tous les moyens détournés qu’on allait mettre en usage pour vous détacher de moi, tous les préjugés dont on allait tâcher de vous éblouir, quelles sages mesures n’ai-je pas prises pour vous en garantir ? Comptant, comme j’avais droit de le faire, sur votre confiance en ma probité, j’avais commencé par vous conjurer de ne rien croire de moi que ce que je vous en écrirais moi-même : vous me l’aviez promis très positivement ; et la première chose que vous avez faite a été de manquer à cette promesse. Vous ne vous êtes pas contenté de vous livrer à tous les bruits du coin des rues, sur ce que je ne vous avais point écrit, mais même sur ce que je vous avais écrit ; sitôt que quelqu’un s’est trouvé en contradiction avec moi, c’est lui que vous avez cru, et c’est moi que vous avez refusé de croire. Exemple : dans ce que je vous avais marqué des mauvais offices que le bon David me rendait auprès de M. Davenport, un M. de Bruhl écrit le contraire, et aussitôt vous me demandez si je suis bien sûr de ce que je vous ai écrit. Vous me permettrez de ne pas trouver, en cette occasion, la question fort obligeante. Je n’ai pas, il est vrai, l’honneur d’être envoyé d’un prince ; mais, en revanche, je suis votre ami, et connu de vous ou devant l’être. Le résultat de toutes ces réflexions, que je vous communique, est de me détacher pour jamais de l’opinion des hommes, quels qu’ils soient, et même de ceux qui me sont les plus chers. Vous avez et vous aurez toujours toute mon estime ; mais je me passerai de la vôtre, puisque vous la retirez si légèrement, et je me consolerai de la perdre, en méritant de la conserver toujours. Je suis las de passer ma vie en continuelles apologies, de me justifier sans cesse auprès de mes amis, et d’essuyer leurs réprimandes lorsque j’ai mérité tous leurs applaudissements. Ne vous gênez pas plus désormais que vous n’avez fait jusqu’ici sur ce chapitre ; continuez, si cela vous amuse, à me rapporter les folies et les mensonges que vous entendez débiter sur mon compte. Rien de tout cela ne me fâchera plus, je vous le jure ; mais je n’y répondrai de ma vie un seul mot.

Ceci, du reste, regarde uniquement l’avenir ; car je vous ai promis d’examiner avec vous votre n° 32, et je veux tenir ma parole ; mais il faut finir pour aujourd’hui. Dans l’état où je suis, la tâche que vous m’imposez ne peut se remplir sans reprendre haleine. Je finis donc en vous réitérant mes plus tendres voeux pour votre rétablissement, et en vous embrassant, mon cher hôte, de tout mon coeur.

Lettre DCCXXVI – À M. Lalliaud

[922]

Wootton, le 15 novembre 1766.

À peine nous connaissons-nous, monsieur, et vous me rendez les plus vrais services de l’amitié : ce zèle est donc moins pour moi que pour la chose, et m’en est d’un plus grand prix. Je vois que ce même amour de la justice, qui brûla toujours dans mon coeur, brûle aussi dans le vôtre : rien ne lie tant les âmes que cette conformité. La nature nous fit amis ; nous ne sommes, ni vous ni moi, disposés à l’en dédire. J’ai reçu le paquet que vous m’avez envoyé par la voie de M. Dutens ; c’est à mon avis la plus sûre. Le duplicata m’a pourtant déjà été annoncé, et je ne doute pas qu’il ne me parvienne. J’admire l’intrépidité des auteurs de cet ouvrage, et surtout s’ils le laissent répandre à Londres, ce qui me paraît difficile à empêcher. Du reste, ils peuvent faire et dire tout à leur aise : pour moi, je n’ai rien à dire de M. Hume, sinon que je le trouve bien insultant pour un bon homme, et bien bruyant pour un philosophe. Bonjour, monsieur ; je vous aimerai toujours, mais je ne vous écrirai pas, à moins de nécessité : cependant je serais bien aise, par précaution, d’avoir votre adresse. Je vous embrasse de tout mon coeur, et vous prie de dire à M. Sauttersheim que je suis sensible à son souvenir, et n’ai point oublié notre ancienne amitié. Je suis aussi surpris que fâché qu’avec de l’esprit, des talents, de la douceur, et une assez jolie figure, il ne trouve rien à faire à Paris. Cela viendra, mais les commencements y sont difficiles.

Lettre DCCXXVIII – À Milord Maréchal

11 décembre 1766.

Abréger la correspondance[924] !… Milord, que m’annoncez-vous, et quel temps prenez-vous pour cela ! Serais-je dans votre disgrâce ? Ah ! dans tous les malheurs qui m’accablent, voilà le seul que je ne saurais supporter. Si j’ai des torts, daignez les pardonner ; en est-il, en peut-il être que mes sentiments pour vous ne doivent pas racheter ? Vos bontés pour moi font toute la consolation de ma vie : voulez-vous m’ôter cette unique et douce consolation ? Vous avez cessé d’écrire à vos parents ! Eh ! qu’importe tous vos parents, tous vos amis ensemble ? ont-ils pour vous un attachement comparable au mien.

Eh ! Milord, c’est votre Age, ce sont mes maux qui nous rendent plus utiles l’un à l’autre : à quoi peuvent mieux s’employer les restes de la vie, qu’à s’entretenir avec ceux qui nous sont chers ? Vous m’avez promis une éternelle amitié ; je la veux toujours, j’en suis toujours digne. Les terres et les mers nous séparent, les hommes peuvent semer bien des erreurs entre nous ; mais rien ne peut séparer mon coeur du vôtre, et celui que vous aimâtes une fois n’a point changé. Si réellement vous craignez la peine d’écrire, c’est mon devoir de vous l’épargner autant qu’il se peut : je ne demande, à chaque fois, que deux lignes, toujours les mêmes, et rien de plus : J’ai reçu votre lettre de telle date ; je me porte bien, et je vous aime toujours. Voilà tout ; répétez-moi ces dix mots douze fois l’année, et je suis content. De mon côté j’aurai le plus grand soin de ne vous écrire jamais rien qui puisse vous importuner ou vous déplaire : mais cesser de vous écrire avant que la mort nous sépare ! non, Milord, cela ne peut pas être ; cela ne se peut pas plus que cesser de vous aimer.

Si vous tenez votre cruelle résolution, j’en mourrai ; ce n’est pas le pire ; mais j’en mourrai dans la douleur, et je vous prédis que vous y aurez du regret. J’attends une réponse, je l’attends dans les plus mortelles inquiétudes ; mais je connais votre âme, et cela me rassure : si vous pouvez sentir combien cette réponse m’est nécessaire, je suis très sûr que je l’aurai promptement.

Lettre DCCXXX – À M. Davenport

21 décembre 1766.

Quoique jusqu’ici, monsieur, malgré mes sollicitations et mes prières, je n’aie pu obtenir de vous un seul mot d’explication, ni de réponse sur les choses qu’il m’importe le plus de savoir, mon extrême confiance en vous m’a fait endurer patiemment ce silence, bien que très extraordinaire. Mais, monsieur, il est temps qu’il cesse ; et vous pouvez juger des inquiétudes dont je suis dévoré, vous voyant prêt à partir pour Londres sans m’accorder, malgré vos promesses, aucun des éclaircissements que je vous ai demandés avec tant d’instances. Chacun a son caractère ; je suis ouvert et confiant plus qu’il ne faudrait peut-être : je ne demande pas que vous le soyez comme moi ; mais c’est aussi pousser trop loin le mystère, que de refuser constamment de me dire sur quel pied je suis dans votre maison, et si j’y suis de trop ou non. Considérez, je vous supplie, ma situation, et jugez de mes embarras ; quel parti puis-je prendre, si vous refusez de me parler ? Dois-je rester dans votre maison malgré vous ? en puis-je sortir sans votre assistance ? Sans amis, sans connaissances, enfoncé dans un pays dont j’ignore la langue, je suis entièrement à la merci de vos gens : c’est à votre invitation que j’y suis venu, et vous m’avez aidé à y venir ; il convient, ce me semble, que vous m’aidiez de même à en partir, si j’y suis de trop. Quand j’y resterais, il faudrait toujours, malgré toutes vos répugnances, que vous eussiez la bonté de prendre des arrangements qui rendissent mon séjour chez vous moins onéreux pour l’un et pour l’autre. Les honnêtes gens gagnent toujours à s’expliquer et s’entendre entre eux : si vous entriez avec moi dans les détails dont vous vous fiez à vos gens, vous seriez moins trompé et je serais mieux traité, nous y trouverions tous deux notre avantage ; vous avez trop d’esprit pour ne pas voir qu’il y a des gens à qui mon séjour dans votre maison déplaît beaucoup, et qui feront de leur mieux pour me le rendre désagréable.

Que si, malgré toutes ces raisons, vous continuez à garder avec moi le silence, cette réponse alors deviendra très claire, et vous ne trouverez pas mauvais que, sans m’obstiner davantage inutilement, je pourvoie à ma retraite comme je pourrai, sans vous en parler davantage, emportant un souvenir très reconnaissant de l’hospitalité que vous m’avez offerte, mais ne pouvant me dissimuler les cruels embarras où je me suis mis en l’acceptant.

Lettre DCCXXXI – À Lord Vicomte de Nuncham

AUJOURD’HUI COMTE DE HARCOURT

[925]

Wootton, le 24 décembre 1766.

Je croirais, milord, exécuter peu honnêtement la résolution que j’ai prise de me défaire de mes estampes et de mes livres, si je ne vous priais de vouloir bien commencer par en retirer les estampes dont vous avez eu la bonté de me faire présent. J’en fais assurément tout le cas possible, et la nécessité de ne rien laisser sous mes yeux qui me rappelle un goût auquel je veux renoncer pouvait seul en obtenir le sacrifice. S’il y a dans mon petit recueil, soit d’estampes, soit de livres, quelque chose qui puisse vous convenir, je vous prie de me faire l’honneur de l’agréer, et surtout par préférence ce qui me vient de votre digne ami M. Watelet, et qui ne doit passer qu’en main d’ami. Enfin, milord, si vous êtes à portée d’aider au débit du reste, je reconnaîtrai, dans cette bonté, les soins officieux dont vous m’avez permis de me prévaloir. C’est chez M. Davenport que vous pourrez visiter le tout, si vous voulez bien en prendre la peine. Il demeure en Piccadilly à côté de lord Égremond. Recevez, milord, je vous prie, les assurances de ma reconnaissance et de mon respect.

1767

Lettre DCCXXXII – À M.

Lettre DCCXXXIII – Au même

Lettre DCCXXXIV – Au même

Lettre DCCXXXV – À M. du Peyrou

Lettre DCCXXXVI – À M. le marquis de Mirabeau

Lettre DCCXXXVII – À M. d’Ivernois

Lettre DCCXXXVIII – À M. Dutens

Lettre DCCXXXIX – À M. le duc de Graffton

Lettre DCCXL – À Madame La Tour

Lettre DCCXLI – À M. Guy

Lettre DCCXLII – À Milord Comte d’Harcourt

Lettre DCCXLIII – À M. Davenport

Lettre DCCXLIV – Au même

Lettre DCCXLV – À M. d’Ivernois

Lettre DCCXLVI – À Milord Maréchal

Lettre DCCXLVII – À M. Granville

Lettre DCCXLVIII – À Milord Comte de Harcourt

Lettre DCCXLIX – À M. du Peyrou

Lettre DCCL – À M. Dutens

Lettre DCCLI – À Mademoiselle Théodore

Lettre DCCLII – À M. Granville

Lettre DCCLIII – Au même

Lettre DCCLIV – À M. Dutens

Lettre DCCLV – À Milord Comte de Harcourt

Lettre DCCLVI – À Milord Maréchal

Lettre DCCLVII – À M. du Peyrou

Lettre DCCLVIII – À M. Dutens

Lettre DCCLIX – À M. le général Conway

Lettre DCCLX – À Milord Comte de Harcourt

Lettre DCCLXI – À M. du Peyrou

Lettre DCCLXII – Au même

Lettre DCCLXIII – À M. d’Ivernois

Lettre DCCLXIV – À M. le marquis de Mirabeau

Lettre DCCLXV – À Milord Comte de Harcourt

Lettre DCCLXVI – À M. Davenport

Lettre DCCLXVII – À M. le général Conway

Lettre DCCLXVIII – À M. E. J…

Lettre DCCLXIX – À M. le marquis de Mirabeau

Lettre DCCLXX – À M. du Peyrou

Lettre DCCLXXI – À M. le marquis de Mirabeau

Lettre DCCLXXII – À M. du Peyrou

Lettre DCCLXXIII – À M. le marquis de Mirabeau

Lettre DCCLXXIV – Au même

Lettre DCCLXXV – À M. du Peyrou

Lettre DCCLXXVI – À M. le marquis de Mirabeau

Lettre DCCLXXVII – À M. du Peyrou

Lettre DCCLXXVIII – À M. le marquis de Mirabeau

Lettre DCCLXXIX – À Milord Harcourt

Lettre DCCLXXX – À M. du Peyrou

Lettre DCCLXXXI – À M. le marquis de Mirabeau

Lettre DCCLXXXII – À M. du Peyrou

Lettre DCCLXXXIII – À M. Granville

Lettre DCCLXXXIV – À M. Guy

Lettre DCCLXXXV – À M. le marquis de Mirabeau

Lettre DCCLXXXVI – À Madame la maréchale de Luxembourg

Lettre DCCLXXXVII – À M. le marquis de Mirabeau

Lettre DCCLXXXVIII – À M. d’Ivernois

Lettre DCCLXXXIX – À M. du Peyrou

Lettre DCCXC – À M. de Sartine

Lettre DCCXCI – À M. du Peyrou

Lettre DCCXCII – À Madame la marquise de Mesmes

Lettre DCCXCIII – À M. du Peyrou

Lettre DCCXCIV – Au même

Lettre DCCXCV – Au même

Lettre DCCXCVI – Au même

Lettre DCCXCVII – Au même

Lettre DCCXCVIII – Au même

Lettre DCCXCIX – À M. Dutens

Lettre DCCC – À M. du Peyrou

Lettre DCCCI – À Madame La Tour

Lettre DCCCII – À M. le marquis de Mirabeau

Table de la correspondance

Lettre DCCXXXIII – Au même

2 janvier 1767.

Quand je vous pris au mot, monsieur, sur la liberté que vous m’accordiez de ne vous pas répondre, j’étais bien éloigné de croire que ce silence pût vous inquiéter sur l’effet de votre précédente lettre : je n’y ai rien vu qui ne confirmât les sentiments d’estime et d’attachement que vous m’avez inspirés ; et ces sentiments sont si vrais, que si jamais j’étais dans le cas de quitter cette province, je souhaiterais que ce fut pour me rapprocher de vous. Je vous avoue pourtant que je suis touché des soins de M. Davenport ; et si content de sa société, que je ne me priverais pas sans regret d’une hospitalité si douce ; mais comme il souffre à peine que je lui rembourse une partie des dépenses que je lui coûte, il y aurait trop d’indiscrétion à rester toujours chez lui sur le même pied, et je ne croirais pouvoir me dédommager des agréments que j’y trouve, que par ceux qui m’attendraient auprès de vous. Je pense souvent avec plaisir à la ferme solitaire que nous avons vue ensemble et à l’avantage d’y être votre voisin ; mais ceci sont plutôt des souhaits vagues que des projets d’une prochaine exécution. Ce qu’il y a de bien réel est le vrai plaisir que j’ai de correspondre en toute occasion à la bienveillance dont vous m’honorez, et de la cultiver autant qu’il dépendra de moi.

Il y a longtemps, monsieur, que je me suis donné le conseil de la dame dont vous parlez : j’aurais dû le prendre plus tôt ; mais il vaut mieux tard que jamais. M. Hume était pour moi une connaissance de trois mois, qu’il ne m’a pas convenu d’entretenir : après un premier mouvement d’indignation dont je n’étais pas le maître, je me suis retiré paisiblement : il a voulu une rupture formelle ; il a fallu lui complaire : il a voulu ensuite une explication ; j’y ai consenti. Tout cela s’est passé entre lui et moi : il a jugé à propos d’en faire le vacarme que vous savez ; il la fait tout seul, je me suis tu ; je continuerai de me taire, et je n’ai rien du tout à dire de M. Hume, sinon que je le trouve un peu insultant pour un bon homme, et un peu bruyant pour un philosophe.

Comment va la botanique ? vous en occupez-vous un peu ? voyez-vous des gens qui s’en occupent ? pour moi, j’en raffole, je m’y acharne, et je n’avance point : j’ai totalement perdu la mémoire, et de plus, je n’ai pas de quoi l’exercer ; car avant de retenir il faut apprendre, et ne pouvant trouver par moi-même les noms des plantes, je n’ai nul moyen de les savoir : il me semble que tous les livres qu’on écrit sur la botanique ne sont bons que pour ceux qui la savent déjà. J’ai acquis votre Stillingfleet, et je n’en suis pas plus avancé. J’ai pris le parti de renoncer à toute lecture, et de vendre mes livres et mes estampes, pour acheter des plantes gravées : sans avoir le plaisir d’apprendre, j’aurai celui d’étudier ; et pour mon objet cela revient à peu près au même.

Au reste, je suis très heureux de m’être procuré une occupation qui demande de l’exercice ; car rien ne me fait tant de mal que de rester assis, ou d’écrire ou lire ; et c’est une des raisons qui me font renoncer à tout commerce de lettres, hors les cas de nécessité. Je vous écrirai dans peu ; mais de grâce, monsieur, une fois pour toutes, ne prenez jamais mon silence pour un signe de refroidissement ou d’oubli, et soyez persuadé que c’est pour mon coeur une consolation très douce d’être aimé de ceux qui sont aussi dignes que vous d’être aimés eux-mêmes : mes respects empressés à M. Malthus, je vous en supplie ; recevez ceux de mademoiselle Le Vasseur, et mes plus cordiales salutations.

Lettre DCCXXXIV – Au même

RÉPONSES

AUX QUESTIONS FAITES PAR M. DE CHAUVEL.

[926]

À Wootton, le 5 janvier 1767.

Jamais, ni en 1759, ni en aucun autre temps, M. Marc Chappuis ne m’a proposé, de la part de M. de Voltaire, d’habiter une petite maison appelée l’Ermitage. En 1755, M. de Voltaire, me pressant de revenir dans ma patrie, m’invitait d’aller boire du lait de ses vaches. Je lui répondis. Sa lettre et la mienne furent publiques. Je ne me ressouviens pas d’avoir eu de sa part aucune autre invitation.

Ce que j’écrivis à M. de Voltaire, en 1760[927], n’était point une réponse. Ayant retrouvé par hasard le brouillon de cette lettre, je la transcris ici, permettant à M. de Chauvel d’en faire l’usage qu’il lui plaira[928].

Je ne me souviens point exactement de ce que j’écrivis il y a vingt-trois ans à M. du Theil : mais il est vrai que j’ai été domestique de M. de Montaigu, ambassadeur de France à Venise, et que j’ai mangé son pain, comme ses gentilshommes étaient ses domestiques et mangeaient son pain : avec cette différence, que j’avais partout le pas sur les gentilshommes, que j’allais au sénat, que j’assistais aux conférences, et que j’allais en visite chez les ambassadeurs et ministres étrangers ; ce qu’assurément les gentilshommes de l’ambassadeur n’eussent osé faire. Mais bien qu’eux et moi fussions ses domestiques, il ne s’ensuit point que nous fussions ses valets.

Il est vrai qu’ayant répondu sans insolence, mais avec fermeté, aux brutalités de l’ambassadeur, dont le ton ressemblait assez à celui de M. de Voltaire, il me menaça d’appeler ses gens, et de me faire jeter par les fenêtres. Mais ce que M. de Voltaire ne dit pas, et dont tout Venise rit beaucoup dans ce temps-là, c’est que, sur cette menace, je m’approchai de la porte de son cabinet, où nous étions ; puis l’ayant fermée, et mis la clef dans ma poche, je revins à M. de Montaigu, et lui dis : Non pas, s’il vous plaît, monsieur l’ambassadeur. Les tiers sont incommodes dans les explications. Trouvez bon que celle-ci se passe entre nous. À l’instant son excellence devint très polie ; nous nous séparâmes fort honnêtement ; et je sortis de sa maison, non pas honteusement, comme il plaît à M. de Voltaire de me faire dire, mais en triomphe. J’allai loger chez l’abbé Patizel, chancelier du consulat. Le lendemain, M. Le Blond, consul de France, me donna un dîner, où M. de Saint-Cyr et une partie de la légation française se trouva ; toutes les bourses me furent ouvertes, et j’y pris l’argent dont j’avais besoin, n’ayant pu être payé de mes appointements. Enfin, je partis accompagné et fêté de tout le monde ; tandis que l’ambassadeur, seul et abandonné dans son palais, y rongeait son frein. M. Leblond doit être maintenant à Paris, et peut attester tout cela ; le chevalier de Carrion, alors mon confrère et mon ami, secrétaire de l’ambassadeur d’Espagne, et depuis secrétaire de l’ambassade à Paris, y est peut-être encore, et peut attester la même chose. Des foules de lettres et de témoins la peuvent attester ; mais qu’importe à M. de Voltaire ?

Je n’ai jamais rien écrit ni signé de pareil à la déclaration que M. de Voltaire dit que M. de Montmollin a entre les mains signée de moi. On peut consulter là-dessus ma lettre du 8 août 1765, adressée à M. du Peyrou, imprimée avec les siennes à lord Wemyss.

Messieurs de Berne m’ayant chassé de leurs états en 1765, à l’entrée de l’hiver, le peu d’espoir de trouver nulle part la tranquillité dont j’avais si grand besoin, joint à ma faiblesse et au mauvais état de ma santé, qui m’ôtait le courage d’entreprendre un long voyage dans une saison si rude, m’engagea décrire 1 à M. le bailli de Nidau une lettre qui a couru Paris, qui a arraché des larmes à tous les honnêtes gens, et des plaisanteries au seul M. de Voltaire.

M. de Voltaire ayant dit publiquement à huit citoyens de Genève, qu’il était faux que j’eusse jamais été secrétaire d’un ambassadeur, et que je n’avais été que son valet, un d’entre eux m’instruisit de ce discours ; et, dans le premier mouvement de mon indignation, j’envoyai à M. de Voltaire un démenti conditionnel, dont j’ai oublié les termes, mais qu’il avait assurément bien mérité.

Je me souviens très bien d’avoir une fois dit à quelqu’un, que je me sentais le coeur ingrat, et que je n’aimais point les bienfaits. Mais ce n’était pas après les avoir reçus que je tenais ce discours ; c’était au contraire pour m’en défendre ; et cela, monsieur, est très différent. Celui qui veut me servir à sa mode, et non pas à la mienne, cherche l’ostentation du titre de bienfaiteur ; et je vous avoue que rien au monde ne me touche moins que de pareils soins. À voir la multitude prodigieuse de mes bienfaiteurs, on doit me croire dans une situation bien brillante. J’ai pourtant beau regarder autour de moi, je n’y vois point les grands monuments de tant de bienfaits. Le seul vrai bien dont je jouis est la liberté ; et ma liberté, grâces au ciel, est mon ouvrage. Quelqu’un s’ose-t-il vanter d’y avoir contribué ? Vous seul, ô George Keith ! pouvez le faire ; et ce n’est pas vous qui m’accuserez d’ingratitude. J’ajoute à Milord Maréchal mon ami du Peyrou. Voilà mes vrais bienfaiteurs. Je n’en connais point d’autres. Voulez-vous donc me lier par des bienfaits ? Faites qu’ils soient de mon choix et non pas du votre ; et soyez sûr que vous ne trouverez de la vie un coeur plus vraiment reconnaissant que le mien. Telle est ma façon de penser, que je n’ai point déguisée ; vous êtes jeune, vous pouvez la dire à vos amis ; et si vous trouvez quelqu’un qui la blâme, ne vous fiez jamais à cet homme-là.

Lettre DCCXXXV – À M. du Peyrou

À Wootton, le 8 janvier 1767.

Que Dieu comble de ses bénédictions mon cher hôte, qui, par une réconciliation parfaite, accorde à mon coeur la paix dont il avait besoin ! je prends à bon augure, dans ces circonstances, celle que vous m’annoncez pour le reste de mes jours à la fin de votre n° 38. Si je puis obtenir que le public m’oublie, comptez que je ne réveillerai plus ses souvenirs. La postérité me rendra justice, j’en suis très sûr ; cela me console des outrages de mes contemporains.

C’est sans contredit une chose bien douce qu’une réconciliation, mais elle est précédée de moments si tristes, qu’il n’en faut plus acheter à ce prix. La première source de notre petite mésintelligence est venue du défaut de votre mémoire et de la confiance que vous n’avez pas laissé d’y avoir. Dans vos deux pénultièmes lettres, par exemple, parlant de ce que vous avait dit M. de Luze, vous supposez m’avoir écrit qu’il disait que je n’avais point couché à Calais dans la même chambre que M. Hume, fait qui est très vrai. Si c’était là, en effet, ce que vous m’aviez écrit auparavant, j’aurais eu grand tort de m’en formaliser, et mes réponses seraient très ridicules. Mais, mon cher hôte, votre n° 33 ne parlait point du tout de Calais, et décidait nettement que je n’avais jamais couché dans la même chambre avec M. Hume ; voici vos propres termes :

De Luze doute que vous ayez en effet écrit que vous couchiez dans la même chambre ou était Hume, parce que, dit-il, c’est lui, de Luze, qui a toujours pendant la route occupé la même chambre avec M. Hume, et que vous étiez seul dans la vôtre. Ce mot toujours est décisif, ce me semble, non seulement pour Calais, mais pour toute la route ; et ma réponse très blâmable quant à l’emportement, est juste quant au raisonnement.

Dans votre n° 36, vous me marquez que j’ai rompu publiquement avec M. Hume. Mon cher hôte, où avez-vous pris cela ? Mettez-vous donc sur mon compte le vacarme qu’a fait le bon David, pendant que je n’ai pas dit un seul mot, si ce n’est à lui seul, dans le plus grand secret, et seulement quand il m’y a forcé ? Comme j’étais instruit de son projet, je craignais plus que la mort l’éclat de cette rupture ; je m’en défendis de tout mon pouvoir, et je ne la fis enfin que par des lettres bien cachetées, tandis qu’il faisait faire un grand détour aux sien nés pour me les envoyer ouvertes par M. Davenport. Ces lettres, s’il ne les eût montrées, n’eussent été vues que de lui, et je n’en aurais parlé même à personne au monde, qu’à Milord Maréchal et à vous. Appelez-vous cela rompre publiquement ?

Dans votre n° 38, vous m’accusez d’avoir mis de la méchanceté dans ma lettre du 10 juillet. Ce que je viens de dire répond d’avance à cette accusation. La méchanceté consiste dans le dessein de nuire. Quand ma lettre eût contenu des choses effroyables, quel mal pouvait-elle faire à M. Hume, n’étant vue que de lui seul ? Il pouvait y avoir de la brutalité dans cette lettre, jamais de la méchanceté, puisqu’il n’en pouvait résulter aucun préjudice pour celui à qui elle était écrite, qu’autant qu’il le voulait bien. Mais, de grâce, relisez avec moins de prévention cette lettre : dans la position où je l’ai écrite, elle est, j’ose le dire, un prodige de force d’âme et de modération. Forcé de m’expliquer avec un fourbe insigne, qui, sous l’appareil des services, travaille à ma diffamation, je pousse le ménagement jusqu’à ne lui parler qu’en tierce personne, pour éviter, dans ce que j’avais à lui dire, la dureté des apostrophes. Cette lettre est pleine de éloges (vous voyez comment il me les a rendus : partout la raison qui discute, pas un seul trait d’insulte ou d’humeur, pas un mouvement d’indignation, pas un mot dur, si ce n’est quand la force du raisonnement le rend si nécessaire, qu’on ne saurait ôter le mot sans énerver l’argument : encore, alors même, ce mot n’est-il jamais direct et affirmât il, mais hypothétique et conditionnel. Si vous blâmez cette lettre, j’en suis d’autant plus fâché que je veux qu’on juge par elle de l’âme qui l’a dictée.

Cette sévérité de jugements, qui va jusqu’à l’injustice, est aussi loin de votre coeur que de votre raison, et ne vient que du défaut de votre mémoire. Vous recevez des éclaircissements qui vous font changer d’idée, et vous oubliez que je ne suis pas instruit de ce changement ; vous voyez que ma rupture avec M. Hume est publique, et vous oubliez que je n’ai aucune part à cette publicité ; vous voyez que je lui dis des choses dures qui sont imprimées, et vous oubliez également que c’est lui qui m’a forcé de les lui dire, et que c’est lui qui les a fait imprimer. Ce que vous avez écrit vous échappe ou se modifie, et il résulte de tout cela que je vous parais déraisonner toujours, parce qu’au lieu de répondre à votre idée présente, que je ne saurais deviner, je réponds à celle que vous m’avez communiquée, et dont vous ne vous souvenez plus.

Il y aurait à cela deux remèdes en votre pouvoir : le premier serait que vous voulussiez bien présumer un peu moins de votre mémoire et un peu plus de ma raison, en sorte que, quand ma réponse cadrerait mal avec ce que vous croyez m’â-voir écrit, vous supposassiez qu’il faut que vous m’ayez écrit autre chose, plutôt que de conclure que je ne sais ce que je dis ; L’autre serait de garder des copies des lettres que vous m’écrivez, pour y avoir recours au besoin sur mes réponses. Un troisième moyen serait que toutes les fois que je réponds à quelque article de vos lettres, je commençasse par transcrire dans la mienne l’article auquel je réponds ; mais cette manière de s’armer jusqu’aux dents avec ses amis me parait si cruelle, que j’aime cent fois mieux me présenter nu et être navré.

Outre les emportements très condamnables que je me reproche de mon côté, je tâcherai de me guérir aussi d’une mauvaise fierté qui me fait négliger des avis utiles, pour vous mettre en garde sur ce qu’on vous dit contre moi. Par exemple, quand vous commençâtes à me parler de M. Brulh avec de grands éloges, je ne voulus rien vous répondre là-dessus, et, en effet, je n’ai rien à dire contre ces éloges, parce que je ne connais point du tout le caractère de M. Brulh. Mais ce que j’aurais pourtant dû vous dire, est qu’il vint me voir à Chiswick, et que son abord, son air, son ton, ses manières, me repoussèrent à tel point, qu’il ne fut pas en moi de le bien recevoir.

Je finis sur ce sujet désagréable, pour ne vous en reparler jamais. J’aurais, sur certaines questions que vous me faites dans votre lettre, beaucoup de choses à vous dire que je n’ose confier au papier. J’ignore encore si l’ami qui devait venir cet automne pourra venir ce printemps. Je crains qu’il ne soit enveloppé dans les malheurs de sa patrie ; s’il ne vient pas, je ne vois qu’une ressource pour vous parler en sûreté, c’est un chiffre auquel je travaille, et qu’il faudra bien risquer de vous envoyer par la poste, faute de plus sûre voie. Examinez avec grand soin l’état du cachet de la lettre qui le contiendra, pour savoir si elle n’a point été ouverte ; je vous préviens qu’elle sera cachetée avec le talisman arabesque que vous connaissez, et dont on ne saurait lever et rappliquer l’empreinte sans qu’il y paraisse. Je viens de recevoir de M. de Cerjeat une invitation trop obligeante pour que j’en méconnaisse la source. Quand vous aurez mon chiffre, nous en dirons davantage. Adieu, mon cher hôte, je sens toute votre amitié, et vous devez connaître assez mon coeur pour juger de la mienne. Mille tendres respects à la bonne maman. Milord Maréchal me disait que les hivers étaient doux en Angleterre : nous avons ici un pied de glace et trois pieds de neige ; je ne sentis de ma vie un froid si piquant.

On vient de m’apprendre que les papiers publics disent la santé de Milord Maréchal en mauvais état. Eh quoi ! mon Dieu ! toujours des malheurs, et toujours des plus terribles ! Ce qui me rassure un peu, est qu’en conférant la date de sa dernière lettre avec celle de ces nouvelles, je les crois fausses ; mais je ne puis me défendre d’une extrême inquiétude ; il ne m’écrira peut-être de très long-temps ; si vous avez de ses nouvelles récentes, je vous conjure de m’en donner. Je vous embrasse.

Recevez les remerciements et respects de mademoiselle Le Vasseur.

Je compte tirer dans quelques jours sur vos banquiers une lettre de change de 800 francs.

Lettre DCCXXXVII – À M. d’Ivernois

Wootton, le 31 janvier 1767.

Jamais, monsieur, je n’ai écrit, ni dit, ni pense rien de pareil aux extravagances qu’on vous dit avoir été trouvées écrites de ma main dans les papiers de M. Le Nieps, non plus que rien de ce que M. de Voltaire publie, avec son impudence ordinaire, être écrit et signé de moi dans les mains du ministre Montmollin. Votre inépuisable crédulité ne me fâche plus, mais elle m’étonne toujours, et d’autant plus en cette occasion, que vous avez pu voir dans vos liaisons que je ne suis pas visionnaire, et dans le Contrat social, que je n’ai jamais approuvé le gouvernement démocratique. Avez-vous donc assez grande opinion de la probité de mes ennemis pour les croire incapables d’inventer des mensonges, et peuvent-ils obtenir votre estime aux dépens de celle que vous me devez ?

Tandis que votre facilité à tout croire en montre si peu pour moi, la mienne pour vous et vos magnanimes compatriotes augmente de jour en jour. Le courage et la fermeté n’est pas en eux ce qui frappe, je m’y attendais ; mais je ne m’attendais pas, je l’avoue, à voir tant de sagesse en même temps au milieu des plus grands dangers. Voici la première fois qu’un peuple a montré ce grand et beau spectacle : il mérite d’être inscrit dans les fastes de l’histoire. Vos magistrats, messieurs, se conduisent dans toute cette affaire comme un peuple forcené ; et vous vous conduisez, dans les périls terribles qui vous menacent, avec toute la dignité des plus respectables magistrats. Je crois voir le sénat de Rome, assis gravement dans la place publique, attendant la mort de la main des Gaulois. Voici la première et dernière fois que, depuis notre entrevue de Thonon, je me serai permis de vous parler de vos affaires ; mais je n’ai pu refuser ce mot d’admiration à celle que vous m’inspirez. Vous savez quel fut constamment mon avis dans cette entre-vin 4 ; et, comme je vous rends de bon coeur la justice qui vous est due, j’espère que vous ne me refuserez pas non plus, dans l’occasion, celle que vous me devez. Je n’ai rien de plus à vous dire. De tels hommes n’ont assurément pas besoin de conseils, et ce n’est pas à moi de leur en donner. Mon service est fait pour le reste de ma vie ; il ne me reste qu’à mourir en repos, si je puis.

Vous ne doutez pas, mon ami, du tendre empressement que j’aurais de vous voir. Cependant il convient, pour mon repos et pour votre avantage, que nous ne nous livrions à ce plaisir que quand tout sera fini de manière ou d’autre dans votre ville. Le public, qui me connaît si peu, et qui me juge si mal, ne doute pas que je n’aille toujours semant parmi vous la discorde ; et l’on prétend m’avoir vu moi-même, le mois dernier, caché en Suisse pour cet effet. Tout ce que vous feriez de bien serait mal, sitôt qu’on présumerait que c’est moi qui l’ai conseillé. Ne venez donc que couronné d’un rameau d’olives, afin que nous goûtions le plaisir de nous voir dans toute sa pureté. Puisse arriver bientôt cet heureux moment ! personne au monde n’y sera plus sensible que le coeur de votre ami.

Lettre DCCXXXIX – À M. le duc de Graffton

[935]

Wootton, le 7 février 1767.

Monsieur le Duc,

Je vous dois des remerciements que je vous prie d’agréer. Quoique les droits qu’on avait exigés pour mes livres à la douane me parussent forts pour la chose et pour ma bourse, j’étais bien éloigné d’en demander et d’en désirer le remboursement. Vos bontés, très gratuites sur ce point, en sont d’autant plus obligeantes ; et puisque vous voulez que j’y reconnaisse même celles du roi, je me tiens aussi flatté qu’honoré d’une grâce d’un prix inestimable, par la source dont elle vient, et je la reçois avec la reconnaissance et la vénération que je dois aux faveurs de sa majesté, passant par des mains aussi dignes de les répandre.

Daignez, monsieur le duc, recevoir avec bonté les assurances de mon profond respect.

Lettre DCCXLI – À M. Guy

À Wootton, le 7 février 1767.

J’ai lu, monsieur, avec attendrissement l’ouvrage de mes défenseurs[936], dont vous ne m’aviez point parlé. Il me semble que ce n’était pas pour moi que leurs honorables noms devaient être un secret, comme si l’on voulait les dérober à ma reconnaissance. Je ne vous pardonnerais jamais surtout de m’avoir tu celui de la dame, si je ne l’eusse à l’instant deviné. C’est de ma part un bien petit mérite : je n’ai pas assez d’amis capables de ce zèle et de ce talent, pour avoir pu m’y tromper. Voici une lettre pour elle, à laquelle je n’ose mettre son nom, à cause des risques que peuvent courir mes lettres, mais où elle verra que je la reconnais bien. Je vous charge, M. Guy, ou plutôt j’ose vous permettre, en la lui remettant, de vous mettre en mon nom à genoux devant elle, et de lui baiser la main droite, cette charmante main plus auguste que celles des impératrices et des reines, qui sait défendre et honorer si pleinement et si noblement l’innocence avilie. Je me flatte que j’aurais reconnu de même son digne collègue, si nous nous étions connus auparavant, mais je n’ai pas eu ce bonheur ; et je ne sais si je dois m’en féliciter ou m’en plaindre, tant je trouve noble et beau que la voix de l’équité s’élève en ma faveur, du sein même des inconnus. Les éditeurs du factum de M. Hume disent qu’il abandonne sa cause au jugement des esprits droits et des coeurs honnêtes : c’est là ce qu’eux et lui se garderont bien de faire, mais ce que je fais, moi, avec confiance, et qu’avec de pareils défenseurs j’aurai fait avec succès. Cependant on a omis dans ces deux pièces des choses très essentielles ; et on y a fait des méprises qu’on eût évitées si, m’avertissant à temps de ce qu’on voulait faire, on m’eût demandé des éclaircissements. Il est étonnant que personne n’ait encore mis la question sous son vrai point de vue ; il ne fallait que cela seul, et tout était dit.

Au reste, il est certain que la lettre que je vous écrivis a été traduite par extraits faits, comme vous pouvez penser, dans les papiers de Londres, et il n’est pas difficile de comprendre d’où venaient ces extraits, ni pour quelle fin.

Mais voici un fait assez bizarre qu’il est fâcheux que mes dignes défenseurs n’aient pas su. Croiriez-vous que les deux feuilles que j’ai citées du Saint-James Chronicle ont disparu en Angleterre ? M. Davenport les a fait chercher inutilement chez l’imprimeur et dans les cafés de Londres, sur une indication suffisante, par son libraire, qu’il m’a assuré être un honnête homme, et il n’a rien trouvé ; les feuilles sont éclipsées. Je ne ferai point de commentaires sur ce fait, mais convenez qu’il donne à penser. Oh ! mon cher monsieur Guy, faut-il donc mourir dans ces contrées éloignées, sans revoir jamais la face d’un ami sûr, dans le sein duquel je puisse épancher mon coeur !

Lettre DCCXLIII – À M. Davenport

Le 7 février 1767.

J’ai reçu hier, monsieur, votre lettre du 3, par laquelle j’apprends avec grand plaisir votre entier rétablissement. Je ne puis pas vous annoncer le mien tout-à-fait de même ; je suis mieux cependant que ces jours derniers.

Je suis fort sensible aux soins bienfaisants de M. Fitzherbert, surtout si, comme j’aime à le croire, il en prend autant pour mon honneur que pour mes intérêts. Il semble avoir hérité des empressements de son ami M. Hume. Comme j’espère qu’il n’a pas hérité de ses sentiments, je vous prie de lui témoigner combien je suis touché de ses bontés.

Voici une lettre pour M. le duc de Graffton, que je vous prie de fermer avant de la lui faire passer. Je dois des remerciements à tout le inonde ; et vous, monsieur, à qui j’en dois le plus, êtes celui à qui j’en fais le moins : mais, comme vous ne vous étendez pas en paroles, vous aimez sans doute à être imité. Mes salutations, je vous supplie, et celles de mademoiselle Le Vasseur à vos chers enfants et aux dames de votre maison. Agréez son respect et mes très humbles salutations.

Lettre DCCXLV – À M. d’Ivernois

Wootton, le 7 février 1767.

J’ai fait, cher ami, une étourderie épouvantable, qui sûrement me coûtera plus cher qu’à vous. Dans une distraction causée par la diversité des affaires pressées, je vous ai adressé en droiture une lettre dans laquelle je parlais ouvertement de votre futur voyage, et d’autres choses où le secret n’était pas moins requis. Comme je ne doute pas un instant que cette lettre ne soit interceptée, je vous en transcris ce que j’ai pu tirer d’un premier chiffon barbouillé, qu’il a fallu recommencer[938].

Voilà ce que je vous écrivais il y a huit jours, et que je vous confirme : mais ayant appris depuis lors à quelle extrémité votre pauvre peuple est réduit, je sens déchirer mes entrailles patriotiques, et je crois devoir vous dire qu’il est, selon moi, temps de céder. Vous le pouvez sans honte, puisque la résistance est inutile, et vous le devez pour conserver ce qui vous reste, après vos lois et votre liberté. Quand je dis ce qui vous reste, je n’entends pas bassement vos biens, mais votre pays, vos familles, et ces multitudes de pauvres compatriotes, à qui le pain est encore plus nécessaire que la liberté. J’apprends que vous vous cotisez généreusement pour ces pauvres gens ; je voudrais bien pouvoir suivre ce bon exemple J’enverrai quelque bagatelle aux collecteurs de Londres, selon mes moyens ; mais je vous prie d’avoir recours pour moi à madame Boy de La Tour, afin qu’étant une des causes innocentes des misères de ce pauvre peuple, je contribue aussi en quelque chose à son soulagement.

Adieu, mon ami ; je vous embrasse tendrement. J’ai le plus grand besoin de vous voir ; mais, encore un coup, ne venez que quand vos affaires seront finies. Ce délai importe, et vous pourriez trouver quelque obstacle à passer. Malgré mon étourderie, venez à petit bruit autant qu’il sera possible. Mais j’ai changé d’avis sur votre séjour à Londres, et je serais bien aise que vous vous y arrêtassiez quelques jours pour connaître un peu par vous-même l’air du bureau ; car enfin, si de là vous voulez absolument venir, personne n’aura le pouvoir de vous en empêcher. J’embrasse nos amis ; ne m’oubliez pas, je vous en supplie, auprès de madame d’Ivernois.

Bien des remerciements et respects de mademoiselle Le Vasseur. Si je ne vous ai pas toujours répété la même chose à chaque lettre, c’est qu’il me semblait que cela n’avait plus besoin d’être dit, car il n’y a pas de fois qu’elle ne m’en ait chargé.

Lettre DCCXLVII – À M. Granville

Wootton, février 1767.

Je crois, monsieur, la tisane du médecin espagnol meilleure et plus saine que le bouillon rouge du médecin français ; la provision de miel n’est pas moins bonne, et si les apothicaires fournissaient d’aussi bonnes drogues que vous, ils auraient bientôt ma pratique : mais, badinage à part, que j’aie avec vous un moment d’explication sérieuse.

Jadis j’aimais avec passion la liberté, l’égalité ; et, voulant vivre exempt des obligations dont je ne pouvais m’acquitter en pareille monnaie, je me refusais aux cadeaux même de mes amis, ce qui m’a souvent attiré bien des querelles. Maintenant j’ai changé de goût, et c’est moins la liberté que la paix que j’aime ; je soupire incessamment après elle ; je la préfère désormais à tout ; je la veux à tout prix avec mes amis ; je la veux même avec mes ennemis, s’il est possible. J’ai donc résolu d’endurer désormais des uns tout le bien, et des autres tout le mal qu’ils voudront me faire, sans disputer, sans m’en défendre, et sans leur résister en quelque façon que ce soit. Je me livre à tous pour faire de moi, soit pour, soit contre, entièrement à leur volonté : ils peuvent tout, hors de m’engager dans une dispute 4, ce qui très certainement n’arrivera plus de mes jours. Vous voyez, monsieur, d’après cela, combien vous avez beau jeu avec moi dans les cadeaux continuels qu’il vous plaît de me faire : mais il faut tout vous dire ; sans les refuser, je n’en serai pas plus reconnaissant que si vous ne m’en faisiez aucun. Je vous suis attaché, monsieur, et je bénis le ciel, dans mes misères, de la consolation qu’il ma ménagée en me donnant un voisin tel que vous : mon coeur est plein de l’intérêt que vous voulez bien prendre à moi, de vos attentions, de vos soins, de vos bontés, mais non pas de vos dons : c’est peine perdue, je vous assure ; ils n’ajoutent rien à mes sentiments pour vous ; je ne vous en aimerai pas moins, et je serai beaucoup plus à mon aise si vous voulez bien les supprimer désormais.

Vous voilà bien averti, monsieur ; vous savez comment je pense, et je vous ai parlé très sérieusement. Du reste, votre volonté soit faite et non pas la mienne ; vous serez toujours le maître d’en user comme il vous plaira.

Le temps est bien froid pour se mettre en route. Cependant si vous êtes absolument résolu de partir, recevez tous mes souhaits pour votre bon voyage et pour votre prompt et heureux retour. Quand vous verrez madame la duchesse de Portland, faites-lui ma cour, je vous supplie ; rassurez-la sur l’état de Milord Maréchal. Cependant, comme je ne serai parfaitement rassuré moi-même que quand j’aurai de ses nouvelles, sitôt que j’en aurai reçu j’aurai l’honneur d’en faire part à madame la duchesse, monsieur, derechef ; bon voyage, et souvenez-vous quelquefois du pauvre hermite votre voisin.

Vous verrez sans doute votre aimable nièce : je vous prie de lui parler quelquefois du captif quelle a mis dans ses chaînes et qui s’honore de les porter.

Lettre DCCXLIX – À M. du Peyrou

Wootton, le 14 février 1767.

Je confesse, mon cher hôte, le tort que j’ai eu de ne pas répondre sur-le-champ à votre n° 39 ; car malgré la honte d’avouer votre crédulité, je vois que l’autorité du voiturier Le Comte avait fait une grande impression sur votre esprit. Je me fâchais d’abord de cette petite faiblesse, qui me paraissait peu d’accord avec le grand sens que je vous connais ; mais chacun a les siennes, et il n’y a qu’un homme bien estimable à qui l’on n’en puisse pas reprocher de plus grandes que celles-là. J’ai été malade, et je ne suis pas bien ; j’ai eu des tracas qui ne sont pas finis, et qui m’ont empêché d’exécuter la résolution que j’avais prise de vous écrire au plus vite que je n’étais pas à Morges ; mais j’ai pensé que mon n° 7 vous le dirait assez, et d’ailleurs qu’une nouvelle de cette espèce disparaîtrait bientôt pour faire place à quelque autre aussi raisonnable.

Vous savez que j’ai peu de foi aux grands guérisseurs. J’ai toujours eu une médiocre opinion du succès de votre voyage de Béfort, et vos dernières lettres ne l’ont que trop confirmée. Consolez-vous, mon cher hôte ; vos oreilles resteront à peu près ce qu’elles sont ; mais quoi que j’aie pu vous en dire dans ma colère, les oreilles de votre esprit sont assez ouvertes pour vous consoler d’avoir le tympan matériel un peu obstrué : ce n’est pas le défaut de votre judiciaire qui vous rend crédule, c’est l’excès de votre bonté ; vous estimez trop mes ennemis pour les croire capables d’inventer des mensonges et de payer des pieds-plats pour les divulguer : il est vrai que, si vous n’êtes pas détrompé, ce n’est pas leur faute.

Je tremble que Milord Maréchal ne soit dans le même cas, mais d’une manière bien plus cruelle, puisqu’il ne s’agit pas de moins que de perdre l’amitié de celui de tous les hommes à qui je dois le plus et à qui je suis le plus attaché. Je ne sais ce qu’ont pu manoeuvrer auprès de lui le bon David et le fils du jongleur qui est à Berlin ; mais Milord Maréchal ne m’écrit plus, et m’a même annoncé qu’il cesserait de m’écrire, sans m’en dire aucune autre raison, sinon qu’il était vieux, qu’il écrivait avec peine, qu’il avait cessé d’écrire à ses parents, etc. Vous jugez si mon coeur est la dupe de pareils prétextes. Madame la duchesse de Portland, avec qui j’ai fait connaissance l’été dernier chez un voisin, m’a porté en même temps le plus sensible coup, en me marquant que les nouvelles publiques l’avaient dit à l’extrémité, et me demandant de ses nouvelles. Dans ma frayeur, je me suis hâté d’écrire à M. Rougemont pour savoir ce qu’il en était. Il m’a rassuré sur sa vie, en me marquant qu’en effet il avait été fort mal, mais qu’il était beaucoup mieux. Qui me rassurera maintenant sur son coeur ? Depuis le 22 novembre, date de sa dernière lettre, je lui ai écrit plusieurs fois, et sur quel ton ! Point de réponse. Pour comble, je ne sais quelle contenance tenir vis-à-vis de madame de Portland, à qui je ne puis différer plus longtemps de répondre, et à qui je ne veux pas dire ma peine. Rendez-moi, je vous en conjure, le service essentiel d’écrire à Milord Maréchal ; engagez-le à ne pas me juger sans m’entendre, à me dire au moins de quoi je suis accusé. Voilà le plus cruel des malheurs de ma vie et qui terminera tous les autres.

J’oubliais de vous dire que M. le duc de Graffton, premier commissaire de la trésorerie, ayant appris la vexation exercée à la douane, au sujet de mes livres, a fait ordonner au douanier de rembourser cet argent à Becket, qui l’avait payé pour moi, et que, dans le billet par lequel il m’en a fait donner avis, il a ajouté un compliment très honnête de la part du roi. Tout cela est fort honorable, mais ne console pas mon coeur de la peine secrète que vous savez. Je vous embrasse, mon cher hôte, de tout mon coeur.

Lettre DCCLI – À Mademoiselle Théodore

DE L’ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.

[940]

Sans date.

On ne peut être plus surpris que je le suis, mademoiselle, de recevoir une lettre datée de l’Académie royale de Musique, par laquelle on réclame des conseils de ma part pour y bien vivre. Vos expressions peignent l’honnêteté avec tant de franchise et de candeur, que je ne vous renverrai pas, pour en recevoir, à ceux qui ont coutume d’en donner à celles qui s’y présentent. Je ne puis cependant pas vous fournir les préceptes que vous me demandez : ne doutez nullement de ma bonne volonté à vous satisfaire ; mais je suis moi-même fort embarrassé pour mon propre compte, quoique je ne sois pas dans une carrière aussi glissante : je suis donc hors d’état de vous diriger dans celle où vous êtes entrée.

Je n’ai à vous conseiller que de vous arrêter à deux principes généraux qui me paraissent être la base de toutes nos actions, dans tel état que le destin nous ait placés. Le premier, c’est de ne jamais vous écarter du respect que vous paraissez avoir pour les bonnes moeurs ; et, pour y réussir, évitez l’impulsion du coeur et des sens, et qu’une extrême prudence en soit le correctif…

Le second, dont vous devez sentir toute la nécessité, c’est de fuir, autant que vous le pourrez, la société de vos compagnes et de leurs adulateurs ; rien ne perd aussi facilement que le poison de la louange et l’air contagieux de cet endroit… Jetez les yeux autour de vous, et vous remarquerez que ceux ou celles qui le respirent sans être en garde contre son effet ont le teint flétri et l’extérieur de machines détraquées. Voilà, mademoiselle, les seules réflexions que je vous engage à faire. Quant au reste, vous me paraissez être douée de toute la pénétration nécessaire pour parer aux inconvénients qui renaissent à chaque moment dans ce séjour. Acceptez, je vous prie, la considération qu’a pour vous votre, etc.

Lettre DCCLIII – Au même

28 février 1767.

Que fait mon bon et aimable voisin ? comment se porte-t-il ? J’ai appris avec grand plaisir son heureuse arrivée à Bath, malgré les temps affreux qui ont dû traverser son voyage : mais maintenant comment s’y trouve-t-il ? la santé, les eaux, les amusements, comment va tout cela ? Vous savez, monsieur, que rien de ce qui vous touche ne peut m’être indifférent : l’attachement que je vous ai voué s’est formé de liens qui sont votre ouvrage ; vous vous êtes acquis trop de droits sur moi pour ne m’en avoir pas un peu donné sur vous ; et il n’est pas juste que j’ignore ce qui m’intéresse si véritablement. Je devrais aussi vous parler de moi, parce qu’il faut vous rendre compte de votre bien ; mais je ne vous dirais toujours que les mêmes choses : paisible, oisif, souffrant, prenant patience, pestant quelquefois contre le mauvais temps qui m’empêche d’aller autour des rochers furetant des mousses, et contre l’hiver qui retient Calwich désert si longtemps. Amusez-vous, monsieur, je le désire, mais pas assez pour reculer le temps de votre retour, car ce serait vous amuser à mes dépens. Mademoiselle Le Vasseur vous demande la permission de vous rendre ici ses devoirs, et nous vous supplions l’un et l’autre d’agréer nos très humbles salutations.

Lettre DCCLV – À Milord Comte de Harcourt

Wootton, le 5 mars 1767.

Je ne suis pas surpris, milord, de l’état où vous avez trouvé mes estampes ; je m’attendais à pis : mais il me paraît cependant singulier qu’il ne s’en soit pas trouvé une seule de M. Watelet ; quoique, parmi beaucoup de gravures qu’il m’avait données, il y en eût peu des siennes, il y en avait pourtant : la préférence qu’on leur a donnée fait honneur à son burin. J’en avais un beaucoup plus grand nombre de M. l’abbé de Saint-Non. Si elles s’y trouvent, je ne voudrais pas non plus qu’elles fussent vendues ; car quoique je n’aie pas l’honneur de le connaître personnellement, elles étaient un cadeau de sa part. Si vous ne les aviez pas, milord, et qu’elles pussent vous plaire, vous m’obligeriez beaucoup de vouloir les agréer. Le papier que vous avez eu la bonté de m’envoyer est de la main de Milord Maréchal, et me rappelle qu’il y a dans mon recueil un portrait de lui, sans nom, mais tête nue et très ressemblant, que pour rien au monde je ne voudrais perdre, et dont j’avais oublié de vous parler : c’est la seule estampe que je veuille me réserver ; et quand elle me laisserait la fantaisie d’avoir les portraits des hommes qui lui ressemblent, ce goût ne serait pas ruineux. Je sens avec combien d’indiscrétion j’abuse de votre temps ci de vos bontés ; mais quelque peine que vous donne la recherche de ce portrait, j’en aurais une infiniment plus grande à m’en voir privé. Si vous parvenez à le retrouver, je vous supplie, milord, de vouloir bien l’envoyer à M. Davenport, afin qu’il le joigne au premier envoi qu’il aura la bonté de me faire.

Comme, après tout, mon recueil était assez, peu de chose, que probablement il ne s’est pas accru dans les mains des douaniers et des libraires, et que les retranchements que j’y fais font du reste un objet de très peu de valeur, j’ai à me reprocher de vous avoir embarrassé de ces bagatelles ; mais, pour vous dire la vérité, milord, je ne cherchais qu’un prétexte pour me prévaloir de vos offres et vous montrer ma confiance en vos bontés.

J’oubliais de vous parler de la découpure de M. Huber ; c’est effectivement M. de Voltaire en habit de théâtre[942]. Comme je ne suis pas tout-à-fait aussi curieux d’avoir sa figure que celle de Milord Maréchal, vous pouvez, milord, à votre choix, garder, ou jeter, ou donner, ou brûler ce chiffon ; pourvu qu’il ne me revienne pas, c’est tout ce que je désire. Agréez, milord, je vous supplie, les assurances de mon respect.

Lettre DCCLVII – À M. du Peyrou

Wootton, le 22 mars 1767.

Apostille d’une lettre de M. L. Dutens, du 19, confirmée par une lettre de M. Davenport de même date, en conséquence d’un message reçu la veille de M. le général Conway.

« Je viens d’apprendre de M. Davenport la nouvelle agréable que le roi vous avait accordé une pension de cent livres sterling. La manière dont a le roi vous donne cette marque de son estime m’a fait autant de plaisir que la chose même ; et je vous félicite de tout mon coeur de ce que ce bienfait vous est conféré du plein gré de sa majesté et du secrétaire d’état, sans que la moindre sollicitation y ait eu part. »

Le plus vrai plaisir que me fasse cette nouvelle est celui que je sais qu’elle fera à mes amis ; c’est pourquoi, mon cher hôte, je me presse de vous la communiquer : faites-la, par la même raison, passer à mon ancien et respectable ami M. Roguin, et aussi, je vous en prie, à mon ami M. d’lvernois : je vous embrasse de tout mon coeur.

Comme dans peu j’irai, si je puis, à Londres, ne m’écrivez plus que sous mon propre nom ; et si vous écrivez à M. d’lvernois, donnez-lui le même avis.

Lettre DCCLIX – À M. le général Conway

[944]

Wootton, le 26 mars 1767.

Monsieur ;

Aussi touché que surpris de la faveur dont il plaît au roi de m’honorer, je vous supplie d’être auprès de sa majesté l’organe de ma vive reconnaissance. Je n’avais droit à ses attentions que par mes malheurs ; j’en ai maintenant aux égards du public par ses grâces, et je dois espérer que l’exemple de sa bienveillance m’obtiendra celle de tous ses sujets. Je reçois, monsieur, le bienfait du roi comme l’arrhe d’une époque heureuse autant qu’honorable, qui m’assure, sous la protection de sa majesté, des jours désormais paisibles. Puissé-je n’avoir à les remplir que des voeux les plus purs et les plus vifs pour la gloire de son règne et pour la prospérité de son auguste maison !

Les actions nobles et généreuses portent toujours leur récompense avec elles. Il vous est aussi naturel, monsieur, de vous féliciter d’en faire, qu’il est flatteur pour moi d’en être l’objet. Mais ne parlons point de mes talents, je vous supplie ; je sais me mettre à ma place, et je sens, à l’impression que font sur mon coeur vos bontés, qu’il est en moi quelque chose plus digne de votre estime que de médiocres talents, qui seraient moins connus s’ils m’avaient attiré moins de maux, et dont je ne fais cas que par la cause qui les fit naître, et par l’usage auquel ils étaient destinés.

Je vous supplie, monsieur, d’agréer les sentiments de ma gratitude et mon profond respect.

Lettre DCCLXI – À M. du Peyrou

À Wootton, le 2 avril 1767.

O mon cher et aimable hôte ! qu’avez-vous fait ? Vous êtes tombé dans le pot au noir bien cruellement pour moi. Votre n° 42, que vous avez envoyé pour plus de sûreté par une autre voie, est précisément tombé à Londres entre les mains de mon cousin Jean Rousseau, qui demeure chez M. Colombies, à qui on l’a malheureusement adressé. Or vous saurez que mon très cher cousin est en secret l’âme damnée du bon David, alerte pour saisir et ouvrir toutes les lettres et paquets qui m’arrivent à Londres ; et la vôtre a été ouverte très certainement, ce qui est d’autant plus aisé, que vous cachetez toujours très mal, avec de mauvaise cire, et que vous en mettez trop peu ; la cire noire ne cacheté jamais bien. Votre lettre a très certainement été ouverte.

Mon cher hôte, je suis de tous côtés sous le piège ; il est impossible que je m’en tire si votre ami ne m’en tire pas, mais j’espère qu’il le fera ; il n’y a certainement que lui qui le puisse, et il semble que la Providence l’a envoyé dans mon voisinage pour petite bonne oeuvre. Il s’agit premièrement de sauver mes papiers, car on les guette avec une grande vigilance, et l’on espère bien qu’ils n’échapperont pas. Toutefois, s’il m’envoie l’exprès que je lui ai demandé avant que M. Davenport arrive, ils sont tout prêts ; je les lui remettrai, et ils passeront entre les mains de votre ami, qui ne saurait y veiller avec trop de soin, ni trop attendre une occasion sûre pour vous les faire passer ; car rien ne presse, et l’essentiel est qu’ils soient en sûreté.

Reste à savoir si ma lettre à M. de C. est allée sûrement et en droiture. Les gens qui portent et rapportent mes lettres, ceux de la poste, tout m’est également suspect ; je suis dans les mains de tout le monde, sans qu’il me soit possible de faire un seul mouvement pour me dégager. Vous me faites rire par le sang froid avec lequel vous me marquez, Adressez-vous à celui-ci ou à celui-là ; c’est comme si vous me disiez, Adressez-vous à un habitant de la lune. S’adresser est un mot bientôt dit, mais il faut savoir comment ; il n’y a que la face d’un ami qui puisse me tirer d’affaire, toutes les lettres ne font que me trahir et m’embourber. Celles que je reçois et que j’écris sont toutes vues par mes ennemis ; ce n’est pas le moyen de me tirer de leurs mains.

Si le ciel veut que ma précédente lettre à M. de C. ait échappé à mes gardes, qu’il l’ait reçue, et qu’il envoie l’exprès, nous sommes forts ; car j’ai mon second chiffre tout prêt ; je le ferai partir avec cette lettre-ci, et j’espère qu’il ne tombera plus dans les mains de M. Colombies, ni de mon cher cousin. S’il m’arrive de me servir du premier, ce sera pour donner le change ; n’ajoutez aucune foi à ce que je vous marquerai de cette manière, à moins que vous ne lisiez en tête ce mot, écrit de ma main, Vrai.

Je vous enverrai une note exacte des paquets que j’envoie à votre ami, et que j’aurai bien droit d’appeler le mien, s’il accomplit en ma faveur la bonne oeuvre qu’il veut bien faire ; et cette note sera assez détaillée pour que, si j’ai le bonheur de passer en terre ferme, vous puissiez indiquer les paquets dont nous aurons besoin.

Je ne puis vous écrire plus longtemps. Je donnerais la moitié de ma vie pour être en terre ferme, et l’autre pour pouvoir vous embrasser encore une fois, et puis mourir.

Il faut que je vous marque encore que ce n’est ni pour le Contrat social, ni pour les Lettres de la montagne, que le pauvre Guy a été mis à la Bastille ; c’est pour les Mémoires de M. de la Chalotais. Panckoucke est, je crois, de bonne foi ; mais n’écoutez aucune de ses nouvelles ; elles viennent toutes de mauvaise main.

Je tiens cette lettre et le chiffre tout prêts, mais viendra-t-on les chercher ? Viendra-t-on me chercher moi-même ? O destinée ! ô mon ami ! priez pour moi ; il me semble que je n’ai pas mérité les malheurs qui m’accablent.

Le courrier n’arrivant point, j’ai le temps d’ajouter encore quelques mots. Que vous envoyiez vos lettres par la France ou par la Hollande, cela est bien indifférent à la chose ; c’est entre Londres et Wootton que le filet est tendu, et il est impossible que rien en échappe.

Pour être prêt au moment que l’homme arrivera, s’il arrive, je vais cacheter cette lettre avec le second chiffre. Le 6 avril, je fais partir par la poste une espèce de duplicata de cette lettre. Il sera intercepté, cela est sûr ; mais peut-être le laissera-t-on passer après l’avoir lu.

Lettre DCCLXIII – À M. d’Ivernois

Wootton, le 6 avril 1767.

J’ai reçu, mon bon ami, votre dernière lettre, et In le mémoire que vous y avez joint. Ce mémoire est fait de main de maître et fondé sur d’excellents principes ; il m’inspire une grande estime pour son auteur quel qu’il soit : mais n’étant plus capable d’attention sérieuse et de raisonnements suivis, je n’ose prononcer sur la balance des avantages respectifs et sur la solidité de l’ouvrage qui en résultera ; ce que je crois voir bien clairement, c’est qu’il vous offre, dans votre position, raccommodement le meilleur et le plus honorable que vous puissiez espérer. Je voudrais, tant ma passion de vous savoir pacifiés est vive, donner la moitié de mon sang pour apprendre que cet accord a reçu sa sanction. Peut-être ne serait-il pas à désirer que j’en fusse l’arbitre ; je craindrais que l’amour de la paix ne fût plus fort dans mon coeur que celui de la liberté. Mes bons amis, sentez-vous bien quelle gloire ce serait pour vous de part et d’autre que ce saint et sincère accord fût votre propre ouvrage, sans aucun concours étranger ? Au reste, n’attendez rien ni de l’Angleterre ni de personne que de vous seuls ; vos ressources sont toutes dans votre prudence et dans votre courage ; elles sont grandes, grâces au ciel.

J’ai prié M. du Peyrou de vous donner avis que le roi m’avait gratifié d’une pension. Si jamais nous nous revoyons, je vous en dirai davantage ; mais mon coeur, qui désire ardemment ce bonheur, ne me le promet plus. Je suis trop malheureux en toute chose pour espérer plus aucun vrai plaisir en cette vie. Adieu, mon ami ; adieu, mes amis. Si votre liberté est exposée, vous avez du moins l’avantage et la gloire de pouvoir la défendre et la réclamer ouvertement. Je connais des gens plus à plaindre que vous. Je vous embrasse.

Lettre DCCLXV – À Milord Comte de Harcourt

Wootton, le 11 avril 1767.

Je ne puis, milord, que vous réitérer mes très humbles excuses et remerciements de toutes les peines que vous avez bien voulu prendre en ma faveur. Je vous suis très obligé de m’avoir conservé le portrait du roi : je le reverrai souvent avec grand plaisir, et je me livre envers sa majesté à toute la plénitude de ma reconnaissance, très assuré qu’en faisant le bien elle n’a point d’autre vue que de bien faire. Puisque vous savez au juste à quoi monte le produit des estampes dont M. Ramsay avait eu l’honnêteté de me faire cadeau, vous pouvez y borner la distribution que vous voulez bien avoir la bonté de faire aux pauvres, et remettre le surplus à M. Davenport, qui veut bien se charger de me l’apporter. J’aspire, milord, au moment d’aller vous rendre mes actions de grâce et mes devoirs en personne, et il ne tiendra pas à moi que ce ne soit avant votre départ de Londres. Recevez en attendant, je vous supplie, milord, mes très humbles salutations et mon respect.

P. S. Je ne vous parle point de ma santé, parce qu’elle n’est pas meilleure, et que ce n’est pas la peine d’en parler pour n’avoir que les mêmes choses à dire. Celle de mademoiselle Le Vasseur, à laquelle vous avez la bouté de vous intéresser, est très mauvaise, et il n’est pas bien étonnant qu’elle empire de jour en jour.

Lettre DCCLXVII – À M. le général Conway

Douvres, 1767.

Monsieur,

J’ose vous supplier de vouloir bien prendre sur vos affaires le temps de lire cette lettre, seul et avec attention. C’est à votre jugement éclairé, c’est à votre âme saine que j’ai à parler. Je suis sûr de trouver en vous tout ce qu’il faut pour peser avec sagesse et avec équité ce que j’ai à vous dire. J’en serai moins sûr si vous consultez tout autre que vous.

J’ignore avec quel projet j’ai été amené en Angleterre : il y en a eu un, cela est certain ; j’en juge par son effet, aussi grand, aussi plein qu’il aurait pu L’être, quand ce projet eût été une affaire d’état. Mais comment le sort, la réputation d’un pauvre infortuné, pourraient-ils jamais faire une affaire d’état ? C’est ce qui est trop peu concevable pour que je puisse m’arrêtera pareille supposition, pendant, que les hommes les plus élevés, les plus distingués, les plus estimables ; qu’une nation tout entière se prête aux passions d’un particulier qui veut en avilir un autre, c’est ce qui se conçoit encore moins. Je vois l’effet ; la cause m’est cachée, et je me suis tourmenté vainement pour la pénétrer : mais quelle que soit cette cause, les suites en seront les mêmes ; et c’est de ces suites qu’il s’agit ici. Je laisse le passé dans son obscurité ; c’est maintenant l’avenir que j’examine.

J’ai été traité dans mon honneur aussi cruellement qu’il soit possible de l’être. Ma diffamation est telle en Angleterre, que rien ne l’y peut relever de mon vivant. Je prévois cependant ce qui doit arriver après ma mort, par la seule force de la vérité, et sans qu’aucun écrit posthume de ma part s’en mêle ; mais cela viendra lentement, et seulement quand les révolutions du gouvernement auront mis tous les faits passés en évidence. Alors ma mémoire sera réhabilitée ; mais de mon vivant je ne gagnerai rien à cela.

Vous concevez, monsieur, que cette ignominie, intolérable au coeur d’un homme d’honneur, rend au mien le séjour de l’Angleterre insupportable. Mais on ne veut pas que j’en sorte ; je le sens, j’en ai mille preuves, et cet arrangement est très naturel ; on ne doit pas me laisser aller publier au-dehors les outrages que j’ai reçus dans l’île, ni la captivité dans laquelle j’ai vécu ; on ne veut pas non plus que mes mémoires passent dans le continent et ailleurs instruire une autre génération des maux que m’a fait souffrir celle-ci. Quand je dis on, j’entends les premiers auteurs de mes disgrâces : à Dieu ne plaise que l’idée que j’ai, monsieur, de votre respectable caractère me permette jamais de penser que vous ayez trempé dans le fond du projet ! Vous ne me connaissiez point ; on vous a fait croire de moi beaucoup de choses ; l’illusion de l’amitié vous a prévenu pour mes ennemis, ils ont abusé de votre bienveillance, et, par une suite de mon malheur ordinaire, les nobles sentiments de votre coeur, qui vous auraient parlé pour moi si j’eusse été mieux connu de vous, m’ont nui par l’opinion qu’on vous en a donnée. Maintenant le mal est sans remède ; il est presque impossible que vous soyez désabusé ; c’est ce que je ne suis pas à portée de tenter : et, dans l’erreur où vous êtes, la prudence veut que vous vous prêtiez aux mesures de mes ennemis.

J’oserai pourtant vous faire une proposition qui, je crois, doit parler également à votre coeur et à votre sagesse : la terrible extrémité où je suis réduit en fait, je l’avoue, ma seule ressource ; mais cette ressource en est peut-être également une pour mes ennemis contre les suites désagréables que peut avoir pour eux mon dernier désespoir.

Je veux sortir, monsieur, de l’Angleterre ou de la vie ; et je sens bien que je n’ai pas le choix. Les manoeuvres sinistres que je vois m’annoncent le sort qui m’attend, si je feins seulement de vouloir m’embarquer. J’y suis déterminé pourtant, parce que toutes les horreurs de la mort n’ont rien de comparable à celles qui m’environnent. Objet de la risée et de l’exécration publique, je ne me vois environné que des signes affreux qui m’annoncent ma destinée. C’est trop souffrir, monsieur, et toute interdiction de correspondance m’annonce assez que, sitôt que l’argent qui me reste sera dépensé, je n’ai plus qu’à mourir. Dans ma situation, ce sera un soulagement pour moi, et c’est le seul désormais qui me reste ; mais j’ai bien de la peine à penser que mon malheur ne laisse après lui nulle trace désagréable. Quelque habilement que la chose ait été concertée, quelque adroite qu’en soit l’exécution, il restera des indices peu favorables à l’hospitalité nationale. Je suis malheureusement trop connu pour que ma fin tragique ou ma disparition demeurent sans commentaires ; et quand tant de complices garderaient le secret, tous mes malheurs précédents mettront trop de gens sur la trace de celui-ci pour que les ennemis de mes ennemis (car tout le monde en a) n’en fassent pas quelque jour un usage qui pourra leur déplaire. On ne sait jusqu’où ces choses-là peuvent aller, et l’on n’est plus maître de les arrêter quand une fois elles marchent. Convenez, monsieur, qu’il y aurait quelque avantage à pouvoir se dispenser d’en venir à cette extrémité.

Or on le peut, et prudemment on le doit. Daignez m’écouter. Jusqu’à présent j’ai toujours pensé à laisser après moi des mémoires qui missent au fait la postérité des vrais événements de ma vie : je les ai commencés, déposés en d’autres mains, et désormais abandonnés. Ce dernier coup m’a fait sentir l’impossibilité d’exécuter ce dessein, et m’en a totalement ôté l’envie.

Je suis sans espoir, sans projet, sans désir même de rétablir ma réputation détruite, parce que je sais qu’après moi cela viendra de soi-même., et qu’il me faudrait des efforts immenses pour y parvenir de mon vivant. Le découragement m’a gagné ; la douce amitié, l’amour du repos, sont les seules passions qui me restent, et je n’aspire qu’à finir paisiblement mes jours dans le sein d’un ami. Je ne vois plus d’autre bonheur pour moi sur la terre ; et, quand j’aurais désormais à choisir, je sacrifierais tout à cet unique désir qui m’est resté.

Voilà, monsieur, l’homme qui vous propose de le laisser aller en paix, et qui vous engage sa foi, sa parole, tous les sentiments d’honneur dont il fait profession, et toutes ces espérances sacrées qui font ici-bas la consolation des malheureux, que non seulement il abandonne pour toujours le projet d’écrire sa vie et ses mémoires, mais qu’il ne lui échappera jamais, ni de bouche, ni par écrit, un seul mot de plainte sur les malheurs qui lui sont arrivés en Angleterre ; qu’il ne parlera jamais de M. Hume, ou qu’il n’en parlera qu’avec honneur ; et que, lorsqu’il sera pressé de s’expliquer sur les plaintes indiscrètes qui, dans le fort de ses peines, lui sont quelquefois échappées, il les rejettera sans mystère sur son humeur aigrie et portée à la défiance et aux ombrages par des malheurs continuels. Je pourrai parler de la sorte avec vérité, n’ayant que trop d’injustes soupçons à me reprocher parce malheureux penchant, ouvrage de mes désastres, et qui maintenant y met le comble. Je m’engage solennellement à ne jamais écrire quoi que ce puisse être, et sous quelque prétexte que ce soit, pour être imprimé ou publié, ni sous mon nom, ni en anonyme, ni de mon vivant, ni après ma mort.

Vous trouverez, monsieur, ces promesses bien fortes ; elles ne le sont pas trop pour la détresse où je suis. Vous me demanderez des garants pour leur exécution ; cela est très juste : les voici ; je vous prie de les peser.

Premièrement, tous mes papiers relatifs à l’Angleterre y sont encore dans un dépôt. Je les ferai tous remettre entre vos mains, et j’y en ajouterai quelques autres assez importants qui sont restés dans les miennes. Je partirai à vide et sans autres papiers qu’un petit portefeuille absolument nécessaire à mes affaires, et que j’offre à visiter[945].

Secondement, vous aurez cette lettre signée pour garant de ma parole ; et de plus, une autre déclaration que je remettrai en partant à qui vous me prescrirez, et telle que, si j’étais capable de jamais l’enfreindre de mon vivant, ou après ma mort, cette seule pièce anéantirait tout ce que je pourrais dire, en montrant dans son auteur un infâme qui, se jouant de ses promesses les plus solennelles, ne mérite d’être écouté sur rien. Ainsi mon travail détruisant son propre objet, en rendrait la peine aussi ridicule que vaine.

En troisième lieu, je suis prêt à recevoir toujours avec le même respect et la même reconnaissance la pension dont il plaît au roi de m’honorer. Or, je vous demande, monsieur, si lorsqu’honoré d’une pension du prince, j’étais assez vil, assez infâme pour mal parler de son gouvernement, de sa nation et de ses sujets, il serait possible en aucun temps qu’on m’écoutât sans indignation, sans mépris, et sans horreur. Monsieur, je me lie par les liens les plus forts et les plus indissolubles. Vous ne pouvez pas supposer que je veuille rétablir mon honneur par des moyens qui me rendraient le plus vil des mortels.

Il y a, monsieur, un quatrième garant, plus sûr, plus sacré que tous les autres, et qui vous répond de moi, c’est mon caractère connu pendant cinquante et six ans. Esclave de ma foi, fidèle à ma parole, si j’étais capable de gloire encore, je m’en ferais une illustre et fière de tenir plus que je n’aurais promis ; mais, plus concentré dans moi-même, il me suffit d’avoir en cela la conscience de mon devoir. Eh î monsieur, pouvez-vous penser que, de l’humeur dont je suis, je puisse aimer la vie en portant la bassesse et le remords dans ma solitude ? Quand la droiture cessera de m’être chère, c’est alors que je serai vraiment mort au bonheur.

Non, monsieur, je renonce pour jamais à tous souvenirs pénibles. Mes malheurs n’ont rien d’assez amusant pour les rappeler avec plaisir ; je suis assez heureux si je suis libre, et que je puisse rendre mon dernier soupir dans le sein d’un ami. Je ne vous promets en ceci que ce que je me promets à moi-même, si je puis goûter encore quelques jours de paix avant ma mort.

Je n’ai parlé jusqu’ici, monsieur, qu’à votre raison : je n’ai qu’un mot maintenant à dire à votre coeur. Vous voyez un malheureux réduit au désespoir, n’attendant plus que la manière de sa dernière heure. Vous pouvez rappeler cet infortuné à la vie, vous pouvez vous en rendre le sauveur, et du plus misérable des hommes en faire encore le plus heureux. Je ne vous en dirai pas davantage, si ce n’est ce dernier mot qui vaut la peine d’être répété. Je vois mon heure extrême qui se prépare ; je suis résolu, s’il le faut, de l’aller chercher, et de périr ou d’être libre ; il n’y a plus de milieu.

Lettre DCCLXIX – À M. le marquis de Mirabeau

Calais, le 22 mai 1767.

J’arrive ici, monsieur, après bien des aventures bizarres, qui feraient un détail plus long qu’amusant. Je voudrais de tout mon coeur aller finir mes jours au château de Trye ; mais, pour entreprendre un pareil établissement, il faudrait plus de certitude de sa durée, que vous ne pouvez la donner. Je ne vois pour moi qu’un repos stable, c’est dans l’état de Venise ; et, malgré l’immensité du trajet, je suis déterminé à le tenter. Ma situation, à tous égards, me forcera à des stations que je rendrai aussi courtes qu’il me sera possible. Je désire ardemment d’en faire une petite à Paris pour vous y voir, si j’y puis garder l’incognito convenable, et que je sois assuré que ce court séjour ne déplaise pas. Permettez que je vous consulte là-dessus, résolu de passer tout droit et le plus promptement qu’il me sera possible, si vous jugez que ce soit le meilleur parti. Je ne vous en dirai pas davantage ici, monsieur ; mais j’attends avec empressement de vos nouvelles, et je compte m’arrêter à Amiens pour cela. Ayez la bonté de m’y répondre un mot sous le couvert de M. Barthélemi Midy, négociant. Cette réponse réglera ma marche. Puisse-t-elle, monsieur, me livrer à l’ardent désir que j’ai de voir et d’embrasser le respectable ami des hommes !

Lettre DCCLXXI – À M. le marquis de Mirabeau

Amiens, le 2 juin 1767.

J’ai différé, monsieur, de vous écrire jusqu’à ce que je pusse vous marquer le jour de mon départ et le lieu de mon arrivée. Je compte partir demain, et arriver après-demain au soir à Saint-Denys, où je séjournerai le lendemain vendredi pour y attendre de vos nouvelles. Je logerai aux Trois Maillets. Comme on trouve des fiacres à Saint-Denys, sans prendre la peine d’y venir vous-même, il suffit que vous ayez la bonté d’envoyer un domestique qui nous conduise dans l’asile hospitalier que vous voulez bien me destiner. Il m’a été impossible de rester inconnu comme je l’avais désiré, et je crains bien que mon nom ne me suive à la piste. À tout événement, quelque nom que me donnent les autres, je prendrai celui de M. Jacques, et c’est sous ce nom que vous pourrez me faire demander aux Trois Maillets. Rien n’égale le plaisir avec lequel je vais habiter votre maison, si ce n’est le tendre empressement que j’ai d’en embrasser le vertueux maître.

Lettre DCCLXXIII – À M. le marquis de Mirabeau

Fleury[947], ce vendredi à midi, 5 juin 1767.

Il faut, monsieur, Jouir de vos bontés et de vos soins, et ne vous remercier plus de rien. L’air, la maison, le jardin, le parc, tout est admirable ; et je me suis dépêché de m’emparer de tout par la possession, c’est-à-dire par la jouissance. J’ai parcouru tous les environs, et au retour j’ai trouvé M. Garçon, qui m’a tiré de peine sur votre retour d’hier, et m’a donné l’espoir de vous voir demain. Je ne veux point me laisser donner d’inquiétudes ; mais, quelque agréable et douce que me soit l’habitation de votre maison, mon intention est toujours de les prévenir. Mille très humbles salutations et respects de mademoiselle Le Vasseur.

Lettre DCCLXXV – À M. du Peyrou

Le 10 juin 1767.

Je reçois, mon cher hôte, votre n° 46 ; je n’ai point reçu les trois précédents. Je veux supposer, pour ma consolation, que la goutte n’est point venue, et que, selon vos arrangements, vous arriverez aujourd’hui ou demain à Paris. Cela étant, allez, je vous supplie, au Luxembourg voir M. le marquis de Mirabeau ; vous saurez par lui de mes nouvelles. Il n’est prévenu de rien, parce que je ne l’ai pas vu depuis la réception de votre lettre ; mais il suffira de vous nommer. Ne sachant si cette lettre vous parviendra, je n’en dirai pas ici davantage. Je vous embrasse de tout mon coeur.

Si par hasard M. le marquis de Mirabeau n’était pas chez lui, demandez M. Garçon, son secrétaire.

Lettre DCCLXXVII – À M. du Peyrou

Au Château de Trye, le 21 juin 1767.

J’arrive heureusement, mon cher hôte, avec M. Coindet, qui vous rendra compte de l’état des choses. J’espère, les premiers embarras levés, pouvoir couler ici des jours assez tranquilles, sous la protection du grand prince qui me donne cet asile. Donnez-m’y souvent de vos nouvelles, cher ami ; vous savez combien elles sont nécessaires à mon bonheur. Vous pouvez remettre vos lettres à M. Coindet, ou les faire mettre à la poste sous cette adresse, à M. Manoury, lieutenant des chasses de M. le prince de Conti, pour remettre à M. Renou, au château de Trye, par Gisors. Quand vous aurez quelque paquet à me faire tenir, il y a un carrosse de Gisors qui va à Paris tous les mercredis, et revient tous les samedis : mais je ne sais pas où en est le bureau à Paris ; cela n’est pas difficile à trouver ; il faut se servir par le carrosse de la même adresse. M. Coindet va partir, je suis très pressé ; je finis en vous embrassant de tout mon coeur.

Lettre DCCLXXIX – À Milord Harcourt

Le 10 juillet 1767.

Je reçois seulement en ce moment, milord, la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire le 7 mai, et le billet que vous m’avez envoyé sous la même date. En vous remerciant de l’une et de l’autre, et en vous réitérant mes très humbles excuses de la peine que vous avez bien voulu prendre en ma faveur, permettez qu’étant éloigné de vous je prenne la liberté de me recommander à l’honneur de votre souvenir, de vous assurer que vos bontés ne sortiront point de ma mémoire, et de vous renouveler les protestations de ma reconnaissance et de mon respect.

Je vous demande la permission, milord, de ne point dater, quant à présent, du lieu de ma retraite, et de ne plus signer un nom sous lequel j’ai vécu si malheureux. Vous ne tarderez pas d’être instruit de celui que j’ai pris, et sous lequel je vous rendrai désormais mes hommages, si vous me permettez de vous les renouveler quelquefois. Si vous m’honorez d’une réponse, M. Watelet est à portée de me la faire passer.

Lettre DCCLXXXI – À M. le marquis de Mirabeau

Trye, le 26 juillet 1767.

J’aurais dû, monsieur, vous écrire en recevant votre dernier billet ; mais j’ai mieux aimé tarder quelques jours encore à réparer ma négligence, et pouvoir vous parler en même temps du livre[948] que vous m’avez envoyé. Dans l’impossibilité de le lire tout entier, j’ai choisi les chapitres où l’auteur casse les vitres, et qui m’ont paru les plus importants. Cette lecture m’a moins satisfait que je ne m’y attendais ; et je sens que les traces de mes vieilles idées, racornies dans mon cerveau, ne permettent plus à des idées si nouvelles d’y faire de fortes impressions. Je n’ai jamais pu bien entendre ce que c’était que cette évidence qui sert de base au despotisme légal, et rien ne m’a paru moins évident que le chapitre qui traite de toutes ces évidences. Ceci ressemble assez au système de l’abbé de Saint -Pierre, qui prétendait que la raison humaine allait toujours en se perfectionnant, attendu que chaque siècle ajoute ses lumières à celles des siècles précédents. Il ne voyait pas que l’entendement humain n’a toujours qu’Une même mesure et très étroite, qu’il perd d’un côté tout autant qu’il gagne de l’autre, et que des préjugés toujours renaissants nous ôtent autant de lumières acquises que la raison cultivée en peut remplacer. Il me semble que l’évidence ne peut jamais être dans les lois naturelles et politiques qu’en les considérant par abstraction. Dans un gouvernement particulier, que tant d’éléments divers composent, cette évidence disparait nécessairement. Car la science du gouvernement n’est qu’une science de combinaisons, d’applications et d’exceptions, selon les temps, les lieux, les circonstances. Jamais le public ne peut voir avec évidence les rapports et le jeu de tout cela. Et, de grâce, qu’arrivera-t-il ? que deviendront vos droits sacrés de propriété dans de grands dangers, dans des calamités extraordinaires, quand vos valeurs disponibles ne suffiront plus, et que le salus populi suprema lex esto sera prononcé par le despote ?

Mais supposons toute cette théorie des lois naturelles toujours parfaitement évidente, même dans ses applications, et d’une clarté qui se proportionne à tous les yeux ; comment des philosophes qui connaissent le coeur humain peuvent-ils donner à cette évidence tant d’autorité sur les actions des hommes ? comme s’ils ignoraient que chacun se conduit très rarement par ses lumières et très fréquemment par ses passions. On prouve que le plus véritable intérêt du despote est de gouverner légalement, cela est reconnu de tous les temps ; mais qui est-ce qui se conduit sur ses plus vrais intérêts ? le sage seul, s’il existe. Vous faites donc, messieurs, de vos despotes autant de sages. Presque tous les hommes connaissent leurs vrais intérêts, et ne les suivent pas mieux pour cela. Le prodigue qui mange ses capitaux sait parfaitement qu’il se ruine, et n’en va pas moins son train : de quoi sert que la raison nous éclaire quand la passion nous conduit ?

« Video meliora proboque,

Deteriora sequor. »

Voilà ce que fera votre despote, ambitieux, prodigue, avare, amoureux, vindicatif, jaloux, faible : car c’est ainsi qu’ils font tous, et que nous faisons tous. Messieurs, permettez-moi de vous le dire, vous donnez trop de force à vos calculs, et pas assez aux penchants du coeur humain et au jeu des passions. Votre système est très bon pour les gens de l’Utopie ; il ne vaut rien pour les enfants d’Adam.

Voici, dans mes vieilles idées, le grand problème en politique, que je compare à celui de la quadrature du cercle en géométrie, et à celui des longitudes en astronomie : Trouver une forme de gouvernement qui mette la loi au-dessus de l’homme.

Si cette forme est trouvable, cherchons-la et tachons de rétablir. Vous prétendez, messieurs, trouver cette loi dominante dans l’évidence des autres. Vous prouvez trop ; car cette évidence a dû être dans tous les gouvernements, ou ne sera jamais dans aucun.

Si malheureusement cette forme n’est pas trouvable, et j’avoue ingénument que je crois qu’elle ne l’est pas, mon avis est qu’il faut passer à l’autre extrémité, et mettre tout d’un coup l’homme aillant au-dessus de la loi qu’il peut l’être, par conséquent établir le despotisme arbitraire et le plus arbitraire qu’il est possible : je voudrais que le despote put être dieu. En un mot, je ne vois point de milieu supportable entre la plus austère démocratie et le hobbisme le plus parfait : car le conflit des hommes et des lois, qui met dans l’état une guerre intestine continuelle, est le pire de tous les états politiques.

Mais les Caligula, les Néron, les Tibère !… Mon Dieu !… je me roule par terre, et je gémis d’être homme.

Je n’ai pas entendu tout ce que vous avez dit des lois dans votre livre, et ce qu’en dit l’auteur nouveau dans le sien. Je trouve qu’il traite un peu légèrement des diverses formes de gouvernement, bien légèrement surtout des suffrages. Ce qu’il a dit des vices du despotisme électif est très vrai, ces vices sont terribles. Ceux du despotisme héréditaire, qu’il n’a pas dits, le sont encore plus.

Voici un second problème qui depuis longtemps m’a roulé dans l’esprit.

Trouver dans le despotisme arbitraire une forme de succession qui ne soit ni élective ni héréditaire, ou plutôt qui soit à la fois l’une et l’autre, et par laquelle on s’assure, autant qu’il est possible, de n’avoir ni des Tibère ni des Néron.

Si jamais j’ai le malheur de m’occuper derechef de cette folle idée, je vous reprocherai toute ma vie de m’avoir ôté de mon râtelier. J’espère que cela n’arrivera pas ; mais, monsieur, quoi qu’il arrive, ne me parlez plus de votre despotisme légal. Je ne saurais le goûter ni même l’entendre ; et je ne vois là que deux mots contradictoires, qui réunis ne signifient rien pour moi.

Je connais d’autant moins votre principe de population, qu’il me paraît inexplicable en lui-même, contradictoire avec les faits, impossible à concilier avec l’origine des nations. Selon vous, monsieur, la population multiplicative n’aurait dû commencer que quand elle a cessé réellement. Dans mes vieilles idées, sitôt qu’il y a eu pour un sou de ce que vous appelez richesses ou valeur disponible, sitôt que s’est fait le premier échange, la population multiplicative a dû cesser ; c’est aussi ce qui est arrivé.

Votre système économique est admirable. Rien n’est plus profond, plus vrai, mieux vu, plus utile. il est plein de grandes et sublimes vérités qui transportent. Il s’étend à tout : le champ est vaste ; mais j’ai peur qu’il n’aboutisse à des pays bien différents de ceux où vous prétendez aller.

J’ai voulu vous marquer mon obéissance en vous montrant que je vous avais du moins parcouru. Maintenant, illustre ami des hommes et le mien, je me prosterne à vos pieds pour vous conjurer d’avoir pitié de mon étal et de nies malheurs, de laisser en paix ma mourante tête, de n’y plus réveiller des idées presque éteintes, et qui ne peuvent renaître que pour m’abîmer dans de nouveaux gouffres de maux. Aimez-moi toujours, mais ne m’envoyez plus de livres, n’exigez plus que j’en lise ; ne teniez pas même de m’éclairer si je m’égare : il n’est plus temps. On ne se convertit point sincèrement à mon âge. Je puis me tromper, et vous pouvez me convaincre, mais non pas me persuader. D’ailleurs, je ne dispute jamais ; j’aime mieux céder et me taire : trouvez bon que je m’en tienne à cette résolution. Je vous embrasse de la plus tendre amitié et avec le plus vrai respect.

Observation

Cette lettre, extrêmement remarquable, était provoquée par le marquis de Mirabeau, qui avait envoyé à Rousseau l’ouvrage de M. Mercier la Rivière (sur l’ordre essentiel des sociétés), prédicateur de la doctrine du despotisme légal. Par la réunion de ces deux mots qui se repoussent, on voulait établir l’opinion la plus révoltante ; celle qui veut que le caprice d’un homme soit une loi, ou qui donne force de loi à toutes les bizarreries dont puisse être affecté le cerveau d’un roi malade. Telle était la forme de gouvernement dont l’ami des hommes aurait voulu gratifier ses amis. Avec quelle énergie Rousseau combat un si déplorable système ! À cette lettre M. de Mirabeau fit une réponse volumineuse, datée du 30 juillet, et dans laquelle il tache de faire revenir son cher et digne ami ; c’est ainsi qu’il appelle Jean-Jacques à diverses reprises. Il explique la science économique ; et l’on voit que son but était d’enrôler Rousseau dans sa secte. » Pour être économiste, lui dit-il, il faut être honnête homme ou le devenir. C’est à ce titre que vous l’êtes, mon digne ami, et cela sans vous convertir. Nous n’avons qu’un seul et même but, qui est le bonheur de l’humanité. » Le marquis faisait, comme on sait, une exception en faveur de sa femme et de ses enfants, envers lesquels il fut injuste et dur. Rousseau sut résister aux raisons du marquis, et s’obstina à dire qu’il ne savait plus lire, ni comprendre, et qu’il ne meublait sa tête que de foin. Il en fit cependant sortir, cinq ans après, ses Considérations sur le gouvernement de Pologne, qui ne prouvent pas en faveur de la doctrine du despotisme légal.

Lettre DCCLXXXII – À M. du Peyrou

Le 1er août 1767.

Si, comme je l’espère, mon très cher hôte, vous avez reçu ma lettre précédente, vous y aurez vu combien j’avais besoin de la vôtre du 20 pour me tranquilliser sur votre voyage. Grâce à Dieu, vous voilà arrivé exempt de goutte ; et, quand même elle vous prendrait où vous êtes, ce qui, je me flatte, n’arrivera pas, j’en serais moins effrayé que de vous savoir arrêté en route dans une auberge, malheur que j’ai craint dans ces circonstances pardessus tout. Si votre vie ambulante de cette année pouvait, pour cette fois, vous exempter de la goutte, je ne désespérerais pas qu’avec vos précautions et la botanique, vous n’en fussiez peut-être délivré tout-à-fait. Ainsi soit-il.

Je ne vous dirai pas ce qui s’est passé ici depuis votre départ ; peut-être cela changera-t-il avant votre retour. Son altesse, qui malheureusement a fait un voyage, doit revenir dans peu de jours

J’écris, comme vous le désirez, à Douvres ; mais je tire un mauvais augure, pour le sort des lettres de change, de ce que votre lettre ne vous a pas été renvoyée. Si vous m’eussiez consulté quand vous la fîtes partir, je vous aurais conseillé d’attendre une autre occasion. J’espère que vous aurez été plus heureux à retirer l’opéra.

Je suis encore incertain sur la meilleure voie pour avoir recours à vos banquiers, c’est-à-dire sur le meilleur nom à prendre. Comme cela ne presse point du tout, nous aurons le temps d’en délibérer. S’il ne vous était pas incommode de vous charger vous-même du semestre échu quand vous viendrez me voir, cela ferait que, n’ayant rien à recevoir d’eux jusqu’à l’année prochaine, j’aurais tout le temps de penser aux meilleurs arrangements pour cela. En attendant, il est à croire que l’affaire de la pension sera déterminée de manière ou d’autre ; elle ne l’est pas jusqu’ici.

Je comprends que celle de vos affaires que vous avez terminée la première où vous êtes est celle d’autrui, et je vous reconnais bien là. Tâchez, cher ami, d’arranger si solidement les vôtres, que vous n’ayez pas souvent de pareils voyages à faire. Il vaut encore mieux s’aller promener au creux du vent par la pluie, qu’en Hollande par le beau temps.

Je n’ai ici ni carte, ni livres, ni instructions, pour votre route ; mais je suis très sûr que vous pouvez venir ici en droiture sans avoir besoin de passer par Paris. Je crois que Beauvais n’est pas fort éloigné de votre route ; il y en a une de Beauvais à Gisors, et la distance de ces deux villes n’est que de six lieues ; les mêmes chevaux de poste les font, à ce qu’on m’a dit. Ce château est sur la même route, ou du moins très près et seulement à demi-lieue de Gisors. Vous pouvez aisément vous arranger pour y venir mettre pied à terre, et vous enverrez votre voiture et vos gens à Gisors.

Je vous prie de dire pour moi mille choses à monsieur et à madame Rey. Voyez aussi, de grâce, ma petite filleule ; embrassez-la de ma part. Je serais bien aise d’avoir à votre retour quelques détails sur la figure et le caractère de cette chère enfant ; elle a cinq ans passés ; on doit commencer d’y voir quelque chose.

J’attends de vos nouvelles avec la plus vive impatience ; instruisez-moi le plus tôt que vous pourrez du temps de votre départ, et, s’il se peut, de celui de votre arrivée. Cette idée me fait d’avance tressaillir de joie. Ma soeur vous baise les mains, et partage mon empressement. Adieu, mon cher hôte, je vous embrasse de tout mon coeur.

Ne pourriez-vous point trouver où vous êtes l’Agrostographia, ou Traité des Gramen de Scheuzer ? Il est impossible de l’avoir à Paris. Si vous pouviez aussi trouver la Méthode de Ludwig, ou quelque autre bon livre de botanique, vous me feriez grand plaisir. Les miens sont en Angleterre avec mes guenilles, et l’on ne se presse pas de me les renvoyer.

Lettre DCCLXXXIV – À M. Guy

Écrite de Normandie, le 6 août 1767.

Remerciez mon excellente amie, madame La Tour, de son petit billet, et dites-lui que les premiers épanouissements de mon coeur seront pour elle ; je ne peux rien de plus quant à présent. Elle m’avait envoyé son adresse, mais sa lettre est restée avec mes papiers, et il m’est impossible de m’en ressouvenir.

Lettre DCCLXXXVI – À Madame la maréchale de Luxembourg

Trye, le 16 août 1767.

Je compte si parfaitement, madame la maréchale, sur la continuation de toutes vos bontés pour moi, que je viens y recourir avec la plus parfaite confiance, en vous suppliant d’obtenir de M. le prince de Conti la permission de quitter ce séjour sans encourir sa disgrâce. J’ose désirer encore de savoir si le gouvernement approuve, ou non, que je m’établisse dans quelque coin du royaume, où je puisse vivre et mourir en paix, sous la protection de son altesse, ou si je dois continuer ma route pour chercher un asile ailleurs. Je vous conjure, madame la maréchale, par une mémoire respectable et si chère à votre coeur, de vouloir prendre les informations nécessaires pour me tirer de l’incertitude où je suis sur ce qu’il m’est permis de faire ; car ma résolution est de n’accepter plus de logement gratuit chez personne. Le grand prince qui a bien m’en accorder un sera mon dernier bote, et je crois devoir à l’honneur qu’il m’a fait de n’en accepter plus de personne un semblable. Mais, pour oser me donner un asile indépendant, il faut, quel que obscur et reculé qu’il soit, et quelque incognito que je garde, que j’aie quelque sûreté d’être laissé en paix. Ah ! madame, que je vous doive le repos des derniers jours de ma vie ; il m’en paraîtra cent fois plus doux !

Lettre DCCLXXXVIII – À M. d’Ivernois

Au château de Trye, ce 24 août 1767.

Je n’ai reçu que depuis peu de jours, mon bon ami, votre lettre du 20 mai, adressée à Wootton ; elle était dans le plus triste état du monde, à demi brûlée, et paraissant avoir été ouverte plusieurs fois : les pièces que vous y avez jointes, ayant grossi le paquet, ont augmenté la curiosité. Je ne sais pourquoi vous vous obstinez à m’envoyer de pareilles pièces ; peine qui ne peut servir de rien, ni à vous, ni à moi, ni à personne, et qui empêchera toujours que vos lettres ne me parviennent fidèlement. Quand vos affaires seront accommodées, apprenez-le-moi pour consoler mon coeur : jusque-là ne me parlez que de vous.

Lorsque je doutais que vous vinssiez me voir à Wootton, ce n’était pas de votre volonté que j’étais en peine, mais bien des obstacles que vous trouveriez à l’exécuter : soyez persuadé que, si vous m’étiez venu voir en Angleterre, de quelque manière que vous vous y fussiez pris, vous n’auriez point passé Londres. Si jamais la concorde renaît parmi vous, j’ai lieu d’espérer que, n’ayant plus à courir si loin, vous aurez moins de difficultés à me rejoindre : M. du Peyrou vous en indiquera les moyens quand il sera temps, et soyez sûr que l’espoir de vous embrasser est un de ceux qui me font encore aimer la vie.

Je ne sais comment j’avais oublié de vous rendre compte de l’affaire dont vous m’aviez chargé à Berlin ; j’aurais juré de vous en avoir rendu compte il y a longtemps ; car, dans mon premier moment de relâche, j’écrivis à cet effet à Milord Maréchal ; c’était précisément quand M. Michel venait d’être nommé. Milord me répondit qu’il était allé exprès à Berlin pour parler aux ministres de votre affaire ; qu’il fallait nécessairement que vous vous adressassiez directement à eux ou au vice-gouverneur ; que, depuis la nomination du dernier, il ne lui convenait plus de se mêler d’aucune affaire qui regardât Neuchâtel en aucune sorte ; qu’il avait refusé au colonel Chaillet de se mêler d’une affaire pareille à celle qu’il venait de proposer à ma sollicitation, et qu’il me priait de ne plus me charger à l’avenir de recommandations auprès de lui, de quelque espèce qu’elles pussent être. Je ne doute pas qu’en vous adressant directement au ministère, votre affaire ne passât sans difficulté, d’autant plus qu’elle a déjà été proposée, et qu’on est toujours bien venu dans cette cour-là quand on se présente avec de l’argent. En partant de File de Saint-Pierre, je laissai vos papiers avec tous les miens à M. du Peyrou, des mains de qui vous les retirerez sans difficulté quand il vous plaira.

Je n’ai laissé nuls papiers à l’île de Saint-Pierre qu’il m’importe de ravoir ; mais comme j’aime toujours mieux qu’ils soient en mains amies qu’en d’autres, si vous voulez Les retirer en mon nom, vous n’avez qu’à m’envoyer la formule du billet qu’il faut que je fasse pour cela, et je vous l’enverrai sans délai.

Comme, lorsque vos affaires publiques seront terminées, vous pourriez avoir quelque voyage à faire dans le pays où je suis sans passer par Neuchâtel, je vous préviens que, si de Paris vous pouvez vous rendre au château de Trye, près de Gisors, et demander M. Renou, il vous donnera de mes nouvelles sûres. Gisors est à quinze petites lieues de Paris, et il y a un carrosse public qui part de Gisors tous les mercredis, et de Paris tous les samedis, et fait la route en été dans un jour. Je vous embrasse, mon bon ami, de tout mon coeur, ainsi que tout ce qui vous est cher, et tous nos amis.

Ce 8 novembre.

Autre retard bien plus long ; M. du Peyrou étant retombé malade ici, et y ayant été retenu plus de deux mois, vous pouvez juger si ces longs retards me tiennent en inquiétude, et me rendent vos promptes nouvelles nécessaires, sur les tristes choses que j’apprends.

Lettre DCCXC – À M. de Sartine

LIEUTENANT-GÉNÉRAL DE POLICE.

À Trye-le-Château, le 9 septembre 1767.

Monsieur,

Permettez que j’aie l’honneur d’exécuter près de vous l’ordre exprès que m’a donné l’auteur d’un livre intitulé, Dictionnaire de musique, par J. J. Rousseau, qui s’imprime chez la veuve Duchesne. Cet ordre est, monsieur, de m’opposer de sa part, comme je fais, à la publication de cet ouvrage qui porte son nom, jusqu’à ce qu’il ait été de nouveau soumis à la censure, attendu que des passages raturés et rétablis dans le manuscrit peuvent faire naître des difficultés que le premier censeur, étant mort, ne pourrait lever, et que l’auteur veut prévenir. Vous êtes très humblement supplié, monsieur, d’arrêter ladite publication jusqu’à ce temps-là. J’ai l’honneur d’être avec un profond respect.

RENOU

Observation

Rousseau ne pouvait écrire en son nom au magistrat chargé de la police, à cause de l’arrêt du parlement. C’eût été braver l’autorité et compromettre le prince du sang, qui, lui donnant un asile, semblait lui garantir sa tranquillité. Il prit donc cette tournure et soumit son Dictionnaire de musique à la censure : agissant toujours d’après son principe d’obéissance aux lois.

Lettre DCCXCII – À Madame la marquise de Mesmes

[950]

Du 12 septembre 1767.

Je reconnais, madame, vos bontés ordinaires dans les soins que vous prenez pour me procurer un asile où l’on veuille bien ne pas m’interdire le feu et l’eau ; mais je connais trop bien ma situation, pour attendre de ces soins bienfaisants un succès qui me procure le repos après lequel j’ai vainement soupiré, et que je ne cherche plus parce que je ne l’espère plus.

Vivement touché de l’intérêt que M. le comte de*** veut bien prendre à mes malheurs, je vous supplie, madame, de vouloir bien lui faire passer les témoignages de ma très humble reconnaissance ; c’est une de mes peines de ne pouvoir aller moi-même la lui témoigner : mais quant au voyage ici que son excellence daigne proposer, je ne suis pas assez vain pour en accepter l’offre, et ces honneurs bruyants ne conviennent plus à l’état d’humiliation dans lequel je suis appelé à finir mes jours : je ne crois pas non plus qu’il convienne de risquer auprès de M. le comte de ***, ni auprès de personne, aucune demande en ma faveur, puisque ce ne serait qu’aller chercher d’infaillibles refus qui ne feraient qu’empirer ma situation, s’il était possible.

Le parti que j’ai pris d’attendre ici ma destinée est le seul qui me convienne, et je ne puis faire aucune espèce de démarche sans aggraver sur ma tête le poids de mes malheurs ; je sais que ceux qui ont entrepris de me chasser d’ici n’épargneront aucune sorte d’efforts pour y parvenir ; mais je les attends ; je m’y prépare, et il ne reste plus qu’à savoir lesquels auront le plus de constance, eux pour persécuter, ou moi pour souffrir. Que si la patience m’échappe à la fin, et que mon courage succombe, mon parti en pareil cas est encore pris : c’est de m’éloigner, si je peux, de forage qui m’accable ; mais sans empressement, sans précaution, sans crainte, sans me cacher, sans me montrer, et avec la simplicité qui convient à l’innocence. Je considère, madame, qu’ayant près de soixante ans, accablé de malheurs et d’infirmités, les restes de mes tristes jours ne valent pas la fatigue de les mettre à couvert : je ne vois plus rien dans cette vie qui puisse me flatter ni me tenter ; loin d’espérer quelque chose, je ne sais pas même que désirer. L’amour seul du repos me restait encore ; l’espoir m’en est ôté : je n’en ai plus d’autre ; je n’attends plus, je n’espère plus que la fin de mes misères : que je l’obtienne de la nature ou des hommes, cela m’est assez indifférent ; et, de quelque manière qu’on veuille disposer de moi, l’on me fera toujours moins de mal que de bien. Je pars de cette idée, madame ; je les mets tous au pis, et je me tranquillise dans ma résignation.

Il suit de là que tous ceux qui veulent bien s’intéresser encore à moi doivent cesser de se donner en ma faveur des mouvements inutiles : remettre, à mon exemple, mon sort dans les mains de la Providence, et ne plus vouloir résister à la nécessite, voilà ma dernière résolution ; que ce soit la vôtre aussi, madame, à mon égard, et même à l’égard de cette chère enfant que le ciel vous enlève sans qu’aucun secours humain puisse nous la rendre ; que tous les soins que vous lui rendrez désormais soient pour contenter votre tendresse et la lui montrer, mais qu’ils ne réveillent plus en vous une espérance cruelle qui donne la mort à chaque fois qu’on la perd.

Lettre DCCXCIV – Au même

Le 18 septembre 1767.

Je vous écrivis hier, mon cher hôte, en même temps qu’à M. de Luze ; et j’ai tellement égaré ma lettre, qu’il m’est impossible de la retrouver. Je ne sais pas même quand celle-ci pourra partir, n’étant pas en état aujourd’hui de la porter moi-même à Gisors, et trouvant très difficilement des exprès pour y envoyer. En vous marquant la joie que m’avait causée la vue de votre écriture, je vous grondais de vous être fatigué à écrire trois pages. Trois lignes dans votre état suffisent pour me tranquilliser ; et non seulement vous devez garder le lit jusqu’à ce que vous soyez bien délivré, mais ménager votre attention et vos forces pour vous mettre en état de venir ici plus tôt achever de vous rétablir. Par le cours que prend votre goutte, il me semble qu’elle veuille se transformer en sciatique. Ordinairement les douleurs de celle-ci sont moindres ; et je sais par l’exemple de mon défunt ami Gauffecourt, qui s’en était guéri, qu’on s’en débarrasse plus aisément.

Vous me donnez d’excellentes nouvelles qui me font grand plaisir. Je suis bien aise que vous ayez en main toutes les pièces sur lesquelles vous pourrez juger à loisir si je suis timbré ou non ; mais il est très vrai que je n’avais pas compté que le tout vous revînt si facilement.

Je ne me sens pas bien depuis quelque temps, et je crains de payer le long relâche dont j’ai joui. M. Hume a dit partout que M. de Luze lui avait assuré que je n’avais point de maladies. Le frère Corne, ni Morand, ni Malouin, etc., ne sont sûrement pas là-dessus de l’avis de M. de Luze ; et malheureusement, en ce moment surtout, j’en suis encore moins. Si les peines de l’âme remédiaient aux maux du corps, je devrais me porter à merveille. Mais du courage et un ami sont un grand remède aux premières, au lieu qu’il n’y a de remède aux dernières que la patience et la mort. J’apprends que Robert, peu content de George, n’est pas non plus fort à son aise. Il faut espérer qu’enfin tout changera ou finira.

Bonjour, mon cher hôte ; donnez-moi de vos nouvelles ; mais si vous écrivez vous-même, quatre lignes suffisent. Entre nous, les mots d’amitié n’ont plus besoin de se dire. Deux mots sur les affaires, et quatre sur la santé. Voilà tout.

J’envoie cette lettre aujourd’hui, ainsi elle doit vous arriver demain.

Lettre DCCXCVI – Au même

27 septembre 1767.

Vous pouvez, mon cher hôte, juger du plaisir que m’a fait votre dernière lettre, par l’inquiétude que vous avez trouvée dans ma précédente, et que vous blâmez avec raison : mais considérez qu’après tant de longues agitations si propres à troubler ma tête, au lieu du repos dont j’avais besoin pour la raffermir, je me trouve ici submergé dans des mers d’indignités et d’iniquités, au moment même où tout paraissait concourir à rendre ma retraite honorable et paisible. Cher ami, si avec un coeur malheureusement trop sensible, et si cruellement et si continuellement navré, il reste dans ma tête encore quelques fibres saines, il faut que naturellement le tout ne fut pas trop mal conformé. Le seul remède efficace encore, et dont j’ose espérer tout, est le coeur d’un ami pressé sur le mien : venez donc ; je n’ai que vous seul, vous le savez ; c’est bien assez ; je n’en regrette qu’un, je n’en veux plus d’autre : vous serez désormais tout le genre humain pour moi. Venez verser sur mes blessures enflammées le baume de l’amitié et de la raison : l’attente de cet élixir salutaire en anticipe déjà l’effet.

Ce que vous me marquez de Neuchâtel n’est pas un spécifique bon pour mon état ; je crois que vous le sentez suffisamment ; et malheureusement mes devoirs sont toujours si cruels, ma position est toujours si dure, que j’ose à peine livrer mon coeur à ses voeux secrets, entre le prince qui m’a donné asile, et les peuples qui m’ont persécuté.

M. le prince de Conti n’est point encore venu ; j’ignore quand il viendra ; on l’attendait hier. Je ne sais ce qu’il fera ; mais je lis dans la contenance des comploteurs qu’ils craignent peu son arrivée ; que leur partie est bien liée, et qu’ils sont sûrs, malgré leur maître, de parvenir à me chasser d’ici. Nous verrons ce qu’il en sera ; je crois que c’est le cas de faire pouf[951] : ils ne s’y attendent pas.

Le parti que vous prenez de ne sortir du lit que parfaitement rétabli est très sage ; mais il ne faut pas sauter trop brusquement de vos rideaux dans la rue, cela serait dangereux : faites mettre des nattes dans votre chambre, au défaut de tapis de pied ; donnez-vous le temps de vous bien rétablir, avant de songer à venir, et en attendant arrangez tellement vos affaires, que vous n’ayez à partir d’ici que quand vous vous y ennuierez : faites en sorte de vous laisser maître de tout votre temps ; je ne puis trop vous recommander cette précaution : j’aime mieux vous avoir plus tard, et vous garder plus longtemps. Enfin, je vous conjure derechef, avec instance, de pourvoir si bien d’avance à toute chose, que rien ne puisse vous faire partir d’ici que votre volonté.

Nous avons ici des échecs, ainsi n’en apportez pas ; mais, si vous voulez apporter quelques volants, vous ferez bien, car les miens sont gâtés ou ne valent rien : je suis bien aise que vous vous renforciez assez aux échecs pour me donner du plaisir à vous battre ; voilà tout ce que vous pouvez espérer ; car, à moins que vous ne receviez avantage, mon pauvre ami, vous serez battu, et toujours battu. Je me souviens qu’ayant l’honneur de jouer, il y a six ou sept ans, avec M. le prince de Conti, je lui gagnai trois parties de suite, tandis que tout son cortège me faisait des grimaces de possédés : en quittant le jeu, je lui dis gravement : Monseigneur, je respecte trop votre altesse pour ne pas toujours gagner[952]. Mon ami, vous serez battu, et bien battu ; je ne serais pas même fâché que cela vous dégoûtât des échecs, car je n’aime pas que vous preniez du goût pour des amusements si fatigants et si sédentaires.

À propos de cela, parlons de votre régime ; il est bon pour un convalescent, mais très mauvais à prendre à votre âge, pour quelqu’un qui doit agir et marcher beaucoup : ce régime vous affaiblira et vous ôtera le goût de l’exercice. Ne vous jetez point comme cela, je vous en conjure, dans les extrêmes systématiques ; ce n’est pas ainsi que la nature se mène : croyez-moi, prenez-moi pour le médecin de votre corps, comme je vous prends pour le médecin de mon âme ; nous nous en trouverons bien tous deux. Je vous préviens même qu’il me serait impossible de vous tenir ici aux légumes, attendu qu’il y a ici un grand potager d’où je ne saurais avoir un poil d’herbe, parce que son altesse a ordonné à son jardinier de me fournir de tout : voilà, mon ami, comment les princes, si puissants et si craints où ils ne sont pas, sont obéis et craints dans leur maison. Vous aurez ici d’excellent boeuf, d’excellent potage, d’excellent gibier. Vous mangerez peu ; je me charge de votre régime, et je vous promets qu’en partant d’ici vous serez gras comme un moine, et sain comme une bête ; car ce n’est pas votre estomac, mais votre cervelle que je veux mettre au régime frugivore. Je. vous ferai brouter avec moi de mon foin. Ainsi soit-il. Bonjour.

Mille choses de ma part à M. de Luze. Hélas ! avec qui nous nous sommes vus ! dans quel moment nous nous sommes quittés ! Ne nous reverrons-nous point ?

Lettre DCCXCVIII – Au même

9 octobre 1767.

Je vous écris un mot à la hâte pour vous dire que le patron de la case est venu ici mardi, seul, et n’a point chassé ; de sorte que j’ai profité de tous les moments que ce grand prince, et, pour plus dire, que ce digne homme a passés ici : il me les a donnés tous. Vous connaissez mon coeur ; jugez comment j’ai senti cette grâce : hélas ! que ne peut-il voir le mal et en couper la source ! mais il ne me reste qu’à me résigner ; et c’est ce que je fais aussi pleinement qu’il se peut.

Cher hôte, venez : nous aurons des légumes, non pas de son jardin, car il n’en est pas le maître ; mais un bon homme qu’on trompait s’est détaché de la ligue, et je compte m’arranger avec lui pour mes fournitures, que je n’ai pu faire jusqu’ici, ni sans payer, ni en payant. Samedi, soupant avec son altesse, je mangeai du fruit pour la seule fois depuis deux mois : je le lui dis tout bonnement ; le lendemain, il m’envoya le bassin qu’on lui avait servi la veille, et qui me fit grand plaisir ; car il faut vous dire que je suis ici environné de jardins et d’arbres, comme Tantale au milieu des eaux. Mon état à tous égards ne peut se représenter ; mais venez : il changera du moins tandis que vous serez avec moi.

Votre précaution d’aller par degrés est excellente ; continuez de même, et ne vous pressez point : mais je vous conjure de si bien faire, que vous vous pressiez encore moins de partir d’ici quand vous y serez. Vous faites très bien de porter à vos pieds vos nattes et vos tapis de pied : la façon dont vous me proposez cette terrible énigme m’a fait mourir de rire ; je suis l’Oedipe qui fera l’effort de la deviner, c’est que vous avez des pantoufles de laine garnies de paille : si vos attaques d’échecs sont de la force de vos énigmes, je n’ai qu’à me bien tenir. Bonjour.

Les oreilles ont dû vous tinter pendant que son altesse était ici. Bonjour derechef ; je ne croyais écrire qu’un mot, et je ne saurais finir.

Lettre DCCC – À M. du Peyrou

Le 17 octobre 1767.

J’ai, mon cher hôte, votre lettre du 13, et j’y vois, avec la plus grande joie, que vos forces revenues graduellement, et par là plus solidement, vous mettent en état de faire à Paris le grand garçon ; mais je voudrais bien que vous n’y fissiez pas trop l’homme, et que vous vinssiez ici affermir notre virilité, de peur d’être tenté de l’exercer où vous êtes. Vous nie paraissez en train d’abuser un peu de la permission que je vous ai donnée d’y prolonger votre séjour. Ecoutez : j’ai bien mesuré cette permission sur les besoins de votre santé, mais non pas sur ceux de vos plaisirs, et je ne me sens pas assez désintéressé sur ce point pour consentir que vous vous amusiez à mes dépens. Ne venez pas, après, vous être solacié[953] à Paris tout à votre aise, me dire ici que vous êtes pressé de partir, que vos affaires vous talonnent, etc. ; je vous avertis qu’un tel langage ne prendrait pas du tout ; que, sur ce point, je n’entendrais pas raillerie ; et que j’ai tout au moins le droit d’exiger que vous ne soyez pas plus pressé de partir d’ici, que vous ne l’avez été d’y venir. Pensez à cela très sérieusement, je vous prie ; et faites surtout les choses d’assez bonne grâce pour mériter que je vous pardonne les huit jours dont vous avez eu le front de me parler. Au premier moment où vous vous déplairez ici, partez-en, rien n’est plus juste, mais arrangez-vous de telle sorte qu’il n’y ait que l’ennui qui vous en puisse chasser : j’ai dit.

Je ne suis pas absolument fâché des petits tracas qu’a pu vous donner la recherche des livres de botanique ; promenades, diversions, distractions, sont choses bonnes pour la convalescence : mais il ne faut pas vous inquiéter du peu de succès de vos recherches ; j’en étais déjà presque sûr d’avance ; et c’était en prévoyant qu’on trouverait peu de livres de botanique à Paris, que j’en notais un grand nombre pour mettre au hasard la rencontre de quelqu’un. Il est étonnant à quel point de crasse ignorance et de barbarie on reste en France, sur cette belle et ravissante étude, que l’illustre Linnaeus a mise à la mode dans tout le reste de l’Europe. Tandis qu’en Allemagne et en Angleterre les princes et les grands font leurs délires de l’étude des plantes, on la regarde encore ici comme une étude d’apothicaire ; et vous ne sauriez croire quel profond mépris on a conçu pour moi, dans ce pays, en me voyant herboriser. Ce superbe tapis dont la terre est couverte ne montre à leurs yeux que lavements et qu’emplâtres, et ils croient que je passe ma vie à faire des purgations. Quelle surprise pour eux, s’ils avaient vu madame la duchesse de Portland, dont j’ai l’honneur d’être l’herboriste, grimper sur des rochers où j’avais peine à la suivre, pour aller chercher la chamoedrys frutescens et la saxifraga alpina ! Or, pour revenir, il n’y a donc rien de surprenant que vous ne trouviez pas à Paris des livres de plantes ; et je prendrai le parti de Eure venir d’ailleurs ceux dont j’aurai besoin.

Si M. de Luze n’est pas encore parti, comme je l’espère, je vous prie de lui dire mille bonnes choses pour moi, et de l’en charger d’autant pour madame de Luze. J’ose à peine vous parler de la bonne maman, sentant bien qu’en cette occasion ses voeux sont très opposés aux miens ; mais, en vérité, c’est presque la seule où je ne lui fisse pas, et même avec plaisir, le sacrifice de ma propre satisfaction.

Voilà l’heure de la poste qui presse ; le domestique attend et m’importune : il faut finir en vous embrassant.

Lettre DCCCII – À M. le marquis de Mirabeau

Ce 12 décembre 1767.

Je consens de tout mon coeur, mon illustre ami, que vous fassiez imprimer, avec les précautions dont vous parlez, la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire, et je vous remercie de l’honnêteté avec laquelle vous voulez bien me demander mon consentement pour cela.

Vous voilà donc embarqué tout de bon dans les guerres littéraires : que j’en suis affligé, et que je vous plains ! Sans prendre la liberté de vous dire là-dessus rien de mon chef, j’oserai vous transcrire ici deux vers du Tasse que je me rappelle, et auxquels je n’ajouterai rien :

« Giunta è tua gloria al sommo, e per innanzi

Fuggir le dubbie guerre a te conviene. »

Je vous honore et vous embrasse, monsieur, de tout mon coeur.

1768

Lettre DCCCIII– À M. du Peyrou

Lettre DCCCIV– À Milord Comte de Harcourt

Lettre DCCCV– À M. le marquis de Mirabeau

Lettre DCCCVI – À Madame La Tour

Lettre DCCCVII – À M. Granville

Lettre DCCCVIII – À Mademoiselle Dewes

Lettre DCCCIX – À M. le marquis de Mirabeau

Lettre DCCCX – À Madame La Tour

Lettre DCCCXI – À M. d’Ivernois

Lettre DCCCXII – Au même

Lettre DCCCXIII – Au même

Lettre DCCCXIV – À M. du Peyrou

Lettre DCCCXV – À M. d’Ivernois

Lettre DCCCXVI – À Madame la comtesse de Boufflers

Lettre DCCCXVII – À M. du Peyrou

Lettre DCCCXVIII – À M. Moultou

Lettre DCCCXIX – À M. d’Ivernois

Lettre DCCCXX – À M. le marquis de Mirabeau

Lettre DCCCXXI – À M. de Lalande

Lettre DCCCXXII – À M. du Peyrou

Lettre DCCCXXIII – À M. d’Ivernois

Lettre DCCCXXIV – À Madame la comtesse de Boufflers

Lettre DCCCXXV – À M. le duc de Choiseul

Lettre DCCCXXVI – À M. d’Ivernois

Lettre DCCCXXVII – Au même

Lettre DCCCXXVIII – À M. du Peyrou

Lettre DCCCXXIX – Au même

Lettre DCCCXXX – À M. le prince de Conti

Table de la correspondance

Lettre DCCCIV– À Milord Comte de Harcourt

13 janvier 1 768.

Je me reprocherais, milord, d’avoir tardé si longtemps à vous écrire et à vous remercier, si je ne me rendais le témoignage que la volonté y était tout entière, et que ce que je veux faire est toujours ce que je fais le moins. J’ai, entre autres, été depuis trois mois garde-malade, et je n’ai pas quitté le chevet d’un ami, qui, grâce au ciel ! est enfin parfaitement rétabli. Je vous offre, milord, les prémices de mes loisirs ; et c’est avec autant d’empressement que de reconnaissance que, touché de toutes les bontés dont vous m’avez honoré, je vous en demande la continuation. Il ne tiendra pas à moi qu’en les cultivant avec le plus grand soin, je ne vous témoigne en toute occasion combien elles me sont précieuses.

J’ai reçu depuis longtemps l’argent du billet que vous prîtes la peine de m’envoyer pour le produit des estampes ; et c’est encore un de mes torts les moins excusables de ne vous en avoir pas tout de suite accusé la réception ; mais je me reposais un peu en cela sur votre banquier, qui n’aura pas manqué de vous en donner avis. Vous me demandez, milord, ce qu’il fallait faire des estampes de M. Watelet : nous étions convenus que, puisque vous ne les aviez pas, et qu’elles vous étaient agréables, vous les ajouteriez à vos portefeuilles, d’autant plus qu’elles ne pouvaient passer décemment et convenablement que dans les mains d’un ami de l’auteur : ainsi j’espère qu’à ce titre vous ne dédaignerez pas de les accepter. À l’égard de l’estampe du roi, je désire extrêmement qu’elle me parvienne : et si vous permettez que j’abuse encore de vos bontés, j’ose vous supplier de la faire envelopper avec soin dans un rouleau. Je désire extrêmement recevoir bientôt cette belle estampe, que j’aurai soin de faire encadrer convenablement, pour avoir les traits de mon auguste bienfaiteur incessamment gravés sous mes yeux, comme ses bontés le sont dans mon coeur.

Daignez, milord, continuer à m’honorer des vôtres, et quelquefois des marques de votre souvenir : je tâcherai, de mon côté, de ne me pas laisser oublier de vous, en vous renouvelant, autant que cela ne vous importunera pas, les assurances de mon plus entier dévouement et de mon plus vrai respect.

Lettre DCCCVI – À Madame La Tour

À Trye, le 20 janvier 1 768.

Lorsque je vous écrivis un mot, il y a trois mois, chère Marianne, j’avais le coeur plein d’espérances flatteuses qui se sont bien cruellement évanouies. L’interception d’une correspondance directe étant plus que probable, je comptais, entre autres, épancher ce coeur dans le vôtre par une voie qui me paraissait aussi sure que douce. Il n’en est plus question. : le ciel, qui veut qu’il ne manque rien à ma misère, m’ôte la plus précieuse consolation des infortunés.

Sentirsi, ho Dei ! morir,

Et non poter mai dio :

Morir mi sento !

MÉTASTASE.

Il ne me reste plus qu’à prendre mon parti de bonne grâce, et je le prends du moins irrévocablement : je me condamne à un silence éternel sur mes malheurs, et je ferai tout pour en effacer le souvenir et le sentiment dans mon coeur même. Ma dernière consolation est d’approcher de leur terme ; et comme ceux qui les veulent prolonger au-delà de ma vie sont mortels aussi, ce terme ne sera qu’un peu reculé peut-être ; mais enfin le temps et la vérité reprendront leur empire ; et, quoique mes contemporains puissent faire, ma mémoire ne restera pas toujours sans honneur. La destinée du grand R…[955], avec lequel j’ai tant de choses communes, sera la mienne jusqu’au bout. Il n’a point eu le bonheur de se voir justifié de son vivant ; mais il l’a été par l’un de ses plus cruels ennemis, après la mort de l’un et de l’autre. Je compte trop, non sur mon bonheur, mais sur la Providence, pour ne pas espérer au moins celui-là ; et il m’est doux de penser qu’un jour le nom de ma chère Marianne recevra les honneurs qui lui seront dus, à la tête du petit nombre de ceux qui ont eu le courage de me défendre de mon vivant.

Je finis sur cette matière, pour n’y revenir de mes jours, et je vous supplie que ce soit aujourd’hui la dernière fois qu’il en sera question entre nous. Mais donnez-moi quelquefois de vos nouvelles ; recevez des miennes avec bonté ; que ma digne avocate soit toujours mon amie, et qu’elle soit sûre que, pour les services vrais, dont je fais cas, et rendus en silence, tels que celui que j’ai reçu d’elle, la reconnaissance de ce coeur qu’on traite d’ingrat est des plus rares parmi les hommes, puisqu’elle se tourne toute en attachement.

Je crois que le mieux serait de nous écrire directement ; et, comme que ce soit, ne reparlons, dans aucune de nos lettres, du sujet de celle-ci. Je suppose que vous savez sous quel nom je suis connu ici.

Lettre DCCCVIII – À Mademoiselle Dewes

Le 25 janvier 1768.

Si je vous ai laissé, ma belle voisine, une empreinte que vous avez bien gardée, vous m’en avez laissé une autre que j’ai gardée encore mieux. Vous n’avez mon cachet que sur un papier qui peut se perdre, mais j’ai le vôtre empreint dans mon coeur, d’où rien ne peut l’effacer. Puisqu’il était certain que j’emportais votre gage, et douteux que vous eussiez conservé le mien, c’était moi seul qui devais désirer de vérifier la chose ; c’est moi seul qui perds à ne l’avoir pas fait. Ai-je donc besoin, pour mieux sentir mon malheur, que vous m’en lassiez encore un crime ? cela n’est pas trop humain. Mais votre souvenir me console de vos reproches ; j’aime mieux vous savoir injuste qu’indifférente, et je voudrais être grondé de vous tous les jours au même prix. Daignez donc, ma belle voisine, ne pas oublier tout-à-fait votre 4 esclave, et continuer à lui dire quelquefois ses vérités. Pour moi, si j’osais à mon tour vous dire les vôtres, vous me trouveriez trop galant pour un barbon. Bonjour, ma belle voisine. Puissiez-vous bientôt, sous les auspices du cher et respectable oncle, donner un pasteur à vos brebis de Calwich !

Lettre DCCCX – À Madame La Tour

Ce 28 janvier 1768.

Je crains bien, chère Marianne, qu’une lettre que je vous écrivis il y a dix ou douze jours ne se soit égarée par ma faute, en ce que, m’étant très mal à propos fié à ma mémoire, qui est entièrement éteinte, au lieu de mettre sur l’adresse la rue du Croissant, je mis seulement la rue du Gros-Chenet. Ce qui augmenterait mon chagrin de cette perte est que j’entrais, dans cette lettre, dans bien des détails que j’aurais désiré n’être vus que de vous. Peut-être aussi que votre silence ne vient que de ce que vous ignorez mon adresse. Elle est tout simplement, À M. Renou, à Trye, par Gisors. J’attends de vous un mot d’éclaircissement, et j’attends en même temps des nouvelles de votre santé, et l’assurance que vous m’aimez toujours.

Lettre DCCCXII – Au même

Du château de Trye, ce 9 février 1768.

Dans l’incertitude, mon excellent ami, de la meilleure voie pour vous faire passer cette lettre sûrement et promptement, je prends le parti de risquer directement ce duplicata, et d’en adresser un autre à M. Coindet, pour vous le faire passer. C’est une lettre qu’il a reçue et qu’il m’a envoyée qui a occasionné la mienne. Le temps me presse ; je suis rendu de fatigue et navré de douleur, dans la crainte d’une catastrophe. Au nom de Dieu, faites-moi passer des nouvelles sitôt que le sort de votre pauvre état sera décidé. O la paix, la paix, mon bon ami ! Hélas ! il n’y a que cela de bon dans cette courte vie. J’embrasse nos amis ; je vous embrasse de toute la tendresse de mon coeur. J’implore la bénédiction du ciel sur vos soins patriotiques, et j’en attends le succès avec la plus vive impatience.

J’espère que vous avez reçu ma précédente, que je vous ai adressée en droiture. C’est toujours la voie qu’il faut préférer, surtout pour tout ce qui peut demander du secret.

Lettre DCCCXIII – Au même

Le 9 février 1768.

On m’a communiqué, mon bon ami, quelques articles des deux projets d’accommodement qui vous sont proposés, et j’apprends que le Conseil général, qui doit en décider, est fixé au 28. Quoique tant de précipitation ne me laisse pas le temps de peser suffisamment ces articles, quoique je ne sois pas sur les lieux, que j’ignore l’état des choses, que je n’aie ni papiers, ni livres, et que ma mémoire, absolument éteinte, ne me rappelle pas même votre constitution, je suis trop affecté de votre situation pour ne pas vous dire, bien qu’à la hâte, mon opinion sur les moyens qu’on vous offre d’en sortir. Quelque mal digérée que soit cette opinion, je ne laisse pas, messieurs, de vous l’exposer avec confiance, non pas en moi, mais en vous, très sûr que, si je me trompe, vous démêlerez aisément mon erreur.

Dans l’extrait qui m’a été envoyé, il n’y a, du projet appelé le second, qu’un seul article, qui est aussi le second ; savoir, l’élection de la moitié du petit Conseil par le Conseil général : ce second article n’étant bon à pas grand-chose, je ne dirai rien du projet dont il est tiré.

Je parlerai de l’autre, après avoir posé deux principes que vous ne contesterez pas : l’un qu’un accommodement ne suppose pas qu’on cède tout d’un côté et rien de l’autre, mais qu’on se rapproche des deux côtés ; l’autre, qu’il n’est pas question de victoire dans cette affaire, ni de donner gain de cause aux négatifs ou aux représentants, mais de faire le plus grand bien de la chose commune, sans songer si l’on est Rutule ou Troyen.

Cela posé, j’oserai vous dire que ce projet me paraît non seulement acceptable, mais avec quelques changements, et l’addition d’un ou deux articles, le meilleur peut-être que vous puissiez adopter.

Le petit Conseil tend fortement à la plus dure aristocratie : les maximes des représentants vont, par leurs conséquences, non seulement à l’excès, mais à l’abus de la démocratie, cela est certain. Or il ne faut ni l’un ni l’autre dans votre république ; vous le sentez tous : entre le petit Conseil, violent aristocrate, et le Conseil général, démocrate effréné, où trouver une force intermédiaire qui contienne l’un et l’autre, et soit la clef du gouvernement ? Elle existe cette force, c’est le Conseil du Deux-cents ; mais pourquoi cette force ne va-t-elle pas à son but ? pourquoi le Deux-cents, au lieu de contenir le Vingt-cinq, en est-il l’esclave ? N’a-t-il pas moyen de corriger cela ? Voilà précisément de quoi il s’agit.

Avant d’entrer dans l’examen des moyens, permettez-moi, messieurs, d’insister sur une réflexion dont j’ai le coeur plein. Les meilleures institutions humaines ont leurs défauts : la vôtre, excellente à tant d’égards, à celui d’être une source éternelle de divisions intestines. Des familles dominantes s’enorgueillissent, abusent de leur pouvoir, excitent la jalousie ; le peuple, sentant son droit, s’indigne d’être ainsi traîné dans la fange par ses égaux ; des tribunaux concurrents se chicanent, se contrepointent ; des brigues disposent des élections ; l’autorité et la liberté, dans un conflit perpétuel, portent leurs querelles jusqu’à la guerre civile : j’ai vu vos concitoyens armés s’entr’égorger dans vos murs ; en ce moment même, cette horrible catastrophe est prête à renaître ; et quand, dans vos plans de réforme, vous devriez, par des moyens de concorde et de paix, par des établissements doux et sages, tâcher de couper la racine à ces maux, vous allez, comme à plaisir, les attiser, en excitant parmi vous de nouvelles animosités, de nouvelles haines, par la plus dure de toutes les censures, par l’inquisition du grabeau. Cela, messieurs, permettez -moi de le dire, n’est assurément pas bien pensé. Premièrement, le Conseil ne souffrira jamais un établissement trop humiliant pour de fiers magistrats ; et quand ils le souffriraient, je dis, pour le bien de la paix et de la patrie, il ne serait point à désirer qu’il eût lieu. Loin d’établir de nouveaux grabeaux vous feriez mieux d’abolir ceux qui existent, mais qui, très heureusement ne signifiant rien du tout, peuvent rester sans danger.

Cela dit, je passe à mon sujet : il s’agit d’un gouvernement mixte, mais difficile à combiner, où le peuple soit libre sans être maître, et où le magistrat commande sans tyranniser. Le vice de votre constitution n’est pas de trop gêner la liberté du peuple ; au contraire, cette liberté légitime ne va que trop loin, et, quoi qu’on en puisse dire, il n’est pas bon que le Conseil général soit trop nécessaire à tout.

Mais le vice inhérent et fondamental est dans le défaut de balancé et d’équilibre dans les trois autres Conseils qui composent le gouvernement ; ces trois Conseils, dont deux sont à peu près inutiles, sont si mal combinés, que leur force est en raison inverse de leur autorité légale, et que l’inférieur domine tout : il est impossible que ce vice reste, et que la machine puisse aller bien.

Ce qu’il y a d’heureux pourtant dans cette machine, qui ne laisse pas d’être admirable, est que cet important équilibre peut s’établir sans rien changer aux principales pièces ; tous les ressorts sont bons, il ne s’agit que de les faire jouer un peu différemment.

Mais ce qu’il y a de fâcheux est que cette réforme demande des sacrifices, et précisément de la part des deux corps qui jusqu’ici ont paru le moins disposés à en faire ; savoir, le Conseil général et celui des Vingt-cinq.

Or, voilà que, par plusieurs articles que j’ai sous les veux, les Vingt-cinq offrent d’eux-mêmes presque tout ce qu’on pourrait avoir à leur demander ; même, en un sens, davantage. Ajoutez un seul article, mais indispensable, et le petit Conseil a fait, de son côté, tous les pas nécessaires vers un accord raisonnable et solide : cet article regarde l’élection des syndics, dans la supposition, presque impossible, que le cas qui se présente ici pour la première fois, depuis la fondation de la république, y pût renaître une seconde fois ; auquel cas, au lieu de présenter derechef le Conseil en corps, comme on va faire, il faudrait, selon moi, se résoudre à présenter de nouveaux candidats, tirés des Soixante : je dirai mes raisons ci-après.

Que le Conseil général veuille céder à son tour, ou plutôt échanger, contre l’élection des Soixante qu’il gagne, un droit, un seul droit qu’il prétend, mais qu’on lui conteste, et dont il n’est point en possession ; au moyen de cela, tout est fait : je parle du droit de prononcer souverainement et en dernier ressort sur l’objet des représentations ; en un mot, c’est le droit négatif qu’il s’agit d’accorder au Deux-cents, déjà juge suprême de tous les autres appels, Peut-être est-il parlé, dans le projet, de cet article, et cela doit être, mais l’extrait que j’ai n’en dit rien.

Avec ces additions, et quelques légères modifications au reste, le projet, dont les articles sont sous mes, me paraît offrir un moyen de pacification convenable à tout le monde, raisonnable du moins, solide et durable autant qu’on peut l’espérer de l’état présent des choses et de la disposition des esprits ; et je crois qu’il en résulterait un gouvernement qui, sans être plus composé que l’ancien, serait mieux lié dans ses parties, et par conséquent plus fort dans son tout.

C’est surtout dans le second article que consiste essentiellement la bonté du projet : par cet article, le Conseil des Soixante est en entier élu par le Conseil général, et tous les membres du petit Conseil doivent être tirés du Soixante (car il faut ôter d’ici les auditeurs). L’idée de donner une existence à ce Conseil des Soixante, qui n’était rien auparavant, est très bonne ; elle est due aux médiateurs : il faut en profiter, et leur en savoir gré. Ceci suppose qu’on revêtira ce corps de nouvelles attributions qui lui donneront du poids dans l’état ; mais bien qu’il soit rempli par le peuple, ce n’est pourtant pas en lui-même que s’opérera son plus grand effet, mais dans le Deux-cents, dont les membres rentreront ainsi dans la dépendance du Conseil général, maître de leur ouvrir ou fermer à son gré la porte des grandes magistratures. Voilà précisément la solution très simple et très sure du problème que je proposais au commencement de cette lettre.

Par le premier article, on accorde au Conseil général l’élection de la moitié des Deux-cents : je ne serais pas trop d’avis qu’on acceptât cette concession ; ces moitiés d’élection sont moins efficaces qu’embarrassantes. Il ne faut pas considérer les élections faites par le peuple, par leur effet subséquent, qui n’est rien, mais par leur effet antérieur, qui est tout. Les syndics sont élus par Le Conseil général : voyez toutefois comment ils le traitent ! Le peuple ne doit pas espérer de ses créatures plus de reconnaissance qu’il n’en a pour ses bienfaiteurs. Ce n’est pas à ce qu’on l’ait après être élu, mais à ce qu’on a fait pour être élu, qu’il faut regarder en bonne politique. Quand le peuple tire ses magistrats de son propre sein, il n’augmente de rien sa force ; mais quand il les tire d’un autre corps, il se donne de la force sur ce corps-là. Voilà pourquoi l’élection du Soixante vous donnera de l’ascendant en Deux-cents, et pourquoi l’élection du petit Conseil donnera de l’ascendant aux Deux-cents en Soixante. Vous en auriez par les syndics sur le Vingt-cinq même, s’il était plus nombreux, ou que le choix ne fut pas forcé. C’est ainsi que les plus simples moyens, les meilleurs en toute chose, vont tout remettre dans l’ordre légitime et naturel. Il suit de là que le privilège d’élire la moitié du Deux-cents vous est beaucoup moins avantageux qu’il ne semble, et cela est trop remuant pour votre ville, trop bruyant pour votre Conseil général. Le jeu de la machine doit être aussi facile que simple, et toujours sans bruit, autant qu’il se peut. L’élection du Deux-cents, laissée au petit Conseil, a pourtant de grands inconvénients, je l’avoue ; mais n’y aurait-il pas, pour y pourvoir quelque expédient plus court et mieux entendu ? Par exemple, où serait le mal que cette élection fût une des nouvelles attributions dont on revêtirait le Conseil des Soixante ? Le petit Conseil lui-même devrait d’autant moins répugner que, par sa présidence et par son nombre, qui fait presque la moitié du nombre total, il n’aurait guère moins d’influence dans ces élections que s’il continuait seul à les faire : je n’imagine pas que ceci fasse une grande difficulté.

Mais je crains que l’article de l’élection des syndics n’en fasse davantage, et ne coûte beaucoup au Conseil ; car il y. a, chez les hommes les plus éclairés, des entêtements dont ils ne se doutent pas eux-mêmes, et souvent ils agissent par obstination, pensant agir par raison. Ils s’effraieront de la possibilité d’un cas qui ne saurait même arriver désormais, surtout si la loi qui doit y pourvoir passe. Le Conseil des Vingt-cinq sent trop sa puissance absolue ; il sent trop que tout dépend de lui, que lui seul ne dépend de rien, de rien du tout ; cela doit le rendre dur, exigeant, impérieux, quelquefois injuste. Pour son propre intérêt, pour se faire supporter, il faut qu’il dépende de quelque chose ; car le ton qu’il a pris ne peut être souffert par des hommes. Eh ! quelle plus légère dépendance peut-il s’imposer que celle, non pas de souffrir, mais de prévoir, seulement dans un cas extrême, la perte passagère d’un syndicat en idée, et qui réellement ne sortira jamais de son corps ? Cependant ce sacrifice idéal et purement chimérique, peut et doit produire un grand effet, pointeur rendre cet esprit humain et patriotique qui paraît s’être éteint parmi eux. Eh ! s’il en reste un seul à qui quelque goutte de sang genevois coule encore dans les veines, comment ne frémit-il pas en songeant au péril auquel ils viennent d’exposer l’état pour vous asservir, et dont ils n’ont été garantis eux-mêmes que par votre fermeté, par votre sagesse, par la modération des médiateurs, quoique si cruellement prévenus ? Comment les chefs de la république pouvaient-ils ne pas prévoir,-en exposant ainsi sa liberté, que le peuple en aurait avant eux déploré la perte, mais qu’ils l’auraient sentie avant lui ! En voyant un moyen si doux, mais si sûr, de garantir leurs successeurs de pareille incartade, ils devraient, s’ils aimaient leur pays, le proposer eux-mêmes, quand personne avant eux ne l’aurait proposé. Pour moi, je vous déclare que cet article me paraît d’une si grande importance, que rien, selon moi, ne devait vous y faire renoncer, pas, quand on vous céderait tout le reste, pas, quand les Conseils voudraient en échange renoncer au droit négatif.

Mais je ne vous dissimulerai pas non plus que ce droit négatif attribué, non pas au petit Conseil, ni même au Soixante, mais au Deux-cents, me paraît si nécessaire au bon ordre, au maintien de toute police, à la tranquillité publique, à la force du gouvernement, que, quand on y voudrait renoncer, vous ne devriez jamais le permettre. S’il n’y a point d’arbitres des plaintes, comment finiront-elles ? Si le Conseil général, auteur des lois, veut être aussi juge des faits, vous n’êtes plus citoyens, vous êtes magistrats ; c’est l’anarchie d’Athènes, tout est perdu. Que chacun rentre dans sa sphère, et s’y tienne, tout est sauvé. Encore une fois, ne soyez ni négatifs ni représentants ; soyez patriotes, et ne reconnaissez pour vos droits que ceux qui sont utiles à cette petite mais illustre république, que de si dignes citoyens couvrent de gloire.

Ce n’est point, messieurs, à des gens comme vous qu’il faut tout dire. Je ne m’arrêterai point à vous détailler les avantages du projet proposé, dans l’état où vous pouvez raisonnablement demander qu’on le mette, et où les changements à faire sont autant contre vous que pour vous. Je n’ai rien dit, par exemple, de l’abolition du plus grand fléau de votre patrie, de cette autorité devenue héréditaire et tyrannique, usurpée et réunie par des familles qui en abusaient si cruellement. C’est à cette première entrée qu’il faut attendre et repousser au passage tout ce qui est de même sang, ou de même nom ; car une fois dans le Conseil, soyez sûrs qu’ils parviendront au syndicat malgré vous ; mais ils n’entreront pas dans le Conseil malgré vous : c’est à vous d’y veiller, et cela devient très facile. Encore une fois, cette observation ni d’autres pareilles ne sont pas de celles qu’on a besoin de vous rappeler ; c’est assez d’avoir établi les principes, les conséquences ne vous échapperont pas.

Je me suis hâté, mon bon ami, de vous faire ad hoc et ab hâc mes petites observations, dans la crainte de les rendre trop tardives. Si je me suis trompé dans cet examen trop précipité, hommes sages et respectables, pardonnez mon erreur à mon zèle : je crois sincèrement que le projet dont il s’agit serait, dans son exécution, favorable à la liberté, à la tranquillité, à la paix ; je crois, de plus, que cette paix est très nécessaire, que les circonstances sont propres à la l’aire avantageusement, et ne le redeviendront peut-être jamais. Puissé-je en apprendre bientôt L’heureuse nouvelle et mourir de joie au même instant ! je mourrais plus heureusement que je n’ai vécu. Je vous embrasse de tout mon coeur.

Lettre DCCCXV – À M. d’Ivernois

Du château de Trye, ce 23 février 1768.

Je reçois, mon bon ami, avec votre lettre du 17, le mémoire que vous y avez joint ; et quand je serais en état d’y faire les observations que vous me demandez, il est clair que le temps me manquerait pour cela, puisque cette lettre, écrite sur le moment même, aura peine, supposé même que rien n’en suspende la marche, à vous arriver avant le 28. Mais, mon excellent ami, je sens que ma mémoire est éteinte, que ma tête est en confusion, que de nouvelles idées n’y peuvent plus entrer ? qu’il me faut même un temps et des efforts infinis pour reprendre la trace de celles qui m’ont été familières. Je ne suis plus en état de comparer, de combiner ; je ne vois qu’un nuage en parcourant votre mémoire ; je n’y vois qu’iule chose claire, que je savais, mais qui m’est bien confirmée, c’est que les rédacteurs de ce mémoire sont assez instruits, assez éclairés, assez sages pour faire par eux-mêmes une besogne tout aussi bonne qu’elle peut l’être, et que, dans l’objet qui les occupe, ils n’ont besoin que de temps, et non pas de conseils, pour la rendre parfaite. J’y vois bien clairement encore que, comme je l’avais prévu, la précipitation de ma lettre précédente, et l’ignorance d’une foule de choses qu’il fallait savoir m’y ont fait tomber dans de grandes bévues, dont vous en relevez dans votre lettre une qui maintenant me saute aux yeux.

Cependant je suis dans la plus intime persuasion que votre état a le plus grand besoin d’une prompte pacification, et que de plus longs délais vous peuvent précipiter dans les plus grands malheurs. Dans cette position, il me vient une idée qui doit sûrement être venue à quelqu’un d’entre vous, et dont je ne vois pas pourquoi vous ne feriez pas usage, parce qu’elle peut avoir de grands avantages sans aucun inconvénient. Ce serait, pour vous donner le temps de peser un ouvrage qui demande cependant la plus prompte exécution, de faire un règlement provisionnel qui n’eût force de loi que pour vingt ans, durant lesquels on aurait le temps d’en observer la forcé et la marche, et au bout desquels il sciait abrogé, modifie, ou confirma, selon que l’expérience en aurait fait sentir les inconvénients ou les avantages. Pour moi, je n’aperçois que ce seul expédient pour concilier la diligence avec la prudence ; et j’avoue que je n’en aperçois pas le danger. La paix, mes amis, la paix, et promptement, ou je meurs de peur que tout n’aille mal.

Vous ne receviez point le duplicata de ma lettre par M. Coindet : il n’en a pas été content, et me l’a rendue. Je m’en étais douté d’avance.

L’article IX, page 40, commence par ces mots : S’il se publiait… Il faut, ce me semble, ajouter ces deux-ci, dans l’état ; car, enfin, il me paraît absurde et ridicule que le gouvernement de Genève prétende avoir juridiction sur les livres qui s’impriment hors de son territoire dans tout le reste du monde ; et parce que le petit Conseil a fait une fois cette faute, il ne faut pas pour cela la consacrer dans vos lois, d’autant plus que je ne demande, ni ne désire, ni n’approuve que l’on revienne jamais sur cette affaire, puisque ayant fait un serment solennel de ne rentrer jamais dans Genève, si ce petit grief était redressé, il ne dépendrait pas de moi de tirer aucun parti de ce redressement, ce dont je suis bien aise de vous prévenir, de peur que votre zèle amical ne vous inspirât dans la suite quelque démarche inutile sur un point qui doit à jamais rester dans l’oubli. Au reste, je mets si peu de fierté à cette résolution, que si, par quelque démarche respectueuse, je pouvais ôter une partie du levain d’aigreur qui fermente encore, je la ferais de tout mon coeur.

Je finis à la hâte ce griffonnage, que je n’ai pas même le temps de relire, tant je suis pressé de le faire partir.

Eh mon Dieu ! cher ami, j’oublie de vous parler de ce que vous avez fait pour ma bonne tante, et de l’argent que vous avez avancé pour moi. Hélas ! je suis si occupé de vous, que je ne songe pas même à ce que vous faites pour moi. Mais, mon digne ami, vous connaissez mon coeur, je m’en flatte, et vous êtes bien sûr que cet oubli ne durera pas longtemps. Ah ! plaise au ciel que votre première lettre m’annonce une bonne nouvelle ! Si je tarde encore un instant, ma lettre n’est plus à temps. Je vous embrasse.

Lettre DCCCXVII – À M. du Peyrou

3 mars 1768.

Votre n° 6, mon cher hôte, m’afflige en m’apprenant que vous avez un nouveau ressentiment de goutte, assez fort pour vous empêcher de sortir. Je crois bien que ces petits accès plus fréquents vous garantiront de grandes attaques. Mais comme l’un de ces deux états est aussi incommode que l’autre est douloureux, je ne sais si vous vous accommoderiez d’avoir ainsi changé vos grandes douleurs en petite monnaie ; mais il est à présumer que ce n’est qu’une queue de celle goutte effarouchée, et que tout reprendra dans peu son cours naturel, apprenez donc, une fois pour toutes, à ne vouloir pas guérir malgré la nature ; car c’est le moyen presque assuré d’augmenter vos maux.

À mon égard, les conseils que vous me donnez sont plus aisés à donner qu’à suivre. Les herborisations et les promenades seraient en effet de douces diversions à mes ennuis, si elles m’étaient laissées ; mais les gens qui disposent de moi n’ont garde de me laisser cette ressource. Le projet dont MM. Manoury et Deschamps sont les exécuteurs demande qu’il ne m’en reste aucune. Comme on m’attend au passage, on n’épargne rien pour me chasser d’ici, et il parait que l’on veut réussir dans peu, de manière ou d’autre. Un des meilleurs moyens que l’on prend pour cela est de lâcher sur moi la populace des villages voisins. On n’ose plus mettre personne au cachot, et dire que c’est moi qui le veux ainsi ; mais on a fermé, barré, barricadé le château de tous les côtés : il n’y a plus ni passage ni communication par les cours ni par la terrasse ; et, quoique cette clôture me soit très incommode à moi-même, on a soin de répandre, par les gardes et par d’autres émissaires, que c’est le Monsieur du château qui exige tout cela pour faire pièce aux paysans. J’ai senti l’effet de ce bruit dans deux soi tics que j’ai faites, et cela ne m’excitera pas à les multiplier. J’ai prié le fermier de me faire faire un ciel de son jardin, qui est assez grand, et ma résolution est de borner mes promenades à ce jardin et au petit jardin, qui, comme vous savez, est grand comme la main et enfoncé comme un puits. Voilà, mon cher hôte, comment, au coeur du royaume de France, les mains étrangères s’appesantissent encore sur moi. À l’égard du patron de la case, on l’empêche de rien savoir de ce qui se passe et de s’en mêler. Je suis livré seul et sans ressource à ma constance et à mes persécuteurs. J’espère encore leur faire voir que la besogne qu’ils ont entreprise n’est pas si facile à exécuter qu’ils l’ont cru. Voilà bien du verbiage pour deux mots de réponse qu’il vous fallait sur cet article. Mais j’eus toujours le coeur expansif ; je ne serai jamais bien corrigé de cela, et votre devise ne sera jamais la mienne.

J’ai découvert avec une peine infinie les noms de botanique de plusieurs plantes de Garsault. J’ai aussi réduit, avec non moins de peine, les phrases de Sauvages à la nomenclature triviale de Linnaeus, qui est très commode. Si le plaisir d’avoir un jardin vous rend un peu de goût pour la botanique, je pourrai vous épargner beaucoup de travail pour la synonymie, en vous envoyant pour vos exemplaires ce que j’ai noté dans les miens ; et il est absolument nécessaire de débrouiller cette partie critique de la botanique pour reconnaître la même plante, à qui souvent chaque auteur donne un nom différent.

Je ne vous parle point de vos affaires publiques, non que je cesse jamais d’y prendre intérêt, mais parce que cet intérêt, borné par ses effets à des voeux aussi vrais qu’impuissants de voir bientôt rétablir la paix dans toutes vos contrées, ne peut contribuer en rien à l’accélérer.

Adieu, mon cher hôte : mes hommages à la meilleure des mères ; mille choses au bon M. Jeannin, et à tous ceux qui m’aiment, et à tous ceux que vous aimez.

Lettre DCCCXIX – À M. d’Ivernois

Au château de Trye, le 8 mars 1768.

Votre lettre, mon ami, du 29, me fait frémir. Ah ! cruels amis, quelles angoisses vous me donnez ! n’ai-je donc pas assez des miennes ? Je vous exhorte, de toutes les puissances de mon âme, de renoncer à ce malheureux grabeau[958] qui sera la cause de votre perte, et qui va susciter contre vous la clameur universelle qui jusqu’à présent était en votre faveur. Cherchez d’autres équivalents, consultez vos lumières ; pesez, imaginez, proposez : mais, je vous en conjure, hâtez-vous de finir, et définir en hommes de bien et de paix, et avec autant de modération, de sagesse et de gloire que vous avez commencé. N’attendez pas que votre étonnante union se relâche, et ne comptez pas qu’un pareil miracle dure encore longtemps. L’expédient d’un règlement provisionnel peut vous faire passer sur bien des choses qui pourront avoir leur correctif dans un meilleur temps : ce moment court et passager vous est favorable ; mais si vous ne le saisissez rapidement, il va vous échapper ; tout est contre vous, et vous êtes perdus. Je pense bien différemment de vous sur la chance générale de l’avenir ; car je suis très persuadé que dans dix ans, et surtout dans vingt, elle sera beaucoup plus avantageuse à la cause des représentants, et cela me parait infaillible : mais on ne peut pas tout dire par lettres, cela deviendrait trop long. Enfin, je vous en conjure derechef, par vos familles, par votre patrie, par tous vos devoirs, finissez et promptement, dussiez-vous beaucoup céder ; ne changez pas la constance en opiniâtreté : c’est le seul moyen de conserver l’estime publique que vous avez acquise, et dont vous sentirez le prix un jour. Mon coeur est si plein de cette nécessité d’un prompt accord, qu’il voudrait s’élancer au milieu de vous, se verser dans tous les vôtres pour vous la faire sentir.

Je diffère de vous rembourser les cent francs que vous avez avancés pour moi, dans I’espoir d’une occasion plus commode. Lorsque vous songerez à réaliser votre ancien projet, point de confidents, point de bruit, point de noms, et surtout défiez-vous par préférence de ceux qui font ostentation de leur grande amitié pour moi., mon ami : Dieu veuille bénir vos travaux et les couronner ! Je vous embrasse.

Lettre DCCCXXI – À M. de Lalande

[959]

Mars 1768.

Vous n’êtes pas, monsieur, de ceux qui s’amusent à rendre aux infortunés des honneurs ironiques, et qui couronnent la victime qu’ils veulent sacrifier.

Ainsi, tout ce que je conclus des louanges dont il vous plaît de m’accabler dans la lettre que vous m’avez fait la faveur de m’écrire, est que la générosité vous entraîne à outrer le respect que l’on doit à l’adversité. J’attribue à un sentiment aussi louable le compte avantageux que vous avez bien voulu rendre de mon Dictionnaire, et votre extrait me paraît fait avec beaucoup d’esprit, de méthode et d’art. Si cependant vous eussiez choisi moins scrupuleusement les endroits où la musique française est le plus maltraitée, je ne sais si cette réserve eût été nuisible à la chose, mais je crois qu’elle eût été favorable à l’auteur. J’aurais bien aussi quelquefois désiré un autre choix des articles que vous avez pris la peine d’extraire, quelques-uns de ces articles n’étant que de remplissage, d’autres extraits ou compilés de divers auteurs, tandis que la plupart des articles importants m’appartiennent uniquement, et sont meilleurs en eux-mêmes, tels que Accent, Consonance, Dissonance, Expression, Goût, Harmonie y Intervalle, Licence, Opéra, Son, Tempérament, Unité de mélodie, Voix, etc., et surtout l’article Enharmonique, dans lequel j’ose croire que ce genre difficile, et jusqu’à présent très mal entendu, est mieux expliqué que dans aucun autre livre. Pardon, monsieur, de la liberté avec laquelle j’ose vous dire ma pensée ; je la soumets avec une pleine confiance à votre décision, qui n’exige pas de vous une nouvelle peine, puisque vous avez été appelé à lire le livre entier, ennui dont je vous fais à la fois mes remerciements et mes excuses.

Je me souviens, monsieur, avec plaisir et reconnaissance de la visite dont vous m’honorâtes à Montmorency, et du désir qu’elle me laissa de jouir quelquefois du même avantage. Je compte parmi les malheurs de ma vie celui de ne pouvoir cultiver une si bonne connaissance, et mériter peut-être un jour de votre part moins d’éloges et plus de bontés.

Lettre DCCCXXIII – À M. d’Ivernois

24 mars 1768.

Enfin je respire ; vous aurez la paix, et vous aurez la paix, et vous l’aurez avec un garant sûr qu’elle sera solide, savoir, l’estime publique et celle de vos magistrats, qui, vous traitant jusqu’ici comme un peuple ordinaire, n’ont jamais pris, sur ce faux préjugé que défausses mesures. Ils doivent être enfin guéris de cette erreur, et je ne doute pas que le discours tenu par le procureur-général en Deux-cents ne soit sincère. Cela, posé, vous devez, espérer que l’on ne tentera de longtemps de vous surprendre ni de tromper les puissances étrangères sur votre compte ; et ces deux moyens manquant, je n’en vois plus d’autres pour vous asservir. Mes dignes amis, vous avez pris les seuls moyens contre lesquels la force même perd son effet, l’union, la sagesse, et le courage. Quoi que puissent faire les hommes, on est toujours libre quand on sait mourir.

Je voudrais à présent que de votre côté vous ne lissiez pas à demi les choses, et que la concorde une fois rétablie ramenât la confiance et la subordination aussi pleine et entière que s’il n’eût jamais eu de dissension. Le respect pour les magistrats lait dans les républiques la gloire des citoyens et rien n’est si beau que de savoir se soumettre après avoir prouvé qu’on savait résister. Le peuple de Genève s’est toujours distingué par ce respect pour ses chefs qui le rend lui-même si respectable. C’est à présent qu’il doit ramener dans son sein toutes les vertus sociales que l’amour de l’ordre établit sur l’amour de la liberté. Il est impossible qu’une patrie qui a de tels enfants ne retrouve pas enfin ses pères ; et c’est alors que la grande famille sera tout à la fois illustre, florissante, heureuse, et donnera vraiment au monde un exemple digne d’imitation. Pardon, cher ami ; emporté par mes désirs, je fais ici sottement le prédicateur ; mais après avoir vu ce que vous étiez, je suis plein de ce que vous pouvez être. Des hommes si sages n’ont assurément pas besoin d’exhortation pour continuer à l’être ; mais moi, j’ai besoin de donner quelque essor aux plus ardents voeux de mon coeur.

Au reste, je vous félicite en particulier d’un bonheur qui n’est pas toujours attaché à la bonne cause, c’est d’avoir trouvé pour le soutien de la vôtre des talents capables de la faire valoir. Vos mémoires sont des chefs-d’oeuvre de logique et de diction. Je sais quelles lumières règnent dans vos cercles, qu’on y raisonne bien, qu’on y connaît à fond vos édits ; mais on n’y trouve pas communément des gens qui tiennent ainsi la plume : celui qui a tenu la vôtre, quel qu’il soit, est un homme rare ; n’oubliez jamais la reconnaissance que vous lui devez.

À l’égard de la réponse amicale que vous me demandez sur ce qui me regarde, je la ferai avec la plus pleine confiance. Rien dans le monde n’a plus affligé et navré mon coeur que le décret de Genève. Il n’en fut jamais de plus inique, de plus absurde, et de plus ridicule. Cependant il n’a pu détacher mes affections de ma patrie, et rien au monde ne les en peut détacher. Il m’est indifférent, quant à mon sort, que ce décret soit annulé ou subsiste, puisqu’il ne m’est possible en aucun cas de profiter de mon rétablissement ; mais il ne me serait pourtant pas indifférent, je l’avoue, que ceux qui ont commis la faute sentissent leur tort, et eussent le courage de le réparer. Je crois qu’en pareil cas j’en mourrais de joie, parce que j’y verrais la fin d’une haine implacable, et que je pourrais de bonne grâce me livrer aux sentiments respectueux que mon coeur m’inspire, sans crainte de m’avilir. Tout ce que je puis vous dire à ce sujet est que si cela arrivait, ce qu’assurément je n’espère pas, le Conseil serait content de mes sentiments et de ma conduite, et il connaîtrait bientôt quel immortel honneur il s’est fait. Mais je vous avoue aussi que ce rétablissement ne saurait me flatter s’il ne vient d’eux-mêmes ; et jamais, de mon consentement, il ne sera sollicité. Je suis sûr de vos sentiments ; les preuves m’en sont inutiles : mais celles des leurs me toucheraient d’autant plus que je m’y attends moins. Bref, s’ils font cette démarche d’eux-mêmes, je ferai mon devoir ; s’ils ne la font pas, ce ne sera pas la seule injustice dont j’aurai à me consoler ; et je ne veux pas, en tout état de cause, risquer de servir de pierre d’achoppement au plus parfait rétablissement de la concorde.

Voici un mandat sur la veuve Duchesne pour les cent francs que vous avez bien voulu avancer à ma bonne vieille tante. Je vous redois autre chose, mais malheureusement je n’en sais pas le montant.

Lettre DCCCXXV – À M. le duc de Choiseul

[960]

À Trye, le 27 mars 1768.

NOTA

Cette lettre, la seule de Jean-Jacques au duc de Choiseul[961], mérite une attention particulière, et, pour être bien comprise, a besoin de quelques éclaircissements. Il est nécessaire de savoir à quelle occasion elle fut écrite, et de connaître les rapports qui existèrent entre l’auteur d’Émile et le ministre le plus célèbre du 18è siècle.

M. Le duc de Choiseul venait quelquefois souper à Montmorency chez le maréchal de Luxembourg, dans le temps où Rousseau passait plusieurs heures de la journée avec ce maréchal. Le ministre ayant appris de M. de Luxembourg les débuts de Jean-Jacques dans la carrière diplomatique, et ses relations avec M. de Montaigu, ambassadeur à Venise, témoigna quelques regrets de ce qu’il avait abandonné cette carrière, et le désir de l’y faire rentrer. Rousseau, sensible à cette marque de bienveillance, s’affectionna au duc de Choiseul, et ce sentiment accrut la haute estime qu’il avait pour ses talents. Le ministre venait de faire signer le pacte de famille qui mettait le sceau à sa gloire, et paraissait, dit Jean-Jacques, annoncer un homme d’état du premier ordre. Ce pacte, en effet, dans lequel les princes de la maison de Bourbon se garantissent mutuellement leurs troncs, a, même aujourd’hui, cela de remarquable, qu’il semble avoir servi de base ou de modèle au pacte bien plus fameux et bien plus important que nous avons vu conclure sous nos yeux.

« Plein de reconnaissance pour les bontés de M. de Choiseul, dit Rousseau, ignorant d’ailleurs totalement dans sa retraite, ses goûts et sa manière de vivre, il le regardait d’avance comme le vengeur du public ; et mettant alors la dernière main au Contrat social, il marqua dans un seul trait ce qu’il pensait des précédents ministères et de celui qui commençait à les éclipser. Il manqua dans cette occasion, comme il le remarque lui-même, à sa plus constante maxime, et de plus, ne songea pas que quand on veut louer et blâmer fortement dans un même article sans nommer les gens, il faut tellement approprier la louange à ceux qu’elle regarde, que le plus ombrageux amour propre ne puisse y trouver de quiproquo. »

Jean-Jacques oublia tellement cette maxime, que, même aujourd’hui que nous possédons tous les renseignements désirables, la louange ne paraît nullement appropriée à celui qu’elle regarde, ainsi qu’on pourra le voir dans le passage où elle est insérée et que nous rapporterons dans l’une des notes de cette lettre.

Le Contrat social parut quelque temps avant l’Émile. Des officieux ne manquèrent pas de faire remarquer au duc de Choiseul le passage qui le concernait, en l’interprétant à leur manière, c’est-à-dire, en détournant l’allusion, de sorte que dans l’article où le blâme et la louange étaient fortement distribués, le ministre pût se méprendre au point de se croire l’objet du premier et non de la seconde. Quand il ne l’eût pas fait, il était toujours désagréable pour lui que d’autres commissent cette méprise. En résultat, l’auteur était à ses yeux au moins un maladroit, s’il n’était un malveillant.

Dans les premiers jours de juin 1762, il fut question de ce passage entre Jean-Jacques et le maréchal de Luxembourg Voici ce qu’en rapporte le premier : » Un matin que j’étais seul avec M. de Luxembourg, il me dit : Avez-vous parlé mal de M. de Choiseul dans le Contrat social ? Moi ! lui dis-je en reculant de surprise, non, je vous jure ; mais j’en ai fait, en revanche, et d’une plume qui n’est pas louangeuse, le plus bel éloge que jamais peut-être ministre ait reçu : et tout de suite je lui rapportai le passage. Et dans l’Émile ? reprit-il. Pas un mot, répondis-je ; il n’y a pas un seul mot qui le regarde. Ah ! dit-il avec plus de vivacité qu’il n’en avait d’ordinaire, il fallait faire la même chose dans l’autre livre, ou être plus clair. J’ai cru l’être, ajoutai-je, je l’estimais assez pour cela. Il allait prendre la parole ; je le vis prêt à s’ouvrir : il se retint et se tut. Malheureuse prudence de courtisan, qui, dans les meilleurs coeurs, domine l’amitié même ! »

Ce fut quelques jours après (le 9 juin) que Rousseau partit pour se mettre à l’abri du décret de prise de corps lancé contre lui, le 8 juin. Il n’eut ni le temps, ni l’occasion de se justifier envers le duc de Choiseul. Accueilli en Suisse par un décret fait neuf jours après celui de Paris, il oublia cet incident qui perdait de son importance à mesure que les condamnations se multipliaient : de la Suisse, dans laquelle il passa trois ans et demi, il se rendit en Angleterre, d’où il revint au mois de mai 1767. Le prince de Conti mit à sa disposition le château de Trye, près de Gisors, et l’y alla voir. Ce fut pendant son séjour chez cet hôte illustre et bienveillant que Jean-Jacques écrivit au duc de Choiseul la lettre qu’on va lire. Cette circonstance me porte à croire que c’est sur les observations du prince que Rousseau se permit cette démarche bien tardive. Le Contrat social avait paru au mois d’avril 1762, et six années devaient avoir effacé la louange. Mais le souvenir de l’offense a plus de durée, et c’est probablement cette considération qui fit prendre la plume à Jean-Jacques pour donner les explications qui le justifiaient. Il ne le fit, d’après le début de sa lettre, qu’avec la certitude d’être écouté ; cette particularité et la promptitude avec laquelle répondit le duc (dès le lendemain), autorisent à croire qu’un personnage avait entrepris de détruire les préventions, et ce personnage influent ne pouvait guère être un autre que le prince de Conti.

MONSEIGNEUR,

Vous daignez m’écouter. De quel poids je me sens soulagé ! Si vous eussiez bien voulu me voir, il me semble que je n’aurais eu besoin de vous rien dire et qu’à l’instant vous auriez lu dans mon coeur.

Un mot que me dit M. de Luxembourg[962] à mon départ pour la Suisse autorise le détail dans lequel je vais entrer, et qui serait superflu s’il vous eût rendu ma réponse : mais le meilleur et le plus aimable des hommes n’en fut pas toujours le plus courageux[963].

On vous a donné de quelques passages de mies écrits des interprétations, non seulement si fausses et si peu naturelles que le public ne s’en est jamais douté ; mais si contraires à mes vues, que le seul de ces passages[964] qu’on m’ait cité contient l’éloge le plus rai, le plus grand, j’ose dire le plus digne, que vous recevrez peut-être jamais, et dont trop de modestie a pu seule vous empêcher de sentir l’application. Monsieur le duc, je n’ai point de protestation à vous faire. Je dirai les faits ; et vous jugerez.

Tous Les ministres qui vous ont précédé depuis longtemps, m’ont paru fort au-dessous de leurs places : toutes les personnes, n’importe le sexe[965], qui se sont mêlées de l’administration, n’ont eu, selon moi, que de petites vues, des demi-talents, des passions basses, et de l’avarice plutôt que de l’ambition. Enfin, j’eus pour eux tous un mépris peut-être injuste, mais qui allait jusqu’à la haine, et que je n’ai jamais beaucoup déguisé. Tous mes penchants, au contraire, vous favorisèrent dès le premier instant. Je préjugeai que vous alliez rendre au ministère l’éclat obscurci par ces gens-là, et quand le bruit courut que de vous et d’une des personnes dont je viens de parler, l’un des deux déplacerait l’autre, je fis en votre faveur des voeux qui ne furent pas aussi secrets qu’il l’aurait fallu. Peu après M. de Luxembourg, par hasard, vous parla de moi, et sur l’essai que j’avais fait à Venise, vous offrîtes de m’occuper[966]. Je fus d’autant plus sensible à cette offre, que jamais les gens en place ne m’ont -gâté par leurs bontés. Environ dans le même temps éclata ce célèbre pacte de famille[967] : quel augure n’en tirai-je point pour une administration qui commençait ainsi ! Je mettais alors la dernière main au Contrat social[968] : le coeur plein de vous, j’y portai mon jugement et mon pronostic avec une confiance que le temps a confirmée, et que l’avenir ne démentira pas.

Vous qu’honore la vérité, reconnaissez son langage. Le passage dont je viens de vous donner l’explication est le seul où j’aie voulu parler de vous. Si l’on a cherché de sinistres applications à quelque autre, j’en appelle au bon sens pour la réfuter, et je suis prêt à montrer partout ce que j’ai voulu dire. Me serais-je aussi sottement contredit moi-même en faisant l’éloge et la satire du même en même temps ? Cela est-il donc dans mon caractère, et m’a-t-on vu quelquefois souffler ainsi de la même bouche le froid et le chaud ? Qu’on se figure un étranger à ma place, au sein de la France, où il se plaît, aimant à publier des vérités hardies mais générales, dont jamais ni satire ni nulle application personnelle[969] et maligne n’a souillé les écrits, qui jamais ne repoussa qu’avec décence et dignité les traits envenimés de ses adversaires, et qui fonda toujours sa fière sécurité sur des principes et des maximes irréprochables : concevra-t-on jamais qu’un tel homme, animé jusqu’alors de sentiments grands et nobles, passe tout-à-coup, sans sujet, sans motif, aux derniers termes de la plus brutale, de la plus extravagante férocité ; aille provoquer à plaisir l’indignation d’un ministre, l’espoir de la nation, qui vient de marquer pour lui de la bienveillance, et cherche si tard à s’ôter dans ses malheurs l’estime et la commisération du public, qui, tout en aimant la satire, dit avec raison des satiriques punis, il n’a que ce qu’il mérite ? Je connais les hommes et leurs inconséquences ; je sais trop que je n’en suis pas exempt ; mais je prononce hautement que celle-là n’est pas dans la nature. D’ailleurs, si j’eusse été capable de penser et d’écrire de telles folies, me serais-je abstenu de les dire, moi, si confiant, si ouvert, si facile à montrer ma pensée en toute chose ? La terre est couverte de mes implacables ennemis, qui tous ont été mes amis ou feint de l’être, et cette remarque ajoute au poids de ce que je vais affirmer. Monseigneur, je défie toute âme vivante de m’avoir jamais ouï parler de vous et de votre administration qu’avec le plus grand honneur. Enfin, daignez voir comment je suis revenu dans ce pays. Pour aller à Londres, je traversai la France avec un passeport qu’on disait m’être nécessaire. Sous ma propre direction, j’y suis revenu seul, me livrer pleinement à vous, me jeter dans vos bras, si j’ose ainsi parler, avec empressement, sans précaution, sans crainte, sans autre sûreté que votre humanité et mon innocence, et sachant très bien que les prétextes ne vous auraient pas manqué pour m’opprimer, si vous l’aviez voulu. Quoique je me sentisse dans votre disgrâce, j’ai compté sur votre générosité, et j’ai bien fait. Mais cette conduite prouve la vérité de mon estime, et ce que j’ai pensé de vous dans tous les temps. Un homme qui dans le secret de son coeur se serait senti coupable, eût pu trouver la même sûreté dans le même asile, mais jamais il n’eût osé l’y chercher.

Voilà, monsieur le duc, ce que j’avais à vous dire, et que j’aurais ardemment désiré vous dire de bouche, quoique je ne sache point du tout parler : mais mon coeur eût parlé pour moi, et vous auriez entendu son langage. Sans être exempt d’inquiétude sur la route de ma lettre[970] je ne crains assurément pas qu’une fois parvenue entre vos mains elle puisse jamais me nuire : mais un penchant naturel me faisait espérer, je l’avoue, qu’en me présentant à vous, ce penchant n’agirait pas sur moi seul. Sûr que je n’étais dans votre disgrâce que par l’effet d’une erreur, j’ai toujours espéré que cette erreur serait détruite, et que j’aurais enfin quelque part à vos bontés. J’y compte maintenant, j’y ai des droits, j’ose le dire, et je les réclamerai sans rougir ; puisque, de toutes les grâces que vous pouvez répandre, je n’aspire qu’à celle de jouir sous votre protection du repos et de la liberté que je n’ai point mérité de perdre, et dont je n’abuserai jamais.

Agréez monseigneur, je vous supplie, mon sincère et profond respect.

Signé J. J. Rousseau.

Si vous m’honorez d’une réponse sous le nom de Renou, trois mots suffisent, Je vous crois ; et je suis content.

Observation

Au haut de cette lettre autographe, sont écrits au crayon par le duc de Choiseul, ces mots, répondu le 29. Nous ignorons si cette réponse est telle que la désirait Jean-Jacques. Les plaintes qu’il fait contre ce ministre postérieurement à cette lettre, peuvent paraître sans motif et conséquemment injustes. Il va même au point de le signaler comme son ennemi personnel, l’accolant à Voltaire dont il lui était impossible de révoquer en doute les intentions malveillantes. Ces plaintes répétées, pourraient faire présumer que la réponse de M.de ChoiseuI ne fut point aussi favorable que nous le supposons, soit d’après la promptitude avec laquelle il la fit, soit d’après le caractère de ce ministre, qui avait de la grandeur et de la noblesse dans les sentiments. Cependant il est certain que Choiseul aimait beaucoup Voltaire, avec lequel il avait, pendant le séjour de Jean-Jacques en Suisse, une correspondance intime. Nous avons vu un assez grand nombre de lettres du ministre, écrites de sa main, et dans lesquelles il appelle le patriarche de Ferney, sa chère marmotte. Quand ce dictateur de la république des lettres parlait de Jean-Jacques, il le désignait sous le nom de Blaireau. Les plaisanteries et le langage désobligeant de Voltaire sur le compte de l’auteur d’Émile devaient-ils inspirer des préventions au duc ? Nous ne l’assurons point, quoique ce résultat soit probable ; mais nous n’avons là-dessus aucune donnée.

Lettre DCCCXXVII – Au même

26 avril 1768.

Quoique je fusse accoutumé, mon bon ami, à recevoir de vous des paquets fréquents et coûteux, j’ai été vivement alarmé à la vue du dernier, taxé et payé six livres quatre sous de port. J’ai cru d’abord qu’il s’agissait de quelque nouveau trouble dans votre ville, dont vous m’envoyiez à la hâte l’important et cruel détail ; mais à peine en ai-je parcouru cinq ou six lignes, que je me suis tranquillisé, voyant de quoi il s’agissait ; et, de peur d’être tenté d’en lire davantage, je me suis pressé de jeter mes six livres quatre sous au feu, surpris, je l’avoue, que mon ami, M. d’Ivernois, m’envoyât de pareils paquets de si loin par la poste, et bien plus surpris encore qu’il m’osât conseiller d’y répondre. Mes conseils, mon bon ami, me paraissent meilleurs que les vôtres, et ne méritaient assurément pas un pareil retour de votre part.

À mon départ pour Gisors, regardant cette course comme périlleuse, je vous envoyai un billet de cent francs sur madame Duchesne, afin que s’il mésarrivait[971] de moi, vous n’en fussiez pas pour ces cent francs, dont vous m’aviez fait l’avance. Il vous a plu de supposer que cet envoi voulait dire : Ne venez pas. Une interprétation si bizarre est peu naturelle ; si je ne vous connaissais, je croirais, moi, qu’elle était de votre part un mauvais prétexte pour ne pas venir, après m’en avoir témoigné tant d’envie ; mais je ne suis pas si prompt que vous à mésinterpréter les motifs de mes amis ; et je me contenterai de vous assurer, avec vérité, que rien jamais ne fut plus éloigné de ma pensée, en écrivant ce billet, que le motif que vous m’avez supposé.

Si j’étais en état de faire d’une manière satisfaisante la lettre dont vous m’avez dit le sujet, je vous en enverrais ci-joint le modèle ; mais mon coeur serré, ma tête en désordre, toutes mes facultés troublées, ne me permettent plus de rien écrire avec soin, même avec clarté ; et il ne me reste précisément qu’assez de sagesse pour ne plus entreprendre ce que je ne suis plus en état d’exécuter. 11 n’y a point à ce refus de mauvaise volonté, je vous le jure ; et je suis désormais hors d’état d’écrire pour moi-même les choses même les plus simples, et dont j’aurais le plus grand besoin.

Je crois, mon bon ami, pour de bonnes raisons, devoir renoncera la pension du roi d’Angleterre ; et, pour des raisons non moins bonnes, j’ai rompu irrévocablement l’accord que j’avais fait avec M. du Peyrou. Je ne vous consulte pas sur ces résolutions, je vous en rends compte ; ainsi vous pouvez vous épargner d’inutiles efforts pour m’en dissuader. Il est vrai que, faible, infirme, découragé, je reste à peu près sans pain sur mes vieux jours, et hors d’état d’en gagner : mais qu’à cela ne tienne, la Providence y pourvoira de manière ou d’autre. Tant que j’ai vécu pauvre, j’ai vécu heureux ; et ce n’est que quand rien ne m’a manqué pour le nécessaire que je me suis senti le plus malheureux des mortels : peut-être le bonheur, ou du moins le repos que je cherche, reviendra-t-il avec mon ancienne pauvreté. Une attention que vous devriez peut-être à l’état où je rentre serait d’être un peu moins prodigue en envois coûteux par la poste, et de ne pas vous imaginer qu’en me proposant le remboursement des ports, vous serez pris au mot. Il est beaucoup plus honnête avec des amis, dans le cas où je me trouve, de leur économiser la dépense, que d’offrir de la leur rembourser.

Bonjour, mon cher d’Ivernois ; je vous aime et vous embrasse de tout mon coeur.

J’espère que vous n’irez pas inquiéter ma bonne vieille tante sur la suite de sa petite pension. Tant qu’elle et moi vivrons, elle lui sera continuée, quoi qu’il arrive, à moins que je ne sois tout-à-fait sur le point de mourir de faim, et j’ai confiance que cela n’arrivera pas.

P. S. Quand M. du Peyrou me marqua que la salle de comédie avait été brûlée, je craignis le contrecoup de cet accident pour la cause des représentants ; niais que ce soit à moi que Voltaire l’impute, je vois là de quoi rire : je n’y vois point du tout de quoi répondre, ni se fâcher. Les amis de ce pauvre homme feraient bien de le faire baigner et saigner de temps en temps.

Lettre DCCCXXIX – Au même

À Trye, le 10 juin 1768.

Je vois, mon cher hôte, que nos discussions, au lieu de s’éclaircir, s’embrouillent. Comme je n’aime pas les chicanes, je reviens à cette affaire aujourd’hui pour la dernière fois. Je trouve le désir que vous avez de la mettre en règle fort raisonnable ; mais je ne vois pas que vous preniez les moyens d’en venir à bout.

En exécution d’un accord entre nous, qui n’existe plus, j’ai reçu de vous cent louis, qu’il faut, par conséquent, que je vous restitue. Vous avez, de votre côté, le dépôt de mes écrits, tant imprimés que manuscrits, de toutes mes lettres et papiers, tous les matériaux nécessaires pour écrire ma triste vie, dont le commencement vous est aussi parvenu. Vous avez de plus reçu trois cents louis de Milord Maréchal, pour le capital d’une rente viagère dont il m’a fait le présent.

Dans cet état, j’ai cru et j’ose croire encore pouvoir acquitter ces cent louis avec ce qui reste entre vos mains, quoique je renonçasse à la rente viagère, et cette renonciation, loin d’être un obstacle à cet arrangement, devait le favoriser, parce que, prenant cette somme sur le capital ou sur la rente, à votre choix, j’acceptais avec respect et reconnaissance celle partie du don de Milord Maréchal, et que ce ne pouvait pas être à vous de médire : Acceptez le tout ou rien.

Je vous proposai donc premièrement de prendre ces cent louis sur le capital. À cela vous m’objectâtes que vous ne pouviez rien changer à la destination de ce fonds, sans le consentement de celui qui vous l’avait remis. Le consentement de Milord Maréchal vous ayant donc paru nécessaire n’a cependant point été obtenu, par la raison qu’il n’a point été demandé. Ainsi, voilà un obstacle.

Je vous proposai ensuite de laisser subsister la rente viagère jusqu’à ce que ces cent louis fussent acquittés, sauf à voir après comment on ferait ; et cet arrangement était d’autant plus naturel, qu’étant usé de chagrins, de maux, et déjà sur l’âge, ma mort, dans l’intervalle, pouvait dénouer la difficulté. Vous n’avez fait aucune réponse à cet article, qui n’avait besoin du consentement de personne, puisqu’il n’était que l’exécution fidèle des intentions du constituant.

Mais, au lieu de ce second article, sur lequel vous n’avez rien dit, voici une difficulté nouvelle que vous avez élevée sur le premier. Je la transcris ici mot pour mot de votre lettre.

« Observez que vous n’êtes pas le seul intéressé dans cette affaire, et que la rente est réversible à une autre personne après vous, et cela pour les deux tiers. Cette considération seule doit, ce me semble, décider la question entre nous. »

C’était là, mon cher hôte, une observation qu’il m’était difficile de faire, puisque cet article de votre lettre est la première nouvelle que j’aie jamais eue de cette prétendue réversion. Cette clause, il est vrai, faisait partie du traité qui était entre vous et moi, mais elle n’avait rien de commun, que je sache, avec la constitution de Milord Maréchal ; et, si elle eût existé, il n’est pas concevable que ni lui ni vous ne m’en eussiez jamais dit un seul mot. Elle n’est pas même compatible avec la quotité de la somme constituée, attendu qu’une telle clause, vous rendant la rente plus onéreuse, eût exigé un fonds plus considérable, et Milord Maréchal est trop galant homme pour vouloir être généreux à vos dépens. Ainsi, à moins que je n’aie la preuve péremptoire de cette réversion, vous me permettrez de croire qu’elle n’existe pas, et que, par défaut de mémoire, vous aurez confondu une clause du traité annulé avec une constitution de rente, où il n’en a jamais été question.

Je dirai plus : quand même cette clause existerait réellement, loin d’empêcher l’exécution de l’arrangement proposé, elle en lèverait les difficultés, et le favoriserait pleinement ; car ôtez du capital les cent louis que j’assigne pour votre remboursement, reste précisément le capital des quatre cents livres de rente que vous pouvez payer dès à présent à celle à qui elles sont destinées, comme si j’étais déjà mort. Cette solution répond à tout.

Mais je crains que, puisque vous voilà en train de scrupules, vous n’en ayez tant, que notre arrangement définitif ne soir pas prêt à se faire. Pour moi, je vous déclare que non seulement rien ne me presse, mais que je consens de tout mon coeur à laisser toujours les choses sur le pied où elles sont, croyant, dans cet état, pouvoir en sûreté de conscience ne pas me regarder comme votre débiteur.

Quant à mes écrits et papiers qui sont entre vos mains, ils y sont bien ; permettez que je les y laisse, résolu de ne les plus revoir et de ne m’en remêler de ma vie. Ce recueil, s’il se conserve, deviendra précieux un jour ; s’il se démembre, il s’y trouve suffisamment d’ouvrages manuscrits pour en tirer d’un libraire le remboursement des avances que vous m’avez faites. Si vous prenez ce parti, j’exige ou que rien ne paraisse de mon vivant, ou que rien ne porte mon nom, ni présent, ni passé. Au reste, il n’y a pas un de ces écrits qui soit suspect en aucune manière, et qui ne puisse être imprimé à Paris, même avec privilège et permission. Le parti qui me conviendrait le mieux, je vous l’avoue, serait que tout fut livré aux flammes, et c’est même ce que je vous prie instamment et positivement de faire. Si vous voyez enfin quelque moyen de vous rembourser de vos avances sur le fonds qui est entre vos mains, que je n’entende plus parler de ces malheureux papiers, je vous en supplie ; que je n’aie plus d’autre soin que de m’armer contre les maux que l’on me destine encore, et que de chercher à mourir en paix, si je puis. Amen.

Le tour qu’ont pris vos affaires publiques m’afflige, mais ne me surprend point. J’ai vu depuis longtemps, et je vous le dis ici dès votre arrivée, que le pays où vous êtes ne servait que de prétexte à de plus grands projets, et c’est ce qui doit, en quelque façon, consoler ceux qui l’habitent ; car, de quelque manière qu’ils se fussent conduits, l’événement eût été le même, et il n’en serait arrivé ni plus ni moins. Vous avez eu le projet d’en sortir ; je crois que ce projet serait bon à exécuter, à tout risque, si vous aimez la tranquillité. Je sais que la bonne maman n’en sortirait pas sans peine ; mais il y a eu déjà des spectacles qui devraient aider à la déterminer. Je regretterais pour elle et pour vous votre maison, ce beau lac, votre jardin ; mais la paix vaut mieux que tout ; et je sais cela mieux que personne, moi qui fais tout pour elle, et qui ne me rebute pas même par l’impossibilité certaine de l’obtenir.

À propos de jardin, avez-vous fait semer dans le vôtre ma graine d’apocyn ? J’en ai fait semer et soigner ici sur couche et sous cloche, et j’ai eu toutes les peines du monde d’en sauver quelques pieds qui languissent ; je crains qu’il n’en Vienne aucun à bien. Je n’aurais jamais cru cette piaule si difficile à cultiver. En revanche, j’ai semé dans le petit jardin du carthamus lanatus qui vient à merveille, des medicagoscutellata et intertexta, qui sont déjà en fleurs, et dont je compte chaque jour les brins, les poils, les feuilles, avec des ravissements toujours nouveaux. Je suis occupé maintenant à mettre en ordre un très bel herbier, dont un jeune homme est venu ici me faire présent, et qui contient un très grand nombre de plantes étrangères et rares, parfaitement belles et bien conservées. Je travaille à y fondre mon petit herbier que vous avez vu, et dont la misère fait mieux ressortir la magnificence de l’autre. Le tout forme dix grands cartons ou volumes in-folio, qui contiennent environ quinze cents plantes, près de deux mille en comptant les variétés. J’y ai fait faire une belle caisse pour pouvoir l’emporter partout commodément avec moi. Ce sera désormais mon unique bibliothèque, et, pourvu qu’on ne m’en ôte pas la jouissance, je défie les hommes de me rendre malheureux désormais. Je suis obligé à M ; d’Escherny de son souvenir, et suis fort aise d’apprendre de ses nouvelles. Comme je ne me suis jamais tenu pour brouillé avec lui, nous n’avons pas besoin de raccommodement. Du reste, je serai toujours fort aise de recevoir de lui quelque signe de vie, surtout quand vous serez son médiateur pour cela.

Lettre DCCCXXX – À M. le prince de Conti

[972]

Trye-le-Château, juin 1768.

Monseigneur,

Ceux qui composent votre maison (je n’en excepte personne) sont peu faits pour me connaître : soit qu’ils me prennent pour un espion, soit qu’ils me croient honnête homme, tous doivent également craindre mes regards. Aussi, monseigneur, ils n’ont rien épargné, et ils n’épargneront rien, chacun par les manoeuvres qui leur conviennent, pour me rendre haïssable et méprisable à tous les yeux, et pour me forcer de sortir enfin de votre château. Monseigneur, en cela je dois et je veux leur complaire. Les grâces dont m’a comblé votre altesse sérénissime suffisent pour me consoler de tous les malheurs qui m’attendent en sortant de cet asile, où la gloire et l’opprobre ont partagé mon séjour. Ma vie et mon coeur sont à vous, mais mon honneur est à moi : permettez que j’obéisse à sa voix qui crie, et que je sorte dès demain de chez vous ; j’ose dire que vous le devez. Ne laissez pas un coquin de mon espèce parmi ces honnêtes gens.

FIN DU TOME QUATRIÈME DE LA CORRESPONDANCE

Correspondance

PARTIE V –

Du 20 juin 1768 au 15 mars 1778

Depuis sa sortie de Trye-le-Château

jusqu’à sa mort.

Présentation

Cette partie comprend la correspondance de J.J Rousseau jusqu’au 15 mars 1778, date de la dernière lettre que Rousseau ait écrite, ou du moins qui ait été conservée.

Son séjour dans le Dauphiné, le procès de Thévenin, qui affecta Jean-Jacques beaucoup trop, quelque désagréable qu’il fût ; le mariage de Thérèse ; les rapports entre l’auteur d’Émile et M. de Saint-Germain ; le retour du premier dans la capitale, et les relations qu’il y conserva jusqu’à son départ pour Ermenonville, où bientôt il mourut, tels sont les événements renfermés dans cette cinquième et dernière partie.

La marche que nous avons suivie dans la Correspondance n’a été l’objet d’aucune observation critique. Quelques suffrages nous ont récompensés. Nous les méritions, si le désir de bien faire était toujours suivi de la certitude d’avoir bien fait.

D’autres éditeurs des Oeuvres de J. J. Rousseau ont eu la bonté de citer notre travail dans le leur ; tel est un académicien, enlevé trop tôt à sa famille, à la société, et aux lettres, qui s’honoraient de ses talents ; et M. Aignan en avait trop pour avoir besoin de s’approprier le travail d’autrui. Il n’en est pas de même d’un plagiaire qui a publié beaucoup d’ouvrages, dans lesquels il n’a eu que la peine de substituer son nom à celui de l’auteur, et qui se trouve suffisamment désigné, sans qu’il soit nécessaire de le nommer[973].

1768 (suite)

Lettre DCCCXXXI – À M. du Peyrou

Lettre DCCCXXXII – Au même

Lettre DCCCXXXIII – À Mademoiselle Levasseur

Lettre DCCCXXXIV – À M. le comte de Tonnerre

Lettre DCCCXXXV – Au même

Lettre DCCCXXXVI – Au même

Lettre DCCCXXXVII – Au même

Lettre DCCCXXXVIII – À M. Lalliaud

Lettre DCCCXXXIX – À M. le comte de Tonnerre

Lettre DCCCXL – À une dame de Lyon

Lettre DCCCXLI – À M. le comte de Tonnerre

Lettre DCCCXLII – À M. du Peyrou

Lettre DCCCXLIII – À M. le comte de Tonnerre

Lettre DCCCXLIV – Au même

Lettre DCCCXLV – Au même

Lettre DCCCXLVI – À M. Lalliaud

Lettre DCCCXLVII – À M. du Peyrou

Lettre DCCCXLVIII – Au même

Lettre DCCCXLIX – À M. Lalliaud

Lettre DCCCXL – À M. Lalliaud

Lettre DCCCXLI – À M. Lalliaud

Lettre DCCCXLII – À M. du Peyrou

Lettre DCCCXLIII – À M. Lalliaud

Lettre DCCCXLIV – À M. Moultou

Lettre DCCCXLV – À M. Lalliaud

Lettre DCCCXLVI – À M.de Saint-Germain

Lettre DCCCXLVII – À M. le comte de Tonnerre

Lettre DCCCXLVIII – À M. de Saint-Germain

Lettre DCCCXLIX – À M. le comte de Tonnerre

Lettre DCCCXLX – À M. Moultou

Lettre DCCCXLXI – À M. du Peyrou

Lettre DCCCXLXII – À M. Lalliaud

Lettre DCCCXLXIII – À Madame la présidente de Verna

Lettre DCCCXLXIV – À M. Lalliaud

Lettre DCCCXLXV – À M. Moultou

Lettre DCCCXLXVI – À M. du Peyrou

Lettre DCCCXLXVII – À M. du Peyrou

Lettre DCCCXLXVIII – À M. Moultou

Table de la correspondance

Lettre DCCCXXXII – Au même

Lyon, le 6 juillet 1768.

Je comptais, mon cher hôte, vous accuser la réception de votre réponse, par ma bonne amie madame Boy de La Tour ; mais je n’ai pu trouver un moment pour vous écrire avant son départ ; et même à présent, prêt à partir pour aller herboriser à la grande Chartreuse, avec belle et bonne compagnie botaniste, que j’ai trouvée et recrutée en ce pays, je n’ai que le temps de vous envoyer un petit bonjour à la hâte.

Mademoiselle Renou a reçu à Trye beaucoup de lettres pour moi, parmi lesquelles je ne doute point que celle que vous m’écriviez ne se trouve ; mais comme le paquet est un peu gros, et que j’attends l’occasion de le faire venir, s’il y a dans ce que vous me marquiez quelque chose qui presse, vous ferez bien de me le répéter ici. Si, comme je le désirais, et comme je le désire encore, vous avez pris le parti de brûler tous mes livres et papiers, j’en suis, je vous jure, dans la joie de mon coeur : mais si vous les avez conservés, il y en a quelques-uns, je l’avoue, que je ne serais pas fâché de revoir, pour remplir, par un peu de distraction, les mauvais jours d’hiver, où mon état et la saison m’empêchent d’herboriser ; celui surtout qui m’intéresserait le plus serait le commencement du roman intitulé, Émile et Sophie, ou les Solitaires. Je conserve pour cette entreprise un faible que je ne combats pas, parce que j’y trouverais au contraire un spécifique utile pour occuper mes moments perdus, sans rien mêler à cette occupation qui me rappelât les souvenirs de mes malheurs, ni de rien qui s’y rapporte. Si ce fragment vous tombait sous la main, et que vous pussiez me l’envoyer, soit le brouillon, soit la copie, par le retour de madame Boy de La Tour, cet envoi, je l’avoue, me ferait un vrai plaisir.

Comment va la goutte ? comment va l’oeil gauche ? S’il n’empire pas, il guérira ; et je vois avec grand plaisir, par vos lettres, qu’il va sensiblement mieux. Mon cher hôte, que n’avez-vous en goût modéré le quart de ma passion pour les plantes ! Votre plus grand mal est ce goût solitaire et casanier, qui vous fait croire être hors d’état de faire de l’exercice. Je vous promets que si vous vous mettiez tout de bon à vouloir faire un herbier, la fantaisie de faire un testament ne vous occuperait plus guère. Que n’êtes-vous des nôtres ! vous trouveriez dans notre guide et chef, M. de La Tourette, un botaniste aussi savant qu’aimable, qui vous ferait aimer les sciences qu’il cultive. J’en dis autant de M. l’abbé Rosier ; et vous trouveriez dans M. l’abbé de Grange-Blanche, et dans votre hôte, deux condisciples plus zélés qu’instruits, dont l’ignorance auprès de leurs maîtres mettrait souvent à l’aise votre amour-propre.

Adieu, mon cher hôte : nous partons demain dans le même carrosse tous les quatre, et nous n’avons pas plus de temps qu’il ne nous en faut le reste de la journée, pour rassembler assez de portefeuilles et de papiers pour l’immense collection que nous allons faire. Nous ne laisserons rien à moissonner après nous. Je vous rendrai compte de nos travaux. Je vous embrasse. Vous pouvez continuer à m’écrire chez M. Boy de La Tour.

Lettre DCCCXXXIV – À M. le comte de Tonnerre

[976]

Bourgoin, le 16 août 1768.

Monsieur.

J’espère que la lettre que j’eus l’honneur de vous écrire à mon départ de Grenoble vous aura été remise, et je vous demande la permission de vous renouveler d’ici les assurances de ma reconnaissance et de mon respect. Un voyage presque aussitôt suspendu que commencé ne me laisse pas espérer de le pousser bien loin, et la certitude que les manoeuvres que je voudrais fuir me préviendront partout m’en ôterait le courage, quand mes forces me le donneraient. De toutes les habitations qu’on m’a fait voir, la maison de M. Faure, qui a l’honneur d’être connu de vous, m’a paru celle où l’on m’aurait voulu par préférence, et c’est aussi celle de toutes les retraites (pour me servir d’un mot doux) où je pouvais être confiné, celle où j’aurais préféré vivre. Quelques inconvénients m’ont alarmé ; s’ils pouvaient se lever ou s’adoucir, que le maître de la maison, qui me paraît galant homme, conservât la même bonne volonté, et que vous ne dédaignassiez pas, monsieur, d’être notre médiateur, je penserais que puisqu’il faut bien céder à la destinée, le meilleur parti qui me resterait à prendre serait de vivre dans sa maison.

J’ose vous supplier, monsieur, si vous relevez pour moi quelques lettres, de vouloir bien me les faire parvenir ici, où je suis logé à la Fontaine d’or.

J’ai l’honneur d’être avec respect, etc.

[977]

Lettre DCCCXXXVI – Au même

Bourgoin, le 23 août 1768.

Monsieur,

Permettez que je prenne la liberté de vous envoyer une lettre que je viens de recevoir de M. Bovier, et copie de ma réponse. Si vous daigniez mander le malheureux dont il s’agit, et tirer au clair cette affaire, vous feriez, monsieur le comte, une oeuvre digne de votre générosité.

J’ai l’honneur, etc.

Lettre DCCCXXXVIII – À M. Lalliaud

[978]

Bourgoin, le 31 août 1768.

Nous vous devons et nous vous faisons, monsieur, mademoiselle Renou et moi, les plus vifs remerciements de toutes vos bontés pour tous les deux ; mais nous ne vous en ferons ni l’un ni l’autre pour la compagne de voyage que vous lui avez donnée. J’ai le plaisir d’avoir ici, depuis quelques jours, celle de mes infortunes ; voyant qu’à tout prix elle voulait suivre ma destinée, j’ai fait en sorte au moins qu’elle pût la suivre avec honneur. J’ai cru ne rien risquer de rendre indissoluble un attachement de vingt-cinq ans, que l’estime mutuelle, sans laquelle il n’est point d’amitié durable, n’a fait qu’augmenter incessamment. La tendre et pure fraternité dans laquelle nous vivons depuis treize ans n’a point changé de nature par le noeud conjugal ; elle est, et sera jusqu’à la mort, ma femme par la force de nos liens, et ma soeur par leur pureté. Cet honnête et saint engagement a été contracté dans toute la simplicité, mais aussi dans toute la vérité de la nature, en présence de deux hommes de mérite et d’honneur, officiers d’artillerie, et l’un fils d’un de mes anciens amis du bon temps, c’est-à-dire avant que j’eusse aucun nom dans le monde ; et l’autre, maire de cette ville, et proche parent du premier[979]. Durant cet acte si court et si simple, j’ai vu fondre en larmes ces deux dignes hommes, et je ne puis vous dire combien cette marque de la bonté de leurs coeurs m’a attaché à l’un et à l’autre.

Je ne suis pas plus avancé sur le choix de ma demeure que quand j’eus l’honneur de vous voir à Lyon, et tant de cabarets et de courses ne facilitent pas un bon établissement. Les nouveaux voyages à faire me font peur, surtout à l’entrée de la saison où nous touchons ; et je prendrai le parti de m’arrêter volontairement ici, si je puis, avant que je me trouve, par ma situation, dans l’impossibilité d’y rester et dans celle d’aller plus loin. Ainsi, monsieur, je me vois forcé de renoncer, pour cette année, à l’espoir de me rapprocher de vous, sauf à voir dans la suite ce que je pourrai faire pour contenter mon désir à cet égard.

Recevez les salutations de ma femme, et celles, monsieur, d’un homme qui vous aime de tout son coeur.

Lettre DCCCXL – À une dame de Lyon

[980]

Bourgoin, le 3 septembre 1768.

Vous trouverez ci-joint un papier dont voici l’occasion : Ayant été malade ici et détenu dans une chambre pendant quelques jours, dans le fort de mes chagrins, je m’amusai à tracer, derrière une porte, quelques lignes au rapide trait du crayon, qu’ensuite j’oubliai d’effacer en quittant ma chambre, pour en occuper une plus grande à deux lits avec ma femme. Des passants malintentionnés, à ce qu’il m’a paru, ont trouvé ce barbouillage dans la chambre que j’avais quittée, y ont effacé des mots, en ont ajouté d’autres, et l’ont transcrit pour en faire je ne sais quel usage. Je vous envoie une copie exacte de ces lignes, afin que messieurs vos frères puissent et veuillent bien constater les falsifications qu’on y peut faire, en cas qu’elles se répandent. J’ai transcrit même les fautes et les redites, afin de ne rien changer.

SENTIMENT DU PUBLIC SUR MON COMPTE, DANS LES DIVERS ÉTATS QUI LE COMPOSENT.

Les rois et les grands ne disent pas ce qu’ils pensent ; mais ils me traiteront toujours honorablement.

La vraie noblesse, qui aime la gloire et qui sait que je m’y connais, m’honore et se tait.

Les magistrats me haïssent à cause du mal qu’ils m’ont fait.

Les philosophes, que j’ai démasqués, veulent à tout prix me perdre ; ils y réussiront.

Les évêques, fiers de leur naissance et de leur état, m’estiment sans me craindre, et s’honorent en me marquant des égards.

Les prêtres, vendus aux philosophes, aboient après moi pour faire leur cour.

Les beaux esprits se vengent, en m’insultant, de ma supériorité qu’ils sentent.

Le peuple, qui fut mon idole, ne voit en moi qu’une perruque mal peignée et un homme décrépit.

Des femmes, dupes de deux p… froid, qui les méprisent, trahissent l’homme qui mérita le mieux d’elles [981].

Les magistrats[982] ne me pardonneront jamais le mal qu’ils m’ont fait.

Le magistrat de Genève sent ses torts, sait que je les lui pardonne, et les réparerait s’il l’osait.

Les chefs du peuple, élevés sur mes épaules, voudraient me cacher si bien que l’on ne vît qu’eux.

Les auteurs me pillent et me blâment ; les fripons me maudissent, et la canaille me hue.

Les gens de bien, s’il en existe encore, gémissent tout bas sur mon sort ; et moi je le bénis s’il peut instruire un jour les mortels.

Voltaire, que j’empêche de dormir, parodiera ces lignes. Ses grossières injures sont un hommage qu’il est forcé de me rendre malgré lui[983].

Lettre DCCCXLII – À M. du Peyrou

Bourgoin, le 9 septembre 1768.

Après diverses courses, mon cher hôte, qui ont achevé de me convaincre qu’on était bien déterminé à ne me laisser nulle part la tranquillité que j’étais venu chercher dans ces provinces, j’ai pris le parti, rendu de fatigue et voyant la saison s’avancer, de m’arrêter dans cette petite ville pour y passer l’hiver. À peine y ai-je été, qu’on s’est pressé de m’y harceler avec la petite histoire que vous al—lez lire dans l’extrait d’une lettre qu’un certain avocat Bovier m’écrivit de Grenoble le 22 du mois dernier.

« Le sieur Thevenin, chamoiseur[984] de son métier, se trouva logé, il y a environ dix ans, chez le sieur Janin, hôte du bourg des Verdières-de-Joue, près de Neuchâtel, avec M. Rousseau, qui se trouva lui-même dans le cas d’avoir besoin de quelque argent, et qui s’adressa au sieur Janin, son hôte, pour obtenir cet argent du sieur Thevenin : ce dernier, n’osant pas présenter à M : Rousseau la modique somme qu’il demandait, attendit son départ, et l’accompagna effectivement des Verdières-de-Jouc jusqu’à Saint-Sulpice avec ledit Janin ; et, après avoir dîné ensemble dans une auberge qui a un soleil pour enseigne, il lui fit remettre neuf livres de France par ledit Janin. M. Rousseau, pénétré de reconnaissance, donna audit Thevenin quelques lettres de recommandation, entre autres une pour M. de Faugnes, directeur des sels à Yverdon, et une pour M. Aldiman, de la même ville, dans laquelle M. Rousseau signa son nom, et signa le Voyageur perpétuel dans une autre pour quelqu’un à Paris, dont le sieur Thevenin ne se rappelle pas le nom. »

Voici maintenant, mon cher hôte, copie de ma réponse, en date du 23.

« Je n’ai pas pu, monsieur, loger il y a environ dix ans où que ce fut, près de Neuchâtel, parce qu’il y en a dix, et neuf, et huit, et sept, que j’en étais fort loin, sans en avoir approché durant tout ce temps plus près de cent lieues.

« Je n’ai jamais logé au bourg des Verdières, et n’en ai même jamais entendu parler : c’est peut-être le village des Verrières qu’on a voulu dire ; j’ai passé dans ce village une seule fois, il n’y a pas cinq ans, allant à Pontarlier ; j’y repassai en revenant ; je n’y logeai point ; j’étais avec un ami (qui n’était pas le sieur Thevenin) ; personne autre ne revint avec nous ; et, depuis lors, je ne suis pas retourné aux Verrières.

« Je n’ai jamais vu, que je sache, le sieur Thevenin, chamoiseur ; jamais je n’ai ouï parler de lui, non plus que du sieur Janin, mon prétendu hôte. Je ne connais qu’un seul M. Jeannin, mais il ne demeure point aux Verrières, il demeure à Neuchâtel, et il n’est point cabaretier ; il est secrétaire d’un de mes amis.

« Je n’ai jamais écrit, autant qu’il m’en souvient, à M. de Faugnes, et je suis sûr au moins de ne lui avoir jamais écrit de lettres de recommandation, n’étant pas assez lié avec lui pour cela : encore moins ai-je pu écrire à M. Aldiman, d’Yverdon, que je n’ai vu de ma vie, et avec lequel je n’eus jamais nulle espèce de liaison.

« Je n’ai jamais signé avec mon nom le Voyageur perpétuel, premièrement parce que cela n’est pas vrai et surtout ne l’était pas alors, quoiqu’il le soit devenu depuis quelques années ; en second lieu, parce que je ne tourne pas mes malheurs en plaisanteries, et qu’enfin, si cela m’arrivait, je tâcherais qu’elles fussent moins plates.

« J’ai quelquefois prêté de l’argent à Neuchâtel, mais je n’y en empruntai jamais, par la raison très simple qu’il ne m’a jamais manqué dans ce pays-là ; et vous m’avouerez, monsieur, qu’ayant pour amis tous ceux qui y tenaient le premier rang, il eût été du moins fort bizarre que j’allasse emprunter neuf francs d’un chamoiseur que je ne connaissais pas, et cela à un quart de lieue de chez moi ; car c’est à peu près la distance de Saint-Sulpice, où l’on dit que cet argent m’a été a prêté, à Môtiers, où je demeurais. »

Vous croiriez, mon cher hôte, sur cette lettre et sur ma réponse que j’ai envoyée au commandant de la province, que tout a été fini, et que, l’imposture étant si clairement prouvée, l’imposteur a été châtié ou bien censuré : point du tout ; l’affaire est encore là, et ledit Thevenin, conseillé par ceux qui l’ont aposté, se retranche à dire qu’il a peut-être pris un autre M. Rousseau pour J. J. Rousseau, et persiste à soutenir avoir prêté la somme à un homme de ce nom, se tirant d’affaire, je ne sais comment, au sujet des lettres de recommandation : de sorte qu’il ne me reste d’autre moyen pour le confondre que d’aller moi-même à Grenoble me confronter avec lui ; encore ma mémoire trompeuse et vacillante peut-elle souvent m’abuser sur les faits. Les seuls ici qui me sont certains est de n’avoir jamais connu ni Thevenin ni Janin ; de n’avoir jamais voyagé ni mangé avec eux ; de n’avoir jamais écrit à M. Aldiman ; de n’avoir jamais emprunté de l’argent, ni peu ni beaucoup, de personne durant mon séjour à Neuchâtel ; je ne crois pas non plus avoir jamais écrit à M. de Faugnes, surtout pour lui recommander quelqu’un ; ni jamais avoir signé le Voyageur perpétuel ; ni jamais avoir couché aux Verrières, quoiqu’il ne me soit pas possible de me rappeler où nous couchâmes en revenant de Pontarlier avec Sauttersheim, dit le Baron ; car en allant je me souviens parfaitement que nous n’y couchâmes pas. Je vous fais tous ces détails, mon cher hôte, afin que si, par vos amis, vous pouvez avoir quelque éclaircissement sur tous ces faits, vous me rendiez le bon office de m’en faire part le plus tôt qu’il sera possible. J’écris par ce même courrier à M. du Terreau, maire des Verrières, à M. Breguet, à M. Guyenet, lieutenant du Val-de-Travers, mais sans leur faire aucun détail ; vous aurez la bonté d’y suppléer, s’il est nécessaire, par ceux de cette lettre. Vous pouvez m’écrire ici en droiture ; mais si vous avez des éclaircissements intéressants à me donner, vous ferez bien de me les envoyer par duplicata, sous enveloppe, à l’adresse de M. le comte de Tonnerre, lieutenant-général des armées du roi, commandant pour sa majesté en Dauphiné à Grenoble. Vous pourrez même m’écrire à l’ordinaire sous son couvert : mes lettres me parviendront plus lentement, mais plus sûrement qu’en droiture.

J’espère qu’on est tranquille à présent dans votre pays. Puisse le ciel accorder à tous les hommes la paix qu’ils ne veulent pas me laisser ! Adieu, mon cher hôte ; je vous embrasse.

Lettre DCCCXLIV – Au même

Bourgoin, le 18 septembre 1768.

Monsieur,

Le contretemps de votre absence à mon arrivée à Grenoble m’affligea d’autant plus que, sentant combien il m’importait que, selon votre désir, mon entrevue avec le sieur Thevenin se passât sous vos yeux, et ne pouvant le trouver qu’à l’aide de M. Bovier, que j’aurais voulu ne pas voir, je me voyais forcé d’attendre à Grenoble votre retour, à quoi je ne pouvais me résoudre, ou de revenir l’attendre ici, ce qui m’exposait à un second voyage. J’aurais pris, monsieur, ce dernier parti, sans la lettre que vous me fîtes l’honneur de m’écrire le 15, et qui me fut envoyée à la nuit par M. Bovier. Je compris par cette lettre, qu’afin que mon voyage ne fut pas inutile vous pensiez que je pouvais voir ledit Thevenin, quoique en votre absence ; et c’est ce que je fis par l’entremise de M. Bovier, auquel il fallut bien recourir pour cela.

Je le vis tard, à la hâte, en deux reprises : j’étais en proie à mille idées cruelles, indigné, navré de me voir après soixante ans d’honneur, compromis, seul, loin de vous, sans appui, sans ami, vis-à-vis d’un pareil misérable, et surtout de lire dans les coeurs des assistants, et de ceux mêmes à qui je m’étais confié, leur mauvaise volonté secrète.

Mais quelque courte qu’ait été cette conférence, elle a suffi pour l’objet que je m’y proposais. Avant d’y venir, permettez-moi, M. le comte, une petite observation qui s’y rapporte : M. Bovier m’avait induit en erreur, en me marquant que c’était personnellement à moi que ledit Thevenin avait prêté neuf francs ; au lieu que Thevenin lui-même dit seulement les avoir fait passer par la main d’autrui, en prêt ou en don (car il ne s’explique pas clairement là-dessus), à un homme appelé Rousseau, duquel au reste il ne donne pas le moindre renseignement, ni de son nom, ni de son âge, ni de son état, ni de sa demeure, ni de sa figure, ni de son habit, excepté la couleur, et qu’il s’était signé dans une lettre : le Voyageur perpétuel. JM. Bovier, sur le simple rapport d’un quidam, qu’il dit ne pas connaître, part de ces seuls indices, et de celui du lieu où se sont vus ces deux hommes, pour m’écrire en ces termes : » Je crois vous faire plaisir de vous rappeler un homme qui vous a rendu » un service, il y a près de dix années, et qui se trouve aujourd’hui dans le cas que vous vous en souveniez. » Ce même M. Bovier, dans sa lettre précédente, me parlait ainsi. Je vous ai vu ; j’ai été émerveillé de trouver une âme aussi » belle que la vôtre, jointe à un génie aussi sublime. » Voilà, ce me semble, cette belle âme transformée un peu légèrement en celle d’un vil emprunteur ; et d’un plus vil banqueroutier : il faut que les belles âmes soient bien communes à Grenoble, car assurément on ne les y met pas à haut prix.

Voici la substance de la déclaration dudit The-venin, tant en présence de M. Bovier et de sa famille, que de M. de Champagneux, maire et châtelain de Bourgoin, de son cousin, M. de Rozière, officier d’artillerie, et d’un autre officier du même corps, leur ami, dont j’ignore le nom, laquelle déclaration a été faite en plusieurs fois, avec des variations, en hésitant, en se reprenant, quoique assurément il dût avoir la mémoire bien fraîche de ce qu’il avait dit tant de fois, et à vous, M. le comte, et avant vous à M. Bovier.

Que de la Charité-sur-Loire, qui est son pays, venant en Suisse, et passant aux Verrières-de-Jouc, dans un cabaret dont l’hôte s’appelle Janin, un homme nommé Rousseau, le voyant mettre à genoux, lui demanda s’il était catholique ; que là-dessus s’étant pris de conversation, cet homme lui donna une lettre de recommandation pour Yverdon ; qu’ayant continué de demeurer ensemble dans ledit cabaret, ledit Rousseau le pria de lui prêter quelque argent, et lui donna, deux jours après, deux autres lettres de recommandation ; savoir, une seconde pour Yverdon, et l’autre pour Paris, où ledit Rousseau lui dit qu’il avait mis pour signature, le Voyageur perpétuel ; qu’en reconnaissance de ce service, lui Thevenin lui fit remettre neuf francs par Janin, leur hôte, après un voyage qu’ils firent tous trois des Verrières à Saint-Sulpice, où ils dînèrent encore ensemble ; qu’ensuite ils se séparèrent ; que lui Thevenin se rendit de là à Yverdon, et porta les deux lettres de recommandation à leurs adresses, l’une pour M. de Faugnes, l’autre pour M. Aldiman ; que, ne les ayant trouvés ni l’un ni l’autre, il remit ses lettres à leurs gens, sans que, pendant deux ans qu’il resta sur les lieux, la fantaisie lui ait pris de retourner chez ces messieurs, voir, du moins par curiosité, l’effet de ces mêmes lettres qu’il avait si bien payées. À l’égard de la lettre de recommandation pour Paris, signée le Voyageur perpétuel, il l’envoya à la Charité-sur-Loire, à sa femme, qui la fit passer par le curé à son adresse, dont il ne se souvient point.

Quant à la personne dudit Rousseau, j’ai déjà dit qu’il ne s’en rappelait rien, ni rien de ce qui s’y rapporte : interrogé si ledit Rousseau portait son chapeau sur la tête ou sous le bras, il a dit ne s’en pas souvenir ; s’il portait perruque ou s’il avait ses cheveux, a dit qu’il ne s’en souvenait pas non plus, et que cela ne faisait pas une différence bien sensible : interrogé sur l’habillement, il a dit que tout ce qu’il s’en rappelait était qu’il portait un habit gris, doublé de bleu ou de vert : interrogé s’il savait la demeure dudit Rousseau, a dit qu’il n’en savait rien ; s’il n’avait plus eu de ses nouvelles, a dit que, durant tout son séjour à Yverdon et à Estavayé, où il alla travailler en sortant de là, il n’a jamais plus ouï parler dudit Rousseau, et n’a su ce qu’il était devenu, jusqu’à ce qu’apprenant qu’il y avait un M. Rousseau à Grenoble, il s’est adressé, par le vicaire de la paroisse, à son voisin, M. Bovier, pour savoir si ledit sieur Rousseau ne serait point son homme des Verrières ; chose qu’il n’a pourtant jamais affirmée, ni dite, ni crue, mais dont il voulait simplement s’informer.

Comme sa déclaration laissait assez indéterminé le temps de l’époque, j’ai parcouru, pour le fixer, ceux de ses papiers qu’il a bien voulu me montrer ; et j’y ai trouvé un certificat daté du 30 juillet 1763, par lequel le sieur Cuche, chamoiseur d’Yverdon, atteste que ledit Thevenin a demeuré chez lui pendant environ deux ans, etc.

Supposant donc que Thevenin soit entré chez le sieur Cuche, immédiatement à son arrivée à Yverdon, et qu’il se soit rendu immédiatement à Yverdon, en quittant ledit Rousseau à Saint-Sulpice, cela détermine le temps de leur entrevue à la fin de l’été 1761 au plus tard. Il est possible que cette époque remonte plus haut ; mais il ne l’est pas qu’elle soit plus récente, puisqu’il faudrait alors que cette rencontre se fût faite du temps que ledit Thevenin était déjà à Yverdon, au lieu qu’elle se fit avant qu’il y fût arrivé.

J’ai demandé à cet homme le nom du maître chez lequel il travaille à Grenoble : il me l’a dit ; je l’ai oublié. Je lui ai demandé pour qui ce maître travaillait, quelles étaient ses pratiques ; il m’a dit qu’il n’en savait rien, et qu’il n’en connaissait aucune. Je lui ai demandé s’il ne travaillait point pour son voisin, M. Bovier le père, qui est gantier ; il m’a dit qu’il n’en savait rien ; et M. Bovier fils, prenant la parole, a dit que non ; et il fallait bien en effet qu’ils ne se connussent point, puisque, pour parvenir à lui parler, ledit Thevenin a eu recours au vicaire de la paroisse.

Voilà, dans ce qu’a dit cet homme, tout ce qui me paraît avoir trait à la question.

Cette question en peut offrir deux distinctes, premièrement, si ledit Thevenin dit vrai ou s’il ment.

Supposant qu’il dit vrai, seconde question : quel est l’homme nommé Rousseau, auquel il a prêté son argent, sans connaître de lui que le nom ? car enfin l’identité des noms ne fait pas celle des personnes ; et il ne suffit pas, n’en déplaise à M. Bovier, de porter le nom de Rousseau, pour être, par cela seul, le débiteur ou l’obligé du sieur Thevenin.

Il n’y a, selon le récit du dernier, que trois personnes en état d’en attester la vérité ; savoir, le Rousseau dont il ne connaît que le nom, Thevenin lui-même, et l’hôte Janin, qui est absent : d’ailleurs, le témoignage des deux premiers, comme parties, est nul, à moins qu’ils ne soient d’accord ; et celui du dernier serait suspect, s’il favorisait Thevenin ; car il peut être son complice ; il peut même être le seul fripon, comme vous l’avez, monsieur, soupçonné vous-même ; il peut encore être gagné par ceux qui ont aposté l’autre. Il n’est décisif qu’au cas qu’il condamne Thevenin. En tout état de cause, je ne vois pas à tout cela de quoi faire preuve sans d’autres informations. Il est vrai que les circonstances du récit de Thevenin ne seraient pas un préjugé qui lui fût bien favorable, quand même il aurait affaire au dernier des malheureux, qui aurait tous les autres préjugés contre lui ; mais enfin tout cela ne sont pas des preuves. Qu’un garçon chamoiseur, qui court le pays pour chercher de l’ouvrage, s’aille mettre à genoux en parade, dans un cabaret protestant ; qu’un autre homme qui le voit conclue de là qu’il est catholique, lui en fasse compliment, lui offre des lettres de recommandation, et lui demande de l’argent sans le connaître et sans en être connu d’aucune façon ; qu’au lieu de présumer de là que l’emprunteur est un escroc, et que ses recommandations sont des torche-culs, l’autre, transporté du bonheur de les obtenir, tire aussitôt neuf francs de sa bourse cossue ; qu’il ait même la complaisante délicatesse de n’oser les donner lui-même à celui qui ose bien les lui demander ; qu’il attende pour cela d’être en un autre lieu, et de les lui faire modestement présenter par un autre homme : tout cela, tout inepte et risible qu’il est, n’est pas absolument impossible.

Que le prêteur ou donneur passe trois jours avec l’emprunteur ; qu’il mange avec lui ; qu’il voyage avec lui sans savoir comment il est fait, s’il porte perruque ou non, s’il est grand ou petit, noir ou blond, sans retenir la moindre chose de sa figure : cela paraît si singulier, que je lui en fis l’objection. À cela il me répondit qu’en marchant, lui, Thevenin, était derrière l’autre et ne le voyait que par le dos, et qu’à table il ne le voyait pas bien non plus, parce que ledit Rousseau ne se tenait pas assis, mais se promenait par la chambre en mangeant. Il faut convenir, en riant de plus fort, que cela n’est pas encore impossible.

Il ne l’est pas enfin que, desdites lettres de recommandation si précieuses, aucune ne soit parvenue, attendu que ledit Thevenin, modeste pour les lettres comme pour l’argent, ne voulut pas les rendre lui-même, ni s’informer au moins de leur effet, quoiqu’il demeurât dans le même lieu qu’habitaient ceux à qui elles étaient adressées, qu’il les vît peut-être dix fois par jour, et que ce fût au moins une curiosité fort naturelle, de savoir si un coureur de cabarets, à l’affût des écus des passants, pouvait être réellement en liaison avec ces messieurs-là. Si, comme il est à craindre, aucune desdites lettres n’est parvenue, ce seront ces coquins de valets, à qui l’honnête Thevenin les a remises, qui lui auront joué le tour de les garder. Je ne dis rien de la lettre pour Paris ; il est si clair qu’une recommandation pour Paris est extrêmement utile à un garçon chamoiseur qui va travailler à Yverdon !

Pardon, monsieur ; je ris de ma simplicité, et j’admire votre patience ; mais enfin, si Thevenin n’est pas un imposteur, il faut, de nécessité absolue, que toutes ces folies soient autant de vérités.

Supposons-les telles, et passons outre : voilà le généreux The venin, créancier ou bienfaiteur d’un nommé Rousseau, lequel, comme le dit très bien M. Bovier, doit être pénétré de reconnaissance. Quel est ce Rousseau ? lui, Thevenin, n’en sait rien, mais M. Bovier le sait pour lui, et présume, avec beaucoup de vraisemblance, que ce Rousseau est l’infortuné Jean-Jacques Rousseau,-si connu par ses malheurs passés, et qui le sera bien plus encore par ceux que l’on lui prépare. Je ne sache pas cependant que, parmi ces multitudes de charges atroces et ridicules que ses ennemis inventent journellement contre lui, ils l’aient jamais accusé d’être un coureur de cabarets, un crocheteur de bourses[985], qui va pochetant quelques écus çà et là, chez le premier va-nu-pieds qu’il rencontre. Si le Jean-Jacques Rousseau qu’on connaît pouvait s’abaisser à pareille infamie, il faudrait qu’on l’eût vu, pour le pouvoir croire ; et encore, après l’avoir vu, n’en croirait-on rien. M. Bovier est moins incrédule ; le simple doute d’un misérable qu’il ne connaît point se transforme, à ses yeux, en certitude, et lui prouve qu’une belle âme qu’il connaît est celle du plus vil des mendiants ou du plus lâche des fripons.

Si le Jean-Jacques Rousseau dont il s’agit n’est qu’un infâme, ce n’est pas tout ; il faut encore qu’il soit un sot, car s’il accepte les neuf francs, que ledit Thevenin ne lui donne pas de la main à la main, mais qu’il lui fait donner par un autre homme, habitant du pays, il doit s’attendre qu’ils lui seront reprochés mille fois le jour : il doit compter qu’à chaque fois qu’on citera, dans le pays, quelque trait de sa facilité à répandre, et de sa répugnance à recevoir, le sieur Janin ne manquera pas de dire : » Eh ! par Dieu, cet homme n’est pas » toujours si fier ; il a demandé et reçu neuf francs » d’un faquin d’ouvrier qui logeait dans mon auberge ; et j’en suis bien sûr, car c’est moi qui les » ai livrés. » Quand on commença d’ameuter le peuple contre ce pauvre Jean-Jacques, et qu’on le faisait lapider jusque dans son lit, Janin aurait fait sa fortune avec cette histoire ; son cabaret n’aurait pas désempli. Thevenin fait bien de la conter à Grenoble ; mais s’il l’osait conter à Saint-Sulpice ou aux Verrières, et dans tout le pays où ce même Jean-Jacques a pourtant reçu tant d’outrages, et qu’il dît qu’elle le regarde, je suis sûr que les habitants lui cracheraient au nez.

Préjugés vrais ou faux à part, passons aux preuves, et permettez, monsieur le comte, que nous examinions un peu le rapport de notre homme, et que nous voyions s’il se peut rapporter à moi.

Le sieur Thevenin fit connaissance avec ledit Rousseau aux Verrières, et ils y demeurèrent ensemble deux ou trois jours, logés chez Janin. J’ai demeuré longtemps à Môtiers sans aller aux Verrières, et je n’y ai jamais été qu’une seule fois, allant à Pontarlier avec M. de Sauttersheim, dit, dans le pays, le baron Sauttern. Je n’y couchai point en allant, j’en suis très sûr ; je suis très persuadé que je n’y couchai point en revenant, quoique je n’en sois pas sûr de même ; mais si j’y couchai, ce fut sans y séjourner, et sans quitter le baron. Thevenin dit cependant que son homme était seul. Ma mémoire affaiblie me sert mal sur les faits récents ; mais il en est sur lesquels elle ne peut me tromper ; et je suis aussi sûr de n’avoir jamais séjourné, ni peu ni beaucoup, aux Verrières, que je suis sûr de n’avoir jamais été à Pékin

Je ne suis donc pas l’homme qui resta deux ou trois jours aux Verrières, à contempler les génufluxions[986] du dévot Thevenin.

Je ne peux guère être non plus celui qui lui demanda de l’argent à emprunter aux mêmes Verrières, parce que, outre M. du Terreau, maire du lieu, j’y connaissais beaucoup un M. Breguet, très galant homme, qui m’aurait fourni tout l’argent dont j’aurais eu besoin, et avec lequel j’ai eu bien des querelles, pour n’avoir pu tenir la promesse que je lui avais faite de l’y aller voir. Si j’avais logé là seul, c’eût été chez lui, selon toute apparence, et non pas chez le sieur Janin, surtout quand j’aurais été sans argent.

Je ne suis point l’homme à l’habit gris doublé de bleu ou de vert, parce que je n’en ai jamais porté de pareil durant tout mon séjour en Suisse : je n’y ai jamais voyagé qu’en habit d’Arménien, qui sûrement n’était doublé ni de vert ni de bleu. Thevenin ne se souvient pas si son homme avait ses cheveux ou la perruque, s’il portait son chapeau sur la tête ou sous le bras ; un Arménien ne porte point de chapeau du tout, et son équipage est trop remarquable pour qu’on en perde totalement le souvenir, après avoir demeuré trois jours avec lui, et après l’avoir vu dans la chambre et en voyage, par-devant, par-derrière, et de toutes les façons.

Je ne suis point l’homme qui a donné au sieur Thevenin une lettre de recommandation pour M. de Faugnes, que je ne connaissais pas même encore, quand ledit Thevenin alla à Yverdon ; et je ne suis point l’homme qui lui a donné une lettre de recommandation pour M. Aldiman, que je n’ai connu de ma vie, et que je ne crois pas même avoir été de retour d’Italie à Yverdon, sous la même date[987].

Je ne suis point l’homme qui a donné au sieur Thevenin une lettre de recommandation pour Paris, signée le Voyageur perpétuel. Je ne crois pas avoir jamais employé cette plate signature ; et je suis parfaitement sûr de n’avoir pu l’employer à l’époque de ma prétendue rencontre avec Thevenin ; car cette lettre devant être antérieure à l’arrivée dudit Thevenin à Yverdon, dut l’être, à plus forte raison, à son départ de la même ville. Or, même en ce temps-là, je ne pouvais signer le Voyageur perpétuel, avec aucune apparence de vérité d’aucune espèce ; car durant l’espace de dix-huit ans, depuis mon retour d’Italie à Paris, jusqu’à mon départ pour la Suisse, je n’avais fait qu’un seul voyage ; et il est absurde de donner le nom de Voyageur perpétuel à un homme qui ne fait qu’un voyage en dix-huit ans. Depuis la date de mon arrivée à Môtiers, jusqu’à celle du départ de Thevenin d’Yverdon, je n’avais fait encore aucune promenade dans le pays, qui pût porter le nom de voyage. Ainsi cette signature, au moment que Thevenin la suppose, eût été non seulement plate et sotte, mais fausse en tous sens, et de toute fausseté.

Il n’est pas non plus fort aisé de croire que je sois le même Rousseau dont Thevenin n’a plus ouï parler, durant tout son séjour en Suisse, puisqu’on n’y parlait que de cet homme infernal, qui osait croire en Dieu sans croire aux miracles, contre lequel les prédicants prêchaient avec le plus saint zèle, et qu’ils nommaient hautement l’Antechrist. Je suis sûr qu’il n’y avait pas, dans toute la Suisse, un honnête chamoiseur qui n’édifiât son quartier en m’y maudissant saintement mille fois le jour ; et je crois que le bénin Thevenin n’était pas des derniers à s’acquitter de cette bonne oeuvre. Mais, sans rien conclure de tout cela, je finis par ma preuve péremptoire.

Je dis que je ne suis point l’homme qui a pu se trouver aux Verrières et à Saint-Sulpice avec le sieur Thevenin, quand, venant de la Charité-sur-Loire, il allait à Yverdon ; car il n’a pu passer aux Verrières plus tard que l’été de 1761, puisque le 30 juillet 1763 il y avait environ deux ans qu’il demeurait chez le sieur Cuche, et probablement davantage qu’il demeurait à Yverdon. Or, au vu et au su de toute la France, j’ai passé l’année entière de 1761, et la moitié de la suivante, tranquille à Montmorency ; je ne pouvais donc pas, dès l’année précédente, avoir couru les cabarets aux Verrières et à Saint-Sulpice. Ajoutez, je vous supplie, qu’arrivant en Suisse je n’allai pas tout de suite à Môtiers ; ajoutez encore qu’arrivé à Môtiers, et tout occupé jusqu’à l’hiver de mon établissement, je ne fis aucun voyage du reste de l’année, ni bien avant dans la suivante. Selon Thevenin, notre rencontre a du se faire avant qu’il allât à Yverdon ; et, selon la vérité, il était déjà parti de cette ville quand je fis mon premier et unique voyage aux Verrières : je n’étais donc pas l’homme portant le nom de Rousseau qu’il y rencontra ; c’est ce que j’avais à prouver.

Quel était donc cet homme ? je l’ignore : ce que je sais, c’est que, pour que ledit Thevenin ne soit pas lui imposteur, il faut que cet autre homme se trouve, c’est-à-dire que son existence soit connue sur les lieux ; il faut qu’il s’y soit trouvé dans l’année 1761, qu’il s’appelât Rousseau, qu’il eût un habit gris doublé de vert ou de bleu, qu’il ait écrit des lettres à MM. de Faugnes et Aldiman, qui par conséquent étaient de sa connaissance ; qu’il ait écrit une autre lettre à Paris, signée le Voyageur perpétuel ; qu’après avoir passé deux jours avec Thevenin aux Verrières, ils aient encore été de compagnie à Saint-Sulpice avec Janin leur hôte, et qu’après y avoir diné tous trois ensemble, ledit Thevenin ait fait donner audit Rousseau neufs francs par ledit Janin. La vérification de tous ces faits gît en informations, que je ne suis point en état de faire, et qui ne m’intéressent en aucune sorte, si ce n’est pour prouver ce que je sais bien sans cela, savoir, que ledit Thevenin est un imposteur aposté. J’ai pourtant écrit dans le pays pour avoir là-dessus des éclaircissements, dont j’aurai l’honneur, monsieur, de vous faire part, s’ils me parviennent : mais comment pourrai-je espérer que des lettres de cette espèce échapperont à l’interception, puisque celles même que j’adresse à M. le prince de Conti n’y échappent pas, et que la dernière que j’eus l’honneur de lui écrire, et que je mis moi-même à la poste, en partant de Grenoble, ne lui est pas parvenue ? Mais ils auront beau faire, je me ris des machines qu’ils entassent sans cesse autour de moi ; elles s’écrouleront par leur propre masse, et le cri de la vérité percera le ciel tôt ou tard.

Agréez, monsieur le comte, les assurances de mon respect.

Apostille de l’auteur.

N. B. Cette lettre est restée sans réponse, de même qu’une autre écrite encore l’ordinaire suivant à M. le comte de Tonnerre, en lui en envoyant une dans laquelle M. Roguin me donnait des informations sur le sieur Thevenin, et qui ne m’a point été renvoyée. Depuis lors, je n’ai reçu ni de M. de Tonnerre, ni d’aucune âme vivante, aucun avis de rien de ce qui s’est passé à Grenoble au sujet de cette affaire, ni de ce qu’est devenu ledit Thevenin.

Lettre DCCCXLVI – À M. Lalliaud

À Bourgoin, le 21 septembre 1768.

Je ne puis résister, monsieur, au désir de vous donner, par la copie ci-jointe, une idée de la manière dont je suis traité dans ce pays. Sitôt que je fus parti de Grenoble pour venir ici, l’on y déterra un garçon chamoiseur nommé Thevenin, qui me redemandait neuf francs, qu’il prétendait m’avoir prêtés en Suisse, et qu’il prétend à présent m’avoir donnés, parce que ceux qui l’instruisent ont senti le ridicule de faire prêter de l’argent par un passant à quelqu’un qui demeure dans le pays. Cette extravagante histoire qui, partout ailleurs, eût attiré audit Thevenin le traitement qu’il mérite, lui attire ici la faveur publique ; et il n’y a personne à Grenoble, et parmi les gens qui m’entourent, qui ne donnât tout au monde pour que Thevenin se trouvât l’honnête homme et moi le fripon : malheureusement pour eux, j’apprends à l’instant, par une lettre de Suisse qui m’est arrivée sous couvert étranger, que ledit Thevenin a eu ci-devant l’honneur d’être condamné, par un arrêt du parlement de Paris, à être marqué et envoyé aux galères, pour fabrication de faux actes, dans un procès qu’il eut l’impudence d’intenter à M. Thevenin de Tanley, conseiller honoraire actuel au parlement, rue des Enfants-Rouges, au Marais[988]. J’ai écrit en Suisse, pour avoir des informations sur le compte de ce misérable : je n’ai eu encore que cette seule réponse, qui heureusement n’est pas venue directement à mon adresse. J’ai écrit à M. de Faugnes, receveur général des finances à Paris, lequel a connu, à ce qu’on me marque, ledit Thevenin ; je n’en ai aucune réponse : je crains bien que mes lettres ne soient interceptées à la poste. M. de Faugnes demeure rue Feydeau. Si, sans vous incommoder, vous pouviez, monsieur, passer chez lui et chez M. Thevenin de Tanley, vous tireriez peut-être de ces messieurs des informations qui me seraient utiles pour confondre mon coquin, malgré la faveur de ses honnêtes protecteurs.

Je vois que ma diffamation est jurée, et qu’on veut l’opérer à tout prix : mon intention n’est pas de daigner me défendre, quoique en cette occasion je n’aie pu résister.au désir de démasquer l’imposteur ; mais j’avoue qu’enfin dégoûté de la France je n’aspire plus qu’à m’en éloigner, et du foyer des complots dont je suis la victime. Je n’espère pas échapper à mes ennemis, en quelque lieu que je me réfugie ; mais, en les forçant de multiplier leurs complices, je rends leur secret plus difficile à garder, et je le crois déjà au point de ne pouvoir me survivre : c’est tout ce qui me reste à désirer désormais. Bonjour, monsieur. Votre dernière lettre m’est bien parvenue ; cela me fait espérer le même bonheur pour celle-ci, et peut-être pour votre réponse : faites-la un peu promptement, je vous supplie, si vous voulez que je la reçoive ; car, dans une quinzaine de jours, je pourrais bien n’être plus ici. Ma femme vous prie d’agréer ses obéissances : recevez mes très humbles salutations

Lettre DCCCXLVIII – Au même

Bourgoin, le 2 octobre 1768.

Quelle affreuse nouvelle vous m’apprenez, mon cher hôte, et que mon coeur en est affecté ! Je ressens le cruel accident de votre pauvre maman comme elle, ou plutôt comme vous, et c’est tout dire. Une jambe cassée est un malheur que mon père eut étant déjà vieux, et qui lui arriva de même en se promenant, tandis que dans ses terribles fatigues de chasse, qu’il aimait à la passion, jamais il n’avait eu le moindre accident. Sa jambe guérit très facilement et très bien, malgré son âge ; et j’espérerais la même chose de madame la commandante, si la fracture n’était dans une place où le traitement est incomparablement plus difficile et plus douloureux. Toutefois, avec beaucoup de résignation, de patience, de temps, et les soins d’un homme habile, la cure est également possible, et il n’est pas déraisonnable de l’espérer. C’est tout ce qu’il m’est permis de dire, dans cette fatale circonstance, pour notre commune consolation. Ce malheur fait aux miens, dans mon coeur, une diversion bien funeste, mais réelle pourtant, en ce qu’au sentiment des maux de ceux qui nous sont chers, se joint l’impression tendre de notre attachement pour eux, qui n’est jamais sans quelque douceur ; au lieu que le sentiment de nos propres maux, quand ils sont grands et sans remède, n’est que sec et sombre ; il ne porte aucun adoucissement avec soi. Vous n’attendez pas de moi, mon cher hôte, les froides et vaines sentences des gens qui ne sentent rien ; on ne trouve guère pour ses amis les consolations qu’on ne peut trouver pour soi-même. Mais cependant je ne puis m’empêcher de remarquer que votre affliction ne raisonne pas juste quand elle s’irrite par l’idée que ce triste événement n’est pas dans l’ordre des choses attachées à la condition humaine. Rien, mon cher hôte, n’est plus dans cet ordre que les accidents imprévus qui troublent, altèrent, et abrègent la vie. C’est avec cette dépendance que nous sommes nés ; elle est attachée à notre nature et à notre constitution. S’il y a des coups qu’on doive endurer avec patience, ce sont ceux qui nous viennent de l’inflexible nécessité, et auxquels aucune volonté humaine n’a concouru. Ceux qui nous sont portés par les mains des méchants sont, à mon gré, beaucoup plus insupportables, parce que la nature ne nous fit pas pour les souffrir. Mais c’est déjà trop moraliser. Donnez-moi fréquemment, mon cher hôte, des nouvelles de la malade ; dites-lui souvent aussi combien mon coeur est navré de ses souffrances, et combien de voeux je joins aux vôtres pour sa guérison.

J’ai reçu par M. le comte de Tonnerre une lettre du lieutenant Guyenet, laquelle m’en promet une autre que j’attends pour lui faire des remerciements. À présent ledit Thevenin est bien convaincu d’être un imposteur. M. de Tonnerre, qui m’avait positivement promis toute protection dans cette affaire, me marque qu’il lui imposera silence. Que dites-vous de cette manière de rendre justice ? c’est comme si, après qu’un homme aurait pris ma bourse, au lieu de me la faire rendre, on lui ordonnait de ne me plus voler. En toute chose voilà comme je suis traité.

Je vous ai déjà marqué que vous pouvez m’écrire ici en droiture sous le nom de Renou ; vous pouvez continuer aussi d’employer la même adresse dont vous vous servez ; cela me paraît absolument égal.

Lettre DCCCXL – À M. Lalliaud

Bourgoin, le 10 octobre 1768.

Vos lettres, monsieur, me sont parvenues. Je ne répondis point à la première, parce que vous m’annonciez votre prochain départ de Genève ; mais j’y crus voir de votre part la continuation d’une amitié à laquelle je serai toujours sensible, et j’y trouvai la clef de bien des mystères auxquels depuis longtemps je ne comprenais rien. Cela m’a fait rompre, un peu imprudemment peut-être, avec des ingrats dont j’ai plus à craindre qu’à espérer, après m’être perdu pour leur service ; mais mon horreur pour toute espèce de déguisement augmente avec l’effet de ceux dont je suis la victime. Aussi-bien, dans l’état où l’on m’a réduit, je puis désormais être franc impunément ; je n’en deviendrai pas plus misérable.

J’ignore absolument ce que c’est que le château de Lavagnac, à qui il appartient, sur quel pied j’y pourrais loger, s’il est habitable pour moi, c’est-à-dire à ma manière, et meublé ; en un mot, tout ce qui s’y rapporte, hors le peu que vous m’en dites dans votre dernière lettre, et qui me paraît très attrayant. Coindet ne m’en a jamais parlé, et cela ne m’étonne guère. Votre courte description du local est charmante. Vous m’offrez de m’en dire davantage, et même d’aller prendre des éclaircissements sur les lieux. Je suis bien tenté de vous prendre au mot : car aller habiter un si beau lieu, moi qui n’ai d’asile qu’au cabaret ; vous voir en passant ; être voisin de M. Venel, pour lequel j’ai la plus véritable estime : tout cela m’attire assez fortement pour me déterminer probablement tout-à-fait, pour peu que les convenances dont j’ai besoin s’y rencontrent. À l’égard du profond secret que vous me promettez, vous n’en êtes plus le maître ; ne laissez pourtant pas de le garder autant qu’il vous sera possible ; je vous en prie instamment, puisque votre lettre a été ouverte, quoique celle qui lui servait d’enveloppe ne l’ait pas été. Avis au lecteur.

J’apprends avec le plus vrai plaisir que votre voyage a été salutaire à la santé de madame Moultou : mon empressement de vous voir est encore augmenté par le désir d’être connu d’elle, et de lui agréer. Si je n’obtiens pas qu’elle approuve votre amitié pour moi, et qu’elle en suive l’exemple, je réponds au moins que ce ne sera pas ma faute ; mais, comme je désire m’arrêter un peu à Montpellier pour voir M. Gouan et le Jardin des Plantes, je ne logerai pas chez vous. Je vous prierai seulement de me chercher deux chambres dans votre voisinage, et qui n’empêcheront pas, si je ne vous importune point, que vous ne me voyiez chez vous presque autant que si j’y logeais, à condition que vous ne fermerez pour cela votre porte à personne : les sociétés bonnes pour vous seront sûrement très bonnes pour moi ; et si je ne suis pas bon pour elles, ce ne sera pas la faute de ma volonté.

Vous savez sûrement que ma gouvernante, et mon amie, et ma soeur, et mon tout, est enfin devenue ma femme. Puisqu’elle a voulu suivre mon sort et partager toutes les misères de ma vie, j’ai dû faire au moins que ce fût avec honneur. Vingt-cinq ans d’union des coeurs ont produit enfin celle des personnes. L’estime et la confiance ont formé ce lien. S’il s’en formait plus souvent sous les mêmes auspices, il y en aurait moins de malheureux. Madame Renou ne sera point l’ornement d’un cercle, et les belles dames riront d’elle sans que cela la fâche ; mais elle sera, jusqu’à la fin de mes jours, la plus douce consolation, peut-être l’unique d’un homme qui en a le plus grand besoin.

Je vous embrasse de tout mon coeur.

Vous pouvez m’écrire en droiture à M. Renou, à Bourgoin en Dauphiné.

Lettre DCCCXLII – À M. du Peyrou

Bourgoin, le 30 octobre 1768.

Voici, j’espère, la dernière fois que j’aurai à vous parler du sieur Thevenin, dont je n’entends plus parler moi-même. Après les preuves péremptoires que j’ai données à M, de Tonnerre de la fourberie de cet imposteur, il en a bien fallu convenir à la fin, et il m’a offert de le punir par quelques jours de prison, comme si le but de tous les soins que j’ai pris et que j’ai donnés à ce sujet, était le châtiment de ce misérable. Vous croyez bien que je n’ai pas accepté. L’imposteur étant convaincu, rien n’était plus aisé que de le faire parler et de remonter peut-être à la source de ce complot profondément ténébreux dont je suis la victime depuis plusieurs années, et dont je dois l’être jusqu’à ma mort. Je mie le tiens pour dit ; et prenant enfin mon parti sur les manoeuvres : des hommes, je les laisserai désormais ourdir et tramer leurs iniquités, certain, quoi qu’ils puissent faire, que le temps et la vérité seront plus forts qu’eux. Ce qu’il me reste de toute cette affaire est un tendre souvenir des soins que mes amis ont bien voulu se donner en cette occasion, pour confondre l’imposture, et je suis en particulier très sensible à l’activité de M. Guyenet, dont je n’avais pas le même droit d’en attendre, et avec qui je n’étais plus en relation. J’apprends qu’il commence à se ranger, et je m’en réjouis de tout mon coeur, pour le bonheur de son excellente petite femme et le sien. Je finis, mon cher hôte, un peu à la hâte, en vous embrassant au nom de ma femme et au mien. J’embrasse M. Jeannin,

Lettre DCCCXLIV – À M. Moultou

Bourgoin, le 5 novembre 1768.

Vous avez fait, cher Moultou, une perte que tous vos amis et tous les honnêtes gens doivent pleurer avec vous, et j’en ai fait une particulière dans votre digne père par les sentiments dont il m’honorait, et dont tant de faux amis, dont je suis la victime, m’ont bien fait connaître le prix. C’est ainsi, cher Moultou, que je meurs en détail dans tous ceux qui m’aiment, tandis que ceux qui me haïssent et me trahissent semblent trouver dans l’âge et dans les années une nouvelle vigueur pour me tourmenter. Je vous entretiens de ma perte au lieu de parler de la vôtre ; mais la véritable douleur, qui n’a point de consolation, ne sait guère en trouver pour autrui ; on console les indifférents, mais on s’afflige avec ses amis. Il me semble que si j’étais près de vous, que nous nous embrassassions, que nous pleurassions tous deux, sans nous rien dire, nos coeurs se seraient beaucoup dit.

Cruel ami, que de regrets vous me préparez dans votre description de Lavagnac ! Hélas ! ce beau séjour était l’asile qu’il me fallait ; j’y aurais oublié, dans un doux repos, les ennuis de ma vie ; je pouvais espérer d’y trouver enfin de paisibles jours, et d’y attendre sans impatience la mort, qu’ailleurs je désirerai sans cesse. Il est trop tard. La fatale destinée qui m’entraîne ordonne autrement de mon sort. Si j’en avais été le maître, si le prince lui-même eût été le maître chez lui, je ne serais jamais sorti de Trye, dont il n’avait rien épargné pour me rendre le séjour agréable. Jamais prince n’en a tant fait pour aucun particulier qu’il en a daigné faire pour moi. » Je le mets ici à ma place, » disait-il à son officier ; je veux qu’il ait la même » autorité que moi, et je n’entends pas qu’on lui » offre rien, parce que je le fais le maître de tout. » Il a même daigné me venir voir plusieurs fois, souper avec moi tête à tête, me dire, en présence de toute sa suite, qu’il venait exprès pour cela, et, ce qui m’a plus touché que tout le reste, s’abstenir même de chasser, de peur que le motif de son voyage ne fût équivoque. Eh bien ! cher Moultou, malgré ses soins, ses ordres les plus absolus, malgré le désir, la passion, j’ose dire, qu’il avait de me rendre heureux dans la retraite qu’il m’avait donnée, on est parvenu à m’en chasser, et cela par des moyens tels que l’horrible récit n’en sortira jamais de.ma bouche ni de ma plume. Son altesse a tout su, et n’a pu désapprouver ma retraite ; les bontés, la protection, l’amitié de ce grand homme, m’ont suivi dans cette province, et n’ont pu me garantir des indignités que j’y ai souffertes. Voyant qu’on ne me laisserait jamais en repos dans le royaume, j’ai résolu d’en sortir ; j’ai demandé un passeport à M. de Choiseul, qui, après m’avoir laissé longtemps sans réponse, vient enfin de m’envoyer ce passeport. Sa lettre est très polie, mais n’est que cela ; il m’en avait écrit auparavant d’obligeantes. Ne point m’inviter à ne pas faire usage de ce passeport, c’est m’inviter en quelque sorte à en faire usage. Il ne convient pas d’importuner les ministres pour rien. Cependant depuis le moment où j’ai demandé ce passeport Jusqu’à celui où je l’ai obtenu, la saison s’est avancée, les Alpes se sont couvertes de glace et de neige ; il n’y a plus moyen de songer à les passer dans mon état. Mille considérations impossibles à détailler dans une lettre m’ont forcé à prendre le parti le plus violent, le plus terrible auquel mon coeur pût jamais se résoudre ; mais le seul qui m’ait paru me rester, c’est de repasser en Angleterre, et d’aller finir mes malheureux jours dans ma triste solitude de Wootton, où, depuis mon départ, le propriétaire m’a souvent rappelé par force cajoleries. Je viens de lui écrire en conséquence de cette résolution ; j’ai même écrit aussi à l’ambassadeur d’Angleterre. Si ma proposition est acceptée, comme elle le sera infailliblement, je ne puis plus m’en dédire, et il faut partir. Rien ne peut égaler l’horreur que m’inspire ce voyage ; mais je ne vois plus de moyen de m’en tirer sans mériter des reproches ; et à tout âge, surtout au mien, il vaut mieux être malheureux que coupable.

J’aurais doublement tort d’acheter par rien de répréhensible le repos du peu de jours qui me restent à passer ; mais je vous avoue que ce beau séjour de Lavagnac, le voisinage de M. Venel, l’avantage d’être auprès de son ami, par conséquent d’un honnête homme, au lieu qu’à Trye j’étais entre les mains du dernier des malheureux, tout cela me suivra en idée dans ma sombre retraite, et y augmentera ma misère pour n’avoir pu faire mon bonheur. Ce qui me tourmente encore plus en ce moment est une lueur de vaine espérance dont je vois l’illusion, mais qui m’inquiète malgré que j’en aie. Quand mon sort sera parfaitement décidé j et qu’il ne me restera qu’à m’y soumettre, j’aurai plus de tranquillité. C’est, en attendant, un grand soulagement pour mon coeur d’avoir épanché dans le vôtre tout ce détail de ma situation. Au reste, je suis attendri d’imaginer vos dames, vous, et M. Venel, faisant ensemble ce pèlerinage bienfaisant, qui mérite mieux que ceux de Lorette d’être mis au nombre des oeuvres de miséricorde. Recevez tous mes plus tendres remerciements et ceux de ma femme ; faites agréer ses respects et les miens à vos dames. Nous vous saluons et vous embrassons l’un et l’autre de tout notre coeur.

P. S. J’ai proposé l’alternative de l’Angleterre, et de Minorque que j’aimerais mieux à cause du climat. Si ce dernier parti est préféré, ne pourrions-nous pas nous voir avant mon départ, soit à Montpellier, soit à Marseille.

Autre P. S. Si j’avais reçu votre lettre avant le départ des miennes, je doute qu’elles fussent parties.

Lettre DCCCXLVI – À M.de Saint-Germain

[990]

9 novembre 1768.

Je n’ai pas, monsieur, l’honneur d’être connu de vous, et je sais que vous n’aimez pas mes opinions ; mais je sais que vous êtes un brave militaire, un gentilhomme plein d’honneur et de droiture, qui a dans son coeur la véritable religion, celle qui fait les gens de bien ; voilà tout ce que je cherche. On ne séduit pas M. de Saint-Germain, on l’intimide encore moins ; passez-moi, monsieur, la familiarité du terme : vous êtes précisément l’homme qu’il me faut.

J’aurais, monsieur, à mettre en dépôt dans le coeur d’un honnête homme des confidences qui n’en sont pas indignes, et qui soulageraient le mien. Si vous voulez bien être ce généreux dépositaire, ayez la bonté de m’assigner chez vous l’heure et le jour d’une audience paisible, et je m’y rendrai. Je vous préviens que ma confiance ne sera mêlée d’aucune indiscrétion ; que je n’ai à vous demander ni soins, ni conseils, ni rien qui puisse vous donner la moindre peine ou vous compromettre en aucune façon : vous n’aurez d’autre usage à faire de ma confidence que d’en honorer un jour ma mémoire, quand il n’y aura plus de risque à parler. Je ne vous dis rien de mes sentiments pour vous, mais je vous en donne la preuve.

Lettre DCCCXLVII – À M. le comte de Tonnerre

En lui envoyant l’écrit suivant.

Bourgoin, le 9 novembre 1768.

Monsieur.

J’ai l’honneur de vous envoyer ci-jointe la déclaration juridique du sieur Jeannet[991], cabaretier des Verrières, relative à celle du sieur Thevenin. De peur d’abuser de votre patience, je m’abstiens de joindre à cette pièce celles que j’ai reçues en même temps, puisqu’elle suffit seule à la suite des preuves que vous avez déjà pour démontrer pleinement, non l’erreur, mais l’imposture de ce dernier. Je n’aurais assurément pas eu l’indiscrétion de vous importuner de cette ridicule affaire, si le ton décidé sur lequel M. Bovier se faisait le porteur de parole de ce misérable n’eût excité ma juste indignation. Vous m’avez fait l’honneur de me marquer qu’après ce qui s’est passé mon prétendu créancier se tiendra pour dit qu’il ne saurait se flatter de trouver en moi son débiteur. Voilà, monsieur le comte, de quoi jamais il ne s’est flatté, je vous assure ; mais il s’est flatté, premièrement, de mentir et m’avilir à son aise ; puis, après avoir dit tout ce qu’il voulait dire, et n’ayant plus qu’à se taire, de se taire ensuite tranquillement ; et, s’il était enfin convaincu d’être un imposteur, de sortir néanmoins de cette affaire, confondu, très peu lui importe, mais impuni, mais triomphant. Pour un homme qui paraît si bête, je trouve qu’il n’a pas trop mal calculé.

Je vous supplie, monsieur, de vouloir bien ordonner, à votre commodité, que les deux pièces ci-jointes me soient renvoyées avec la lettre de M. Roguin. Je sens que j’ai fort abusé, dans cette occasion, de la permission que vous m’avez donnée de faire venir mes lettres sous votre pli. Je serai plus discret à l’avenir ; et si l’impunité du premier fourbe en suscite d’autres, elle me servira de leçon pour ne m’en plus tourmenter.

J’ai l’honneur, monsieur le comte, de vous assurer de tout mon respect.

DÉCLARATION JURIDIQUE DU SIEUR JEANNET.

L’an 1768, et le dix-neuvième jour du mois de septembre, par-devant noble et prudent Charles-Auguste du Terraux, bourgeois de Neuchâtel et de Romain-Môtiers, maire pour sa majesté le roi de Prusse, notre souverain prince et seigneur, en la juridiction des Verrières, administrant justice par jour extraordinaire, mais aux lieu et heure accoutumés, et en la présence des sieurs jurés en icelle après nommés :

Personnellement est comparu M. Guyenet, receveur pour sa majesté, et lieutenant en l’honorable cour de justice du Val-de-Travers, qui a représenté qu’ayant reçu depuis peu une lettre de M. J. J. Rousseau, datée de Bourgoin, du 8 du courant, par laquelle il lui marque que le nommé Thevenin, chamoiseur de sa profession, lui ayant fait demander neuf livres argent de France, qu’il prétend lui avoir fait remettre en prêt, au logis du Soleil, à Saint-Sulpice, il y a à peu près dix ans ; et comme cet article est trop intéressant à l’honneur de mondit[992] sieur Rousseau pour ne pas l’éclaircir, vu et d’autant qu’il n’a jamais été dans le cas d’emprunter cette somme dudit Thevenin, et que cet article est controuvé ; c’est pourquoi mondit sieur le lieutenant Guyenet se présente aujourd’hui par-devant cette honorable justice, pour requérir que, par reconnaissance, il puisse justifier authentiquement ce qu’il vient d’avancer, ayant pour cet effet fait citer en témoignage le sieur Jean-Henri Jeannet, cabaretier de ce lieu, présent, lequel et par qui l’argent que répète ledit Thevenin à mondit sieur Rousseau, doit, suivant lui, avoir été remis ; requérant qu’avant de faire déposer ledit sieur Jeannet, il y soit appointé, ce qui a été connu.

Et pour y satisfaire ledit sieur Jeannet étant comparu, a, après serment intime sur les interrogats[993] circonstanciés à lui adressés, tendant à dire tout ce qu’il peut savoir de cette affaire, déposé comme suit :

Qu’il n’a aucune connaissance que le nommé Thevenin, chamoiseur, ait jamais prêté chez lui, déposant, ni ailleurs, aucun argent à M. Jean-Jacques Rousseau pendant tout le laps de temps qu’il a demeuré dans ce pays, n’ayant jamais eu l’honneur de voir dans son logis mondit sieur Rousseau ; bien est-il vrai qu’il y a à peu près cinq ans qu’il le vit s’en revenant du côté de Pontarlier, sans lui avoir parlé ni l’avoir revu dès-lors.

Il se rappelle aussi très bien qu’en 1762, pendant le courant du mois de mai, arriva chez lui un nommé Thevenin, qui se disait être de la Charité-sur-Loire, réfugié dans ce pays pour éviter l’effet d’une lettre de cachet obtenue contre lui, lequel était accompagné du nommé Guillobel, marchand horloger du même lieu ; ledit Thevenin n’ayant séjourné chez lui que huit à dix jours, pendant lequel temps arriva encore dans son logis un nommé Decustreau, qu’il connaissait depuis près de vingt ans, pour avoir logé chez lui à différentes fois, et duquel il peut produire des lettres.

Ledit Decustreau partit au bout de quelques jours pour Neuchâtel ; Thevenin avec lui Jeannet l’accompagnèrent jusqu’à Saint-Sulpice, au logis du Soleil, où ils dinèrent. Après le départ dudit Decustreau, ledit Thevenin demanda au déposant s’il connaissait ledit Decustreau ; il lui répondit qu’il le connaissait pour avoir logé chez lui. Cette demande dudit Thevenin ayant excité au déposant la curiosité d’apprendre de lui pourquoi il lui formait cette question, ledit Thevenin lui répondit que c’était à cause d’un écu de trois livres qu’il avait prêté audit Decustreau sur la demande qu’il lui en avait faite. Et enfin ledit sieur Jeannet ajoute que pendant tout le temps que ledit Thevenin a resté chez lui, il ne lui a point parlé de M. Rousseau, ni dit qu’il eût la moindre chose à faire avec lui ; que ledit Thevenin, lorsqu’il arriva dans ce pays, n’avait point de profession, ayant dès-lors appris celle de chamoiseur à Estavayé-le-Lac.

C’est tout ce que ledit sieur Jeannet a déclaré savoir sur cette affaire.

Enfin mondit sieur le lieutenant a continué à dire qu’étant nécessaire à M. Rousseau d’avoir le tout par écrit, pour lui servir en cas de besoin, il demandait que par connaissance il lui fût adjugé ; ce qui lui a été.

Connu et jugé par les sieurs Jacques Lambelet, doyen, et Jacob Perroud, tous deux justiciers dudit lieu ; et par mondit sieur le maire ordonné au notaire soussigné, greffier des Verrières, de lui en faire l’expédition en cette forme. Le jour prédit, 19 septembre 1768.

Par ordonnance. Signé JEANJAQUET.

Lettre DCCCXLIX – À M. le comte de Tonnerre

Bourgoin, le 16 novembre 1768.

Monsieur.

Pardon de mes importunités réitérées ; mais je ne puis me dispenser de vous envoyer encore l’imprimé ci-joint qu’on n’a pu recouvrer plus tôt[994]. Vous y verrez, M. le comte, que ceux qui ont aposté le sieur Thevenin ont su choisir un sujet déjà expérimenté dans le métier qu’ils lui faisaient faire.

Je ne puis penser, monsieur, que vous m’ayez pu croire dans l’âme assez de bassesse pour vouloir me venger d’un tel malheureux. Moi qui jamais n’ai fait, ni rendu, ni voulu le moindre mal à personne, commencerais-je si tard et sur un pareil personnage ? Non, monsieur, je n’ai point désiré sa punition, mais sa confession, et c’est ce que sa conviction devait naturellement produire, si l’on en eût profité pour remonter à la source de ces menées. Mais c’est ce qui commence à devenir superflu ; et sans que l’autorité ni moi nous en mêlions en aucune manière, je prévois que le public ne tardera pas à savoir à quoi s’en tenir.

Permettez que je vous réitère ici mes actions de grâce des bontés dont vous m’avez honoré, et mes excuses de l’abus que j’en ai pu faire ; et daignez, monsieur, agréer, je vous supplie, les assurances de mon respect.

P. S. Je prends la liberté d’exiger, monsieur, que vous ne fassiez aucun usage de cet imprimé. Il est pour vous seul, et pour être brûlé après l’avoir lu, à moins que vous n’aimiez mieux le garder, mais de façon qu’il ne puisse nuire à celui qu’il concerne.

Lettre DCCCXLXI – À M. du Peyrou

Bourgoin, le 21 novembre 1768.

Je vous remercie, mon cher hôte, de l’arrêt de Thevenin ; je l’ai envoyé à M. de Tonnerre, avec condition expresse, qui du reste n’était pas fort nécessaire à stipuler, de n’en faire aucun usage qui pût nuire à ce malheureux. Votre supposition qu’il a été la dupe d’un autre imposteur est absolument incompatible avec ses propres déclarations, avec celle du cabaretier Jeannet, et avec tout ce qui s’est passé ; cependant si vous voulez absolument vous y tenir, soit. Vous dites que mes ennemis ont trop d’esprit pour choisir une calomnie aussi absurde : prenez garde qu’en leur accordant tant d’esprit vous ne leur en accordiez pas encore assez ; car leur objet n’étant que de voir quelle contenance je tenais vis-à-vis d’un faux témoin, il est clair que plus l’accusation était absurde et ridicule, plus elle allait à leur but : si ce but eût été de persuader le public, vous auriez raison, mais il était autre. On savait très bien que je me tirerais de cette affaire ; mais on voulait voir comment je m’en tirerais ; voilà tout. On sait que Thevenin ne m’a pas prêté neuf francs, peu importe ; mais on sait qu’un imposteur peut m’embarrasser ; c’est quelque chose.

Vos maximes, mon très cher hôte, sont très stoïques et très belles, quoique un peu outrées, comme sont celles de Sénèque, et généralement celles de tous ceux qui philosophent tranquillement dans leur cabinet sur les malheurs dont ils sont loin, et sur l’opinion des hommes qui les honore. J’ai appris assurément à n’estimer l’opinion d’autrui que ce qu’elle vaut, et je crois savoir, du moins aussi bien que vous, de combien de choses la paix de l’âme dédommage ; mais que seule elle tienne lieu de tout et rende seule heureux les infortunés, voilà ce que j’avoue ne pouvoir admettre ; ne pouvant, tant que je suis homme, compter totalement pour rien la voix de la nature pâtissante et le cri, de l’innocence avilie. Toutefois, comme il nous importe toujours, et surtout dans l’adversité, de tendre à cette impassibilité sublime à laquelle vous dites être parvenu, je tâcherai de profiter de vos sentences, et d’y faire la réponse que fit l’architecte athénien à la harangue de l’autre : Ce qu’il a dit, je le ferai.

Certaines découvertes, amplifiées peut-être par mon imagination, m’ont jeté durant plusieurs jours dans une agitation fiévreuse qui m’a fait beaucoup de mal, et qui, tant qu’elle a duré, m’a empêché de vous écrire. Tout est calmé ; je suis content de moi ; et j’espère ne plus cesser de l’être, puisqu’il ne peut plus rien m’arriver de la part des hommes à quoi je n’aie appris à m’attendre et à quoi je ne sois préparé. Bonjour, mon cher hôte ; je vous embrasse de tout mon coeur.

Lettre DCCCXLXIII – À Madame la présidente de Verna

[996]

Bourgoin, le 2 décembre 1768.

Laissons à part, madame, je vous supplie, les livres et leurs auteurs. Je suis si sensible à votre obligeante invitation, que si ma santé me permettait de faire en cette saison des voyages de plaisir, j’en ferais un bien volontiers pour aller vous remercier. Ce que vous avez la bonté de me dire, madame, des étangs et des montagnes de votre contrée, ajouterait à mon empressement, mais n’en serait pas la première cause. On dit que la grotte de la Balme est de vos côtés ; c’est encore un objet de promenade et même d’habitation, si je pouvais m’en pratiquer une dont les fourbes et les chauves-souris n’approchassent pas. À l’égard de l’étude des plantes, permettez, madame, que je la fasse en naturaliste, et non pas en apothicaire : car, outre que je n’ai qu’une foi très médiocre à la médecine, je connais l’organisation des plantes sur la foi de la nature, qui ne ment point, et je ne connais leurs vertus médicinales que sur la foi des hommes, qui sont menteurs. Je ne suis pas d’humeur à les croire sur leur parole, ni à portée de la vérifier. Ainsi, quanta moi, j’aime cent fois mieux voir dans l’émail des prés des guirlandes pour les bergères que des herbes pour les lavements. Puissè-je, madame, aussitôt que le printemps ramènera la verdure, aller faire dans vos cantons des herborisations qui ne pourront qu’être abondantes et brillantes, si je juge par les fleurs que répand votre plume, de celles qui doivent naître autour de vous. Agréez, madame, et faites agréer à M. le président, je vous supplie, les assurances de tout mon respect.

Lettre DCCCXLXV – À M. Moultou

Bourgoin, le 12 décembre 1768.

Quoi ! monsieur, c’est à M. Q…t qu’on s’est adressé ; c’est à lui qu’ont été envoyés les extraits des lettres que je vous avais écrites dans la confidence de l’amitié ; et ce serait sous les auspices de l’homme qui m’a chassé du château de Trye, malgré son maître, que j’irais habiter celui de Lavagnac ? Vraiment, mon ami, vous avez opéré là de belles choses ! Mais n’en parlons plus ; ce n’est pas votre faute : vous ne saviez ni ce qu’était M. Q…t, ni ce que faisait M. M…x ; mais vous ne deviez pas, me semble, être si facile à donner les extraits des lettres de votre ami. Le plus grand mal de tout ceci est que j’ai trouvé de mon côté le moyen d’écrire au prince et de lui faire passer ma lettre. Si son altesse agrée que j’aille à Lavagnac, comment ferai-je pour m’en dédire, après le lui avoir demandé ? ou à quelle destinée dois-je m’attendre si j’ose aller me livrer à des gens sur qui Q…t a de l’influence ? Ce qu’il y a de sûr est qu’il n’y a rien à quoi je ne m’expose plutôt qu’à la disgrâce du prince, et surtout à la mériter : ainsi s’il approuve que j’aille à Lavagnac, je suis déterminé à m’y rendre à tout risque, quoique assurément le destin qu’on m’y prépare ne puisse être pire que celui auquel je m’attends. Mais que j’écrive à M. Q…t, moi ! non, mon ami, le riche Dauphinais et le célèbre Genevois ne sont point faits pour s’écrire l’un à l’autre, et ne s’écriront jamais, je vous en réponds.

Je suis vivement touché du zèle et des bontés de M. Venel : je ne lui écris pas, parce qu’il m’est très pénible d’écrire, mais j’ai le coeur plein de lui : si j’allais à Lavagnac, l’avantage d’être auprès de lui me pourrait consoler et dédommager de beaucoup de choses ; mais je vous avoue que l’idée d’être au pouvoir du sieur Q…t me fait frémir. Ce qu’il y a de bizarre est que je ne connais point du tout cet homme-là, que je n’ai jamais eu nulle affaire avec lui, nulle sorte de liaison, que je ne l’ai même jamais vu que je sache. Il me hait, comme tous mes autres ennemis, sans avoir à se plaindre de moi en aucune sorte, et uniquement parce qu’ils ont tous des coeurs faits pour goûter un plaisir sensible à haïr et tourmenter les infortunés. Au reste, vous vous doutez bien qu’un courtisan aussi délié que M. Q…t se garde bien d’avouer sa haine : il suit encore en cela les mêmes errements des autres ; et, pour mieux servir sa haine, il a grand soin de la cacher.

Je vous renvoie ci-jointe la lettre de votre ami, j’en suis pénétré : si je dépendais de moi, je ne tarderais guère à aller lui demander ses directions et profiter de ses soins généreux : il ne dépendra même pas de moi que cela n’arrive ; mais ceux qui disposent de moi règlent ma marche comme Dieu celle de la mer, Procedes hùc, et non ibis ampliùs. Adieu, cher Moultou : je ne sais ce qu’il arrivera de moi. Je vois que je soupire en vain après le repos qu’on ne veut pas m’accorder ; mais ce qu’on ne m’ôtera pas du moins, quoi qu’il arrive, c’est le plaisir de vous aimer jusqu’à mon dernier soupir.

Je vois, par ce que monsieur votre ami vous dit de son herbier, et de ce qu’il se propose d’y joindre, que ce n’est pas tout-à-fait ce que j’avais imaginé sur votre expression. Vous m’aviez annoncé des plantes marines : les plantes marines sont des fucus qui viennent dans la mer ; et je présume par sa lettre que ce sont seulement des plantes maritimes qui viennent sur les rivages ; c’est autre chose : mais n’importe, l’un ou l’autre présent me sera toujours très précieux.

Je vois que madame Moultou a été malade : Vous ne m’en aviez rien dit ; vous aviez tort : l’amitié est un sentiment si doux qu’elle donne même une sorte de plaisir à partager les peines de nos amis, et vous m’avez ravi ce plaisir-là. Il est vrai que je lui préfère celui de partager maintenant votre joie. Mille respects de ma part et de celle de ma femme à votre chère convalescente, et prenez-en votre part.

Lettre DCCCXLXVII – À M. du Peyrou

Bourgoin, le 19 décembre 1768.

Pauvre garçon, pauvre Sauttersheim ! Trop occupé de moi durant ma détresse, je l’avais un peu perdu de vue ; mais il n’était point sorti de mon Coeur, et j’y avais nourri le désir secret de me rapprocher de lui, si jamais je trouvais quelque intervalle de repos entre les malheurs et la mort. C’était l’homme qu’il me fallait pour me fermer les yeux ; son caractère était doux, sa société était simple, rien de la pretintaille française ; encore plus de sens que d’esprit ; un goût sain, formé par la bonté de son coeur ; des talents assez pour parer une solitude, et un naturel fait pour l’aimer avec un ami : c’était mon homme ; la Providence me l’a ôté ; les hommes m’ont ôté la jouissance de tout ce qui dépendait d’eux ; ils me vendent jusqu’à la petite mesure d’air qu’ils permettent que je respire : il ne me restait qu’une espérance illusoire, il ne m’en reste plus du tout. Sans doute le ciel me trouve digne de tirer de moi seul toutes mes ressources, puisqu’il ne m’en reste plus aucune autre. Je sens que la perte de ce pauvre garçon m’affecte plus à proportion qu’aucun de mes autres malheurs. Il fallait qu’il y eût une sympathie bien forte entre lui et moi, puisque, ayant déjà appris à me mettre en garde contre les empressés, je le reçus à bras ouverts sitôt qu’il se présenta, et dès les premiers jours de notre liaison, elle fut intime. Je me souviens que, dans ce même temps, on m’écrivit de Genève que c’était un espion aposté pour tâcher de m’attirer en France, où l’on voulait, disait la lettre, me faire un mauvais parti. Là-dessus je proposai à Sauttersheim un voyage à Pontarlier, sans lui parler de ma lettre : il y consent ; nous partons. En arrivant à Pontarlier, je l’embrasse avec transport, et puis je lui montre la lettre : il la lit sans s’émouvoir ; nous nous embrassons derechef, et nos larmes coulent. J’en verse derechef en me rappelant ce délicieux moment. J’ai, fait avec lui plusieurs petits voyages pédestres ; je commençais d’herboriser, il prenait le même goût ; nous allions voir Milord Maréchal, qui, sachant que je l’aimais, le recevait bien, et le prit bientôt en amitié lui-même. Il avait raison. Sauttersheim était aimable ; mais son mérite ne pouvait être senti que des gens bien nés ; il glissait sur tous les autres. La génération dans laquelle il a vécu n’était pas fait pour le connaître : aussi n’a-t-il rien pu faire à Paris ni ailleurs. Le ciel l’a retiré du milieu des hommes où il était étranger ; mais pourquoi m’y a-t-il laissé ?

Pardon, monsieur ; mais vous aimiez ce pauvre garçon, et je sais que l’effusion de mon attacher ment et de mon regret ne peut vous déplaire. Je suis sensible à la peine que vous avez bien voulu prendre en ma faveur auprès de M. le prince de Conti ; mais vous en avez été bien payé par le plaisir de converser avec le plus aimable et le plus généreux des hommes, qui sûrement eût aimé et favorisé notre pauvre Sauttersheim s’il l’avait connu. Je vois, par ce que vous me marquez de ses nouvelles bontés pour moi, qu’elles sont inépuisables comme la générosité de son coeur. Ah ! pourquoi faut-il que tant d’intermédiaires qui nous séparent détournent et anéantissent tout l’effet de ses soins ? J’apprends que son trésorier, qui m’a fait chasser du château de Trye à force d’intrigues, est en liaison avec l’agent du prince à celui de Lavagnac, et qu’il a déjà été question de moi entre eux deux. Il ne m’en faut pas davantage pour juger d’avance du sort qu’on m’y prépare ; mais n’importe, me voilà prêt, et il n’y a rien que je n’endure plutôt que de mériter la disgrâce du prince en me rétractant sur ce que j’ai demandé moi-même, et en laissant inutile, par ma faute, les démarches qu’il veut bien faire en ma faveur. De tous les malheurs dont on a résolu de m’accabler jusqu’à ma dernière heure, il y en a un du moins dont je saurai me garantir quoi qu’on fasse, c’est celui de perdre sa bienveillance et sa protection par ma faute.

Vous avez la bonté, monsieur, de me chercher une épinette. Voilà un soin dont je vous suis très obligé, mais dont le succès m’embarrasserait beaucoup ; car avant d’avoir ladite épinette, il faudrait premièrement me pourvoir d’un lieu pour la placer, et… d’une pierre pour y poser ma tête. Mon herbier et mes livres de botanique me coûtent déjà beaucoup de peine et d’argent à transporter de gîte en gîte, et de cabaret en cabaret. Si nous ajoutions de surcroît une épinette, il faudrait donc y attacher des courroies, afin que je pusse la porter sur mon dos, comme les Savoyardes portent leurs vielles : tout cet attirail me ferait un équipage assez digne du Roman comique, mais aussi peu risible qu’utile pour moi. Dans les douces rêveries dont je suis encore assez fou pour me bercer quelquefois, j’ai pu faire entrer le désir d’une épinette ; mais nous serons assez à temps de songer à cet article quand tous les autres seront réalisés ; et il me semble que de tous les services que vous pourriez me rendre, celui de me pourvoir d’une épinette doit être laissé pour le dernier. Il est vrai que vous me voyez déjà tranquille au château de Lavagnac. Ah ! mon cher monsieur Lalliaud, cela me prouve que vous avez la vue plus longue que moi. Bonjour, monsieur ; nous vous saluons tous deux de tout notre coeur. Je vous donne l’exemple de finir sans compliments ; vous ferez bien de le suivre.

Lettre DCCCXLXVIII – À M. Moultou

Bourgoin, le 30 décembre 1768.

J’attendais, cher Moultou, pour répondre à votre dernière lettre, d’avoir reçu les ordres que M. le prince de Conti m’avait fait annoncer ensuite de l’approbation qu’il a donnée au projet de ma retraite à Lavagnac ; mais ces ordres ne sont point encore venus, et je crains qu’ils ne viennent pas sitôt ; car son altesse m’a fait prévenir qu’il fallait, avant de m’écrire, qu’elle prît pour ce projet des arrangements semblables à ceux qu’elle a cru à propos de prendre pour mon voyage en Dauphiné : ces arrangements dépendent de l’accord de personnes qui ne se rencontrent pas souvent ; et quelle que soit la générosité de coeur de ce grand prince, de quelque extrême bonté qu’il m’honore, vous sentez qu’il n’est pas ni ne saurait être occupé de moi seul ; et la chose du monde qui fait le mieux son éloge est qu’il ne se soit pas encore ennuyé de tous les soins que je lui ai coûtés. J’attends donc sans impatience ; mais en attendant, ma situation devient, à tous égards, plus critique de jour en jour ; et l’air marécageux et l’eau de Bourgoin m’ont fait contracter depuis quelques temps une maladie singulière dont, de manière ou d’autre, il faut tâcher de me délivrer : c’est un gonflement d’estomac très considérable et sensible même au-dehors, qui m’oppresse, m’étouffe, et me gêne, au point de ne pouvoir plus me baisser, et il faut que ma pauvre femme ait la peine de me mettre mes souliers, etc. Je croyais d’abord d’engraisser, mais la graisse n’étouffe pas ; je n’engraisse que de l’estomac, et le reste est tout aussi maigre qu’à l’ordinaire. Cette incommodité, qui croît à vue d’oeil, me détermine à tacher de sortir de ce mauvais pays le plus tôt qu’il me sera possible. En attendant que le prince ait jugé à propos de disposer de moi, il y a dans ce pays, à demi-lieue de la ville, une maison à mi-côte, agréable, bien située, où l’eau et l’air sont très bons, et où le propriétaire veut bien me céder un petit logement que j’ai dessein d’occuper. La maison est seule, loin de tout village, et inhabitée dans cette saison. J’y serai seul avec ma femme et une servante qu’on y tient : voilà une belle occasion, pour ceux qui disposent de moi, de se délivrer du soin de ma garde, et de me délivrer, moi, des misères de cette vie. Cette idée ne me détourne, ni ne me détermine : je compte aller là dans quelques jours, à la merci des hommes et à la garde de la Providence. En attendant que je sache s’il m’est permis d’aller vous joindre, ou si je dois rester dans ce pays (car je suis déterminé à ne prendre aucun parti sans l’aveu du prince, parce que ma confiance est égale à ma reconnaissance, et c’est tout dire), cher Moultou, adieu : je ne sais ni dans quel temps ni à quelle occasion je cesserai de vous écrire ; mais, tant que je vivrai, je ne cesserai de vous aimer.

1769

Lettre DCCCLXIX– À Madame La Tour

Lettre DCCCLXX – À M. Beauchâteau

Lettre DCCCLXXI – À M. du Peyrou

Lettre DCCCLXXII – À M. Lalliaud

Lettre DCCCLXXIII – À M. du Peyrou

Lettre DCCCLXXIV – À M. Lalliaud

Lettre DCCCLXXV – À M. Moultou

Lettre DCCCLXXVI – À M. Lalliaud

Lettre DCCCLXXVII – À M. du Peyrou

Lettre DCCCLXXVIII – À M. de ***

Lettre DCCCLXXIX – À M. de ***

Lettre DCCCLXXX – À M. Lalliaud

Lettre DCCCLXXXI – À Madame La Tour

Lettre DCCCLXXXII – À M. du Peyrou

Lettre DCCCLXXXIII – À M. Beauchâteau

Lettre DCCCLXXXIV – À M. du Peyrou

Lettre DCCCLXXXV – Au même

Lettre DCCCLXXXVI – À M. le prince de Conti

Lettre DCCCLXXXVII – À M. du Peyrou

Lettre DCCCLXXXVIII – À Madame La Tour

Lettre DCCCLXXXIX – À la même

Lettre DCCCXC – À M. du Peyrou

Lettre DCCCXCI – Au même

Lettre DCCCXCII – À Madame Rousseau

Lettre DCCCXCIII – À M. Lalliaud

Lettre DCCCXCIV – À M. Moultou

Lettre DCCCXCV – À M. du Peyrou

Lettre DCCCXCVI – À M. L.C.D.L

Lettre DCCCXCVII – À Madame B.

Lettre DCCCXCVIII – À M. de Saint-Germain

Lettre DCCCXCIX – À M. du Peyrou

Lettre CM – À M. Lalliaud

Lettre CMI – À Madame B.

Table de la correspondance

Lettre DCCCLXX – À M. Beauchâteau

Bourgoin, le 9 janvier 1769.

Hier, monsieur, je reçus, par le canal du sieur Guy, libraire à Paris, avec des Etrennes mignonnes, votre lettre du 7 septembre 1768.

Mes ennemis ont toujours parlé ; mes amis, si j’en ai, se sont toujours tus : les uns et les autres peuvent continuer de même. Je ne désire point qu’on me loue, encore moins qu’on me justifie. J’approche d’un séjour où les injustices des hommes ne pénètrent pas. La seule chose que je désire, en les quittant, est de les laisser tous heureux et en paix. Adieu, monsieur.

Lettre DCCCLXXII – À M. Lalliaud

Bourgoin, le 16 janvier 1769.

Je commence, monsieur, d’entrevoir le repos que vous m’annoncez, et que j’ai pressenti même avant vous ; un grand mal d’estomac, accompagné d’enflure, d’étouffement, et de fièvre, m’en montre la route autre que celle que vous avez prévue, mais la seule par laquelle j’y puis parvenir. Cette bizarre maladie a des relâches, que je paie par des retours plus cruels ; et hier même je me croyais guéri : j’ai changé cette nuit d’opinion ; je comprends que j’en ai pour le reste de la route, mais j’ignore si le trajet qui me reste à faire sera court ou long. La seule chose que je sens, c’est qu’il sera rude, d’autant plus que l’impossibilité de me baisser, de me chausser, d’herboriser par conséquent, et l’extrême difficulté d’écrire, me condamnent à la plus insupportable inaction, ne pouvant supporter aucune lecture, ni feuilleter que des livres de plantes, qui vont ne me servir plus de rien. Je crois que l’attitude d’être continuellement occupé à coller des plantes, et courbé sur la caisse de mon herbier, a beaucoup contribué à détruire mon estomac ; et lorsque je reprends dans des moments la même attitude, la douleur et l’oppression, qui redoublent, me forcent bien vite à la quitter : mais je crois que l’air et l’eau de ce pays marécageux m’ont fait plus de mal encore. Je ne m’en suis pas senti tout seul ; et ma femme, qui vient d’être aussi malade, en a éprouvé sa part. Cela m’a déterminé, me voyant totalement oublié, ou du moins abandonné, à accepter un petit logement qui m’a été offert sur la hauteur, à une lieue d’ici, dans une maison inhabitée, mais en très bon air, et je compte m’y transplanter aussitôt qu’il sera prêt, et que nous en aurons la force ; trop heureux si l’on m’y laisse au moins finir mes jours dans la langueur d’une oisiveté totale, ou mêlée uniquement de mes maux, plus supportables pour moi qu’elle.

Voici, monsieur, une lettre de change de dix livres sterling sur l’Angleterre, que je vous prie de tâcher de négocier, ou d’envoyer à Londres ; elle sera payée sur-le-champ : c’est une petite rente viagère que j’ai reçue en paiement de mes livres, que je vendis à Londres pour n’avoir plus à les traîner après moi depuis qu’ils m’étaient devenus inutiles.

Mon cher monsieur Lalliaud, plaignez-moi et pardonnez-moi. Je ne puis plus écrire sans souffrir beaucoup et sans aggraver mon mal ; et, pour surcroît, je n’ai affaire qu’à des gens exigeants, qui s’embarrassent très peu de mon état, et me comptent leurs lignes sur les pages qu’ils exigent de moi. Vous n’êtes pas de même ; aussi toute mon attente est en vous. Je ne vous écrirai que pour choses nécessaires et très en bref. Ne comptez pas rigoureusement avec votre serviteur, je vous en conjure, et donnez-moi la consolation d’apprendre de temps en temps que vous ne m’oubliez pas. Je vous embrasse de tout mon coeur, et ma femme vous salue.

Lettre DCCCLXXIV – À M. Lalliaud

[998]

Monquin, le 4 février 1769.

J’ai reçu, monsieur, vos deux dernières lettres, et, avec la première, la rescription que vous avez eu la bonté de m’envoyer, et dont je vous remercie.

Quoi ! monsieur, le barbouillage académique imprimé à Lausanne l’avait aussi été à Paris !… et c’est M. Fréron qui en est l’éditeur[999] !… Le temps de l’impression, le choix de la pièce, la moindre et la plus plate de tout ce que j’ai laissé en manuscrit, tout m’apprend par quelles espèces de mains et à quelle intention cet écrit a été publié, l’édition de Lausanne, si elle existe, aura probablement été faite sur celle de Paris ; mais le silence de M. du Peyrou me fait douter de cette seconde édition, dont la nouvelle m’a été donnée d’assez loin pour qu’on ait pu confondre ; et de pareils chiffons ne sont guère de ceux qu’on imprime deux fois. Vous avez pris le vrai moyen d’aller, s’il est possible, à la source du vol par l’examen du manuscrit : cela vaut mieux qu’une lettre imprimée, qui ne ferait que faire souvenir de moi le public et mes ennemis, dont je cherche à être oublié, et sur laquelle les coupables n’iront sûrement pas se déclarer. Vous m’apprenez aussi qu’on a imprimé un nouveau volume de mes écrits vrais ou faux. C’est ainsi qu’on me dissèque de mon vivant, ou plutôt qu’on dissèque un autre corps sous mon nom. Car quelle part ai-je au recueil dont vous me parlez, si ce n’est deux ou trois lettres de moi qui y sont insérées, et sur lesquelles, pour faire croire que le recueil entier en était, on a eu l’impudence de le faire imprimer à Londres sous mon nom, tandis que j’étais en Angleterre, en supprimant la première édition de Lausanne faite sous les yeux de l’auteur ? J’entrevois que l’impression du chiffon académique tient encore à quelque autre manoeuvre souterraine de même acabit. Vous m’avez écrit quelquefois que je faisais du noir ; l’expression n’est pas juste ; ce n’est pas moi, monsieur, qui fais du noir, mais c’est moi qu’on en barbouille. Patience ; ils ont beau vouloir écarter le vivier d’eau claire, il se trouvera quand je ne serai plus en leur pouvoir, et au moment qu’ils y penseront le moins. Aussi qu’ils fassent désormais à leur aise, je les mets au pis. J’attends sans alarmes l’explosion qu’ils comptent faire après ma mort sur ma mémoire, semblables aux vils corbeaux qui s’acharnent sur les cadavres. C’est alors qu’ils croiront n’avoir plus à craindre le trait de lumière qui, de mon vivant, ne cesse de les faire trembler, et c’est alors que l’on connaîtra peut-être le prix de ma patience et de mon silence. Quoi qu’il en soit, en quittant Bourgoin j’ai quitté tous les soucis qui m’en ont rendu le séjour aussi déplaisant que nuisible. L’état où je suis a plus fait pour ma tranquillité que les leçons de la philosophie et de la raison. J’ai vécu, monsieur ; je suis content de l’emploi de ma vie ; et du même oeil que j’en vois les restes, je vois aussi les événements qui les peuvent remplir. Je renonce donc à savoir désormais rien de ce qui se dit, de ce qui se fait, de ce qui se passe par rapport à moi : vous avez eu la discrétion de ne m’en jamais rien dire. Je vous conjure de continuer. Je ne me refuse pas aux soins que votre amitié, votre équité, peuvent vous inspirer pour la vérité, pour moi dans l’occasion, parce que, après les sentiments que vous professez envers moi, ce serait vous manquer à vous-même. Mais dans l’état où sont les choses, et dans le train que je leur vois prendre, je ne veux plus m’occuper de rien qui me rappelle hors de moi, de rien qui puisse ôter à mon esprit la même tranquillité dont jouit ma conscience.

Je vous écris, sans y penser, de longues lettres qui font grand bien à mon coeur, et grand mal à mon estomac. Je remets à une autre fois le détail de mon habitation. Madame Renou vous remercie et vous salue ; et moi, mon cher monsieur, je vous embrasse de tout mon coeur.

Lettre DCCCLXXVI – À M. Lalliaud

À Monquin, le 28 février 1769.

Je ne connais point M. de La Sale ; je sais seulement que c’est un fabricant de Lyon. Il accompagna cet automne le fils de madame Boy de La Tour, mon amie, qui vint me voir ici. Me voyant logé si tristement et dans lui si mauvais air, il me proposa une habitation en Bombes ; je ne dis ni oui ni non. Cet hiver, me voyant dépérir, il est revenu à la charge ; j’ai refusé ; il m’a pressé. Faute d’autres bonnes raisons à lui dire, je lui ai déclaré que je ne pouvais sortir de cette province sans l’agrément de M. le prince de Conti. Il m’a pressé de lui permettre de demander cet agrément ; je ne m’y suis pas opposé : voilà tout.

J’apprends, par le plus grand hasard du monde, qu’on vient d’imprimer à Lausanne un ancien chiffon de ma façon. C’est un discours sur une question proposée, en 1751, par M. de Curzay, tandis qu’il était en Corse. Quand il fut fait, je le trouvai si mauvais que je ne voulus ni l’envoyer ni le faire imprimer. Je le remis, avec tout ce que j’avais en manuscrit, à M. du Peyrou avant mon départ pour l’Angleterre. Je ne l’ai pas revu depuis, et je n’y ai pas même pensé. Je ne puis me rappeler avec certitude si ce barbouillage est ou n’est point un des manuscrits inlisibles que M. du Peyrou m’envoya à Wootton pour les transcrire, et que je lui renvoyai, copie et brouillon, par son ami M. de Cerjat, chez lequel, ou durant le transport, le vol aura pu se faire ; ce qu’il y a de sûr, c’est que je n’ai aucune part à cette impression, et que si j’eusse été assez insensé pour vouloir mettre encore quelque chose sous la presse, ce n’est pas un pareil torche-cul que j’aurais choisi. J’ignore comment il est passé sous la presse ; mais je crois M. du Peyrou parfaitement incapable d’une pareille infidélité. En ce qui me regarde, voilà la vérité, et il m’importe que cette vérité soit connue. Je vous embrasse et vous salue, mon cher monsieur, de tout mon coeur.

Lettre DCCCLXXVIII – À M. de ***

[1001]

Monquin, le 25 mars 1769.

Le voilà, monsieur, ce misérable radotage que mon amour-propre humilié vous a fait si longtemps attendre, faute de sentir qu’un amour-propre beaucoup plus noble devait m’apprendre à surmonter celui-là. Qu’importe que mon verbiage vous paraisse misérable, pourvu que je sois content du sentiment qui me l’a dicté. Sitôt que mon meilleur état m’a rendu quelques forces, j’en ai profité pour le relire et vous l’envoyer. Si vous avez le courage d’aller jusqu’au bout, je vous prie après cela de vouloir bien me le renvoyer, sans me rien dire de ce que vous en aurez pensé, et que je comprends de reste. Je vous salue, monsieur, et vous embrasse de tout mon coeur.

Lettre DCCCLXXIX – À M. de ***

Bourgoin, le 15 janvier 1769.[1002]

Je sens, monsieur, l’inutilité du devoir que je remplis en répondant à votre dernière lettre ; mais c’est un devoir enfin que vous m’imposez et que je remplis de bon coeur quoique mal, vu les distractions de l’état où je suis.

Mon dessein, en vous disant ici mon opinion sur les principaux points de votre lettre, est de vous la dire avec simplicité et sans chercher à vous la faire adopter. Cela serait contre mes principes et même contre mon goût. Car je suis juste ; et comme je n’aime point qu’on cherche à me subjuguer, je ne cherche non plus à subjuguer personne. Je sais que la raison commune est très bornée ; qu’aussitôt qu’on sort de ses étroites limites, chacun a la sienne qui n’est propre qu’à lui ; que les opinions se propagent par les opinions, non par la raison, et que quiconque cède au raisonnement d’un autre, chose déjà très rare, cède par préjugé, par autorité, par affection, par paresse, rarement, jamais peut-être, par son propre jugement.

Vous me marquez, monsieur, que le résultat de vos recherches sur l’auteur des choses est un état de doute. Je ne puis juger de cet état, parce qu’il n’a jamais été le mien. J’ai cru dans mon enfance par autorité, dans ma jeunesse par sentiment, dans mon âge mûr par raison ; maintenant je crois parce que j’ai toujours cru. Tandis que ma mémoire éteinte ne me remet plus sur la trace de mes raisonnements, tandis que ma judiciaire affaiblie ne me permet plus de les recommencer, les opinions qui en ont résulté me restent dans toute leur force ; et sans que j’aie la volonté ni le courage de les mettre derechef en délibération, je m’y tiens en confiance et en conscience, certain d’avoir apporté dans la vigueur de mon jugement à leurs discussions toute l’attention et la bonne foi dont j’étais capable. Si je me suis trompé, ce n’est pas ma faute, c’est celle de la nature, qui n’a pas donné à ma tête une plus grande mesure d’intelligence et de raison. Je n’ai rien de plus aujourd’hui ; j’ai beaucoup de moins. Sur quel fondement recommencerais-je donc à délibérer ? Le moment presse ; le départ approche. Je n’aurais jamais le temps ni la force d’achever le grand travail d’une refonte. Permettez qu’à tout événement j’emporte avec moi la consistance et la fermeté d’un homme, non les doutes décourageants et timides d’un vieux radoteur.

À ce que je puis me rappeler fie mes anciennes idées, à ce que j’aperçois de la marche des vôtres, je vois que, n’ayant pas suivi dans nos recherches la même route, il est peu étonnant que nous ne soyons pas arrivés à la même conclusion. Balançant les preuves de l’existence de Dieu avec les difficultés, vous n’avez trouvé aucun des côtés assez prépondérant pour vous décider, et vous êtes resté dans le doute. Ce n’est pas comme cela que je fis : j’examinai tous les systèmes sur la formation de l’univers que j’avais pu connaître ; je méditai sur ceux que je pouvais imaginer ; je les comparai tous de mon mieux ; et je me décidai, non pour celui qui ne m’offrait point de difficultés, car ils m’en offraient tous, mais pour celui qui me paraissait en avoir le moins : je me dis que ces difficultés étaient dans la nature de la chose, que la contemplation de l’infini passerait toujours les bornes de mon entendement ; que, ne devant jamais espérer de concevoir pleinement le système de la nature, tout ce que je pouvais faire était de le considérer par les côtés que je pouvais saisir ; qu’il fallait savoir ignorer en paix tout le reste ; et j’avoue que, dans ces recherches, je pensai comme les gens dont vous parlez, qui ne rejettent pas une vérité claire ou suffisamment prouvée pour les difficultés qui l’accompagnent, et qu’on ne saurait lever. J’avais alors, je l’a voue, une confiance si téméraire, ou du moins une si forte persuasion, que j’aurais défié tout philosophe de proposer aucun autre système intelligible sur la nature, auquel je n’eusse opposé des objections plus fortes, plus invincibles que celles qu’il pouvait m’opposer sur le mien ; et alors il fallait me résoudre à rester sans rien croire, comme vous faites, ce qui ne dépendait pas de moi, ou mal raisonner, ou croire comme j’ai fait.

Une idée qui me vint il y a trente ans a peut-être plus contribué qu’aucune autre à me rendre inébranlable : supposons, me disais-je, le genre humain vieilli jusqu’à ce jour dans le plus complet matérialisme, sans que jamais idée de divinité ni d’âme soit entrée dans aucun esprit humain ; supposons que l’athéisme philosophique ait épuisé tous ses systèmes pour expliquer la formation et la marche de l’univers par le seul jeu de la matière et du mouvement nécessaire, mot auquel, du reste, je n’ai jamais rien conçu : dans cet état, monsieur, excusez ma franchise, je supposais encore ce que j’ai toujours vu, et ce que je sentais devoir être, qu’au lieu de se reposer tranquillement dans ces systèmes, comme dans le sein de la vérité, leurs inquiets partisans cherchaient sans cesse à parler de leur doctrine, à l’éclaircir, à l’étendre, à l’expliquer, la pallier, la corriger, et, comme celui qui sent trembler sous ses pieds la maison qu’il habite, à l’étayer de nouveaux arguments. Terminons enfin ces suppositions par celle d’un Platon, d’un Clarke, qui, se levant tout d’un coup au milieu d’eux, leur eût dit : Mes amis, si vous eussiez commencé l’analyse de cet univers par celle de vous-même, vous eussiez trouvé dans la nature de votre être la clef de la constitution de ce même univers, que vous cherchez en vain sans cela ; qu’ensuite, leur expliquant la distinction des deux substances, il leur eût prouvé par les propriétés mêmes de la matière que, quoi qu’en dise Locke, la supposition de la matière pensante est une véritable absurdité ; qu’il leur eût fait voir quelle est la nature de l’être vraiment actif et pensant, et que, de l’établissement de cet être qui juge, il fût enfin remonté aux notions confuses mais sûres de l’Etre suprême : qui peut douter que, frappés de l’éclat, de la simplicité, de la vérité, de la beauté de cette ravissante idée, les mortels, jusqu’alors aveugles, éclairés des premiers rayons de la Divinité, ne lui eussent offert par acclamation leurs premiers hommages, et que les penseurs surtout et les philosophes n’eussent rougi d’avoir contemplé si longtemps les dehors de cette machine immense, sans trouver, sans soupçonner même la clef de sa constitution ; et, toujours grossièrement bornés par leurs sens, de n’avoir jamais su voir que matière où tout leur montrait qu’une autre substance donnait la vie à l’univers et l’intelligence à l’homme ? C’est alors, monsieur, que la mode eût été pour cette nouvelle philosophie ; que les jeunes gens et les sages se fussent trouvés d’accord ; qu’une doctrine si belle, si sublime, si douce et si consolante pour tout homme juste, eût réellement excité tous les hommes à la vertu ; et que ce beau mot d’humanité, rebattu maintenant jusqu’à la fadeur, jusqu’au ridicule, par les gens du monde les moins humains, eût été plus empreint dans les coeurs que dans les livres. Il eût donc suffi d’une simple transposition de temps pour faire prendre tout le contre-pied à la mode philosophique, avec cette différence que celle d’aujourd’hui, malgré son clinquant de paroles, ne nous promet pas une génération bien estimable, ni des philosophes bien vertueux.

Vous objectez, monsieur, que si Dieu eût voulu obliger les hommes à le connaître, il eût mis son existence en évidence à tous les yeux. C’est à ceux qui font de la foi en Dieu un dogme nécessaire au salut de répondre à cette objection, et ils y répondent par la révélation. Quant à moi, qui crois en Dieu sans croire cette foi nécessaire, je ne vois pas pourquoi Dieu se serait obligé de nous la donner. Je pense que chacun sera jugé non sur ce qu’il a cru, mais sur ce qu’il a fait, et je ne crois point qu’un système de doctrine soit nécessaire aux oeuvres, parce que la conscience en tient lieu.

Je crois bien, il est vrai, qu’il faut être de bonne foi dans sa croyance, et ne pas s’en faire un système favorable à nos passions. Comme nous ne sommes pas tout intelligence, nous ne saurions philosopher avec tant de désintéressement que notre volonté n’influe un peu sur nos opinions 1 l’on peut souvent juger des secrètes inclinations d’un homme par ses sentiments purement spéculatifs ; et, cela posé, je pense qu’il se pourrait bien que celui qui n’a pas voulu croire fût puni pour n’avoir pas cru.

Cependant je crois que Dieu s’est suffisamment révélé aux hommes et par ses oeuvres et dans leurs coeurs ; et s’il y en a qui ne le connaissent pas, c’est, selon moi, parce qu’ils ne veulent pas le connaître, ou parce qu’ils n’en ont pas besoin.

Dans ce dernier cas est l’homme sauvage et sans culture qui n’a fait encore aucun usage de sa raison ; qui, gouverné seulement par ses appétits, n’a pas besoin d’autre guide, et qui, ne suivant que l’instinct de la nature, marche par des mouvements toujours droits. Cet homme ne connaît pas Dieu, mais il ne l’offense pas. Dans l’autre cas, au contraire, est le philosophe qui, à force de vouloir exalter son intelligence, de raffiner, de subtiliser sur ce qu’on pensa jusqu’à lui, ébranle enfin tous les axiomes de la raison simple et primitive, et, pour vouloir toujours savoir plus et mieux que les autres, parvient à ne rien savoir du tout. L’homme à la fois raisonnable et modeste, dont l’entendement exercé, mais borné, sent ses limites et s’y renferme, trouve dans ces limites la notion de son âme et celle de l’auteur de son être, sans pouvoir passer au-delà pour rendre ces notions claires, et contempler d’aussi près l’une et l’autre que s’il était lui-même un pur esprit. Alors, saisi de respect, il s’arrête, et ne touche point au voile, content de savoir que l’Etre immense est dessous. Voilà jusqu’où la philosophie est utile à la pratique ; le reste n’est plus qu’une spéculation oiseuse pour laquelle l’homme n’a point été fait, dont le raisonneur modéré s’abstient, et dans laquelle n’entre point l’homme vulgaire. Cet homme, qui n’est ni une brute ni un prodige, est l’homme proprement dit, moyen entre les deux extrêmes, et qui compose les dix-neuf vingtièmes du genre humain ; c’est à cette classe nombreuse de chanter le psaume Coeli enarrant, et c’est elle en effet qui le chante. Tous les peuples de la terre connaissent et adorent Dieu ; et, quoique chacun l’habille à sa mode, sous tous ces vêtements divers on trouve pourtant toujours Dieu. Le petit nombre d’élite qui a de plus hautes prétentions de doctrine, et dont le génie ne se borne pas au sens commun, en veut un plus transcendant, ce n’est pas de quoi je le blâme ; mais qu’il parte de là pour se mettre à la place du genre humain, et dire que Dieu s’est caché aux hommes parce que lui, petit nombre, ne le voit plus, je trouve en cela qu’il a tort. Il peut arriver, j’en conviens, que le torrent de la mode et le jeu de l’intrigue étendent la secte philosophique, et persuadent un moment à la multitude qu’elle ne croit plus en Dieu ; mais cette mode passagère ne peut durer ; et, comme qu’on s’y prenne, il faudra toujours à la longue un Dieu à l’homme : enfin quand, forçant la nature des choses, la Divinité augmenterait pour nous d’évidence, je ne doute pas que dans le nouveau lycée on n’augmentât en même raison de subtilité pour la nier. La raison prend à la longue le pli que le coeur lui donne ; et, quand on veut penser en tout autrement que le peuple, on en vient à bout tôt ou tard.

Tout ceci, monsieur, ne vous paraît guère philosophique, ni à moi non plus ; mais, toujours de bonne foi avec moi-même, je sens se joindre à mes raisonnements, quoique simples, le poids de l’assentiment intérieur. Vous voulez qu’on s’en défie ; je ne saurais penser comme vous sur ce point, et je trouve, au contraire, dans ce jugement interne une sauvegarde naturelle contre les sophismes de ma raison. Je crains même qu’en cette occasion vous ne confondiez les penchants secrets de notre coeur qui nous égarent, avec ce dictamen[1003] plus secret, plus interne encore, qui réclame et murmure contre ces décisions intéressées, et nous ramène en dépit de nous sur la route de la vérité. Ce sentiment intérieur est celui de la nature elle-même, c’est un appel de sa part contre les sophismes de la raison ; et ce qui le prouve est qu’il ne parle jamais plus fort que quand notre volonté cède avec le plus de complaisance aux jugements qu’il s’obstine à rejeter. Loin de croire que qui juge d’après lui soit sujet à se tromper, je crois que jamais il ne nous trompe, et qu’il est la lumière de notre faible entendement lorsque nous voulons aller plus loin que ce que nous pouvons concevoir.

Et après tout, combien de fois la philosophie elle-même, avec toute sa fierté, n’est-elle pas forcée de recourir à ce jugement interne qu’elle affecte de mépriser ? N’était-ce pas lui seul qui faisait marcher Diogène pour toute réponse devant Zénon qui niait le mouvement ? n’était-ce pas par lui que toute l’antiquité philosophique répondait aux pyrrhoniens ? N’allons pas si loin ; tandis que toute la philosophie moderne rejette les esprits, tout d’un coup l’évêque Berkley s’élève et soutient qu’il n’y a point de corps. Comment est-on venu à bout de répondre à ce terrible logicien ? Otez le sentiment intérieur, et je défie tous les philosophes modernes ensemble de prouver à Berkley qu’il y a des corps. Bon jeune homme, qui me paraissez si bien né, de la bonne foi, je vous en conjure, et permettez que je vous cite ici un auteur qui ne vous sera pas suspect, celui des Pensées philosophiques[1004]. Qu’un homme vienne vous dire que, projetant au hasard une multitude de caractères d’imprimerie, il a vu l’Enéide tout arrangée résulter de ce jet : convenez qu’au lieu d’aller vérifier cette merveille vous lui répondrez froidement : Monsieur, cela n’est pas impossible, mais vous mentez. En vertu de quoi, je vous prie, lui répondrez-vous ainsi ?

Eh ! qui ne sait que, sans le sentiment interne, il ne resterait bientôt plus de traces de vérité sur la terre, que nous serions tous successivement le jouet des opinions les plus monstrueuses, à mesure que ceux qui les soutiendraient auraient plus de génie, d’adresse et d’esprit ; et qu’enfin, réduits à rougir de notre raison même, nous ne saurions bientôt plus que croire ni que penser ?

Mais les objections… Sans doute il y en a d’insolubles pour nous, et beaucoup, je le sais ; mais encore un coup, donnez-moi un système où il n’y en ait pas, ou dites-moi comment je dois me déterminer. Bien plus, par la nature de mon système, pourvu que mes preuves directes soient bien établies, les difficultés ne doivent pas m’arrêter, vu l’impossibilité où je suis, moi être mixte, de raisonner exactement sur les esprits purs et d’en observer suffisamment la nature. Mais vous, matérialiste, qui me parlez d’une substance unique, palpable, et soumise par sa nature à l’inspection des sens, vous êtes obligé non seulement de ne me rien dire que de clair, de bien prouvé, mais de résoudre toutes mes difficultés d’une façon pleinement satisfaisante, parce que nous possédons vous et moi tous les instruments nécessaires à cette solution. Et, par exemple, quand vous faites naître la pensée des combinaisons de la matière, vous devez me montrer sensiblement ces combinaisons et leur résultat par les seules lois de la physique et de la mécanique, puisque vous n’en admettez point d’autres. Vous, épicurien, vous composez l’âme d’atomes subtils. Mais qu’appelez-vous subtils, je vous prie ? vous savez que nous ne connaissons point de dimensions absolues, et que rien n’est petit ou grand que relativement à l’oeil qui le regarde. Je prends par supposition un microscope suffisant, et je regarde un de vos atomes : je vois un grand quartier de rocher crochu ; de la danse et de l’accrochement de pareils quartiers j’attends de voir résulter la pensée. Vous, moderniste, vous me montrez une molécule organique : je prends mon microscope, et je vois un dragon grand comme la moitié de ma chambre ; j’attends de voir se mouler et s’entortiller de pareils dragons jusqu’à ce que je voie résulter du tout un être non seulement organisé, mais intelligent, c’est-à-dire un être non agrégatif et qui soit rigoureusement un, etc. Vous me marquiez, monsieur, que le monde s’était fortuitement arrangé comme la république romaine : pour que la parité fût juste, il faudrait que la république romaine n’eût pas été composée avec des hommes, mais avec des morceaux de bois. Montrez-moi clairement et sensiblement la génération purement matérielle du premier être intelligent, je ne vous demande rien de plus.

Mais si tout est l’oeuvre d’un être intelligent, puissant, bienfaisant, d’où vient le mal sur la terre ? Je vous avoué que cette difficulté si terrible ne m’a jamais beaucoup frappé, soit que je ne l’aie pas bien conçue, soit qu’en effet elle n’aie pas toute la solidité qu’elle paraît avoir. Nos philosophes se sont élevés contre les entités métaphysiques, et je ne connais personne qui en fasse tant. Qu’entendent-ils par le mal ? qu’est-ce que le mal en lui-même ? où est le mal relativement à la nature et à son auteur ? L’univers subsiste ; l’ordre y règne et s’y conserve ; tout y périt successivement, parce que telle est la loi des êtres matériels et mus ; mais tout s’y renouvelle, et rien n’y dégénère, parce que tel est l’ordre de son auteur, et cet ordre ne se dément point. Je ne vois aucun mal à tout cela ; mais quand je souffre, n’est-ce pas un mal ? quand je meurs, n’est-ce pas un mal ? Doucement ; je suis sujet à la mort, parce que j’ai reçu la vie ; il n’y avait pour moi qu’un moyen de ne point mourir, c’était de ne jamais naître. La vie est un bien positif, mais fini, dont le terme s’appelle mort. Le terme du positif n’est pas le négatif, il est zéro. La mort nous est terrible, et nous appelons cette terreur un mal. La douleur est encore un mal pour celui qui souffre, j’en conviens ; mais la douleur et le plaisir étaient les seuls moyens d’attacher un être sensible et périssable à sa propre conservation, et ces moyens sont ménagés avec une bonté digne de l’Etre suprême. Au moment même que J’écris ceci, je viens encore d’éprouver combien la cessation subite d’une douleur aiguë est un plaisir vif et délicieux. M’oserait-on dire que la cessation du plaisir le plus vif soit une douleur aiguë ? La douce jouissance de la vie est permanente ; il suffit, pour la goûter”, de ne pas souffrir, La douleur n’est qu’un avertissement importun, mais nécessaire, que ce bien qui nous est si cher est en péril. Quand je regardai de près à tout cela, je trouvai, je prouvai peut-être que le sentiment de la mort et celui de la douleur est presque nul dans l’ordre de la nature. Ce sont les hommes qui l’ont aiguisé ; sans leurs raffinements insensés, sans leurs institutions barbares, les maux physiques ne nous atteindraient, ne nous affecteraient guère, et nous ne sentirions point la mort.

Mais le mal moral ! autre ouvrage de l’homme, auquel Dieu n’a d’autre part que de l’avoir fait libre, et en cela semblable à lui. Faudra-t-il donc s’en prendre à Dieu des crimes des hommes et des maux qu’ils leur attirent ? faudra-t-il, en voyant un champ de bataille, lui reprocher d’avoir créé tant de jambes et de bras cassés ?

Pourquoi, direz-vous, avoir fait l’homme libre, puisqu’il devait abuser de sa liberté ? Ah ! M, de ***, s’il exista jamais un mortel qui n’en ait pas abusé, ce mortel seul honore plus l’humanité que tous les scélérats qui couvrent la terre ne la dégradent. Mon Dieu ! donne-moi des vertus, et me place un jour auprès des Fénélon, des Caton, des Socrate. Que m’importera le reste du genre humain ? je ne rougirai point d’avoir été homme.

Je vous l’ai dit, monsieur, il s’agit ici de mon sentiment, non de mes preuves, et vous ne le voyez que trop. Je me souviens d’avoir jadis rencontré sur mon chemin cette question de l’origine du mal, et de l’avoir effleurée ; mais vous n’avez point lu ces rabâcheries, et moi je les ai oubliées : nous avons très bien fait tous deux. Tout ce que je sais est que la facilité que je trouvais à les résoudre venait de l’opinion que j’ai toujours eue de la coexistence éternelle de deux principes : l’un actif, qui est Dieu ; l’autre passif, qui est la matière, que l’être actif combine et modifie avec une pleine puissance, mais pourtant sans l’avoir créée et sans la pouvoir anéantir. Cette opinion m’a fait huer des philosophes à qui je l’ai dite ; ils l’ont décidée absurde et contradictoire. Cela peut-être, mais elle ne m’a pas paru telle, et j’y ai trouvé l’avantage d’expliquer sans peine et clairement à mon gré tant de questions dans lesquelles ils s’embrouillent, entre autres celle que vous m’avez proposée ici comme insoluble.

Au reste, j’ose croire que mon sentiment, peu pondérant sur toute autre matière, doit l’être un peu sur celle-ci ; et, quand vous connaîtrez mieux ma destinée, quelque jour vous direz peut-être en pensant à moi : Quel autre a droit d’agrandir la mesure qu’il a trouvée aux maux que l’homme souffre ici-bas ?

Vous attribuez à la difficulté de cette même question, dont le fanatisme et la superstition ont abusé, les maux que les religions ont causés sur la terre.

Cela peut-être, et je vous avoue même que toutes les formules en matière de foi ne me paraissent qu’autant de chaînes d’iniquité, de fausseté, d’hypocrisie, et de tyrannie. Mais ne soyons jamais injustes ; et pour aggraver le mal, n’ôtons pas le bien. Arracher toute croyance en Dieu du coeur des hommes, c’est y détruire toute vertu. C’est mon opinion, monsieur : peut-être elle est fausse ; mais, tant que c’est la mienne, je ne serai point assez lâche pour vous la dissimuler.

Faire le bien est l’occupation la plus douce d’un homme bien né : sa probité, sa bienfaisance, ne sont point l’ouvrage de ses principes, mais celui de son bon naturel ; il cède à ses penchants en pratiquant la justice, comme le méchant cède aux siens en pratiquant l’iniquité. Contenter le goût qui nous porte à bien faire est bonté, mais non pas vertu.

Ce mot de vertu signifie force. Il n’y a point de vertu sans combat ; il n’y en a point sans victoire. La vertu ne consiste pas seulement à être juste, mais à l’être en triomphant de ses passions, en régnant sur son propre coeur. Titus, rendant heureux le peuple romain, versant partout les grâces et les bienfaits, pouvait ne pas perdre un seul jour et n’être pas vertueux ; il le fut certainement en renvoyant Bérénice. Brutus faisant mourir ses enfants pouvait n’être que juste. Mais Brutus était un tendre père ; pour faire son devoir il déchira ses entrailles, et Brutus fut vertueux.

Vous voyez ici d’avance la question remise à son point. Ce divin simulacre dont vous me parlez s’offre à moi sous une image qui n’est pas ignoble, et je crois sentir à l’impression que cette image fait dans mon coeur la chaleur qu’elle est capable de produire. Mais ce simulacre enfin n’est encore qu’une de ces entités métaphysiques dont vous ne voulez pas que les hommes se fassent des dieux ; c’est un pur objet de contemplation. Jusqu’où portez-vous l’effet de cette contemplation sublime ? Si vous ne voulez qu’en tirer un nouvel encouragement pour bien faire, je suis d’accord avec vous ; mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Supposons votre coeur honnête en proie aux passions les plus terribles, dont vous n’êtes pas à l’abri, puisque enfin vous êtes homme. Cette image, qui dans le calme s’y peint si ravissante, n’y perdra-t-elle rien de ses charmes, et ne s’y ternira-t-elle point au milieu des flots ? Ecartons la supposition décourageante et terrible des périls qui peuvent tenter la vertu mise au désespoir ; supposons seulement qu’un coeur trop sensible brûle d’un amour involontaire pour la fille ou la femme de son ami ; qu’il soit maître de jouir d’elle entre le ciel qui n’en voit rien, et lui qui n’en veut rien dire à personne ; que sa figure charmante l’attire ornée de tous les attraits de la beauté et de la volupté : au moment où ses sens enivrés sont prêts à se livrer à leurs délices, cette image abstraite de la vertu viendra-t-elle disputer son coeur à l’objet réel qui le frappe ? lui paraîtra-t-elle en cet instant la plus belle ? l’arrachera-t-elle des bras de celle qu’il aime pour se livrer à la vaine contemplation d’un fantôme qu’il sait être sans réalité ? finira-t-il comme Joseph, et laissera-t-il son manteau ? Non, monsieur ; il fermera les yeux et succombera. Le croyant, direz-vous, succombera de même. Oui, l’homme faible ; celui, par exemple, qui vous écrit ; mais donnez-leur à tous deux le même degré de force, et voyez la différence du point d’appui.

Le moyen, monsieur, de résister à des tentations violentes quand on peut leur céder sans crainte en se disant : À quoi bon résister ? pour être vertueux, le philosophe a besoin de l’être aux yeux des hommes, mais sous les yeux de Dieu le juste est bien fort ; il compte cette vie, et ses biens, et ses maux, et toute sa gloriole pour si peu de chose ! il aperçoit tant au-delà ! Force invincible de la vertu, nul ne te connaît que celui qui sent tout son être, et qui sait qu’il n’est pas au pouvoir des hommes d’en disposer ! Lisez-vous quelquefois la République de Platon ? voyez dans le second dialogue avec quelle énergie l’ami de Socrate, dont j’ai oublié le nom, lui peint le juste accablé des outrages de la fortune et des injustices des hommes, diffamé, persécuté, tourmenté, en proie à tout l’opprobre du crime, et méritant tous les prix de la vertu, voyant déjà la mort qui s’approche, et sûr que la haine des méchants n’épargnera pas sa mémoire, quand ils ne pourront plus rien sur sa personne. Quel tableau décourageant, si rien pouvait décourager la vertu ! Socrate lui-même effrayé s’écrie, et croit devoir invoquer les dieux avant de répondre ; mais sans l’espoir d’une autre vie il aurait mal répondu pour celle-ci. Toutefois dût-il finir pour nous à la mort, ce qui ne peut être si Dieu est juste, et par conséquent s’il existe, l’idée seule de cette existence serait encore pour l’homme un encouragement à la vertu, et une consolation dans ses misères, dont manque celui qui, se croyant isolé dans cet univers, ne sent au fond de son coeur aucun confident de ses pensées. C’est toujours une douceur dans l’adversité d’avoir un témoin qu’on ne l’a pas méritée ; c’est un orgueil vraiment digne de la vertu de pouvoir dire à Dieu : Toi qui lis dans mon coeur, tu vois que j’use en âme forte et en homme juste de la liberté que tu m’as donnée. Le vrai croyant, qui se sent partout sous l’oeil éternel, aime à s’honorer à la face du ciel d’avoir rempli ses devoirs sur la terre.

Vous voyez que je ne vous ai point disputé ce simulacre que vous m’avez présenté pour unique objet des vertus du sage. Mais, mon cher monsieur, revenez maintenant à vous, et voyez combien cet objet est inalliable, incompatible avec vos principes. Comment ne sentez-vous pas que cette même loi de la nécessité qui seule règle, selon vous, la marche du monde et tous les événements, règle aussi toutes les actions des hommes, toutes les pensées de leurs, têtes, tous les sentiments de leurs coeurs ; que rien n’est libre, que tout est forcé, nécessaire, inévitable ; que tous les mouvements de l’homme, dirigés par la matière aveugle, ne dépendent de sa volonté que parce que sa volonté même dépend de la nécessité ; qu’il n’y a par conséquent ni vertus, ni vices, ni mérite, ni démérite, ni moralité dans les actions humaines ; et que ces mots d’honnête homme ou de scélérat doivent être pour vous totalement vides de sens ? Ils ne le sont pas toutefois, j’en suis très sûr ; votre honnête coeur en dépit de vos arguments réclame contre votre triste philosophie ; le sentiment de la liberté, le charme de la vertu, se font sentir à vous malgré vous. Et voilà comment de toutes parts cette forte et salutaire voix du sentiment intérieur rappelle au sein de la vérité et de la vertu tout homme que sa raison mal conduite égare. Bénissez, monsieur, cette sainte et bienfaisante voix qui vous ramène aux devoirs de l’homme, que la philosophie à la mode finirait par vous faire oublier. Ne vous livrez à vos arguments que quand vous les sentez d’accord avec le dictamen de votre conscience ; et, toutes les fois que vous y sentirez de la contradiction, soyez sûr que ce sont eux qui vous trompent. Quoique je ne veuille pas ergoter avec vous ni suivre pied à pied vos deux lettres, je ne puis cependant me refuser un mot à dire sur le parallèle du sage hébreu et du sage grec. Comme admirateur de l’un et de l’autre, je ne puis guère être suspect de préjugés en parlant d’eux. Je ne vous crois pas dans le même cas : je suis peu surpris que vous donniez au second tout l’avantage ; vous n’avez pas assez fait connaissance avec l’autre, et vous n’avez pas pris assez de soin pour dégager ce qui est vraiment à lui de ce qui lui est étranger et qui le défigure à vos yeux, comme à ceux de bien d’autres gens qui, selon moi, n’y ont pas regardé de plus près que vous. Si Jésus fût né à Athènes, et Socrate à Jérusalem, que Platon et Xénophon eussent écrit la vie du premier, Luc et Matthieu celle de l’autre, vous changeriez beaucoup de langage ; et ce qui lui fait tort dans votre esprit est précisément ce qui rend son élévation d’âme plus étonnante et plus admirable, savoir, sa naissance en Judée, chez le plus vil peuple qui peut-être existât alors ; au lieu que Socrate, né chez le plus instruit et le plus aimable, trouva tous les secours dont il avait besoin pour s’élever aisément au ton qu’il prit. Il s’éleva contre les sophistes, comme Jésus contre les prêtres ; avec cette différence que Socrate imita souvent ses antagonistes, et que, si sa belle et douce mort n’eût honoré sa vie il eût passé pour un sophiste comme eux. Pour Jésus, le vol sublime que prit sa grande âme l’éleva toujours au-dessus de tous les mortels ; et depuis l’âge de douze ans jusqu’au moment qu’il expira dans la plus cruelle ainsi que dans la plus infâme de toutes les morts, il ne se démentit pas un moment. Son noble projet était de relever son peuple, d’en faire derechef un peuple libre et digne de l’être ; car c’était par là qu’il fallait commencer. L’étude profonde qu’il fit de la loi de Moïse, ses efforts pour en réveiller l’enthousiasme et l’amour dans les coeurs, montrèrent son but, autant qu’il était possible, pour ne pas effaroucher les Romains. Mais ses vils et lâches compatriotes, au lieu de l’écouter, le prirent en haine précisément à cause de son génie et de sa vertu qui leur reprochaient leur indignité. Enfin ce ne fut qu’après avoir vu l’impossibilité d’exécuter son projet qu’il l’étendit dans sa tête, et que, ne pouvant faire par lui-même une révolution chez son peuple, il voulut en faire une par ses disciples dans l’univers. Ce qui l’empêcha de réussir dans son premier plan, outre la bassesse de son peuple, incapable de toute vertu, fut la trop grande douceur de son propre caractère ; douceur qui tient plus de l’ange et du dieu que de l’homme, qui ne l’abandonna pas un instant, même sur la croix, et qui fait verser des torrents de larmes à qui sait lire sa vie comme il faut à travers les fatras dont ces pauvres gens l’ont défigurée. Heureusement ils ont respecté et transcrit fidèlement ses discours qu’ils n’entendaient pas : ôtez quelques tours orientaux ou mal rendus, on n’y voit pas un mot qui ne soit digne de lui ; et c’est là qu’on reconnaît l’homme divin, qui, de si piètres disciples, a fait pourtant, dans leur grossier mais fier enthousiasme, des hommes éloquents et courageux.

Vous m’objectez qu’il a fait des miracles. Cette objection serait terrible, si elle était juste ; mais vous savez, monsieur, ou du moins vous pourriez savoir que, selon moi, loin que Jésus ait fait des miracles, il a déclaré très positivement qu’il n’en ferait point, et a marqué un très grand mépris pour ceux qui en demandaient.

Que de choses me resteraient à dire ! Mais cette lettre est énorme ; il faut finir : voici la dernière fois que je reviendrai sur ces matières. J’ai voulu vous complaire, monsieur ; je ne m’en repens point : au contraire, je vous remercie de m’avoir fait reprendre un fil d’idées presque effacées, mais dont les restes peuvent avoir pour moi leur usage dans l’état où je suis.

Adieu, monsieur ; souvenez-vous quelquefois d’un homme que vous auriez aimé, je m’en flatte, quand vous l’auriez mieux connu, et qui s’est occupé de vous dans des moments où l’on ne s’occupe guère que de soi-même.

Observation

On ignore le nom de celui qui avait communiqué à Rousseau ses doutes sur l’existence de Dieu. Jean-Jacques lui répondit par cette longue lettre que la force des raisonnements, le style, la bonne foi d’un homme qui cherche sincèrement la vérité, rendent également remarquable. » Il a cru dans son enfance par autorité ; dans sa jeunesse par sentiment ; dans son âge mûr par raison : et maintenant il croit parce qu’il a toujours cru. Cette lettre fut écrite à Bourgoin, dans un cabaret où Jean-Jacques était logé d’une manière incommode, et à l’une des époques de sa vie où il fut le plus tourmenté. C’était au sujet de l’affaire Thevenin, qui l’affecta, beaucoup trop, comme on l’a vu. Toutes les fois que dans ses malheurs on interrogeait Rousseau sur de grandes questions, il sortait de son léthargique accablement et reprenait toute son énergie. On l’a vu dans sa réponse au marquis de Mirabeau, qui le consultait sur l’absurde système du despotisme légal. V. lettre du 26 juillet 1767.

Lettre DCCCLXXXI – À Madame La Tour

À Monquin, le 23 mars 1769.

Le changement d’air m’a fait du bien, chère Marianne, et je me trouve beaucoup mieux, quant à la santé, que quand j’ai quitté Bourgoin.

Cependant mon estomac n’est pas assez rétabli pour que je puisse écrire sans peine, ce qui m’oblige à ne faire que de courtes lettres autant que je puis, et seulement pour le besoin. C’en sera toujours un pour moi, mon aimable amie, d’entretenir avec vous les liens d’une amitié maintenant aussi chère à mon coeur qu’elle parut jadis l’être au vôtre.

Lettre DCCCLXXXIII – À M. Beauchâteau

Bourgoin, le 4 avril 1769.

Vous vous moquez de moi, monsieur, avec votre médaille. Allez, je ne veux point d’autre médaille que celle qui restera dans les coeurs des honnêtes gens qui me survivront, et qui connaîtront mes sentiments et ma destinée. Je vous salue, monsieur, très humblement.

Lettre DCCCLXXXV – Au même

Ce 19 mai 1769.

J’apprends votre perte, mon cher hôte, et je la sens bien ; mais ce n’est pas une perte récente à laquelle vous ne fussiez pas préparé. Je ne voudrais, pour vous en consoler, que le détail que vous me faites de l’état de la défunte. Il y avait longtemps qu’elle avait cessé de vivre, elle n’a fait que cesser de souffrir, et vous de partager ses souffrances. Il n’y a pas là de quoi s’affliger. Mais votre perte, pour être ancienne en quelque sorte, n’en est pas moins réelle et pas moins irréparable ; et voilà sur quoi doivent tomber vos regrets ; vous avez un véritable ami de moins, et un ami qui ne se remplace pas. Puissiez-vous n’avoir jamais plus à le pleurer dans la suite que vous ne le pleurez aujourd’hui ! Mais telle est la loi de la nature, il faut baisser la tété et se résigner.

La nature qui se ranime me ranime aussi. Je reprends des forces et j’herborise. Le pays où je suis serait très agréable s’il avait d’autres habitants ; j’avais semé quelques plantes dans le jardin, on les a détruites. Cela m’a déterminé à n’avoir plus d’autre jardin que les prés et les bois. Tant que j’aurai la force de m’y promener, je trouverai du plaisir à vivre ; c’est lui plaisir que les hommes ne m’ôteront pas, parce qu’il a sa source en-dedans de moi.

Lettre DCCCLXXXVII – À M. du Peyrou

Ce 12 juin 1769.

Recevez, mon cher hôte, mes félicitations et celles de madame Renou, sur votre mariage ; nous faisons l’un et l’autre les voeux les plus sincères pour que vous y trouviez et que vous y rendiez à votre épouse ce rare et précieux bonheur qui en fait un lien céleste et sans lequel il n’est qu’une chaîne de misère ; car il n’y a point de milieu. Elle nous a paru fort aimable à l’un et à l’autre, et d’un fort bon caractère, autant que nous en avons pu juger sur une connaissance aussi superficielle. Nous apprendrons avec joie que le jugement avantageux que nous en avons porté est confirmé par votre expérience. Vous avez, mon cher hôte, une grande et belle tâche à remplir. La sienne est plus grande et plus belle encore. Si elle la remplit, comme le choix d’un homme sensé nous le fait espérer, elle méritera l’estime et le respect de toute la terre, et c’est un tribut que nos coeurs lui paieront avec plaisir.

Le ressentiment de goutte dont vous paraissez menacé nous tient en peine sur l’état présent de Votre santé. Donnez-m’en des nouvelles, je vous prie. Ménagez-la, c’est un soin que votre état rend très nécessaire. Nous vous embrassons l’un et l’autre, et vous prions de faire agréer nos salutations à madame du Peyrou.

Lettre DCCCLXXXIX – À la même

À Monquin, le 4 juillet 1769.

Rassurez-vous, belle Marianne, j’ai regret aux inquiétudes que je vous ai données. J’ai voulu mettre à l’épreuve votre sensibilité ; le succès a passé mon attente ; je vous promets de ne plus faire avec vous de pareils essais. Adieu, belle Marianne ; puissiez-vous ne voir jamais autour de vous que bonheur et prospérité ! Quand on s’affecte ainsi des peines de ses amis, on n’en doit avoir que d’heureux.

Lettre DCCCXCI – Au même

Monquin, le 12 août 1769.

De retour ici, mon cher hôte, de Nevers, d’où je vous ai écrit une lettre qui, j’espère, vous sera parvenue, j’y ai trouvé la vôtre du 9 juillet, où je vois et sens en la lisant les douloureuses incisions que vous avez souffertes, et qui ont abouti à vous tirer du tuf du bout des doigts. Voilà, je l’avoue, une manière d’escamoter dont je n’avais pas l’idée. Comment peut-on avoir du tuf au le bout des doigts ? Cela me passe, et j’aimerais autant, pour la vraisemblance, l’histoire de cet homme qui vomissait des canifs et des écritoires. Mais enfin, là où le vrai parle, la vraisemblance doit se taire, et puisqu’il faut convenir qu’il peut y avoir du tuf Jà où il s’en trouve, je suis toujours fort aise que vous soyez délivré de celui-là, et que vos douleurs de goutte en soient soulagées.

Vous voulez que je vous parle à mon tour de ma santé ; j’ai peu de chose à vous en dire. Mon voyage m’a extrêmement fatigué par la chaleur, la poussière, et la voiture ; mais, chemin faisant, j’ai vu des plantes nouvelles qui m’ont amusé, et après quelques jours de repos me voilà prêt à repartir demain pour aller herboriser sur le mont Pila avec M. le gouverneur de Bourgoin, et quelques autres messieurs à qui je tâche de persuader qu’ils aiment la botanique, et qui en effet y ont fait quelques progrès. Notre pèlerinage doit être de sept ou huit jours, et toujours pédestre, comme celui que nous fîmes ensemble à Bienne. La première journée d’ici à Vienne est très forte pour moi, qui d’ailleurs ne me sens pas extrêmement bien, et il faut que je compte beaucoup sur le bien que me font ordinairement les voyages pédestres, pour ne pas renoncer à celui-là. Mais, après avoir mis la partie en train, la rompre serait à moi de mauvaise grâce, et j’aime mieux courir quelques risques que paraître trop inconstant. Je compte à mon retour trouver ici de vos nouvelles, et apprendre que votre singulière opération vous a en effet délivré d’une attaque de goutte, comme vous l’avez espéré.

Votre Haller me fait toujours grand plaisir, mais je le trouve toujours plus rempli de fautes d’impression. La moitié des phrases de Linnoeus qu’il cite sont estropiées, et un très grand nombre de chiffres des tables et citations sont faux, de sorte qu’on ne sait presque où aller chercher tout ce qu’il indique ; j’ai vu peu de livres aussi considérables imprimés si négligemment. Le catalogue de M. Gagnebin est exact, net, mais sans ordre, de sorte qu’on ne sait comment y chercher la plante dont on a besoin. Au reste, l’un et l’autre de ces deux ouvrages peut donner des instructions utiles, dont je profite de mon mieux en pensant à vous. Quand je serai revenu de Pila (si j’en reviens heureusement), je vous marquerai ce que j’y aurai trouvé de plus ou de moins que dans le catalogue de M. Gagnebin.

Lettre DCCCXCIII – À M. Lalliaud

Monquin, le 27 août 1769.

Un voyage de botanique, monsieur, que j’ai fait au mont Pila presque en arrivant ici, m’a privé du plaisir de vous répondre aussitôt que je l’aurais dû. Ce voyage a été désastreux, toujours de la pluie ; j’ai trouvé peu de plantes, et j’ai perdu mon chien, blessé par un autre et fugitif : je le croyais mort dans les bois de sa blessure, quand à mon retour je l’ai trouvé ici bien portant, sans que je puisse imaginer comment il a pu faire douze lieues et repasser le Rhône dans l’état où il était. Vous avez, monsieur, la douceur de revoir vos pénates et de vivre au milieu de vos amis. Je prendrais part à ce bonheur en vous en voyant jouir, mais je doute que le ciel me destine à ce partage. J’ai trouvé madame Renou en assez bonne santé : elle vous remercie de votre souvenir, et vous salue de tout son coeur. J’en fais de même, étant forcé d’être bref à cause du soin que demandent quelques plantes que j’ai rapportées, et quelques graines que je destinais à madame de Portland, le tout étant arrivé ici à demi pourri par la pluie. Je voudrais du moins en sauver quelque chose, pour n’avoir pas perdu tout-à-fait mon voyage, et la peine que j’ai prise à les recueillir. Adieu, mon cher M. Lalliaud ; conservez-vous, et vivez content.

Lettre DCCCXCV – À M. du Peyrou

Monquin, le 16 septembre 1769.

Je n’aurais pas attendu, mon cher hôte, votre lettre du 5 septembre pour répondre à celle du 6 août, si à mon retour du mont Pila je ne me fusse foulé la main droite par une chute qui m’en a pendant quelque temps gêné l’usage. Je suis bien charmé de n’apprendre votre accès de goutte qu’à votre convalescence ; c’est une grande consolation, quand on souffre, d’attendre ensuite de longs intervalles, durant lesquels on ne souffrira plus ; et je ne suis pas surpris que les tendres soins de votre aimable Henriette fassent une assez grande diversion à vos souffrances pour vous les laisser beaucoup moins sentir. Vous devez vous trouver trop heureux de gagner à son service des accès de goutte dans lesquels vous êtes servi par ses mains. Vous êtes assurément bien faits, l’un pour donner, l’autre pour sentir tout le prix des soins du plus pur zèle et de la plus tendre amitié ; mais cependant, aux charmes près qu’elle seule y peut ajouter, des soins de cette espèce ne doivent pas être absolument nouveaux pour vous. Je suis plus que flatté, je suis touché qu’elle se souvienne avec plaisir de notre ancienne connaissance. J’aurais été trop heureux de pouvoir la cultiver ; mais les attachements fondés sur l’estime, tels que celui que j’ai conçu pour elle, n’ont pas besoin de l’habitude de se voir pour s’entretenir et se renfoncer. Fût-elle beaucoup moins aimable, les respectables devoirs qu’elle remplit si bien près de vous la rendent trop estimable à tout le monde pour ne la pas rendre chère aux honnêtes gens, et surtout à vos amis. À l’égard des échecs, malgré tout ce que vous me dites de son habileté, vous me permettrez de douter que ce soit le jeu auquel elle joue le mieux ; et, si jamais j’ai le plaisir de faire une partie avec elle, je lui dirai, et de bien bon coeur, ce que je disais jadis à un grand prince[1006] ; » Je vous honore trop pour ne pas gagner toujours. »

Vous aviez grande raison, mon cher hôte, d’attendre la relation de mon herborisation de Pila ; car, parmi les plaisirs de la faire, je comptais beaucoup sur celui de vous la décrire. Mais les premiers ayant manqué me laissent peu de quoi fournir à l’autre. Je partis à pied avec trois messieurs, dont un médecin, qui faisaient semblant d’aimer la botanique, et qui, désirant me cajoler, je ne sais pourquoi, s’imaginèrent qu’il n’y avait rien de mieux pour cela que de me faire bien des façons. Jugez comment cela s’assortit, non seulement avec mon humeur, mais avec l’aisance et la gaieté des voyages pédestres. Ils m’ont trouvé très maussade, je le crois bien ; ils ne disent pas que c’est eux qui m’ont rendu tel. Il me semble, que malgré la pluie, nous n’étions point maussades à Brot ni les uns ni les autres. Premier article. Le second est que nous avons eu mauvais temps presque durant toute la route ; ce qui n’amuse pas quand on ne veut qu’herboriser, et que, faute d’une certaine intimité, l’on n’a que cela pour point de ralliement et pour ressource. Le troisième est que nous avons trouvé sur la montagne un très mauvais gîte ; pour lit, du foin ressuant et tout mouillé, hors un seul matelas rembourré de puces, dont, comme étant le Sancho de la troupe, j’ai été pompeusement gratifié. Le quatrième, des accidents de toute espèce : un de nos messieurs a été mordu d’un chien sur la montagne. Sultan a été demi-massacré d’un autre chien ; il a disparu, je l’ai cru mort de ses blessures ou mangé du loup ; et ce qui me confond est qu’à mon retour ici je l’ai trouvé tranquille et parfaitement guéri, sans que je puisse imaginer comment, dans l’état où il était, il a pu faire douze grandes lieues et surtout repasser le Rhône, qui n’est pas un petit ruisseau, comme disait du Rhin M. Chazeron. Le cinquième article, et le pire, est que nous n’avons presque rien trouvé, étant allés trop tard pour les fleurs, trop tôt pour les graines, et n’ayant eu nul guide pour trouver les bons endroits. Ajoutez que la montagne est fort triste, inculte, déserte, et n’a rien de l’admirable variété des montagnes de Suisse. Si vous n’étiez pas devenu un profane, je vous ferais ici l’énumération de notre maigre collection ; je vous parlerais du méum, de l’oreille d’ours, du doronic, de la bistorte, du napel, du thymeloea, etc.

Mais j’espère que quand M. d’Escherny, qui a appris la botanique en trois jours, sera près de vous, il vous expliquera tout cela. Parmi toutes les plantes alpines très communes, j’en ai trouvé trois plus curieuses qui m’ont fait grand plaisir. L’une est l’onagra (oenothera biennis), que j’ai trouvée aux bords du Rhône, et que j’avais déjà trouvée à mon voyage de Nevers au bord de la Loire. La seconde est le laiteron bleu des Alpes, sonchus Alpinus, qui m’a fait d’autant plus de plaisir que j’ai eu peine à le déterminer, m’obstinant à le prendre pour une laitue ; la troisième est le lichen Islandicus, que j’ai d’abord reconnu aux poils courts qui bordent les feuilles. Je vous ennuie avec mon pédant étalage ; mais si votre Henriette prenait du goût pour les plantes, comme mon foin se transformerait bien vite en fleurs ! Il faudrait bien alors, malgré vous et vos dents, que vous devinssiez botaniste.

Lettre DCCCXCVII – À Madame B.

Monquin, le 28 octobre 1769.

Si je n’avais été garde-malade, madame, et si je ne l’étais encore, j’aurais été moins lent et je serais moins bref à vous remercier du plaisir que m’a fait votre lettre, et du désir que j’ai de mériter et cultiver la correspondance que vous daignez m’offrir. Votre caractère aimable et vos bons sentiments m’étaient déjà assez connus pour me donner du regret de n’avoir pu leur rendre mon hommage en personne lorsque je fus un instant votre voisin. Maintenant vous m’offrez, madame, dans la douceur de m’entretenir quelquefois avec vous, un dédommagement dont je sens déjà le prix, mais qui ne peut pourtant qu’à l’aide d’une imagination qui vous cherche suppléer au charme de voir animer vos yeux et vos traits par ces sentiments vivifiants et honnêtes dont votre coeur me paraît pénétré. Ne craignez point que le mien repousse la confiance dont vous voulez bien m’honorer, et dont je ne suis pas indigne.

Adieu, madame ; soyez sûre, je vous supplie, que mon coeur répond très bien au vôtre, et que c’est pour cela que ma plume n’ajoute rien.

Lettre DCCCXCIX – À M. du Peyrou

Monquin, le 15 novembre 1769.

Vous voilà, mon cher hôte, grâce à la rechute dont vous êtes délivré, dans un de ces intervalles heureux durant lesquels, n’entrevoyant que de loin le retour des atteintes dégoutte, vous pouvez jouir de la santé, et même la prolonger ; et je suis bien sûr que le plus doux emploi que vous en pourrez faire sera de rendre la vie heureuse à cette aimable Henriette qui verse tant de douceurs et de consolations dans la vôtre. Les détails que vous me faites de la manière dont vous cultivez le fonds de sentiment et de raison que vous avez trouvé en elles, me font juger de l’agrément que vous devez trouver dans une occupation si chérie, et me font désirer bien des fois dans la journée d’avoir la douceur d’en être le témoin : mais, appelé par de grands et tristes devoirs à des soins plus nécessaires, je ne vois aucune apparence à me flatter de finir mes jours auprès de vous. J’en sens le désir, je l’exécuterais même s’il ne tenait qu’à ma volonté ; la chose n’est peut-être pas absolument impossible : mais je suis si accoutumé de voir tous mes voeux éconduits en toute chose, que j’ai tout-à-fait cessé d’en faire, et me borne à tâcher de supporter le reste de mon sort en homme, tel qu’il plaise au ciel de me l’envoyer.

Ne parlons plus de botanique, mon cher hôte ; quoique la passion que j’avais pour elle n’ait fait qu’augmenter jusqu’ici ; quoique cette innocente et aimable distraction me fût bien nécessaire dans mon état, je la quitte, il le faut ; n’en parlons plus. Depuis que j’ai commencé de m’en occuper, j’ai fait une assez considérable collection de livres de botanique, parmi lesquels il y en a de rares et de recherchés par les botanophiles, qui peuvent donner quelque prix à cette collection. Outre cela, j’ai fait sur la plupart de ces livres lui grand travail par rapport à la synonymie, en ajoutant à la plupart des descriptions et des figures le nom de Linnoeus. Tl faut s’être essayé sur ces sortes de concordances pour comprendre la peine qu’elles coûtent, et combien celle que j’ai prise peut en éviter à ceux à qui passeront ces mêmes livres, s’ils en veulent faire usage. Je cherche à me défaire de cette collection, qui me devient inutile et difficile à transporter. Je voudrais qu’elle pût vous convenir ; et je ne désespère pas, quand vous aurez un jardin de plantes, que vous ne repreniez le goût de la botanique qui, selon moi, vous serait très avantageux. En ce cas, vous auriez une collection toute faite, qui pourrait vous suffire, et que vous formeriez difficilement aussi complète en détail ; ainsi j’ai cru devoir vous la proposer avant que d’en parler à personne : j’en fais faire le catalogue ; voulez-vous que je vous le fasse passer ?

Je ne suis point surpris des soins, des longueurs, des frais inattendus, des embarras de toute espèce que vous cause votre bâtiment : vous avez dû vous y attendre, et vous pouvez vous rappeler ce que je vous ai écrit et dit à ce sujet quand vous en avez formé l’entreprise. Cependant vous devez être à la fin de la grosse besogne, et ce qui vous reste à faire n’est qu’un amusement en comparaison de ce qui est fait : à moins pourtant que vous ne donniez dans la manie de défaire et refaire ; car, en ce cas, vous en avez pour la vie, et vous ne jouirez jamais. Refusez-vous totalement à cette tentation dangereuse, ou je vous prédis que vous vous en trouverez très mal.

Lettre CMI – À Madame B.

Monquin, le 7 décembre 1769.

Je présume, madame, que vous voilà heureusement arrivée à Paris, et peut-être déjà dans le tourbillon de ces plaisirs bruyants dont vous pressentiez le vide, en vous proposant de les chercher. Je ne crains pas que vous les trouviez, à l’épreuve, plus substantiels pour un coeur tel que le vôtre me paraît être, que vous ne les avez estimés ; mais il pourrait résulter de leur habitude une chose bien cruelle, c’est qu’ils devinssent pour vous des besoins, sans être des aliments ; et vous voyez dans quel état cruel cela jette quand on est forcé de chercher son existence là où l’on sent bien qu’on ne trouvera jamais le bonheur. Pour prévenir un pareil malheur, quand on est dans le train d’en courir le risque, je ne vois guère qu’une chose à taire, c’est de veiller sévèrement sur soi-même, et de rompre cette habitude, ou du moins de l’interrompre avant de s’en laisser subjuguer. Le mal est que, dans ce cas comme dans un autre plus grave, on ne commence guère à craindre le joug que quand on le porte et qu’il n’est plus temps de le secouer ; mais j’avoue aussi que quiconque a pu faire cet acte de vigueur dans le cas le plus difficile, peut bien compter sur soi-même aussi dans l’autre ; il suffit de prévoir qu’on en aura besoin. La conclusion de ma morale sera donc moins austère que le début. Je ne blâme assurément pas que vous vous livriez, avec la modération que vous y voulez mettre, aux amusements du grand monde où vous vous trouvez : votre âge, madame, vos sentiments, vos résolutions, vous donnent tout le droit d’en goûter les innocents plaisirs sans alarmes ; et tout ce que je vois de plus à craindre dans les sociétés où vous allez briller, est que vous ne rendiez beaucoup plus difficile à suivre pour d’autres l’avis que je prends la liberté de vous donner.

Je crains bien, madame, que l’intérêt peut-être un peu trop vif que vous m’inspirez ne m’ait fait vous prendre un peu trop légèrement au mot sur ce ton de pédagogue que vous m’invitez en quelque façon de prendre avec vous. Si vous trouvez mon radotage impertinent ou maussade, ce sera ma vengeance de la petite malice avec laquelle vous êtes venue agacer un pauvre barbon qui se dépêche d’être sermonneur, pour éviter la tentation d’être encore plus ridicule. Je suis même un peu tenté, je vous l’avoue, de m’en tenir là : l’état où vous m’apprenez que vous êtes actuellement, et le vide du coeur, accompagné d’une tristesse habituelle que laisse dans le vôtre ce tumulte qu’on appelle société, me donnent, madame, un vif désir de rechercher avec vous s’il n’y aurait pas moyen de faire servir une de ces deux choses de remède à l’autre ; mais cela me mènerait à des discussions si déplacées dans le train d’amusements où je vous suppose, et que le carnaval dont nous approchons va probablement rendre plus vifs, qu’il me faudrait de votre part plus qu’une permission pour oser entamer cette matière dans un moment aussi désavantageux. Si vous m’entendez d’avance, comme je puis l’espérer ou le craindre, dites-moi, de grâce, si je dois parler ou me taire ; et soyez sûre, madame, que dans l’un ou l’autre cas je vous obéirai, non pas avec le même plaisir peut-être, mais avec la même fidélité.

1770

Lettre CMII – À M. du Peyrou

Lettre CMIII – À M. Moultou

Lettre CMIV – À Madame B.

Lettre CMV – À la même

Lettre CMVI – À M. l’abbé M.

Lettre CMVII – À M. Moultou

Lettre CMVIII – À Madame Gonceru

Lettre CMIX – Au marquis de Condorcet

Lettre CMX – À M. de Belloy

Lettre CMXI – À M. de Saint-Germain

Lettre CMXII – Au même

Lettre CMXIII – À M. l’abbé M.

Lettre CMXIV – À M. de saint-Germain

Lettre CMXV – À M. du Peyrou

Lettre CMXVI – À M. de Belloy

Lettre CMXVII – À M. l’abbé M.

Lettre CMXVIII – À Madame B.

Lettre CMXIX – À M. Moultou

Lettre CMXX – À M. Lalliaud

Lettre CMXXI – À M. Moultou

Lettre CMXXII – À M. de Saint-Germain

Lettre CMXXIII – À M. de Cesarges

Lettre CMXXIV – À M. de Saint-Germain

Lettre CMXXV – À M. de La Tourette

Lettre CMXXVI – À M. de Saint-Germain

Lettre CMXXVII – Au même

Lettre CMXXVIII – À Madame B.

Lettre CMXXVIII – À Madame B.

Lettre CMXXX – À M. de Saint-Germain

Lettre CMXXXI – À Madame La Tour

Lettre CMXXXII – À M. de Saint-Germain

Lettre CMXXXIII – À Madame de Créqui

Lettre CMXXXIV – À la même

Lettre CMXXXV – À la même

Lettre CMXXXVI – À M. Dusaulx

Lettre CMXXXVII – À M. Dutens

Lettre CMXXXVIII – À M. du Peyrou

Lettre CMXXXIX – À M. L.D.M

Lettre CMXL – À M.

Table de la correspondance

Lettre CMII – À M. du Peyrou

Monquin, le 7 janvier 1770.

Excusez, mon cher hôte, le retard de ma réponse. Je ne vous ai jamais promis de l’exactitude, encore moins de la diligence ; et j’ai maintenant une inertie plus grande qu’à l’ordinaire par la rigueur de la saison et par le froid excessif de ma chambre, où, le nez sur un feu presque aussi ardent que ceux que vous faisiez faire à Trye, je ne puis garantir mes doigts de l’onglée[1008].

J’ai prévu et je vous ai prédit tout ce qui vous arrive au sujet de votre bâtiment, et dans le fond autant vaut qu’il vous occupe qu’autre chose ; si c’est un tracas, c’est aussi un amusement. C’est d’ailleurs la charge de votre état : il faut opter dans la vie entre être pauvre ou être affairé ; trop heureux d’éviter un troisième état que je connais bien, c’est d’être à la fois l’un et l’autre.

Grand merci, mon cher hôte, de la subite velléité qui vous prend de m’avoir auprès de vous. J’ai vu le temps que l’exécution de ce projet eut fait le bonheur de ma vie ; et si ce temps n’est plus, ce n’est assurément pas ma faute. Vous m’exhortez à vous traiter tout-à-fait en étranger ou tout-à-fait en ami ; l’alternative me paraît dure, car votre exemple ne m’a pas laissé le choix, et votre cachet m’avertit sans cesse que nos deux âmes ne sauraient jamais se monter au même ton. Vous voulez que nous fassions un saut en arrière de trois ou quatre ans ; vous voilà bien leste avec votre goutte : pour moi, je ne me sens pas aussi dispos que cela ; et quand je pourrais me résoudre à faire ce saut une fois, je voudrais du moins être sûr de n’en avoir pas dans trois ou quatre ans un second à faire. Je vous avoue naturellement que si ce saut était en mon pouvoir, je ne le ferais pas seulement de trois, mais de huit.

Tout cela dit, je ne vous dissimulerai point que j’effacerai difficilement de mes souvenirs la douce idée que je m’étais faite d’achever paisiblement mes jours près de vous. J’avoue même que l’aimable hôtesse que vous m’avez-donnée me rend cette idée infiniment plus riante. Si je pouvais lui faire ma cour, au point de vous rendre jaloux du pauvre barbon, cela me paraîtrait fort plaisant et surtout fort agréable ; et croyez-moi, mon cher hôte, vous aurez beau vous vanter d’en vouloir courir les risques, je vous connais, votre mine stoïque est admirable, mais seulement tant que vous êtes loin du danger.

Votre conseil de ne point renoncer subitement et absolument à la botanique me paraît de fort bon sens, et je prends le parti de le suivre. Il est contre la nature de la chose de se prescrire ou de s’interdire d’avance un choix dans ses amusements. Quand le dégoût viendra, je cesserai d’herboriser ; quand le goût reviendra, je recommencerai jusqu’à ce qu’il me quitte derechef. Il est déjà revenu. Des plantes qu’on m’a envoyées et des correspondances de botanique me l’ont rendu, et je doute qu’il s’éteigne jamais tout-à-fait. Cela n’empêchera pourtant pas que je ne me défasse de mes livres et même de mon herbier ; et, si vous voulez tout de bon vous accommoder de l’un et de l’autre, je serai charmé qu’ils tombent entre vos mains, qui, quoique vous en disiez, ne seront jamais pour moi des mains tout-à-fait étrangères. Le désir que j’avais de vous envoyer le catalogue est une des causes qui ont retardé cette lettre. Le grand froid ne me permet pas, quant à présent, ce bouquinage ; et, puisque vous ne voulez pas encore avoir ces livres, rien ne presse. Mais vous ne serez pas oublié, et vous aurez la préférence que vous avez l’honnêteté de me demander, et qui en devient réellement une, car depuis ma dernière lettre on m’a demandé cette collection.

Monquin, le 7 janvier 1770.

Excusez, mon cher hôte, le retard de ma réponse. Je ne vous ai jamais promis de l’exactitude, encore moins de la diligence ; et j’ai maintenant une inertie plus grande qu’à l’ordinaire par la rigueur de la saison et par le froid excessif de ma chambre, où, le nez sur un feu presque aussi ardent que ceux que vous faisiez faire à Trye, je ne puis garantir mes doigts de l’onglée[1009].

J’ai prévu et je vous ai prédit tout ce qui vous arrive au sujet de votre bâtiment, et dans le fond autant vaut qu’il vous occupe qu’autre chose ; si c’est un tracas, c’est aussi un amusement. C’est d’ailleurs la charge de votre état : il faut opter dans la vie entre être pauvre ou être affairé ; trop heureux d’éviter un troisième état que je connais bien, c’est d’être à la fois l’un et l’autre.

Grand merci, mon cher hôte, de la subite velléité qui vous prend de m’avoir auprès de vous. J’ai vu le temps que l’exécution de ce projet eut fait le bonheur de ma vie ; et si ce temps n’est plus, ce n’est assurément pas ma faute. Vous m’exhortez à vous traiter tout-à-fait en étranger ou tout-à-fait en ami ; l’alternative me paraît dure, car votre exemple ne m’a pas laissé le choix, et votre cachet m’avertit sans cesse que nos deux âmes ne sauraient jamais se monter au même ton. Vous voulez que nous fassions un saut en arrière de trois ou quatre ans ; vous voilà bien leste avec votre goutte : pour moi, je ne me sens pas aussi dispos que cela ; et quand je pourrais me résoudre à faire ce saut une fois, je voudrais du moins être sûr de n’en avoir pas dans trois ou quatre ans un second à faire. Je vous avoue naturellement que si ce saut était en mon pouvoir, je ne le ferais pas seulement de trois, mais de huit.

Tout cela dit, je ne vous dissimulerai point que j’effacerai difficilement de mes souvenirs la douce idée que je m’étais faite d’achever paisiblement mes jours près de vous. J’avoue même que l’aimable hôtesse que vous m’avez-donnée me rend cette idée infiniment plus riante. Si je pouvais lui faire ma cour, au point de vous rendre jaloux du pauvre barbon, cela me paraîtrait fort plaisant et surtout fort agréable ; et croyez-moi, mon cher hôte, vous aurez beau vous vanter d’en vouloir courir les risques, je vous connais, votre mine stoïque est admirable, mais seulement tant que vous êtes loin du danger.

Votre conseil de ne point renoncer subitement et absolument à la botanique me paraît de fort bon sens, et je prends le parti de le suivre. Il est contre la nature de la chose de se prescrire ou de s’interdire d’avance un choix dans ses amusements. Quand le dégoût viendra, je cesserai d’herboriser ; quand le goût reviendra, je recommencerai jusqu’à ce qu’il me quitte derechef. Il est déjà revenu. Des plantes qu’on m’a envoyées et des correspondances de botanique me l’ont rendu, et je doute qu’il s’éteigne jamais tout-à-fait. Cela n’empêchera pourtant pas que je ne me défasse de mes livres et même de mon herbier ; et, si vous voulez tout de bon vous accommoder de l’un et de l’autre, je serai charmé qu’ils tombent entre vos mains, qui, quoique vous en disiez, ne seront jamais pour moi des mains tout-à-fait étrangères. Le désir que j’avais de vous envoyer le catalogue est une des causes qui ont retardé cette lettre. Le grand froid ne me permet pas, quant à présent, ce bouquinage ; et, puisque vous ne voulez pas encore avoir ces livres, rien ne presse. Mais vous ne serez pas oublié, et vous aurez la préférence que vous avez l’honnêteté de me demander, et qui en devient réellement une, car depuis ma dernière lettre on m’a demandé cette collection.

Lettre CMIV – À Madame B.

Monquin, le 17 janvier 1770.

Votre lettre, madame, exigerait une longue réponse ; mais je crains que le trouble passager où je suis ne me permette pas de la faire comme il faudrait. Il m’est difficile de m’accoutumer assez aux outrages et à l’imposture, même la plus comique, pour ne pas sentir, à chaque fois qu’on les renouvelle, les bouillonnements d’un coeur fier qui s’indigne précéder le ris moqueur qui doit être ma seule réponse à tout cela. Je crois pourtant avoir gagné beaucoup : j’espère gagner davantage ; et je crois voir le moment assez proche où je me ferai un amusement de suivre dans leurs manoeuvres souterraines ces troupes de noires taupes qui se fatiguent à me jeter de la terre sur les pieds. En attendant, nature pâtit encore un peu, je l’avoue : mais le mal est court, bientôt il sera nul. Je viens à vous.

J’eus toujours le coeur un peu romanesque, et j’ai peur d’être encore mal guéri de ce penchant en vous écrivant. Excusez donc, madame, s’il se mêle un peu de visions à mes idées ; et, s’il s’y mêle aussi un peu de raison, ne la dédaignez pas sous quelque forme et avec quelque cortège qu’elle se présente. Votre correspondance a commencé d’une manière à me la rendre à jamais intéressante, un acte de vertu dont je connais bien tout le prix, un besoin de nourriture à votre âme qui me fait présumer de la vigueur pour la digérer, et la santé qui en est la source. Ce vide interne dont vous vous plaignez ne se fait sentir qu’aux coeurs faits pour être remplis : les coeurs étroits ne sentent jamais de vide, parce qu’ils sont toujours pleins de rien ; il en est, au contraire, dont la capacité vorace est si grande, que les chétifs êtres qui nous entourent ne la peuvent remplir. Si la nature vous a fait le rare et funeste présent d’un coeur trop sensible au besoin d’être heureux, ne cherchez rien au-dehors qui lui puisse suffire : ce n’est que de sa propre substance qu’il doit se nourrir. Madame, tout le bonheur que nous voulons tirer de ce qui nous est étranger est un bonheur faux : les gens qui ne sont susceptibles d’aucun autre font bien de s’en contenter : mais si vous êtes celle que je suppose, vous ne serez jamais heureuse que par vous-même ; n’attendez rien pour cela que de vous. Ce sens moral, si rare parmi les hommes, ce sentiment exquis du beau, du vrai, du juste, qui réfléchit toujours sur nous-mêmes, tient l’âme de quiconque en est doué dans un ravissement continuel qui est la plus délicieuse des jouissances : la rigueur du sort, la méchanceté des hommes, les maux imprévus, les calamités de toute espèce peuvent l’engourdir pour quelques moments, mais jamais l’éteindre ; et, presque étouffé sous le faix des noirceurs humaines, quelquefois une explosion subite peut lui rendre son premier éclat. On croit que ce n’est pas à une femme de votre âge qu’il faut dire ces choses-là ; et moi je crois, au contraire, que ce n’est qu’à votre âge qu’elles sont utiles, et que le coeur se peut ouvrir : plus tôt, il ne saurait les entendre ; plus tard, son habitude est déjà prise, il ne saurait les goûter.

Comment s’y prendre ? me direz-vous ; que faire pour cultiver et développer ce sens moral ? Voilà, madame, à quoi j’en voulais venir : le goût de la vertu ne se prend point par des préceptes, il est l’effet d’une vie simple et saine : on parvient bientôt à aimer ce qu’on fait, quand on ne fait que ce qui est bien. Mais pour prendre cette habitude, qu’on ne commence à goûter qu’après l’avoir prise, il faut un motif : je vous en offre un que votre état me suggère ; nourrissez votre enfant. J’entends les clameurs, les objections ; tout haut, les embarras, point de lait, un mari qu’on importune… tout bas, une femme qui se gêne, l’ennui de la vie domestique, les soins ignobles, l’abstinence des plaisirs… Des plaisirs ? Je vous en promets, et qui rempliront vraiment votre âme. Ce n’est point par des plaisirs entassés qu’on est heureux, mais par un état permanent qui n’est point composé d’actes distincts : si le bonheur n’entre, pour ainsi dire, en dissolution dans notre aine, s’il ne fait que la toucher, l’effleurer par quelques points, il n’est qu’apparent, il n’est rien pour elle. L’habitude la plus douce qui puisse exister est celle de la vie domestique qui nous tient plus près de nous qu’aucune autre : rien ne s’identifie plus fortement, plus constamment avec nous que notre famille et nos enfants ; les sentiments que nous acquérons ou que nous renforçons dans ce commerce intime sont les plus vrais, les plus durables, les plus solides, qui puissent nous attacher aux êtres périssables, puisque la mort seule peut les éteindre ; au lieu que l’amour et l’amitié vivent rarement autant que nous : ils sont aussi les plus purs, puisqu’ils tiennent de plus près à la nature, à l’ordre, et, par leur seule force, nous éloignent du vice et les goûts dépravés. J’ai beau chercher où l’on peut trouver le vrai bonheur, s’il en est sur la terre, ma raison ne me le montre que là… Les comtesses ne vont pas d’ordinaire l’y chercher, je le sais ; elles ne se font pas nourrices et gouvernantes ; mais il faut aussi qu’elles sachent se passer d’être heureuses ; il faut que, substituant leurs bruyants plaisirs au vrai bonheur, elles usent leur vie dans un travail de forçat pour échapper à l’ennui qui les étouffe aussitôt qu’elles respirent ; et il faut que celles que la nature doua[1010] de ce divin sens moral qui charme quand on s’y livre, et qui pèse quand on l’élude, se résolvent à sentir incessamment gémir et soupirer leur coeur, tandis que leurs sens s’amusent.

Mais moi qui parle de famille, d’enfants… Madame, plaignez ceux qu’un sort de fer prive d’un pareil bonheur ; plaignez-les s’ils ne sont que malheureux ; plaignez-les beaucoup plus s’ils sont coupables. Pour moi, jamais on ne me verra, prévaricateur de la vérité, plier dans mes égarements mes maximes à ma conduite ; jamais on ne me verra falsifier les saintes lois de la nature et du devoir pour exténuer mes fautes. J’aime mieux les expier que les excuser : quand ma raison me dit que j’ai fait dans ma situation ce que j’ai dû faire, je l’en crois moins que mon coeur qui gémit et qui la dément. Condamnez-moi donc, madame, mais écoutez-moi : vous trouverez un homme ami de la vérité jusque dans ses fautes, et qui ne craint point d’en rappeler lui-même le souvenir lorsqu’il en peut résulter quelque bien. Néanmoins je rends grâces au ciel de n’avoir abreuvé que moi des” amertumes de ma vie, et d’en avoir garanti mes enfants : j’aime mieux qu’ils vivent dans un état obscur sans me connaître, que de les voir, dans mes malheurs, bassement nourris par la traîtresse générosité de mes ennemis, ardents à les instruire à haïr, et peut-être à trahir leur père ; et j’aime mieux cent fois être ce père infortuné qui négligea son devoir par faiblesse, et qui pleure sa faute, que d’être l’ami perfide qui trahit la confiance de son ami, et divulgue, pour le diffamer, le secret qu’il a versé dans son sein.

Jeune femme, voulez-vous travailler à vous rendre heureuse ? commencez d’abord par nourrir votre enfant : ne mettez pas votre fille dans un couvent, élevez-là vous-même ; votre mari est jeune, il est d’un bon naturel ; voilà ce qu’il nous faut. Vous ne me dites point comment il vit avec vous ; n’importe : fût-il livré à tous les goûts de son âge et de son temps, vous l’en arracherez par les vôtres sans lui rien dire ; vos enfants vous aideront à le retenir par des liens aussi forts et plus constants que ceux de l’amour : vous passerez la vie la plus simple, il est vrai, mais aussi la plus douce et la plus heureuse dont j’aie l’idée. Mais encore une fois, si celle d’un ménage bourgeois vous dégoûte, et si l’opinion vous subjugue, guérissez-vous de la soif du bonheur qui vous tourmente, car vous ne l’étancherez jamais.

Voilà mes idées : si elles sont fausses ou ridicules, pardonnez l’erreur à l’intention ; je me trompe peut-être, mais il est sûr que je ne veux pas vous tromper. Bonjour, madame ; l’intérêt que vous prenez à moi me touche, et je vous jure que je vous le rends bien.

Toutes vos lettres sont ouvertes ; la dernière l’a été, celle-ci le sera ; rien n’est plus certain. Je vous en dirais bien la raison, mais ma lettre ne vous parviendrait pas ; comme ce n’est pas à vous qu’on en veut, et que ce ne sont pas vos secrets qu’on y cherche, je ne crois pas que ce que vous pourriez avoir à me dire fût exposé à beaucoup d’indiscrétion ; mais encore faut-il que vous soyez avertie.

Lettre CMVI – À M. l’abbé M.

Monquin, par Bourgoin, le 9 février 1770.[1011]

Pauvres aveugles que nous sommes !

Ciel, démasque les imposteurs,

Et force leurs barbares coeurs

À s’ouvrir aux regards des hommes.

En vérité, monsieur, votre lettre n’est point d’un jeune homme qui a besoin de conseil, elle est d’un sage très capable d’en donner. Je ne puis vous dire à quel point cette lettre m’a frappé : si vous avez en effet l’étoffe qu’elle annonce, il est à désirer pour le bien de votre élève que ses parents sentent le prix de l’homme qu’ils ont mis auprès de lui.

Je suis, et depuis si longtemps, si loin des idées sur lesquelles vous me remettez, qu’elles me sont devenues absolument étrangères : toutefois je remplirai, selon.ma portée, le devoir que vous m’imposez ; mais je suis bien persuadé que vous ferez mieux de vous en rapporter à vous qu’à moi sur la meilleure manière de vous conduire dans le cas difficile où vous vous trouvez.

Sitôt qu’on s’est dévoyé de la droite route de la nature, rien n’est plus difficile que d’y rentrer. Votre enfant a pris lui pli d’autant moins facile à corriger que nécessairement tout ce qui l’environne doit empêcher l’effet de vos soins pour y parvenir : c’est ordinairement le premier pli que les enfants de qualité contractent, et c’est le dernier qu’on peut leur faire perdre, parce qu’il faut pour cela le concours de la raison qui leur vient plus tard qu’à tous les autres enfants. Ne vous effrayez donc pas trop que l’effet de vos soins ne réponde pas d’abord à la chaleur de votre zèle ”, vous devez vous attendre à peu de succès jusqu’à ce que vous ayez la prise qui peut l’amener ; mais ce n’est pas une raison pour vous relâcher en attendant. Vous voilà dans un bateau qu’un courant très rapide entraîne en arrière, il faut beaucoup de travail pour ne pas reculer.

La voie que vous avez prise, et que vous craignez n’être pas la meilleure, ne le sera pas toujours sans doute ; mais elle me paraît la meilleure en a tendant. Il n’y a que trois instruments pour agir sur les âmes humaines, la raison, le sentiment, et la nécessité. Vous avez inutilement employé le premier ; il n’est pas vraisemblable que le second eût plus d’effet : reste le troisième ; et mon avis est que, pour quelque temps, vous devez vous y tenir, d’autant plus que la première et la plus importante philosophie de l’homme de tout état et de tout âge est d’apprendre à fléchir sous le dur joug de la nécessité : Clavos trabales et cuneos manu gestans ahenâ.[1012]

Il est clair que l’opinion, ce monstre qui dévore le genre humain, a déjà farci de ses préjugés la tête du petit bonhomme : il vous regarde comme un homme à ses gages, une espèce de domestique fait pour lui obéir, pour complaire à ses caprices ; et, dans son petit jugement, il lui paraît fort étrange que ce soit vous qui prétendiez l’asservir aux vôtres ; car c’est ainsi qu’il voit tout ce que vous lui prescrivez : toute sa conduite avec vous n’est qu’une conséquence de cette maxime, qui n’est pas injuste, mais qu’il applique mal, que c’est à celui qui paie de commander. D’après cela qu’importe qu’il ait tort ou raison ? c’est lui qui paie.

Essayez, chemin faisant, d’effacer cette opinion par des opinions plus justes, de redresser ses erreurs par des jugements plus sensés ; tâchez de lui faire comprendre qu’il y a des choses plus estimables que la naissance et que les richesses ; et pour le lui faire comprendre il ne faut pas le lui dire, il faut le lui faire sentir. Forcez sa petite âme vaine à respecter la justice et le courage, à se mettre à genoux devant la vertu, et n’allez pas pour cela lui chercher des livres, les hommes des livres ne seront jamais pour lui que des hommes d’un autre monde. Je ne sache qu’un seul modèle qui puisse avoir à ses yeux de la réalité ; et ce modèle, c’est vous, monsieur ; le poste que vous remplissez est à mes yeux le plus noble et le plus grand qui soit sur la terre. Que le vil peuple en pense ce qu’il voudra, pour moi je vous vois à la place de Dieu, vous faites un homme. Si vous vous voyez du même oeil que moi, que cette idée doit vous élever en dedans de vous-même ! qu’elle peut vous rendre grand en effet ! et c’est ce qu’il faut ; car, si vous ne l’étiez qu’en apparence, et que vous ne fissiez que jouer la vertu, le petit bonhomme vous pénétrerait infailliblement, et tout serait perdu. Mais si cette image sublime du grand et du beau le frappe une fois en vous ; si votre désintéressement lui apprend que la richesse ne peut pas tout ; s’il voit en vous combien il est plus grand de commander à soi-même qu’à des valets ; si vous le forcez, en un mot, à vous respecter, dès cet instant vous l’aurez subjugué, et je vous réponds que, quelque semblant qu’il fasse, il ne trouvera plus égal que Vous soyez d’accord avec lui ou non, surtout si, en le forçant de vous honorer dans le fond de son petit coeur, vous lui marquez en même temps faire peu de cas de ce qu’il pense lui-même, et ne vouloir plus vous fatiguer à le faire convenir de ses torts. Il me semble qu’avec une certaine façon grave et soutenue d’exercer sur lui votre autorité, vous parviendrez à la fin à demander froidement à votre tour : Qu’est-ce que cela fait que nous soyons d’accord ou non ? et qu’il trouvera, lui, que cela fait quelque chose. Il faudra seulement éviter de joindre à ce sang-froid la dureté qui vous rendrait haïssable. Sans entrer en explication avec lui vous pourrez dire à d’autres en sa présence : » J’aurais fait mes délices » de rendre son enfance heureuse, mais il ne l’a pas » voulu, et j’aime encore mieux qu’il soit malheureux étant enfant que méprisable étant homme. » À l’égard des punitions, je pense comme vous qu’il n’en faut jamais venir aux coups que dans le seul cas où il aurait commencé lui-même : ses châtiments ne doivent jamais être que des abstinences, et tirées, autant qu’il se peut, de la nature du délit ; je voudrais même que vous vous y soumissiez toujours avec lui quand cela serait possible, et cela sans affectation, sans que cela parût vous coûter, et de façon qu’il pût en quelque sorte lire dans votre coeur, sans que vous le lui dissiez, que vous sentez si bien la privation que vous lui imposez, que c’est sans y songer que vous vous y soumettez vous-même. En un mot, pour réussir il faudrait vous rendre presque impassible, et ne sentir que par votre élève ou pour lui. Voilà, je l’avoue, une terrible tâche ; mais je ne vois nul autre moyen de succès : et ce succès me paraît assuré de part ou d’autre ; car, quand avec tant de soins vous n’auriez pas le bonheur d’avoir fait un homme, n’est-ce rien que de l’être devenu ?

Tout ceci suppose que la dédaigneuse hauteur de l’enfant n’est que la petite vanité de la petite grandeur dont ses bonnes auront boursouflé sa petite âme ; mais il pourrait arriver aussi que ce fût l’effet de l’âpreté d’un caractère indomptable et fier qui ne veut céder qu’à lui-même. Cette dureté, propre aux seuls naturels qui ont beaucoup d’étoffe, et qui ne se trouve guère au pays où vous vivez, n’est pas probablement celle de votre élève : si cependant cela se trouvait (et c’est un discernement facile à faire), alors il faudrait bien vous garder de suivre avec lui la méthode dont je viens de parler, et de heurter la rudesse avec la rudesse. Les ouvriers en bois n’emploient jamais fer sur fer ; ainsi faut-il faire avec les esprits roides qui résistent toujours à la force ; il n’y a sur eux qu’une prise, mais aimable et sûre, c’est rattachement et la bienveillance : il faut les apprivoiser comme les lions par les caresses. On risque peu de gâter de pareils enfants ; tout consiste à s’en faire aimer une fois, après cela vous les feriez marcher sur des fers rouges.

Pardonnez, monsieur, tout ce radotage à ma pauvre tête qui diverge, bat la campagne, et se perd à la suite de la moindre idée : je n’ai pas le courage de relire ma lettre, de peur d’être forcé de la recommencer. J’ai voulu vous montrer le vrai désir que j’aurais de vous complaire et d’applaudir à vos respectables soins ; mais je suis très persuadé qu’avec les talents que vous me paraissez avoir et le zèle qui les anime, vous n’avez besoin que de vous-même pour conduire, aussi sagement qu’il est possible, le sujet que la Providence a mis entre vos mains. Je vous honore, monsieur, et vous salue de tout mon coeur.

Lettre CMVIII – À Madame Gonceru

NÉE ROUSSEAU

[1013]

Monquin, le 9 février 1770.

Pauvres aveugles que nous sommes ! etc.

Ma bonne, ma chère, ma respectable tante, né mourant, je vous pardonne de m’avoir fait vivre, et je m’afflige de ne pouvoir vous rendre à la fin de vos jours les tendres soins que vous m’avez prodigués au commencement des miens. À la première lueur d’une meilleure fortune je songeai à vous faire une petite part de ma subsistance qui pût rendre la vôtre un peu plus commode : je vous en fis aussitôt donner avis, et votre petite pension commença de courir en même temps, savoir à la fin de mars 1767[1014]. Il n’y a pas encore de cela trois ans révolus, et ces trois ans vous ont été payés d’avance, année par année : ainsi, quand vous ne recevriez rien d’un au d’ici, tout serait encore en règle, et il n’y aurait encore rien d’arriéré. Mon intention est bien pourtant de continuer à vous payer d’avance et l’année qui commencera bientôt de courir et les suivantes, autant que mes moyens me le permettront ; mais, ma chère tante, je ne puis pas vous dissimuler que la dureté présente et future de ma situation me met dans la nécessité de compter avec moi-même, sans quoi je ne me résoudrais jamais à compter avec vous. Veuillez donc prendre un peu de patience dans la certitude de n’être pas oubliée ; et s’il arrivait dans la suite que votre pension tardât à venir, ce qui ne sera pas, autant qu’il me sera possible, dites-vous alors à vous-même : » Je connais le coeur de mon neveu ; et, sûre qu’il a ne m’oublie pas, je le plains de n’être pas en état a de mieux faire. » Adieu, ma bonne et respectable tante : je vous recommande à la Providence ; faites la même chose pour moi, car j’en ai grand besoin, et recevez avec bonté mes plus tendres et respectueuses salutations.

Lettre CMX – À M. de Belloy

[1017]

Monquin, le 19 février 1770.

Pauvres aveugles que nous sommes ! etc.

J’honorais vos talents, monsieur, encore plus le digne usage que vous en faites, et j’admirais comment le même esprit patriotique nous avait conduits par la même route, à des destins si contraires, vous à l’acquisition d’une nouvelle patrie et à des honneurs distingués, moi à la perte de la mienne et à des opprobres inouïs.

Vous m’avez ressemblé, dites-vous, par le malheur ; vous me feriez pleurer sur vous, si je pouvais vous en croire. Êtes-vous seul en terre étrangère, isolé, séquestré, trompé, trahi, diffamé par tout ce qui vous environne, enlacé de trames horribles dont vous sentiez l’effet, sans pouvoir parvenir à les connaître, à les démêler ? Etes-vous à la merci de la puissance, de la ruse, de l’iniquité, réunies pour vous traîner dans la fange, pour élever autour de vous une impénétrable oeuvre de ténèbres, pour vous enfermer tout vivant dans un cercueil ? Si tel est ou fut votre sort, venez, gémissons ensemble ; mais, en tout autre cas, ne vous vantez point de faire avec moi société de malheurs.

Je lisais votre Bayard, fier que vous eussiez trouvé mon Edouard digne de lui servir de modèle en quelque chose ; et vous me faisiez vénérer ces antiques Finançais auxquels ceux d’aujourd’hui ressemblent si peu, mais que vous faites trop bien agir et parler pour ne pas leur ressembler vous-même. À ma seconde lecture je suis tombé sur un vers qui m’avait échappé dans la première, et qui par réflexion m’a déchiré[1018]. J’y ai reconnu, non, grâces au ciel, le coeur de Jean-Jacques, mais les gens à qui j’ai affaire, et que, pour mon malheur, je connais trop bien. J’ai compris, j’ai pensé du moins qu’on vous avait suggéré ce vers-là : Misère humaine ! me suis-je dit. Que les méchants diffament les bons, ils font leur oeuvre ; mais comment les trompent-ils les uns à l’égard des autres ? leurs âmes n’ont-elles pas pour se reconnaître des marques plus sûres que tous les prestiges des imposteurs ? J’ai pu douter quelques instants, je l’avoue, si vous n’étiez point séduit plutôt que trompé par mes ennemis.

Dans ce même temps j’ai reçu votre lettre et votre Gabrielle, que j’ai lue et relue aussi, mais avec un plaisir bien plus doux que celui que m’avait donné le guerrier Bayard ; car l’héroïsme de la valeur m’a toujours moins touché que le charme du sentiment dans les âmes bien nées. L’attachement que cette pièce m’inspire pour son auteur est un de ces mouvements, peut-être aveugles, mais auxquels mon coeur n’a jamais résisté. Ceci me mène à l’aveu d’une autre folie à laquelle il ne résiste pas mieux, c’est de faire de mon Héloïse le critérium sur lequel je juge du rapport des autres coeurs avec le mien. Je conviens volontiers qu’on peut être plein d’honnêteté, de vertu de sens, de raison, de goût, et trouver ce roman détestable : quiconque ne l’aimera pas peut bien avoir part à mon estime, mais jamais à mon amitié ; quiconque n’idolâtre pas ma Julie, ne sent pas ce qu’il faut aimer ; quiconque n’est pas l’ami de Saint-Preux, ne saurait être le mien : d’après cet entêtement, jugez du plaisir que j’ai pris en lisant votre Gabrielle, d’y retrouver ma Julie un peu plus héroïquement requinquée, mais gardant son même naturel, animée peut-être d’un peu plus de chaleur, plus énergique dans les situations tragiques, mais moins enivrante aussi, selon moi, dans le calme. Frappé de voir dans des multitudes de vers à quel point il faut que vous ayez contemplé cette image si tendre dont je suis le Pygmalion, j’ai cru, sur ma règle ou sur ma manie, que la nature nous avait faits amis ; et, revenant avec plus d’incertitude aux vers de votre Bayard, j’ai résolu d’en parler avec ma franchise ordinaire, sauf à vous de me répondre ce qu’il vous plaira.

Monsieur de Belloy, je ne pense pas de l’honneur, comme vous de la vertu, qu’il soit possible d’en bien parler, d’y revenir souvent par goût, par choix, et d’en parler toujours d’un ton qui touche et remue ceux qui en ont, sans l’aimer et sans en avoir soi-même : ainsi, sans vous connaître autrement que par vos pièces, je vous crois dans le coeur l’honneur d’un ancien chevalier, et je vous demande de vouloir me dire sans détours s’il y a quelque vers dans votre Bayard dont en l’écrivant vous m’ayez voulu faire l’application ; dites-moi simplement oui ou non, et je vous crois.

Quant au projet de réchauffer les coeurs de vos compatriotes par l’image des antiques vertus de leurs pères, il est beau, mais il est vain : l’on peut tenter de guérir des malades, mais non pas de ressusciter des morts. Vous venez soixante-dix ans trop tard. Contemporain du grand Catinat, du brillant Villars, du vertueux Fénélon[1019], vous auriez pu dire : Voilà encore des Français dont je vous parle ; leur race n’est pas éteinte ; mais aujourd’hui vous n’êtes plus que vox clamans in deserto. Vous ne mettez pas seulement sur la scène des gens d’un autre siècle, mais d’un autre monde ; ils n’ont plus rien de commun avec celui-ci. Il ne reste à votre nation, pour se consoler de n’avoir plus de vertu, que de n’y plus croire et de la diffamer dans les autres. Oh ! s’il était encore des Bayards en France, avec quelle noble colère, avec quelle vive indignation !… Croyez-moi, de Belloy, ne faites plus de ces beaux vers à la gloire des anciens Français, de peur qu’on ne soit tenté, par la justesse de la parodie, de l’appliquer à ceux d’aujourd’hui.

Adieu, monsieur, si cette lettre vous parvient, je vous prie de m’en donner avis, afin que je ne sois pas injuste : je vous salue de tout mon coeur.

Lettre CMXII – Au même

[1021]

Monquin, le 26 février 1770.

Pauvres aveugles que nous sommes ! etc.

Où êtes-vous, brave Saint-Germain ? Quand pourrai-je vous embrasser, et réchauffer au feu de votre courage celui dont j’ai besoin pour supporter les rigueurs de ma destinée ? Qu’il est cruel, qu’il est déchirant pour le plus aimant des hommes de se voir devenir l’horreur de ses semblables en retour de son tendre attachement pour eux, et sans pouvoir imaginer la cause de cette frénésie, ni par conséquent la guérir ! Quoi ! l’implacable animosité des méchants peut-elle donc ainsi renverser les têtes et changer les coeurs de toute une nation, de toute une génération ? lui montrer noir ce qui est blanc ; lui rendre odieux ce qu’elle doit aimer ; lui faire estimer l’iniquité, justice ; la trahison, générosité ? Ah ! c’est aussi trop accorder à la puissance que de lui soumettre ainsi le jugement, le sentiment, la raison, et de se dépouiller pour elle de tout ce qui nous fait hommes.

Quels sont mes torts envers M. de Choiseul ? Un seul, mais grand, celui d’avoir pu l’estimer. Dans ma retraite je ne connaissais de lui que son ministère : son pacte de famille me prévint en faveur de ses talents. Il avait paru bien disposé pour moi : cette bienveillance m’en avait inspiré. Je ne savais rien de son naturel, de ses goûts, de ses inclinations, de son caractère ; et, dans les ténèbres où je suis plongé depuis tant d’années, j’ai longtemps ignoré tout cela. Jugeant du reste par ce qui m’était connu, je lui donnai des louanges qu’il méritait trop peu pour les prendre au pied de la lettre. Il se crut insulté : de là sa haine et tous mes malheurs. En me punissant de mon tort il m’en a corrigé. S’il me punit maintenant de lui rendre justice, il ne peut être trop sévère ; car assurément je la lui rends bien.

Pour mieux assouvir sa vengeance, il n’a voulu ni ma mort qui finissait mes, malheurs, ni ma captivité qui m’eût du moins donné le repos. Il a conçu que le plus grand supplice d’une âme fière et brûlante d’amour pour la gloire, était le mépris et l’opprobre, et qu’il n’y avait point pour moi de pire tourment que celui d’être haï ; c’est sur ce double objet qu’il a dirigé son plan. Il s’est appliqué à me travestir en monstre effroyable ; il a concerté dans le secret l’oeuvre de ma diffamation ; il m’a fait enlacer de toutes parts par ses satellites ; il m’a fait traîner par eux dans la fange ; il m’a rendu la fable du peuple et le jouet de la canaille. Pour m’accabler encore mieux de la haine publique, il a pris soin de la faire sortir par les moqueuses caresses des fourbes dont il me faisait entourer ; et, pour dernier raffinement, il a fait en sorte que partout les égards et les attentions parussent me suivre, afin que, quand, trop sensible aux outrages, j’exhalerais quelques plaintes, j’eusse l’air d’un homme qui n’est pas à son aise avec lui-même, et qui se plaint des autres parce qu’il est mécontent de lui. Pour m’isoler et m’ôter tout appui, les moyens étaient simples. Tout cède à la puissance, et presque tout à l’intrigue. On connaissait mes amis, on a travaillé sur eux ; aucun n’a résisté. On a éventé par la poste toutes les correspondances que je pouvais avoir. On m’a détaché de temps en temps de petits chercheurs de places, de petits imploreurs de recommandations, pour savoir, par eux s’il ne restait personne qui eût pour moi de la bienveillance, et travailler aussitôt à me l’ôter. Je connais si bien ce manège, et j’en ai si bien senti le succès, que je ne serais pas sans crainte pour M. de Saint-Germain lui-même, si je le savais moins clairvoyant, et que je connusse moins sa sagesse et sa fermeté. Parmi les objets de tant de vigilance, mes papiers n’ont pas été oubliés. J’ai confié tous ceux que j’avais en des mains amies, ou que je crus telles : tous sont à la merci de mes ennemis. Enfin, on m’a lié moi-même par des engagements, dont j’ai cru vainement acheter mon repos, et qui n’ont servi qu’à me livrer pieds et poings liés au sort qu’on voulait me faire. On ne m’a laissé pour défense que le ciel, dont on ne s’embarrasse guère, et mon innocence, qu’on n’a pu m’ôter.

Parvenu une fois à ce point, tout le reste va de lui-même et sans la moindre difficulté. Les gens chargés de disposer de moi ne trouvent plus d’obstacles. Les essaims d’espions malveillants et vigilants, dont je suis entouré, savent comment ils ont à faire leur cour. S’il y a du bien, ils se garderont de le dire, ou prendront grand soin de le travestir ; s’il y a du mal, ils l’aggraveront ; s’il n’y en a pas, ils l’inventeront. Ils peuvent me charger tout à leur aise ; ils n’ont pas peur de me trouver là pour les démentir. Chacun veut prendre part à la fête, et présenter le plus beau bouquet. Dès qu’il est convenu que je suis un homme noir, c’est à qui me controuvera le plus de crimes. Quiconque en a fait un, peut en faire cent, et vous verrez que bientôt j’irai violant, brûlant, empoisonnant, assassinant à droite et à gauche pour mes menus plaisirs, sans m’embarrasser des foules de surveillants qui me guettent, sans songer que les planchers sous lesquels je suis ont des yeux, que les murs qui m’entourent ont des oreilles, que je ne fais pas un pas qui ne soit compté, pas un mouvement de doigt qui ne soit noté, et sans que, durant tout ce temps-là, personne ait la charité de pourvoir à la sûreté publique en m’empêchant de continuer toutes ces horreurs, dont ils se contentent de tenir tranquillement le registre, tandis que je les fais tout aussi tranquillement sous leurs yeux, tant la haine est aveugle et bête dans sa méchanceté ! Mais n’importe, dès qu’il s’agira de m’imputer des forfaits, je vous réponds que le bon M. de Choiseul sera coulant sur les preuves, et qu’après ma mort toutes ces inepties deviendront autant de faits incontestables, parce que monsieur l’un, et monsieur l’autre, et madame celle-ci, et mademoiselle celle-là, tous gens de la plus haute probité, les auront attestés, et que je ne ressusciterai pas pour y répondre.

Encore une fois, tout devient facile, et désormais on va faire de moi tout ce qu’on voudra de mauvais. Si je reste en repos, c’est que je médite des crimes, et peut-être le pire de tous, celui de dire la vérité. Si, pour me distraire de mes maux, je m’amuse à l’étude des plantes, c’est pour y chercher des poisons. Mon Dieu ! quand quelque jour ceux qui sauront quel fut mon caractère, et qui liront mes écrits, apprendront qu’on a fait de Jean-Jacques Rousseau un empoisonneur, ils demanderont quelle sorte d’êtres existaient de son temps, et ne pourront croire que ce fussent des hommes.

Mais comment en est-on venu là ? quel fut le premier forfait qui rendit les autres croyables ? Voilà ce qui me passe, voilà l’étonnante énigme. C’est ce premier pas qu’il faut expliquer, et qui n’offre à mes yeux qu’un abîme impénétrable. M. de Saint-Germain, dans ce que vous connaissez de moi par vous-même, trouvez-vous de l’étoffe pour faire un scélérat ? Tel je parais à vos yeux depuis plus d’un an, tel je fus pendant près de soixante. Je n’eus jamais que des goûts honnêtes, que des passions douces ; je m’élevai, pour ainsi dire, moi-même ; je me livrai par choix aux meilleures études ; je ne cultivai que des talents aimables. J’aimai toujours la retraite, la vie paisible et solitaire. J’ai passé la jeunesse et l’âge mûr, chéri de mes amis, bien voulu de mes connaissances, tranquille, heureux, content de mon sort, et sans avoir eu jamais qu’une seule querelle avec un extravagant[1022], laquelle tourna tout à ma gloire. Malheureusement ayant déjà passé l’âge mûr, je me laissai tenter afin de communiquer au public, dans des livres qui ne respirent que la vertu, des maximes que je crus utiles à mes semblables, ou de nouvelles idées pour le progrès des beaux-arts. Me voilà devenu depuis lors un homme noir ; de quelle façon ? je l’ignore. Eh ! quels sont ces malheureux dont les âmes sombres et concentrées couvent le crime ? Sont-ce des auteurs, des gens de lettres dévoués à la paisible occupation d’écrire des livres, des romans, de la musique, des opéra ? Ont-ils des coeurs ouverts, confiants, faciles à s’épancher ? Et où de pareils secrets se cacheraient-ils un moment dans le mien, transparent comme le cristal, et qui porte à l’instant dans mes yeux et sur mon visage chaque mouvement dont il est affecté ? Seul, étranger, sans parti, livré dans ma retraite à de pareils goûts, quel avantage, quel moyen, quelle tentation pouvais-je avoir de mal faire ? Quoi ! lorsque l’amour, la raison, la vertu, prenaient sous ma plume leurs plus doux, leurs plus énergiques accents ; lorsque je m’enivrais à torrents des plus délicieux sentiments qui jamais soient entrés dans un coeur d’homme, lorsque je planais dans l’empirée au milieu des objets charmants et presque angéliques dont je m’étais entouré, c’était précisément alors, et pour la première fois, que ma noire et farouche âme méditait, digérait, commettait les forfaits atroces dont on ne me voilà l’imputation que pour m’ôter les moyens de m’en défendre, et cela sans motif, sans raison, sans sujet, sans autre intérêt que celui de satisfaire la plus infernale férocité ! Et l’on peut… Si jamais pareille contradiction, pareille extravagance, pareille absurdité pouvaient réellement trouver foi dans l’esprit d’un homme, oui, j’ose le dire sans crainte, il faudrait étouffer cet homme-là.

Les passions qui portent au crime sont analogues à leurs noirs effets. Où furent les miennes ? Je n’ai connu jamais les passions haineuses ; jamais l’envie, la méchanceté, la vengeance n’entrèrent dans mon coeur. Je suis bouillant, emporté, quelquefois colère, jamais fourbe ni rancunier ; et quand je cesse d’aimer quelqu’un, cela s’aperçoit bien vite. Je hais l’ennemi qui veut me nuire ; mais, sitôt que je ne le crains plus, je ne le hais plus. Que Diderot, que Grimm surtout, le premier, le plus caché, le plus ardent, le plus implacable, celui qui m’attira tous les autres, dise pourquoi il me hait. Est-ce pour le mal qu’il a reçu de moi ? Non, c’est pour celui qu’il m’a fait, car souvent l’offensé pardonne, mais l’offenseur ne pardonne jamais. Dirai-je mes torts envers lui ? j’en sais deux : le premier, je l’ai trop aimé ; le second, son coeur fat déchiré par la louange qui n’était pas pour lui[1023]. Si lui, si Diderot, ont quelque autre grief, qu’ils le disent. Ils ont découvert, dira-t-on, que j’étais, un monstre. Ah ! c’est une autre affaire ; mais toujours est-il sûr que ce monstre ne leur fit jamais de mal.

Madame la comtesse de Boufflers me hait, et en femme ; c’est tout dire. Quels sont ses griefs ? Les voici.

Le premier. J’ai dit dans l’Héloïse que la femme d’un charbonnier était plus respectable que la maîtresse d’un prince : mais, quand j’écrivis ce passage, je ne songeais ni à elle ni à aucune femme en particulier ; je ne savais pas même alors qu’il existât une comtesse de Boufflers, encore moins qu’elle pût s’offenser de ce trait, et je n’ai fait que longtemps après connaissance avec elle.

Le second. Madame de Boufflers me consulta sur une tragédie en prose de sa façon, c’est-à-dire qu’elle me demanda des éloges. Je lui donnai ceux que je crus lui être dus ; mais je l’avertis que sa pièce ressemblait beaucoup à une pièce anglaise que je lui nommai : j’eus le sort de Gil Blas auprès de l’évêque prédicateur.

Le troisième. Madame de Boufflers était aimable alors, et jeune encore. Les amitiés dont elle m’honora me touchèrent plus qu’il n’eût fallu peut-être : elle s’en aperçut. Quelque temps après j’appris ses liaisons, que dans ma bêtise je ne savais pas encore. Je ne crus pas qu’il convînt à Jean-Jacques Rousseau d’aller sur les brisées d’un prince du sang, et je me retirai. Je ne sais, monsieur, ce que vous penserez de ce crime ; mais il serait singulier que tous les malheurs de ma vie fussent venus de trop de prudence, dans un homme qui en eut toujours si peu.

Madame la maréchale de Luxembourg me hait ; elle a raison. J’ai commis envers elle des balourdises, bien innocentes assurément dans mon coeur, bien involontaires, mais que jamais femme ne pardonne, quoiqu’on n’ait pas eu l’intention de l’offenser. Cependant je ne puis la croire essentiellement méchante, ni perdre le souvenir des jours heureux que j’ai passés près d’elle et de M. de Luxembourg. De tous mes ennemis elle est la seule que je croie capable de retour, mais non pas de mon vivant. Je désire ardemment qu’elle me survive, sûr d’être regretté, peut-être pleuré d’elle après ma mort.

Ajoutez à cette courte liste M. de Choiseul, dont j’ai déjà parlé, et qui malheureusement à lui seul en vaut mille ; le docteur Tronchin, avec qui je n’eus d’autre tort que d’être Genevois comme lui, et d’avoir autant de célébrité, quoique j’eusse gagné moins d’argent ; enfin le baron d’Holbach, aux avances duquel j’ai résisté longtemps, par la seule raison qu’il était trop riche : raison que je lui dis pour réponse à ses instances, et qui malheureusement ne se trouva que trop juste dans la suite. Sur mes premiers écrits, et sur le bruit qu’ils firent, il se prit pour moi d’une telle haine, et, comme je crois, par l’impulsion de Grimm, qu’il me traita, dans sa propre maison, et sans le moindre sujet, avec une brutalité sans exemple. Diderot, et M. de Margency, gentilhomme ordinaire du roi, furent témoins de la querelle ; et le dernier m’a souvent dit depuis lors qu’il avait admiré ma patience et ma modération.

Ces détails, monsieur, sont dans la plus exacte vérité. Trouvez-vous là quelque méchanceté dans le pauvre Jean-Jacques ? Voilà pourtant les seuls ennemis personnels que j’aie eus jamais. Tous les autres ne le sont que par jalousie, comme d’Alembert, avec lequel j’ai eu très peu de liaison, ou sur parole, comme la foule ; ou parce qu’en général les lâches aiment à faire leur cour aux puissants, en achevant d’accabler ceux qu’ils oppriment. Que puis-je faire à cela ?

Les naturels haineux, jaloux, méchants, ne Se déguisent guère ; leurs propos, leurs écrits décèlent bientôt leurs penchants ; ils vont toujours se mêlant des affaires des autres ; les pointes de la satire lardent leurs discours et leurs ouvrages ; les mots couverts, les allusions malignes leur échappent malgré eux. Mes écrits sont dans les mains de tout le monde, et vous connaissez mon ton. Veuillez, monsieur, juger par vous-même, et voyez s’il y a de la malignité dans mon coeur.

Le jeu : je ne puis le souffrir. Je n’ai vraiment joué qu’une fois en ma vie au Redoute à Venise : je gagnai beaucoup, m’ennuyai, et ne jouai plus. Les échecs, où l’on ne joue rien, sont le seul jeu qui m’amuse. Je n’ai pas peur d’être un Béverley.

L’ambition, l’avidité, l’avarice : je suis trop paresseux, je déteste trop la gêne, j’aime trop mon indépendance pour avoir des goûts qui demandent un homme laborieux, vigilant, courtisan, souple, intrigant, les choses du monde les plus contraires à mon humeur. M’a-t-on vu souvent aux toilettes des femmes, ou dans les antichambres des grands ? ce sont pourtant là les portes de la fortune. J’ai refusé beaucoup de places, et n’en recherchai jamais. C’est par paresse que je suis attaché à l’argent que j’ai, crainte de la peine d’en chercher quand je n’en ai plus : mais je ne crois pas qu’il me soit arrivé de la vie, ayant le nécessaire du moment, de rien convoiter au-delà ; et, après avoir vécu dans une honnête aisance, je me vois prêt à manquer de pain sur mes vieux jours, sans en avoir grand souci. Combien j’ai laissé échapper de choses par ma nonchalance à les retenir ou à les saisir ! Citons un seul fait. Un receveur-général des finances auquel j’étais attaché depuis longtemps m’offre sa caisse ; je l’accepte : au bout de quinze jours l’embarras, l’assujettissement, l’inquiétude surtout de cette maudite caisse me font tomber malade. Je finis par quitter la caisse, et me faire copiste de musique à six sous la page. M. de Francueil, à qui je marque ma résolution, me croit encore dans le transport de la fièvre, vient me voir, me parle, m’exhorte, ne m’ébranle pas : il attend inutilement ; et, voyant ma résolution bien prise et bien confirmée, il dispose enfin de sa caisse, et me donne un successeur. Ce fait seul prouve, ce me semble, que l’avidité de l’argent n’est pas mon défaut : et j’en pourrais donner des preuves récentes plus fortes que celle-là. Et de quoi me servirait l’opulence ? Je déteste le luxe, j’aime la retraite’, je n’ai que les goûts de la simplicité, je ne saurais souffrir autour de moi des domestiques ; et quand j’aurais cent mille livres de rentes, je ne voudrais être ni mieux vêtu, ni mieux logé, ni mieux nourri que je le suis. Je ne voudrais être riche que pour faire du bien, et l’on ne cherche pas à satisfaire un pareil goût par des crimes.

Les femmes !… Oh ! voici le grand article ; car assurément le violateur de la chaste Vertier doit être un terrible homme auprès d’elles, et le plus difficile des travaux d’Hercule doit peu lui coûter après celui-là. Il y a quinze ans qu’on eût été étonné de m’entendre accuser de pareille infamie : mais laissez faire M. de Choiseul et madame de Boufflers ; ils ont bien opéré d’autres métamorphoses, et je les vois en train de ne s’arrêter plus guère que par l’impossibilité d’en imaginer. Je doute qu’aucun homme ait eu une jeunesse plus chaste que la mienne. J’avais trente ans passés sans avoir eu qu’un seul attachement, ni fait à son objet qu’une seule infidélité[1024] ; c’était là tout. Le reste de ma vie a doublé cette licence[1025], je n’ai pas été plus loin. Je ne fais point honneur de cette réserve à ma sagesse, elle est bien plus due à ma timidité ; et j’avoue avoir manqué par elle bien des bonnes fortunes que j’ai convoitées, et qui, si j’en avais tenté l’aventure, ne m’auraient peut-être pas réduit au même crime auquel, selon la Vertier, m’ont entraîné ses attraits.

Pour contenter les besoins de mon coeur encore plus que ceux de mes sens, je me donnai une compagne honnête et fidèle, dont, après vingt-cinq ans d’épreuve et d’estime, j’ai fait ma femme. Si c’est là ce qu’on appelle de la débauche, je m’en honore, et ce n’est pas du moins celle-là qui mène dans les lieux publics. L’exemple, la nécessité, l’honneur de celle, qui m’était chère, d’autres puissantes raisons me firent confier mes enfants à l’établissement fait pour cela, et m’empêchèrent de remplir moi-même le premier, le plus saint des devoirs de la nature. En cela, loin de m’excuser, je m’accuse ; et quand ma raison me dit que j’ai fait dans ma situation ce que j’ai dû faire, je l’en crois moins que mon coeur qui gémit et qui la dément. Je ne fis point un secret de ma conduite à mes amis, ne voulant pas passer à leurs yeux pour meilleur que je n’étais. Quel parti les barbares en ont tiré ! Avec quel art ils l’ont mise dans le jour le plus odieux ! Comme ils se sont plu à me peindre en père dénaturé, parce que j’étais à plaindre ! comme ils ont cherché à tirer du fond de mon caractère une faute qui fut l’ouvrage de mon malheur ? Comme si pécher n’était pas de l’homme, et même de l’homme juste ! Elle fut grave, sans doute, elle fut impardonnable ; mais aussi ce fut la seule, et je l’ai bien expiée. À cela près, et des vices qui n’ont jamais fait de mal qu’à moi, je puis exposer à tous les yeux une vie irréprochable dans tout le secret de mon coeur. Ah ! que ces hommes si sévères aux fautes d’autrui rentrent dans le fond de leur conscience, et que chacun d’eux se félicite s’il sent qu’au jour où tout sans exception sera manifesté, lui-même en sera quitte à meilleur compte !

La Providence a veillé sur mes enfants par le péché même de leur père. Eh Dieu ! quelle eût été leur destinée s’ils avaient eu la mienne à partager ? que seraient-ils devenus dans mes désastres ? Ils seront ouvriers ou paysans ; ils passeront dans l’obscurité des jours paisibles ; que n’ai-je eu le même bonheur ! Je rends au moins grâce au ciel de n’avoir abreuvé que moi des amertumes de ma vie, et de les en avoir préservés. J’aime mieux qu’ils vivent du travail de leurs mains sans me connaître, que de les voir avilis et nourris par la traîtresse générosité de mes ennemis, qui les instruiraient à haïr, peut-être à trahir leur père ; et j’aime mieux cent fois être ce père infortuné qui commit la faute et qui la pleure, que d’être le méchant qui la révèle, l’étend, l’amplifie, l’aggrave avec la plus maligne joie, que d’être l’ami perfide qui trahit la confiance de son ami, et divulgue, pour le diffamer, le secret qu’il a versé dans son sein.

Mais des fautes, quelque grandes qu’elles soient, n’en supposent pas de contradictoires. Les débauchés sont peu dans le cas d’en commettre de pareilles, comme ceux qui s’occupent dans le port à charger des vaisseaux, que bientôt ils perdent de vue, ne songent guère à les assurer. Mes attachements me préservèrent du désordre ; et toujours, je le répète, je fus réglé dans mes moeurs. Je ne doute pas même que celles de ma jeunesse n’aient contribué dans la suite à répandre dans mes écrits cette vive chaleur que les gens qui ne sentent rien prennent pour de l’art, mais que l’art ne peut contrefaire, et que ne saurait fournir un sang appauvri par la débauche. Pour répondre à ces hommes vils qui m’osent accuser d’avoir gagné, dans des lieux que je ne connais point, des maux que je connais encore moins, je ne voudrais que la Nouvelle Héloïse. Est-ce ainsi qu’on apprend à parler dans la crapule ? Qu’on prenne autant de débauchés qu’on voudra, tous doués d’autant d’esprit qu’il est possible, et je les défie entre eux tous de faire une seule page à mettre à côté d’une des lettres brûlantes dont ce roman n’abonde que trop. Non, non ; il est pour l’âme un prix aux bonnes moeurs, c’est de la vivifier. L’amour et la débauche ne sauraient aller ensemble ; il faut choisir. Ceux qui les confondent ne connaissent que la dernière ; c’est sur leur propre état qu’ils jugent du mien : mais ils se trompent ; adorer les femmes et les posséder sont deux choses très différentes : ils ont fait l’une, et j’ai fait l’autre. J’ai connu quelquefois leurs plaisirs, mais ils n’ont jamais connu les miens.

L’amour que je conçois, celui que j’ai pu sentir s’enflamme à l’image illusoire de la perfection de l’objet aimé ; et cette illusion même le porte à l’enthousiasme de la vertu, car cette idée entre toujours dans celle d’une femme parfaite. Si quelquefois l’amour peut porter au crime, c’est dans l’erreur d’un mauvais choix qui nous égare, ou dans les transports de la jalousie : mais ces deux états, dont aucun n’a jamais été le mien, sont momentanés et ne transforment point un coeur noble en une âme noire. Si l’amour m’eût fait faire un crime, il faudrait m’en punir et m’en plaindre ; mais il ne me rendrait pas l’horreur des honnêtes gens.

Voilà tout, ce me semble, à moins qu’on ne veuille ajouter l’amour de la solitude ; car cet amour fut la première marque à laquelle Diderot parut juger que j’étais un scélérat. Ses mystérieuses trames avec Grimm étaient commencées quand j’allai vivre à l’Ermitage. Il publia quelque temps après le Fils naturel y dans lequel il inséra cette sentence : Il n’y a que le méchant qui soit seul. Je lui écrivis avec tendresse pour me plaindre qu’il n’eût mis à ce passage aucun adoucissement ; il me répondit durement et sans aucune explication. Pour moi, quoique cette sentence ait quelque chose qui papillote à l’oreille, je n’y trouve qu’une absurdité ; et il est si faux qu’il n’y ait que le méchant qui soit seul, qu’au contraire il est impossible qu’un homme qui sait vivre seul soit méchant, et qu’un méchant veuille vivre seul ; car à qui ferait-il du mal, et avec qui formerait-il ses intrigues ? La sentence en elle-même exigeait donc tout au moins une explication : elle l’exigeait bien plus encore, ce me semble, de la part d’un auteur qui, lorsqu’il parlait de la sorte au public, avait un ami retiré depuis six mois dans une solitude ; et il était également choquant et malhonnête de refuser, du moins en maxime générale, l’honorable et juste exception qu’il devait non seulement à cet ami, mais à tant de sages respectés, qui dans tous les temps ont cherché le calme et la paix dans la retraite, et dont, pour la première fois depuis que le monde existe, un écrivain s’avise, avec un trait de plume, de faire autant de scélérats : mais Diderot avait ses vues, et ne s’embarrassait pas de déraisonner, pourvu qu’il préparât de loin les coups qu’il m’a portés dans la suite.

Je vais faire une remarque qui peut paraître légère, mais qui me paraît à moi des plus sûres pour juger de l’état interne et vrai d’un auteur. On sent, dans les ouvrages que j’écrivais à Paris, la bile d’un homme importuné du tracas de cette grande ville, et aigri par le spectacle continuel de ses vices[1026]. Ceux que j’écrivis depuis ma retraite à l’Ermitage respirent une tendresse de coeur, une douceur d’âme, qu’on ne trouve que dans les bocages, et qui prouvent l’effet que faisait sur moi la retraite et la campagne, et qu’elles feront toujours sur quiconque en saura sentir le charme et y vivra aussi volontiers que moi. Les pensées mâles de la vertu, dit le nerveux Young, les nobles élans du génie, les brillants transports d’un coeur sensible, sont perdus pour l’homme qui croit qu’être seul est une solitude : le malheureux s’est condamné à ne les jamais sentir. Dieu et la raison ! quelle immense société ! que leurs entretiens sont sublimes ! que leur commerce est plein de douceur ! Voilà MM. Young et Diderot d’avis un peu différents, sans ajouter celui de Virgile. Pour moi, je me fais honneur d’avoir imité le scélérat Descartes, quand il s’en alla méchamment philosopher dans sa solitude de Nord-Hollande.

Je viens de faire, ce me semble, une revue exacte, et je n’y vois rien encore qui m’ait pu donner des penchants pervers. Que reste-t-il donc enfin ? l’amour de la gloire. Quoi ! ce noble sentiment qui élève lame aux sublimes contemplations, qui l’élance dans les régions éthérées, qui l’étend pour ainsi dire sur toute la postérité, pourrait lui dicter des forfaits ! Il prendrait, pour s’honorer, la route de l’infamie ! Eh ! qui ne sait que rien n’avilit, ne resserre et ne concentre l’âme comme le crime ; que rien de grand et de généreux ne peut partir d’un intérieur corrompu ? Non, non ; cherchez des passions viles pour cause à des actions viles. On peut être un malhonnête homme et faire un bon livre ; mais jamais les divins élans du génie n’honorèrent l’âme d’un malfaiteur ; et si les soupçons de quelqu’un que j’estimerais pouvaient à ce point ravaler la mienne, je lui présenterais mon Discours sur l’Inégalité[1027] pour toute réponse, et je lui dirais : Lis, et rougis[1028].

Vous me citerez Erostrate. À cela voici ma réponse. L’histoire d’Érostrate est une fable : mais supposons-la vraie ; Érostrate, sans génie et sans talent, eut un moment la fantaisie de la célébrité, à laquelle il n’avait aucun droit ; il prit la seule et courte voie que son mauvais coeur et son esprit étroit put lui suggérer : mais comptez que, s’il se fut senti capable de faire l’Émile, il n’eût point brûlé le temple d’Éphèse. Non, monsieur, on n’aspire point par le crime au prix qu’on peut obtenir par la vertu ; et voilà ce qui rend plus ridicule l’imposture dont je suis l’objet. Qu’avais-je besoin de gloire et de célébrité ? je l’avais déjà tout acquise, non par îles noirceurs et des actes abominables, mais par des moyens vertueux, honnêtes, par des talents distingués, par des livres utiles, par une conduite estimable, par tout le bien que j’avais pu faire selon mon pouvoir : elle était belle, elle était sans tache ; qu’y pouvais-je ajouter désormais, si ce n’est la persévérance dans l’honorable carrière dont je voyais déjà d’assez près le terme ? Que dis-je ? je l’avais atteint : je n’avais plus qu’à me reposer, et jouir. Peut-on concevoir que, de gaieté de coeur et par des forfaits, j’aie cherché moi-même à ternir ma gloire, à la détruire, à laisser échapper de mes mains, ou plutôt à jeter, dans un transport de furie, le prix inestimable que j’avais légitimement acquis ? Quoi ! le sage, le brave Saint-Germain retournerait-il exprès à la guerre pour y flétrir par des lâchetés infâmes les lauriers sous lesquels il a blanchi ? Ne sait-on pas qu’une belle réputation est la plus noble et la plus douce récompense de la vertu sur la terre ? Et l’on veut qu’un homme qui se l’est dignement procurée s’aille exprès plonger dans le crime pour la souiller ! Non, cela n’est pas, parce que cela ne peut pas être ; et il n’y a que des gens sans honneur qui puissent ne pas sentir cette impossibilité.

Mais quels sont enfin ces forfaits dont je me suis avisé si tard de souiller une réputation déjà tout acquise par mieux que des livres, par quarante ans d’honneur et d’intégrité ? Oh ! c’est ici le mystère profond qu’il ne faut jamais que je sache, et qui ne doit être ouvertement publié qu’après ma mort, quoiqu’on fasse en sorte, pendant ma vie, que tout le monde en soit instruit, hors moi seul. Pour me forcer, en attendant, de boire la coupe amère de l’ignominie, on aura soin de la faire circuler sans cesse autour de moi dans l’obscurité, de la faire dégoutter, ruisseler sur ma tête, afin qu’elle m’abreuve, m’inonde, me suffoque, mais sans qu’aucun trait de lumière l’offre jamais à ma vue, et me laisse discerner ce qu’elle contient. On me séquestrera du commerce des hommes, même en vivant avec eux ; tout sera pour moi secret, mystère et mensonge ; on me rendra étranger à la société, sans paraître m’en chasser ; on élèvera autour de moi un impénétrable édifice de ténèbres, on m’ensevelira tout vivant dans un cercueil. C’est exactement ainsi que, sans prétexte et sans droit, on traite en France un homme libre, un étranger, qui n’est point sujet du roi, qui ne doit compte à personne de sa conduite, en continuant d’y respecter, comme il a toujours fait, le roi, les lois, les magistrats, et la nation. Que s’il est coupable, qu’on l’accuse, qu’on le juge, et qu’on le punisse ; s’il ne l’est pas, qu’on le laisse libre, non pas en apparence, mais réellement. Voilà, monsieur, ce qui est juste ; tout ce qui est hors de là, de quelque prétexte qu’on l’habille, est trahison, fourberie, iniquité.

Non, je ne serai point accusé, point arrêté, point jugé, point puni, en apparence ; mais on s’attachera, sans qu’il y paraisse, à me rendre la vie odieuse, insupportable, pire cent fois que la mort : on me fera garder à vue ; je ne ferai pas un pas sans être suivi ; on m’ôtera tous moyens de rien savoir et de ce qui me regarde et de ce qui ne me regarde pas ; les nouvelles publiques les plus indifférentes, les gazettes même me seront interdites ; on ne laissera courir mes lettres et paquets que pour ceux qui me trahissent, on coupera ma correspondance avec tout autre ; la réponse universelle à toutes mes questions sera toujours qu’on ne sait pas ; tout se taira dans toute assemblée à mon arrivée ; les femmes n’auront plus de langue, les barbiers seront discrets et silencieux ; je vivrai dans le sein de la nation la plus loquace comme chez un peuple de muets. Si je voyage, on préparera tout d’avance pour disposer de moi partout où je veux aller ; on me consignera aux passagers, aux cochers, aux cabaretiers ; à peine trouverai-je à manger avec quelqu’un dans les auberges, à peine trouverai-je un logement qui ne soit pas isolé ; enfin l’on aura soin de répandre une telle horreur de moi sur ma route, qu’à chaque pas que je ferai, à chaque objet que je verrai, mon âme soit déchirée : ce qui n’empêchera pas que, traité comme Sancho, je ne reçoive partout cent courbettes moqueuses, avec autant de compliments de respect et d’admiration : ce sont de ces politesses de tigres qui semblent vous sourire au moment qu’ils vont vous déchirer.

Imaginez, monsieur, s’il est possible, un traitement plus insultant, plus cruel, plus barbare, et dont le concert incroyablement unanime laisse, au sein d’une nation tout entière, un infortuné rigoureusement seul et sans consolation. Tel est le talent supérieur de M. de Choiseul pour les détails ; tels sont les soins avec lesquels il est servi quand il est question de nuire : mais s’il s’agissait d’une oeuvre de bonté, de générosité, de justice, trouverait-il la même fidélité dans ses créatures ? j’en doute ; aurait-il lui-même la même activité ? j’en doute encore plus.

J’ai beau chercher des cas où il soit permis d’accuser, de juger, de diffamer un homme à son insu, sans vouloir l’entendre ; sans souffrir qu’il réponde, et même qu’il parle ; je ne trouve rien. Je veux supposer toutes les preuves possibles : mais quand, en plein midi, toute la ville verrait un homme en assassiner un autre sur la place publique, encore, en jugeant l’accusé, ne l’empêcherait-on pas de répondre ; encore ne le jugerait-on pas sans l’avoir interrogé. À l’inquisition l’on cache à l’accusé son délateur, je l’avoue ; mais au moins lui dit-on qu’il est accusa, au moins ne le condamne-t-on pas sans l’entendre, au moins ne l’empêche-t-on pas de parler. Un délateur secret accuse, il ne prouve pas ; il ne peut prouver dans aucun cas possible : car comment prouverait-il ? Par des témoins ? mais l’accusé peut avoir contre ces témoins des moyens de récusation que les juges ignorent. Par des écritures ? mais l’accusé peut y faire apercevoir des marques de fausseté que d’autres n’ont pu connaître. Un délateur qui se cache est toujours un lâche : s’il prend des mesures pour que l’accusé ne puisse répondre à l’accusation, ni même en être instruit, il est un fourbe : s’il prenait en même temps avec l’accusé le masque de l’amitié, il serait un traître. Or un traître qui prouve ne prouve jamais assez, ou ne prouve que contre lui-même ; et quiconque est un traître peut bien être encore un imposteur. Eh ! quel serait, grand Dieu ! le sort des particuliers s’il était permis de leur faire à leur insu leur procès, et puis de les aller prendre chez eux pour les mener tout de suite au supplice, sous prétexte que les preuves sont si claires qu’il leur est inutile d’être entendus ?

Remarquez, monsieur, je vous supplie, combien cette première accusation dut paraître extraordinaire, vu la réputation sans reproche dont je jouissais, et que soutenaient ma conduite et mes écrits. Assurément ceux qui vinrent apprendre pour la première fois aux chefs de la nation que j’étais un scélérat durent les étonner beaucoup, et rien ne devait manquer à la preuve d’une pareille accusation pour être admise. Il y manqua pourtant au moins une petite circonstance, savoir l’audition de l’accusé ; on se cacha de lui très soigneusement, et il fut jugé. Messieurs ! messieurs ! quand il serait généralement permis déjuger un accusé sans l’ouïr, il y a du moins des hommes qui mériteraient d’être exceptés, et Jean-Jacques pouvait espérer, ce me semble, d’être mis au nombre de ces hommes-là.

On ne vous a pas jugé, diront-ils. Et qu’avez-vous donc fait, misérables ? En feignant d’épargner ma personne, vous m’ôtez l’honneur, vous m’accablez d’opprobres ; vous me laissez la vie, mais vous me la rendez odieuse en y joignant la diffamation. Vous me traitez plus cruellement mille fois que si vous m’aviez fait mourir ; et vous appelez cela ne m’avoir pas jugé ! Les fourbes ! il ne manquait plus à leur barbarie que le vernis de la générosité.

Non, jamais on ne vit des gens aussi fiers d’être des traîtres : prudemment enfoncés dans leurs tanières, ils s’applaudissent de leurs lâchetés, et insultent à ma franchise en la redoutant. Pour m’étouffer sans que je crie, ils m’ont auparavant attaché un bâillon. À voir enfin leur bénigne contenance, on les prendrait pour les bourreaux de l’infortuné don Carlos, qui prétendaient qu’il leur fût encore redevable de la peine qu’ils prenaient de l’étrangler.

En vérité, monsieur, plus je médite sur cette étrange conduite, plus j’y trouve une complication de lâcheté, d’iniquité de fourberie, qui la rend inimaginable. Ce qui me passe encore plus est que tout cela paraît se faire de l’aveu de la nation entière ; que non seulement mes prétendus amis, mais d’honnêtes gens réellement estimables, y paraissent acquiescer ; et que M. de Saint-Germain lui-même ne m’en paraît pas encore assez scandalisé. Cependant, fussé-je coupable, fussé-je en effet tout ce qu’on m’accuse d’être, tant qu’on ne m’aura pas convaincu, cette conduite envers moi serait encore injuste, fausse, inexcusable. Que doit-elle me paraître à moi qui me sens innocent ?

Soyons équitables toujours. Je ne crois pas que M. de Choiseul soit l’auteur de l’imposture ; mais je ne doute point qu’il n’ait très bien vu que c’en était une, et que ce ne soit pour cela qu’il prend tant de mesures pour m’empêcher d’en être instruit : car autrement, avec la haine envenimée que tout décèle en lui contre moi, jamais il ne se refuserait le plaisir de me convaincre et de me confondre, dût-il s’ôter par là celui de me voir souffrir plus longtemps.

Quoique ma pénétration, naturellement très mousse, mais aiguisée à force de s’exercer dans les ténèbres, me fasse deviner assez juste des multitudes de choses qu’on s’applique à me cacher, ce noir mystère est encore enveloppé pour moi d’un voile impénétrable ; mais à force d’indices combinés, comparés ; à force de demi-mots échappés, et saisis à la volée ; à force de souvenirs effacés, qui par hasard me reviennent, je présume Grimm et Diderot les premiers auteurs de toute la trame. Je leur ai vu commencer, il y a plus de dix-huit ans, des menées auxquelles je ne comprenais rien, mais que je voyais certainement couvrir quelque mystère dont je ne m’inquiétais pas beaucoup, parce-que, les aimant de tout mon coeur, je comptais qu’ils m’aimaient de même. À quoi ont abouti ces menées ? autre énigme non moins obscure. Tout ce que je puis supposer le plus raisonnablement est qu’ils auront fabriqué quelques écrits abominables qu’ils m’auront attribués. Cependant, comme il est peu naturel qu’on les en ait crus sur leur parole, il aura fallu qu’ils aient accumulé des vraisemblances, sans oublier d’imiter le style et la main. Quant au style, un homme qui possède supérieurement le talent[1029] d’écrire imite aisément jusqu’à certain point le style d’un autre, quoique bien marqué : c’est ainsi que Boileau imita le style de Voiture et celui de Balzac à s’y tromper ; et cette imitation du mien peut être surtout facile à Diderot, dont j’étudiais particulièrement la diction quand je commençai d’écrire, et qui même a mis dans mes premiers ouvrages plusieurs morceaux qui ne tranchent point avec le reste, et qu’on ne saurait distinguer, du moins quant au style[1030]. Il est certain que sa tournure et la mienne, surtout dans mes premiers ouvrages, dont la diction est, comme la sienne, un peu sautante et sentencieuse, sont, parmi celles de nos contemporains, les deux qui se ressemblent le plus. D’ailleurs, il y a si peu de juges en état de prononcer sur la différence ou l’identité des styles, et ceux même qui le sont peuvent si aisément s’y tromper, que chacun peut décider là-dessus comme il lui plaît, sans craindre d’être convaincu d’erreur.

La main est plus difficile à contrefaire ; je crois même cela presque impossible dans un ouvrage de longue haleine : c’est pourquoi je présume qu’on aura préféré des lettres, qui n’ont pas la même difficulté, et qui remplissent le même objet. Quant à l’écrivain chargé de cette contrefaction, il aura été plus facile à trouver à Diderot qu’à tout autre, parce que, étant chargé de la partie des arts dans l’Encyclopédie, il avait de grandes relations avec les artistes dans tous les genres. Au reste, quand la puissance s’en mêle, beaucoup de difficultés s’aplanissent ; et quand il s’agirait, par exemple, de décider si une écriture est ou n’est pas contrefaite, je ne crois pas qu’on eût beaucoup de peine à trouver des experts prêts à être de l’avis qu’il plairait à M. de Choiseul.

Si ce n’est pas cela, ou de faux témoins, je n’imagine rien. Je pencherais même un peu pour cette dernière opinion, parce que assurément le bénin Thevenin, quoi qu’on en dise, ne fut pas aposté pour rien ; et je ne puis imaginer d’autre objet à la fable de ce manant, et à l’adroite façon dont ceux qui l’avaient aposté l’ont accréditée[1031], que de vouloir tâter d’avance comme je soutiendrais la confrontation d’un faux témoin.

Les holbachiens, qui croyaient m’avoir déjà coulé à fond, furieux de me voir bien au château de Montmorency et chez M. le prince de Conti, firent jouer leurs machines par d’Alembert, et, profitant des piques secrètes dont j’ai parlé, firent passer, par le Temple, leur complot à l’hôtel de Luxembourg. Il est aisé d’imaginer comment M. de Choiseul s’associa pour cette affaire particulière avec la ligue, et s’en fit le chef ; ce qui rendit dès-lors le succès immanquable, au moyen des manoeuvres souterraines dont Grimm avait probablement fourni le plan. Ce complot a pu se tramer de toute autre manière ; mais voilà celle où les indices, dans ce que j’ai vu, se rapportent le mieux. Il-fallait, avant de rien tenter du côté du public, m’éloigner au préalable, sans quoi le complot risquait à chaque instant d’être découvert, et son auteur confondu. L’Émile en fournit les moyens, et l’on disposa tout pour m’effrayer par un décret comminatoire, auquel on n’en voulait cependant venir que quand j’aurais pris le parti de fuir. Mais voyant que, malgré tout le fracas dont on accompagnait la menace de ce décret, je restais tranquille et ne voulais pas démarrer, on s’avisa d’un expédient tout puissant sur mon coeur. Madame de Boufflers, avec une grande éloquence, me fit voir l’alternative inévitable de compromettre madame de Luxembourg, si j’étais interrogé, ou de mentir, ce que j’étais bien résolu de ne pas faire. Sur ce motif, auquel je ne pus résister, je partis enfin, et l’on ne lâcha le décret que quand ma résolution fut bien prise et qu’on put le savoir. Il paraît que dès-lors le projet était arrangé entre madame de Boufflers et M. Hume pour disposer de moi. Elle n’épargna rien pour m’envoyer en Angleterre. Je tins bon, et voulus passer en Suisse. Ce n’était pas là le compte de la ligue, qui, par ses manoeuvres, parvint avec peine à m’en chasser. Nouvelles sollicitations plus vives pour l’Angleterre, nouvelle résistance de ma part. Je pars pour aller joindre Milord Maréchal à Berlin. La ligue vit l’instant où j’allais lui échapper. Son complot s’en allait peut-être en fumée, si l’on ne m’eût tendu tant de pièges à Strasbourg, qu’enfin j’y tombai, me laissai livrer à Hume, et partis avec lui pour l’Angleterre, où j’étais attendu depuis si longtemps. Dès ce moment ils m’ont tenu ; je ne leur échapperai plus.

Que je regrettai la France ! avec quelle ardeur, avec quelle constance je surmontai tous les obstacles, tous les dangers même qu’on eut soin d’opposer à mon retour ; et cela, pour venir essuyer dans ce pays si désiré des traitements qui m’ont fait regretter l’Angleterre ! Cependant les seize mois que j’y passai ne furent pas perdus pour la ligue : à mon retour, je trouvai la France et l’Europe totalement changées à mon égard ; et ma prévention, ma stupidité, furent telles, que, trop frappé des manoeuvres de David Hume et de ses associés, je m’obstinais à chercher ; à Londres la cause des indignités que j’essuyais à Trye. Me voilà bien désabusé depuis que je n’y suis plus, et je rends aux Anglais la justice qu’ils me refusent. Néanmoins, s’ils étaient ce qu’on les suppose, ils auraient dit : N’imitons pas la légèreté française ; défions-nous des preuves d’accusation qu’on cache si soigneusement à l’accusé, et gardons-nous de juger, sans l’entendre, un homme qu’on cajole avec tant de fausseté, et qu’on charge avec tant d’animosité.

Enfin ce complot, conduit avec tant d’art et de mystère, est en pleine exécution. Que dis-je ? il est déjà consommé : me voilà devenu le mépris, la dérision, l’horreur de cette même nation dont j’avais, il y a dix ans, l’estime, la bienveillance, j’oserais dire la considération ; et ce changement prodigieux, quoique opéré sur un homme du peuple, sera pourtant la plus grande oeuvre du ministère de M, de Choiseul, celle qu’il a eue le plus à coeur, celle à laquelle il a consacré le plus de temps et de soin. Elle prouvera, par un exemple flétrissant pour l’espèce humaine, combien est forte l’union des méchants pour malfaire, tandis que celle des bons, quand elle existe, est si lâche, si faible, et toujours si facile à rompre.

Rien n’a été omis pour l’exécution de cette noble entreprise : toute la puissance d’un grand royaume, tous les talents d’un ministre intrigant, toutes les ruses de ses satellites, toute la vigilance de ses espions, la plume des auteurs, la langue des clabaudeurs[1032], la séduction de mes amis, l’encouragement de mes ennemis, les malignes recherches sur ma vie pour la souiller, sur mes “propos pour les empoisonner, sur mes écrits pour les falsifier ; l’art de dénaturer, si facile à la puissance, celui de me rendre odieux à tous les ordres, de me diffamer dans tous les pays. Les détails de tous ces faits seraient presque incroyables, s’il m’était possible d’exposer ici seulement ceux qui me sont connus. On m’a lâché des espions de toutes les espèces, aventuriers, gens de lettres, abbés, militaires, courtisans ; on a envoyé des émissaires en divers pays pour m’y peindre sous les traits qu’on leur a marqués. J’avais en Savoie un témoin de ma jeunesse, un ami que j’estimais, et sur lequel je comptais ; je vais le voir ; je vois qu’il me trompe ; je le trouve en correspondance avec M. de Choiseul. J’avais à Paris un vieux compatriote, un ami, très bon homme ; on le met à la Bastille, j’ignore pourquoi, c’est-à-dire sous quel prétexte. Le long temps qu’il y a resté lui fait honneur ; on l’aura trouvé moins docile qu’on n’avait cru ; je veux espérer qu’on n’aura pas lassé sa patience, et qu’au bout de seize mois il sera sorti de la Bastille aussi honnête homme qu’il y est entré. Je désire la même chose du libraire Guy, qu’on y a mis de même, et détenu presque aussi longtemps. On disait avoir trouvé dans les papiers du premier un projet de moi pour l’établissement d’une pure démocratie à Genève ; et j’ai toujours blâmé la pure démocratie à Genève et partout ailleurs ; on disait y avoir trouvé des lettres par lesquelles j’excitais les brouilleries de Genève ; et non seulement j’ai toujours blâmé les brouilleries de Genève, mais je n’ai rien épargné pour porter les représentants à la paix. Mais qu’importe qu’on en impose et qu’on mente ? un mensonge dit en l’air fait toujours son effet, surtout quand il vient des bureaux d’un ministre, et quand il tire sur moi.

En songeant au libraire de Paris, avec lequel j’eus si peu d’affaires, M. de Choiseul, qui n’oublia rien, a-t-il oublié mon libraire de Hollande ? je ne sais ; mais dans un livre que celui-ci s’est obstiné à vouloir me dédier, quoique j’y sois maltraité, et dont il n’a pas voulu me communiquer d’avance l’épître dédicatoire, j’ai trouvé la tournure de cette épître si singulière et si peu naturelle, qu’il est difficile de n’y pas supposer un but caché qui tient à quelque fil de la grande trame.

Enfin nulle attention n’a été omise pour m’y défigurer de tout point, jusqu’à celle, qu’on n’imaginerait pas, de faire disparaître les portraits de moi qui me ressemblent, et d’en répandre un à très grand bruit qui me donne un air farouche et une mine de cyclope. À ce gracieux portrait on a mis pour pendant celui de David Hume[1033], qui réellement a la tête d’un cyclope, et à qui l’on donne un air charmant. Comme ils peignent nos figures, ainsi peignent-ils nos âmes avec la même fidélité. En un mot, les détails qu’embrasse l’exécution du plan qui me regarde sont immenses, inconcevables. Oh ! si je savais tous ceux que j’ignore, si je voyais mieux ceux que je ne faisais que conjecturer, si je pouvais embrasser d’un coup d’oeil tous ceux dont je suis l’objet depuis dix années, ils pourraient me donner quelque orgueil, si mon coeur en était moins déchiré. Si M. de Choiseul eût employé à bien gouverner l’état la moitié du temps, des talents, de l’argent et des soins qu’il a mis à satisfaire sa haine, il eut été l’un des plus grands ministres qu’ait eus la France.

Ajoutez à tout cela l’expédition de la Corse, cette inique et ridicule expédition, qui choque toute justice, toute humanité, toute politique, toute raison ; expédition que son succès rend encore plus ignominieuse, en ce que, n’ayant pu conquérir ce peuple infortuné par le fer, il l’a fallu conquérir par l’or. La France peut bien dire de cette inutile et coûteuse conquête ce que disait Pyrrhus de ses victoires : Encore une, et nous sommes perdus. Mais, hélas ! l’Europe n’offrira plus à M. de Choiseul d’autre peuple naissant à détruire, ni d’aussi grand homme à noircir que son illustre et vertueux chef.

C’est ainsi que l’homme le plus tin se décèle en écoutant trop son animosité. M. de Choiseul connaissait bien la plaie la plus cruelle par laquelle il pût déchirer mon coeur, et il ne me l’a pas épargnée : mais il n’a pas vu combien cette barbare vengeance le démasquait et devait éventer son complot. Je le défie de pallier jamais cette expédition d’aucune raison ni d’aucun prétexte qui puisse contenter un homme sensé. On saura que je sus voir le premier un peuple disciplinable et libre où toute l’Europe ne voyait encore qu’un tas de rebelles et de bandits ; que je vis germer les palmes de cette nation naissante ; qu’elle me choisit pour les arroser, que ce choix fit son infortune et la mienne ; que ses premiers combats furent des victoires ; que, n’ayant pu la vaincre, il fallut l’acheter. Quant à la conclusion qui me regarde, on présumera quelque jour, je l’espère, malgré tous les artifices de M. de Choiseul, qu’il n’y avait qu’un homme estimable qu’il pût haïr avec tant de fureur.

Voilà, monsieur, ce qui me fait prendre mon parti avec plus de courage que n’en semblait annoncer l’accablement où vous m’avez vu ; mais je découvrais alors pour la première fois des horreurs dont je n’avais pas la moindre idée, et auxquelles il n’est pas même permis à un honnête homme d’être préparé. Epouvanté des infernales trames dont je me sentais enlacé, je donnais trop de pouvoir à l’imposture, j’en prolongeais trop loin l’effet sur l’avenir : je voyais mon nom, qui doit me survivre, couvert par elle d’un opprobre éternel, au lieu de la gloire et des honneurs que je sens dans mon coeur m’être dus ; je frémissais de douleur et d’indignation à cette cruelle image. Aujourd’hui que j’ai eu le temps de m’apprivoiser avec des idées qui m’étaient si nouvelles, de les peser, de les comparer, de mettre par ma raison les iniques oeuvres des hommes à la coupelle du temps et de la vérité, je ne crains plus que le vil alliage y résiste : le soufre et le plomb s’en iront en fumée, et l’or pur demeurera tôt ou tard, quand mes ennemis, morts ainsi que moi, ne l’altéreront plus. Il est impossible que, (Je tant de trames ténébreuses, quelqu’une »u moins ne soit pas enfin dévoilée au grand jour ; et c’en est assez pour juger des autres. Les bons ont horreur des méchants et les fuient, mais ils ne brassent pas des complots contre eux. Il est impossible que, revenus de la haine aveugle qu’on leur inspire, mes semblables ne reconnaissent pas un jour dans mes ouvrages un homme qui parla d’après son coeur. Il est impossible qu’en blâmant et plaignant les erreurs où j’ai pu tomber, ils ne louent pas mes intentions, qu’ils ne bénissent pas ma mémoire, qu’ils ne s’attendrissent pas sur mes malheurs. Une seule considération suffit pour me rendre la tranquillité que m’ôtait l’effroi d’une ignominie éternelle ; c’est celle de la route qu’ont prise ceux qui m’oppriment pour égarer à leur suite la génération présente, mais qui n’égarera sûrement pas la postérité, sur laquelle ils n’auront plus l’ascendant dont ils abusent. Ses ennemis, dira-t-on, se sont attachés, comme de vils corbeaux, sur son cadavre ; mais jamais, de son vivant, aucun d’eux l’osa-t-il attaquer en face ? Ils le prirent en traîtres : ils s’enfoncèrent dans des souterrains pour creuser des gouffres sous ses pas, tandis qu’il marchait à la lumière du soleil, et qu’il défiait le reproche du crime de soutenir ses regards. Quoi ! la justice et la vérité rampent-elles ainsi dans les ténèbres ? les hommes droits et vertueux se font-ils ainsi fourbes et traîtres, tandis que le coupable appelle à grands cris ses accusateurs ? Si cette considération leur fait reprendre le même examen avec plus d’impartialité, je n’en veux pas davantage. Tranquillisé pour l’avenir sur la terre, j’aspire au séjour du repos, où les oeuvres de l’iniquité ne pénètrent pas : en attendant, je me dois d’approfondir cet abominable complot, s’il m’est possible ; c’est tout ce qui me reste à faire ici-bas, et je n’épargnerai pour cela rien de ce qui est en ma faible puissance. Je sais que mon naturel craintif, honteux, timide, ne me promet ni sang-froid, ni présence d’esprit, ni mémoire, quand il faudra payer de ma personne et confondre les imposteurs ; j’avoue même que l’indigne rôle auquel je me vois ravalé, et pour lequel la nature m’avait si peu fait, me donne un frémissement et des serrements de coeur que je ne puis vaincre, et dont j’aurais été moins subjugué dans de plus heureux temps. Il y a dix ans que l’imputation d’un forfait m’eût fait rire, et rien de plus ; mais depuis que les cruels m’ont ainsi défiguré, sans me laisser même aucun moyen de me défendre, tout injurieux soupçon que je lis dans les coeurs plonge le mien dans un trouble inexprimable. Les scélérats endurcis au crime ont des fronts d’airain, mais l’innocence rougit et pleure en se voyant couvrir de fange. Une âme noble et fière a beau se roidir et s’élever, un tempérament timide ne peut se refondre Dans toutes les situations de ma vie le mien me subjugue toujours : soit forcé de parler au milieu d’un cercle, soit tête-à-tête agacé par une femme railleuse, soit avili dans la confrontation d’un impudent, mon trouble est toujours le même, et le courage que je sens au fond de mon coeur refuse de se montrer sur ma contenance. Je ne sais ni parler ni répondre ; je n’ai jamais su trouver qu’après coup la chose que j’avais à dire ou le mot qu’il fallait employer. Urbain Grandier, dans le même cas que moi, avait l’assurance et la facilité qui me manquent, et il périt : j’aurais tort d’espérer une meilleure destinée. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit : que je sache à tout prix de quoi je suis coupable ; que j’apprenne enfin quel est mon crime ; qu’on m’en montre le témoignage et les preuves, ces invincibles preuves qui, bien qu’administrées si secrètement et par des mains si suspectes, n’ont laissé le moindre doute à personne, et sur lesquelles âme vivante n’a même imaginé qu’il fut pourtant bon de savoir si je n’avais rien à dire ; enfin qu’on daigne, je ne dis pas me convaincre, mais m’accuser moi présent[1034], et je meurs content.

Eh ! que reste-t-il ici-bas pour me faire aimer à vivre ? Déjà vieux, souffrant, sans ami, sans appui, sans consolation, sans ressource, voilà la pauvreté prête à me talonner ; et quand on m’aurait laissé même la liberté d’employer mes talents à gagner mon pain, de quoi jouirais-je en le mangeant ? Quoi ! voir toujours des hommes faux, haineux, malveillants ! toujours des masqués, toujours des traîtres ! et loin de vous, pas un seul visage d’homme ! plus d’épanchements dans le sein d’un ami, plus de ces doux sentiments qu’une longue habitude rend délicieux ! Ah ! la vie à ce prix m’est insupportable ; et, quand sa fin ne serait que celle de mes peines, je désirerais d’en sortir : mais elle sera le commencement de cette félicité pour laquelle je me sentais né, et que je cherchai vainement sur la terre. Que j’aspire à cette heureuse époque, et que j’aimerai quiconque m’y fera parvenir ! J’étais homme, et j’ai péché ; j’ai fait de grandes fautes que j’ai bien expiées, mais le crime jamais n’approcha de mon coeur. Je me sens juste, bon, vertueux, autant qu’homme qui soit sur la terre : voilà le motif de mon espérance et de ma sécurité. Quoique je paraisse absolument oublié de la Providence, je n’en désespérerai jamais. Que ses récompenses pour les bons doivent être belles, puisqu’elle les néglige à ce point ici-bas ! J’avoue pourtant qu’en la voyant dormir si longtemps, il me prend des moments d’abattement : ils sont rares, ils ne durent guère, et ne changent rien à ma disposition. J’espère que la mort ne viendra pas dans un de ces tristes moments ; mais quand elle y viendrait, elle me serait moins consolante, sans m’être plus redoutable. Je me dirais : Je ne serai rien, ou je serai bien ; cela vaut toujours mieux pour moi que cette vie.

La mort est douce aux malheureux ; la souffrance est toujours cruelle : par là je reste ici-bas à la merci des méchants. Mais enfin que me peuvent-ils faire ? Ils ne me feront pas plus souffrir que ne fit la néphrétique ; et j’ai fait là-dessus l’essai de mes forces. Si mes maux sont longs, ils exerceront mon âme à la patience, à la constance, au courage ; ils lui feront mériter le prix destiné à la vertu ; et au jour de ma mort, qu’il faudra bien enfin qui vienne, mes persécuteurs m’auront rendu service en dépit d’eux. Pour quiconque en est là, les hommes ne sont plus guère à craindre. Aussi M. de Choiseul peut jouer de son reste avec toute sa puissance. Tant qu’il ne changera pas la nature des choses, tant qu’il n’ôtera pas de ma poitrine le coeur de Jean-Jacques Rousseau pour y mettre celui d’un malhonnête homme, je le mets au pis.

Monsieur, j’ai vécu : je ne vois plus rien, même dans l’ordre des possibles, qui pût me donner encore sur la terre un moment de vrai plaisir. On m’offrirait ici-bas le choix de ce que j’y veux être, que je répondrais, mort. Rien de ce qui flattait mon coeur ne peut plus exister pour moi. S’il me reste un intervalle encore jusqu’à ce moment si lent à venir, je le dois à l’honneur de ma mémoire. Je veux tâcher que la fin de ma vie honore son cours et y réponde. Jusqu’ici j’ai supporté le malheur ; il me reste à savoir supporter la captivité, la douleur, la mort : ce n’est pas le plus difficile ; mais la dérision, le mépris, l’opprobre, apanage ordinaire de la vertu parmi les méchants, dans tous les points par où l’on pourra me les faire sentir. J’espère qu’un jour on jugera de ce que je fus par ce que j’ai su souffrir. Tout ce que vous m’avez dit pour me détourner, quoique plein de sens, de vérité, d’éloquence, n’a fait qu’enflammer mon courage : c’est un effet qu’il est naturel d’éprouver près de vous ; et je n’ai pas peur que d’autres m’ébranlent quand vous ne m’avez pas ébranlé. Non, je ne trouve rien de si grand, de si beau, que de souffrir pour la vérité. J’envie la gloire des martyrs. Si je n’ai pas en tout la même foi qu’eux, j’ai la même innocence et le même zèle, et mon coeur se sent digne du même prix.

Adieu, monsieur. Ce n’est pas sans un vrai regret que je me vois à la veille de m’éloigner devons. Avant de vous quitter j’ai voulu du moins goûter la douceur d’épancher mon coeur dans celui d’un homme vertueux. C’est, selon toute apparence, un avantage que je ne retrouverai de longtemps.

ROUSSEAU

NOTE OUBLIÉE DANS MA LETTRE À M. DE SAINT-GERMAIN.

Je me souviens d’avoir, étant jeune, employé le vers suivant dans une comédie :

C’est en le trahissant qu’il faut punir un traître.

Mais, outre que c’était dans un cas très excusable, et où il ne s’agissait point d’une véritable trahison, ce vers, échappé dans la rapidité de la composition, dans une pièce non publique et non corrigée, ne prouve point que l’auteur pense ce qu’il fait dire à une femme jalouse, et ne fait autorité pour personne. S’il est permis de trahir les traîtres,-ce n’est qu’aux gens qui leur ressemblent ; mais jamais les armes des méchants ne souillèrent les mains d’un honnête homme. Comme il n’est pas permis de mentir à un menteur, il est encore moins permis de trahir un traître : sans cela, toute la morale serait subvertie, et la vertu ne serait plus qu’un vain nom ; car le nombre des malhonnêtes gens étant malheureusement le plus grand sur la terre, si l’on se permettait d’adopter vis-à-vis d’eux leurs propres maximes, on serait le plus souvent malhonnête homme soi-même, et l’on en viendrait bientôt à supposer toujours que l’on a affaire à des coquins, afin de s’autoriser à l’être.

Observation

Cette longue lettre dans laquelle Rousseau donne des détails sur sa conduite antérieure, sur ses goûts et ses ouvrages, est un complément des confessions. Il en parut quelques fragments, en 1798, dans le Conservateur ou Bibliothèque choisie de littérature. Ou supprime les noms et l’on dénature plusieurs passages. Comme les personnages dont parle Jean-Jacques étaient tous morts à cette époque, on ne devine pas le motif de cette discrétion ou de cette infidélité.

Lettre CMXIV – À M. de saint-Germain

Monquin, 28 février 1770.

Pauvres aveugles que nous sommes ! etc.

Votre lettre, monsieur, m’attendrit et me touche ; je croyais n’être plus susceptible de plaisir, et vous venez de m’en donner un -moment bien pur. Il n’est troublé que par le regret de ne pas pouvoir me rendre à vos généreuses et obligeantes sollicitations ; mais mon parti est pris. Je connais trop les gens à qui j’ai affaire pour croire qu’ils me laisseront exécuter mon projet ; je m’attends d’avance à ce qui doit m’arriver : je ne me dois pas le succès, il est dans les mains de la Providence ; mais je me dois la tentative et l’emploi de mes forces : rien ne m’empêchera de remplir ce devoir.

Je ne suis point encore dans la situation que vos offres généreuses vous font prévenir, ni même près d’y tomber ; je prévois seulement que si j’avançais dans la vieillesse, elle me deviendrait dure à plus d’un égard, et c’est moins là pour moi un sujet d’alarme qu’une consolation de n’y pas parvenir. Je crois si bien connaître votre âme noble, que, dans la situation supposée, je vous aurais de moi-même prouvé la vérité de mes sentiments pour vous en vous mettant dans le cas d’exercer les vôtres.

Si la crainte de contrister votre bon coeur m’empêche, monsieur, de suivre les mouvements du mien dans les adieux que je désirais vous aller faire, je sens ce que me coûtera cette déférence ; mais je sens aussi, dans la résolution que j’ai prise, le danger de l’exposer à des attaques d’autant plus redoutables, que mon penchant ne seconderait que trop bien vos efforts. Adieu donc, homme respectable ; je partirai sans vous voir, puisqu’il le faut, mais vous laissant la meilleure partie de moi-même dans les sentiments d’un coeur toujours plein de vous.

Lettre CMXVI – À M. de Belloy

Monquin, le 17 mars 1770.

Pauvres aveugles que nous sommes ! etc.

Il faut, monsieur, vous résoudre à bien de l’ennui, car j’ai grand’peur de vous écrire une longue lettre.

Que vous m’avez rafraîchi le sang, et que j’aime votre colère ! J’y vois bien le sceau de la vérité dans une âme fière, que le patelinage des gens qui m’entourent marque encore plus fortement à mes yeux. Vous avez daigné me faire sentir mon tort ; c’est une indulgence dont je sens le prix, et que je n’aurais peut-être pas eue à votre place : il ne m’en reste que le désir de vous le faire oublier. Je fus quarante ans le plus confiant des hommes, sans que durant tout ce temps jamais une seule fois cette confiance ait été trompée. Sitôt que j’eus pris la plume, je me trouvai dans un autre univers, parmi de tout autres êtres, auxquels je continuai de donner la même confiance, et qui m’en ont si terriblement corrigé qu’ils m’ont jeté dans l’autre extrémité. Rien ne m’épouvanta jamais au grand jour, mais tout m’effarouche dans les ténèbres qui m’environnent, et je ne vois que du noir dans l’obscurité. Jamais l’objet le plus hideux ne me fit peur dans mon enfance, mais une figure cachée sous un drap blanc me donnait des convulsions : sur ce point, comme sur beaucoup d’autres, je resterai enfant jusqu’à la mort. Ma défiance est d’autant plus déplorable que, presque toujours fondée (et je u ajoute presque qu’à cause de vous, elle est toujours sans bornes, parce que tout ce qui est hors de la nature n’en connaît plus. Voilà, monsieur, non l’excuse, mais la cause de ma faute, que d’autres circonstances ont amenée, et même aggravée, et qu’il faut bien que je vous déclare pour ne pas vous tromper. Persuadé qu’un homme puissant vous avait fait entrer dans ses vues à mon égard, je répondis selon cette idée à quelqu’un qui m’avait parlé de vous, et je répondis avec tant d’imprudence que je nommai même l’homme en question. Né avec un caractère bouillant dont rien n’a pu calmer l’effervescence, mes premiers mouvements sont toujours marqués par une étourderie audacieuse, que je prends alors pour de l’intrépidité, et que j’ai tout le temps de pleurer dans la suite, surtout quand elle est injuste, comme dans cette occasion. Fiez-vous à mes ennemis du soin de m’en punir. Mon repentir anticipa même sur leurs soins à la réception de votre lettre ; un jour plus tôt elle m’eût épargné beaucoup de sottises ; mais puisqu’elles sont faites, il ne me reste qu’à les expier et à tâcher d’en obtenir le pardon, que je vous demande par la commisération due à mon état.

Ce que vous me dites des imputations dont vous m’avez entendu charger, et du peu d’effet qu’elles ont fait sur vous, ne m’étonne que par l’imbécillité de ceux qui pensaient vous surprendre par cette voie. Ce n’est pas sur des hommes tels que vous que des discours en l’air ont quelque prise, mais les frivoles clameurs de la calomnie, qui n’excitent guère d’attention, sont bien différentes dans leurs effets, des complots tramés et concertés durant longues années dans un profond silence, et dont les développements successifs se font lentement, sourdement, et avec méthode. Vous parlez d’évidence : quand vous la verrez contre moi, jugez-moi, c’est votre droit ; mais n’oubliez pas de juger aussi mes accusateurs ; examinez quel motif leur inspire tant de zèle. J’ai toujours vu que les méchants inspiraient de l’horreur, mais point d’animosité. On les punit, ou on les fuit : mais on ne se tourmente pas d’eux sans cesse ; on ne s’occupe pas sans cesse à les circonvenir, à les tromper, à les trahir ; ce n’est point à eux que l’on fait ces choses-là, ce sont eux qui les font aux autres. Dites donc à ces honnêtes gens si zélés, si vertueux, si fiers surtout d’être des traîtres, et qui se masquent avec tant de soin pour me démasquer : » Messieurs, j’admire votre zèle, et vos preuves me paraissent sans réplique ; mais pourquoi clone craindre si fort que l’accusé ne les sache et n’y réponde ? Permettez que je l’en instruise et que je vous nomme. Il n’est pas généreux, il n’est pas même juste de diffamer un homme, quel qu’il soit, en se cachant de lui. C’est, dites-vous par ménagement pour lui que vous ne voulez pas le confondre ; mais il serait moins cruel, ce me semble, de le confondre que de le diffamer, et de lui ôter la vie que de la lui rendre insupportable. Tout hypocrite de vertu doit être publiquement confondu ; c’est là son vrai châtiment ; et l’évidence elle-même est suspecte quand elle élude la conviction de l’accusé. » En leur parlant de la sorte examinez leur contenance, pesez leur réponse ; suivez, en la jugeant, les mouvements de votre coeur et les lumières de votre raison : voilà, monsieur, tout ce que je vous demande, et je me tiens alors pour bien jugé.

Vous me tancez, avec grande raison, sur la manière dont je vous parais juger votre nation : ce n’est pas ainsi que je la juge de sang-froid, et je suis bien éloigné, je vous jure, de lui rendre l’injustice dont elle use envers moi. Ce jugement trop dur était l’ouvrage d’un moment de dépit et de colère, qui même ne se rapportait pas à moi, mais au grand homme qu’on vient de chasser de sa naissante patrie, qu’il illustrait déjà dans son berceau, et dont on ose encore souiller les vertus avec tant d’artifice et d’injustice. S’il restait, me di-sais-je, de ces Français célébrés par de Belloy, pourquoi leur indignation ne réclamerait -elle point contre ces manoeuvres si peu dignes d’eux ?

C’est à cette occasion que Bayard me revint en mémoire, bien sûr de ce qu’il dirait ou ferait s’il vivait aujourd’hui. Je ne sentais pas assez que tous les hommes, même vertueux, ne sont pas des Bayards ; qu’on peut être timide sans cesser d’être juste ; et qu’en pensant à ceux qui machinent et crient, j’avais tort d’oublier ceux qui gémissent et se taisent. J’ai toujours aimé votre nation, elle est même celle de l’Europe que j’honore le plus ; non que j’y croie apercevoir plus de vertus que dans les autres, mais par un précieux reste de leur amour qui s’y est conservé, et que vous réveillez quand il était prêt à s’éteindre. Il ne faut jamais désespérer d’un peuple qui aime encore ce qui est juste et honnête, quoiqu’il ne le pratique plus. Les Français auront beau applaudir aux traits héroïques que vous leur présentez, je doute qu’ils les imitent ; mais ils s’en transporteront dans vos pièces, et les aimeront dans les autres hommes, quand on ne les empêchera pas de les y voir. On est encore forcé de les tromper pour les rendre injustes ; précaution dont je n’ai pas vu qu’on eût grand besoin pour d’autres peuples. Voilà, monsieur, comment je pense constamment à l’égard des Français, quoique je n’attende plus de leur part qu’injustice, outrages, et persécution ; mais ce n’est pas à la nation que je les impute, et tout cela n’empêche pas que plusieurs de ses membres n’aient toute mon estime et ne la méritent, même dans l’erreur où on les tient. D’ailleurs, mon coeur s’enflamme bien plus aux injustices dont je suis témoin qu’à celles dont je suis la victime : il lui manque, pour ces dernières, l’énergie et la vigueur d’un généreux désintéressement. Il me semble que ce n’est pas la peine de m’échauffer pour une cause qui n’intéresse que moi. Je regarde mes malheurs comme liés à mon état d’homme et d’ami de la vérité. Je vois le méchant qui me persécute et me diffame comme je verrais un rocher se détacher d’une montagne et venir m’écraser ; je le repousserais, si j’en avais la force, mais sans colère, et puis je le laisserais là sans y plus songer. J’avoue pourtant que ces mêmes malheurs m’ont d’abord pris au dépourvu, parce qu’il en est auxquels il n’est pas même permis à un honnête homme d’être préparé : j’en ai été cependant plus abattu qu’irrité ; et, maintenant que me voilà prêt, j’espère me laisser un peu moins accabler, mais pas plus émouvoir de ceux qui m’attendent. À mon âge et dans mon état ce n’est plus la peine de s’en tourmenter, et j’en vois le terme de trop près pour m’inquiéter beaucoup de l’espace qui reste. Mais je n’entends rien à ce que vous me dites de ceux que vous avez essuyés : assurément je suis fait pour les plaindre ; mais que peuvent-ils avoir de commun avec les miens ? Ma situation est unique, elle est inouïe depuis que le monde existe, et je ne puis présumer qu’il s’en retrouve jamais de pareille. Je ne comprends donc point quel rapport il peut y avoir dans nos destinées, et j’aime à croire que vous vous abusez sur ce point. Adieu, monsieur : vivez heureux, jouissez en paix de votre gloire, et souvenez-vous quelquefois d’un homme qui vous honorera toujours.

Lettre CMXVII – À M. l’abbé M.

Monquin, le 14 mars 1770.

Pauvres aveugles que nous sommes ! etc.

Je voudrais, monsieur, pour l’amour de vous, que l’application qu’il vous plaît de faire de votre quatrain fût assez naturelle pour être croyable : mais puisque vous aimez mieux vous excuser que vous accuser d’une promptitude que j’aurais pu moi-même avoir à votre place, soit ; je n’épiloguerai pas là-dessus.

Depuis l’impression de l’Émile je ne l’ai relu qu’une fois, il y a six ans, pour corriger un exemplaire ; et le trouble continuel où l’on aime à me faire vivre a tellement gagné ma pauvre tête, que j’ai perdu le peu de mémoire qui me restait, et que je garde à peine une idée générale du contenu de mes écrits. Je me rappelle pourtant fort bien qu’il doit y avoir dans un passage relatif à celui que vous me citez ; mais je suis parfaitement sûr qu’il n’est pas le même, parce qu’il présente, ainsi défiguré, un sens trop différent de celui dont j’étais plein en l’écrivant[1036]. J’ai bien pu ne pas songer à éviter dans ce passage le sens qu’on eût pu lui donner s’il eût été écrit par Cartouche ou par Raffia ; mais je n’ai jamais pu m’exprimer aussi incorrectement dans le sens que je lui donnais moi-même. Vous serez peut-être bien aise d’apprendre l’anecdote qui me conduisit à cette idée.

Le feu roi de Prusse, déjà grand amateur de la discipline militaire, passant en revue un de ses régiments, fut si mécontent de la manoeuvre, qu’au lieu d’imiter le noble usage que Louis XIV en colère avait fait de sa canne, il s’oublia jusqu’à frapper de la sienne le major qui commandait. L’officier outragé recule deux pas, porte la main à l’un de ses pistolets, le tire aux pieds du cheval du roi, et de l’autre se casse la tête. Ce trait, auquel je ne pense jamais sans tressaillir d’admiration, me revint fortement en écrivant, et j’en fis l’application de moi-même au cas d’un particulier qui en déshonore un autre, mais en modifiant l’acte par la différence des personnages. Vous sentez, monsieur, qu’autant le major bâtonné est grand et sublime quand, prêt à s’ôter la vie, maître par conséquent de celle de l’offenseur, et le lui prouvant, il la respecte pourtant en sujet vertueux, s’élève par là même au-dessus de son souverain, et meurt en lui faisant grâce, autant la même clémence vis-à-vis un brutal obscur serait inepte : le major employant son premier coup de pistolet n’eût été qu’un forcené ; le particulier perdant le sien ne serait qu’un sot.

Mais un homme vertueux, un croyant, peut avoir le scrupule de disposer de sa propre vie sans cependant pouvoir se résoudre à survivre à son déshonneur, dont la perte, même injuste, entraîne des malheurs civils pires cent fois que la mort. Sur ce chapitre de l’honneur l’insuffisance des lois nous laisse toujours dans l’état de nature : je crois cela prouvé dans ma Lettre à M. d’Alembert sur les Spectacles. L’honneur d’un homme ne peut avoir de vrai défenseur ni de vrai vengeur que lui-même. Loin qu’ici la clémence, qu’en tout autre cas prescrit la vertu, soit permise, elle est défendue ; et laisser impuni son déshonneur, c’est y consentir : on lui doit sa vengeance, on se la doit à soi-même ; on la doit même à la société et aux autres gens d’honneur qui la composent : et c’est ici l’une des fortes raisons qui rendent le duel extravagant, moins parce qu’il expose l’innocent à périr, que parce qu’il l’expose à périr sans vengeance et à laisser le coupable triomphant. Et vous remarquerez que ce qui rend le trait du major vraiment héroïque, est moins la mort qu’il se donne que la fière et noble vengeance qu’il sait tirer de son roi. C’est son premier coup de pistolet qui fait valoir le second : quel sujet il lui ôte, et quels remords il lui laisse ! Encore une fois, le cas entre particuliers est tout différent. Cependant si l’honneur prescrit la vengeance, il la prescrit courageuse : celui qui se venge en lâche, au lieu d’effacer son infamie, y met le comble ; mais celui qui se venge et meurt est bien réhabilité. Si donc un homme indignement, injustement flétri par un autre, va le chercher un pistolet à la main dans l’amphithéâtre de l’Opéra, lui casse la tête devant tout le monde ; et puis se laissant tranquillement mener devant les juges, leur dit : » Je viens de faire un acte de justice » que je me devais, et qui n’appartenait qu’à moi ; faites-moi pendre, si vous l’osez » ; il se pourra bien qu’ils le fassent pendre en effet, parce qu’enfin quiconque a donné la mort la mérite, qu’il a du même y compter ; mais je réponds qu’il ira au supplice avec l’estime de tout homme équitable et sensé, comme avec la mienne ; et si cet exemple intimide un peu les tâteurs d’hommes, et fait marcher les gens d’honneur, qui ne ferraillent pas, la tête un peu plus levée, je dis que la mort de cet homme de courage ne sera pas inutile à la société. La conclusion tant de ce détail que de ce que j’ai dit à ce sujet dans l’Émile, et que je répétai souvent, quand ce livre parut, à ceux qui me parlèrent de cet article, est qu’on ne déshonore point un homme qui sait mourir. Je ne dirai point ici si j’ai tort ; cela pourra se discuter à loisir dans la suite : mais, tort ou non, si cette doctrine me trompe, vous permettrez néanmoins, n’en déplaise à votre illustre prôneur d’oracles, que je ne me tienne pas pour déshonoré.

Je viens, monsieur, à la question que vous me proposez sur votre élève. Mon sentiment est qu’on ne doit forcer un enfant à manger de rien. Il y a des répugnances qui ont leur cause dans la constitution particulière de l’individu, et celles-là sont invincibles ; les autres, qui ne sont que des fantaisies, ne sont pas durables, à moins qu’on ne les rende telles à force d’y faire attention. Il pourrait y avoir quelque chose de vrai dans le cas de prévoyance qu’on vous allègue, si (chose presque inouïe) il s’agissait d’aliments de première nécessité, comme le pain, le lait, les fruits. Il faudrait du moins tâcher de vaincre cette répugnance sans que l’enfant s’en aperçût et sans le contrarier, ce qui, par exemple, pourrait se faire en l’exposant à avoir grand’faim, et à ne trouver comme par hasard que l’aliment auquel il répugne. Mais si cet essai ne réussit pas, je ne serais pas d’avis de s’y obstiner. Que s’il s’agit de mets composés tels qu’on en sert sur les tables des grands, la précaution parait d’abord assez superflue ; car il est peu apparent que le petit bonhomme se trouve un jour réduit, dans les bois ou ailleurs, à des ragoûts de truffes ou à des profiteroles au chocolat pour toute nourriture. Mais peut-être a-t-on un autre objet qu’on ne vous dit pas, et qui n’est pas sans fondement. Votre élève est fait pour avoir un jour place aux petits soupers des rois et des princes ; il doit aimer tout ce qu’ils aimeront ; il doit préférer tout ce qu’ils préféreront ; il doit en toute chose avoir les goûts qu’ils auront ; et il n’est pas d’un bon courtisan d’en avoir d’exclusifs. Vous devez comprendre par là et par beaucoup d’autres choses que ce n’est pas un Émile que vous avez à élever : ainsi gardez-vous bien d’être un Jean-Jacques : car, comme vous voyez, cela ne réussit pas pour le bonheur de cette vie.

Prêt à quitter cette demeure, je n’ai plus d’adresse assez fixe à vous donner pour y recevoir de vos lettres. Adieu, monsieur.

Observation

Dans cette lettre Rousseau donne une explication importante sur un passage d’Émile, relatif au point d’honneur, la vengeance. Il appuie son opinion sur l’exemple du major de Frédéric.

Lettre CMXIX – À M. Moultou

Monquin, le 28 mars 1770.

Je tardais, cher Moultou, pour répondre à votre dernière lettre, de pouvoir vous donner quelque avis certain de ma marche ; mais les neiges qui sont revenues m’assiéger rendent les chemins de cette montagne tellement impraticables, que je ne sais plus quand j’en pourrai partir. Ce sera, dans mon projet, pour me rendre à Lyon, d’où je sais bien ce que je veux faire, mais j’ignore ce que je ferai.

J’avais eu le projet que vous me suggérez d’aller m’établir en Savoie ; je demandai et obtins, durant mon séjour à Bourgoin, un passeport pour cela, dont, sur des lumières qui me vinrent en même temps, je ne voulus point faire usage : j’ai résolu d’achever mes jours dans ce royaume, et d’y laisser à ceux qui disposent de moi le plaisir d’assouvir leur fantaisie jusqu’à mon dernier soupir.

Je ne suis point dans le cas d’avoir besoin de la bourse d’autrui, du moins pour le présent, et dans la position où je suis, je ne dépense guère moins en place qu’en voyage ; mais je suis fâché que l’offre de votre bourse m’ait ôté la ressource d’y recourir au besoin : ma maxime la plus chérie est de ne jamais rien demander à ceux qui m’offrent ; je les punis de m’avoir ôté un plaisir en les privant d’un autre ; et quand je me ferai des amis à mon goût, je ne les irai pas choisir au Monomotapa[1037], quoi qu’en dise La Fontaine. Cela tient à mon tour d’esprit particulier, dont je n’excuse pas la bizarrerie, mais que je dois consulter quand il s’agit d’être obligé. Car autant je suis touché de tout ce qu’on m’accorde, autant je le suis peu de Ci) qu’on me fait accepter : aussi je n’accepte jamais rien qu’en rechignant et vaincu par la tyrannie des importunités ; mais l’ami qui veut bien m’obliger à ma mode, et non pas à la sienne, sera toujours content de mon coeur. J’avoue pourtant que l’à-propos de votre offre mérite une exception ; et je la fais en tâchant de l’oublier, afin de ne pas ôter à notre amitié l’un des droits que l’inégalité de fortune y doit mettre.

Il faut assurément que vous soyez peu difficile en ressemblance pour trouver la mienne dans cette figure de cyclope qu’on débite à si grand bruit sous mon nom. Quand il plut à l’honnête M. Hume de me faire peindre en Angleterre, je ne pus jamais deviner son motif, quoique dès-lors je visse assez que ce n’était pas l’amitié. Je ne l’ai compris qu’en voyant l’estampe, et surtout en apprenant qu’on lui en donnait pour pendant une autre représentant ledit M. Hume, qui réellement a la figure d’un cyclope, et à qui l’on donne un air charmant. Comme ils peignent nos visages, ainsi peignent-ils nos âmes avec la même fidélité. Je comprends que les bruyants éloges qu’on vous a faits de ce portrait vous ont subjugué ; mais regardez-y mieux, et ôtez-moi de votre chambre cette mine farouche qui n’est pas la mienne assurément. Les gravures faites sur le portrait peint par La Tour me font plus jeune, à la vérité, mais beaucoup plus ressemblant : remarquez qu’on les a fait disparaître ou contrefaire hideusement. Comment ne sentez-vous pas d’où tout cela vient, et ce que tout cela signifie ?

Voici deux actes d’honnêteté, de justice et d’amitié à faire : c’est à vous que j’en donne la commission.

1° Rey vient de faire une édition de mes écrits, à laquelle, et à d’autres marques, j’ai reconnu que mon homme était enrôlé. J’aurais dû prévoir, et que des gens si attentifs ne l’oublieraient pas, et qu’il ne serait pas à l’épreuve. Entre autres remarques que j’ai faites sur cette édition, j’y ai trouvé, avec autant d’indignation que de surprise, trois ou quatre lettres de M., le comte de Tressan, avec les réponses qui furent écrites il y a une quinzaine d’années au sujet d’une tracasserie de Palissot. Je n’ai jamais communiqué ces lettres qu’au seul Vernes, auquel j’avais alors, et bien malheureusement, la même confiance que celle que j’ai maintenant en vous : depuis lors je ne les ai montrées à qui que ce soit, et ne me rappelle pas même en avoir parlé ; voilà pourtant Rey qui les imprime : d’où les a-t-il eues ? ce n’est certainement pas de moi ; et il ne m’a pas dit un mot de ces lettres, en me parlant de cette édition. Je comprends aisément qu’il n’a pas mieux rempli le devoir d’obtenir l’agrément de M. de Tressan, qui probablement ne l’aurait pas donné non plus que moi. Du cercueil où l’on me tient enfermé tout vivant, je ne puis pas écrire à M. de Tressan, dont je ne sais pas l’adresse, et à qui ma lettre ne parviendrait certainement pas. Je vous prie de remplir ce devoir pour moi. Dites-lui que ce ne serait pas envers lui, que j’honore, que j’aurais enfreint un devoir dont j’ai porté l’observation jusqu’à un scrupule peut-être inouï envers Voltaire, que j’ai laissé falsier[1038] et défigurer mes lettres et taire les siennes, sans que j’aie voulu jusqu’ici montrer ni les unes ni les autres à personne. Ce n’est sûrement pas pour me faire honneur que ces lettres ont été imprimées ; c’est uniquement pour m’attirer l’inimitié de M. de Tressan.

2° J’ai fait, il y a quelques mois, à madame la duchesse douairière de Portland un envoi de plantes que j’avais été herboriser pour elle au mont Pila, et que j’avais préparées avec beaucoup de soin, de même qu’un assortiment de graines que j’y avais joint. Je n’ai aucune nouvelle de madame de Portland ni de cet envoi, quoique j’aie écrit et à elle et à son commissionnaire : mes lettres sont restées sans réponse ; et je comprends qu’elles ont été supprimées, ainsi que l’envoi, par des motifs qui ne vous seront pas difficiles à pénétrer. Les manoeuvres qu’on emploie sont très assorties à l’objet qu’on se propose. Ayez, cher Moultou, la complaisance d’écrire à madame de Portland ce que j’ai fait, et combien j’ai de regret qu’on ne me laisse pas remplir les fonctions du titre qu’elle m’avait permis de prendre auprès d’elle, et que je me faisais un honneur de mériter. Vous sentez que je ne peux pas entretenir des correspondances malgré ceux qui les interceptent. Ainsi là-dessus, comme sur toute chose où la nécessité commande, je me soumets. Je voudrais seulement que mes anciens correspondants sussent qu’il n’y a pas de ma faute, et que je ne les ai pas négligés. La même chose m’est arrivée avec M. Guan, de Montpellier, à qui j’ai fait un envoi sous l’adresse de M. de Saint-Priest. La même chose m’arrivera peut-être avec vous. Accusez-moi du moins, je vous prie, la réception de cette lettre, si elle vous parvient encore : la vôtre, si vous l’écrivez à la réception de la mienne, pourra me parvenir encore ici. Le papier me manque. Mes respects et ceux de ma femme à madame Moultou. Nous vous embrassons conjointement de tout notre coeur. Adieu, cher Moultou.

Lettre CMXXI – À M. Moultou

Monquin, le 6 mars 1770.

Pauvres aveugles que nous sommes ! etc.

Votre lettre, cher Moultou, m’afflige sur votre santé. Vous m’aviez parlé dans la précédente de Votre mal de gorge comme d’une chose passée, et je le regardais comme un de ceux auxquels j’ai moi-même été si sujet, qui sont vifs, courts, et ne laissent aucune trace ; mais si c’est une humeur de goutte j il sera difficile que vous ne vous en ressentiez pas de temps en temps : mais surtout n’allez pas vous mettre dans la tête d’en vouloir guérir ; car ce serait vouloir guérir de la vie, mal que les bons doivent supporter tant qu’il leur reste quelque bien à faire. Du Peyrou, pour avoir voulu droguer la sienne, l’effaroucha, la fit remonter, et ce ne fut pas sans beaucoup de peines que nous parvînmes à la rappeler aux extrémités. Vous savez sans doute ce qu’il faut faire pour cela : j’ai vu l’effet grand et prompt de la moutarde à la plante des pieds ; je vous la recommande en pareille occurrence, dont veuille le ciel vous préserver. Si jeune, déjà la goutte ! que je vous plains ! Si vous eussiez toujours suivi le régime que je vous faisais faire à Môtiers, surtout quanta l’exercice, vous ne seriez point atteint de cette cruelle maladie. Point de soupers, peu de cabinet, et beaucoup de marche dans vos relâches ; voilà ce qu’il me reste à vous recommander.

Ce que vous m’apprenez qui s’est passé dernièrement dans votre ville me fâche encore, mais ne me surprend plus. Comment ! votre Conseil souverain se met à rendre des jugements criminels ! Les rois, plus sages que lui, n’en rendent point. Voilà ces pauvres gens prenant à grands pas le train des Athéniens, et courant chercher la même destinée, qu’ils trouveront, hélas assez tôt sans tant courir. Mais,

« Quos vult perdere Jupiter dementat. »[1039]

Je ne doute point que les natifs ne missent à leurs prétentions l’insolence de gens qui se sentent soufflés et qui se croient soutenus ; mais je doute encore moins que, si ces pauvres citoyens ne se laissaient aveugler par la prospérité, et séduire par un vil intérêt, ils n’eussent été les premiers à leur offrir le partage, dans le fond très juste, très raisonnable, et très avantageux à tous, que les autres leur demandaient. Les voilà aussi durs aristocrates avec les habitants que les magistrats furent jadis avec eux. De ces deux aristocraties j’aimerais encore mieux la première.

Je suis sensible à la bonté que vous avez de vouloir bien écrire à madame de Portland et à M. de Tressan : l’équité, l’amitié, dicteront vos lettres ; je ne suis pas en peine de ce que vous direz. Ce que vous me dites de l’antérieure impression des lettres du dernier disculpe absolument Rey sur cet article, mais n’infirme point, au reste, les fortes raisons que j’ai de le tenir tout au moins pour suspect ; et je connais trop bien les gens à qui j’ai affaire, pour pouvoir croire que, songeant à tant de monde et à tant de choses, ils aient oublié cet homme-là. Ce que vous a dit M. Garcin du bruit qu’il fait de son amitié pour moi n’est pas propre à m’y donner plus de confiance. Cette affectation est singulièrement dans le plan de ceux qui disposent de moi. Coindet y brillait par excellence, et jamais il ne parlait de moi sans verser des larmes de tendresse. Ceux qui m’aiment véritablement se gardent bien, dans les circonstances présentes, de se mettre en avant avec tant d’emphase ; ils gémissent tout bas, au contraire, observent, et se taisent jusqu’à ce que le temps soit venu de parler.

Voilà, cher Moultou, ce que je vous prie et vous conseille de faire. Vous compromettre ne serait pas me servir. Il y a quinze ans qu’on travaille sous terre ; les mains qui se prêtent à cette oeuvre de ténèbres la rendent trop redoutable pour qu’il soit permis à nul honnête homme d’en approcher pour l’examiner. Il faut, pour monter sur la mine, attendre qu’elle ait fait son explosion ; et ce n’est plus ma personne qu’il faut songer à défendre, c’est ma mémoire, voilà, cher Moultou, ce que j’ai toujours attendu de vous. Ne croyez pas que j’ignore vos liaisons ; ma confiance n’est pas celle d’un sot, mais celle, au contraire, de quelqu’un qui se connaît en hommes, en diversité d’étoffes d’âmes, qui n’attend rien des Coindet, qui attend tout des Moultou. Je ne puis douter qu’on n’ait voulu vous séduire ; je suis persuadé qu’on n’a fait tout au plus que vous tromper ; mais, avec votre pénétration, vous avez vu trop de choses, et vous en verrez trop encore pour pouvoir être trompé longtemps. Quand vous verrez la vérité, il ne sera pas pour cela temps de la dire ; il faut attendre les révolutions qui lui seront favorables, et qui viendront tôt ou tard. C’est alors que le nom de mon ami, dont il faut maintenant se cacher, honorera ceux qui l’auront porté, et qui rempliront les devoirs qu’il leur impose. Voilà ta tâche, ô Moultou • elle est grande, elle est belle, elle est digne de toi, et depuis bien des années mon coeur t’a choisi pour la remplir.

Voici peut-être la dernière fois que je vous écrirai. Vous devez comprendre combien il me serait intéressant de vous voir : mais ne parlons plus de Chambéry ; ce n’est pas là où je suis appelé. L’honneur et le devoir crient ; je n’entends plus que leur voix[1040]. Adieu : recevez l’embrassement que mon coeur vous envoie. Toutes mes lettres sont ouvertes ; ce n’est pas là ce qui me fâche, mais plusieurs ne parviennent pas. Faites en sorte que je sache si celle-ci aura été plus heureuse. Vous n’ignorerez pas où je serai, mais je dois vous prévenir qu’après avoir été ouvertes à la poste, mes lettres le seront encore dans la maison où je vais loger. Adieu derechef. Nous vous embrassons l’un et l’autre avec toute la tendresse de notre coeur. Nos hommages et respects les plus tendres à madame. Il est vrai que j’ai cherché à me défaire de mes livres de botanique, et même de mon herbier. Cependant, comme l’herbier est un présent, quoique non tout-à-fait gratuit, je ne m’en déferai qu’à la dernière extrémité, et mon intention est de le laisser, si je puis, à celui qui me l’a donné, augmenté de plus de trois cents plantes que j’y ai ajoutées.

Lettre CMXXIII – À M. de Cesarges

[1041]

Monquin, fin d’avril 1770.

Pauvres aveugles que nous sommes ! etc.

Je vous avoue, monsieur, que, vous connaissant pour un gentilhomme plein d’honneur et de probité, je n’apprends pas sans surprise la tranquillité avec laquelle vous avez souffert en mon absence les outrages atroces que ma femme a reçus du bandit en cotillon auquel madame de Cesarges a jugé à propos de nous livrer, après nous avoir ôté les gens qu’elle nous avait tant vantés elle-même, et avec qui nous vivions en paix.

Je sais bien, monsieur, qu’on vous taxe d’avoir peu d’autorité chez-vous, et que le capitaine Vertier vous a subjugué, dit-on, comme les autres ; mais je ne vous aurais jamais cru dénué de crédit dans votre propre maison, au point de n’y pouvoir procurer la sûreté aux hôtes que vous y avez placés vous-même. Puisqu’en cela toutefois je me suis trompé, puisque vous ne pouvez vous délivrer des mains des susdits bandits en cotillon, et puisque madame de Cesarges elle-même ne voit d’autre remède aux mauvais traitements que je puis recevoir des gens qui dépendent d’elle que d’en être désolée, ne trouvez pas mauvais, jusqu’à ce que je puisse me procurer un autre demeure, que, réduit à moi seul pour toute ressource, je tâche de me faire la justice que je ne puis obtenir, en pourvoyant de mon mieux à ma propre défense et à la protection que je dois à ma femme. Que s’il en arrive du scandale dans votre maison, je vous prends vous-même à témoin qu’il n’y aura pas de ma faute, puisque, ne pouvant, sans manquer à moi-même et à ma femme, éviter d’en venir là, je ne l’ai fait[1042] cependant qu’à la dernière extrémité, et après vous en avoir prévenu.

Lettre CMXXV – À M. de La Tourette

[1044]

Lyon, le 2 juin 1770.

J’apprends, monsieur, qu’on a formé le projet d’élever une statue à M. de Voltaire, et qu’on permet à tous ceux qui sont connus par quelque ouvrage imprimé de concourir à cette entreprise. J’ai payé assez cher le droit d’être admis à cet honneur pour oser y prétendre, et je vous supplie de vouloir bien interposer vos bons offices pour me faire inscrire au nombre des souscrivants. J’espère, monsieur, que les bontés dont vous m’honorez, et l’occasion pour laquelle je m’en prévaux ici, vous feront aisément pardonner la liberté que je prends. Je vous salue, monsieur, très humblement et de tout mon coeur.

Lettre CMXXVII – Au même

À Lyon, 19 avril 1770.[1045]

J’ai reçu, monsieur, avec la lettre dont vous m’avez honoré le 16 du mois dernier, celle que vous avez eu la bonté de me faire parvenir d’envoi de M. de T, à qui, selon vos intentions, j’en accuse la réception. C’est une réponse de madame de Portland, qui me donne avis de la réception des plantes que je lui ai envoyées, il y a près de six mois. Après un voyage assez désagréable, je suis arrivé ici en assez bonne santé, de même que ma femme, qui, pénétrée de vos bontés, me charge de vous en marquer sa très humble reconnaissance. Je vous prie aussi, monsieur, de vouloir témoigner la mienne à madame de Saint-Germain., en lui faisant agréer mon respect. Vous connaissez, monsieur, toute ma confiance en votre bienveillance, et je me flatte que vous connaissez aussi combien j’y suis sensible et disposé à m’en prévaloir en toute occasion, sans crainte de vous déplaire. Des inconvénients que j’aurais dû prévoir retardent ma marche, sans rien changer à mes résolutions. Je prends la liberté de me recommander à votre souvenir, et de vous assurer que rien n’affaiblira jamais les sentiments immortels que vous m’avez inspirés.

Observation

Il y a probablement erreur de date. Au lieu du 19 avril, cette lettre doit être du 19 juin. Au mois d’avril Rousseau n’avait point fait de voyage ; il passa ce mois tout entier à Monquin. En la supposant du 19 juin, les circonstances dont il parle se trouvent expliquées.

Lettre CMXXVIII – À Madame B.

Paris, le 7 juillet 1770.

Deux raisons, madame, outre le tracas d’un débarquement, m’ont empêché d’aller vous voir à mon arrivée : la première, que vous m’avez écrit vous-même que, quand même nous serions rapprochés, nous ne pourrions pas nous voir ; l’autre, que je suis déterminé à n’avoir aucune relation avec quiconque en a avec madame de***. C’est à vous, madame, à m’instruire si ces deux obstacles existent ou non : s’ils n’existent pas, j’irai avec le plus vif empressement contenter le besoin de vous voir, que me donna la première lettre que vous me fîtes l’honneur de m’écrire, et qu’ont augmenté toutes les autres. Un rendez-vous au spectacle ne saurait me convenir, parce que, bien éloigné de vouloir me cacher, je ne veux pas non plus me donner en spectacle moi-même ; mais s’il arrivait que le hasard nous y conduisît en même jour, et que je le susse, ne doutez pas que je ne profitasse avec transport du plaisir de vous y voir, et même que je ne me présentasse à votre loge, si j’étais sûr que cela ne vous déplût pas. Je suis affligé d’apprendre votre prochain départ. Est-ce pour augmenter mon regret que vous me proposez de vous suivre en Nivernois ? Bonjour, madame, donnez-moi de vos nouvelles et vos ordres durant le séjour qui vous reste à faire à Paris ; donnez-moi votre adresse en province, et souvenez-vous de moi quelquefois.

Pas un mot du prétendu opéra qu’on dit que je vais donner. J’espère que de sa vie J. J. Rousseau n’aura plus rien à démêler avec le public. Quand quelque bruit court de moi, croyez toujours exactement le contraire, vous vous tromperez rarement.

Lettre CMXXXI – À Madame La Tour

Paris, 4 septembre 1770.

Je n’accepte point, madame, l’honneur que vous voulez me faire. Je ne suis pas logé de manière à pouvoir recevoir des visites de dames, et les vôtres ne pourraient manquer d’être aussi gênantes pour ma femme et pour moi, qu’ennuyeuses pour vous.

L’inconvénient que vous trouvez vous-même à recevoir les miennes suffirait pour m’engager à m’en abstenir, et tout autre détail serait superflu. Agréez, madame, je vous supplie, mes salutations et mon respect.

Lettre CMXXXIII – À Madame de Créqui

Ce dimanche matin (septembre 1770).[1046]

Vous m’affligez, madame, en désirant de moi une chose qui m’est devenue impossible. Elle peut un jour cesser de l’être. Tous les obscurs complots des hommes, leurs longs succès, leurs ténébreux triomphes, ne me feront jamais désespérer de la Providence ; et, si son oeuvre se fait de mon vivant, je n’oublierai pas votre demande, ni le plaisir que j’aurai d’y acquiescer. Jusque-là, permettez, madame, que je vous conjure de ne m’en plus reparler.

Ma femme est comblée de l’honneur que vous lui faites de penser à elle, et de votre obligeante invitation. Si elle était un peu plus allante, elle en profiterait bien vite, moins pour voir le jardin que pour faire sa révérence à la maîtresse ; mais elle est d’une paresse incroyable à sortir de sa chambre, et j’ai toutes les peines du monde à obtenir, cinq ou six fois l’année, qu’elle veuille bien venir promener avec moi : au reste, elle partage tous mes sentiments, madame, et surtout ceux de respect et d’attachement dont mon coeur est et sera pénétré pour vous jusqu’à mon dernier soupir. Je me proposais de vous porter ma réponse moi-même, mais des contrariétés me font prendre le parti d’envoyer toujours ce mot devant.

Lettre CMXXXV – À la même

Ce vendredi matin (Paris 1770).

Vous ne m’imposez pas, madame, une tâche aisée en m’ordonnant de vous montrer Émile dans cette île où l’on est vertueux sans témoins, et courageux sans ostentation. Tout ce que j’ai pu savoir de cette île étrangère, est qu’avant d’y aborder on n’y voit jamais personne ; qu’en y arrivant on est encore fort sujet à s’y trouver seul ; mais qu’alors on se console aussi sans peine du petit malheur de n’y être vu de qui que ce soit. En vérité, madame, je crois que, pour voir les habitantes de cette île il faut les chercher soi-même, et ne s’en rapporter jamais qu’à soi. Je vous ai montré mon Émile en chemin pour y arriver ; le reste de la route vous sera bien moins difficile à faire seule qu’à moi de vous y guider.

Je vous remercie, madame, de la chanson que vous avez eu la bonté de m’envoyer, et je vous demande pardon de ne l’avoir pas trouvée, à ma propre lecture, aussi jolie que quand vous nous la lisiez : la versification m’en paraît contrainte ; je n’y trouve ni douceur ni chaleur : le pénultième couplet est le seul où je trouve du naturel et du sentiment ; dans le premier couplet, le premier vers est gâté par le second ; les deux premiers vers du quatrième couplet sont tout-à-fait louches ; il fallait dire : Si l’on ne parle d’elle à tout moment, on parle une langue qui m’est étrangère. S’il faut être clair quand on parle, il faut être lumineux quand on chante. La lenteur du chant efface les liaisons du sens, à moins qu’elles ne soient très marquées. Je ne renonce pourtant pas à faire l’air que vous désirez ; mais, madame, je voudrais que vous eussiez la bonté de faire faire quelques corrections aux paroles, car pour moi cela m’est impossible ; et même, si vous ne trouvez pas mes observations justes, je les abandonne, et ferai l’air sur la chanson telle qu’elle est. Ordonnez, j’obéirai.

Lettre CMXXXVII – À M. Dutens

Paris, le 8 novembre 1770.

Post tenebras lux.

Je suis aussi touché, monsieur, de vos soins obligeants que surpris du singulier procédé de M. le colonel Roguin. Comme il m’avait mis plusieurs fois sur le chapitre de la pension dont m’honora le roi d’Angleterre, je lui racontai historiquement les raisons qui m’avaient fait renoncera cette pension. Il me parut disposé à agir pour faire cesser ces raisons, je m’y opposai ; il insista, je le refusai plus fortement, et je lui déclarai que, s’il faisait là-dessus la moindre démarche, soit en mon nom, soit au sien, il pouvait être sûr d’être désavoué, comme le sera toujours quiconque voudra se mêler d’une affaire sur laquelle j’ai depuis longtemps pris mon parti. Soyez persuadé, monsieur, qu’il a pris sous son bonnet la prière qu’il vous a faite d’engager le comte de Rochford à me faire réponse, de même que celle de prendre des mesures pour le paiement de la pension. Je me soucie fort peu, je vous assure, que le comte de Rochford me réponde ou non ; et quant à la pension, j’y ai renoncé, je vous proteste, avec autant d’indifférence que je l’avais acceptée avec reconnaissance. Je trouve très bizarre qu’on s’inquiète si fort de ma situation, dont je ne me plains point, et que je trouverais très heureuse si l’on ne se mêlait pas plus de mes affaires que je ne me mêle de celles d’autrui. Je suis, monsieur, très sensible aux soins que vous voulez bien prendre en ma faveur, et à la bienveillance dont ils sont le gage ; et je m’en prévaudrais avec confiance en toute autre occasion, mais dans celle-ci je ne puis les accepter ; je vous prie de ne vous en donner aucuns pour cette affaire, et de faire en sorte que ce que vous avez déjà fait soit comme non avenu. Agréez, je vous supplie, mes actions de grâces, et soyez persuadé, monsieur, de toute ma reconnaissance et de tout mon attachement.

Lettre CMXXXIX – À M. L.D.M

Paris, le 23 novembre 1770.

… Oui, le cruel moment où cette lettre fut écrite fut celui où, pour la première et l’unique fois, je crus percer le sombre voile du complot inouï dont je suis enveloppé ; complot dont, malgré mes efforts pour en pénétrer le mystère, il ne m’était venu jusqu’alors la moindre idée, et dont la trace s’effaça bientôt dans mon esprit au milieu des absurdités sans nombre dont je le vis environné. La violence de mes idées, et le trouble où elles me plongèrent à cette découverte, m’ont plutôt laissé le souvenir de leur impression que celui de leur tissu. Pour en bien juger, il faudrait avoir présents à l’esprit tous les détails de la situation où j’étais pour lors, et toutes les circonstances qui la rendaient accablante : seul, sans appui, sans conseil, sans guide, à la merci des gens chargés de disposer de moi, livré par leur soin à la haine publique que je voyais, que je sentais en frémissant, sans qu’il me fût possible d’en apercevoir, d’en conjecturer au moins la cause, pas même, ce qui parait incroyable, de savoir les nouvelles publiques et de lire les gazettes ; environné des plus noires ténèbres, à travers lesquelles je n’apercevais que de sinistres objets ; confiné pour tout asile, aux approches de l’hiver, dans un méchant cabaret ; et d’autant plus effrayé de ce qui venait de m’arriver à Trye, que j’en voyais la suite et l’effet à Grenoble.

L’aventure de Thevenin, que j’attribuais aux intrigues des Anglais et des gens de lettres, m’apprit que ces intrigues venaient de plus près et de plus haut. J’avais cru ce Thevenin aposté seulement par le sieur Bovier ; j’appris par hasard que Bovier n’agissait dans cette affaire que par l’ordre de M. l’intendant ; ce qui ne me donna pas peu à penser. M. de Tonnerre, après m’avoir hautement promis toute la protection dont j’avais besoin pour approfondir cette affaire, me pressa de la suivre, et me proposa le voyage de Grenoble pour m’aboucher avec ledit Thevenin. La proposition me parut bizarre après les preuves péremptoires que j’avais données. J’y consentis néanmoins. Quand j’eus fait ce voyage, et que, malgré mon ineptie, son imposture fut parvenue au plus haut degré d’évidence, M. de Tonnerre, oubliant l’assurance qu’il m’avait donnée, m’offrit de punir ce malheureux par quelques jours de prison, ajoutant qu’il ne pouvait rien de plus. Je n’acceptai point cette offre, et l’affaire en demeura-là. Mais il resta clair, par l’expérience, qu’un imposteur adroit pourrait m’embarrasser, et que je manquais souvent du sang-froid et de la présence d’esprit nécessaires pour me démêler de ses ruses. Je crus aussi m’apercevoir que c’était là ce qu’on avait voulu savoir et que cette connaissance influait sur les intrigues dont j’étais l’objet. Cette idée m’en rappela d’autres auxquelles jusqu’alors j’avais fait peu d’attention, et des multitudes d’observations que j’avais rejetées comme les vaines inquiétudes d’une imagination effarouchée par mes malheurs.

Pour remonter à un événement qui n’est pas sans mystère, l’époque du décret contre ma personne me parut avoir été celle d’une sourde trame contre ma réputation, qui, d’année en année, étendit doucement ses menées, jusqu’à ce que mon départ pour l’Angleterre, les manoeuvres de M. Hume, et la lettre de M. Walpole, les mirent plus à découvert ; jusqu’à ce qu’ayant écarté de moi tout le monde, hors les fauteurs du complot, on put me traîner dans la fange ouvertement et impunément.

C’est ainsi que peu à peu tout changeait autour de moi. Le langage même de mes connaissances changeait très sensiblement : il régnait jusque dans leurs éloges une affectation de réserve, d’équivoque et d’obscurité, qu’ils n’avaient jamais eue auparavant ; et M. de Mirabeau, m’ayant écrit à Wootton pour m’offrir un asile en France, prit un ton si bizarre, et se servait de tournures si singulières, qu’il me fallait toute la sécurité de l’innocence et toute ma confiance en ses avances d’amitié pour n’être pas choqué d’un pareil langage. J’y fis pour lors si peu d’attention que je n’en vins pas moins en France à son invitation ; mais j’y trouvai un tel changement par rapport à moi, et une telle impossibilité d’en découvrir la cause, que ma tête déjà altérée par l’air sombre de l’Angleterre, s’affectait davantage de plus en plus. Je m’aperçus qu’on cherchait à m’ôter la connaissance de tout ce qui se passait autour de moi. Il n’y avait pas là de quoi me tranquilliser ; encore moins dans les traitements dont, à l’insu de M. le prince de Conti (du moins je le croyais ainsi), l’on m’accablait au château de Trye. Le bruit en étant parvenu jusqu’à S. A. S., elle n’épargna rien pour y mettre ordre, quoique toujours sans succès, sans doute parce que l’impulsion secrète en venait à la fois du dedans et du dehors. Enfin, poussé à bout, je pris le parti de m’adressera madame de Luxembourg, qui, pour toute assistance, me fit faire de bouche une réponse assez sèche, très peu consolante, et qui ne répondait guère aux bontés dont ce prince paraissait m’accabler.

Depuis très long-temps, et longtemps même avant le décret, j’avais remarqué dans cette dame un grand changement de ton et de manières envers moi. J’en attribuais la cause à un refroidissement assez naturel de la part d’une grande dame, qui, d’abord s’étant trop engouée de moi sur mes écrits, s’en était ensuite ennuyée par ma bêtise dans la conversation, et par ma gaucherie dans la société. Mais il y avait plus, et j’avais trop d’indices de sa secrète haine pour pouvoir raisonnablement en douter. Je jugeais même que cette haine était fondée sur des balourdises de ma part, bien innocentes assurément dans mon coeur, bien involontaires, mais que jamais les femmes ne pardonnent, quoiqu’on n’ait eu nulle intention de les offenser.

Je flottais pourtant toujours dans cette opinion, ne pouvant me persuader qu’une femme de ce rang, qui m’avait si bien connu, qui m’avait marqué tant de bienveillance et même d’empressement, la veuve d’un seigneur qui m’honorait d’une amitié particulière, pût jamais se résoudre à me haïr assez cruellement pour vouloir travailler à ma perte. Une seule chose m’avait paru toujours inexplicable. En partant de Montmorency, j’avais laissé à M. de Luxembourg tous mes papiers, les uns déjà triés, les autres qu’il se chargea de trier lui-même pour me les envoyer avec les premiers, et brûler ce qui m’était inutile. En recevant cet envoi, je trouvai qu’il manquait dans le triage plusieurs manuscrits que j’y avais mis, et nombre de lettres, indifférentes en elles-mêmes, mais qui faisaient lacune dans la suite que j’avais voulu conserver, ayant déjà formé le projet d’écrire un jour mes mémoires. Cette infidélité me frappa. Je ne pouvais l’attribuer à M. le maréchal, dont je connaissais la droiture invariable et la vérité de son amitié pour moi : je n’osais non plus en soupçonner madame la maréchale, sachant surtout qu’on ne pouvait, tirer de ces papiers aucun usage qui pût me nuire, à moins de les falsifier. Je présumai que M. d’Alembert, qui depuis quelque temps s’était introduit auprès d’elle, avait trouvé le moyen de fureter ces papiers et d’en enlever ce qu’il lui avait plu, soit pour tirer de ces papiers ce qui lui pouvait convenir, soit pour tâcher de me susciter quelque tracasserie. Comme j’étais déjà déterminé à quitter tout-à-fait la littérature, je m’inquiétai peu de ces larcins, qui n’étaient pas les premiers de la même main que j’avais endurés sans m’en plaindre[1050].

Par trait de temps, et malgré quelques démonstrations affectées et toujours plus rares, les sentiments secrets de madame de Luxembourg se manifestaient davantage de jour en jour : cependant, craignant toujours d’être injuste, je ne cessai point de me confier à elle dans mes malheurs, quoique toujours sans réponse et sans succès. Enfin, en dernier lieu, ayant écrit à M. de Choiseul pour lui demander, dans l’extrémité où j’étais, un passeport pour sortir du royaume, et n’ayant point de réponse, j’écrivis encore à madame de Luxembourg, qui ne me fit aucune réponse non plus. Ce silence, dans la circonstance, me parut décisif, et j’en conclus que si cette dame n’entrait pas directement dans le complot, du moins elle en était instruite, et ne voulait m’aider ni à le connaître ni à m’en tirer. Je reçus le passeport lorsque j’avais cessé de l’attendre. M. de Choiseul l’accompagna d’une lettre ‘l’un style obscur, ambigu, choquant même, et assez semblable à celui des lettres de M. de Mirabeau. Je jugeai qu’on ne m’avait fait attendre ainsi le passeport que pour se donner le temps de machiner à son aise dans les lieux où l’on savait que j’avais dessein d’aller. Cette idée me fit changer sur-le-champ toutes mes résolutions, et prendre celle de retourner en Angleterre, où, pour le coup, j’avais tout lieu de croire que je n’étais pas attendu. J’écrivis à l’ambassadeur, j’écrivis à M. Davenport ; mais, tandis que j’attendais mes réponses, j’aperçus autour de moi une agitation si marquée, j’entendis rebattre à mes oreilles des propos si mystérieux ; Bovier m’écrivait de Grenoble des lettres si inquiétantes, qu’il fut clair qu’on cherchait à m’alarmer et me troubler tout-à-fait ; et l’on réussit. Ma tête s’affecta de tant d’effrayants mystères, dont on s’efforçait d’augmenter l’horreur par l’obscurité. Précisément dans le même temps, on arrêta, dit-on, sur la frontière du Dauphiné, un homme qu’on disait complice d’un attentat exécrable : on m’assura que cet homme passait par Bourgoin[1051]. La rumeur fut grande, les propos mystérieux allèrent leur train, avec l’affectation la plus marquée. Enfin, quand on aurait formé le projet d’achever de me rendre tout-à-fait frénétique, on n’aurait pas pu mieux s’y prendre ; et si la plus noire fureur ne s’empara pas alors de mon âme, c’est que les mouvements de cette espèce ne sont pas dans sa nature. Vous sentez du moins que, dans l’émotion successive qu’on m’avait donnée, il n’y avait pas là de quoi me tranquilliser, et que tant de noires idées, qu’on avait soin de renouveler et d’entretenir sans cesse, n’étaient pas propres à rendre aux miennes leur sérénité. Continuant cependant à me disposer au prochain départ pour l’Angleterre, je visitais à loisir les papiers qui m’étaient restés, et que j’avais dessein de brûler, comme un embarras inutile que je traînais après moi. Je commençais cette opération sur un recueil transcrit de lettres, que j’avais discontinué depuis longtemps, et j’en feuilletais machinalement le premier volume, quand je tombai par hasard sur la lacune dont j’ai parlé, et qui m’avait toujours paru difficile à comprendre. Que devins-je en remarquant que cette lacune tombait précisément sur le temps de l’époque dont le prisonnier qui venait de passer m’avait rappelé l’idée, et à laquelle, sans cet événement, je n’aurais pas plus songé qu’auparavant ! Cette découverte me bouleversa ; j’y trouvai la clef de tous les mystères qui m’environnaient. Je compris que cet enlèvement de lettres avait certainement rapport au temps où elles avaient été écrites, et que quelque innocentes que fussent ces lettres, ce n’était pas pour rien qu’on s’en était emparé. Je conclus de là que depuis plus de six ans ma perte était jurée, et que ces lettres, inutiles à tout autre usage, servaient à fournir les points fixes des temps et des lieux pour bâtir le système d’impostures dont on voulait me rendre la victime.

Dès l’instant même je renonçai au projet d’aller en Angleterre, et, sans balancer un moment, je résolus de m’exposer, armé de ma seule innocence, à tous les complots que la puissance, la ruse, et l’injustice pouvaient tramer contre elle[1052]. La nuit même où je fis cette affreuse découverte, je songeais, sachant bien que toutes mes lettres étaient ouvertes à la poste, à profiter du retour de M. Pépin de Belleisle[1053], qui, m’étant venu voir la veille, m’accablait des plus pressantes offres de service ; et je lui remis le matin une lettre pour madame de Brionne, qui en contenait une autre pour M. le prince de Conti, l’une et l’autre écrites si à la hâte, qu’ayant été contraint d’en transcrire une, j’envoyai le brouillon au lieu de la copie.

Tels sont, autant que je puis me le rappeler, le sujet et l’occasion desdites lettres : car, encore une ibis, l’agitation où j’étais en les écrivant ne m’a pas permis de garder un souvenir bien distinct de tout ce qui s’y rapporte.

Observation

Rousseau donne dans cette lettre des détails importants sur les motifs qu’il a de se croire l’objet d’un complot général. Cette idée lui vint dans le cabaret qu’il habitait à Bourgoin, à propos de l’enlèvement d’une partie de sa correspondance qui avait rapport à des événements qu’il ne désigne pas avec assez de précision pour qu’on puisse se permettre des conjectures. La récapitulation qu’il fait et les nouvelles explications qu’il donne aux événements antérieurs, font voir que cette lettre est celle d’un homme affecté d’une maladie morale, qui, par le compte qu’il rend de cette maladie, en démontre l’existence ; d’un malade qui a le sentiment de son mal : situation d’autant plus pénible que ce sentiment l’aggrave encore, quand son effet devrait être de le faire cesser… On ignore à qui cette lettre fut adressée.

Lettre CMXL – À M.

Paris, le 24 novembre 1770.

Soyez content, monsieur, vous et ceux qui vous dirigent. Il vous fallait absolument une lettre de moi : vous m’avez voulu forcer à l’écrire, et vous avez réussi : car on sait bien que quand quelqu’un nous dit qu’il veut se tuer, on est obligé, en conscience, à l’exhorter de n’en rien faire.

Je ne vous connais point, monsieur, et n’ai nul désir de vous connaître ; mais je vous trouve très à plaindre, et bien plus encore que vous ne pensez : néanmoins, dans tout le détail de vos malheurs, je ne vois pas de quoi fonder la terrible résolution que vous m’assurez avoir prise. Je connais l’indigence et son poids aussi bien que vous, tout au moins ; mais jamais elle n’a suffi seule pour déterminer un homme de bon sens à s’ôter la vie. Car enfin le pis qu’il puisse arriver est de mourir de faim, et l’on ne gagne pas grand-chose à se tuer pour éviter la mort. Il est pourtant des cas où la misère est terrible, insupportable ; mais il en est où elle est moins dure à souffrir : c’est le vôtre. Comment, monsieur, à vingt ans, seul, sans famille, avec de la santé, de l’esprit, des bras et un bon ami, vous ne voyez d’autre asile contre la misère que le tombeau ? sûrement vous n’y avez pas bien regardé.

Mais l’opprobre… La mort est à préférer, j’en conviens ; mais encore faut-il commencer par s’assurer que cet opprobre est bien réel. Un homme injuste et dur vous persécute ; il menace d’attenter à votre liberté : eh bien ! monsieur, je suppose qu’il exécute sa barbare menace, serez-vous déshonoré pour cela ? Des fers déshonorent-ils l’innocent qui les porte ? Socrate mourut-il dans l’ignominie ? Et où est donc, monsieur, cette superbe morale que vous étalez si pompeusement dans vos lettres ? et comment, avec des maximes si sublimes, se rend-on ainsi l’esclave de l’opinion ? Ce n’est pas tout : on dirait, à vous entendre, que vous n’avez d’autre alternative que de mourir ou de vivre en captivité. Et point du tout, vous avez l’expédient tout simple de sortir de Paris : cela vaut encore mieux que de sortir de la vie. Plus je relis notre lettre, plus j’y trouve de colère et d’animosité. Vous vous complaisez à l’image de votre sang jaillissant sur votre cruel parent, vous vous tuez plutôt par vengeance que par désespoir, et vous songez moins à vous tirer d’affaire qu’à punir votre ennemi. Quand je lis les réprimandes plus que sévères dont il vous plaît d’accabler fièrement le pauvre Saint-Preux, je ne puis m’empêcher de croire que, s’il était là pour vous répondre, il pourrait, avec un peu plus de justice, vous en rendre quelques-unes à son tour.

Je conviens pourtant, monsieur, que votre lettre est très bien faite, et je vous trouve fort disert pour un désespéré. Je voudrais vous pouvoir féliciter sur votre bonne foi comme sur votre éloquence ; mais la manière dont vous narrez notre entrevue ne me le permet pas trop. Il est certain que je me serais, il y a dix ans, jeté à votre tête, que j’aurais pris votre affaire avec chaleur ; et il est probable que, comme dans tant d’affaires semblables dont j’ai eu le malheur de me mêler, la pétulance de mon zèle m’eût plus nui qu’elle ne vous aurait servi. Les plus terribles expériences m’ont rendu plus réservé ; j’ai appris à n’accueillir qu’avec circonspection les nouveaux visages, et, dans l’impossibilité de remplir à la fois tous les nombreux devoirs qu’on m’impose, à ne me mêler que des gens que je connais. Je ne vous ai pourtant point refusé le conseil que vous m’avez demandé. Je n’ai point approuvé le ton de votre lettre à M. de M… ; je vous ai dit ce que j’y trouvais à reprendre ; et la preuve que vous entendîtes bien ce que je vous disais, est que vous y répondîtes plusieurs fois. Cependant vous venez me dire aujourd’hui que le chagrin que je vous montrai ne vous permit pas d’entendre ce que je vous dis, et vous ajoutez qu’après de mûres délibérations il vous sembla d’apercevoir que je vous blâmais de vous être un peu trop abandonné à votre haine » : mais vraiment il ne fallait pas de bien mûres délibérations pour apercevoir cela, car je vous l’avais bien articulé, et je m’étais assuré que vous m’entendiez fort bien. Vous m’avez demandé conseil, je ne vous l’ai point refusé, j’ai fait plus : je vous ai offert, je vous offre encore d’alléger, en ce qui dépend de moi, la dureté de votre situation. Je ne vois pas, je vous l’avoue, en quoi vous pouvez vous plaindre de mon accueil ; et si je ne vous ai point accordé de confiance, c’est que vous ne m’en avez point inspiré.

Vous ne voulez point, monsieur, faire part de l’état de votre âme et de votre dernière résolution à votre bienfaiteur, à votre consolateur, dans la crainte que, voulant prendre votre défense, il ne se compromît inutilement avec un ennemi puissant qui ne lui pardonnerait jamais ; c’est à moi que vous vous adressez pour cela, sans doute à cause de mon grand crédit et des moyens que j’ai de vous servir, et qu’un ennemi de plus ne vous paraît pas une grande affaire pour quelqu’un dans ma situation. Je vous suis obligé de la préférence, j’en userais si j’étais sûr de pouvoir vous servir ; mais, certain que l’intérêt qu’on me verrait prendre à vous ne ferait que vous nuire, je me tiens dans les bornes que vous m’avez demandées.

À l’égard du jugement que je porterai de la résolution que vous me marquez avoir prise, quand j’en apprendrai l’exécution, ce ne sera sûrement pas de penser que c’était là le but, la fin, l’objet moral de la vie ; mais au contraire que c’était le comble de l’égarement, du délire, et de la fureur. S’il était quelque cas où l’homme eût le droit de se délivrer de sa propre vie, ce serait pour des maux intolérables et sans remède, mais non pas pour une situation dore, mais passagère, ni pour des maux qu’une meilleure fortune peut finir dès demain. La misère n’est jamais un état sans ressources, surtout à votre âge ; elle laisse toujours l’espoir bien fondé de la voir finir quand on y travaille avec courage, et qu’on a des moyens pour cela. Si vous craignez que votre ennemi n’exécute sa menace, et que vous ne vous sentiez pas la constance de supporter ce malheur, cédez à l’orage et quittez Paris : qui vous en empêche ? Si vous aimez mieux le braver, vous le pouvez, non sans danger, mais sans opprobre. Croyez-vous être le seul qui ait des ennemis puissants, qui soit en péril dans Paris, et qui ne laisse pas d’y vivre tranquille, en mettant les hommes au pis, content de se dire à lui-même : Je reste au pouvoir de mes ennemis dont je connais la ruse et la puissance, mais j’ai fait en sorte qu’ils ne puissent jamais me faire de mal justement ? Monsieur, celui qui se parle ainsi peut vivre tranquille au milieu d’eux, et n’est point tenté de se tuer.

Observation

Cette lettre, pleine de sens et de raison, est bien différente de la précédente. Elle ne détruit point l’opinion que nous avons énoncée sur la mort de Rousseau, puisqu’il pense qu’il a des cas où l’homme a le droit de se délivrer de la vie.

1771

Lettre CMXLI– À M. Dusaulx

Lettre CMXLII – Au même

Lettre CMXLIII – Au même

Lettre CMXLIV – Au même

Lettre CMXLV – À M. du Peyrou

Lettre CMXLVI – À M. de Saint-Germain

Lettre CMXLVII – À Madame de T.

Lettre CMXLVIII – À Madame de Créqui

Lettre CMXLIX – À Madame de Latour

Lettre CML – À M. du Peyrou

Lettre CMLI – À Madame La Tour

Lettre CMLII – À M. le chevalier de Cossé

Lettre CMLIII – À M. Linné

Table de la correspondance

Lettre CMXLII – Au même

Paris, 9 février 1771.

Pauvres aveugles que nous sommes ! etc.

Monsieur,

Je suis toujours frappé de l’idée que vous avez eue de me mettre, dans le livre que vous faites, en pendant avec un scélérat abominable qui fait du masque de la vertu l’instrument du crime, et qui, selon vous, la rend aussi touchante dans ses discours qu’elle l’est dans mes écrits. J’ai toujours cru, je crois encore qu’il faut sincèrement aimer la vertu pour savoir la rendre aimable aux autres, et que quiconque y croit de bonne foi distingue aisément dans son coeur le langage de l’hypocrisie d’avec celui que le coeur a dicté. Vous me dites pour excuse que vous portiez ce jugement à l’âge de dix-sept ans ; mais, monsieur, vous n’aviez pas lu mes écrits : c’est à l’âge où vous êtes, c’est au moment que vous écrivez que vous identifiez l’impression que vous fait leur lecture avec celle des discours du fourbe dont il s’agit. Si c’est là la seule ou la plus honorable mention que vous faites dans votre ouvrage d’un homme à qui vous marquez entre vous et lui, tant d’estime et d’empressement, le tour, si c’est un éloge, est neuf et bizarre ; si c’est un art employé pour appuyer couvertement[1055] l’imposture, il est infernal. Vous paraissez disposé à changer dans le passage ce qui peut m’y déplaire : je vous l’ai déjà dit, monsieur, n’y changez rien ; s’il a pu vous plaire un moment, il ne me déplaira jamais. Je suis bien aise que tout le monde sache quelle place vous donnez dans vos écrits à un homme qu’en même temps vous recherchez avec tant de zèle, et à qui vous paraissez, du moins en parlant à lui, en donner une si belle dans votre estime et dans votre coeur. Cette remarque m’en rappelle d’autres trop petites pour être citées, mais sur l’effet desquelles je veux vous ouvrir le mien.

Après m’avoir dit si souvent en si beaux termes que vous me connaissiez, m’aimiez, m’estimiez, m’honoriez parfaitement, il est constant, et je le dis de tout mon coeur, que les prévenances et les honnêtetés dont vous m’avez comblé, adressées, dans votre intention comme dans la vérité, à un homme de bien et d’honneur, ont à ma reconnaissance et à mon attachement un droit que je serai toujours empressé d’acquitter.

Mais, s’il était possible, au contraire, que, m’ayant pris pour un hypocrite et un scélérat, vous m’eussiez cependant prodigué tant d’avances, de caresses ; et de cajoleries de toute espèce, pour capter ma confiance et mon amitié, soit parce que mon caractère supposé conviendrait au vôtre, soit pour aller par astuce à des fins que vous me cacheriez avec soin ; dans ce cas, il n’en est pas moins sûr qu’en tout état de choses possibles vous ne seriez vous-même qu’un vil fourbe et un malhonnête homme, digne de tout le mépris que vous auriez eu pour moi.

J’aurais bien quelque chose encore à vous dire ; mais je m’en tiens là quant à présent. Voilà, monsieur, un doute que j’ai senti naître avec douleur, et qui s’augmente au point d’être intolérable. Je vous le déclare avec ma franchise ordinaire, dont, quelque mal qu’elle m’ait fait et qu’elle me fasse, je ne me départirai jamais. Je vous montre bien mes sentiments : montrez-moi si bien les vôtres, que je sache avec certitude ce que vous pensez de moi. Je me souviens de vous avoir dit que si jamais je me défiais de vous, ce serait votre faute. Vous voilà dans le cas ; c’est à vous d’y pourvoir, au moins si vous donnez quelque prix à mon estime. En y pourvoyant, n’en faites pas à deux fois, car je vous avertis qu’à la seconde vous n’y seriez plus à temps.

Je me suis confié à vous, monsieur, et à d’autres que je ne connaissais pas plus que vous. Le témoignage intérieur de l’innocence et de la vérité m’a fait croire qu’il suffisait d’épancher mon coeur dans des coeurs d’hommes pour y verser le sentiment dont il était plein.” J’espère ne m’être pas trompé dans mon choix ; mais quand cet espoir m’abuserait, je n’en serais point abattu. La vérité, le temps, triompheront enfin de l’imposture, et de mon vivant même elle n’osera soutenir mes regards. Son plus grand soin, son plus grand art est de s’y dérober ; mais cet art même la décèle. Jamais on n’a vu, jamais on ne verra le mensonge marcher fièrement à la face du soleil en interpellant à grands cris la vérité, et celle-ci devenir cauteleuse, craintive, et traîtresse, se masquer devant lui, fuir sa présence, n’oser l’accuser qu’en secret, et se cacher dans les ténèbres.

Je vous fais, monsieur, mes très humbles salutations.

Lettre CMXLIV – Au même

Paris, 16 février 1771.

Pauvres aveugles que nous sommes ! etc.

J’ai voulu, monsieur, mettre un intervalle entre Votre dernière lettre et celle-ci pour laisser calmer mes premiers mouvements et agir ma raison seule. Votre lettre est bien plus employée à me dire ce que je dois penser de vous que ce que vous pensez de moi, quoique je vous eusse prévenu que de ce dernier jugement dépendait absolument l’autre. Il faut pourtant que je me décide et que je vous juge en ce qui me regarde, quoique j’aie renoncé, comme vous me le conseillez, à juger des hommes, bien convaincu que l’obscur labyrinthe de leurs coeurs m’est impénétrable, à moi dont le coeur transparent comme le cristal[1056] ne peut cacher aucun de ses mouvement, et qui, jugeant si longtemps des autres par moi, n’ai cessé depuis vingt ans d’être leur jouet et leur victime.

À force de m’environner de ténèbres, on m’a cependant rendu quelquefois plus clairvoyant, et l’expérience et la nécessité me font apercevoir bien des choses par le soin même qu’on prend pour me les cacher. J’ai vu dans votre conduite avec moi les honnêtetés les plus marquées, les attentions les plus obligeantes, et des fins secrètes à tout cela : j’y ai même démêlé des signes de peu d’estime en bien des points, et surtout dans les fréquents petits cadeaux auxquels vous m’avez apparemment cru très sensible, au lieu qu’ils me sont indifférents ou suspects : Timeo Danaos, et dona ferentes[1057]. C’est précisément par le peu de cas que j’en fais que je ne les refuse plus, lassé des tracasseries et des ridicules que m’attirèrent longtemps ces refus, par la malignité des donneurs qui avaient leurs vues, et bien sûr, en recevant tout et oubliant tout, d’écarter enfin plus sûrement toutes ces petites amorces. Je cherchais un logement ; vous avez voulu m’avoir pour voisin et presque pour hôte : cela était bon et amical ; mais j’ai vu que vous vouliez trop, et que vous cherchiez à m’attirer : vous avez fait tout le contraire. Vous avez cru que j’aimais les dîners ; vous avez cru que j’aimais les louanges. Tout, à travers la pompe de vos paroles, m’a prouvé que j’étais mal connu de vous. Les je ne sais quoi, trop longs à dire, mais frappants à remarquer, m’ont averti qu’il y avait quelque mystère caché sous vos caresses, et tout a confirmé mes premières observations.

L’article que vous m’avez lu a achevé de m’éclairer. Plus j’y ai réfléchi, moins je l’ai trouvé naturel, dans ma situation présente, de la part d’un bienveillant. Vous me faites trop valoir le soin que vous avez pris de me lire cet article. Vous avez prévu que je le verrais un jour, et vous sentiez ce que j’en aurais pu penser et dire, si vous me l’eussiez tu jusqu’à la publication. Vous avez cru me leurrer par ce mot d’illustre. Ah ! vous êtes trop loin de voir combien la réputation d’homme bon, juste, et vrai, que je gardai quarante ans, et que je n’ai jamais mérité de perdre, m’est plus chère que vos glorioles littéraires, dont j’ai si bien senti le néant. Ne changeons point, monsieur, l’état de la question. Il ne s’agit pas de savoir comment vous vous y êtes pris pour faire passer un article aussi captieux, mais comment il vous est venu dans l’esprit de l’écrire, de me mettre gracieusement en parallèle avec un exécrable scélérat, et cela précisément au moment où l’imposture n’épargne aucune ruse pour me noircir. Mes écrits respirent l’amour de la vertu dont le coeur de l’auteur était embrasé. Quoi que mes ennemis puissent faire, cela se sent et les désole. Dites-moi si, pour énerver ce sentiment honorable et juste, aucun d’eux s’y prit plus adroitement que vous.

Et maintenant, au lieu de me dire nettement quel jugement vous portez de moi, de nies sentiments, de mes moeurs, de mon caractère, comme vous le deviez dans la circonstance, et comme je vous en avais conjuré, vous me parlez de larmes d’attendrissement et d’un intérêt de commisération ; comme si c’était assez pour moi d’exciter votre pitié, sans prétendre à des sentiments plus honorables ! Je vous estime encore, me dites-vous, mais je vous plains. Moi, je vous réponds : Quiconque ne m’estimera que par grâce trouvera difficilement en moi la même générosité.

Je voudrais, monsieur, entendre un peu plus clairement quel est ce grand intérêt que vous dites prendre en moi. Le premier, le plus grand intérêt d’un homme est son honneur. Vous auriez, dites-vous, donné un bras pour m’en sauver un ! C’est beaucoup, et c’est même trop : je n’aurais pas donné mon bras pour sauver le vôtre ; mais je l’aurais donné, je le jure, pour la défense de votre honneur. Entouré de tous ces preneurs d’intérêt qui ne cherchent qu’à me donner, comme faisait aux passants ce Romain, un écu et un soufflet à chaque rencontre, je ne prends pas le change sur cet intérêt prétendu : je sais qu’ils n’ont d’autre but dans leur fausse bienveillance que d’ajouter à leurs noirceurs, quand je m’en plains, le reproche d’ingratitude.

« Le généreux, le vertueux Jean-Jacques Rousseau inquiet et méfiant comme un lâche criminel ! » Monsieur Dusaulx, si, vous sentant poignarder par-derrière par des assassins masqués, vous poussiez, en vous retournant, les cris de la douleur et de l’indignation, que diriez-vous de celui qui pour cela vous reprocherait froidement d’être inquiet et méfiant comme un lâche criminel ? Il n’y aura jamais que des coeurs capables du crime qui puissent en soupçonner le mien ; et quant à la lâcheté, malgré tout l’effroi qu’on a voulu me donner, me voici dans Paris, seul, étranger, sans appui, sans amis, sans parents, sans conseil, armé de ma seule innocence et de mon courage, à la merci des adroits et puissants persécuteurs qui me diffament en se cachant, les provoquant, et leur criant : Parlez haut, me voilà. Ma foi, monsieur, si quelqu’un fait lâchement le plongeon dans cette affaire, il me semble que ce n’est pas moi.

Je veux être juste toujours. S’il n’y a contre moi nulle oeuvre de ténèbres, votre reproche est fondé, j’en conviens ; mais s’il existe une pareille oeuvre, et que vous le sachiez très bien, convenez aussi que ce même reproche est bien barbare. Je prends là-dessus votre conscience pour juge entre vous et moi.

Vous me trompez, monsieur : j’ignore à quelle fin ; mais vous me trompez. C’est assurément tromper un homme à qui l’on marque la plus tendre affection, que de lui cacher les choses qui le regardent et qu’il lui importe le plus de savoir. Encore une fois, j’ignore vos motifs ; mais je sais qu’on ne trompe personne pour son bien. Je n’attaque à tout autre égard ni votre droiture, ni vos vertus ; je n’explique point cette inconséquence. Je ne sais qu’une seule chose, mais je la sais très bien, c’est que vous me trompez.

Je veux que tout le monde lise dans mon coeur, et que ceux avec qui je vis sachent comme moi-même ce que je pense d’eux, quoiqu’une malheureuse honte, que je ne puis vaincre, m’empêche de le leur dire en face. C’est afin que vous n’ignoriez pas mes sentiments que je vous écris. Du reste, mon intention n’est de rompre avec vous qu’autant que cela vous conviendra : je vous laisse le choix. Si je connaissais un seul homme à ma portée dont le coeur fût ouvert comme le mien, qui eût autant en horreur la dissimulation, le mensonge, qui dédaignât, qui refusât de hanter ceux auxquels il n’oserait dire ce qu’il pense d’eux, j’irais à cet homme, et, très sûr d’en faire mon ami, je renoncerais à tous les autres ; il serait pour moi le genre humain : mais, après dix ans de recherches inutiles, je me lasse, et j’éteins ma lanterne. Environné de gens qui, sous un air d’intérêt grossièrement affecté, me flattent pour me surprendre, je les laisse faire, parce qu’il faut bien vivre avec quelqu’un, et qu’en quittant ceux-là pour d’autres, je ne trouverais pas mieux. Du reste, s’ils ne voient pas ce que je pense d’eux, c’est assurément leur faute. Je suis toujours surpris, je l’avoue, de les voir m’étaler pompeusement et leurs vertus et leur amitié pour moi ; je cherche inutilement comment on peut être vertueux et faux tout à la fois, comment on peut se faire un honneur de tromper les gens qu’on aime. Non, je n’aurais jamais cru qu’on pût être aussi fiers d’être des traîtres.

Livré depuis longtemps à ces gens-là, j’aurais tort assurément d’être difficile en liaisons, et bien plus de me refuser à la vôtre, puisque votre société me paraît très agréable, et que, sans vous confondre avec tous les empressés qui m’entourent, je vous compte parmi ceux que j’estime le plus. Ainsi je vous laisse le maître de me voir ou de ne me pas voir, comme il vous conviendra. Pour de l’intimité, je n’en veux plus avec personne, à moins que, contre toute apparence, je ne trouve fortuitement l’homme juste et vrai que j’ai cessé de chercher. Quiconque aspire à ma confiance doit commencer par me donner la sienne ; et du reste, malade ou non, pauvre ou riche, je trouverai toujours très mauvais que, sous prétexte d’un zèle que je n’accepte point, qui que ce soit veuille malgré moi se mêler de mes affaires.

Je viens de vous ouvrir mon coeur sans réserve ; c’est à vous maintenant de consulter le vôtre, et de prendre le parti qui vous conviendra[1058].

Lettre CMXLV – À M. du Peyrou

À Paris, le 25 mars 1771.

Jamais, mon cher hôte, un homme sage et ami de la justice, quelque preuve qu’il croie avoir, ne condamne un autre homme sans l’entendre, ou sans le mettre à portée d’être entendu. Sans cette loi, la première et la plus sacrée de tout le droit, naturel, la société, sapée par ses fondements, ne serait qu’un brigandage affreux, où l’innocence et la vérité sans défense, seraient en proie à l’erreur et à l’imposture. Quoiqu’en cette occasion le sujet soit un peu moins grave, j’ai cependant à me plaindre que pour quelqu’un qui dit tant croire à la vertu, vous me jugiez si légèrement à votre ordinaire.

1° Il n’y a que peu de jours que j’ai reçu votre lettre du 15 novembre, avec le billet sur vos banquiers qu’elle contenait. Par une fraude des facteurs qui s’entendaient avec je ne sais qui, mes lettres ont resté plusieurs mois sans cours à la poste ; et ce n’est qu’après un entretien avec un de ces messieurs qui me vint voir, que l’affaire fut éclaircie, que le grief fut redressé, et qu’on me promit que pareille chose n’arriverait plus à l’avenir. En conséquence de ce redressement, on m’apporta toutes mes lettres, dont, vu l’énormité des ports, je ne retirai que la vôtre seule que je reconnus à l’écriture et au cachet. Il eût été malhonnête de faire usage de votre ordre sur vos banquiers avant de vous en accuser la réception, et mes occupations ne m’ayant pas laissé, depuis huit jours, le temps de vous écrire, avant d’avoir répondu à cette première lettre, j’ai reçu la seconde du 19 mars avec le duplicata de votre billet, et cela m’a fait prendre le parti, toute chose cessante, de répondre sur-le-champ à l’une et à l’autre.

2° La lettre que vous marquez m’avoir écrite par madame Boy de La Tour, ni par conséquent l’autre duplicata de votre ordre à vos banquiers, ne me sont point parvenus, ni aucune nouvelle de cette dame depuis très longtemps. J’ignore la raison de ce silence, car elle savait qu’il ne fallait pas m’écrire par la poste, et les voies sûres ne lui manquaient assurément pas.

3° J’en pensais autant de vous, et je jugeai qu’ayant bien su me faire parvenir une lettre de M. Junet, sans un seul mot de votre part, ni verbal, ni par écrit, vous sauriez bien, quand vous le voudriez, employer, comme vous avez fait, la même voie pour vous-même. Voyant que vous n’en faisiez rien, je jugeais que vous n’aviez pas là-dessus beaucoup d’empressement, et un galant homme comme vous sentira bien qu’en cette occasion ce n’était pas à moi d’en avoir davantage.

4° Je parlai toutefois de votre silence à M. d’Escherny, et de l’obstacle de la poste qui pouvait être cause que je ne recevais point de vos lettres. J’ajoutai que la seule voie sûre et simple que vous aviez pour m’écrire, était d’adresser votre lettre sous enveloppe à quelqu’un résidant à Paris, pour me la faire tenir ; mais je ne parlai de lui en aucune manière ; et, s’il s’est mis en avant, comme vous le marquez, il a pris le surplus sous son bonnet.

Voilà, mon cher hôte, l’exacte vérité ; si vous trouvez en tout cela quelque tort à me reprocher, vous m’obligerez de vouloir bien me l’indiquer. Pour moi, je ne vous en reproche ici d’autre que celui auquel je suis tout accoutumé, savoir la précipitation de vos jugements avant d’avoir pris les mesures nécessaires pour savoir la vérité. Voilà cependant comment il faut que toutes mes lettres s’emploient en apologies, attendu que toutes les vôtres s’emploient en injustes griefs. C’est l’histoire abrégée de nos liaisons depuis plusieurs années. Je suis le lésé, et vous êtes le plaignant.

Votre compte, que vous m’avez envoyé tant de fois, me paraît très et trop en règle ; le mandat sur vos banquiers est aussi fort bien, et j’en ferai usage.

Je vous embrasse cordialement. Vous me proposez l’oubli de ce que vous appelez nos enfantillages. Je ne demande pas mieux, mais ce n’est pas de moi que la chose dépend : le souvenir fut votre ouvrage, il faut que l’oubli le soit aussi ; mais jusqu’ici vous ne vous y êtes assurément pas bien pris pour opérer cet effet.

Lettre CMXLVII – À Madame de T.

Le 6 avril 1771.

Un violent rhume, madame, qui me met hors d’état de parler sans fatiguer extrêmement, me fait prendre le parti de vous écrire mon sentiment sur votre enfant, pour ne pas le laisser plus longtemps dans l’état de suspension où je sens bien que vous le tenez avec peine, quoiqu’il n’y ait point, selon moi, d’inconvénient. Je vous avouerai d’abord que plus je pense à l’exposition lumineuse que vous m’avez faite, moins je puis me persuader que cette roideur[1059] de caractère qu’il manifeste dans un âge si tendre soit l’ouvrage de la nature. Cette mutiner rie, ou, si vous voulez, madame, cette fermeté, n’est pas si rare que vous croyez parmi les enfants élevés comme lui dans l’opulence ; et j’en sais dans ce moment même à Paris un autre exemple tout semblable dont la conformité m’a beaucoup frappé, tandis que parmi les autres enfants élevés avec moins de sollicitude apparente, et à qui l’on a moins fait sentir par là leur importance, je n’ai vu de ma vie un exemple pareil. Mais laissons, quant à présent, cette observation qui nous mènerait trop loin, et, quoi qu’il en soit de la cause du mal, parlons du remède.

Vous voilà, madame, à mon avis, dans une circonstance favorable dont vous pouvez tirer grand parti : l’enfant commence à s’impatienter dans sa pension, il désire ardemment de revenir ; mais sa fierté, qui ne lui permet jamais de s’abaisser aux prières, l’empêche de vous manifester pleinement son désir. Suivez cette indication pour prendre sur lui un ascendant dont il ne lui soit pas aisé dans la suite d’éluder l’effet. S’il n’y avait pas un peu de cruauté d’augmenter ses larmes, je voudrais qu’on commençât par lui faire peur tout entière, et que, sans que personne lui dît précisément qu’il restera, ni qu’il reviendra, il vît quelque espèce de préparatifs, comme pour lui faire quitter tout-à-fait la maison paternelle, et qu’on évitât de s’expliquer avec lui sur ces préparatifs. Quand vous l’en verriez le plus inquiet, vous prendriez alors votre moment pour lui parler, et cela d’un air si sérieux et si ferme, qu’il fût bien persuadé que c’est tout de bon.

« Mon fils, il m’en coûte tant de vous tenir éloigné de moi, que, si je n’écoutais que mon penchant, je vous retiendrais ici dès ce moment ; mais c’est ma trop grande tendresse pour vous qui m’empêche de m’y livrer : tandis que vous avez été ici j’ai vu avec la plus vive douleur qu’au lieu de répondre à l’attachement de votre mère et de lui rendre en toute chose la complaisance qu’elle aimait avoir pour vous, vous ne vous appliquiez qu’à lui faire éprouver des contradictions, qui la déchirent trop de votre part pour qu’elle les puisse endurer davantage, etc.

« J’ai donc pris la résolution de vous placer loin de moi pour m’épargner l’affliction d’être à tout moment l’objet et le témoin de votre désobéissance. Puisque vous ne voulez pas répondre aux tendres soins que j’ai voulu prendre de votre éducation, j’aime mieux que vous alliez devenir un mauvais sujet loin de mes yeux, que de voir mon fils chéri manquer à chaque instant à ce qu’il doit à sa mère ; et d’ailleurs je ne désespère pas que des gens fermes et sensés, qui n’auront pas pour vous le même faible que moi, ne viennent à bout de dompter vos mutineries par des traitements nécessaires que votre mère n’aurait jamais le courage de vous faire endurer, etc.

« Voilà, mon fils, les raisons du parti que j’ai pris à votre égard, et le seul que vous me laissiez à prendre pour ne pas vous livrer à tous vos défauts et me rendre tout-à-fait malheureuse. Je ne vous laisse point à Paris, pour ne pas avoir à combattre sans cesse, en vous voyant trop souvent, le désir de vous rapprocher de moi ; mais je ne vous tiendrai pas non plus si éloigné que, si l’on est content de vous, je ne puisse vous faire venir ici quelquefois, etc. »

Je suis fort trompé, madame, si toute sa hauteur tient à ce coup inattendu, dont il sentira toute la conséquence, vu surtout le tendre attachement que vous lui connaissez pour vous, et qui, dans ce moment, fera taire tout autre penchant. Il pleurera, il gémira, il poussera des cris, auxquels vous ne serez ni ne paraîtrez insensible ; mais, lui parlant toujours de son départ comme d’une chose arrangée, vous lui montrerez du regret qu’il ait laissé venir cet arrangement au point de ne pouvoir plus être révoqué. Voilà, selon moi, la route par laquelle vous l’amènerez sans peine à une capitulation, qu’il acceptera avec des transports de joie, et dont vous réglerez tous les articles sans qu’il regimbe contre aucun : encore avec tout cela ne paraîtrez-vous pas compter extrêmement sur la solidité de ce traité ; vous le recevrez plutôt dans votre maison comme par essai que par une réunion constante, et son voyage paraîtra plutôt différé que rompu, l’assurant cependant que, s’il tient réellement ses engagements, il fera le bonheur de votre vie en vous dispensant de l’éloigner de vous.

Il me semble que voilà le moyen de faire avec lui l’accord le plus solide qu’il soit possible de faire avec un enfant ; et il aura des raisons de tenir cet accord si puissantes et tellement à sa portée, que, selon toute apparence, il reviendra souple et docile pour longtemps.

Voilà, madame, ce qui m’a paru le mieux à faire dans la circonstance. Il y a une continuité de régime à observer qu’on ne peut détailler dans une lettre, et qui ne peut se déterminer que par l’examen du sujet ; et d’ailleurs ce n’est pas une mère aussi tendre que vous, ce n’est pas un esprit aussi clairvoyant que le vôtre qu’il faut guider dans tous ces détails. Je vous l’ai dit, madame, je m’en suis pénétré dans notre unique conversation ; vous n’avez besoin des conseils de personne dans la grande et respectable tâche dont vous êtes chargée, et que vous remplissez si bien. J’ai dû cependant m’acquitter de celle que votre modestie m’a imposée ; je l’ai fait par obéissance et par devoir, mais bien persuadé que pour savoir ce qu’il y a de mieux à faire, il suffisait d’observer ce que vous ferez.

Lettre CMXLIX – À Madame de Latour

À Paris, 14 avril 1771.

Je n’ai eu l’honneur de vous voir, madame, qu’une seule fois en ma vie, j’ai eu souvent celui de vous répondre ; et, sans prévoir que mes lettres seraient un jour exposées à être imprimées, je me suis livré pleinement aux diverses impressions que me faisaient[1060] les vôtres. Vous avez pris ma défense contre les trames de mes persécuteurs durant mon séjour en Angleterre : cette générosité m’a transporté, vous avez dû voir combien j’y étais sensible. Depuis lors, ma situation se dévoilant davantage à mes yeux, j’ai trouvé qu’avec autant de franchise et même d’étourderie, il ne me convenait de rester en commerce avec personne dont je ne connusse bien le caractère et les liaisons ; j’ai vu que l’ostentation des services qu’on s’empressait de me rendre, n’était souvent qu’un piège plus ou moins adroit pour me circonvenir, ou pour m’exposer au blâme, si je l’évitais. De toutes mes correspondances vous étiez en même temps la plus exigeante, celle que je connaissais le moins, et celle qui m’éclairait le moins sur les choses qu’il m’importait de savoir et que ‘vous n’ignoriez pas. Cela m’a déterminé à cesser un commerce qui me devenait onéreux, et dont le vrai motif de votre part pouvait m’échapper. J’ai toujours cru que rien n’était plus libre que les liaisons d’amitié, surtout des liaisons purement épistolaires, et qu’il était toujours permis de les rompre, quand elles cessaient de nous convenir, pourvu que cela se fît franchement, sans tracasserie, sans malice, et sans éclat, tant que cet éclat n’était pas indispensable. J’ai voulu, madame, user avec vous de ce droit, avec tous ces ménagements. Vous m’en avez fait un crime exécrable, et, dans votre dernière lettre, vous appelez cela enfoncer d’une main sûre un fer empoisonné dans le sein de l’amitié. Sans vous dire, madame, ce que je pense de cette phrase, je vous dirai seulement que je suis déterminé à n’avoir de mes jours de liaison d’aucune espèce avec quiconque a pu l’employer en pareille occasion.

Observation

Madame La Tour faisait dans sa lettre l’énumération de celles qu’ils s’étaient écrites ; il y en avait quatre-vingt-quatorze d’elle et cinquante-cinq de Rousseau. « De ces cinquante-cinq, il y en a trente-quatre, lui dit-elle, où vous êtes à mes pieds ; six où vous me mettez sous les vôtres ; neuf où vous me traitez en simple connaissance, et six où vous vous livrez aux épanchements de la plus intime amitié. » Ce calcul piquant n’était propre qu’à donner de l’humeur à Jean-Jacques.

Lettre CMLI – À Madame La Tour

Le 7 juillet 1771.

Voici le manuscrit dont madame de L*** a paru en peine, et que je ne tardais à lui renvoyer que parce qu’elle m’avait écrit de le garder. Je l’ai trouvé digne de sa plume et d’un coeur ami de la justice. J’ai pourtant été plus touché, je l’avoue, de l’écrit qui a été lu de tout le monde, que de celui qui n’a été vu que de moi.

Madame, je ne reçois pas votre adieu pour jamais, je n’ai point songé à vous en faire un semblable ; les temps peuvent changer, et quoi que fassent les hommes, je ne désespérerai jamais de la Providence. Mais en attendant, je crois porter bien plus de respect à nos anciennes liaisons en les interrompant jusqu’à de plus grandes lumières, que de les entretenir avec une confiance altérée et des réserves indignes de vous et de moi.

Lettre CMLIII – À M. Linné

[1064]

Paris, le 21 septembre 1771.[1065]

Recevez avec bonté, monsieur, l’hommage d’un très ignare, mais très zélé disciple de vos disciples ; qui doit, en grande partie, à la méditation de vos écrits, la tranquillité dont il jouit, au milieu d’une persécution d’autant plus cruelle, qu’elle est plus cachée, et qu’elle couvre du masque de la bienveillance et de l’amitié la plus terrible haine que l’enfer excita jamais. Seul, avec la nature et vous, je passe dans mes promenades champêtres des heures délicieuses, et je tire un profit plus réel de votre philosophie botanique que, de tous les livres de morale. J’apprends avec joie que je ne vous suis pas tout-à-fait inconnu, et que vous voulez bien me destiner quelques-unes de vos productions. Soyez persuadé, monsieur, qu’elles feront ma lecture chérie, et que ce plaisir deviendra plus vif encore par celui de le tenir de vous. J’amuse une vieille enfance à faire une petite collection de fruits et de graines : si parmi vos trésors en ce genre il se trouvait quelques rebuts dont vous voulussiez faire un heureux, daignez songer à moi. Je les recevrais même avec reconnaissance, seul retour que je puisse vous offrir, mais que le coeur dont elle part ne rend pas indigne de vous.

Adieu, monsieur ; continuez d’ouvrir et d’interpréter aux hommes le livre de la nature. Pour moi, content d’en déchiffrer quelques mots à votre suite, dans le feuillet du règne végétal, je vous lis, je vous étudie, je vous médite, je vous honore, et je vous aime de tout mon coeur.

1772

Lettre CMLIV– À M. de Saint-Germain

Lettre CMLV – À M. de Sartine

Lettre CMLVI – À Milord Harcourt

Lettre CMLVII – À Madame La Tour

Lettre CMLVIII – À Madame la marquise de Mesmes

Lettre CMLIX – À Madame…

Lettre CMLX – À M. de Malesherbes

Table de la correspondance

Lettre CMLV – À M. de Sartine

[1066]

Paris, le 15 janvier 1772.

Monsieur,

Je sais de quel prix sont vos moments, je sais qu’on les doit respecter ; mais je sais aussi que les plus précieux sont ceux que vous consacrez à protéger les opprimés, et si j’ose en réclamer quelques-uns, ce n’est pas sans titre pour cela.

Après tant de vains efforts pour faire percer quelque rayon de lumière à travers les ténèbres dont on m’environne depuis dix ans, j’y renonce. J’ai de grands vices, mais qui n’ont jamais fait de mal qu’à moi ; j’ai commis de grandes fautes, mais que je n’ai point tues à mes amis, et ce n’est que par moi qu’elles sont connues, quoiqu’elles aient été publiées par d’autres qui sont quelquefois plus discrets. À cela près, si quelqu’un m’impute quelque sentiment vicieux, quelque discours blâmable, ou quelque acte injuste, qu’il se montre et qu’il parle ; je l’attends et ne me cache pas ; mais tant qu’il se cachera, lui, de moi, pour me diffamer, il n’aura diffamé que lui-même aux yeux de tout homme équitable et sensé. L’évidence et les ténèbres sont incompatibles : les preuves administrées par de malhonnêtes gens sont toujours suspectes, et celui qui, commençant par fouler aux pieds la plus inviolable loi du droit naturel et de la justice, se déclare par là déjà lâche et méchant, peut bien être encore imposteur et fourbe. Et comment donnerait-il à son témoignage, et, si l’on veut, à ses preuves, la force que l’équité n’accorde même à nulle évidence, de disposer de l’honneur d’un homme, plus précieux que la vie, sans l’avoir mis préalablement en état de se défendre et d’être entendu ? Que celui donc qui s’obstine à me juger ainsi reste dans le stupide aveuglement qu’il aime ; son erreur est de son propre fait ; c’est lui seul qu’elle déshonore : après m’être offert pour l’en tirer, je l’y laisse, puisqu’il le veut, et qu’il m’est impossible de l’en guérir malgré lui. Grâces au ciel tout l’art humain ne changera pas la nature des choses ; il ne fera pas que le mensonge devienne la vérité, ni que de mon vivant la poitrine de Jean-Jacques Rousseau renferme le coeur d’un malhonnête homme : cela me suffit, et je vis en paix, en attendant que mon moment et celui de la vérité vienne ; car il viendra, j’en suis très sûr, et je l’attends avec un témoignage qui me dédommage de celui d’autrui.

Tranquille donc sur tout ce qu’on me cache avec tant de soin, et même sur ce qui me parvient par hasard, j’ai laissé débiter, parmi cent autres bruits non moins ineptes, que j’avais cessé de voir madame de Luxembourg après lui avoir emporté trois cents louis, que je ne copiais de la musique que par grimace, que j’avais de quoi vivre fort à mon aise, que j’avais six bonnes mille livres de rente, que la veuve Duchesne faisait une pension de six cents livres à ma femme, qu’elle m’en faisait une autre à moi de mille écus pour une édition nouvelle de mes écrits que j’avais dirigée. J’ai laissé débiter tous ces mensonges ; je n’ai fait qu’en rire quand ils me sont revenus, et je n’ai pas même été tenté de vous importuner, monsieur, de mes plaintes à ce sujet, quoique je sentisse parfaitement le coup que cette opinion de mon opulence devait porter aux ressources que mon travail me procure pour suppléer à l’insuffisance de mon revenu. Une petite circonstance de plus a passé la mesure, et m’a causé quelque émotion, parce que l’imposture, marchant toujours sous le masque de la trahison, a pris jusqu’ici grand soin de faire le plongeon devant moi, et ne m’avait pas encore accoutumé à l’effronterie. Mais en voici une qui m’a, je l’avoue, affecté.

J’avais prié un de ceux qui m’ont averti des bruits dont je viens de parler, de tâcher d’apprendre si madame Duchesne et le sieur Guy y avaient quelque part. De chez eux, où il n’a trouvé que des garçons, il est allé chez Simon, qu’on lui disait avoir imprimé la nouvelle édition qui m’avait été si bien payée. Simon lui a dit qu’en effet il venait d’imprimer quelques-uns de mes écrits sous mes yeux, que j’en avais revu les épreuves, et que j’étais même allé chez lui il n’y avait pas longtemps. Quoique je sois par moi-même le moins important des hommes, je le suis assez devenu par ma singulière position pour être assuré que rien de ce que je fais et de ce que je ne fais pas ne vous échappe : c’est une de mes plus douces consolations ; et je vous avoue, monsieur, que l’avantage de vivre sous les yeux d’un magistrat intègre et vigilant, auquel on n’en impose pas aisément, est un des motifs qui m’ont arraché des campagnes, où, livré sans ressource aux manoeuvres des gens qui disposent de moi, je me voyais en proie à leurs satellites et à toutes les illusions par lesquelles les gens puissants et intrigants abusent si aisément le public sur le compte d’un étranger isolé à qui l’on est venu à bout de faire un inviolable secret de tout ce qui le regarde, et qui par conséquent n’a pas la moindre défense contre les mensonges les plus extravagants.

J’ai donc peu besoin, monsieur, de vous dire que cette opulence dont on me gratifie si libéralement dans les cercles, que toutes ces pensions si fièrement spécifiées[1067], cette édition qu’on me prête, sont autant de fictions ; mais je n’ai pu m’empêcher de mettre sous vos yeux l’impudence incroyable dudit Simon, que je ne vis de mes jours, que je sache, chez qui je n’ai jamais mis le pied, dont je ne suis pas la demeure, et que j’ignorais même, avant ces bruits, avoir imprimé aucun de mes écrits. Comme je n’attends plus aucune justice de la part des hommes, je m’épargne désormais la peine inutile de la demander, et je ne vous demande à vous-même que la patience de me lire, quoique je fasse l’exception qui est due à votre intégrité et à la générosité qui vous intéresse aux infortunés. Mais ne voyant plus rien qui puisse me flatter dans cette vie, les restes m’en sont devenus indifférents. La seule douceur qui peut m’y toucher encore est que l’oeil clairvoyant d’un homme juste pénètre au vrai ma situation, qu’il la connaisse, et me plaigne en lui-même, sans se commettre pour ma défense avec mes dangereux ennemis. Je vous aurais choisi pour cela, monsieur, quand vous ne rempliriez point la place où vous êtes ; mais j’y vois, je l’avoue, un avantage de plus, puisque, par cette place même, vous avez été à portée de vérifier assez d’impostures pour en présumer beaucoup d’autres que vous pouvez vérifier de même un jour. Peut-être vous écrirai-je quelquefois encore, mais je ne vous demanderai jamais rien ; et si ma confiance devient importune à l’homme occupé, je réponds du moins qu’elle ne sera jamais à charge au magistrat. Veuillez ne la pas dédaigner ; veuillez, monsieur, vous rappeler qu’elle ne tient pas seulement au respect que vous m’avez inspiré, mais encore aux témoignages de bonté dont vous m’avez honoré quelquefois, et que je veux -mériter toute ma vie.

OBSERVATION : À la suite de cette lettre l’auteur a ajouté, soit comme apostille, soit comme simple observation, l’article qu’on va lire.

Il n’est peut-être pas inutile d’observer que le sieur Guy vient très fréquemment chez moi sans avoir rien à me dire, et sans que je puisse trouver aucun motif à ses visites, vu que. toutes Ies affaires que nous avons ensemble n’exigent qu’une entrevue de deux minutes par an, et qu’il n’y a point de liaison d’amitié entre lui et moi. Tl m’a prié de lui faire un triage de chansons dans les anciens recueils pour en faire un nouveau. Je l’ai prié, de mon côté, de me prêter quelques romans pour amuser ma femme durant les soirées d’hiver. Il est parti de là pour me faire apporter en pompe d’immenses paquets de brochures, qui, avec ses allées et venues, lui donnent l’air d’avoir avec moi beaucoup d’affaires. Tout cela, joint aux bruits dont j’ai parlé, commence à me faire soupçonner que ces fréquentes visites, que je ne prenais que pour un petit espionnage assez commun aux gens qui m’entourent, et très indifférent pour moi, pourraient bien avoir un objet plus méthodique et dirigé de plus loin. Il y a dans tout cela de petites manoeuvres adroites, dont le but me paraîtrait pourtant facile à découvrir dans toute autre position que la mienne, pour peu qu’on y mît de soin.

Lettre CMLVII – À Madame La Tour

Ce mercredi 24 juin 1772.

Voici, madame, votre partition ; je vous demande pardon de mon étourderie et du quiproquo. N’ayant pas en ce moment le temps d’examiner la Reine fantasque, et ne voulant pas abuser de la complaisance que vous avez de me la laisser, je vous la renvoie, avec mes remerciements. Je vous en dois de plus grands pour l’offre que vous m’avez bien voulu faire de comparer avec les bonnes éditions les éditions que l’on fait ici de mes écrits, et que je dois croire frauduleuses, puisqu’on me les cache avec tant de soin. Je sens le prix de cette offre, et j’y suis sensible ; mais la dépense et la peine que vous coûterait son exécution ne me permettent pas d’y consentir.

J’ai eu l’honneur, madame, de vous voir hier pour la troisième fois de ma vie ; j’ai réfléchi sur l’entretien où vous m’avez, engagé et sur les choses que vous m’y avez dites ; le résultat de ces réflexions est de me confirmer pleinement dans la résolution dont je vous ai fait part ci-devant, et à laquelle vous vous devez, selon moi, de ne plus porter d’obstacle, à moins que vous n’ayez pour cela des raisons particulières que je ne sais pas, et auxquelles, par cette raison, je suis dispensé de céder.

Lettre CMLIX – À Madame…

Paris, le 14 août 1772.

Il est, madame, des situations auxquelles il n’est pas permis à un honnête homme d’être préparé, et celle où je me trouve depuis dix ans est la plus inconcevable et la plus étrange dont on puisse avoir l’idée. J’en ai senti l’horreur sans en pouvoir percer les ténèbres. J’ai provoqué les imposteurs et les traîtres par tous les moyens permis et justes qui pouvaient avoir prise sur des coeurs humains : tout a été inutile ; ils ont fait le plongeon ; et, continuant leurs manoeuvres souterraines, ils se sont cachés de moi avec le plus grand soin. Cela était naturel, et j’aurais dû m’y attendre. Mais ce qui l’est moins est qu’ils ont rendu le public entier complice de leurs trames et de leur fausseté ; qu’avec un succès qui tient du prodige on m’a ôté toute connaissance des complots dont je suis la victime, en m’en faisant seulement bien sentir l’effet, et que tous ont marqué le même empressement à me faire boire la coupe de l’ignominie, et à me cacher la bénigne main qui prit soin de la préparer. La colère et l’indignation m’ont jeté d’abord dans des transports qui m’ont fait faire beaucoup de sottises, sur lesquelles on avait compté. Comme je trouvais injuste d’envelopper tout mon siècle dans le mépris qu’on doit à quiconque se cache d’un homme pour le diffamer, j’ai cherché quelqu’un qui eût assez de droiture et de justice pour m’éclairer sur ma situation, ou pour se refuser au moins aux intrigues des fourbes : j’ai porté partout ma lanterne inutilement, je n’ai point trouvé d’homme, ni d’âme humaine. J’ai vu avec dédain la grossière fausseté de ceux qui voulaient m’abuser par des caresses, si maladroites et si peu dictées par la bienveillance et l’estime, qu’elles cachaient même, et assez mal, une secrète animosité. Je pardonne l’erreur, mais non la trahison. À peine, dans ce délire universel, ai-je trouvé dans tout Paris quelqu’un qui ne s’avilît pas à cajoler fadement un homme qu’ils voulaient tromper, comme on cajole un oiseau niais qu’on veut prendre. S’ils m’eussent fui, s’ils m’eussent ouvertement maltraité, j’aurais pu, les plaignant et me plaignant, du moins les estimer encore : ils n’ont pas voulu me laisser cette consolation. Cependant il est parmi eux des personnes d’ailleurs si dignes d’estime, qu’il paraît injuste de les mépriser. Comment expliquer ces contradictions ? J’ai fait mille efforts pour y parvenir ; j’ai fait toutes les suppositions possibles ; j’ai supposé l’imposture armée de tous les flambeaux de l’évidence : je me suis dit : Ils sont trompés, leur erreur est invincible. Mais, me suis-je répondu, non seulement ils sont trompés, mais, loin de déplorer leur erreur, ils l’aiment, ils la chérissent. Tout leur plaisir est de me croire vil, hypocrite et coupable ; ils craindraient comme un malheur affreux de me retrouver innocent et digne d’estime. Coupable ou non, tous leurs soins sont de m’ôter l’exercice de ce droit si naturel, si sacré de la défense de soi-même. Hélas ! toute leur peur est d’être forcés de voir leur injustice, tout leur désir est de l’aggraver. Ils sont trompés ! eh bien ! supposons ; mais, trompés, doivent-ils se conduire comme ils font ? d’honnêtes gens peuvent-ils se conduire ainsi ? me conduirais-je ainsi moi-même à leur place ? Jamais, jamais : je fuirais le scélérat ou confondrais l’hypocrite ; mais le flatter pour le circonvenir serait me mettre au-dessous de lui. Non, si j’abordais jamais un coquin que je croirais tel, ce ne serait que pour le confondre et lui cracher au visage.

Après mille vains efforts inutiles pour expliquer ce qui m’arrive dans toutes les suppositions, j’ai donc cessé mes recherches, et je me suis dit : Je vis dans une génération qui m’est inexplicable. La conduite de mes contemporains à mon égard ne permet à ma raison de leur accorder aucune estime. La haine n’entra jamais dans mon coeur. Le mépris est encore un sentiment trop tourmentant. Je ne les estime donc, ni ne les hais, ni ne les méprise ; ils sont nuls à mes yeux ; ce sont pour moi des habitants de la lune : je n’ai pas la moindre idée de leur être moral ; la seule chose que je sais est qu’il n’a point de rapport au mien, et que nous ne sommes pas de la même espèce. J’ai donc renoncé avec eux à cette seule société qui pouvait m’être douce, et que j’ai si vainement cherchée, savoir à celle des coeurs. Je ne les cherche ni ne les fuis. À moins d’affaires, je n’irai plus chez personne : mes visites sont un honneur que je ne dois plus à qui que ce soit désormais ; un pareil témoignage d’estime serait trompeur de ma part, et je ne suis pas homme à imiter ceux dont je me détache. À l’égard des gens qui pleuvent chez moi, je ferme autant que je puis ma porte aux quidams et aux brutaux ; mais ceux dont au moins le nom m’est connu, et qui peuvent s’abstenir de m’insulter chez moi, je les reçois avec indifférence, mais sans dédain. Comme je n’ai plus ni humeur ni dépit contre les pagodes au milieu desquelles je vis, je ne refuse pas même, quand l’occasion s’en présente, de m’amuser d’elles et avec elles autant que cela » leur convient et à moi aussi. Je laisserai aller les choses comme elles s’arrangeront d’elles-mêmes, mais je n’irai pas au-delà ; et, à moins que je ne retrouve enfin, contre toute attente, ce que j’ai cessé de chercher, je ne ferai de ma vie plus un seul pas sans nécessité pour rechercher qui que ce soit. J’ai du regret, madame, à ne pouvoir faire exception pour vous, car vous m’avez paru bien aimable ; mais cela n’empêche pas que vous ne soyez de votre siècle, et qu’à ce titre je ne puisse vous excepter. Je sens bien ma perte en cette occasion, je sens même aussi la vôtre, du moins si, comme je dois le croire, vous recherchez dans la société des choses d’un plus grand prix que l’élégance des manières et l’agrément de la conversation.

Voilà mes résolutions, madame, et en voilà les motifs. Je vous supplie d’agréer mon respect.

Lettre CMLX – À M. de Malesherbes

Paris, le 11 novembre 177…

Je serais, monsieur, bien mortifié que vous me privassiez du plaisir dont vous m’aviez flatté de m’occuper d’un soin qui pût vous être agréable, et de préparer des plantes pour compléter vos herbiers. Ne pouvant subsister sans l’aide de mon travail, je n’ai jamais pensé, malgré le plaisir que celui-là pouvait me faire, à vous offrir gratuitement l’emploi de mon temps. Je vous avoue même que j’aurais fort désiré d’entremêler le travail sédentaire et ennuyeux de ma copie d’une occupation plus de mon goût, et meilleure à ma santé, en travaillant à clés herbiers pour tant de cabinets d’histoire naturelle qu’on fait à Paris, et où, selon moi, ce troisième règne, qu’on y compte pour rien, n’est pas moins nécessaire que les autres. Plusieurs herbiers à faire à la fois m’auraient été plus lucratifs, et m’auraient mieux dédommagé des menus frais qu’exigent quelquefois les courses éloignées et l’entrée des jardins curieux. Mais les Français, en général, ont de si fausses idées de la botanique et si peu de goût pour l’étude de la nature, qu’il ne faut pas espérer que cette charmante partie leur donne jamais la tentation de faire des collections en ce genre : ainsi je renonce à cette ressource. Pour vous, monsieur, qui joignez aux connaissances de tous les genres la passion de les augmenter sans cesse, ne m’ôtez pas le plaisir de contribuer à vos amusements. Envoyez-moi la note de ce que vous désirez ; j’en rassemblerai tout ce qui me sera possible, et je recevrai, sans aucune difficulté, le paiement de ce que je vous aurai fourni. À l’égard du petit échantillon que je vous ai envoyé, c’est tout autre chose ; c’étaient des plantes qui vous appartenaient. Ce que j’ai substitué à celles qui se sont gâtées n’a point été ramassé pour vous ; je n’ai eu d’autre peine que de le tirer de ce que j’avais rassemblé pour moi-même ; et comme je n’ai point offert d’entrer dans la dépense que vous a coûté l’herborisation que j’ai faite à votre suite, il me semble, monsieur, que vous ne devez pas non plus m’offrir le paiement de ce que nous avons ramassé ensemble, ni du petit arrangement que je me suis amusé à y mettre pour vous l’envoyer.

Malgré le bien que vous m’avez dit de votre santé actuelle, on m’assure qu’elle n’est pas encore parfaitement rétablie ; et malheureusement la saison où nous entrons n’est pas favorable à l’exercice pédestre, que je crois aussi bon pour vous que pour moi. L’hiver a aussi, comme vous savez, monsieur, ses herborisations qui lui sont propres, savoir, les mousses et les lichens. Il doit y avoir dans vos parcs des choses curieuses en ce genre, et je vous exhorte fort, quand le temps vous le permettra, d’aller examiner cette partie sur les lieux et dans la saison.

Vos résolutions, monsieur, étant telles que vous me le marquez, je ne suis assurément pas homme à les désapprouver ; c’est s’être procuré bien honorablement des loisirs bien agréables. Remplir de grands devoirs dans de grandes places, c’est la tâche des hommes de votre état et doués de vos talents : mais quand, après avoir offert à son pays le tribut de son zèle, on le voit inutile, il est bien permis alors de vivre pour soi-même et de se contenter d’être heureux.

1773

Correspondance non répertoriée

Table de la correspondance

1774

Lettre CMLXI – À M. de Sartine

Table de la correspondance

Lettre CMLXI – À M. de Sartine

Juin 1774.

Je crois remplir un devoir indispensable en vous envoyant la lettre ci-jointe, qui m’a été adressée vraisemblablement par quiproquo, puisqu’elle répond à une lettre que je n’ai point eu l’honneur de vous écrire ; non que je n’acquiesce aux félicitations que vous recevez, mais parce que ce n’est pas mon usage d’écrire en pareil cas. Je vous supplie, monsieur, d’agréer mon respect.

Observation

La lettre que Jean-Jacques renvoyait était une réponse de M. de Sartine à un Rousseau qui le félicitait de son passage de la police au ministère de la marine. M. de Sartine s’exprime ainsi :

« Je suis sensible à la part que vous prenez à la grâce dont le Roi vient de m’honorer. Recevez, je vous prie, les assurances de ma reconnaissance, et tous les remerciements que je vous dois. »

La lettre de Jean-Jacques n’a point de date ; mais, à l’aide de l’événement à l’occasion duquel elle fut écrite, et qui eut lieu en mai 1774, on peut lui en donner une.

1775

Lettre CMLXII– À M. le prince de Beloselski

Lettre CMLXIII – À Madame la comtesse de Saint***

Table de la correspondance

Lettre CMLXII– À M. le prince de Beloselski

[1068]

Paris, 27 mai 1775.

Je suis vraiment bien aise, monsieur le prince, d’avoir votre estime et votre confiance. Les coeurs droits se sentent et se répondent ; et j’ai dit en relisant votre lettre de Genève, Peu d’hommes m’en inspireront autant.

Vous plaignez mes anciens compatriotes de n’avoir pas pris ma défense, quand leurs ministres assassinaient, pour ainsi dire, mon âme. Les lâches ! je leur pardonne les injustices, c’est à la postérité peut-être à m’en venger.

À l’heure qu’il est, je suis plus à plaindre qu’eux : ils ont perdu, dites-vous, un citoyen qui faisait leur gloire ; mais qu’est-ce que la perte de ce brillant fantôme, en comparaison de celle qu’ils m’ont forcé de faire ? Je pleure quand je pense que je n’ai plus ni parents, ni amis, ni patrie libre et florissante.

O lac sur les bords duquel j’ai passé les douces heures de mon enfance ! Charmant paysage où j’ai vu pour ta première fois le majestueux et touchant lever du soleil ; où j’ai senti les premières émotions du coeur, les premiers élans du génie devenu depuis trop impérieux et trop célèbre, hélas ! je ne vous verrai plus ! Ces clochers qui s’élèvent au milieu des chênes et des sapins, ces troupeaux bêlants, ces ateliers, ces fabriques, bizarrement épars sur des torrents, dans des précipices, au haut des rochers ; ces arbres vénérables, ces sources, ces prairies, ces montagnes qui m’ont vu naître, elles ne me reverront plus.

Brûlez cette lettre, je vous supplie : on pourrait encore mal interpréter mes sentiments.

Vous me demandez si je copie encore de la musique. Et pourquoi non ? Serait-il honteux de gagner sa vie en travaillant ? Vous voulez que j’écrive encore ; non, je ne le ferai plus. J’ai dit des vérités aux hommes ; ils les ont mal prises, je ne dirai plus rien.

Vous voulez rire en me demandant des nouvelles de Paris. Je ne sors que pour me promener, et toujours du même côté. Quelques beaux esprits me font trop d’honneur en m’envoyant leurs livres : je ne lis plus. On m’a apporté ces jours-ci un nouvel opéra-comique : la musique est de Grétry, que vous aimez tant, et les paroles sont assurément d’un homme d’esprit ; mais c’est encore des grands seigneurs qu’on vient de mettre sur la scène lyrique. Je vous demande pardon, monsieur le prince ; mais ces gens-là n’ont pas d’accent, et ce sont de bons paysans qu’il faut.

Ma femme est bien sensible à votre souvenir. Mes disgrâces ne lui affectent pas moins le coeur qu’à moi, mais ma tête s’affaiblit davantage. Il ne me reste de vie que pour souffrir, et je n’en ai pas même assez pour sentir vos bontés comme je le dois. Ne m’écrivez donc plus, monsieur le prince, il me serait impossible de vous répondre une seconde fois. Quand vous serez de retour à Paris, venez me voir, et nous parlerons.

Agréez, monsieur le prince, je vous prie, les assurances de mon respect[1069].

Lettre CMLXIV– À la même

Jeudi, 23 mai 1776.

J’ai eu d’autant plus de tort, madame, d’employer un mot qui vous était inconnu, que je vois, par la réponse dont vous m’avez honoré, que, même à l’aide d’un dictionnaire, vous n’avez pas entendu ce mot. Il faut tâcher de m’expliquer.

La phrase du billet à laquelle il s’agit de répondre est celle-ci : » Mais ce que je veux, et ce qui m’est (c dû tout au moins après une condamnation si » cruelle et si infamante, c’est qu’on m’apprenne » enfin quels sont mes crimes, et comment et par » qui j’ai été jugé. »

Tout ce que je désire ici est une réponse à cet article. C’est mal à propos que je la demandais catégorique, car telle qu’elle soit, elle le sera toujours pour moi ; ma demeure et mon coeur sont ouverts pour le reste de ma vie à quiconque me dévoilera ce mystère abominable. S’il m’impose le secret, je promets, je jure de le lui garder inviolablement jusqu’à la mort, et je me conduirai exactement, s’il l’exige, comme s’il ne m’eût rien appris. Voilà la réponse que j’attends, ou plutôt que je désire, car depuis longtemps j’ai cessé de l’espérer.

Celle que j’aurai vraisemblablement sera la feinte d’ignorer un secret qui, par le plus étonnant prodige, n’en est un que pour moi seul dans l’Europe entière. Cette réponse sera moins franche assurément, mais non moins claire que la première : enfin le refus même de répondre n’aura pas pour moi plus d’obscurité. De grâce, madame, ne vous offensez pas de trouver ici quelques traces de défiance : c’est bien à tort que le public m’en accuse ; car la défiance suppose du doute, et il ne m’en reste plus à son égard. Vous voyez ; par les explications dans lesquelles j’ose entrer ici, que je procède au vôtre avec plus de réserve, et cette différence n’est pas désobligeante pour vous. Cependant vous avez commencé avec moi comme tout le monde, et les louanges hyperboliques[1071] et outrées dont vos deux lettres sont remplies, semblent être le cachet particulier de mes plus ardents persécuteurs : mais, loin de sentir en les lisant ces mouvements de mépris et d’indignation que les leurs me causent, je n’ai pu me défendre d’un vif désir que vous ne leur ressemblassiez pas ; et, malgré tant d’expériences cruelles, un désir aussi vif entraîne toujours un peu d’espérance. Au reste, ce que vous me dites, madame, du prix que je mets au bonheur de me voir, ne me fera pas prendre le change : je serais touché de l’honneur de votre visite, faite avec les sentiments dont je me sens digne ; mais quiconque ne veut voir que le rhinocéros doit aller, s’il veut, à la Foire, et non pas chez moi ; et tout le persiflage dont on assaisonne cette insultante curiosité n’est qu’un outrage de plus qui n’exige pas de ma part une grande déférence. Voulez-vous donc, madame, être distinguée de la foule : c’est à vous de faire ce qu’il faut pour cela. Il est vrai que je copie de la musique : je ne refuse point de copier la vôtre, si c’est tout de bon que vous le dites ; mais cette vieille musique a tout l’air d’un prétexte, et je ne m’y prête pas volontiers là-dessus. Néanmoins votre volonté soit faite. Je vous supplie, madame la comtesse, d’agréer mon respect.

1777

Lettre CMLXV– À M. le comte Duprat

Table de la correspondance

Lettre CMLXV– À M. le comte Duprat

[1072]

Paris, le 31 décembre 1777.

J’accepte, monsieur, avec empressement et reconnaissance l’asile paisible et solitaire que vous avez la bonté de m’offrir, dans la supposition que vous voudrez bien vous prêter aux arrangements que la raison demande et que peut permettre ma situation, qui vous est connue. L’aménité du sol et les agréments du paysage ne sont plus pour moi des objets à mettre en balance avec un séjour tranquille et la bienveillante hospitalité. Je suis touché des soins de M. le commandeur de Menon, sans en être surpris ; j’ai le plus grand regret de n’en pouvoir profiter ; mais on a pris tant de peine à me rendre le séjour des villes insupportable, qu’on a pleinement réussi. J’étais trop fait pour aimer les hommes pour pouvoir supporter le spectacle de leur haine. Ce douloureux aspect me déchire ici le coeur tous les jours ; je ne dois pas aller chercher à Lyon de nouvelles plaies. Ils m’ont réduit à la triste alternative de les fuir ou de les haïr. Je m’en tiens au premier parti pour éviter l’autre. Quand je ne les verrai plus, j’oublierai bientôt leur haine, et cet oubli m’est nécessaire pour vivre et mourir en paix.

Je ne vois qu’un obstacle à l’exécution de votre obligeant projet ; c’est l’infirmité de ma femme et la longueur du voyage, qu’il est douteux qu’elle puisse supporter. Cette idée me fait trembler. Il n’y faut pas songer durant la saison où nous sommes. L’hiver, jusqu’ici, ne l’a pas affectée autant que je l’aurais craint. Peut-être aux approches d’un temps plus doux sera-t-elle en état de faire cette entreprise sans risque. Hélas ! pourquoi faut-il que j’aille si loin chercher la paix, moi qui ne troublai jamais celle de personne ! Si ma femme pouvait obtenir ici, du moins à prix d’argent, le service et les soins qu’on ne refuse à personne parmi les humains, et que je suis hors d’état de lui rendre, nous ne songerions point à nous transplanter ; mais dans l’universel abandon où l’on se concerte pour la réduire, il faut bien qu’elle risque sa vie pour tâcher d’en conserver les restes à l’aide des soins secourables que vous avez la charité de lui procurer. Ah ! monsieur le comte, en ne vous rebutant pas de mes misères et n’abandonnant pas notre vieillesse, j’ose vous prédire que vous vous ménagez de loin, pour la vôtre, des souvenirs dont vous ne prévoyez pas encore toute la douceur.

Je souhaite ardemment que, sans nuire à vos affaires, vous puissiez en voir assez promptement la fin, pour arriver ici avant celle de l’hiver. Si vous aviez pour compagnon de voyage le digne ami qui partage vos bontés pour moi f rien ne manquerait à ma joie en vous voyant arriver. Ma femme, qui partage ma reconnaissance, est très sensible à l’honneur de votre souvenir, et nous vous supplions, l’un et l’autre, monsieur le comte, d’agréer nos très humbles salutations.

1778

Lettre CMLXVI– À Madame de C.

Lettre CMLXVII – À M. le comte Duprat

Lettre CMLXVIII – Au même

Table de la correspondance

Lettre CMLXVII – À M. le comte Duprat

Paris, le 3 février 1778.

Vous rallumez, monsieur, un lumignon presque éteint ; mais il n’y a plus d’huile à la lampe, et le moindre air de vent peut l’éteindre sans retour. Autant que je puis désirer quelque chose encore dans ce monde, je désire d’aller finir mes jours dans l’asile aimable que vous voulez bien me destiner ; tous les voeux de mon coeur sont pour y être ; le mal est qu’il faut s’y transporter. En ce moment je suis demi-perclus de rhumatismes ; ma femme n’est pas en meilleur état que moi ; vieux, infirme, je sens à chaque instant le découragement qui me gagne ; tout soin, toute peine à prendre, toute fatigue à soutenir, effarouche mon indolence ; il faudrait que toutes les choses dont j’ai besoin se rapprochassent ; car je ne me sens plus assez de vigueur pour les aller chercher ; et c’est précisément dans cet état d’anéantissement que, privé de tout service et de toute assistance dans tout ce qui m’entoure, je n’ai plus rien à espérer que de moi. Vous, monsieur le comte, le seul qui ne m’ayez pas délaissé dans ma misère, voyez, de grâce, ce que votre générosité pourra faire pour me rendre l’activité dont j’ai besoin. Vous m’offrez quelqu’un de votre choix[1074] pour veiller à mes effets et prendre des soins dont je suis incapable ; oh ! je l’accepte, et il n’en faut pas moins pour m’évertuer un peu ; car si, par moi-même, je puis rassembler deux bonnets de nuit et cinq ou six chemises, ce sera beaucoup. Il n’y a plus que ma femme et mon herbier dans le monde qui puissent me rendre un peu d’activité. Si nous nous embarquons seuls sous notre propre conduite, au premier embarras, au moindre obstacle, je suis arrêté tout court, je n’arriverai jamais. J’aime à me bercer, dans mes châteaux en Espagne, de l’idée que vous seriez ici, monsieur, avec M. le commandeur ; que vous daigneriez aiguillonner un peu ma paresse ; que mes petits arrangements s’en feraient plus vite et mieux sous vos yeux ; que si vous poussiez l’oeuvre de miséricorde jusqu’à permettre ensuite que nous fissions route à la suite de l’un ou de l’autre, et peut-être de tous les deux ; alors, comme tout serait aplani ! comme tout irait bien ! Mais c’est un château en Espagne, et de tous ceux que j’ai faits en ma vie, je n’en vis jamais réaliser aucun. Dieu veuille qu’il n’en soit pas ainsi de l’espoir d’arriver au vôtre !

Au reste, je n’ai nul éloignement pour les précautions qui vous paraissent convenables pour éviter trop de sensation. Je n’ai nulle répugnance à aller à la messe ; au contraire, dans quelque religion que ce soit, je me croirai toujours avec mes frères, parmi ceux qui s’assemblent pour servir Dieu. Mais ce n’est pas non plus un devoir que je veuille m’imposer, encore moins de laisser croire dans le pays que je suis catholique. Je désire assurément fort de ne pas scandaliser les hommes, mais je désire encore plus de ne jamais les tromper. Quant au changement de nom, après avoir repris hautement le mien, malgré tout le monde, pour revenir à Paris, et l’avoir porté huit ans, je puis bien maintenant le quitter pour en sortir, et je ne m’y refuse pas ; mais l’expérience du passé m’apprend que c’est une précaution très inutile, et même nuisible, par l’air du mystère qui s’y joint, et que le peuple interprète toujours en mal. Vous déciderez de cela, connaissant le pays comme vous faites ; là-dessus comme sur tout le reste, je m’en remets à votre prudence et à votre amitié. Agréez, monsieur le comte, mes très humbles salutations.


[1] peintre et dessinateur (1851 – 1940)

[2] Pers. sat. III, v. 30. À l’intérieur et sous la peau.

[3] Intus, et in cute: la citation entière est Ego te intus et in cute novi («Je t’ai connu intérieurement et sous la peau » (Satire III de Perse).

[4] Les trois premiers paragraphes de ce Livre Premier constituent le fameux préambule de la version définitive. Une premier manuscrit des Confessions, confié par Rousseau à son ami Du Peyrou en 1767, comportait un préambule très développé (qu’il n’a pas gardé dans l’édition définitive) et une première rédaction des livres 1 à 4. Ce manuscrit est actuellement conservé à la Bibliothèque de Neuchâtel, en Suisse.

[5] Rousseau croyait être né le 4 juillet 1712. Il désigne cette date dans une lettre à madame Latour, du 27 janvier 1763. Mais il était dans l’erreur. Il vint au monde le 28 juin 1712, dans une visite que faisait sa mère, qui mourut en couches. L’extrait du registre qui atteste ce fait et les circonstances de la naissance de Jean-Jacques ont été insérés dans l’Histoire de sa vie et de ses ouvrages.

[6] Elle en avait de trop brillants pour son état, le ministre son père, qui l’adorait, ayant pris grand soin de son éducation. Elle dessinait, elle chantait, elle s’accompagnait du téorbe ; elle avait de la lecture, et faisait des vers passables. En voici qu’elle fit impromptu dans l’absence de son frère et de son mari, se promenant avec sa belle-sœur et leurs deux enfants, sur un propos que quelqu’un lui tint à leur sujet:

Ces deux messieurs qui sont absents

Nous sont chers de bien des manières:

Ce sont nos amis, nos amants;

Ce sont nos maris et nos frères,

Et les pères de ces enfants.

[7] * Pendant que la mère de Jean-Jacques était en visite chez madame Bernard, elle fut surprise par les douleurs de l’enfantement. Les circonstances de la naissance de Rousseau ont été publiées pour la première fois dans l’Histoire de sa vie et de ses ouvrages.

[8] * C’était une rétention d’urine presque continuelle, causée par un vice de conformation dans la vessie.

[9] Cette tante s’appelait madame Gonceru. En mars 1767, Rousseau lui fit sur son revenu une rente de 100 livres, et, même dans ses plus grandes détresses, la paya toujours avec une exactitude religieuse.

[10] Var. «…Tout senti ; et les malheurs imaginaires de mes héros m’ont tiré cent fois plus de larmes dans mon enfance, que les miens mêmes ne m’en ont jamais fait verser. »

[11] Var. «La plus étroite intimité !… »

[12] * Terme en usage à Genève pour désigner ce que les écoliers en France appellent une canonnière.

[13] Var. «…Nous séparer ; et quelque temps après, de retour à Genève, j’entendis, en passant à Coutances, de petites filles me crier à demi-voix: Goton tic-tac Rousseau. »

[14] *Dans ses Rêveries Rousseau raconte deux aventures qui font le plus grand honneur à son caractère, et qui se rapportent à cette époque de sa vie. Il déclare que toutes deux sont venues à son souvenir en écrivant ses Confessions, mais qu’il a rejeté l’une et l’autre par l’effet d’une singularité de son naturel, qui, dans cet ouvrage, lui a fait dire «souvent le mal dans toute sa turpitude, rarement le bien dans tout ce qu’il eut d’aimable, et souvent même lui a fait taire ce dernier tout-à-fait, parce qu’il l’honorait trop. » (Voyez quatrième Promenade, vers la fin.)

[15] * M. de Francueil ne se douta probablement pas que Jean-Jacques eût réclamé le prix du billet. On ne l’a donc su que par l’aveu de Rousseau. En se notant d’‘infamie, il ne se ménage pas ; il croyait peut-être qu’on n’irait pas plus loin, mais il se trompa. J’ai souvent entendu citer ce trait pour prouver que l’auteur d’Émile était un homme abominable. Il est cependant moins coupable que dans le vol du ruban. Mais il s’avilit en recevant sept livres dix sous ; car il n’en vola que l’emploi, comme il le fait remarquer.(Note deM.P.)

[16] * Dans l’Histoire de la vie et des ouvrages de J. J. Rousseau on désigne mademoiselle de Clermont sur la foi du marquis de Ximénès. D’autres prétendent qu’il est question de madame la maréchale de Luxembourg.

[17] *»Genève est située sur un coteau, et le sommet de ce coteau sur lequel on a construit, dans le dix-huitième siècle, de belles a maisons, est devenu le quartier recherché ; de là la distinction des gens du haut et des gens du bas, et le reproche de vanité chez les uns et de jalousie chez les autres ; ce qui a fait dire que si la ville eût été plate, il n’y aurait jamais eu de dissensions. » Histoire de Genève, par Picot, préface. Le quartier de Saint-Gervais, situé dans la partie basse, est un des plus considérables et des plus peuplés.

[18] * Sans Jacob Spon, le nom de Pontverre, si fameux dans l’histoire de la république, ne serait connu que par tradition, dans la banlieue de Genève, et comme un chef de parti. Il en serait de même des gentilshommes de la Cuiller, entièrement oubliés aujourd’hui. «C’était, au rapport de Spon, une confrérie qui fut instituée en 1527, dans un château du pays de Vaud, où quelques gentilshommes, mangeant de la bouillie avec des cuillers de bruyère, se vantèrent d’en faire autant à ceux de Genève qu’ils mangeraient à la cuiller. Chacun pendit la sienne à son cou pour signal. Ils choisirent pour capitaine François de Pontverre, sieur de Terny, brave et intrépide guerrier. Ces gentilshommes, tous sujets du duc de Savoie, étaient ennemis de la ville de Genève, à laquelle ils firent une infinité de maux, ruinant la campagne et maltraitant ceux qui apportaient des denrées. La nuit du 25 mars 1529, (nommée depuis la nuit des échelles), ils eurent le projet, au nombre de 7 à 800, d’escalader la ville ; mais ils échouèrent dans leur entreprise. Ils la renouvelèrent sans succès en 1530, quoique protégés par l’évêque. La même année leurs châteaux furent brûlés. » Depuis cette époque, il n’est plus question des gentilshommes de la Cuiller. Leur capitaine Pontverre étant entré dans Genève, le 2 janvier 1529, fut reconnu, poursuivi, et se cacha dans un hôpital, sous un lit. Forcé d’en sortir pour se défendre, il fut tué. Voyez Histoire de Genève, édit. de 1730, in-4°, tom. I, pag. 190 et suiv.

[19] *Le 21 mars.

[20] * Voyez, sur ce projet de voyage, une anecdote curieuse dans l’Histoire de J. J. Rousseau.

[21] Var. «particulière alors à notre ville… » — Il est bien à croire que cet alors existait dans le second manuscrit, et qu’il a été supprimé par les éditeurs de Genève.

[22] * Rousseau donne à cette aventure l’épithète qu’elle mérite ; et le récit qu’il en fait est sans excuse, comme sans motif (cf la notice de M.P. qui suit, dans cette édition, les Confessions.)

[23] * Rousseau était à peine âgé de seize ans. Il en avait quarante lorsqu’il rentra dans la religion de ses pères, prétendant qu’on devait toujours rester dans celle où l’on était né. Voyez, dans la Correspondance (octobre 1768) une lettre intéressante sur ce sujet. Remarquons en passant que, pour caractériser sa démarche, se traitant d’apostat, il emploie l’expression la plus énergique dont pût se servir la haine: aussi dans cette occasion, comme dans toutes les autres, il la réduit à répéter le reproche qu’il se fait ; il semble qu’il se plaise à lui fournir des armes. Elle les a prises sans scrupule et sans honte. (Note M.P.)

[24] Var. «On m’indiqua. »

[25] Var. «L’agréable vis-à-vis. »

[26] * Pour rendre Rousseau plus odieux, quelques personnes ont prétendu qu’au lieu d’un ruban il avait volé un diamant. C’est quatre-vingt-dix-huit ans après l’événement qu’on a imaginé cette absurde calomnie détruite par les circonstances du fait même. Les femmes de chambre ne portaient pas alors de diamants. Elles n’en sont même pas encore à ce point aujourd’hui: un vol de cette espèce eût été poursuivi. Voyez Histoire de Rousseau. (Note M.P.)

[27] Var. «Mais je ne remplirais pas non plus ma tâche, si… »

[28] *Mot forgé par Jean-Jacques Rousseau dans les Confessions. Cruscantisme est ici synonyme de purisme. Les Italiens désignent par le mot cruscante celui qui affecte de n’employer d’autres mots que ceux adoptés par l’académie della Crusca, à Florence chargée de la promotion de la perfection de la langue italienne, comme l’est l’Académie Française pour la langue française.

[29] *Son véritable nom est fontaine de Hiéron, ainsi nommée de son inventeur Hiéron d’Alexandrie, et perfectionnée par Nieuwentit. C’est une petite machine ou instrument de physique dont la decription se trouve dans tous les dictionnaires ou traités élémentaires de cette science, et où, par une combinaison de tuyaux placés l’un au-dessus de l’autre, l’air comprimé agissant sur la surface de l’eau dans un des bassins supérieurs, élève celle-ci sans cause apparente, et la fais sortir en forme de jet.

[30] Voyez ci-après, le récit d’une promenade faite un jour de Saint-Louis, avec madame de Warens, lorsqu’elle habitait les Charmettes

[31] * Charles-Emmanuel Ier, qui vint à la cour d’Henri IV à la fin de 1599. Quoique fin et rusé, il eut toujours le désavantage dans les discussions avec le roi de France sur le marquisat de Saluces: il fut plus d’une fois réduit au silence. Ce fut à une très grande distance de la capitale qu’il dit le mot que rapporte Jean-Jacques. Il appelait Henri marchand de Paris, mais ce marchand le mit à la raison: encore usa-t-il envers le duc de trop de générosité. (Note M.P.)

[32] On peut dire opiate au féminin, comme opiat au masculin ; mais ce dernier est plus usité. L’opiat ou la marmelade de Tronchin est un composé de pulpe de casse, de manne en larmes, et d’huile d’amandes douces, dont l’effet est légèrement purgatif. Quant aux deux grandes dames qu’en ce moment il ne croit pas devoir nommer, il les fait connaître ci-après au livre X: c’était madame de Luxembourg qui premait l’opiat ; l’autre dame était madame de Mirepoix.

[33] *Nous verrons bientôt une de ces exceptions dans le récit qu’il fera ci-après au livre IV, lorque admis à l’audience du sénat de Berne avec l’archimandrite auquel il s’était attaché comme interprète, il fut obligé d’exposer sur-le-champ et sans avoir pu s’y préparer l’objet et les motifs de sa mission. On sait d’ailleurs qu’en société, lorsque le sujet de la conversation l’intéressait vivement, et surtout lorsqu’il se croyait sûr des bonnes dispositions de ceux qui l’écoutaient, il parlait avec autant de facilité que de grâce ou d’énergie, suivant la nature du sujet. Mais nul à cet égard ne lui rend un témoignage plus remarquable que Dusaulx dans le récit d’un dîner qui eut lieu chez lui en 1771, et où Rousseau se trouvait avec d’autres personnes qu’il voyait pour la première fois. «À quelques nuages près, mon Dieu, qu’il fut aimable ce jour-là! tantôt enjoué, tantôt sublime. Avant le dîner il nous raconta quelques unes des plus innocentes anecdotes consignées dans ses Confessions. Plusieurs d’entre nous les connaissaient déjà, mais il sut leur donner une physionomie nouvelle, et plus de mouvement encore que dans son livre. J’ose dire qu’il ne se connaissait pas lui-même, lorsqu’il prétendait que la nature lui avait refusé le talent de la parole: la solitude sans doute avait concentré ce talent en lui-même ; mais dans ses moments d’abandon, et lorsque rien ne l’offusquait, il débordait comme un torrent impétueux à qui rien ne résiste. » De mes rapports avec J.J. Rousseau. (Note M. P.)

[34] *C’est-à-dire né dans le Faucigny, petite province du duché de Savoie.

[35] Var. «de madame de Warens. »

[36] Var. «Pas du tout la vanité, c’est la volupté qui m’attire. » L’un et l’autre attrait agissaient sur Montaigne, quand il a dit à ce sujet: «Certes les perles et le brocadel y confèrent quelque chose, et les tiltres et le train. » (Livre III, chap. 3. ) Quant à Horace, voyez la deuxième satire du premier Livre.

[37] À Wootom, en Staffordshire. Jean-Jacques y a demeuré depuis le 22 mars 1766 jusqu’au 30 avril 1767.

[38] Var. «Ajoutait au prix de cette légère faveur. »

[39] Voyez chap.VII de ce roman (première partie), le meilleur des ouvrages de Scarron sous tous les rapports.

[40] Dans son premier manuscrit, qui a servi de texte à l’édition de 1801, Rousseau avait également écrit deux pieds; mais il a rayé le mot deux, et a écrit trois au-dessus, s’apercevant sans doute qu’une hauteur de deux pieds donnée à ce juge-mage paraîtrait une exagération.

[41] Il est question de ce personnage dans le Dictionnaire historique de la Savoie. On y voit que M. Simon avait enrichi de beaucoup d’ouvrages la bibliothèque d’Annecy ; et l’on y confirme ce que dit Rousseau de ce petit homme.

[42] *Rousseau n’a pas dit quel était ce métier ; la phrase qui suit peut faire supposer que le père de la Merceret était musicien.

[43] Var «d’avoir oublié l’enseigne du cabaret et le nom de l’hôte. »

[44] Var. «pour ne pas perdre »

[45] Var. «Tout-à-fait, et probablement j’y aurais peu réussi. »

[46] Var «De cette lettre dont il a connaissance. »

[47] Var. «Étaient encore d’un … »

[48] Apparemment je n’avais pas encore la physionomie qu’on m’a donnée depuis dans mes portraits.

[49] * Cette anecdote ressemble à celle qu’il a contée dans le livre II, et qui lui arriva à l’hospice des Cathécumènes. Inutile comme la première à la défense de sa cause, elle mérite les mêmes reproches et les mêmes observations. Il en est de même de la suivante. (Note de M. P.)

[50] Var. «En s’ouvrant, virent le soleil, l’eau. »

[51] Les Antonins étaient une communauté de moines sécularisés et qui portaient la croix de Malte, pour avoir autrefois donné une partie de leurs biens à cet ordre militaire.

[52] C’est sous le fils, Charles-Emmanuel III, que Rousseau fut momentanément employé. Victor-Amédée II avait abdiqué la couronne le 30 septembre 1730. Il mourut le 31 octobre 1733.

[53] Var. «Qu’elle s’était fixée… »

[54] Var. «Ce fut même… »

[55] *Ce dernier membre de phrase (fût-elle la dernière des catins) n’est pas dans l’édition de Genève, soit que Rousseau, dans son second manuscrit, ait cru devoir le supprimer lui-même, soit que les éditeurs se soient permis cette suppression.

[56] La botanique.

[57] Var. «Je ne la regardais, comme font tous les ignorants, que… »

[58] La France déclara la guerre à l’empereur d’Allemagne le 10 octobre 1733. Il y eut en novembre des évènements militaires dans le Milanais: ainsi les troupes devaient filer en Piémont vers la fin d’octobre.

[59] Var. «Me maltraitent. En voyant déjà commencer la décadence de l’Angleterre, que j’ai prédite au milieu de ses triomphes, je me laisse bercer au fol espoir que la nation française, à son tour victorieuse, viendra peut-être un jour me tirer de la triste captivité où je vis. »

[60] La première édition est de 1722, in-4°. Les opéras de Rameau qui parurent de 1732 à 1741 (espace de temps renfermé dans les Ve et VIe livres des Confessions), sont Hippolyte et Aricie, paroles de Pellegrin, tragédie-opéra en cinq actes, représentée en 1733: c’est le premier opéra de Rameau ; il fut suivi des Indes galantes, 1736 ; de Castor et Pollux, 1737 ; des Fêtes d’Hébé, 1739 ; et de Dardanus, 1739.

[61] Var. «Aux côtés du front. »

[62] Var. «Le plus aimable. »

[63] Var. «Rien tant au monde. »

[64] * Nous touchons au récit des circonstances qui ont servi à former contre Rousseau l’une des accusations les plus graves dont il ait été l’objet, celle d’ingratitude, en publiant les turpitudes de sa bienfaitrice. Ce reproche est examiné dans l’avis qui suit les Confessions (dans cette édition). Il importe, pour juger avec impartialité, de lire avec attention ces détails sur le caractère de madame de Warens, sur les principes qu’elle avait reçus, et l’énumération de ses qualités. Il est de toute justice de les mettre en opposition avec le dérèglement de sa conduite, résultat et conséquence nécessaires, et de l’une de ces qualités, et des principes de M. de Tavel: résultat non justifié sans doute aux yeux du lecteur, mais légitimé ou naturel à ceux de madame de Warens, séduite par les sophismes les plus captieux de son instituteur, ainsi que le fera voir la suite du récit.

[65] Var. «Pleins de sens et de raison. »

[66] * Une autre bizarrerie non moins remarquable est la réunion de deux sentiments contradictoires: la persuasion dans laquelle il est que la conduite de madame de Warens doit révolter le lecteur, et l’espoir de ramener ce lecteur à des idées moins défavorables pour elle. Mais c’est en vain qu’il emploie toutes les ressources de son éloquence: il n’en a tant que parce qu’il est de bonne foi: et c’est par l’intention qu’on doit le juger.

[67] * Ce rapprochement entre deux femmes dont l’une serait inconnue sans Rousseau, fait voir l’étrange différence entre les mœurs, les opinions, les préjugés des anciens et les nôtres. Une courtisane donnait des leçons de politique, auxquelles assistait le plus célèbre des philosophes de l’antiquité, celui que l’oracle avait déclaré le plus sage des hommes. Cette courtisane, qui, dans la distribution de ses faveurs, fît succéder à Périclès un homme obscur, avait tant d’influence sur les Athéniens, qu’ils élevèrent cet homme (Lysiclès) aux premiers emplois de la république. Madame de Warens, parée des plus beaux dons de la nature, des plus belles qualités, n’inspire que le mépris, le dégoût, ou tout au plus la pitié, pour un désordre auquel les Athéniens n’auraient fait aucune attention.(Note M. P.)

[68] Var. «Qui favorisait toujours… »

[69] Var «À moi seul. Pour lui complaire, je prenais ces précieux torche-culs, je les mettais dans ma poche, et je n’y songeais plus que pour le seul usage auquel ils étaient bons. »

[70] Le 3 octobre 1735 les préliminaires de la paix furent signés à Vienne.

[71] Tragédie lyrique de l’abbé Pellegrin, musique de Monteclaire, représentée pour la première fois le 4 mars 1732. Elle eut un très grand succès. Le cardinal de Noailles la fit défendre. Reprise en 1733, encore interrompue, elle reparut en 1734 et 1735 avec des changements.

[72] Var. «Dans la pratique de… »

[73] Var. «Il eut à choisir, il choisit tout et fît… »

[74] Je l’ai revu depuis, et je l’ai trouvé totalement transformé. O le grand magicien que M. de Choiseul! Aucune de mes anciennes connaissances n’a échappé à ses métamorphoses*.

(* Cette note qui est dans le premier manuscrit, ne se retrouve pas dans l’édition de Genève)

[75] *Cette correspondance avait commencé le 8 août 1736, par une lettre de Frédéric, qui n’était que prince royal. Elle était composée de cent vingt-trois lettres lorsque ce prince monta sur le trône. Comme elles ne furent réunies qu’en 1745, Rousseau ne peut parler que de celles qui parurent isolément, et que Voltaire, flatté d’une pareille correspondance, faisait circuler, n’ayant aucun motif d’être discret. (Note de M. Musset-Pathay.)

[76] *Le premier juin 1740.

[77] *La première édition de ces lettres est de 1734. Ainsi Rousseau commet une erreur en supposant qu’elles ne parurent qu’après la correspondance. (Note de M. Musset-Pathay.)

[78] Var. «À son exemple, et aidé des Récréations mathématiques d’Ozanam. »

[79] *Cet accident arriva le 27 juin 1737. La date en est précise d’après le testament que fit Rousseau, qui, comme il le dit, faillit en mourir. Ce testament a été publié en 1820.

[80] Var. «Des plus vilains hommes malgré sa belle figure et… »

[81] Var. «Qu’avec tant de sujets. »

[82] Var. «L’invincible nature… »

[83] Var. «Profitant alors. »

[84] *La maison qu’habita Rousseau avec madame de Warens aux Charmettes a appartenu ensuite à M. Raymond, connu par un Essai sur l’éducation, un Eloge de Pascal, et d’autres ouvrages littéraires et scientifiques. Il a publié une Notice sur les Charmettes, dans laquelle il décrit en détail cette maison, dont l’intérieur et les accessoires subsistent tels qu’ils étaient au temps de Rousseau, et que les voyageurs viennent souvent visiter, attirés autant par la beauté du paysage environnant que par les souvenirs qui s’y lient. Auprès de la porte d’entrée de la maison est une pierre blanche inscrustée dans le mur, et que Hérault de Séchelles fit placer en 1792, lorsqu’il était commissaire de la Convention dans le département du Mont-Blanc. Elle porte l’inscription suivante:

Réduit par Jean-Jacques habité,

Tu me rappeles son génie,

Sa solitude, sa fierté,

Et ses malheurs et sa folie.

À la gloire, à la vérité

Il osa consacrer sa vie

Et fut toujours persécuté

Ou par lui-même, ou par l’envie.

[85] *» Voilà tout ce que je souhaitais: une terre d’une étendue raisonnable, un jardin,une source d’eau vive près de la maison, et avec cela un petit bois. » Hor., lib. II, sat. 6.

[86] *» Les dieux ont été au-delà de mes voeux ? » Id. Ibid

[87] Nom des deux artères qui conduisent le sang au cerveau.

[88] * Dans tout ce que dit Rousseau sur madame de Warens, on peut remarquer combien il sentait lui-même la force des obstacles qu’il avait à vaincre pour inspirer à ses lecteurs des dispositions bienveillantes envers elle. Il atténue tant qu’il peut le seul vice qu’elle eût, et croit y parvenir en faisant briller ses vertus ou ses bonnes qualités, ainsi qu’on a déjà pu le voir. Mais il n’a pas songé que plus il lui supposait de l’indifférence, plus il la laissait sans excuse. Mettre tout en système c’est n’avoir aucune passion ; et la passion sert d’excuse quand elle garantit de l’avilissement. Ce paragraphe et les deux suivants achèvent de faire connaître madame de Warens. (Note de M. M. P.)

[89] Il ne faut pas confondre le P. Lamy oratorien, mort en 1715, avec le P. Lami de la congrégation de Saint-Maur, auteur de plusieurs ouvrages de théologie. C’est du premier qu’il est question ici.

[90] Var. «Loin d’attiédir »

[91] Var. «Et les poursuivre ainsi jusqu’au… »

[92] Var. «Je tressaillais d’aise et … »

[93] Var. «En faisaient mieux sentir la douceur. »

[94] *Voyez dans les Lettres de la Montagne, première partie, lettre III, une note où il fait le récit d’un tour de sorcellerie fait par lui-même à Venise, à l’aide d’une composition chimique.

[95] Voir dans le livre III

[96] Le 8 mai 1738 le marquis de Lautrec, amabassadeur de France, et les députés de Zurich et de Berne terminèrent les différents qui existaient entre les magistrats et les citoyens de Genève. Il est probable que Jean-Jacques veut parler de cet évènement. (Note de M. Musset-Pathay.)

[97] Var. «La bonne volonté ; et avant de nous séparer je voulus jouer de ce reste, ce qu’elle endura par précaution contre les filles de Montpellier. »

[98] *Nous avons cessé de mériter, au moins pour le cirque de Nîmes, le reproche que Rousseau nous fait ici. Vers l’année 1810, un acte du gouvernement ordonna la démolition de toutes ces vilaines et petites maisons qui déshonoraient ce beau monument.

[99] Var. «Dans la ferme intention. »

[100] Var. «Condillac, du nom de son oncle devenu depuis si célèbre. »

[101] Var. «Je me rebutai bientôt, voyant… »

[102] Var. «Dans son accueil, dans ses yeux, dans ses caresses… »

[103] Var. «Le quart de ce que j’y trouvais jadis, et que… »

[104] Dans le manuscrit original, les lignes suivantes de cette conclusion du livre sixième sont rayées: «fût-il des amis de M. de Choiseul, s’ils parviennent à M. de Choiseul lui-même, je ne crois pas l’honneur de ma mémoire encore sans ressource. Mais, ô Ciel, protecteur de l’innocence, garantis ces derniers renseignements de la mienne des mains des dames de Boufflers, de Verdelin, de celles de leurs amis. Dérobe du moins à ces deux furies la mémoire d’un infortuné que tu leur as abandonné de son vivant. »

Il semble que Rousseau ait eu l’intention de ne pas donner une suite à ses Confessions. Et de fait il a atendu deux ans pour commencer à écrie le septième livre.

[105] * Il n’y a d’erreurs que dans quelques dates: c’est-à-dire que plusieurs faits sont transposés, mais leur exactitude est demeurée incontestable par les vains efforts que l’on a faits pour la mettre en doute. Quant au mal qu’il a dit de lui, dans la première partie, on l’a toujours cru sur son propre témoignage. (Note de M. Musset-Pathay.)

[106] Var. «… autant de simplicité que … »

[107] *Dans le premier manuscrit, après ces mots qui commencent l’alinéa, «Je n’ai qu’un guide… c’est la chaîne des sentiments qui ont marqué la succession de mon être, » tout le reste de l’alinéa se lit ainsi qu’il suit: «et dont l’impression ne s’efface point de mon cœur. Ces sentiments me rappelleront assez, les événements qui les ont fait naître pour pouvoir me flatter de les narrer fidèlement ; et s’il se trouve quelque omission, quelque transposition de faits ou de dates, ce qui ne peut avoir lieu qu’en choses indifférentes et qui m’ont fait peu d’impression, il reste assez de monuments de chaque fait pour le remettre aisément à sa place dans l’ordre de ceux que j’aurai marqués. »

[108] * Château qui appartenait à M. le prince de Conti ; il n’en reste qu’une tour et des ruines. Le village est à 15 lieues de Paris, près de Gisors. (Note de M. Musset-Pathay.)

[109] Var. «…me marquer de la bienveillance, et… »

[110] À moins qu’il ne se soit d’abord trompé dans son choix, ou que celle à laquelle il s’était attaché n’ait ensuite changé de caractère par un concours de causes extraordinaires ; ce qui n’est pas impossible absolument. Si l’on voulait admettre sans modification cette conséquence, il faudrait donc juger de Socrate par sa femme Xantippe, et de Dion par son ami Calippus: ce qui serait le plus inique et le plus faux jugement qu’on ait jamais porté. Au reste qu’on écarte ici toute application injurieuse à ma femme. Elle est, il est vrai, plus bornée et plus facile à tromper que je ne l’avais cru ; mais pour son caractère, pur, excellent, sans malice, il est digne de toute mon estime, et l’aura tant que je vivrai.

[111] * Voyez le liv. IV. C’est à cette demoiselle qu’il écrivit alors cette lettre d’amour si passionnée, la seule de ce genre que l’on remarque dans sa correspondance, et qu’on trouve dans cette partie de ses œuvres, sous le nom de mademoiselle***, et à la date de 1736, n° IX. (Note de M. Musset-Pathay.)

[112] * Cet ouvrage (imprimé pour la première fois en 1743) est dans la catégorie MUSIQUE de cette édition. Voyez aussi, dans l’annexe de cette édition des Confessions, de nouveaux détails sur le système de Rousseau.

[113] Var. «…exigent pour chaque intervalle une… »

[114]* Voyez dans la Correspondance (février 1743) de cette édition une lettre qui fait voir la manière dont l’abbé Desfontaines s’acquitta de sa promesse.

[115] * On s’est servi de ces mots, bien par sa faute, pour prétendre que c’est d’après le conseil de Diderot que Rousseau soutint la négative dans son premier discours ; mais si cette conjecture était fondée, si tel était le sens de ces mots, il n’en coûtait pas plus à Jean-Jacques d’en donner l’explication lorsqu’il rend compte, dans le livre suivant, des circonstances dans lesquelles il composa ce discours, et de l’état de son âme. …La faute de Diderot, si c’en était une, consistait à corriger le style de son ami, à lui donner des conseils, et conséquemment à l’encourager à continuer d’écrire. Rousseau le dit clairement et dans ses Confessions et dans la préface de sa lettre à d’Alembert. «J’avais un aristarque sévère et judicieux ; je ne l’ai plus ; je n’en veux plus: mais je le regretterai sans cesse, et il manque bien plus encore à mon cœur qu’à mes écrits. » (Note de M. Musset-Pathay.)

[116] Je l’ai cru si longtemps et si parfaitement, que c’est à lui que, depuis mon retour à Paris, je confiai le manuscrit de mes Confessions. Le défiant Jean-Jacques n’a jamais pu croire à la perfidie et à la fausseté qu’après en avoir été la victime.*

*(Au lieu de cette note, il y a simplement dans le manuscrit autographe: «Voilà ce que j’aurais pensé toujours si je n’étais jamais revenu à Paris. »)

[117] Var. «…je composais des vers, des chants. »

[118] Var. «… dans les bras de la première beauté de l’univers »

[119] * Valet de chambre du cardinal de Fleury. Voyez les Mémoires du maréchal de Richelieu.

[120] Je suis en doute si ce n’était pas Saint Samuel. Les noms propres m’échappent absolument. (Cette note n’est pas dans le manuscrit autographe.)

[121] *J. B. Dumont, comte de Gages commanda l’armée espagnole en 1742 ; l’année suivante il battit les Autrichiens dans la Lombardie: forcé de se retirer devant des forces supérieures, il conserva sa petite armée intacte, et par une suite de manœuvres savantes ne se laissa jamais entamer. C’est de cette retraite que parle Rousseau.

[122] * Pour l’intelligence de ce fait, il faut se rappeler qu’à cette époque, c’est-à-dire en 1743, don Carlos, fils de Philippe V, n’était pas encore reconnu des puissances de l’Europe, et que l’Autriche, qui avait été forcée de céder, en 1736, par le traité de Vienne, le royaume de Naples à la maison de Bourbon, voulait y rentrer. Si l’agent autrichien fût parvenu à faire soulever les Napolitains, la cause du fils du roi d’Espagne eût été perdue, parce que l’armée du comte de Gages était en Lombardie et composée de Napolitains, qui auraient abandonné leur général. (Note de M. Musset-Pathay.)

[123] Var. «Vitali qui tenait les clefs n’étant… »

[124] Var. «à la sourdine. »

[125] * C’est-à-dire natif de Forli, ville d’Italie dans la Romagne.

[126] Var. «… mon caractère, c’est… »

[127] Var. «Je m’asseye. »

[128] * Voici la preuve de la mauvaise foi de La Harpe. L’on a vu plus haut à quelle occasion Rousseau verse des larmes en voyant Zulietta se prostituer. Le motif de ses larmes était noble. Mais La Harpe l’attribue à la difformité qu’elle avait, et dont Jean-Jacques ne s’était point encore aperçu. «Le voilà,dit-il, persuadé qu’on a voulu le livrer à une espèce de monstre, et il fond en larmes. Si ce n’est pas là un trait de folie, qu’on me dise ce que c’est. » La Harpe s’étonne que personne n’ait fait attention à cette anecdote, qui prouve, dit-il, que la démence était chez Jean-Jacques une maladie trop réelle. Tout le monde a vu dans cette anecdote ce qu’y voit Rousseau et comme il se moque de lui-même, on s’est contenté d’être de son avis. (Note de M. Musset-Pathay)

[129] * C’est-à-dire après sa retraite. M. Amelot était ministre par la protection du cardinal de Fleury. Après la mort de celui-ci (février 1743) la duchesse de Châteauroux fit renvoyer M. Amelot.

[130] J’ai renoncé à ce projet. (Cette note n’est pas dans le premier manuscrit.)

[131] * Madame d’Épinay, dans ses Mémoires, raconte qu’en parlant de cette affaire, Rousseau disait que ce qui l’avait ramené à Paris, c’était la nécessité d’essuyer une injustice et la perspective d’y être pendu.

[132] * En arrivant de Venise, Rousseau logea pendant quelques jours à l’hôtel d’Orléans, rue du Chantre, près le Palais-Royal. C’est de là qu’il écrivit la lettre datée du 11 octobre 1744 et adressée au ministre des affaires étrangères. Elle était relative au comte de Montaigu. (Note de M. P.)

[133] Var. «… des hautes sciences. »

[134] Var. «… bien appris à lire. »

[135] Var. «… vis-à-vis de mes fenêtres »

[136] * Voyez cette lettre dans la Correspondance, à la date du 11 décembre 1745.

[137] * L’imprimé (brochure in-4° de 14 pages) ne porte les noms ni de l’auteur des paroles, ni de celui de la musique, mais seulement le nom de Laval, auteur du ballet. — Les Fêtes de Ramire furent représentées à Versailles le 22 décembre 1745 ; il n’y eut donc que sept jours d’intervalle entre la date de la lettre de Voltaire et cette représentation, et Rousseau ne put dans un si court espace faire à son ouvrage d’importants changements ; aussi n’y voit-on pas qu’il ait motivé, comme Voltaire l’y avait invité dans sa lettre, le changement subit de la prison en jardin. Ce petit ouvrage, d’ailleurs extrêmement médiocre en toutes ses parties, n’a de commun avec la Princesse de Navarre que les paroles mises en chant dans celle-ci, et qu’on a reproduites dans le ballet nouveau. (Note de M. Musset-Pathay)

[138] *Au début du XIXième siècle, un nouveau propriétaire a fait abattre cette allée que le nom de Rousseau avait rendue célèbre, et qui contribuait même à attirer à Chenonceau les étrangers.

[139] Ce fut à ce M. Ancelet que je donnai une petite comédie de ma façon, intitulée les Prisonniers de guerre, que j’avais faite après les désastres des Français en Bavière et en Bohême, et que je n’osai jamais avouer ni montrer, et cela par la singulière raison que jamais le roi, ni la France, ni les Français, ne furent peut-être mieux loués, ni de meilleur cœur, que dans cette pièce ; et que, républicain et frondeur en titre, je n’osais m’avouer panégyriste d’une nation dont toutes les maximes étaient contraires aux miennes. Plus navré des malheurs de la France que les Français mêmes, j’avais peur qu’on ne taxât de flatterie et de lâcheté les marques d’un sincère attachement, dont j’ai dit l’époque et la cause dans ma première Partie *, et que j’étais honteux de montrer.

  • Liv. V.

[140] * Ce secret si bien gardé n’en est plus, grâce à la correspondance d ‘Épinay, publiée en 1818 ; il s’agit d’une maladie transmise du mari, par l’intermédiaire de sa femme, à M. de Francueil.

[141] * La pièce que l’on joua était l’Engagement téméraire, par Jean-Jacques. «Elle eut, dit madame d’Épinay dans ses Mémoires, un grand succès. Je doute qu’elle pût réussir au théâtre: mais c’est l’ouvrage d’un homme de beaucoup d’esprit et peut-être d’un homme singulier. » Mademoiselle d’Ette, en parlant de la manière dont la pièce fut jouée, dit «que les hommes ne sont pas aussi excellents que les femmes, mais qu’ils ne gâtent rien. »

[142] * Var. «elle me fît voir l’appartement qu’on lui préparait, et me causa longtemps… » — Cette expression me causa, pour causa avec moi, dont on ne trouve ailleurs aucun exemple, et qui est au moins très remarquable, nous avait fait d’abord supposer quelque altération dans le texte ; mais toutes les éditions s’accordent en ceci avec le manuscrit qu’a suivi l’éditeur de 1801. (Note de M. Petitain.)

[143] Var. «aussi bien tout au moins de figure… »

[144] * Imprimé pour la première fois en 1747, 2 vol. in-12.

[145] Var. «… ses rendez-vous, fussent-ils même avec des femmes, ne… »

[146] *Imprimée en 1749.

[147]* Le manuscrit autographe déposé aux archives nationales cite ici Fontenay-aux-Roses. Mais la mémoire de Rousseau l’a trompé. Fontenay-aux-Roses est du côté de Sceaux. Il s’agit certainement de Fontenay-sous-Bois, auprès de Vincennes, comme la suite du texte le prouve. (Note communiquée)

[148] * Dans sa lettre à Malesherbes Rousseau ajoute à ce récit des circonstances bien plus frappantes encore. Elles donnent l’idée d’une inspiration et d’un accès d’enthousiasme dont on peut dire qu’il n’y a point d’exemple dans les fastes de la littérature. «Je sentis ma tête prise par un étourdissement semblable à l’ivresse. Une violente palpitation… ne pouvant plus respirer en marchant, je me laisse tomber sous un arbre de l’avenue, et j’y passe une demi-heure dans une telle agitation, qu’en me relevant j’aperçus tout le devant de ma veste mouillé de larmes, sans avoir senti que j’en répandais. «(Deuxième lettre. )

À cette extase si éloquemment décrite, Marmontel (Mémoires, livre VIII) oppose ce qu’il appelle le fait dans sa simplicité, tel qu’il déclare que le lui a raconté Diderot lui-même: «Un jour (c’est Diderot qui parle) nous promenant ensemble, il me ditquel’académie de Dijon venait de proposer une question intéressante et qu’il se proposait de la traiter. Cette question était… quel parti prendrez-vous ? lui demandai-je. — Celui de l’affirmative. — C’est le pont aux ânes. Tous les talents médiocres prendront ce chemin là… le parti contraire présente à la philosophie et à l’éloquence un champ nouveau, riche et fécond. —Vous avez raison, me dit-il après y avoir réfléchi un moment, et je suivrai votre conseil. »

Après avoir entendu Diderot parlant par l’organe de Marmonteil, entendons Diderot lui-même. Sa Vie de Sénèque contient du 61e au 68e paragraphe une longue et virulente diatribe contre son ancien ami, où les mots de scélérat, perfide, calomniateur, hypocrite, et autres semblables ne sont pas épargnés, sans l’énonciation d’aucun fait positif qui en justifie l’emploi, mais qui font bien connaître au moins la disposition de Diderot en les écrivant. Si, animé de sentiments aussi hostiles, il eût eu un fait semblable à articuler, avec quel empressement n’eût-il pas saisi cette occasion de nous en instruire, en appuyant encore et chargeant même sur ses conséquences! Hé bien, il ne dit sur cela que quelques mots, et les voici littéralement: «Lorsque le programme de l’académie de Dijon parut, il vint me consulter sur le parti qu’il prendrait. Le parti que vous prendrez, lui dis-je, c’est celui que personne ne prendra. — Vous avez raison, » répliqua-t-il (§ 66). Quelle différence de cette version à celle de Marmontel, et quelles idées contraires ne fait-elle pas naître ! (Note de l’édition de M. Petitain.)

[149] Var. «qui par convention ne laissait pas… »

[150] Var. «… qu’elle fut telle que dès-lors je ne regardai plus mes «liaisons avec Thérèse que comme un engagement honnête et saint, quoique libre et volontaire ; ma fidélité pour elle, tant qu’il durait, comme un devoir indispensable ; l’infraction que j’y avais faite une seule fois, comme un véritable adultère. Et quant à mes enfants, en les livrant à… »

[151] * Voyez clans la Correspondance cette lettre du 20 avril 1751. Voyez aussi trois lettres à madame de Luxembourg, des 12 juin, 20 juillet et 10 août 1761.

[152] * Ces raisons les plus déterminantes qu’il fait seulement entrevoir ici, il s’en explique positivement ci-après au Livre IX, et surtout dans ses Rêveries. «Il est sûr que c’est la crainte d’une destinée pour mes enfants mille fois pire et presque inévitable par toute autre voie, qui m’a le plus déterminé Hors d’état de les élever moi-même, il aurait fallu dans ma situation les laisser élever par leur mère qui les aurait gâtés, et par sa famille qui en aurait fait des monstres. Je frémis encore d’y penser. » (Huitième Promenade:)

On a vu précédemment l’idée odieuse qu’il donne de tous les individus qui composaient cette famille ; et ce qu’il va dire tout-à-l’heure du vol de linge qui lui fut fait, ne contribuera pas peu à la confirmer. (Extrait note M. P. )

[153] * Dès le temps où Rousseau résidait à Paris, l’envoi successif de ses cinq enfants à l’hôpital était, dans le quartier qu’il habitait, un fait de notoriété publique. Voici ce que rapporte à ce sujet celui qui rendit compte, dans le Journal Encyclopédique, de l’ouvrage de Ginguené sur les Confessions à l’époque de sa publication en 1791. « Le hasard m’avait logé rue de Grenelle Saint-Honoré vis-à-vis la maison où M. Rousseau occupait un appartement au troisième. Un perruquier tenait la boutique de cette maison et il devint le mien. J’avais toujours redouté la conversation de ses pareils, et au moment de l’accommodage, je manquais rarement de me munir d’un livre. Mais ce fut ma précaution même qui me trahit. J’avais un jour à la main un des volumes de M. Rousseau, et voilà mon homme qui part de là pour me dire qu’il en est fort connu et qu’il est l’ami de sa gouvernante qu’il plaint fort, attendu que les enfants que lui fait son maître sont barbarement envoyés aux Enfants-Trouvés. Je n’en crus rien, etc., etc. »

Extrait des Journaux, Août 1791 (Note de M. Petitain.)

[154] Var. «… me voir marcher fièrement et seul dans… »

[155] * Dans ses Rêveries (troisième Promenade) il fait connaître beaucoup plus en détail les motifs de sa résolution à cette époque de sa vie, les faits antérieurs qui la lui avaient fait former d’avance, et toutes les circonstances qui alors le déterminèrent. Il y trace l’historique complet, non seulement, comme il le dit, de la réforme externe et matérielle, mais encore de la réforme intellectuelle et morale qui en fut la suite. (Note M. P.)

[156] Je ne doute pas que tout ceci ne soit maintenant conté bien différemment par Francueil et ses consorts ; mais je m’en rapporte à ce qu’il en dit alors et longtemps après à tout le monde, jusqu’à la formation du complot, et dont les gens de bon sens et de bonne foi ont dû conserver le souvenir.

[157] Var. «… n’en ai plus eu depuis lors que… »

[158] Var. «… me faisait perdre. Les cadeaux de toute espèce venaient me chercher. Bientôt… »

[159] Var. «… tout-à-fait. J’en fus navré, car… »

[160] Puisque j’ai négligé de raconter une petite mais mémorable aventure que j’eus là avec ledit M. Grimm, un matin que nous devions aller dîner à la fontaine de Saint-Vandrille, je n’y reviendrai pas ; mais en y pensant dans la suite, j’en ai conclu qu’il couvait dès lors au fond de son cœur le complot qu’il a exécuté depuis avec un si prodigieux succès. (Cette note n’est pas dans le manuscrit autographe.)

[161] Var. «… un autre refuge fort… »

[162] * C’est le titre d’une comédie en musique, paroles de Néricault Destouches, musique de Mouret, représentée à l’Opéra en 1742, et reprise pour la troisième fois en 1752. On voit dans quelques brochures de ce temps-là que les défenseurs de la musique française citaient celle de cette pièce en preuve du talent des musiciens français pour rendre des effets attribués exclusivement par leurs adversaires à la musique italienne. (Note de M. P.)

[163] C’est ainsi qu’on appelait Rebel et Francoeur, qui s’étaient fait connaître dès leur jeunesse en allant tojours ensemble jouer du violon dans les maisons.

[164] Var. «… un bruit, qui véritablement ne dura pas, que je n’étais pas l’auteur du Devin du village. »

[165] Je ne prévoyais guère encore qu’on le dirait enfin, malgré le Dictionnaire. (Cette note n’est point dans le manuscrit autographe.)

[166] Ils commencèrent à jouer au mois d’août 1752 et restèrent jusqu’en mars 1754. Pendant ces vingt mois ils représentèrent douze pièces dont voici les titres, 1° La Serva Padrona, de Pergolèse: 2° Giocatore, d’Orlandini et d’autres: 3° Il Maestro di musica, de plusieurs: 4° La Finta Cameria, de Altella: 5° La Dona Superba, de plusieurs: 6° La Scaltra Governatrice, de Cocchi: 7° Il Cinese rimpatriato, de Selletti: 8° La Zingara, de Riualdo: 9° Gli Artigiani. arrichiti, de Latilla: 10° Il Paratagio, de Jomelli: 11° Bertoldo in corte, de Ciampi: 12° I Viaggiatori, de Leo.

[167] Dans le temps que j’écrivais ceci, je n’avais encore aucun soupçon du grand complot de Diderot et de Grimm, sans quoi j’aurais aisément reconnu combien le premier abusait de ma confiance pour donner à mes écrits ce ton dur et cet air noir qu’ils n’eurent plus quand il cessa de me diriger. Le morceau du philosophe qui s’argumente en se bouchant les oreilles pour s’endurcir aux plaintes d’un malheureux, est de sa façon, et il m’en avait fourni d’autres plus forts encore que je ne pus me résoudre à employer. Mais, attribuant uniquement cette humeur noire à celle que lui avait donnée le donjon de Vincennes, et dont on retrouve dans son Clairval une assez forte dose, il ne me vint jamais à l’esprit d’y soupçonner la moindre méchanceté.

[168] * Mademoiselle d’Ette, en rendant compte au chevalier de Valori de ce qui se passe à la Chevrette, s’exprime ainsi: «Gauffecourt, ce basset sexagénaire, fait le doucereux auprès de l’indolente Dejully qui le persifle… c’est un vrai basset. Je ne puis me faire à respecter un homme de son état qui joue la comédie, et qui n’a que quatre pieds de haut. » Mém. de mad. d’Épinay.

[169] Var. «… Moultou le fils, qui pendant mon séjour à Genève, fut reçu dans le ministère, auquel il a depuis renoncé ; jeune homme… »

[170] * Comme il abdiqua ce titre, après la condamnation de l’Émile à Genève, il veut sans doute dire qu’il le perdit, parce qu’on l’avait forcé de s’en démettre par de mauvais procédés. Voyez la lettre du la mai 1763 adressée au premier syndic de la république de Genève.

[171] Var. «… je ne crois pas d’avoir été… »

[172] * Après la mort de M. d’Épinay, Grétry a acheté l’Ermitage et y a vécu jusqu’à sa mort arrivée en 1813. L’année suivante, le nouveau propriétaire, qui avait épousé la nièce de Grétry, a fait restaurer la maison en l’augmentant par des constructions nouvelles. Le jardin aussi a été agrandi et en partie planté à l’anglaise. On y voit les bustes de Rousseau et de Grétry.

[173] Var. «… M. d’Holbach ; il me répondit honnêtement. Ce… »

[174] Var. «… si doucement, si pleinement consacrés à… »

[175] * Les lettres du Ier volume de la Correspondance depuis le mois de mars 1756, et adressées, soit à madame d’Épinay, soit à Grimm, Diderot, Saint-Lambert, madame d’Houdetot, jusqu’au 1er janvier 1758, sont comme les pièces justificatives de ce IXème livre. Les plus nombreuses et les plus intéressantes pour confirrmer le récit sont celles adressées à madame d’Épinay.

[176] Var. «Qui ne sait ti’availler qu’à… »

[177] * Il ne faut pas oublier qu’il écrivait ceci avant l’année 1770, où il revint, dans l’été, habiter Paris, sans en avoir eu le projet, comme on le verra dans la lettre du 4 juin 1770, adressée à M. Moultou.

[178] * Voyez les détails de ce déménagement dans les Mémoires de madame d’Épinay.

[179] C’était surtout la sage sévérité de Duclos qui m’inspirait cette crainte: car, pour Diderot, je ne sais comment toutes mes conférences avec lui tendaient toujours à me rendre satirique et mordant plus que mon naturel ne me portait à l’être. Ce fut cela qui me détourna de le consulter sur une entreprise où je voulais mettre uniquement toute la force du raisonnement, sans aucun vestige d’humeur et de partialité. On peut juger du ton que j’avais pris dans cet ouvrage par celui du Contrat Social, qui en est tiré.

[180] * Livre V. Voyez les conseils que le gouverneur d’Émile donne à son élève au retour de ses voyages.

[181] Var. «… qu’on a trouvé… »

[182] * Dans le Discours, la matière était abstraite et demandait de l’attention pour être comprise: dans la Julie elle était présentée sous une forme romanesque ; et dans la bouche d’un personnage de roman. On pouvait douter que l’auteur eu voulût faire une doctrine, ou même que ce fût la sienne. Mais dans l’Émile tous les doutes furent levés. Quant à ce dernier ouvrage, nous verrons que les circonstances étaient différentes, et que la lutte des jésuites et des parlements influa sur sa condamnation.

[183] * Madame de Genlis a rendu compte de ce projet d’ouvrage dans sa préface d’Alphonsine, et voici l’idée qu’elle en donne: «Rousseau, dit-elle, voulait expliquer pourquoi les hommes sont souvent dissemblables à eux-mêmes. Il en eût montré les raisons par les manières diverses de vivre, le régime et les aliments. Il devait proposer une manière de vivre et un régime extérieur. Par exemple, ° il eût défendu, aux gens sanguins, de traiter d’affaires après le repas, parce que le sang leur porte à la tête ; il eût interdit les boissons spiritueuses aux personnes colériques. Tout cela eût formé une espèce de livre de médecine qui n’eût rien offert de bien neuf. Il devait intituler cet ouvrage, la Morale sensitive. Je n’ai jamais cru que la vertu dépendit d’une bonne digestion. La puissance supposée presqu’absolue du physique sur le moral est une erreur que les matérialistes, les athées et les épicuriens doivent soutenir de bonne foi. » Le lecteur peut comparer entre le projet de Jean-Jacques et celui que lui prête madame de Genlis, puis il décidera s’il faut classer Rousseau parmi les athées, ou les épicuriens. (Note de M. Musset-Pathay)

[184] Var. «je ne puis de jour méditer… »

[185] * Probablement la confidence que lui avait faite M. de Francueil sur le compte de madame d’Épinay, et dont il est parlé dans le VIIème livre

[186] * On a tour-à-tour reconnu et contesté le mariage de Thérèse. Cette question dépend du point de vue sous lequel on l’envisage. L’engagement existait dans les idées de Rousseau, puisqu’il avait fait devant des témoins un serment qui le liait autant que si le mariage eût été célébré à l’église et par acte public. Mais, d’après nos lois, il n’y avait pas de mariage.

[187] Var. «Enfants-Trouvés leur étaient cent fois moins funestes. »

[188] Var. «dont j’ai narré l’histoire. »

[189] Var. «complaisant, facile ; en un mot… »

[190] * Les ennemis de Rousseau purent supposer qu’il n’était point étranger à ce manège. Madame Dupin dut croire qu’il profitait de ses cadeaux, et Jean-Jacques être désespéré de l’idée qu’il pouvait passer pour en recevoir. Nous n’avons, pour connaître la vérité, que son propre témoignage ; et un fait bien positif, c’est la situation dans laquelle il s’est trouvé. (Note de M. Musset-Pathay)

[191] Var. «de sa part quelque gratitude ; elle… »

[192] Var. Sans qu’il y ait, — sans qu’il y eût

[193] Var. «de treize ans n’avait … »

[194] Var. «du moins une seule fois brûlé… »

[195] * Le 1er novembre 1755. Une partie fut détruite par le tremblement de terre, et l’autre consumée par un incendie.

[196] * Voyez dans la Correspondance la lettre du 18 août 1756.

[197] Var. «de mes fantastiques amours. »

[198] * Conséquemment ce ne serait que de 1757 qu’il faudrait dater sa passion pour madame d’Houdedot.

[199] J’admire en ce moment ma stupidité de n’avoir pas vu, quand j’écrivais ceci, que le dépit avec lequel les holbachiens me virent aller et rester à la campagne, regardait principalement la mère Le Vasseur, qu’ils n’avaient plus sous la main pour les guider dans leurs systèmes d’imposture par des points fixes de temps et de lieux. Cette idée, qui me vient si tard, éclaicit parfaitement la bizarrerie de leur conduite, qui, dans toute autre supposition, est inexplicable*.

  • Cette note n’est dans aucune des éditions antérieures à celle de 1801.

[200] Var. «…extravagant. Ainsi ceux qui le soufflaient en furent cette fois pour leur peine, et je n’en passai pas mon hiver moins tranquillement. »

[201] Var. «… et se maintenir vertueuse. »

[202] * Il développe cette idée, et fait plus particulièrement connaître le vrai but de son livre dans une lettre à M. Vernes, du 24 juin 1761. Voyez la Correspondance.

[203] Var. «… je raffolais malgré ma barbe déjà grisonnante. »

[204] * Voici ce billet, tel qu’il est rapporté dans les Mémoires de madame d’Épinay (tom. II, p. 347)

«J’envoie, mon hermite, de petites provisions à mesdames Le Vasseur ; et comme c’est un commissionnaire nouveau dont je me sers, voici le détail de ce dont il est chargé: un petit baril de sel, un rideau pour la chambre de madame Le Vasseur, et un cotillon tout neuf à moi ( que je n’ai pas porté, au moins ), d’une flanelle de soie très propre à lui en faire un, ou à vous-même un bon gilet. Bonjour, le roi des ours: un peu de vos nouvelles. »

[205] Var. «L’attentat exécrable d’un forcené. » — La tentative d’assassinat faite sur Louis XV par Damiens, le 4 janvier 1757.

[206] *»Elle avait non seulement la vue basse et les yeux ronds, comme dit Rousseau, mais elle était excessivement louche;…son front était très bas, son nez gros ; la petite vérole avait laissé une teinte jaune dans tous ses creux, et les pores étaient marqués de brun. Cela donnait un air sale à son teint… Comme l’a dit Rousseau, ses mouvements avaient de la gaucherie et de la grâce sa gorge était belle, ses mains et ses bras jolis, ses pieds mignons. » Tel est le témoignage d’une personne qui a vécu intimement avec madame d’Houdetot, et duquel il résulte que Rousseau avait vu encore sa figure avec illusion. Cette personne est madame la vicomtesse d’Alard. Voyez les anecdotes pour servir de suite aux Mémoires de madame d’Épinay. 1818.

[207] * À 18 ans, et comme elle était née en 1730, elle avait 27 ans, lorsqu’elle inspira cette violente passion à Rousseau.

[208] Var. «… des vertus et les plus rares talents. »

[209] Var. «…ne s’est cimenté que par des vertus. »

[210] * Madame d’Houdetot a fait quelques pièces de vers qui ne sont pas sans mérite: elles sont rapportées à son article, dans la Biographie des Contemporains de Rousseau.

[211] * Nouvelle Héloïse, troisième partie, lettre XVIII.

[212] * Le château que madame d’Houdetot possédait à Sanois a été démoli ; mais la maison qu’elle occupait à Eaubonne existe, et n’a pas changé de forme. Le bosquet, la cascade, même l’acacia dont Rousseau va parler, se voient encore dans le jardin, soigneusement conservés par madame G.

Saint-Lambert possédait aussi à Eaubonne une jolie maison, acquise depuis par M. Regnaud de Saint-Jean d’Angély, conservée et embellie encore par les soins du propriétaire qui lui a succédé. (M. Gohier, ancien membre du Directoire.)

[213] VAR. «… les succès passagers de… »

[214] «Ce billet et les deux autres de madame d’Épinay qui vont suivre diffèrent beaucoup de ceux qui sont rapportés dans les Mémoires de cette dame, et qui y sont donnés comme faisant partie d’une lettre qu’elle écrit à Grimm. Nous engageons le lecteur à en faire le rapprochement, qui est curieux. «Madame d’Épinay, dit à ce sujet l’éditeur de ces Mémoires, cherchait-elle à déguiser à Grimm les ménagements qu’elle gardait pour Rousseau, ou bien celui-ci a-t-il altéré à dessein ces mêmes billets? » Il n’eût pas fait cette seconde supposition, s’il se fût rappelé que Rousseau, ayant l’intention de déposer tous ses papiers en mains sûres, pour pouvoir être toujours consultés au besoin, les avait mis dans le plus grand ordre, et que chaque fois qu’il rapporte, ou seulement qu’il cite une lettre dans ses Confessions, il indique avec soin le numéro donné à chaque pièce et la liasse dont elle fait partie. Or ces papiers existent encore ; ils ont été déposés par du Peyrou dans la bibliothèque de Neufchâtel. Comment supposer que, dans un écrit qu’il voulait transmettre à la postérité avec toutes ses pièces justificatives, il eût commis des altérations si faciles à constater, et qui, ôtant toute confiance à son principal écrit, eussent à jamais déshonoré sa mémoire ? La première supposition est donc seule admissible, et le rapprochement que nous venons d’engager le lecteur à faire lui donnera le dernier degré de vraisemblance. »

Cette note de l’un des précédents éditeurs ne dit pas assez. Le parallèle entre les deux versions a été fait. Il en résulte que la version consignée dans les Mémoires de madame d’Épinay serait plus favorable à Rousseau que celle des Confessions, si elle était adoptée. (Note de M. Musset-Pathay)

[215] * Cette dernière phrase est remplacée, dans les Mémoires de madame d’Épinay, par celle-ci: «Je vous délierai, quand il vous plaira, sur mes secrets, pour peu qu’ils vous coûtent à garder. Vous savez mieux que personne que je n’en ai point qui ne me fissent honneur à divulguer. » En supposant que madame d’Épinay ait réellement tenu ce langage à Rousseau, cela prouve qu’elle comptait bien sur sa discrétion. Mais j’admire les conclusions qu’on a voulu tirer de cette variante contre Jean-Jacques, et pour servir de correctif à ses Confessions. Il y garde si bien le secret de madame d’Épinay que c’est d’elle-même qu’on l’apprend: c’est-à-dire la maladie que lui avait donnée son mari et qu’elle transmit à Francueil. Et l’on veut nous faire accroire qu’elle écrivit à Rousseau, qu’un pareil secret lui ferait honneur, à elle, s’il était divulgué ! quel honneur ! et quel correctif pour les Confessions qu’un récit qui les explique, les confirme, et démontre la discrétion de Jean-Jacques ! (Note de M. Musset-Pathay)

[216] C’est-à-dire d’en arracher la vieille, dont on avait besoin pour arranger le complot. Il est étonnant que, durant ce long orage, ma stupide confiance m’ait empêché de comprendre que ce n’était point moi, mais elle, qu’on voulait revoir à Paris. (Cette note n’est pas dans le manuscrit autographe.)

[217] * Précédemment, au Livre VIII, il a parlé de la mort de madame d’Holbach. Il faut savoir que le baron d’Holbach, encore jeune et devenu veuf, avait épousé depuis, avec la permission de la cour de Rome, Caroline-Suzanne d’Aine, sœur de sa première femme.

[218] * C’était une lettre anonyme adressée à Saint-Lambert, dont on excitait la jalousie contre madame d’Houdetot, qu’on représentait comme disposée favorablement envers Jean-Jacques. Cette lettre était de Grimm, qui la rédigea de manière à ce que, sans invraisemblance, elle put être attribuée à Rousseau.

[219] Var. «… elle n’en est pas capable. »

[220] «Madame Broutain, qui demeurait dans le voisinage d’Eaubonne, voulant connaître la vérité sur le sort de ces lettres, interrogea un jour sur ce sujet madame d’Houdetot, qui lui répondit qu’effectivement elle les avait brûlées à l’exception d’une seule, qu’elle n’eut pas le courage de détruire, parce que c’était un chef-d’œuvre d’éloquence et de passion, et qu’elle l’avait remise à M. de Saint-Lambert. Madame Broutain saisit la première occasion pour s’informer auprès du poète du sort de cette lettre ; elle s’était égarée dans un déménagement ; il ne savait pas ce qu’elle était devenue ; telles furent ses réponses. » Voilà ce que, sur le témoignage de madame la vicomtesse d’Allard, qui a vécu treize ans dans l’intimité avec madame d’Houdetot, nous apprend M. de Musset dans sa brochure intitulée, Anecdotes pour faire suite aux Mémoires de madame d’Épinay. Ce récit nous a été confirmé par quelqu’un digne de foi, qui, lié avec madame d’Houdetot et Saint-Lambert, les a questionnés sur le sort des lettres dont il s’agit, et eu a reçu les mêmes réponses, avec cette seule différence qu’au lieu d’une lettre, madame d’Houdetot en aurait conservé quatre, toutes remises à Saint-Lambert, et toutes quatre brûlées par lui, au moins au dire de ce dernier. (Note de M. Petitain.)

L’une de ces lettres figure dans la Correspondance de cette édition, n° CXLII.

[221] J’ai appris depuis, que ces paroles étaient de Santeuil, et que M. de Linant se les était doucement appropriées. (Cette note n’est pas dans le manuscrit autographe.)

[222] Le motet Ecce sedes et celui composé pour mademoiselle Fel dont il a parlé plus haut, existent tous deux en manuscrit, et sont déposés à la Bibliothèque royale.

[223] * Si l’intimité de madame d’Épinay fit tourner la tête de Grimm, que dut-il être lorsqu’il devint le correspondant de plusieurs souverains du Nord, et reçut de l’un de ces princes le titre de baron! (Note de M. Musset-Pathay)

[224] Var. «… s’était donnée par son histoire de carpe pamée, après … »

[225] Var. «… qu’il affectait d’avoir… »

[226] Je n’ai donné dans la suite au dernier le surnom de jongleur, que longtemps après son inimiité déclarée, et les sanglantes persécutions qu’il m’a suscitées à Genève et ailleurs. J’ai même bientôt supprimé ce nom quand je me suis vu tout-à-fait sa victime. les basses vengeances sont indignes de mon cœur, et la haine n’y prend jamais pied. (Cette note n’est pas dans le manuscrit autographe.)

[227] Saint-Lambert a vécu quarante-six ans depuis cette attaque. Il est mort en 1803.

[228] * Le motif secret et maintenant trop bien connu, du voyage de madame d’Épinay, était sa grossesse, fruit de sa liaison avec Grimm. On en pourrait cependant douter aujourd’hui, vu les circonstances accessoires liées à ce voyage. En effet, non seulement le fils de madame d’Épinay et son gouverneur l’accompagnèrent et ne la quittèrent point, mais M. d’Épinay lui-même, au refus de Rousseau, se décida à prendre sa place, et conduisit sa femme jusqu’à Genève. Comment celle-ci, dans sa situation, put-elle accepter de tels compagnons de voyage? Comment, pour le lieu de sa délivrance, put-elle choisir elle-même une ville telle que Genève, où elle devait attirer et attira réellement tous les regards? Toutes ces circonstances semblent pleinement en contradiction avec le fait énoncé ci-dessus, et cependant ce fait était alors notoire, et les réticences de Rousseau ne servent qu’à l’établir encore plus positivement. La contradiction s’explique par un autre fait dont l’idée sans doute est affreuse, et qu’il faut pourtant admettre comme suite nécessaire du premier. Si nous n’hésitons pas à présenter une telle idée au lecteur, c’est que, d’une part, la vérité de ce second fait nous est garantie par une autorité non suspecte, et que, de l’autre, la mémoire de madame d’Épinay, qu’elle n’a pas craint de déshonorer elle-même, peut supporter cette atteinte nouvelle, qui ne sera, après tout, qu’un exemple de plus des suites qu’entraîne une conduite imprudente et désordonnée. Revenons à Rousseau.

Ce qui paraît bien certain, c’est qu’en lui faisant une loi d’accompagner madame d’Épinay, on voulait donner à ce voyage un certain appareil, et satisfaire ainsi la vanité de la dame aux dépens du philosophe, qui n’eut paru que son humble suivant, et peut-être pis encore. Ajoutons qu’instruits de cette passion fatale que Rousseau avait conçue pour madame d’Houdetot, Grimm et madame d’Épinay le mettaient ainsi à l’épreuve, tout prêts à joindre à l’accusation d’ingratitude celle d’être retenu par un penchant coupable, que madame d’Houdetot aurait été au moins soupçonnée d’encourager*.

*Cette note est de M. Petitain. Nous ne trouvons pas autant de contradiction que cet auteur, dans les motifs donnés au voyage de madame d’Épinay, La présence du mari justifiait son état de maladie. Il ne se doutait pas du genre de cette maladie à laquelle il était étranger. C’était un coup de maître que de donner pour chaperon le mari même. Véritablement inquiet de sa femme, il l’accompagna, la recommanda au docteur Tronchin, et revint aussitôt. La présence du fils pouvait être gênante, mais il suffisait de quelques précautions. Dans les Mémoires de Madame d’Épinay, on voit que Tronchin lui faisait louer une maison de campagne, située près de la ville. À Genève, comme partout, on peut cacher avec des soins une grossesse et ses résultats. (Note de M. Musset-Pathay)

[229] M. Le Vasseur, que sa femme menait un peu rudement, l’appelait le Lieutenant criminel. M. Grimm donnait par plaisanterie, le même nom à la fille ; et, pour abréger, il lui plut ensuite d’en retancher le premier mot.

[230] * Au lieu de ce billet, on lit dans les Mémoires de madame d’Épinay, une lettre assez longue. On sait que Grimm était dépositaire de ces Mémoires ; que, n’étant mort qu’en 1807, il vit paraître les Confessions: possesseur et de sa propre lettre que lui renvoya Rousseau sans la lire, et de la réponse laconique de celui-ci, il a pu arranger l’une et l’autre comme il convenait à ses intérêts. Cependant il n’a jamais osé rien publier sur ce sujet de son vivant, tant il se méfiait de sa cause. Il charge Rousseau par des réticences et par la retenue qu’il s’est imposée: tactique fort commode quand on n’a rien à dire. N’oublions pas que Grimm a survécu pendant trente-neuf ans à Jean-Jacques, et qu’il n’a point réclamé contre le livre IX des Confessions, publié en 1788, c’est-à-dire, dix-neuf ans avant la mort du baron.

[231] Var. «… malgré mes amis et malgré moi. » — Cette variante est tirée des Mémoires de madame d’Épinay, où la même lettre est rapportée.

[232] * Rousseau, qui écrivait ses Confessions plus de dix années après cette rupture, oublie qu’il répondit à cette lettre. Sa réponse est dans la Correspondance à la date du 27 février 1768. Comme elle est tout à son avantage par le ton et la noblesse des sentiments, il n’avait aucun intérêt à la supprimer. On a donc eu tort de lui supposer l’intention de la détruire. Madame d’Épinay trouve cette lettre impertinente. Cela se conçoit, parce qu’on lui donnait des leçons qu’elle méritait. Voyez la note et l’observation sur cette lettre dans la Correspondance, à la date indiquée.

[233] Depuis que ceci est écrit, il a franchi le pas avec le plus plein et le plus inconcevable succès. Je crois que c’est Tronchin qui lui en a donné le courage et les moyens. (Cette note n’est pas dans le manuscrit autographe.)

[234] Le Discours sur l’Inégalité

[235] Voilà ce que, dans la simplicité de mon cœur, je croyais encore quand j’écrivis mes Confessions. (Note qui manque au manuscrit autographe.)

[236] * Marmontel, dans ses Mémoires, ne fait mention ni de l’envoi que lui fit Rousseau de son ouvrage, ni de l’espèce de compliment que celui-ci avait cru lui faire. Il dit seulement avoir inséré dans le Mercure une apologie du Théâtre, comme réfutation de la Lettre à d’Alembert, et déclare, avec une assurance d’amour-propre assez risible en cette circonstance, que cette apologie «eut tout le succès que peut avoir la vérité qui combat des sophismes, et la raison qui saisit corps à corps et serre de près l’éloquence. »-Au reste, la haine, que Marmontel conçut en effet contre Rousseau, et qu’il ne déguise pas, ou plutôt qu’il déguise mal dans ses Mémoires, tient sans doute à une toute autre cause que celle que Rousseau assigne ici, et ne doit pas être cherchée ailleurs que dans le tour d’esprit et les habitudes de Marmontel, homme du monde s’il en fut jamais, avide de gloire littéraire, et en contraste parfait avec un solitaire dont les succès n’étaient dus qu’à lui-même, et qui l’écrasait de son immense supériorité.

[237] Il lui appartient depuis lors par un accord qu’elle a fait avec moi tout nouvellement. (Cette note manque au manuscrit autographe.)

[238] * Les Plaidoyers et Mémoires de Loyseau de Mauléon ont été recueillis en 2 vol, in-4°, Paris, 1760.

[239] Var. «la plus tendre amitié… »

[240] * La comtesse de Bouflers, amie du prince de Conti.

[241] Var. «et cette réforme m’a fait sentir… » — «et je vins à sentir… »

[242] * Cet édifice, acheté en 1816 par une compagnie de spéculateurs, a été entièrement démoli, et les bois du parc ont été abattus.

[243] * Voyez cette lettre dans la Correspondance, à la date du 29 octobre 1759.

[244] * Cette réponse n’est pas dans la correspondance imprimée.

[245] * Jupiter ôte la raison à ceux dont il a décidé la perte. — Ce vers ïambe dont Rousseau a transposé les mots, et qu’il ne cite pas entier,

Quos Jupiter vult perdere, dementat prius,

se rencontre assez souvent dans les écrivains et commentateurs des seizième et dix-septième siècles, sans qu’aucun d’eux indique la source où il l’a puisé. Mais la pensée qu’il exprime se retrouve fréquemment dans les poètes grecs, dans Homère, dans Pindare, dans Euripide. Voyez Duport (Homeri Gnomologia, 1660, p. 282). On en retrouve encore un exemple dans un ancien auteur tragique cité par l’orateur Lycurgue, dans sa harangue contre Léocrate, §21. (Note de M. Boissonade.)

[246] * La maréchale de Luxembourg a non seulement conservé les Amours de milord Édouard, mais elle en a communiqué le manuscrit aux éditeurs de Genève. Nous avions conclu de ce fait qu’elle ne trouvait aucune allusion injurieuse pour elle. Cependant, il est bon de remarquer que, dans certaines circonstances, elle se mettait au-dessus du préjugé. Nous en avons donné une preuve (note de la lettre du 20 juin 1760 ) ce qui ne suffit pas, je le sais bien, pour adopter les conjectures de Rousseau. Seulement nous sommes devenus plus circonspects par la connaissance de ce fait, et moins positifs dans notre première conclusion. Rousseau d’ailleurs, contemporain de la maréchale, étant au fait d’anecdotes dont le souvenir est perdu, ne devait pas être sans motifs pour craindre d’avoir commis une maladresse.(Note de M. Musset-Pathay) — (Voyez la lettre du 20 juin 1760.)

[247] * J’ai fait les vers, un autre en a recueilli l’honneur. (Virgile.)

[248] * Rousseau se reproche cette lettre dans un autre ouvrage, mais sous un point de vue tout différent. «C’est peut-être, dit-il, la seule chose répréhensible que j’aie écrite dans ma vie. » Voyez Lettres de la Montagne, Lettre IX.

[249] Var. «… que je savais moins… »

[250] Cette lettre, avec plusierus autres, a disparu à l’hôtel de Luxembourg, tandis que mes papaiers y étaient en dépôt. (Cette note n’est pas dans le manuscrit autographe.)

[251] C’est ainsi qu’il s’est, dans la suite, approprié l’Émile.

[252] Cela s’entend de son vivant et du mien ; et assurément les plus exacts procédés, surtout avec un homme qui les foule tous aux pieds, n’en sauraient exiger davantage.

[253] On remarquera que depuis près de sept ans que cette lettre est écrite, je n’en ai parlé ni ne l’ai montrée à âme vivante. Il en a été de même des deux lettres que M. Hume me força l’été dernier de lui écrire, jusqu’à ce qu’il en ait fait le vacarme que chacun sait. Le mal que j’ai à dire de mes ennemis, je le leur dis en secret à eux-mêmes ; pour le bien, quand il y en a, je le dis en public et de bon cœur*

*.Voltaire tira parti contre Rousseau de la lettre que ce dernier a insérée dans ses Confessions.

[254] Remarquez la persévérance de cette aveugle et stupide confiance au mileu de tous les traitements qui devaient le plus m’en désabuser: elle n’a cessé que depuis mon retour à Paris en 1770. (Note qui manque au manuscrit autographe.)

[255] * Sept ans après, dans une lettre à du Peyrou, du 27 septembre 1767, il rappelle cette anecdote, et annonce avoir gagné au prince trois parties de suite.

[256] * Champfort raconte une anecdote qui vient à l’appui de ce langage: «On disait à J. J. Rousseau qui avait gagné plusieurs parties d’échecs au prince de Conti, qu’il ne lui avait pas fait sa cour, et qu’il fallait lui en laisser gagner quelques-unes: Comment! dit-il, je lui donne la tour! »

[257] Var. «… je viens d’avoir d’une jeune et belle personne des agaceries … »

[258] * L’abbé Brizard rapporte que dans les premiers jours de sa publication, le libraire faisait payer par heure douze sous aux personnes à qui il le louait

[259] J’écrivais ceci en 1769. (Cette note n’est pas dans le manuscrit autographe.)

[260] * Madame de Nadaillac était abbesse de Gomer-fontaine, abbaye de filles du diocèse de Rouen, située à peu de distance du château de Trye. C’est sans doute pendant son séjour en ce lieu que Rousseau avait fait la connaissance de cette dame, et lui avait confié les lettres dont il parle ici. Il a fait pour elle un morceau de musique sacrée, dont le manuscrit est déposé à la Bibliothèque royale.

[261] Var «… de Richardson, quoi que M. Diderot en ait pu dire, ne sauraient… »

[262] Ce n’est pas elle, c’est une autre dame dont j’ignore le nom ; mais le fait m’a été assuré*.

  • Madame de Talmont était polonaise, et veuve d’un prince de la maison de Bouillon. Le portrait qu’en fait Horace Walpole, et l’anecdote qu’il raconte, prouvent combien Rousseau s’était trompé. Voyez l’un et l’autre, article TALMONT, dans la Biographie de ses contemporains, tome II de son Histoire.

[263] Var. «… j’avais le bonheur de… »

[264] Var. «… que je n’avais pas accoutumé d’être… »

[265] Var. «…était moins de l’avoir donné à son chien, que… »

[266] *L’aveu qu’il fait de ses fautes à madame de Luxembourg, et les recherches qui en ont été la suite, font la matière de la lettre touchante qu’il lui écrit le 12 juin 1761, et de celles des 20 juillet et 10 août suivants. Voyez la Correspondance

[267] Quand j’écrivais ceci, j’étais bien loin encore d’imaginer, de concevoir, et de croire, les fraudes que j’ai découvertes ensuite dans les impressions de mes écrits, et dont il a été forcé de convenir. (Cette note n’est pas dans le manuscrit autographe.)

[268] Var. «je découvris que… »

[269] Je savais, par exemple, que le président… de était fort lié avec les encyclopédistes et les Holbachiens.

[270] *La guerre de sept ans.

[271] *Machault, contrôleur-général, et le comte d’Argenson, ministre de la guerre, se battant, suivant l’expression du temps, à coups de parlement et de clergé ; à quoi on peut ajouter le partage de la cour entre deux partis reconnaissant déjà pour chefs, l’un, le duc d’Aiguillon, qui faisait ou croyait faire sa cour au Dauphin ; l’autre, le duc de Choiseul, alors comte de Stainville, courtisan de lu favorite, madame de Pompadour.

[272] * Le duc de Choiseul.

[273] *Il s’agit de la société de Jésus, ou compagnie de Jésus. Elle a été fondée par Ignace de Loyola en 1540. Elle fut interdite en France en 1763.

[274] *Voyez dans la Correspondance les lettres à M. Moultou, des 12 et 23 décembre 1761, et 30 mai 1762 ; à madame de Luxembourg, du 13 décembre 1761 et à M. de Malesherbes, du 23 décembre même année.

[275] * Voyez sur l’abbé Darty, l’avertissement qui précède l’Oraison funèbre du duc d’Orléans.

[276] * Le pays est riant, agréable, d’une culture facile, et ses habitants lui ressemblent en tout point. Tasso.

[277] Var. «… de réfléchir sur ce qu’il… »

[278] Var. «… Qu’il fallait s’adresser directement aux auteurs. La première fois… »

[279] Var. «…qui finit par l’histoire du Lévite… »

[280] Var. «… de compromettre madame de Luxembourg si… »

[281] Var. «… qu’il voudrait rendre à… »

[282] Var. «…de quelque façon que j’aie pu m’y prendre. »

[283] Var. «…duquel j’avais mis un distique qui… »

[284] * Ce vers était:

La gloire, l’intérêt, voilà son Dieu, sa loi.

Il ne précédait pas le vers cité dans le texte. Celui-ci était au bas du portrait. L’autre vers était écrit derrière.

[285] * Voici ce passage: «Un père, quand il engendre et nourrit des enfants, ne fait en cela que le tiers de sa tache… Celui qui ne peut remplir les devoirs de père, n’a point droit de le devenir. Il n’y a ni pauvreté, ni travaux, ni respect humain qui le dispensent de nourrir ses enfants et de les élever lui-même. Lecteurs, vous pouvez m’en croire, je prédis à quiconque a des entrailles et néglige de si saints devoirs, qu’il versera longtemps sur sa faute des larmes amères, et n’en sera jamais consolé. » Émile, livre I.

[286] Var. «… mon état. Le vice équivalent, dont je n’ai jamais pu bien me guérir, m’y paraissait moins contraire. Cette… »

[287] * L’événement l’a prouvé: Milord Maréchal en mourant, légua sa montre à Rousseau. D’Alembert, dans l’éloge du lord, accuse Jean-Jacques d’ingratitude: on peut juger de ce reproche par le langage que tenait sur son bienfaiteur, en 1769, l’auteur des Confessions ; ce qui n’a pas empêché le biographe de milord Keith de reproduire la calomnie. Dans la Biographie des Contemporains de Rousseau, aux articles d’Alembert et Keith, nous avons rappelé toutes les circonstances qui prouvent l’intimité de la liaison entre Jean-Jacques et Milord. Mais dès 1791 Ginguené avait parfaitement prouvé combien cette accusation était fausse, et rendue plus odieuse encore par la bénignité perfide du langage de l’accusateur. (Note de M. Musset-Pathay) (Voyez aussi Lettres sur les Confessions)

[288] * Le 30 octobre 1762. Voyez La Correspondance.

[289] * Il a très grand tort en appliquant sa réflexion à du Peyrou, qui lui fut dévoué, le défendit, lui fît construire une maison, lui ouvrit sa bourse, et fut le seul après sa mort qui voulût que ses intentions fussent remplies. Rousseau n’accepta ni sa bourse, ni sa maison, mais il n’en est pas moins vrai que du Peyrou, quoique riche, aimait sincèrement Jean-Jacques et ses principes. (Note de M. Musset-Pathay)

[290] Var. «douceur extrême de pouvoir… »

[291] J’avais trouvé dans ses Éléments de Musique beaucoup de choses tirées de ce que j’avais écrit sur cet art pour l’Encyclopédie, et qui lui fut remis plusieurs années avant la publication de ses Éléments. J’ignore la part qu’il a pu avoir à un livre intitulé Dictionnaire des Beaux-Arts; mais j’y ai trouvé des articles transcrits des miens, mot à mot, et cela longtemps avant que ces mêmes articles fussent imprimés dans l’Encyclopédie.

[292] * Le 12 mai 1763. Voyez la Correspondance.

[293] * Jean Robert Tronchin, qu’il ne faut pas confondre avec son cousin Théodore Tronchin, médecin célèbre, dont il est parlé aux livres VIII et X. C’est ce dernier que Rousseau, dans sa Correspondance, désigne le plus souvent sans le nommer, en l’appelant le jongleur.

[294] Var. «… ne voulant pas l’étaler à la queue de son mulet. »

[295] Var. «… ramener Sauttern à la vertu, et la jeune femme à son devoir. »

[296] *Livre II.

[297] * À Paris, avec le Dictionnaire philosophique de Voltaire, et par le même arrêt en date du 19 mars 1765. Cet arrêt est rapporté tout entier dans l’édition de Poinçot, tom. XIV.

[298] * Le 29 mars. Voyez la Correspondance.

[299] * Dans une longue lettre adressée à du Peyrou le 8 août 1765, écrite exprès pour être rendue publique et qui le fut effectivement bientôt après, Rousseau retrace en détail l’historique de ses relations avec le pasteur de Môtiers, et fait plus particulièrement connaître le caractère de cet homme et l’injustice de ses procédés envers lui. Voyez la Correspondance.

[300] Cette fatalité avait commencé dès mon séjour à Yverdon: car le banneret Roguin étant mort un an ou deux après mon départ de cette ville, le vieux papa Roguin eut la bonne foi de me marquer, avec douleur, qu’on avait trouvé dans les papiers de son parent, des preuves qu’il était entré dans le complot pour m’expulser d’Yverdon et de l’état de Berne. Cela prouvait bien clairement que ce complot n’était pas, comme on voulait le faire croire, une affaire de cagotisme, puisque le banneret Roguin, loin d’être un dévot, poussait le matérialisme et l’incrédulité jusqu’à l’intolérance et au fanatisme. Au reste, personne à Yverdon ne s’était si fort emparé de moi, ne m’avait tant prodigué de caresses, de louanges et de flatterie, que ledit banneret. Il suivait fidèlement le plan chéri de mes persécuteurs.

[301] * Il est intitulé Sentiments des citoyens. Il est de Voltaire, et n’a été compris parmi ses œuvres que dans l’édition de M. Renouard et dans celle de M. Lequien. il fait aussi partie de l’édition Dupont. Voltaire ne l’a pas désavoué, et M. Wagnière, son secrétaire, a attesté par écrit que cet odieux libelle était de l’auteur de Zaïre…

[302] * Ce passage des Confessions m’a fait une nécessité indispensable de publier ce Mémoire. … et, comme l’équité le prescrivait, avec des notes fournies par M. Vernes pour sa défense. (Note de du Peyrou)*

Rousseau fut injuste en attribuant à M. Vernes ce libelle. Il est étonnant qu’il n’ait pas soupçonné Voltaire. Mais il faut convenir que M. Vernes ne repousse point l’accusation avec l’énergie et l’indignation que méritait une imputation pareille. (Note de M. Musset-Pathay)

  • Ces pièces font partie de la présente édition sous le titre Déclaration de J. J. Rousseau relative à M. le pasteur Vernes.

[303] * On a voulu révoquer en doute cette lapidation: MM. Servan et d’Escherny la représentent comme une farce (mot dont on s’est servi) ; le premier dit tenir d’un homme digne de foi, que ce fut une ruse de Thérèse qui, cependant, n’était guère rusée. D’Escherny partage cette opinion, et peut-être n’est-il que l’homme digne de foi de M. Servan. À ce témoignage j’oppose 1° celui de du Peyrou ; •2° le rapport du châtelain de Môtiers, éveillé parle tumulte, et qui, dans son procès-verbal dit qu’une des portes de la maison fut enfoncée et le mur criblé de pierres ; 3° la garde mise le lendemain à la porte de cette maison ; 4° l’offre faite par la communauté de Cornet d’un asile à Rousseau, en lui garantissant qu’il ne serait plus lapidé. Il existe plusieurs arrêts rendus par les autorités locales, qui devaient savoir ce qui se passait sous leurs yeux, mieux que l’homme digne de foi. Frédéric intervint plus tard et crut à la réalité de cette lapidation, et il ne faisait pas bon mystifier Frédéric. On peut en sûreté de conscience, croire un fait dont il ne doutait pas. (Note de M. Musset-Pathay.)

[304] Il n’est peut-être pas inutile d’avertir que j’y laissais un ennemi particulier dans un M. du Terraux, maire des Verrières, en très estime dans le pays, mais qui a un frère qu’on dit honnête homme, dans les bureaux de M. de Saint-Florentin. Le maire l’était allé voir quelque temps avant mon aventure. Les petites remarques de cette espèce, qui par elles-mêmes ne sont rien, peuvent mener dans la suite à la découverte de bien des souterrains.

[305] * Vers de La Fontaine, dans le Diable de Papefiguières.

[306] Var. «… mon rébus et ma menterie. »

[307] Var. «…un radoteur dont la tête bat la campagne, sitôt que ses… »

[308] * Il en a parlé au Livre V, et a fait en peu de mots connaître le caractère et le sort de ce personnage fameux dans l’histoire de Genève.

[309] * Dans ses Rêveries (cinquième Promenade) il fait plus en détail la description de l’île de Saint-Pierre, et s’étend avec complaisance sur le bonheur suffisant, parfait et plein dont il a joui constamment pendant les deux mois qu’il l’a habitée.

[310] Livre II.

[311] * Var. «… fit songer à leurs chefs à me demander… »

[312] Var. «plus utile, après le départ des troupes françaises, si… »

[313] Var. «ce peuple féroce et demi-sauvage, tel que… »

[314] * Il était ambassadeur de France à Soleure, et fut chargé depuis d’intervenir au nom de son gouvernement et comme médiateur dans les affaires de Genève. Voyez la lettre que Rousseau lui écrivit d’Angleterre à ce sujet, le 23 février 1766.

[315] * Il n’est pas surprenant que Rousseau soit amoureux de madame d’Egmont ; sa beauté est un paradoxe. (Mélanges de madame Necker, tom. I.) — À en juger par ce passage, il paraît que Rousseau avait conçu pour cette dame des sentiments au moins très affectueux, sur lesquels la malignité s’exerça. Au reste, c’est la seule fois qu’il parle de madame d’Egmont, et il n’est question d’elle dans aucune partie de sa correspondance*.

*Nous avons laissé cette note, quoique l’assertion de madame Necker nous paraisse singulière, pour ne rien dire de plus. Nous ne partageons nullement l’opinion de l’un des précédents éditeurs, et ne croyons pas que Rousseau fût amoureux de madame d’Egmont, quand bien même sa beauté eût été un paradoxe. C’est sans doute parce que Jean-Jacques était accusé d’aimer les paradoxes, que madame Necker s’est servie de cette expression. À l’époque où Rousseau connut madame d’Egmont, fille du maréchal de Richelieu, il avait 60 ans, était guéri depuis longtemps de la seule passion qu’il eût eue ; il n’allait point dans le monde: on venait le trouver chez lui pour le voir comme un objet de curiosité ; ce qui le contrariait à l’excès et lui donnait de l’humeur. Les seules réunions auxquelles il consentit de paraître, furent rassemblées pour entendre la lecture de ses Confessions, et il est douteux qu’il y en ait eu plus de trois, M. de Sartine, sur la prière de madame d’Épinay, lui ayant fait promettre de ne plus lire cet ouvrage en public. (Note de M. Musset-Pathay — Voyez l’Hist. de J. J. Rousseau, du même auteur)

[316] * 1 Liv. II.

[317] * Voyez la Dissertation de Bayle sur les libelles diffamatoires, IVe vol. du Dictionnaire in-folio.

[318] Voyez l’article Marmontel, dans l’Hist. de Rousseau, Biographie des contemporains.

[319] Expressions de Diderot.

[320] Voyez dans la Correspondance la lettre du 6 avril 1765. M. d’Escherny rapporte dans ses Mélanges, celle que lui avait écrite Diderot pour le prier de le réconcilier avec Jean-Jacques.

[321] Dans la Biographie des contemporains de Rousseau, articles Holbach, Diderot, d’Alembert, Grimm, etc.

[322] Diderot, d’Alembert, Marmontel, Saint-Lambert, Grimm, le baron d’Holbach.

[323] Marmontel, dans ses Mémoires; Grimm, clans sa Correspondance; madame d’Épinay, dans la sienne ; d’Holbach, dans ses Confidences à Cerutty, confirment la sincérité de Rousseau ; et, ce qu’il y a de singulier, expliquent des particularités qui paraissaient obscures avant que leurs lettres ou mémoires n’eussent paru. Voyez Hist. de Rousseau.

[324] Peu de temps avant de venir de Monquin à Paris, Jean-Jacques paraissait décidé à se rendre à Chambéry. Tout-à-coup il change d’avis, et le 4 juin 1770 il écrit à son ami M. Moultou: «Ne parlons plus de Chambéry, ce n’est pas là que je suis appelé. L’honneur et le devoir crient: je n’entends plus que leur voix. »

[325] Nous reviendrons sur ce passage dont La Harpe a tiré parti, en examinant sa critique des Confessions.

[326] Voyez la lettre de madame d’Épinay, dans l’Hist. de Rousseau.

[327] Les Réflexions sur les Confessions de Jean-Jacques Rousseau, par M. Servan, ancien avocat-général au parlement de Grenoble, parurent en 1783, dans le Journal encyclopédique. L’examen de La Harpe fut inséré dans le Mercure de 1792, dont M. Barbier l’a extrait en 1818, pour le comprendre dans son nouveau Supplément au Cours de littérature, 1 vol. in-8°.

[328] En effet, il n’existait plus à cette époque, que Saint-Lambert, madame d’Houdetot, madame d’Holbach et Grimm, morts tous dans un âge très avancé. Rousseau parle honorablement des trois premiers: quant au quatrième, il est abandonné de tout le monde, à l’exception de son secrétaire.

[329] Faisons remarquer que M. Servan eût perdu sa cause, à en juger par le goût du public et l’accueil qu’il fait aux mémoires publiés avec une sorte de profusion, depuis l’époque où ce magistrat proscrivait ce genre d’ouvrages.

[330] Encyclopédie et Dictionnaire de Trévoux. Les auteurs du Dictionnaire de l’Académie n’admettent pas le mot dans ce sens, ou du moins n’en parlent pas.

[331] Ce sont les six derniers livres, qui n’avaient pas encore paru quand M. Servan écrivait.

[332] Sentiments des citoyens. Voyez dans la catégorie MÉMOIRES ET CORRESPONDANCE de cette édition complète Déclaration de Jean-Jacques Rousseau relatives à M. Le Pasteur Vernes.

[333] Voyez, l’avertissement qui précède les Rêveries; c’est dans la VIIième qu’il est question de M. Bovier: et les éclaircissements sur le fait qui lui est imputé ne doivent point être séparés de l’ouvrage où Jean-Jacques rapporte ce fait.

[334] Voyez Correspondance, lettres écrites dans le mois de septembre 1768, à M. le comte de Tonnerre, à Dupeyrou, etc.

[335] Voyez une note livre XII des Confessions.

[336] Croirait-on que, dans les parallèles ou les rapprochements que l’on faisait, on est allé au point de demander qui l’on préférerait avoir dans sa famille, ou de la fameuse marquise de Brinvilliers, ou de la baronne de Warens, et de donner la préférence à la première ?

[337] Elles sont indiquées dans l’ Histoire de Rousseau, article Warens, assez pour ceux qui connaissent leurs aventures, pas assez pour les autres. Les désigner, c’eût été mériter le reproche dont on veut laver Jean-Jacques.

[338] Elle était morte en 1764, et Servan écrivait en 1783.

[339] IL est une autre accusation dont il me paraîtrait plus difficile de justifier Rousseau: ce serait d’avoir nommé une autre femme qu’il abandonna pour madame de Warens ; je suis étonné qu’on n’en ait point parlé. Mais il est douteux que ce soit lui qui ait fait connaître ce nom. Il y aurait une grande maladresse à rappeler ce fait, si l’on ne se proposait, avant tout, d’être sincère et vrai. C’est la vérité qu’on recherche dans cet examen. On n’établit point en système la perfection de Jean-Jacques, on passe en revue les reproches qu’on lui a faits.

[340] J’ai vainement cherché les noms de Latour-de-Pil et de Warens dans le Dictionnaire historique et statistique de la Savoie, commencé en 1786, et dans lequel on trouve des notions généalogiques sur les familles de ce pays. Les tables chronologiques des gouverneurs, des fonctionnaires civils et militaires, n’offrent aucun de ces deux noms.

[341]Histoire de J. J. Rousseau

[342] Tous se trouvent dans l’Histoire de Rousseau.

[343] Histoire de Jean-Jacques Rousseau. Les développements et preuves des faits énoncés rapidement ici, se trouvent dans cet ouvrage.

[344] Voyez cette lettre, Histoire de Rousseau.

[345] La Harpe parle de démêles qui donnèrent lieu à cette note hostile, ne se croyant pas permis de les discuter, parce que les deux personnes intéressées sont encore vivantes. Il écrivait en 1792. Ainsi, c’est de madame d’Houdetot et de Saint-Lambert qu’il est question. Après avoir dit qu’il avait un ami, et qu’il le regrette, Rousseau rapporte un passage dans lequel sont indiquées les circonstances où l’on doit pardonner les torts de l’amitié, et celles où ces torts ne peuvent être oubliés. La révélation du secret de son ami est du nombre des derniers. Jean-Jacques avait confié à Diderot la faute qu’il s’est reprochée amèrement: l’envoi de ses enfants à l’hospice. C’est par Diderot que, de confidence en confidence, le public l’apprit. Lorsque Rousseau conçut pour madame d’Houdetot cette passion dont il décrit la violence avec tant d’énergie, on écrivit une lettre anonyme à Saint-Lambert. La Harpe a l’air de croire qu’on accuse Diderot. Jean-Jacques désigne Grimm ; et c’est dans le caractère de Grimm, plutôt que dans celui de Diderot.

[346] Rousseau n’avait d’abord accusé que le libraire Duvillard. M. Vernes écrivait alors par spéculation, puisqu’il faisait un recueil littéraire périodique pour lequel il demandait les secours de Jean-Jacques, ainsi qu’on en voit la preuve dans la lettre LXXIX de la Correspondance.

[347] L’ouvrage du pasteur Vernes dont il est question ici a pour titre:

Examen de ce qui concerne le christianisme, la réformation évangélique et les ministres de Genève, dans les deux premières Lettres de J. J Rousseau écrites de la montagne. Genève, 1765, in-8°.

[348] * * On lit dans quelques éditions, Dans l’intervalle de cette complaisante négociation, etc.

[349] * Spartien ( chap. 9) dit à la vérité quelques mots du préfet Similis déplacé par Adrien, mais ne fait nulle mention de ce trait. C’est Dion Cassius qui le rapporte, liv. LXIX, chap. 19. Mais Crévier, qui, à l’occasion de Similis, le rapporte aussi dans son Histoire des Empereurs, liv. XIX, cite en marge ces deux auteurs ; et Rousseau, qui avait lu ce même trait dans Crévier, et sans doute, ne l’avait lu que là, cite, d’après Crévier, Spartien, sans se douter de sa méprise. ( Note de M. Petitain. )

[350] Nec Salomon, in omni gloria sua, coopertus est sicut unum ex istis, Matth. cap. VI, v. 29.

[351] * Corancez nous apprend que le chien et la voiture appartenaient à M. de Saint-Fargeau. Un trait du récit de Corancez, qui alla voir Rousseau le lendemain de l’événement, mérite de trouver place ici. «En entrant je fus saisi d’une odeur de fièvre véritablement effrayante… Jamais sa figure ne sortira de ma mémoire. Outre l’enflure de toutes les parties de son visage… il avait fait coller de petites bandes de papier sur les blessures de ses lèvres…L’accident était occasionné par un chien ; il n’y avait pas moyen de lui prêter des vues malfaisantes et des projets médités. Dans cet état Rousseau restait ce que naturellement il était ; lorsque la corde de ses ennemis n’était point en vibration. Jamais je ne fus moins disposé à rire ; jamais Rousseau n’avait eu plus de raison de s’affliger. Cependant le cours de la conversation nous amena tous deux à des propos si gais, que le malheureux, dont le rire rouvrait toutes les plaies couvertes par les petites bandes de papier, me demanda grâce avec des instances réitérées. »

(De J. J. Rousseau, page 22.)

[352] Rousseau nous fait connaître le nom de cette dame dans une note du Rousseau juge de Jean-Jacques, deuxième Dialogue. C’est pourquoi les éditions antérieures écrivaient Madame ***. C’était madame la présidente d’Ormoy, auteur de plusieurs romans et opuscules depuis longtemps oubliés. Le premier de ces romans parut en 1777, et a pour titre, les Malheurs de la jeune Émilie, un vol. in-12.

[353] L’édition de Genève n’indique que cette initiale R. que par l’initiale R. L’éditeur de 1801 donnait le nom de l’abbé Raynal. Ce qui fait dire à M. Petitain:

«— Où l’éditeur de 1801, copié en cela par ceux qui l’ont suivi, a-t-il trouvé qu’il était question ici de l’abbé Raynal, qui n’a jamais fait aucun journal? Ceci ne peut évidemment s’appliquer qu’à l’abbé Royou, qui, Fréron étant mort, était alors un des principaux collaborateurs de l’année littéraire. »

Nous n’indiquons ici, pour notre part, que l’initiale R. de l’édition de Genève.

[354] idem

[355] Voyez Confessions, liv II.

[356] idem

[357] Dans l’édition de Genève et les suivantes, seule l’initiale F. était indiquée.

[358] Dans l’édition de Genève et les suivantes, seule l’initiale B. était indiquée.

[359] Dans l’édition de Genève et les suivantes, le nom de la dame n’était pas indiquée.

[360] Nous n’indiquons ici, pour notre part, que l’initiale R. de l’édition de Genève. Voyez la note précédente sur ce point avec celle de M. Petitain.

[361] * C’est sans cloute la ressemblance des noms qui a entraîné Rousseau à appliquer l’anecdote du libraire à Chasseron, au lieu de Chasseral, autre montagne très élevée, sur les frontières de la principauté de Neuchâtel. (Note des Éditeurs de Genève.)

[362] * Dans ses Réflexions sur les Confessions de Rousseau, M. Servan lui reproche vivement l’accusation atroce qui résulte, contre M. Bovier, du récit de cette anecdote, et prouve très bien l’invraisemblance de cette accusation par son atrocité même. Sans avancer positivement que Rousseau a menti en cette occasion, il conclut qu’il s’est misérablement trompé lui-même, et ne laisse rien à désirer à l’appui de cette conclusion. Point de doute en effet que si par ces mots humilité dauphinaise, Rousseau, comme le fait entendre M. Servan, a voulu dire humilité rusée, l’accusation est atroce et condamnable au dernier point. Si, comme tout dispose à le croire, Rousseau n’a pas employé ces mots dans un sens aussi odieux, il en résulte tout simplement qu’il a relevé gaiement une bêtise de l’avocat Bovier ; car on ne peut guère qualifier autrement la singulière réponse de celui-ci à la question qui lui était faite, si cette réponse n’est pas l’effet d’une énorme distraction. Dans tous les cas il faut convenir que c’est, de la part de Rousseau, un très grand tort d’avoir imprimé cette espèce de flétrissure sur un homme que nous avons connu personnellement à Grenoble, excellent homme à tous égards, ardent admirateur de Rousseau, qu’il avait reçu chez lui avec transport, et dont les intentions pures autant que bienveillantes méritaient une autre récompense.

Il a été prouvé depuis que le fruit de l’arbuste dont il est question dans cette aventure, n’est rien moins qu’un poison. Voyez l’édition de Genève, tome VI du Supplément, page 451. (Note de M. Musset-Pathay.)

[363] Voyez la cinquième Promenade

[364] * Ce que d’Alembert a écrit sur madame Geoffrin ne porte pas le titre d’éloge, mais fait la matière de deux lettres à Condorcet, Voyez le tome XIV des Oeuvres de d’Alembert, en 18 vol. in-8°. Morellet et Thomas ont également payé à cette femme intéressante un tribut de reconnaissance et d’estime, sans donner aussi à leurs écrits ce titre d’éloge qu’ils ont jugé sans doute trop ambitieux dans son application à celle dont ils ont voulu honorer la mémoire. Quant aux deux lettres de d’Alembert sur ce sujet, il faut dire à sa justification qu’on n’y remarque point le néologisme et les badins jeux de mots qu’y trouvait celui que Rousseau met ici en scène. D’ailleurs l’article dont il lui plaît de se faire l’application à lui-même n’est rien moins que long et recherché. Voici cet article dans son entier:

«Madame Geoffrin avait tous les goûts d’une âme sensible et douce: elle aimait les enfants avec passion ; elle n’en voyait pas seul sans attendrissement. Elle s’intéressait à l’innocence et à la faiblesse de cet âge: elle aimait à observer en eux la nature qui, grâce à nos mœurs, ne se laisse plus voir que dans l’enfance ; elle se plaisait à causer avec eux, à leur faire des questions, et ne souffrait pas que les gouvernantes leur suggérassent la réponse. J’aime bien mieux, leur disait-elle, les sottises qu’il me dira, que celles que vous lui dicterez. — Je voudrais, ajoutait-elle, qu’on fit une question à tous les malheureux qui vont subir la mort pour leurs crimes: Avez-vous aimé les enfants? Je suis sûre qu’ils répondraient que non. »

L’idée d’une telle question à faire aux malfaiteurs était donc de madame Geoffrin elle-même, et ce n’est que par méprise que Rousseau a pu l’attribuer à d’Alembert. (Note de l’édition de M. Lefèvre.)

[365] * Lorsque Rousseau écrivait ceci, il avait donc plus de soixante-cinq ans. Ce passage, joint à quelques autres faciles à remarquer dans les Promenades précédentes, fixe la date de la composition de ces Rêveries qui se rapportent à la fin de 1777 ou au commencement de 1778, et de cette dixième Promenade en particulier qui eut lieu le 12 avril 1778.

[366] * Ce n’est pas sons Vespasien, mais sous Adrien, qu’eut lieu la disgrâce de ce préfet qui s’appelait Similis. Rousseau lui-même rapporte ce fait dans la troisième de ses quatre grandes Lettres à Malesherbes ; et nous avons fait remarquer la singulière erreur qu’il y commet à cette occasion. Voyez la note de la lettre III à M. de Malesherbes. (Note de M. Petitain)

[367] * C’est cet amour de l’indépendance qui lui rendit insupportable l’idée de n’être plus chez lui, et lui fit refuser les retraites qu’on lui offrit à diverses époques de sa vie.

[368] * Cette espèce de protestation en forme d’avis circulaire, sans titre ni suscription, et dont il paraît que Rousseau a fait lui-même d’assez nombreuses copies, était donnée par lui à tous ceux qu’il pouvait croire disposés à le servir. Quatre de ses copies autographes ont passé par nos mains, et ont été trouvées dans les papiers du comte Duprat, avec les trois lettres au même comte qu’on trouvera dans la Correspondance. Ce qui prouve que Rousseau ne se contentait pas de donner ces copies lui-même, et qu’il en avait confié quelques-unes au comte Duprat, et sans doute à d’autres encore, pour qu’ils les distribuassent à ceux que l’avis pouvait intéresser.

Nous avons cru longtemps cette protestation tout-à-fait inédite, ne l’ayant vue dans aucune édition des Oeuvres de Rousseau, et nous l’avions indiquée connue telle à M. Belin, qui l’a insérée dans son édition (1817) à la suite des Confessions. Mais indépendamment de ce que Rousseau nous apprend lui-même dans le troisième de ses Dialogues, qu’elle a été imprimée de son vivant, nous l’avons lue depuis dans la Vie de Rousseau qu’a publiée en 1789 M. de Barruel-Beauvert. Il y déclare (p. 52) tenir cet écrit de M. le chevalier de Cubières.

Les lecteurs pourront demander maintenant ce qu’il faut penser de cet écrit en lui-même, et si la protestation qu’il contient, si expresse, si formelle, a au moins quelque fondement. Elle s’explique facilement, ce nous semble, par un fait que rapporte, dans son Avertissement, l’éditeur du recueil des romances de Rousseau, gravé et publié en 1781. «M. Rousseau, dit-il, n’ayant pas chez lui un seul exemplaire de la Nouvelle Héloïse, on la lui prêta, tirée de la Collection d’Amsterdam, 1772. Il trouva cette édition prétendue originale, mutilée et falsifiée, et la corrigea toute de sa main. » Cette partie de la Collection d’Amsterdam ne pouvait être qu’une réimpression de la Nouvelle Héloïse, conforme à l’édition première, faite à Paris en 1761, et dans laquelle effectivement on avait fait un assez grand nombre de suppressions, réimpression à laquelle on avait sans doute adapté, comme cela se faisait constamment alors, un titre portant Amsterdam, 1772. Rousseau dut être la dupe de cette supercherie, et en tirant toutes les conséquences que la disposition de son esprit à cette époque ne le portait que trop à admettre sans examen, il écrivit aussitôt la protestation qu’on vient de lire. (Note de l’édition de M. Lefèvre.)

[369] Quel homme de bon sens croira jamais qu’une aussi criante violation de la loi naturelle et du droit des gens puisse avoir pour principe une vertu? S’il est permis de dépouiller un mortel de son état d’homme, ce ne peut être qu’après l’avoir jugé, mais non pas pour le juger. Je vois beaucoup d’ardents exécuteurs, mais je n’ai point aperçu de juge. Si tels sont les préceptes d’équité de la philosophie moderne, malheur, sous ses auspices, au faible innocent et simple ; honneur et gloire aux intrigants cruels et rusés.

[370] De bonnes raisons doivent toujours être écoutées, surtout de la part d’un accusé qui se défend, ou d’un opprimé qui se plaint ; et, si je n’ai rien de solide à dire, que ne me laisse-t-on parler en liberté? C’est le plus sûr moyen de décrier tout-à-fait ma cause, et de justifier pleinement mes accusateurs. Mais, tant qu’on m’empêchera de parler, ou qu’on refusera de m’entendre, qui pourra jamais, sans témérité, prononcer que je n’avais rien à dire?

[371] *Entre autres dans le mois de juin 1778 au chevalier de Flamanville, qui à son retour d’Ermenonville fît voir ce mémoire à M. Corancez.

[372] Mon inconcevable situation, dont personne n’a l’idée, pas même ceux qui m’y ont réduit, me force d’entrer dans ces détails.

[373] On trouvera à la fin de ces Dialogues, dans l’histoire malheureuse de cet écrit, comment cette prédiction s’est vérifiée.

[374] Tous les articles de musique que j’avais promis pour l’Encyclopédie furent faits dès l’année 1749, et remis par M. Diderot, l’année suivante, à M. d’Alembert, comme entrant dans la partie Mathématiques, dont il était charge. Quelque temps après parurent ses Éléments de Musique, qu’il n’eut pas beaucoup de peine à faire. En 1768 parut mon Dictionnaire, et quelque temps après une nouvelle édition de ses Éléments avec des augmentations. Dans l’intervalle avait aussi paru un Dictionnaire des Beaux-Arts, où je reconnus plusieurs des articles que j’avais faits pour l’Encyclopédie. M. d’Alembert avait des bontés si tendres pour mon Dictionnaire encore manuscrit, qu’il offrit obligeamment au sieur Guy d’en revoir les épreuves ; faveur que, sur l’avis que celui-ci m’en donna, je le priai de ne pas accepter.

[375] Choisir un Anglais pour mon dépositaire et mon confident serait, ce me semble réparer d’une manière bien authentique le mal que j’ai pu penser et dire de sa nation. On l’a trop abusée sur mon compte pour que j’aie pu ne pas m’abuser quelquefois sur le sien.

[376] On a, dit-on, rendu inhabitable le château de Trye depuis que j’y ai logé. Si cette opération a rapport à moi, elle n’est pas conséquente à l’empressement qui m’y avait attiré, ni à celui avec lequel on engageait M. le prince de Ligne à m’offrir dans le même temps un asile charmant dans ses terres, par une belle lettre qu’on eut même grand soin de faire courir dans tout Paris.

[377] On a mis pour cela dans la rue un marchand de tableaux tout vis-à-vis de ma porte, et à cette porte, qu’on tient fermée, un secret, afin que tous ceux qui voudront entrer chez moi soient forcés de s’adresser aux voisins, qui ont leurs instructions et leurs ordres.

[378] Il y aurait à me brûler en personne deux grands inconvénients qui peuvent forcer ces messieurs à se priver de ce plaisir: le premier est qu’étant une fois mort et brûlé je ne serais plus en leur pouvoir, et ils perdraient le plaisir plus grand de me tourmenter vif ; le second, bien plus grave, est qu’avant de me brûler il faudrait enfin m’entendre, au moins pour la forme ; et je doute que, malgré vingt ans de précautions et de trames, ils osent encore en courir le risque.

[379] Comme quand on voulait à toute force m’envoyer le vin d’honneur à Amiens, qu’à Londres les tambours des gardes devaient venir battre à ma porte, et qu’au Temple M. le prince de Conti m’envoya sa musique à mon lever.

[380] On y a détenu de même, en même temps, et pour le même effet, un Genevois de mes amis, lequel, aigri par d’anciens griefs contre les magistrats de Genève, excitait les citoyens contre eux à mon occasion. Je pensais bien différemment, et jamais, en écrivant soit à eux soit à lui, je ne cessai de les presser tous d’abandonner ma cause, et de remettre à de meilleurs temps la défense de leurs droits. Cela n’empêcha pas qu’on ne publiât avoir trouvé tout le contraire dans les lettres que je lui écrivais, et que c’était moi qui étais le boutefeu. Que peuvent désormais attendre des gens puissants la justice, la vérité, l’innocence, quand une fois ils en sont venus jusque-là ?

[381] Je n’ai point voulu parler ici de ce qui se fait au théâtre* et de ce qui s’imprime journellement en Hollande et ailleurs, parce que cela passe toute croyance, et qu’en le voyant, et en ressentant continuellement les tristes effets, j’ai peine encore à le croire moi-même. Il y a quinze ans que tout cela dure, toujours avec l’approbation publique et l’aveu du gouvernement. Et moi je vieillis ainsi seul parmi tous ces forcenés, sans aucune consolation de personne, sans néanmoins perdre ni courage ni patience, et, dans l’ignorance où l’on me tient, élevant au ciel, pour toute défense, un cœur exempt de fraude, et des mains pures de tout mal.

  • Allusion à la manière dont le traita l’Académie royale de musique, qui s’empara du Devin du village, refusa la porte de la salle du spectacle à l’auteur, et fit pendre celui-ci en effigie.

[382] * On désignait sous ce nom une messe qui se disait chaque jour dans cette église, en mémoire d’une malheureuse servante qui fut pendue comme convaincue d’avoir volé quelques pièces d’argenterie. C’est à Palaiseau que le prétendu vol avait été commis ; peu de temps après ces pièces furent retrouvées dans le clocher de l’église de Palaiseau, avec beaucoup d’autres objets appartenants à différentes personnes, et il fut prouvé qu’une pie les avait tous portés là par l’effet d’une habitude naturelle à cet animal.

[383] «Dolus præsumitur in eo qui recta via non incedit, sed per anfractus et diverticula. » Menoch. in Praesump.

[384] «Judicium subterfugiens et probationes occultans malum causam fovere praesumitur. » Ibid.

[385] Pour excuser le public autant qu’il se peut, je suppose partout son erreur presque invincible ; mais moi, qui sais dans ma conscience qu’aucun crime jamais n’approcha de mon cœur, je suis sûr que tout homme vraiment attentif, vraiment juste, découvrirait l’imposture à travers tout l’art d’un complot, parce qu’enfin je ne crois pas possible que jamais le mensonge usurpe et s’approprie tous les caractères de la vérité.

[386] En m’écrivant, c’est la même franchise. «J’ai l’honneur d’être, avec tous les sentiments qui vous sont dus, avec les sentiments les plus distingués, avec une considération très particulière, avec autant d’estime que de respect, etc. » Ces messieurs sont-ils donc, avec ces tournures amphibologiques, moins menteurs que ceux qui mentent tout rondement ? Non. Ils sont seulement plus faux et plus doubles, ils mentent seulement plus traîtreusement.

[387] Timon n’était point naturellement misanthrope, et même ne méritait pas ce nom. Il y avait dans son fait plus de dépit et d’enfantillage que de véritable méchanceté: c’était un fou mécontent qui boudait contre le genre humain.

[388] * Cette traduction, qui parut en 1774 sans nom de traducteur, et qui en effet fut pendant quelque temps attribuée à Rousseau, est celle de Lebrun. Elle a été réimprimée en 1813.

[389] *Cette nouvelle manière de copier la musique est exposée assez en détail dans sa Lettre au docteur Burney. D’ailleurs, quoiqu’il annonce avoir écrit de cette manière une grande quantité de pièces, on n’en trouve point dans le recueil de sa musique manuscrite déposée à la Bibliothèque royale.

[390] Ce reste a été donné presque en entier à M. Malthus, qui a acheté mes livres de botanique.

[391] Comme on fera certainement du contenu de cet écrit, si son existence est connue du public, et qu’il tombe entre les mains de ces messieurs ; ce qui paraît naturellement inévitable.

[392] Voilà ce qu’ils ont ouvertement enseigné et publié jusqu’ici, sans qu’on ait songé à les décréter pour cette doctrine. Cette peine était réservée au système impie de la religion naturelle. À présent c’est à Jean-Jacques qu’ils font dire tout cela ; eux se taisent, ou crient à l’impie, et le public avec eux. Risum teneatis, amici!

[393] Aujourd’hui ce sont des livres en forme ; mais il y a dans l’œuvre qui me regarde un progrès qu’il n’était pas aisé de prévoir.

[394] Un autre inconvénient très grave me forcera d’abandonner enfin ce travail, que d’ailleurs la mauvaise volonté du public me rend plus onéreux qu’utile ; c’est l’abord fréquent de quidams étrangers ou inconnus qui s’introduisent chez moi sous ce prétexte, et qui savent ensuite s’y cramponner malgré moi, sans que je puisse pénétrer leur dessein.

[395] Les gens si fins, totalement transformés par l’amour-propre, n’ont plus la moindre idée des vrais mouvements de la nature, et ne connaîtront jamais rien aux âmes honnêtes, parce qu’ils ne voient partout que le mal, excepté dans ceux qu’ils ont intérêt de flatter. Aussi les observations des gens fins, ne s’accordant avec la vérité que par hasard, ne font point autorité chez les sages.

Je ne connais pas deux Français qui pussent parvenir à me connaître, quand même ils le désireraient de tout leur cœur: la nature primitive de l’homme est trop loin de toutes leurs idées. Je ne dis pas néanmoins qu’il n’y en a point, je dis seulement que je n’en connais pas deux.

[396] Tout a son terme ici-bas. Si ma santé décline, et succombe enfin sous tant d’afflictions sans relâche, il restera toujours étonnant qu’elle ait résisté si longtemps.

[397] * Il donne dans son Dictionnaire l’explication de ce mot qui a deux significations en musique, en ajoutant qu’il a vieilli en tout sens.

[398] Il y a trois seuls morceaux dans le Devin du ‘village qui ne sont pas uniquement de moi, comme, dès le commencement, je l’ai dit sans cesse à tout le monde ; tous trois dans le divertissement: 1° les paroles de la chanson, qui sont en partie, et du moins l’idée et le refrain, de M. Collé ; 20 les paroles de l’ariette, qui sont de M. Cahusac, lequel m’engagea à faire, après coup, cette ariette, pour complaire à mademoiselle Fel, qui se plaignait qu’il n’y avait rien de brillant pour sa voix dans son rôle ; 3° et l’entrée des bergères, que, sur les vives instances de M. d’Holbach, j’arrangeai sur une pièce de clavecin d’un recueil qu’il me présenta. Je ne dirai pas quelle était l’intention de M. d’Holbach ; mais il me pressa si fort d’employer quelque chose de ce recueil, que je ne pus, dans cette bagatelle, résister obstinément à son désir. Pour la romance, qu’on m’a fait tirer, tantôt de Suisse, tantôt de Languedoc, tantôt de nos psaumes, et tantôt de je ne sais où, je ne l’ai tirée que de ma tête, ainsi que toute la pièce. Je la composai, revenu depuis peu d’Italie, passionné pour la musique que j’y avais entendue, et dont on n’avait encore aucune connaissance à Paris. Quand cette connaissance commença de s’y répandre, on aurait bientôt découvert mes pillages, si j’avais fait comme font les compositeurs français, parce qu’ils sont pauvres d’idées, qu’ils ne connaissent pas même le vrai chant, et que leurs accompagnements ne sont que du barbouillage. On a eu l’impudence de mettre en grande pompe, dans le recueil de mes écrits, la romance de M. Vernes, pour faire croire au public que je me l’attribuais. Toute ma réponse a été de faire à cette romance deux autres airs meilleurs que celui-là. Mon argument est simple: celui qui a fait les deux meilleurs airs n’avait pas besoin de s’attribuer faussement le moindre.

[399] J’ai mis fidèlement dans ce recueil toute la musique de toute espèce que j’ai composée depuis mon retour à Paris, et dont j’aurais beaucoup retranché si je n’y avais laissé que ce qui me paraît bon: mais j’ai voulu ne rien omettre de ce que j’ai réellement fait, afin qu’on en pût discerner tout ce qu’on m’attribue, aussi faussement qu’impudemment même, en ce genre, dans le public, dans les journaux, et jusque dans les recueils de mes propres écrits. Pourvu que les paroles soient grossières et malhonnêtes, pourvu que les airs soient maussades et plats, on m’accordera volontiers le talent de composer de cette musique-là. On affectera même de m’attribuer des airs d’un bon chant faits par d’autres, pour faire croire que je me les attribue moi-même, et que je m’approprie les ouvrages d’autrui. M’ôter mes productions et m’attribuer les leurs a été, depuis vingt ans, la manœuvre la plus constante de ces messieurs, et la plus sûre pour me décrier.

[400] Ayant fait une partie de ce calcul d’avance, et seulement par comparaison, j’ai mis tout trop au rabais ; et c’est ce que je découvre bien sensiblement à mesure que j’avance dans mon registre, puisqu’au bout de cinq ans et demi seulement j’ai déjà plus de neuf mille pages bien articulées, et sur lesquelles on ne peut contester.

[401] C’est ce qu’il m’est impossible de vérifier, parce que ces messieurs ne laissent parvenir jusqu’à moi aucun exemplaire des écrits qu’ils fabriquent ou font fabriquer sous mon nom.

[402] Fréron vient de mourir*. On demandait qui ferait son épitaphe. «Le premier qui crachera sur sa tombe, répondit à l’instant M. M***. Quand on ne m’aurait pas nommé l’auteur de ce mot, j’aurais deviné qu’il partait d’une bouche philosophe, et qu’il était de ce siècle-ci.

  • Le 10 mars 1776.

[403] Dans cette génération, nourrie de philosophie et de fiel, rien n’est si facile aux intrigants que de faire tomber sur qui il leur plaît cet appétit général de haïr. Leurs succès prodigieux en ce point prouvent encore moins leurs talents que la disposition du public, dont les apparents témoignages d’estime et d’attachement pour les uns ne sont en effet que des actes de haine pour d’autres.

[404] J’aurais dû peut-être insister ici sur la ruse favorite de mes persécuteurs, qui est de satisfaire à mes dépens leurs passions haineuses, de faire le mal par leurs satellites, et de faire en sorte qu’il me soit imputé. C’est ainsi qu’ils m’ont successivement attribué le Système de la Nature, la Philosophie de la Nature, la note du roman de madame d’Ormoy*, etc. C’est ainsi qu’ils tâchaient de faire croire au peuple que c’était moi qui ameutais les bandits qu’ils tenaient à leur solde lors de la cherté du pain.

*Il est parlé de cette dame et de son roman dans les Rêveries. Voyez la deuxième Promenade.

[405] IL est vrai que Milord Maréchal est d’une illustre naissance, et Jean-Jacques-un homme du peuple ; mais il faut penser que Rousseau, qui parle ici, n’a pas, en général, une opinion bien sublime de la haute vertu des gens de qualité, et que l’histoire de Jean-Jacques ne doit pas naturellement agrandir cette opinion.

[406] Je dois pourtant rendre justice à ceux qui m’offrent de payer mes peines, et qui sont en assez grand nombre. Au moment même où j’écris ceci, une dame de province vient de me proposer douze francs, en attendant mieux, pour lui écrire une belle lettre à un prince. C’est dommage que je ne me sois pas avisé de lever boutique sous les charniers des Innocents ; j’y aurais pu faire assez bien mes affaires.

[407] A la grande satisfaction de mes très inquiets patrons, je renonce à cette triste lecture, devenue indifférente à un homme qu’on a rendu tout-à-fait étranger sur la terre. Je n’y ai plus ni patrie ni frères. Habitée par des êtres qui ne me sont rien, elle est pour moi comme une autre sphère ; et je suis aussi peu curieux désormais d’apprendre ce qui se fait dans le monde que ce qui se passe à Bicêtre ou aux Petites-Maisons.

[408] *Il est bon de remarquer que ceci fut écrit et publié en 1760, l’époque de la plus grande prospérité de l’Angleterre durant le ministère de M. Pitt, depuis lord Chatam.

[409] *Jean-Jacques a donné lui-même un exemple très remarquable de ce talent d’imitation, en faisant parler Voltaire dans les Lettres de la Montagne. Voyez la Lettre cinquième.

[410] *Il s’agit de Vincent Voiture (1597-1648), poète et prosateur français et de Jean-Louis Guez de Balzac (1597-1654), écrivain libertin français très réputé en son temps.

[411] Voyez, par exemple, la Philosophie de la Nature*, qu’on a brûlée au Châtelet, livre exécrable, et couteau à deux tranchants, fait tout exprès pour me l’attribuer, du moins en province et chez l’étranger, pour agir en conséquence, et propager, à mes dépens, la doctrine de ces messieurs sous le masque de la mienne. Je n’ai point vu ce livre, et j’espère, ne le verrai jamais ; mais j’ai lu tout cela dans le réquisitoire trop clairement pour pouvoir m’y tromper, et je suis certain qu’il ne peut y avoir aucune vraie ressemblance entre ce livre et les miens, parce qu’il n’y en a aucune entre les âmes qui les ont dictés. Notez que, depuis qu’on a su que j’avais vu ce réquisitoire, on a pris de nouvelles mesures pour qu’il ne me parvînt rien de pareil à l’avenir.

  • Ouvrage de Delisle de Sales, traduit en plusieurs langues.

[412] IL faudrait que le Scythe adresse au Philosophe. C’est évidemment inadvertance. Voyez liv. XII, fable 20.

[413] On me reprochera, j’en suis très sûr, de me donner une importance prodigieuse. Ah! si je n’en avais pas plus aux yeux d’autrui qu’aux miens, que mon sort serait moins à plaindre!

[414] Jamais les discours d’un homme qu’on croit parler contre sa pensée ne toucheront ceux qui ont cette opinion. Tous ceux qui, pensant mal de moi, disent avoir profité dans la vertu par la lecture de mes livres, mentent, et même très sottement. Ce sont ceux-là qui sont vraiment des tartufes.

[415] Il ne m’est pas permis de suivre ce conseil, en ce qui regarde la juste défense de mon honneur. Je dois, jusqu’à la fin, faire tout ce qui dépend de moi, sinon pour ouvrir les yeux à cette aveugle génération, du moins pour en éclairer une plus équitable. Tous les moyens pour cela me sont ôtés ; je le sais: mais, sans aucun espoir de succès, tous les efforts possibles, quoique inutiles, n’en sont pas moins dans mon devoir ; et je ne cesserai de les faire jusqu’à mon dernier soupir. Fay ce que doy, arrive que podrra.

[416] Cet écrit est tombé dans les mains de M. d’Alembert peut-être aussitôt qu’il est sorti des miennes, et Dieu sait quel usage il en a su faire. M. le comte Wielhorski m’apprit, en venant me dire adieu à son départ de Paris, qu’on avait mis des horreurs de lui dans la gazette de Hollande. A l’air dont il me dit cela, j’ai jugé, en y repensant, qu’il me croyait l’auteur de l’article, et je ne doute pas qu’il n’y ait du d’Alembert dans cette affaire, aussi-bien que dans celle d’un certain comte Zanowisch, Dalmate, et d’un prêtre aventurier, Polonais, qui a fait mille efforts pour pénétrer chez moi. Les manœuvres de ce M. d’Alemhert ne me surprennent plus: j’y suis tout accoutumé. Je ne puis assurément approuver la conduite du comte Wielhorski à mon égard. Mais, cet article à part, que je n’entreprends pas d’expliquer, j’ai toujours regardé et je regarde encore ce seigneur polonais comme un honnête homme et un bon patriote ; et, si j’avais la fantaisie et les moyens de faire insérer des articles dans les gazettes, j’aurais assurément des choses plus pressées à dire et plus importantes pour moi que des satires du comte Wielhorski. Le succès de toutes ces menées est un effet nécessaire du système de conduite que l’on suit à mon égard. Qu’est-ce qui pourrait empêcher de réussir tout ce qu’on entreprend contre moi, dont je ne sais rien, à quoi je ne peux rien, et que tout le monde favorise.

[417] Nos philosophes ne manquent pas d’étaler pompeusement ce mot de nature à la tête de tous leurs écrits. Mais ouvrez le livre, et vous verrez quel jargon métaphysique ils ont décoré de ce beau nom.

[418] Je viens d’apprendre que la génération présente se vante singulièrement de bonnes mœurs. J’aurais dû deviner cela. Je ne doute pas qu’elle ne se vante aussi de désintéressement, de droiture, de franchise et de loyauté. C’est être aussi loin des vertus qu’il est possible, que d’en perdre l’idée au point de prendre pour elles les vices contraires. Au reste il est très naturel qu’à force de sourdes intrigues et de noirs complots, à force de se nourrir de bile et de fiel, on perde enfin le goût des vrais plaisirs. Celui de nuire, une fois goûté, rend insensible à tous les autres. C’est une des punitions des méchants.

[419] Si j’ai le bonheur de trouver enfin un lecteur équitable quoique Français, j’espère qu’il pourra comprendre, au moins cette fois, qu’Europe et France ne sont pas pour moi des mots synonymes.

[420] De l’utilité de la religion: titre d’un beau livre à faire, et bien nécessaire. Mais ce titre ne peut être dignement rempli ni par un homme d’église, ni par un auteur de profession. Il faudrait un homme tel qu’il n’en existe plus de nos jours, et qu’il n’en renaîtra de longtemps.

[421] M. Brooke Boothby, qui, après avoir fait imprimer le premier dialogue, déposa dans le British Museum le manuscrit que Rousseau lui avait confié au mois d’avril 1776, avec des conditions, dit-il, qu’il s’est fait un devoir de remplir.

[422] *Voyez cet écrit après les Confessions.

[423] Quel homme de bon sens croira jamais qu’une aussi criante violation de la loi naturelle et du droit des gens puisse avoir pour principe une vertu? S’il est permis de dépouiller un mortel de son état d’homme, ce ne peut être qu’après l’avoir jugé, mais non pas pour le juger. Je vois beaucoup d’ardents exécuteurs, mais je n’ai point aperçu de juge. Si tels sont les préceptes d’équité de la philosophie moderne, malheur, sous ses auspices, au faible innocent et simple ; honneur et gloire aux intrigants cruels et rusés.

[424] De bonnes raisons doivent toujours être écoutées, surtout de la part d’un accusé qui se défend, ou d’un opprimé qui se plaint ; et si je n’ai rien de solide à dire, que ne me laisse-t-on parler en liberté ? C’est le plus sûr moyen de décrier tout-à-fait ma cause, et de justifier pleinement mes accusateurs. Mais, tant qu’on m’empêchera de parler, ou qu’on refusera de m’entendre, qui pourra jamais, sans témérité, prononcer que je n’avais rien à dire?

[425] Voyez dans la Correspondance de Rousseau, la lettre du 17 juin 1760.

[426] Sentiment des citoyens ; la Guerre de Genève, etc.

[427] Telles sont les lettres de l’ambassadeur Barillon, qui donnent sur la cour du roi d’Angleterre des détails curieux que Hume aurait dédaigné de recueillir, et qu’auraient rejetés tous les historiens de sa nation, parce qu’elles montrent clairement que sans Louis XIV, sans l’argent qu’il faisait passer à Charles pour acheter une portion de son parlement, ce prince eût couru de grands risques. Il demande toujours de l’argent, tâchant de trouver des excuses pour les dépenses faites, et des motifs pour obtenir de nouvelles sommes. Louis XIV donnait grandement, mais il ne voulait pas être dupe. Il l’était cependant, parce que c’est un sort inévitable ; au moins n’en savait-il rien: sa générosité avait de la grandeur, et il conservait la dignité de sa nation.

[428] Aussi la correspondance de madame de Sévigné réunit-elle tous les genres. Elle est historique parce que la plupart des personnages dont elle parle le sont. Sous quelque rapport que les fassent connaître les nombreux monuments de cette époque, madame de Sévigné trouve le moyen de les faire voir sous un nouveau jour

[429] Tel est le fragment de Lucrèce.

[430] Sur la fin de sa vie il manquait de vin.

[431] Nous donnerons dans le volume des pièces inédites une discussion sur la renonciation de Jean-Jacques. L’auteur dans sa jeunesse connut Rousseau et se passionna pour sa personne et ses écrits.

[432] Isaac Rousseau (père de Jean-Jacques) est le fils de Sabine Cartier (1645-1705) et du maître horloger David Rousseau (1641-1738), lui-même issu de l’horloger Jean Rousseau (1606-1684) et Lydie Mussard (1613-1678).

Il avait onze frères et sœurs. (Note de l’éditeur)

[433] Dans l’édition de Genève, les lettres de Jean-Jacques, tant à son père qu’à madame de Warens, sont précédées de cet avis: » Les originaux écrits de la propre main de l’auteur nous ont été communiqués par M. le professeur de S… qui en est en possession. » Dans toutes les éditions subséquentes, ces lettres ont été reproduites sans l’avis.

[434] Il raconte une partie de ces aventures, dans le IVe livre des Confessions.

[435] Rousseau passa l’hiver de 1732 à Neuchâtel.

[436] On voit dans les Confessions (liv. IV) que ce nom était Vaussore, anagramme de celui de Rousseau.

[437] Cette science était la musique. Il avait déjà donné, lorsqu’il écrivit cette lettre, chez M. de Treytorens, le concert dont il fait la description dans le livre IV des Confessions.

[438] Aucune date de pièce ne remonte au-delà de 1734. Ainsi, ce qu’il a composé avant cette époque, a été perdu et ne mérite aucun regret, si l’on en juge par quelques pièces de vers qu’on a conservées.

[439] Environs de Cluses. Aquarelle de Pierre-Louis de La Rive (1753-1817)

[440] Françoise-Louise de Warens, également connue sous les noms de Madame de Warens ou Louise Éléonore de la Tour du Pil (née le 31 mars 1699 à Vevey et décédée le 29 juillet 1762 à Chambéry). Tutrice et maîtresse de Jean-Jacques Rousseau (qui l’appelait Maman).

[441] Il prenait alors le lait.

[442] Il donna sur sa santé des détails semblables, dans le livre V des Confessions.

[443] Madame Gonceru, née Rousseau. Il lui fit une pension dans sa vieillesse.

[444] À la Caroline, où il était allé, comme ingénieur-architecte, pour construire la ville de Charles-Town.

[445] Cette lettre, datée de 1733 dans presque toutes les éditions, doit être de 1735, puisqu’il y est question de son entrevue avec l’abbé Blanchard, qui n’eut lieu qu’en 1735.

[446] Le marquis de Bonac, qui s’était intéressé précédemment à Rousseau. Voyez Confessions, livre IV.

[447] Jean-Jacques disant dans cette lettre qu’il connaissait madame de Warens depuis huit ans, il doit l’avoir écrite en 1736, puisque ce fut au mois d’avril 1728 qu’il arriva chez cette dame avec une lettre de recommandation de M. de Pontverre, curé de Confignon.

[448] Cette lettre n’en est pas une preuve: mais on y voit que sa raison se développait.

[449] Lyon. La rue de la Barre. Estampe de Desombrages Joseph Vézien. Musée Gadagne de Lyon.

[450] C’est d’après cette indication que nous avons trouvé le nom de la personne à qui cette lettre était adressée, et le lieu d’où Rousseau l’écrivit ; car ces deux circonstances, ainsi que la date, manquaient dans toutes les éditions qui ont précédé celle in-12 de 1819. Sachant qu’il existait une rue Genti à Lyon, et que Rousseau, étant dans cette ville en 1736, y devint amoureux de mademoiselle Serre, nous n’avons pas hésité, à l’aide du livre IV des Confessions, à désigner le nom et la date qu’on avait omis jusqu’alors.

[451] Le Verger des Charmettes, fait en 1737, et dont il est question, prouve qu’on a eu tort de dater cette lettre de 1735. Rousseau vint aux Charmettes pour la première fois dans l’automne de 1736.

[452] Jusqu’à cette désignation on aurait pu croire que cette lettre était adressée à un auteur, et s’étonner des conseils de Rousseau, qui n’avait pas encore acquis le droit d’en donner. Mais il est question de musique, art qu’il enseignait alors.

[453] Ecrite de Genève en 1787, et non en 1753, comme l’ont cru les précédents éditeurs. Jean-Jacques s’était rendu à Genève pour faire liquider la succession de sa mère: il venait d’atteindre sa majorité.

[454] Vue de Grenoble prise de l’île Verte, effet du soir, par Isidore Dagnan, 1829.

[455] Voyez dans les Confessions, livre VI, le récit de ce voyage.

[456] On trouve dans la Correspondance littéraire de Grimm (août 1786) une épigramme de Voltaire contre Rousseau, qu’il est à propos de rapporter, puisqu’il y est question d’Alzire.

On dit qu’on va donner Alzire;

Rousseau va crever de dépit,

S’il est vrai qu’encore il respire;

Car il est mort quant à l’esprit;

Et s’il est vrai que Rousseau vit.

C’est du seul plaisir de médire.

Alzire fut représentée pour la première fois en 1736 ; c’est de Jean-Baptiste qu’il est question. Il mourut en 1741. Il semble que l’épigramme ne dût être faite qu’après la nouvelle du succès. Mais Voltaire comptait dessus.

[457] Montpellier. Gravure ancienne.

[458] Au bourg de Salut-Audiol, chez madame de Larnage.

[459] Il semble que cette lettre soit adressée à M. Charbonnel, mais sans certitude.

[460] Chez madame de Lainage, à Saint-Audiol en Provence, aujourd’hui département des Bouches-du-Rhône. Voyez les Confessions, livre VI. Il n’exécuta pas ce projet, et l’accueil que lui fit madame de Warens l’en fit repentir-

[461] En revenant d’Italie, en 1737, M. de Lautrec, colonel du régiment d’Orléans, avait promis à madame de Warens de s’intéresser à Rousseau, qu’il oublia.

[462] Cette lettre n’avait d’autre date que celle du mois. La plupart des éditeurs ont ajouté l’année 1742. Mais comme Jean-Jacques était alors à Paris, et que lorsqu’il répondit à M. de Conzié madame de Warens était avec lui, ce ne put être de Paris, puisqu’ils ne s’y trouvèrent jamais ensemble. Cette circonstance me détermina à désigner l’année 1741: mais Rousseau devait être encore à Lyon chez M. de Mably. Je me suis donc trompé. Après de nouvelles recherches, je pense que cette lettre dut être écrite en 1738 ; du moins cette indication n’est-elle contrariée par aucun fait.

[463] Nous ne connaissons d’autre voyage de Jean-Jacques à Besançon que celui dont il parle dans le livre V des Confessions. Ce fut dans ce voyage que sa malle fut confisquée, parce qu’on trouva dans une poche de veste une parodie janséniste de la scène de Mithridate. On verbalisa contre Rousseau, qu’on accusa d’hérésie, etc. On ne lui rendit jamais ses effets. Ce fut, en ce sens, un voyage malencontreux ; mais cette circonstance ne suffit pas pour expliquer les reproches qu’il se fait.

[464] Le refuge de Jean-Jacques Rousseau aux Charmettes, près de Chambéry, à l’époque où il y vécut.

[465] C’est ce Vintzenried, perruquier, qui prit le nom de Courtilles et supplanta Rousseau ! Voyez Confessions, livre VI.

[466] La lettre suivante explique suffisamment les motifs que nous avons eus de donner une date à celle-ci qui n’en avait pas.

[467] Cette lettre a été imprimée pour la première fois dans l’Histoire de la vie et des ouvrages d-e J. J. Rousseau, tome II.

[468] L’ancienne porte de Vaise à Lyon. Estampe de Jean-Jacques Boissieu. 1803.

[469] Il est probable que cette lettre fut écrite eu 1741, peu de temps après le retour de Jean-Jacques à Chambéry. Madame de Sourgel, qui changeait de nom suivant les circonstances, était une aventurière.

[470] M. Favre était oncle de M. Conzié. Madame de Sourgel voulait brouiller avec ce dernier madame de Warens: c’est dans ce but qu’elle écrivait contre elle à M. Favre.

[471] Cette critique était insérée dans l’ouvrage périodique intitulé, Observations sur les écrits modernes, dont l’abbé Desfontaines était le principal rédacteur.

[472] Voici cette période hors d’haleine, telle qu’elle est dans l’ouvrage du critique: » Je conclus qu’ayant retranché tout d’un coup par mes caractères les soixante-dix combinaisons que la différente position des clefs et des accidents produit dans la musique ordinaire ; ayant établi un signe invariable et constant pour chaque son de l’octave dans tous les tons ; ayant établi de même une position très simple pour les différentes octaves ; ayant fixé toute l’expression des sons par les intervalles propres au ton où l’on est ; ayant conservé aux yeux la facilité de découvrir du premier regard si les sons montent ou descendent ; ayant fixé le degré de ce progrès avec une évidence que n’a point la musique ordinaire ; et enfin ayant abrégé de plus des trois-quarts, et le temps qu’il faut pour apprendre à solfier, et le volume des notes, il reste démontré que mes caractères sont préférables à ceux de la musique ordinaire. » Observations sur Ies écrits modernes, tome 3-1, lettre 462-1743.

[473] Depuis 1743 jusqu’en 1750, année où le Discours fameux du couronné par l’académie de Dijon, Rousseau n’a rien publié. On ne fait même dater son début dans la littérature que de ce discours. Il aurait été, comme on le voit, docile aux leçons d’un critique raisonnable ; mais il ne s’est plus exposé aux reproches de la nature de celui dont il parle. On a censuré ses opinions, non son style ; quand on reconnaît ses fautes de si bonne grâce, c’est qu’un est assez sûr de soi pour n’en plus commettre.

[474] Voici cette épigraphe: Immutat animus ad pristina.

[475] Suite de la clef ou Journal historique sur les matières du temps, par le sieur G. J., janvier 1743, tome LXIII, page 179.

[476] Rousseau se lia avec lui en sortant du Lazareth de Gènes. Ils correspondirent longtemps ensemble: mais leurs lettres n’ont point été conservées. Voyez Confessions, livre VII.

[477] Venise. Vue de San Marco. 1780.

[478] M. de Conzié (marquis), qui possédait la terre des Charmettes.

[479] Les Charmettes.

[480] Ici se termine cette lettre dans toutes les éditions faites depuis celle de Genève, in-4°, 1790.

[481] Il y a ici évidemment une faute d’impression, puisque Marianne n’a que douze parties.

[482] Rousseau donne dans le livre VII des Confessions des détails intéressants sur cette liaison.

[483] Venise. Vue de San Marco.

[484] Dans quelques éditions, les lettres adressées à M. Du Theil le sont à M. Amelat de Chaillou ; mais ce dernier cessa d’être ministre des affaires étrangères peu de temps après la mort du cardinal de Fleury, arrivée le 29 janvier 1743. Nous avons été induits en erreur par le fils de M. Du Theil, dans l’examen que nous faisons de ces lettres, Histoire de J. J. Rousseau, tome II, article Du Theil.

[485] La lettre à madame de Montaigu ; la correspondance que faisait tenir à Rousseau l’ambassadeur ; les missions données par celui-ci au premier, qui le représenta plusieurs fois au sénat de Venise, dans l’assemblée duquel il parut et reçut les honneurs dûs à son maître, font voir dans quel sens il faut prendre le mot domestique, employé jadis pour les plus grands seigneurs quand ils étaient officiers chez le roi ou les princes ; il n’avait pas l’acception qu’on lui donne aujourd’hui.

[486] Cette lettre est datée de Venise le 7 octobre, dans les éditions précédentes ; ce qui ne peut être, puisque Jean-Jacques était à Paris le 1er octobre. Ces mots, au lieu de m’arrêter à Genève, je vais continuer mon voyage, me font présumer que c’est de Genève qu’elle fut écrite.

[487] Paris à l’époque de Jean-Jacques Rousseau. La Pompe de la Samaritaine. Gravure de Hérisset d’après Chaufourier.

[488] Daniel Roguin: (1691-1771). Ancien officier au service de la Hollande, né à Yverdon, au bord du lac de Neuchâtel, il habitait Paris au moment où il fait la connaissance de Rousseau en 1742. Il retournera dans sa ville natale peu de temps après.

[489] C’était l’opéra des Muses galantes.

[490] Rousseau a transcrit dans ses Confessions la réponse de Voltaire à cette lettre.

[491] Cette lettre portait, dans la plupart des éditions, la date de 1747-Mais M. de Castellane, ambassadeur à Constantinople, ayant été rappelé au commencement de 1746, elle doit être de l’année précédente.

[492] Miol avait mis procureur, sans faire réflexion que le pouvoir du procureur cesse à la mort du commettant.

[493] Il ne reste de toute la maison de La Tour que madame de Warens, et une sienne nièce qui se trouve par conséquent d’un degré au moins plus éloignée, et qui d’ailleurs, n’ayant pas quitté sa religion ni ses biens, n’est pas assujettie aux mêmes besoins.

[494] Les réjouissances folles à l’occasion des noces du Dauphin, et dont il est question dans cette lettre, font voir qu’on a eu tort de la dater de 1763, puisqu’elles eurent lieu en 1747, le prince s’étant marié le 9 février de cette année.

[495] Château bâti sur le Cher. Il appartient aujourd’hui (en 1824) à M. Valet de Villeneuve, petit-fils de madame Dupin. Voyez dans les Confessions (livre VII), les détails que donne Rousseau sur cette demeure délicieuse.

[496] Cette lettre a été trouvée chez les pères de l’Oratoire de Montmorency ; elle était jointe au billet suivant, adressé par Rousseau, le 29 mai 1762, aux supérieurs de cette maison, en leur envoyant un exemplaire de son Émile:

«J. J. Rousseau prie messieurs de l’Oratoire de Montmorency de vouloir bien accorder à ses derniers écrits une place dans leur bibliothèque. Comme accepter le livre d’un auteur n’est point adopter ses principes, il a cru pouvoir, sans témérité, leur demander cette faveur. » (Note de M. Petitain.)

Comment la lettre de Jean-Jacques à M. Altuna se trouve-t-elle avec celle aux pères de l’Oratoire ? C’est ce qu’il est difficile d’expliquer, à moins d’admettre les conjectures de Rousseau sur le motif des visites que lui faisaient le père Berthier et les deux jansénistes qu’il lui avait amenés. Voyez le livre X des Confessions.

[497] Tous les deux avaient fait le projet de vivre ensemble. Rousseau devait aller retrouver son ami dans la Biscaye et ne plus se séparer de lui. Mais des obstacles imprévus (dont il rend compte livre VII des Confessions) empêchèrent l’exécution de ce projet.

[498] Bois amer ; arbre d’Amérique centrale et de la forêt amazonienne. Importées de Guyane en France depuis 1713 sa tige et ses racines constituent » l’écorce de Simarouba”. Son écorce, uutilisée en élixir ou en décoction sous les appellations d’écorce de Maracaïbo, permit d’enrayer une épidémie de dysenterie entre 1718 et 1725.

[499] Avarice.

[500] Les premiers éditeurs ont, sans réflexion, daté cette lettre de 1735, époque ou Rousseau, âgé de 23 ans, avait bien plus besoin de conseils que droit d’en donner. En la supposant écrite en 1749, nous observons plus la vraisemblance. Alors il commençait à se dégoûter du monde: il approchait du moment où se fit en lui, à la lecture du programme de l’académie de Dijon, cette révolution dont il rend compte dans ses Confessions, dans ses lettres à M. de Malesherbes, dont on a voulu contester la réalité, et dont la réalité demeure incontestable.

[501] La princesse de Navarre. Voyez les Confessions, tome II.

[502] Guillaume-Thomas François Raynal, né à Lapanouse le 12 avril 1713 et mort à Passy le 6 mars 1796, est un écrivain, penseur et prêtre français. (Note de l’éditeur)

[503] Dissertation sur la musique moderne.

[504] Dans toutes les éditions précédentes, cette lettre est imprimée comme adressée à madame de Chenonceau ; ce qui est évidemment une erreur. Deux passages des Confessions (livre VIII et IX, tome II) ne laissent aucun doute sur ce, point:

«Madame de Francueil sut que j’avais mis mes enfants aux Enfants-Trouvés ; elle m’en parla: cela m’engagea à lui écrire, à ce sujet, une lettre dans laquelle j’expose celles de mes raisons que je pouvais dire sans compromettre madame Levasseur et sa famille, car les plus déterminantes venaient de là ; et je les tus. » Confessions, livre VIII. D’après ce passage il est évident que ce ne fut point à madame de Chenonceau, mais à madame de Francueil que cette lettre fut adressée.

[505] Voyez la préface de la présente édition.

[506] Auteur d’un ouvrage intitulé L’esprit de l’art musical, ou Réflexions sur la musique et ses différentes parties, par C.J.C. Blainville, in-8°. Genève, 1754. — Dans son Dictionnaire de musique, au mot Mode, Rousseau donne une légère idée du nouveau mode dont il s’agit ici, et présente la formule de la gamme qui lui sert de base.

[507] Elle est datée de 1754 dans l’édition de M. Petitain: mais ce qui prouve que c’est une erreur, c’est que cette lettre est insérée dans le Mercure du mois de juin 1751.

[508] Renée-Caroline-Victoire de Froullay de Tessé, Marquise de Créquy, née au Château de Montflaux à Saint-Denis-de-Gastines le 19 octobre 1704 et morte à Paris le 3 février 1803. Femme de lettres française célèbre par son esprit.

[509] Dans la plupart des éditions on a mis cette lettre à l’année 1766, que Rousseau passa tout entière à Wootton. Comme il promet à madame de Créqui communication de sa réponse à la critique de M. Gautier, et que cette réponse parut au 1er novembre 1751, cette circonstance sert à donner une date précise à la lettre, qui ne portait que l’indication du mois et du jour.

[510] Le discours de M. Bordes, public dans les derniers mois de 1751, prouve qu’on a eu tort de dater cette lettre de 1766. L’occasion dont Rousseau parle pour donner plus de développement à ses idées, fut la comédie de Narcisse, qu’il fit imprimer avec une préface dans laquelle il donne ce développement, sans parler de la pièce dont il reconnaissait la médiocrité.

[511] On verra dans la lettre suivante qu’il est question d’une épitre d’Horace.

[512] Le bailly de Froulay, ambassadeur de France à Malte, et frère du comte de Froulay, qui avait précédé M. de Montaigu dans l’ambassade de Venise. Le comte était père de madame de Créqui.

[513] Cette lettre, datée dans plusieurs éditions de 1766, doit être de 1752, année où il se réunit plusieurs fois à Grimm, Raynal, etc. En 1766 il était en Angleterre.

[514] Il était alors caissier de M. de Francueil. La responsabilité de cet emploi, l’inquiétude qu’elle lui causait, le rendirent malade. Il donna sa démission pour se faire copiste de musique, et l’on crut qu’il était devenu fou. (Voyez Confessions, livre VIII.)

[515] Il venait de donner sa démission de caissier, place qu’il n’occupa que six semaines, sans en remplir les fonctions, puisqu’il fut dangereusement malade pendant cet intervalle.

[516] Il allait à Passy chez M. Mussard, sur lequel il donne des renseignements intéressants dans ses Confessions (livre VIII). C’est chez ce Genevois qu’il composa le Devin du Village.

[517] Les courses à Passy doivent faire remplacer par la date de 1752 celle de 1766, mise dans plusieurs éditions.

[518] D’après cette circonstance, cette lettre doit être datée de 1752, année où l’opéra italien fut établi pour quelques mois à Paris, et non de 1766.

[519] Charles Louis Claude Dupin, seigneur de Francueil, dit Dupin de Francueil, né le 6 novembre 1715 à Châteauroux et mort à Paris le 6 juin 1786. Fils de Claude Dupin, receveur général aux finances de Metz et de l’Alsace puis secrétaire du cabinet du Roi et fermier général, il sera lui-même un important financier et fermier général. Charles Louis Claude Dupin de Francueil sera un temps l’amant de Madame d’Épinay avec qui il aura deux enfants, dont Jean-Claude Leblanc de Beaulieu (1753-1825), futur évêque de Soissons et de Laon, et à qui il présentera Jean-Jacques Rousseau, qui était alors le secrétaire de sa belle-mère Louise Marie Madeleine Dupin. Espérant sans doute entrer à l’Académie des sciences il avait fait rédiger à Rousseau un livre, resté inachevé, de vulgarisation scientifique. (Note de l’éditeur)

[520] La mort de madame de Jully, arrivée le 10 décembre 1752, doit faire dater cette lettre du commencement de 1753, et non de 1755, comme l’a fait M. Petitain. M. de La Live de Jully, frère de M. d’Épinay, fît élever à sa femme un beau mausolée à Saint-Roch. Les détails que donne madame d’Épinay dans ses Mémoires, sur la conduite de madame de Jully, ont fait quelque tort à ce monument.

[521] Jeanne-Antoinette Poisson, marquise de Pompadour, née le 29 décembre 1721 à Paris et morte le 15 avril 1764 à Versailles. Issue de la bourgeoisie française elle devint favorite du roi Louis XV.(Note de l’éditeur)

[522] Cette lettre n’a été ni imprimée ni envoyée.

[523] Élie Catherine Fréron, né à Quimper le 20 janvier 1718 et mort à Montrouge le 10 mars 1776. Journaliste, critique littéraire et polémiste français.(Note de l’éditeur)

[524] «L’ermite prétendu était un M. de Bonneval, assez bon-homme, et qui ne manquait pas d’érudition. J’avais eu avec lui quelques liaisons, et jamais aucun démêlé. (note de J. Rousseau)

[525] C’est ainsi que Lulli fit jouer une fois son opéra d’Armide: voyant qu’il ne réussissait pas, il s’applaudit lui-même à haute voix en sortant ; tout fut plein à la représentation suivante.

[526] Que le plomb dissous soit un poison, les accidents funestes que causent tous les jours les vins falsifiés avec de la litharge ne le prouvent que trop. Ainsi, pour employer ce métal avec sûreté, il est important de bien connaître les dissolvants qui l’attaquent.

[527] Il est aisé de démontrer que, de quelque manière qu’on s’y prenne, on ne saurait, dans les usages des vaisseaux de cuisine, s’assurer pour un seul jour l’étamage le plus solide ; car, comme l’étain entre en fusion à un degré de feu fort inférieur à celui de la graisse bouillante, toutes les fois qu’un cuisinier fait roussir du beurre, il ne lui est pas possible de garantir de la fusion quelque partie de l’étamage, ni par conséquent le ragoût, du contact du cuivre.

[528] L’Académie royale de musique était de son département.

[529] Marc-Pierre de Voyer de Paulmy, comte d’Argenson, est un homme d’État français né à Paris le 16 août 1696 et mort dans la même ville le 22 août 1764. Il fut lieutenant général de police (1720, puis 1722-1724), à la suite de son père Marc-René de Voyer de Paulmy d’Argenson (1652-1721), chancelier du duc d’Orléans (1723-1740), puis ministre d’État (1742) et secrétaire d’État de la Guerre de Louis XV de janvier 1743 à février 1757. (Note de l’éditeur)

[530] Ce mémoire était à peu près le même que celui que l’on trouvera ci-après, à la suite de la lettre à M. de Saint-Florentin, 11 février 1759.

[531] «Je joignis à ma lettre à M. d’Argenson un Mémoire qui était sans réplique et qui demeura sans réponse et sans effet, ainsi que ma lettre. Le silence de cet homme injuste me resta sur le coeur, et ne contribua pas à augmenter l’estime très médiocre que j’eus toujours pour son caractère, et pour ses talents. » Confessions, Liv. VIII. Comme il y eut trois ministres d’état du même nom, dans le dernier siècle, il est juste de ne pas les confondre: celui dont il est question s’appelait Marc-Pierre.

[532] Il n’y a que les lettres initiales de mon nom.

[533] Le compliment n’était ni flatteur, ni très encourageant. Les deux amis auteurs des Amusements philosophiques étaient M. de Turpin et M. Castilhon, qui gardèrent l’anonyme. Tous deux ont publié depuis un grand nombre d’ouvrages avec l’espoir d’en faire un meilleur.

[534] Jean le Rond D’Alembert, ou Jean Le Rond d’Alembert, né le 16 novembre 1717 à Paris où il est mort le 29 octobre 1783. Mathématicien, philosophe et encyclopédiste français ; célèbre pour avoir dirigé l’Encyclopédie avec Denis Diderot jusqu’en 1757 et pour ses recherches en mathématiques sur les équations différentielles et les dérivées partielles.(Note de l’éditeur)

[535] Dans la plupart des éditions, cette lettre est placée à l’année 1761, le volume de Encyclopédie dont il y est question, prouve qu’elle dut être écrite en 1754-En 1708 Rousseau réfuta l’article Genève, qui ne venait qu’après ceux de la lettre C qu’il renvoie à d’Alembert.

[536] Les Eaux-Vives sont à la porte de Genève ; ainsi la date de cette lettre doit être celle d’un voyage que fît Rousseau dans cette ville en 1754.

[537] Faites choix d’un sujet proportionné à vos forces.

[538] Vous me questionnez sur un sujet que j’ai longtemps médité.

[539] Ainsi l’un emprunte le secours de l’autre, et tous deux conspirent pour produire le même effet.

[540] Il faut être libre d’affaires. C’est alors seulement que l’on sent la force et le charme de la poésie et de la musique.

[541] Suzanne Gonceru, née Rousseau. Tante de J.J Rousseau. (Note de l’éditeur)

[542] Vue de Genève à l’époque de Rousseau.

[543] Les piliers des Halles de Paris, dans l’ancienne rue de la Tonnellerie, à Paris vers 1870.

[544] Rousseau était parti le 1er juin 1754, avec Thérèse et M. Gauffecourt, pour Genève, d’où il alla avec la première faire une visite à madame de Warens à Chambéry.

[545] Ministre du saint Évangile et pasteur à Genève. (Note de l’éditeur)

[546] Voyez la lettre du 6 juillet 1755, adressée à M. Vernes.

[547] Épouse de Jean-Jacques Charon, marquis de Menars, magistrat et administrateur français.(Note de l’éditeur)

La mère de Thérèse avait fait venir des provisions de Blois. Elles furent portées chez madame de Menars, qui, voyant qu’elles ne lui étaient pas destinées, les refusa. On ne suivit pas cet exemple dans la maison de son gendre, M. de Lastic. On les y reçut, on les consomma, l’on se moqua de Thérèse quand elle se présenta pour les réclamer, et l’on finit par la mettre à la porte. Ce fut à cette occasion que Jean-Jacques écrivit ces deux lettres, dont la seconde est remarquable par l’ironie et le persiflage. Madame d’Épinay obtint de Rousseau qu’aucune des deux ne fût envoyée.

[548] François IV, comte de Lastic et de Sieujac, né le 13 juillet 1729, et mort le 26 fructidor an II (12 septembre 1794) au château de Parentignat.

[549] Cette lettre et la précédente pourront expliquer une petite note de l’Héloïse, adressée à l’Homme au beurre. — Note de du Peyrou. (Voyez la cinquième Partie, Lettre VII, vers la fin.)

[550] Louise d’Épinay, née Louise Florence Pétronille Tardieu d’Esclavelles, née à Valenciennes le 11 mars 1726 et morte à Paris le 17 avril 1783. Femme de lettres française.(Note de l’éditeur)

[551] ‪Jacob Vernes, né le 31 mai 1728 à Genève, mort le 22 octobre 1791. Théologien et pasteur protestant de Genève, célèbre pour sa correspondance avec Voltaire et Rousseau et auteur de Confidence Philosophique. Dans cette œuvre écrite sous la forme d’un roman, Jacob Vernes s’en prend à Voltaire et aux principes de l’école encyclopédiste. Sa verve pamphlétaire assura le succès de ce bréviaire de l’antimatérialisme qui fut largement traduit et diffusé en Europe.

[552] Malgré les observations de Rousseau, M-Vernes persista dans son projet, et lit un ouvrage périodique qu’il intitula Choix littéraire, qui probablement eut quelque succès, puisqu’il poussa cette compilation jusqu’au vingt-quatrième volume. Elle parut à Genève de 1755 à 1760, et forme vingt-quatre volumes in-8.

[553] Médecin connu par sa profonde vénération pour la médecine.

[554] Madame d’Épinay avait formé le projet d’écrire à son fils, âgé de douze à treize ans, une suite de lettres propres à le diriger dans ses sentiments et dans sa conduite sous tous les rapports. Déjà elle avait, dans cette idée, écrit deux lettres qu’elle communiqua à Rousseau pour qu’il lui en donnât son avis.

[555] Voici quelle était cette définition: » La politesse est dans un coeur sensible une expression douce, vraie et volontaire du sentiment de l’estime et de la bienveillance. » Plus loin madame d’Épinay disait à son fils: » La louange suit la vertu comme l’ombre suit le corps ; mais le corps ne doit point courir après l’ombre, et l’ombre ne peut exister sans le corps qui la produit. »

[556] À l’occasion de cette phrase, M. Petitain dit qu’elle ne présente aucun sens (tome XVII, page 170, édition de M. Lefèvre): mais il me semble que Jean-Jacques indique à M. Vernes un moyen de se procurer un exemplaire de son Discours, soit en en demandant un à M. Cbappuis, qui en avait plusieurs à sa disposition, soit en le dérobant, ce qui, pour l’auteur, serait une politesse.

[557] Dans la lettre du 28 novembre 1754, adressée à M. Perdriau, professeur de belles-lettres alors, et depuis ministre du saint Evangile et pasteur de la cathédrale, on a vu que Rousseau rendait compte des motifs qu’il avait de dédier son Discours à la république de Genève, mais qu’il avait peu d’espoir de voir sa dédicace agréée.

[558] Sa soumission aux lois ne s’est jamais démentie, et l’on peut dire qu’il l’a poussée jusqu’au scrupule lorsque, pour l’impression de l’Émile, il lutta contre M. de Malesherhes, qui voulait qu’une édition de ce bel ouvrage parût à Paris en même temps que celle qu’on faisait en Hollande. Il ne consentit pas à publier ce livre, même avec l’aveu du magistrat.

[559] Tronchin, alors à Paris, et d’accord avec quelques membres du Conseil à Genève, avait proposé à Rousseau la place de bibliothécaire, avec un traitement de douze cents francs. C’était un bienfait déguisé ; le traitement ordinaire affecté à cette place était bien inférieur à cette somme. Rousseau avait consulté sur cela madame d’Épinay, et, soupçonnant un but caché dans la proposition qui lui était faite, montrait une incertitude dont il était fort tourmenté.

Témoin de ses inquiétudes, madame d’Épinay lui avait écrit qu’elle se chargerait de la mère Le Vasseur et de sa fille, dans le cas où il se déciderait pour Genève, jusqu’à ce qu’il eût vu s’il pouvait s’y accoutumer et s’y fixer. Dans la même lettre, elle lui renouvelait la proposition d’habiter l’Ermitage ; et se rappelant lui avoir entendu dire que s’il avait cent pistoles de rente il ne choisirait pas d’autre habitation, elle lui offrait d’ajouter à la vente de son dernier ouvrage ce qui lui manquait de fonds pour compléter ce revenu. La lettre à madame d’Épinay est la réponse à cette proposition.

[560] Louis de Boissy: poète satirique et auteur dramatique français, né à Vic-sur-Cère (Cantal) le 26 novembre 1694 et mort à Paris le 19 avril 1758. Il a été élu membre de l’Académie française en 1754.(Note de l’éditeur)

[561] Voyez ci-après la lettre à M. de Boissi, du 24 janvier 1756.

[562] Louis-Élisabeth de la Vergne, comte de Tressan, né le 4 novembre 1705 au Mans et mort le 31 octobre 1783 d’une chute de voiture sur la route de Saint-Leu-la-Forêt. Militaire, physicien et écrivain français, connu principalement pour ses adaptations de romans de chevalerie du Moyen Âge. (Note de l’éditeur)

[563] M. Perdriau avait été reçu ministre du saint Évangile en 1738. Il fut élu professeur de belles-lettres en 1756,. il en remplit les fonctions jusqu’en 1776, qu’il se démit pour exercer celle de pasteur de la cathédrale.

[564] On y peut, si l’on veut, ajouter saint Augustin.

[565] Voyez la lettre au même, du 7 janvier, et l’observation qui la suit.

[566] Ce fut jusqu’au mois de décembre 1757, que madame d’Épinay lui écrivit une lettre qui le fit déguerpir par la neige et le froid.

[567] Madame d’Épinay l’avait prié de lui prêter le quatrième volume des Hommes illustres.

[568] C’était la Reine fantasque, qu’il conta en tournant la broche à son tour, dans une réunion.

[569] Voyez la lettre au comte de Tressan, en date du 7 janvier 1756.

[570] Le Baron d’Holbach. Ce dîner prouve qu’ils se voyaient alors, et conséquemment que leur rupture ne date point du mois d’août 1755, et qu’elle n’eut point pour cause la mystification du curé de Montchauvet, ainsi que M. d’Holbach a voulu le faire croire. Ces faits sont éclaircis Histoire de J.J. Rousseau, t. II, p. 130.

[571] Du mois de mars 1756, puisqu’il déménageait pour aller à l’Ermitage.

[572] Cette lettre n’est pas datée: mais comme elle fut écrite trois jours après son arrivée à l’Ermitage elle doit être du 12 avril 1756.

[573] Triste.

[574] Il désigne par cette expression Tronchin, alors à Paris, et que madame d’Épinay consultait sur l’état de sa santé.

[575] Ermite.

[576] Le réservoir des eaux du parc de la Chevrette était à l’Ermitage.

[577] L’Ermitage à Montmorency.

[578] Célèbre horloger de Genève qui s’établit à Paris. Il est auteur des articles de l’Encyclopédie relatifs à son art. M. de Corancez de-vint son gendre.

[579] Allusion à ce que lui avait dit madame d’Épinay dans une conversation précédente. » Faites comme moi, mon ami. Si ceux que j’ai crus mes amis sont faux, méchants, et injustes, je les laisse, je les plains, et je m’enveloppe de mon manteau. En voulez-vous la moitié ? »

[580] Le poème de la Religion naturelle, de Voltaire, dont il est question, sert à donner une date à cette lettre, qui ne put être écrite en 1755, comme l’a cru M. Petitain, puisque ce poème ne parut qu’en 1756. Il fut presque aussitôt réimprimé avec le poème sur le désastre de Lisbonne, sous le titre de la Loi naturelle. Le désastre de Lisbonne était arrivé le 1er novembre 1755.

[581] Franz Christoph von Scheyb (François-Christophe de Scheyb), né en 1704 à Thengen, en Haute-Souabe. Tout d’abord secrétaire auprès du comte de Harach (Vice-roi de Naples). Il fit imprimer un abrégé du traité de Grotius, du Droit de la guerre et de la paix: Grotius de jure Belli et pacis in nuce, Leyde, 1728, in-8°. En 1739, il fut nommé secrétaire des États de la Basse-Autriche. Il fit éditer la Table de Peutinger (monument important de la géographie ancienne) qu’il accompagna de notes savantes, ainsi que d’autres ouvrages d’intérêt moindre. (Note de l’éditeur)

[582] C’est ainsi qu’il appelait Grimm. Comme il se peignait le visage, on le nommait Tyran-Ie-Blanc.

[583] Celui sur le Désastre de Lisbonne, et celui sur la Loi naturelle.

[584] M. de La Harpe trouva ce langage peu respectueux.

[585] Le discours sur l’origine de l’inégalité.

[586] Examen de l’Essai sur l’Homme, par Crousaz. Lausanne, 1737, in-I 2.

[587] M. de Voltaire ayant avancé que la nature n’agit jamais rigoureusement, que nulle quantité précise n’est requise pour nulle opération, il s’agissait de combattre cette doctrine, et d’éclaircir mon raisonnement par un exemple. Dans celui de l’équilibre entre deux, poids, il n’est pas nécessaire, selon M. de Voltaire, que ces deux poids soient rigoureusement égaux pour que cet équilibre ait lieu. Or je lui fais voir que, dans cette supposition, il y a nécessairement effet sans cause, ou cause sans effet. Puis, ajoutant la seconde supposition des deux poids de fer et du grain d’aimant, je lui fais voir que, quand on ferait dans la nature quelque observation semblable à l’exemple supposé, cela ne prouverait encore rien en sa faveur, parce qu’il ne saurait s’assurer que quelque cause naturelle ou secrète ne produit pas en cette occasion l’apparente irrégularité dont il accuse la nature.

[588] Le jardinier.

[589] D’après les Mémoires de madame d’Épinay, l’on sait qu’elle avait des chagrins de deux sortes. Les uns lui venaient de son mari, qui mangeait sa fortune avec des actrices ; et les autres d’elle-même. Elle aima tour-à-tour Francueil et Grimm, et vit deux fois sa passion survivre à celle qu’elle avait inspirée.

[590] C’est celle dont nous avons donné un fragment à la suite de la lettre du 18 août. Nous avons oublié de dire que la réponse de Voltaire était écrite des Délices, le 12 septembre 1756 ; date qui nous met à même d’en donner une à cette lettre.

[591] Diderot, qui fit dans ce mois, une visite à l’Ermitage.

[592] Madame d’Épinay appelait ses ours plusieurs personnes de sa société: il y avait déjà longtemps qu’elle donnait ce nom à Rousseau.

[593] Cette date est prise dans les Mémoires de madame d’Épinay.

[594] Cette circonstance fait présumer que cette lettre, qui n’est pas datée, fut écrite vers la fin de janvier. Nous la laissons dans l’ordre où nous l’avons trouvée.

[595] Secrétaire de M. d’Épinay.

[596] La différence entre les deux amis est exprimée avec autant de justesse que d’énergie.

[597] Mademoiselle Le Vasseur.

[598] Voyez Confessions, livre IX.

[599] C’était Diderot, dont Grimm n’avait pu vaincre les préventions contre madame d’Épinay, et qui se refusait absolument à la voir.

— Pour la parfaite intelligence de cette lettre, il faut rapporter ici un passage de la lettre de madame d’Épinay à laquelle celle-ci sert de réponse.

«J’ai vu M. Diderot, et si je n’étais pas une imbécile, il aurait certainement dîné chez moi ; mais je crois que le pauvre Gauffecourt m’avait inoculé sa goutte ou son rhumatisme sur l’esprit ; et puis, je ne sais point tirailler ni violenter les gens ; au moyen de quoi je suis très persuadée que je ne le reverrai pas, malgré toutes les assurances qu’il m’a données de venir me voir. Mais encore faut-il vous dire comment cette entrevue s’est passée. J’étais en peine de notre ami que j’avais laissé en mauvais état hier au soir ; je me levai ce matin de bonne heure, et je me rendis chez lui avant neuf heures. Le baron d’Holbach et M. Diderot y étaient. Celui-ci voulut sortir dès qu’il me vit ; je l’arrêtai par le bras: Ah ! lui dis-je, le hasard ne me servira pas si bien, sans que j’en profite. Il rentra, et je puis assurer que je n’ai de ma vie eu deux heures plus agréables.

«Il y a sans doute dans ce billet bien des fautes d’orthographe, mais vous en trouverez davantage encore dans les plans que je vous fais passer. »

[600] Grimm, qui se parfumait, est l’ours musqué.

[601] Sobriquet donné à Grimm.

[602] Dans une lettre précédente, elle avait fait part à Rousseau du désir que témoignait Gauffecourt malade qu’il vînt passer quelques jours avec lui, soupçonnant, ajoutait-elle, que Gauffecourt avait quelques affaires à arranger, et qu’il ne voulait les confier qu’à lui.

[603] Au château de Montmorency.

[604] Denis Diderot, né le 5 octobre 1713 à Langres et mort le 31 juillet 1784 à Paris. Écrivain, philosophe et encyclopédiste français.(Note de l’éditeur)

[605] Nom de plaisanterie donné par Grimm au fils de madame d’Épinay. (Confessions, livre IX.)

[606]*Cette lettre étant, par son objet et par la circonstance où elle fut écrite, une des plus intéressantes de cette correspondance, et étant aussi celle qui, d’un des deux textes à l’autre, offre des différences plus nombreuses et plus remarquables, nous avons cru devoir mettre le lecteur à portée d’en faire lui-même la comparaison, en mettant sous ses yeux les deux textes l’un au-dessous de l’autre.(M.P.)

[607] Augmentées, aggravées.

[608] C’est de M. Gauffecourt qu’il est question.

[609] Madame d’Houdetot.

[610] Grimm.

[611] Ermite.

[612] Comme, d’après les Mémoires de madame d’Épinay, Grimm fut, en 1757, nommé secrétaire du maréchal d’Estrées, qui se rendit à l’armée d’Allemagne, il est probable que c’est de lui qu’il est question. Il hésita quelque temps, préférant le séjour de Paris, et ne partit que lorsqu’il perdit l’espoir d’avoir une autre place.

[613] C’était pour la Nouvelle Héloise, dans laquelle il fait embarquer Saint-Preux avec cet amiral, dont la relation avait été traduite en français par l’abbé Gua de Malver, et publiée en 1750, in-4°.

[614] Élisabeth Sophie Françoise, dite «Mimi », Lalive de Bellegarde, par son mariage, comtesse d’Houdetot née le 18 décembre 1730 à Paris où elle est morte le 28 janvier 1813, dans sa maison au 12, rue de Tournon, Paris, 6ème arrondissement. C’est une salonnière française.(Note de l’éditeur)

[615] Cette lettre est sans date: mais il nous a paru facile d’en mettre une, en nous rappelant que la passion de Jean-Jacques pour madame d’Houdetot fut portée au dernier degré dans l’été de 1737, et que la lettre à Sophie est celle où cette passion est exprimée avec le plus de force.

[616] L’auteur d’Agamemnon.

[617] Rousseau, dans ses Confessions, rapporte ces paroles ; mais il leur a donné plus d’élégance et plus d’énergie. Son imagination embellissait alors ses souvenirs. On en peut juger en confrontant les deux versions. Voici celle des Confessions: » Non, jamais homme ne fut si aimable et jamais amant n’aima comme vous ! mais votre ami Saint-Lambert nous écoute, et mon coeur ne saurait aimer deux fois. »

[618] Il résulte des renseignements qui nous ont été donnés, que cette lettre était chiffrée par Rousseau, et que c’est ce chiffre que possède M. Moultou à qui nous en devons la copie.

[619] Au nombre des oeuvres de musique composées par. Jean-Jacques, est un Salve, regina, qu’il avait fait en 1752.

[620] Depuis, madame de Belsunce.

[621] Ceux que madame d’Épinay appelait mes ours.

[622] Après cette lettre viennent les trois billets que Jean-Jacques écrivit le même jour à madame d’Épinay, et qu’il a textuellement insérés dans ses Confessions, livre IX.

[623] Celui d’aller à Genève consulter Tronchin.

[624] Jean-François, marquis de Saint-Lambert, né à Nancy le 26 décembre 1716 et mort à Paris le 9 février 1803.Militaire, philosophe, conteur et poète lorrain puis, après 1766, français.

[625] Quand j’écrivais cette lettre, M. d’Holbach avait déjà sa seconde femme, soeur de la première.

[626] Notez, sur la lettre suivante, que le secret de ce voyage de madame d’Épinay, qu’elle me croyait bien caché, m’était bien connu, de même qu’à toute sa maison ; mais, comme il ne me convenait pas d’en paraître instruit, j’étais forcé de motiver mon refus sur d’autres causes: et ce fut par là que je donnai si beau jeu à leur vengeance, d’autant plus cruelle qu’elle était plus injuste. Je savais les secrets de madame d’Épinay, sans qu’elle me les eût dits, et sans avoir pris le moindre soin pour les apprendre. Jamais je n’en ai révélé aucun, même après ma rupture avec elle. Elle et d’autres savaient les miens par ma pleine et libre confiance, parce que la réserve avec les amis me paraît un crime, et qu’on ne doit pas vouloir passer à leurs yeux pour meilleur qu’on est. C’est de ces aveux, faits d’une manière qui devait les leur rendre si sacrés, qu’ils ont tiré contre moi le parti que chacun sait. Quel honnête homme n’aimerait pas cent fois mieux être coupable de mes fautes que de leur trahison ?

[627] Friedrich Melchior, baron von Grimm, né à Ratisbonne le 26 décembre 1723 et mort à Gotha le 19 décembre 1807. Diplomate et homme de lettres bavarois d’expression française.(Note de l’éditeur)

[628] Var. D’après l’édition de du Peyrou: » elle vainquit ma longue résistance: mes voeux, mon goût, l’improbation… etc. ; je me laissai conduire à l’Ermitage. »

[629] Il n’y a qu’une seule maison où l’éloignement du maître l’ait affranchi de ces devoirs qui lui paraissaient insupportables: ce fut à Trye, château de M. le prince de Conti ; car il payait un loyer pour sa retraite de Wootton.

[630] Var. » Ah ! me direz-vous, c’est qu’elle vous aime ; elle ne peut se passer de son ami. Mais, mou cher Grimm, elle se passera bien de vous, à qui je ne serai sûrement pas préféré. Oh ! que je connais bien… etc. »

[631] Var. » dans l’usage de tout laisser… etc. » Il paraît que Rousseau évitait autant que possible les hiatus que produit souvent la préposition à la suite de certains verbes, ce qui le portait à substituer, même contre l’usage, la préposition de. Je l’exhortai de partir ; ils m’engagent d’y faire, et beaucoup d’autre exemples semblables.

[632] Var. » c’est parce que j’ai des sociétés hors de mon état ; c’est parce que tous les gens »

[633] Var. » prévenez-en madame d’Épinay, prenez quelques mesures pour ne pas laisser ces pauvres femmes seules cet hiver au milieu des bois, puis envoyez-moi… etc. »

[634] Var. d’après l’édition de du Peyrou: » … à me faire partir, qui devrait être si peu naturel à ceux qui ont de l’humanité et qui connaissent mon état, me fît… etc. »

[635] Var. » qui m’a donné une indignation contre vous que je n’ai peut-être que trop… etc. »

[636] Var. » au lieu de tous ces mensonges détournés. »

[637] Var. » que quand vous ne voudrez pas m’avoir pour valet, vous… etc. »

[638] Grimm, ce meilleur ami, était plutôt amant. Mais je crois que, dans cette circonstance, il n’était ni l’un ni l’autre. Objet d’une passion aveugle de la part de madame d’Épinay, il ne la payait pas de retour, et ne l’aimait qu’autant qu’il le fallait pour son intérêt ; car, plus on étudie cet aventurier, plus on voit que chez lui tout fut calculé.

[639]

«J’avais la lettre de Saint-Lambert dans ma poche: je la relus plusieurs fois en marchant. Cette lettre me servit d’égide contre ma faiblesse. » Confessions, Liv. IX.

[640] Voyez dans le neuvième livre des Confessions le récit plaisant de cette réconciliation dans laquelle le baron reçut son ancien ami en empereur romain, lui adressant une mercuriale ou plutôt une réprimande comme celle qu’un précepteur aurait faite à son disciple en lui faisant grâce du fouet. Ce raccommodement avait précédé la lettre à M. Grimm, du 19 octobre.

[641] C’est la dernière lettre que Jean-Jacques écrivit de l’Ermitage. Il sortit de cette maison le 15 décembre suivant. Elle fut vendue à Grétry-par M. de Belsunce, gendre de madame d’Épinay. Voyez l’une des notes du neuvième livre des Confessions.

[642] Une circonstance, bizarre, et qui prouve la vanité de nos jugements, c’est que pendant que madame d’Épinay chassait Rousseau de l’Ermitage, la république de Genève la remerciait de ses procédés pour Jean-Jacques ; une députation en forme des horlogers vint la complimenter sur le même sujet. Enfin, ajoute-t-elle, le peuple m’a en vénération à cause de lui. J’ai répondu sans dire rien qui puisse rendre Rousseau suspect. C’est facile à croire. Voyez Mémoires de madame d’Épinay, tome III, page 223.

[643] Le Petit Mont-Louis à Montmorency.Musée Jean-Jacques Rousseau de Montmorency.

[644] Notez que toutes les horribles noirceurs dont on m’accusait se réduisaient à n’avoir pas voulu suivre à Genève madame d’Épinay. C’était uniquement pour cela que j’étais un monstre d’ingratitude, un homme abominable. Il est vrai qu’on m’accusait de plus du crime horrible d’être amoureux de madame d’Houdetot, et de ne pouvoir me résoudre à m’éloigner d’elle. Que cela fût ou non, il est certain que j’avais une autre puissante raison pour ne pas suivre madame d’Épinay, qui m’en eût empêché quand je n’aurais eu que celle-là. Je ne pouvais, sans lui manquer, dire cette raison, qui n’avait de rapport qu’à elle(*). Ainsi réduit à taire les deux véritables raisons que j’avais pour rester, j’étais forcé, pour m’excuser, de battre la campagne, et de me laisser accuser par madame d’Épinay et par ses amis, de l’ingratitude la plus noire, précisément parce que je ne voulais pas être ingrat ni la compromettre.

(*)C’était la grossesse de madame d’Épinay qu’il fallait cacher à son mari. Ce voyage n’avait pas d’autre but. Tout s’arrangea pour le mieux, puisque ce fut le mari même qui l’accompagna, fort inquiet de la santé de sa femme. Il revint après l’avoir recommandée à Tronchin qu’elle appelle son sauveur. Il ne fallait pas un aussi habile médecin pour la guérir.

[645] M. Grimm. On voit en effet dans les Mémoires de madame d’Épinay, qu’il était parvenu à en imposer à tout le monde. Saint-Lambert seul le trouvait impertinent, et conséquemment madame d’Houdetot n’avait pas grande estime pour lui ; mais ils se taisaient, parce que les autres membres de cette société le regardaient comme un oracle.

[646] Il est question de l’article Genève dans l’Encyclopédie, par d’Alembert. Peut-être la lettre de M. Vernes lui donna-t-elle l’idée de réfuter l’article de d’Alembert. Quoiqu’il en soit, il s’en occupa bientôt après, puisque sa préface est datée du 20 mars 1758. D’ailleurs il dit dans ses Confessions que c’est dans le mois de février qu’il commença cette réfutation.

[647] Madame d’Épinay, qui rapporte cette lettre dans ses Mémoires, la trouva très impertinente. Elle fut probablement choquée de ce passage: il répondait à celui-ci, » Je n’entends pas bien votre lettre, et si nous étions dans le cas de nous expliquer, je voudrais bien mettre tout ce qui s’est passé sur le compte d’un malentendu. » C’était une sorte d’avance, à laquelle Rousseau ne répondit pas ; et si Grimm eût été près de madame d’Épinay, elle ne l’eût point faite. Quand Jean-Jacques lui dit qu’elle se vante de son peu d’intelligence, il fait allusion à ce qu’elle lui avait mandé dans l’une des premières lettres, quelle avait un rhumatisme sur l’esprit. Mais ce qui dut la piquer particulièrement, c’est de voir que son hôte avait pris son parti, qu’il était calme, et lui donnait une leçon méritée sur la manière dont on doit se conduire envers ses amis quand l’amitié est éteinte.

[648] Voyez les notes insérées dans la Vie de Sénèque. (*)

(*) La rupture de ces deux hommes célèbres fut pendant quelque temps l’unique sujet de tous les entretiens dans la haute société de Paris. Champfort nous apprend que M. de Castries en témoignait un jour son étonnement eu ces termes: » Mon Dieu ! partout où je vais, je n’entends parler que de ce Rousseau et de ce Diderot. Conçoit-on cela ? des gens de rien, qui n’ont pas de maison, qui sont logés à un troisième étage ! En vérité, on ne peut pas se faire à ces choses-là. »

Oeuvres de Chamfort, Caratères et anecdotes.

[649] François Coindet, jeune employé de banque d’origine genevoise, s’attache à Rousseau lorsque celui-ci s’installe en solitaire en 1758 à Montmorency et auquel il rend de menus services. Malgré les rebuffades régulières du grand homme, il lui garde une fidélité admirative.(Note de l’éditeur)

[650] Cette lettre ne fait partie d’aucune des éditions précédentes.

[651] Examen historique des quatre beaux, siècles de M. de Voltaire, I vol. in-8°. Genève, 1765, par Jacques-Antoine Roustan.

[652] Jean-Edme, fils de l’horloger. Il fut ministre de la religion réformée, et mourut longtemps avant son père.

[653]

M. Duvillard, libraire à Genève, avait, sans l’aveu de l’auteur, fait imprimer l’article Économie politique de l’Encyclopédie, qu’il publia: sous le titre de Discours sur l’Économie politique.

[654] Cet écrit ne parut que le 2 octobre suivant. La date en est constatée dans la lettre du 22 octobre, à M. Vernes.

[655] La Nouvelle Héloïse.

[656] Sophie était un des prénoms de madame d’Houdetot ; cette circonstance, et plusieurs autres relatives à la liaison qui avait existé entre Jean-Jacques et cette dame, font présumer que cette lettre lui est adressée. M. Petitain a tranché la difficulté en substituant le nom de madame d’Houdetot à celui de Sophie. Il nous semble qu’il y a plus d’exactitude à conserver celui que porte l’autographe. De plus, on n’a point acquis la certitude nécessaire pour autoriser cette substitution. Nous dirons même qu’il y a une objection grave tirée de la lettre du 25 mars 1758.

[657] Jacob Vernet (1698-1789) fut un théologien éminent de Genève, en Suisse. Il croyait à une approche rationaliste de la religion, et fut considéré comme le pasteur le plus important et le plus influent genevois de son temps. (Note de l’éditeur)

[658] La Déclaration des ministres de Genève, à l’occasion de l’article Genève de l’Encyclopédie:

[659] Rousseau, dans sa lettre à d’Alembert, s’était plus particulièrement occupé des spectacles, de leur danger, et du conseil que l’auteur de l’article Genève donnait, d’établir dans cette ville une salle de spectacles. Il avait négligé le socinianisme dont Genève était accusée. J. Vernet, professeur de théologie, aurait désiré que Rousseau eût réfuté cette accusation. Dans la suite, on le verra (lettre à M. Moultou, du 8 octobre 1762) exiger de Jean-Jacques une rétractation de la Profession de foi du vicaire savoyard ; ce qui fut cause de leur rupture.

[660] Voyez la Lettre à d’Alemhert. — La lettre de Leroy à laquelle celle de Rousseau sert de réponse, se trouve dans l’édition de Genève. » non seulement, dit-il à Rousseau, il y avait un théâtre à Sparte, absolument semblable à celui de Bacchus à Athènes, mais il était le plus bel ornement de cette ville Il subsiste même encore en grande partie, et Pausanias et Plutarque en parlent: c’est d’après ce que ces deux auteurs en disent que j’en ai fait l’histoire que je vous envoie dans l’ouvrage que je viens de mettre au jour. »

Cet ouvrage a pour titre: Ruines des plus beaux monuments de la Grèce, publié en effet en 1758, un volume grand in-folio, fig., et réimprimé en 1770. — Leroy (Jean David), membre de l’Académie des inscriptions, se livra à l’architecture, qu’il a professée à Paris pendant quarante ans, après avoir été en étudier en Grèce les plus beaux modèles. Il a surtout étudié et approfondi tout ce qui regarde l’architecture navale et la marine des anciens. Il est mort en 1803.

(Note de M. Petitain.)

[661] Théodore Tronchin, né le 24 juin 1709 à Genève et mort le 30 novembre 1781 à Paris. Médecin suisse, très célèbre en son temps. (Note de l’éditeur)

[662] Dans ses Mémoires, madame d’Épinay représente son sauveur Tronchin comme entièrement dévoué à sa cause, ce qui permettait de croire qu’il abandonnait entièrement celle de Rousseau-Celui-ci prétend qu’il seconda puissamment ses ennemis. Peut-être témoigna-t-il de l’intérêt aux deux partis. Une lettre rapportée à son article (Hist. de J. J. Rousseau), prouve qu’il écrivait contre Voltaire dans le temps où il était le plus lié avec le patriarche de Ferney.

[663] Paul Claude Moultou (1731-1797), pasteur huguenot français issu d’une famille protestante aisée. Il fit ses études à Genève et fut ordonné en 1754. En 1773, il démissionna de son ministère pour des raisons de conscience. Il fut un grand admirateur et ami de Jean-Jacques Rousseau.

[664] Ce morceau est l’Essai sur l’imitation théâtrale, tiré des Dialogues de Platon. Rousseau le fit à l’occasion de sa lettre à M. d’Alembert, dans laquelle il ne put l’insérer.

[665] Il était fort difficile d’en faire accepter à Rousseau ; mille circonstances analogues à celle-ci le prouvent. Mais quand on le savait, pourquoi revenait-on à la charge ?

[666] Cette lettre et le mémoire qui suit furent remis par M. Sellon, résident de Genève, à M. de Saint-Florentin, qui promit une réponse, et qui n’en fît point.

[667] Louis III Phélypeaux, comte de Saint-Florentin, marquis (1725) puis duc (1770) de La Vrillière, né le 18 août 1705 et mort le 27 février 1777. Homme d’État français. (Note de l’éditeur)

[668] Barbier de Neuville, de Vitry-le-Francais.

[669] La ville de Paris tenait alors l’Opéra.

[670] Il faut ajouter toutes celles de cette dernière reprise et des suivantes, où, pour le coup, les directeurs, qui eux-mêmes avaient contracté avec moi, ne pouvaient ignorer qu’ils disposaient d’un bien qui ne leur appartenait pas.

[671] Toussaint-Pierre Le Nieps (1694-1774). Banquier genevois à Paris. En juillet 1754, étant à Genève, Rousseau lui avait demandé une lettre d’introduction pour le professeur Jacob Vernet et il entendra vouloir le réhabiliter dans ses prérogatives de Citoyen de Genève, mais Le Nieps lui fit savoir qu’il ne s’en souciait pas. Rousseau décide de mettre fin à leur échanges épistolaires. En 1766, Le 20 novembre 1766, Le Nieps sera conduit à la Bastille. Rousseau, l’apprenant, en sera profondément affecté. (Note de l’éditeur)

[672] Il continua de l’observer en effet, ce qui fit qu’on eut tort, et que son voeu fut réalisé. Mais il n’en fut pas plus heureux. Voyez l’Avertissement de l’Émile.

[673] Depuis lors il lui a fait une pension viagère de 300 livres ; et je me fais un sensible plaisir de rendre public un acte aussi rare de reconnaissance et de générosité.

[674] Charles II François, Frédéric de Montmorency-Luxembourg (né le 3 ou 31 décembre 1702. Mort le 18 mai 1764), huitième duc de Piney-Luxembourg et deuxième duc de Montmorency (Beaufort), prince d’Aigremont et de Tingry, comte de Bouteville, de Lassé, de Dangu et de Luxe, pair de France, maréchal de France en 1757 et gouverneur de Normandie en 1726. Il était fils de Charles Ier Frédéric de Montmorency-Luxembourg et petit-fils du fameux maréchal de Luxembourg. Il donna un asile à Rousseau à Mont-Louis et au «nouveau château » à Montmorency pendant les années 1757 à 1762, après qu’il s’était séparé de la comtesse d’Houdetot.

[675] Bienfaisance.

[676] Marie-Angélique de Neufville de Villeroy (1707-1787), seconde épouse de Charles II François, Frédéric de Montmorency-Luxembourg depuis le 9 janvier 1724. (Note de l’éditeur).

[677] Voltaire.

[678] La famille Cartier est apparentée aux Rousseau. Jean-jacques Rousseau avait eu comme grands-parents: David Rousseau (1641-1738) et Suzanne Cartier (1645-1705) (Note de l’éditeur).

[679] La survivance de sa charge de capitaine des gardes accordée au duc de Montmorency.

[680] Cette lettre, qui jusqu’à présent n’a fait partie d’aucune édition des oeuvres de J. J. Rousseau, est tirée de son Histoire, tome II.

Alexandre Deleyre, est né le 5 ou 10 janvier 1726 aux Portets en Gironde. Son enfance fut triste et malheureuse ; il fit ses premières études dans un pensionnat de Bordeaux où il subit «des châtiments cruels » ; il alla ensuite au Collège des Jésuites de cette ville ; très influencé par ses maîtres, il prit l’habit à l’âge de quinze ans. À vingt-deux ans, il annonça son intention de quitter son ordre malgré les objurgations de sa famille et de ses maîtres. Pour se conformer aux voeux de son père, il se destina au barreau mais s’aperçut vite que cette carrière ne lui convenait pas. Il quitta Bordeaux en 1750 et arriva sans ressources à Paris à l’âge de vingt-quatre ans avec l’intention de poursuivre une carrière littéraire. Il rencontra J.J. Rousseau qui le présenta à d’Alembert et à Diderot. Il collabora à l’Encyclopédie. (Note de l’éditeur)

[681] Auteur du Nouveau Spectateur et rédacteur du Journal Le Monde. Il pressa Rousseau de coopérer à cet ouvrage périodique, lequel finit par lui céder pour douze louis son Extrait de la Paix perpétuelle de M. de Saint-Pierre pour y être inséré.

[682] De la duchesse de Villeroi, sa soeur.

[683] Premier syndic de la république de Genève.

[684] Ce langage fait voir combien madame d’Épinay avait de prétention à briller dans la conversation. Celle de Voltaire était charmante, mais il fallait savoir écouter ; et la remarque de madame d’Épinay ferait présumer qu’elle ne savait pas se taire. Je ne comprends pas qu’on eût envie, quand Voltaire parlait, de dire autre chose que ce qui était nécessaire pour le faire parler encore.

[685] Page 163.

[686] Voyez les réponses aux questions faites par M. de Chauvel et datées de Wootton le 5 janvier 1767. La date est omise dans l’édition de Ledoux et Tenré. Rousseau y parle de cette lettre de 1760 ; dit qu’il en retrouva le brouillon ; le transcrit et l’envoie à M. de Chauvel, avec permission d’en l’aire l’usage qu’il voudra.

[687] C’étaient les Aventures de milord Edouard Bomston, dont il remit le manuscrit à madame de Luxembourg. Comme elle avait été belle dans un temps où les dames de la cour ne l’étaient pas impunément, on pouvait trouver quelque conformité entre l’une des maîtresses de milord et madame la marécbale, conséquemment des allusions désagréables pour Celle-ci ; cette considération fit que Rousseau rendit madame de Luxembourg maîtresse de l’ouvrage, et le lui dit maladroitement, puisque c’était lui faire entendre qu’il y avait des motifs qui pouvaient l’engager à détruire ce manuscrit. Elle n’en fît rien, ce qui ferait croire qu’elle se mettait au-dessus des allusions, ou qu’elle n’en trouvait pas. Nous ne laisserions point cette alternative, si nous ne savions qu’elle chantait elle-même le couplet satirique que M. de Tressan avait fait contre elle.

Quand Boufflers parut à la cour

On crut voir la mère d’amour;

Chacun cherchait à-lui plaire,

Et chacun l’avait à son tour.

Il est vrai qu’elle s’arrêtait au troisième vers ; mais un jour elle acheva le couplet pour aider la mémoire de quelqu’un qui le chantait sans se douter qu’il eût été fait pour elle.

[688] En 1756, le maréchal de Luxembourg, gouverneur de Normandie, s’était rendu, par ordre de Louis XV, à Rouen, pour faire rayer quelques arrêts du parlement de cette ville, qui contrariaient les volontés royales, et pour présider à l’enregistrement des lettres patentes portant cassation de ces arrêts. Ces missions étaient toujours désagréables. Il parait que Rousseau craignait que le maréchal n’en eût encore une de cette nature.

[689] L’abbé fait un tout autre récit. C’est d’Alembert qui !e fît sortir, c’est d’Alembert qui remercia, etc. On ne répond à cela que par un fait: c’est qu’on tient la lettre à la maréchale, d’elle-même.

[690] Denis Lalive d’Épinay (1724-1782) époux de Louise d’Épinay, correspondante régulière de J.J Rousseau.

[691] Le présent dont il est question était une collection de gravures.

[692] Serment d’ivrogne ou de joueur. Cependant il est possible qu’il n’eût pas l’intention de publier ce qu’il composait, ou qu’il crût n’en avoir pas le temps, car on voit dans un grand nombre de ses lettres, qu’il comptait sur une fin prochaine. Lorsqu’il écrivait cette lettre, il s’occupait de l’Émile, et ce n’était pas pour le laisser dans son portefeuille. Du reste, il explique sa pensée dans la lettre à M. J. Vernet,du 29 novembre 1760. On y voit qu’il ne comprend pas Émile dans sa résolution, et que ce qu’il a publié depuis, le fut pour sa défense. Voyez cette lettre.

[693] Marie-Charlotte Hippolyte de Campet de Saujon, par son mariage comtesse de Boufflers, née en 1724 et morte à Rouen en 1800, est une salonnière et femme de lettres française. Elle épouse le 15 février 1746 le comte Édouard de Boufflers-Rouverel, capitaine de cavalerie au régiment de Bellefonds, et sera la maîtresse du prince de Conti. Au décès de son mari, en octobre 1764, elle espèrera pouvoir épouser celui-ci mais finit par renoncer à ce projet. Arrêtée durant la Terreur, elle sera acquittée par le tribunal révolutionnaire. Elle a composé quelques ouvrages de littérature et des poésies légères. (Note de l’éditeur)

[694] Celle de la Nouvelle Héloïse.

[695] J’avais, dans l’Histoire de J. J. Rousseau (tome I, page 355), combattu l’idée de supposer que Duclos était le correspondant à qui Jean-Jacques adressait cette lettre. Je me fondais sur ce que le premier vantait hautement la Nouvelle Héloïse, tandis que le correspondant paraissait vouloir qu’on ignorât qu’il eût lu cet ouvrage. Mais on voit que Rousseau lui exprime le désir de le voir changer d’avis, afin qu’il se vante de son approbation. Il consultait Duclos sur ses ouvrages ; cette lettre pourrait donc lui être adressée.

[696] M. Coindet qui était commis chez MM. Thelusson et Necker.

[697] Chrétien-Guillaume de Lamoignon de Malesherbes, né le 6 décembre 1721 à Paris, où il a été guillotiné le 22 avril 1794, est un magistrat, botaniste et homme d’État français, particulièrement connu pour le soutien qu’il apporta, en tant que chef de la censure royale, à la publication de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert. Il fut un des défenseurs de Louis XVI à son procès. (Note de l’éditeur)

[698] Charles Pinot Duclos né à Dinan en Bretagne le 12 février 1704 et mort à Paris le 26 mars 1772, est un écrivain et historien français. (Note de l’éditeur)

[699] Expression familière à Diderot. Voyez les Confessions livre IX. — On lit dans quelques éditions, feuillus au lieu de feuillet.

[700] Charles Pinot Duclos né à Dinan en Bretagne le 12 février 1704 et mort à Paris le 26 mars 1772, est un écrivain et historien français.

[701] Les deux écrits que j’ai publiés depuis Émile, ont tous deux été faits par force: l’un pour la défense de mon honneur, l’autre pour l’acquit de mou devoir. (Note de Rousseau qui se trouve dans l’édition donnée par Du Peyrou, en 1790, et qui a été omise dans toutes les éditions postérieures.)

[702] Dans l’édition de Du Peyrou, cette phrase est autrement conçue. » Je suis charmé… Cela montre que mon témoignage a quelque autorité près des personnes pour qui j’ai tant de respect, et je me réjouis pour elles, pour moi, et surtout pour les montagnons, de n’avoir pas été menteur. Je ne suis point étonné que le luxe ait fait… »

[703] Duclos, auteur d’un roman intitulé, Les Confessions du comte de***

[704] Éditeur parisien. (Note de l’éditeur)

[705] C’est d’Émile qu’il est question.

[706] Il ne le désigne pas assez pour qu’on puisse assurer qu’il veuille parler de la Profession de foi du Vicaire Savoyard. Mais cependant il est probable que c’est ce morceau qu’il envoya à M. Moultou. Cette profession fut aussitôt remarquée, critiquée, admirée, condamnée ; Voltaire même ne put refuser son approbation.

[707] M. de Froulay, oncle de madame de Créqui.

[708] Elle avait donné un baiser au porteur.

[709] Charles Joseph Panckoucke, second fils de l’imprimeur libraire André Joseph Panckoucke, est né à Paris le 26 novembre 1736 et mort, dans la même ville le 19 décembre 1798. Quoique son père (mort en 1753) fût déjà solidement établi, c’est Charles Joseph qui lia le nom des Panckoucke à la plus grande maison d’édition du XVIIIe siècle. L’actuelle maison d’éditions Dalloz passe pour avoir été fondée par un membre de la famille. (Note de l’éditeur)

[710] C’est la même que la Maréchale de Luxembourg. (Note de l’éditeur)

[711] Allusion à la brochure qui fut attribuée au marquis de Ximénès, et intitulée, Lettres sur la Nouvelle Héloïse de J. J. Rousseau, 1761, in-8° de 27 pages. M. Barbier, bibliothécaire au Conseil d’état, nous a dit en avoir vu le manuscrit autographe chargé de corrections et d’additions de la main même de Voltaire.

[712] Cette lettre a été imprimée pour la première fois dans le deuxième volume du Conservateur, publié par M. François de Neufchâteau en l’an VIII.

[713] Voyez Émile, livre I. Voyez aussi les Confessions, livre XII.

[714] Je ne tous propose point de lui en donner un vous-même à Montmorency, à cause de Chassot et de sa famille, qui le lui feraient cruellement payer. Mon loyer n’étant que de cinquante livres, ne lui sera pas plus onéreux qu’une chambre à Paris.

[715] Il est revenu depuis sur cette idée en écrivant ses Confessions. Voyez au livre IX.

[716] Jacqueline Faramand épouse Danet (1696-1777), est la nourrice de Jean-Jacques qui l’élève en même temps que sa tante Suzon (Suzanne Rousseau). Il l’appelle affectueusement Mie Jacqueline. Elle épouse en 1733 un teinturier, Jacques Danet. (Note de l’éditeur)

[717] Celle du 29 mai. Voyez précédemmen[a-z]…

[718] Voyez cette réponse précédemment.

[719] Marie-Anne de La Tour de Franqueville (1730-1789) est une jeune femme romantique de petite noblesse. Elle s’identifie à la Julie de la Nouvelle Héloïse lors de la parution du roman et engage une correspondance avec Jean-Jacques jusqu’en 1776. À la mort de ce dernier, elle fait paraître un article dans l’Année littéraire ayant pour titre Jean-Jacques Rousseau vengé par son amie. (Note de l’éditeur)

[720] Dans «Amusements variés, ou mélanges de littérature en vers et en prose » (paru en 1780) il signe M. d’Offreville, Écuyer, Porte-manteau du frère du roi.

[721] Les inséparables ne le furent pas longtemps. Madame de Latour resta fidèle à Jean-Jacques, et sa constance ne se rebuta jamais. Mais son amie la prétendue Claire trouva Rousseau fort peu galant et cessa de lui écrire.

[722] Le maréchal de Luxembourg n’avait envoyé à Rousseau qu’une feuille de papier blanc. Il parait qu’il était convenu entre eux que cet envoi tiendrait lieu de réponse de la part du maréchal, lorsqu’il n’aurait pas le temps d’écrire et n’aurait rien de nouveau à communiquer.

[723] En meilleure place.

[724] Julie-Anne Boy de La Tour (1715-1780), veuve d’un négociant lyonnais, héberge Jean-Jacques pendant son séjour à Môtiers. Fidèle amie, elle correspond avec lui pendant douze ans.

[725] Jean-Jacques avait horreur de la saignée, il la refusa obstinément dans sa chute de 1776.

[726] Esquinancie: Nom d’une maladie de la gorge, que les Latins appellent angina, angine.

[727] On doit dire, s’en est allé, et non s’est en allé.

[728] Du fond de son séminaire, cet abbé s’est adressé à Rousseau pour avoir des renseignements sur un écrit des pasteurs de Genève. Jean-Jacques lui faitt sentir l’indiscrétion de sa demande. (Note de l’éditeur)

[729] Cette lettre, ainsi que la suivante, trouvées dans les papiers de l’auteur, n’ont pas été envoyées à leur adresse ; mais, puisque Rousseau les a conservées, on n’a pas cru devoir les supprimer. (Note de Du Peyrou)

[730] Voyez Nouvelle Héloise, troisième partie, lettre XXII. Rousseau revient sur cette idée, et en termes encore plus clairs, dans une Iettre à Duclos du 1er août 1763.

[731] Antoine-Jacques Roustan, né le 23 octobre 1734 à Genève où il est mort le 15 juin 1808, est un pasteur et philosophe suisse, qui a entretenu une correspondance nourrie avec Jean-Jacques Rousseau. À la différence de celui-ci, il pensait qu’une république chrétienne était réalisable, la religion chrétienne étant à ses yeux compatible avec le patriotisme ou le républicanisme. Il fut un admirateur de Rousseau quand il est jeune étudiant en théologie. Devenu pasteur il juge la Nouvelle Héloïse immorale et publie une réfutation de la Profession de foi du Vicaire savoyard, tout en conservant des relations amicales avec Rousseau. (Note de l’éditeur)

[732] François Coindet, jeune employé de banque d’origine genevoise, s’attache à Rousseau lorsque celui-ci s’installe en solitaire en 1758 à Montmorency et auquel il rend de menus services. Malgré les rebuffades régulières du grand homme, il lui garde une fidélité admirative. (Note de l’éditeur)

[733] Il désigne ici Jacques Gujer, sunommé Klyiogg, cultivateur dans la paroisse d’Uster, canton de Zurich, et qui a donné au médecin Hirzel l’idée de son Socrate rustique. Voyez ci-après la lettre du 11 novembre 1764, et la note qui s’y rapporte.

[734] Quel peuple a jamais été le plus heureux ?

[735] Voici la suite de cette question: »et quel est le plan le plus parfait qu’un législateur puisse suivre à cet égard ? »

[736] «Est-il des préjugés respectables qu’un bon citoyen doive se faire un scrupule de combattre publiquement ? »

[737] «Par quel moyen pourrait-on resserrer les liaisons et l’amitié entre les citoyens des diverses républiques qui composent la confédération helvétique ? »

[738] Cette lettre ne fait pas partie des lettres à la même dame que M. Pougens a publiées en 1798 ; mais elle se trouve dans le recueil donné par du Peyrou en 1790, et elle s’y trouve avec l’interruption qui se voit ici.

[739] L’envoi de son Émile (Note de du Peyrou.)

[740] Jean Néaulme, né en juin 1694 et mort le 5 janvier 1780. Libraire, fils ou frère d’un Jean I Néaulme libraire. Se retire en 1763. Les éditions parues sous son nom après 1764 sont vraisemblablement fictives. (Note de l’éditeur)

[741] Pour l’explication de ceci, voyez au commencement de l’Émile la première des notes ou il est question de Formey.

[742] M. de la Poplinière était le mécène de Jean-Philippe Rameau. On relira avec intérêt ce qu’il en dit, ainsi que de sa femme, dans les Confessions, Partie II, Liv. VII. (Note de l’éditeur).

[743] Louis-François de Bourbon-Conti, comte de La Marche puis prince de Conti (1727), est un aristocrate français né le 13 août 1717 à Paris dans l’hôtel de Conti et mort le 2 août 1776 à Paris. (Note de l’éditeur)

[744] Portrait de Thérèse Levasseur en 1791, âgée de 70 ans par Johan Michael Baader. Née en 1721 et morte en 1801, elle fut la lingère de l’hôtel Saint-Quentin où résida Rousseau qui en fit sa compagne. Le couple eut cinq enfants de 1747 à 1755, tous abandonnés aux Enfants-Trouvés. Malgré son inculture, elle semble avoir eu une grande influence sur le maître. À la mort de Jean-Jacques, elle épousera un garde-chasse. La mère de Thérèse a longtemps vécu avec le couple aux crochets de Jean-Jacques. (Note de l’éditeur)

[745] Victor de Gingins, seigneur de Moiry (1708-1776), de la branche d’Orny ; très jeune, il fit partie des autorités bernoises, et devint notamment membre de la Chambre des appellations romandes et bailli d’Yverdon. Auteur du Bacha De Bude paru en 1765, il fut un fervent protecteur de J. J Rousseau.

[746] George Keith. Né en 1692 ou 1693, et mort le 28 mai 1778) ; 10ème comte Marischal, fut un officier d’armée écossais. Il était surnommé Milord Maréchal parce que le titre de comte-maréchal d’Écosse était héréditaire dans sa famille, en tant que chefs du clan Keith. Il servit d’abord avec distinction sous Marlborough, et refusa après la mort de la reine Anne en 1715, de reconnaître pour roi George 1er, voulant faire proclamer le Prétendant, fils de Jacques II. Il s’expatria après la fuite de ce prince et fut condamné à mort par le Parlement. Il alla prendre du service à l’étranger, et finit par se fixer en Prusse, où il devint l’ami du roi Frédéric II. Il fut nommé par ce dernier, gouverneur de la principauté de Neuchâtel entre 1754-1768. Il fut l’un des amis les plus fidèles de Rousseau. C’est en 1762, installé à Môtiers, que Rousseau en fait la connaissance à Colombier. Il lui rend de fréquentes visites jusqu’en 1763. Le départ pour Postdam de celui qu’il considère comme un père sage et bienveillant est un déchirement pour Jean-Jacques. Après avoir tenté en vain de calmer son ami Rousseau dans sa querelle avec David Hume, George Keith cessera définitivement de correspondre avec lui.

[747] Château de Colombier, demeure du Lord Maréchal. (Note de l’éditeur)

[748] Frédéric II de Prusse, dit Frédéric le Grand. De la maison des Hohenzollern, il naît le 24 janvier 1712 à Berlin, et meurt le 17 août 1786 à Potsdam. Il est simultanément Frédéric IV de Brandebourg, 14ème prince-électeur de Brandebourg et Frédéric II, troisième roi de Prusse (1740-1786). Surnommé affectueusement der alte Fritz (le vieux Fritz), il fait entrer son pays dans la cour des grandes puissances européennes. Après avoir un temps fréquenté Voltaire, il devient célèbre pour être l’un des porteurs de l’idéal du prince du siècle des Lumières en tant que «despote éclairé ». (Note de l’éditeur)

[749] L’alinéa qui termine cette lettre fait juger que celui à qui elle est adressée était un des membres de la Société économique de Berne.

[750] Voyez ci-devant la lettre du 29 avril 1762.

[751] Sur le dos de la lettre.

[752] Nom qu’on donne à des officiers subalternes de la justice, qui accompagnent les huissiers pour leur servir de témoins ou pour leur prêter main-forte dans l’exercice de leur fonction.

[753] Isaac Marcet. Genevois.

[754] Frédéric-Guillaume de Montmollin (1709-1783) est le pasteur de Môtiers où s’est réfugié Rousseau en 1762. Il accueille favorablement l’exilé, espérant l’amener à se rétracter. N’obtenant rien, il tentera vainement de le faire excommunier par le Consistoire, puis rameutera la population de Môtiers, amenant Rousseau à quitter volontairement la ville.

[755] Jacob Vernet (1698-1789) est pasteur à Céligny et théologien libéral. Il accueille favorablement Rousseau lors de sa réintégration au protestantisme genevois en 1755. Toutefois après la parution de l’Émile et du Contrat Social, il prend position contre les idées rousseauistes de la religion naturelle en produisant ses Lettres sur le christianisme de J.-J. Rousseau et Lettres critiques.

[756] Cousin de Jean-Jacques.

[757] Il s’agit ici de Charles Pictet (1713-1792), dit de Cartigny, qui fut colonel au service des Provinces-Unies (actuels Pays-Bas), et Marie, née Dunant. (Note de l’éditeur), mais il existe aussi trois lettres échangées avec d’autres membres de la famille Pictet: le pasteur et professeur Jean-François Pictet (1699-1778) en sa qualité de bibliothécaire, la compagnie des pasteurs ayant la responsabilité de la bibliothèque publique de Genève, ainsi qu’une lettre de sympathie qui a été adressée à Rousseau par Gabriel Pictet (1710-1782), alors capitaine au service de Sardaigne (Source: Les Pictet dans la correspondance de Voltaire et Rousseau, avec une lettre de d’Alembert. Fondation des archives de la famille Pictet, avril 2008)

[758] Émile, liv. II.

[759] Émile, Liv. V (des voyages)

[760] Orthographe d’époque.

[761]

François Deluc, mort en 1780, est père des deux célèbres géologues de ce nom. Les deux seuls ouvrages qu’on connaisse de lui sont, Lettre contre la Fable des Abeilles, in-12, et Observations sur les écrits de quelques savants incrédules. Genève, 1762, in-8°.

[762] Ami de J.J Rousseau. Pendant le séjour de celui-ci à Motiers-Travers, il alla le visiter au cours du mois d’octobre 1762, accompagné de MM. Roustan et Beauchâteau. Ils passèrent plusieurs jours avec Rousseau. M. Mouchon donna des détails intéressants de ce pèlerinage dans une lettre qu’il écrivit à sa femme.

[763] Cet anonyme était M. Philippe Robin, citoyen distingué par son mérite et ses talents. {Note de M. Mouchon.)

[764] Cette lettre que Rousseau écrivit le 26 février 1763, se trouve dans sa Correspondance.

[765] Voyez dans l’Histoire de J. J. Rousseau, tome II, les détails intéressants donnés par M. Mouchon sur cette visite.

[766] Dans sa lettre, madame de Boufflers, prévenue par Milord Maréchal, engageait Rousseau à accepter les offres du roi de Prusse.

[767] Voilà le texte de cette lettre, tel qu’il existe dans l’édition de Genève (1782, troisième volume du supplément). Après ces mots: pas un moment à perdre pour aller au bout, on trouve cette note des éditeurs:

«Dans le brouillard de cette lettre, il y avait, au lieu de cette phrase: Sondez bien votre coeur, ô Frédéric ! vous convient-il de mourir sans avoir été le plus grand des hommes ? Et à la fin de la lettre, cette autre phrase: Voilà, sire, ce que J’avais à tous dire ; il est donné à peu de rois de l’entendre, et il n’est donné à aucun de l’entendre deux fois. »

Du Peyrou, dans son Recueil publié en 1790, présente un texte qui diffère en plusieurs points de celui de l’édition de Genève. En voici les variantes:

Texte de l’édition de 1790.

… Je veux m’acquitter…

Texte de l’édition de Genève.

… Je viens m’acquitter…

Texte de l’édition de 1790.

… cette épée… elle n’a que trop bien fait son service, et…

Texte de l’édition de Genève.

… cette épée… elle n’a que trop bien fait son devoir, et…

Texte de l’édition de 1790.

La carrière des rois de votre étoffe est grande, et…

Texte de l’édition de Genève.

La carrière est grande pour les rois de votre étoffe, et…

Texte de l’édition de 1790.

… pas un moment à perdre pour y arriver. Sondez bien votre coeur, ô Frédéric ! Pourrez-vous vous résoudre à mourir sans avoir été le plus grand des hommes ?

Texte de l’édition de Genève.

… pas un moment à perdre pour aller au bout.

Texte de l’édition de 1790.

Puissé-je voir… couvrir enfin ses états, etc.

Texte de l’édition de Genève.

Puissé-je voir… couvrir ses états, etc.

Texte de l’édition de 1790.

Que votre majesté, sire, daigne agréer mon profond respect.

Note de Du Peyrou. » je donne ici cette lettre telle qu’elle se trouve dans un brouillon de l’auteur, par lui corrigé et resté entre mes mains. Mais il faut aussi la donner telle qu’elle a paru dans l’édition de Genève, d’après un autre brouillon, lequel passé de mes mains en celles de M. Moultou, n’y est plus rentré. La voici donc. » Puis il présente le texte tel que nous l’avons imprimé ci-dessus.

(Note de M. Petitain.)

[768] Menue monnaie de l’époque qui est pour ainsi dire la plus petite sous-unité de la livre tournois. La livre tournois valant alors vingt sous, un sou douze deniers, un denier deux mailles ou oboles, une maille deux pites, une pite deux demi-pites.

[769] Ibrahim, esclave turc de Milord Maréchal, finissait les lettres qu’il lui adressait par cette formule: » Je suis plus votre ami que jamais. Ibrahim. »

[770] Alexandre-Jérôme Loiseau de Mauléon (1728-1771). Avocat célèbre au Parlement de Paris, il quitta pourtant de bonne heure le barreau. Il avait une maison de campagne à Saint-Brice. J. J Rousseau estimait Mauléon, sur lequel il tient un langage honorable dans le Xè livre des Confessions. (Note de l’éditeur)

[771] Ce membre de phrase n’est pas complet. Il y avait sans doute dans le manuscrit: C’est dans une route comme celle que vous vous êtes frayée, ou plutôt dans la route. Mais nous ne devions rien changer au texte de l’édition originale (celle de Genève, 1782, t. XXIV, in-8°, et t. XII, in-4°) où cette lettre, ne portant aucune énonciation de date, a été imprimée pour la première fois. Elle ne se trouve point dans le recueil publié par du Peyrou. — Indépendamment de la collection des Mémoires et Plaidoyers de Loiseau de Mauléon mentionnée précédemment (Confessions, t. II,), il en existe une édition en trois volumes in-8°, Londres, 1780. La défense du comte de Portes, dont Rousseau parle au même endroit, a eu particulièrement trois éditions ; la troisième est de 1769, in-8°. (Note de M. Petitain.)

[772] Thérèse Le Vasseur, partie en juillet 1762, par le carrosse de Paris à Dijon, pour se rendre auprès de Rousseau, fut insultée par deux jeunes étourdis, que le curé d’Ambérier ne parvint à contenir qu’en portant ses plaintes à l’un des commis du bureau. Sensible à ce service, l’obligée se fit connaître à son protecteur, et lui demanda avec instance et son nom et son adresse. C’est à cette occasion qu’ont été écrites les trois lettres adressées à M, curé d’Ambérier(*). (Note de M. Petitain.)

(*)Voyez les deux autres lettres ci-après des 25 août et 15 décembre 1763. Ces lettres eurent pour Rousseau des suites désagréables ; il les fait connaître dans sa lettre à madame de Verdelin, du 28 janvier suivant.

[773] Cette lettre a été classée par les précédents éditeurs dans le nombre de celles qu’il écrivit en 1765 de Bâle, où, ne faisant que passer, il ne pouvait s’occuper du manuscrit de M. D. L. C.

[774] Récipé: Mot latin qui signifie prenez, et par lequel le médecin commence une formule. Par extension, toute sorte de recettes et de formules de remèdes.

[775] Cette lettre m’a été communiquée par M. de La C… qui a épousé la petite nièce de mademoiselle Duchesne, à qui elle est adressée, et qui est devenue supérieure de l’Hôtel-Dieu de Montmorency, sous le nom de soeur Marie, depuis l’époque où cette lettre fut écrite. M. Duflos, neveu de la soeur Marie, prit, en 1788, pour la conservation de cette lettre, des soins qui prouvent le prix qu’il y attachait. Il la fit encadrer entre deux glaces, de manière à pouvoir la lire en entier, et c’est dans cet état qu’elle m’a été confiée par M. de La C…

[776] La maladie du pays. Violent désir de retourner chez soi.

[777] Ornement de toilette en découpure passé de mode, qui se mettait sur les robes des femmes.

[778] Pièce d’étoffe plissée utilisée pour rehausser l’apparence d’un vêtement ou d’un rideau. Péjoratif: Ornement trop voyant sur les vêtements.

[779] Pour apprécier les divers jugements portés dans cette lettre, le lecteur voudra bien faire attention à l’époque de sa date et au lieu qu’habitait l’auteur. (Note des Editeurs de Genève.)

[780] Allusion à ces vers des Bucoliques:

«Die quibus in terris, et cris mihi magnus Apollo,

Tres pateat coeli spatium non ampliùs ulnas. »

[781] Plante vénéneuse à fleurs bleues des régions montagneuses.

[782] Gayot de Pitaval, mort en 1743, auteur de plusieurs collections et recueils, notamment de celui des Causes célèbres, en vingt volumes in-12.

[783] Personnages des contes d’Hamilton.

[784] Dans l’édition OEuvres complètes de J.J Rousseau, tome IX – Correspondance, tome II ; P. Dupont, 1824, cette lettre, datée du 20 janvier, suit la lettre CCCLXXVIII, du 28 janvier. L’Édition Werdet et Lequien de 1826, a repris cette chronologie. (N d E)

[785] Samuel Petit-Pierre, né le vers le 15 juillet 1713 à Neuchâtel où il est mort le 11 février 1781. Procureur général et Conseiller d’État. Membre du Conseil des Quarante (1737) et des vingt-quatre (1746-1753) de Neuchâtel, procureur de la ville (1746-1748). Conseiller d’État honoraire (1753). Châtelain du Landeron (1753). Maire de Neuchâtel (1757-1781). Membre de la Société du Jardin (1779). Président du Conseil d’État (1780-1781). (Note de l’éditeur)

[786] Denise, professeur de philosophie au collège de Montaigu à Paris, a publié la Vérité de la Religion chrétienne, démontrée par ordre géométrique. Paris, 1717, in-12.

[787] David Hume, né le 7 mai 17112 à Édimbourg, mort le 25 août 1776. Philosophe, économiste et historien britannique, l’un des plus importants penseurs des Lumières écossaises. Il est considéré comme l’un des plus grands philosophes et écrivains de langue anglaise. (Note de l’éditeur)

[788] Madame d’Houdetot.

[789] Jacques-François Deluc (1698-1784), horloger à Genève. Partisan de Jean-Jacques Rousseau, il est membre du Conseil des Deux-Cents et chef du parti des Représentants. (Note de l’éditeur)

[790] Savant horloger de Genève. Pendant le séjour de Rousseau à Motiers-Travers, il alla le visiter au cours du mois d’octobre 1762, accompagné de MM. Roustan et Mouchon. Ils passèrent plusieurs jours avec Rousseau.

[791] Allusion à une brochure contre la Profession de foi du vicaire savoyard, intitulée, Lettre à M. J. J. Rousseau, par J. A. Comparet. Genève, 1762.

[792] Ce M. Marcel n’est pas à confondre avec le célèbre maître à danser du même nom, décédé en 1959, à qui est attribué le mot célèbre «que de choses dans un menuet ! » et dont Rousseau s’est moqué à plusieurs reprises dans son Émile. À ce propos, on raconte qu’un jour, ce M. Marcel s’approche de la galerie de Versailles de son élève M. de Malesherbes qui, toujours attentif et croyant qu’on avait besoin de son crédit, écoute avec complaisance: «Monsieur, permettez-moi de solliciter une grâce, lui dit-il, c’est de ne jamais dire à personne que j’ai été votre maître de danse. ». Le maître à danser en question était le père ou un parent de celui auquel Rousseau adresse la présente lettre. (Note de l’éditeur)

[793] L’auteur de cette lettre l’a fait imprimer sous le titre de Lettre à M. J. J. Rousseau, par M. M**, sous-directeur, etc… 1763, in-8°.

[794] Niklaus Anton Kirchberger. Né en 1739, et mort le 27 Septembre 1799 à Gottstatt. Officier au service de la Hollande, magistrat et économiste, il entre au Grand Conseil de la ville de Berne en 1775 et, dix ans plus tard, devient Gouverneur de la place. Il fut l’un des fondateurs de la Société économique de cette ville. En qualité d’écrivain, il n’a jamais été très prolifique, mais correspondait avec nombre de ses contemporains européens. (Note de l’éditeur). Lorsqu’il rendit visite pour la première fois à J.J Rousseau (à l’île Saint-Pierre) il le trouva perché sur un arbre. (Note de l’éditeur)

Dans toutes les éditions, et même dans l’Histoire de J.J. Rousseau, on lit Keit. Cette erreur vient de ce qu’il n’y avait que la lettre initiale. Je ne sais quel éditeur a mis le nom qu’on a lu jusqu’à présent. C’est à M. Kirchberger dont il est question à la fin des Confessions, qu’est adressée cette lettre. Ce renseignement nous a été donné par M. Beuchot.

[795] Synonyme de contrefaçon.

[796] M. Burnand, à qui cette lettre est adressée, avait reproché à Rousseau la publication de la Profession de foi du ficaire savoyard contre cette maxime expresse du vicaire lui-même: » Tant qu’il reste quelque bonne croyance parmi les hommes, il ne faut point troubler les âmes paisibles, ni alarmer la foi des simples par des difficultés qu’ils ne peuvent résoudre, et qui les inquiètent sans les éclairer. (Note de du Peyrou.)

[797] Ce qui est ici en italique est tiré de la Profession de foi. Voyez ci-devant, et ci-après la lettre au même, du 4 avril.

[798] Joseph de La Porte, baptisé le 19 janvier 1714 à Belfort et mort le 19 décembre 1779. Religieux, critique littéraire, poète et dramaturge français.(Note de l’éditeur)

[799] Brochure de Grimm sur la musique française. Voyez Confessions, livre VIII.

[800] Claude-Henri Watelet, né le 28 août 1718 à Paris où il est mort le 12 janvier 1786. Artiste et homme de lettres français, à la fois peintre, aquafortiste, graveur, collectionneur, critique d’art, poète didactique et auteur dramatique. (Note de l’éditeur)

[801] À Genève, Les citoyens et bourgeois jouissent de tous les droits politiques et économiques. Dans cette lettre adressée à Jacob Favre, J.J Rousseau abdique à perpétuité son droit de bourgeoisie et de cité dans la ville et République de Genève. Il impute ce choix à la haine de ses adversaires.(Note de l’éditeur)

[802] Ami de J.J Rousseau demeurant à Genève. (Note de l’éditeur)

[803] On verra plus loin l’opinion de M. Eymar à ce sujet. Elle est conforme à celle de M. Moultou.

[804] C’est du célèbre Gibbon qu’il est question, et de madame Necker ; nous le ferons voir dans l’observation qui termine cette lettre.

[805] Voici le passage objecté:

«Je crois qu’un homme de bien, dans quelque religion qu’il vive de bonne foi, peut être sauvé. Mais je ne crois pas pour cela qu’on puisse légitimement introduire dans un pays des religions étrangères sans la permission du souverain ; car si ce n’est pas directement désobéir à Dieu, c’est désobéir aux lois, et qui désobéit aux lois désobéit à Dieu. » (Lettre à M. de Beaumont)

[806] Théodore Rousseau, 1729-1807, cousin germain de J.J Rousseau à qui il adressé neuf lettres de 1762 à 1765. (Note de l’éditeur)

[807] Milord Marécbal pressait Rousseau de venir en Écosse avec lui. Ses terres étaient près d’Aberdeen, ville maritime de ce pays.

[808] Il ne m’avait pas compris, et vit bien que je savais aussi bien que lui cette maxime. (Note de M, Moultou.)

[809] La famille Tronchin.

[810] ………. de leur citoyen. Conforme au texte de l’édition donnée par du Peyrou en 1790, où cette lettre a été imprimée pour la première fois, et où, par erreur sans doute, on a mis citoyen pour concitoyen.

[811] Fils du cousin germain de J.J Rousseau qui s’est toujours conduit envers lui comme un bon parent qui lui était sincèrement attaché. (Note de l’éditeur)

[812] Charles Pinot Duclos né à Dinan en Bretagne le 12 février 1704 et mort à Paris le 26 mars 1772. Écrivain et historien français. (Note de l’éditeur)

[813] Nouvelle Héloïse, troisième partie, lettre XXII.

[814] Cette lettre, sans indication de l’année, paraît avoir été écrite le lendemain de relie du 30 juillet qu’on vient de lire, mais n’avoir pas été envoyée à son adresse. Celle qui suit doit avoir été écrite dans le même temps. (Note dedu Peyrou.)

[815] Châtelain de Motiers. (Note de l’éditeur)

[816] Commerçant de Genève, Français réfugié et parent du Procureur général de Neuchâtel. Ce M. d’Ivernois de Genève passait à Môtiers deux fois l’an. (Note de l’éditeur)

[817] Voyez la lettre du 30 novembre 1762.

[818] Louis-Eugène de Wurtemberg, dit Louis VII, né à Francfort en 1731, décédé en 1795 à Ludwigsburg. Il fut duc de Wurtemberg de 1793 à 1795. (Note de l’éditeur)

[819] Femme peintre.

[820] Nouvelle Héloïse, partie II, lettre XXII.

[821] Nicolas-François Regnault Né en 1746 à Paris, mort vers 1810. Peintre dessinateur et graveur à l’eau forte, au burin et au pointillé. Comme peintre, il se place parmi les imitateurs de Beaudoin et de Fragonard. Il grava, ou fit graver par sa femme Geneviève, née à Nangis, la plupart de ses ouvrages, quelques fois pour être imprimés en couleur. On lui connaît notamment deux ouvrages de botanique gravés avec sa femme: La Botanique mise à la portée de tout le monde, ou Collection des plantes d’usage dans la médecine, dans les aliments et dans les arts (1774) et Les Écarts de la nature, ou Recueil des principales monstruosités que la nature produit (1775). (Note de l’éditeur)

[822] Nouvelle Héloïse, partie I, lettre XLII.

[823] Voici quel était le début de la lettre de madame de B***, à laquelle celle-ci sert de réponse.

Paris, 10 novembre 1763.

Monsieur, Il y a environ un mois que j’eus l’honneur de vous écrire ; ignorant votre adresse, j’envoyai ma lettre bien cachetée à M. de Voltaire ; avec l’assurance de cette probité commune à tous les honnêtes gens, je le priai de vous l’envoyer. Mais quelle a été ma surprise lorsque, le 4 de ce mois, j’ai reçu en réponse un imprimé qui a pour titre, Sermon des cinquante. Serait-ce vous, monsieur, ou M. de Voltaire, qui me l’avez envoyé ? Je n’ose penser que c’est vous, etc. » Note extraite de l’édition de Genève, tome XXIV, in-8°, page 124.

Voyez ci-après la lettre au prince de Wirtemberg, du 11 mars 1764.

[824]… tant de plaisir. Conforme au texte de l’édition de Genève, deuxième supplément 1789, et de l’édition de du Peyrou donnée en 1790.

[825] Joseph-François de Conzié, marquis d’Allemogne, comte des Charmettes et baron d’Arenthon (1707-1789) ; c’est lui qui loua les Charmettes à Madame de Warens. Il fut l’ami de Rousseau. Député par la ville de Chambéry à Madrid quand les Espagnols occupaient la Savoie en 1743, il laissa le château à sa soeur Madeleine qui avait épousé Jean Gerbaix de Sonnaz. Il créa la société royale d’agriculture de Savoie.

[826] Maison de J.J Rousseau à Motiers-Travers.

[827] Note V.D Musset-Pathay. 1824.

[828] Voyez la lettre du 30 novembre 1762.

[829] Marie-Madeleine de Brémond d’Ars, épouse du Marquis de Verdelin (1728-1810). Elle s’est rapprochée géographiquement et sentimentalement du philosophe genevois, qu’elle nomme «son cher voisin ». Rousseau, en retour, l’appelle souvent dans sa correspondance «mon aimable voisine ». (Note de l’éditeur)

[830] Julie Suzanne Bondeli, salonnière suisse d’une famille patricienne bernoise, née le 1er janvier 1732 à Berne et morte le 8 aout 1778 à Neuchâtel.(Note de l’éditeur)

[831] C’est une misérable parodie de la Nouvelle Héloïse, qui parut sans nom d’auteur en 1763.

[832] D’une famille noble et d’une fortune considérabl, François-Louis, comte d’Escherny (24 novembre 1733, Neuchâtel – 15 juillet 1815, Paris) est un homme de lettres suisse.

[833] Voyez ci-devant la lettre CDXXXVIII à madame de B., décembre 1763.

[834] Mme de Luze-Warney.

[835] Celui dont Rousseau désirait écrire la vie était le frère cadet de Milord Maréchal, Jacques Keit, général célèbre qui, après avoir glorieusement combattu pour la Russie dans ses guerres contre les Turcs et les Suédois, passa au service du grand Frédéric, qui faisait le plus grand cas de ses talents militaires et de ses hautes qualités. Il se distingua surtout dans la guerre de sept ans, et périt au champ d’honneur en 1758. Le probus vixit, fortis obiit, est la réponse que fît Milord Maréchal lui-même à Formey, qui lui témoignait le désir de faire l’éloge de son frère. — Il est à regretter qu’il n’ait pas donné suite à l’offre que lui fait Rousseau dans cette lettre, et sur laquelle nous verrons celui-ci revenir encore plusieurs fois.

[836] Voici cette lettre, d’après la version qu’en a publiée d’Alembert, dans son éloge de Milord Maréchal.

«Je disputerais bien avec les habitants d’Édimbourg l’avantage de vous posséder: si j’avais des vaisseaux, je méditerais une descente en Ecosse pour enlever mon cher Milord, et pour l’emmener ici ; mais nos barques de l’Elbe sont peu propres à une pareille expédition. Il n’y a que vous sur qui je puisse compter. J’étais ami de votre frère, je lui avais des obligations ; je suis le vôtre de coeur et d’âme: voilà mes titres ; voilà les droits que j’ai sur vous. Vous vivrez ici dans le sein de l’amitié, de la liberté et de la philosophie: il n’y a que cela dans le monde, mon cher Milord ; quand on a passé par toutes les métamorphoses des états, quand on a goûté de tout, on en revient là. »

[837] Voyez ci-après la lettre à M. Hirzel, du 11 novembre 1764.

[838] Il parle sans doute de la lettre à madame Roguin, du 31 mars. Voyez ci-devant lettre CDLX.

[839] Pierre Guy, ami de J.J Rousseau.

[840] Il pensait que la lettre à laquelle il répondait, quoique datée de Paris, était réellement écrite de Neuchâtel, et il l’attribuait à une dame qui alors habitait cette ville, et qu’il savait être une savante et un bel esprit en titre ; et c’est dans cette idée que sa réponse est conçue. Il reconnaît sa méprise dans la lettre qu’on verra ci-après à la date du 4 novembre même année, adressée à la même demoiselle D. M., véritable auteur de celle à laquelle celle-ci sert de réponse.

[841] «… Mademoiselle Galley, d’un an plus jeune qu’elle (Melle de Graffenried), était encore plus jolie ; elle avait je ne sais quoi de plus délicat, de plus fin ; elle était en même temps très mignonne et très formée, ce qui est pour une fille le plus beau moment. » (Extrait des Confessions, partie I, Livre IV)

[842] Au livre XII des Confessions, Rousseau écrit à son sujet: «Il ne s’appelait point Sauttern, il s’appelait Sauttersheim. À l’égard du titre de baron, qu’on lui donnait en Suisse, je ne pouvais le lui reprocher, parce qu’il ne l’avait jamais pris: mais je ne doute pas qu’il ne fût bien gentilhomme, et Milord Maréchal, qui se connaissait en hommes, et qui avait été dans son pays, l’a toujours regardé et traité comme tel. »… «Je ne croirai jamais que Sauttern fût un espion, ni qu’il m’ait trahi ; mais il m’a trompé. Quand j’épanchais avec lui mon cœur sans réserve, il eut le courage de me fermer constamment le sien, et de m’abuser par des mensonges. »

[843] L’origine de ce mot est incertaine. Il apparaît pour la première fois, en 1607, dans un texte tiré des Oeuvres satyriques de Charles-Timoléon de Sigogne («Salouppe »). Il est depuis utilisé, parfois, comme c’est ici le cas, sous forme péjorative et injurieuse: femme méprisable, sans scrupules, aux moeurs corrompues et prête à tout pour réussir.

[844] Voyez ci-devant la lettre à l’abbé de La Porte, du 4 avril 1763, et la note qui s’y rapporte.

[845] C’est le titre d’un petit écrit apologétique publié par Panckoucke, et que l’abbé de La Porte a fait réimprimer à la suite de l’édition qu’il a donnée de la Nouvelle Héloïse, en 1764.

[846] Delevre était à cette époque bibliothécaire de l’Infant duc de Parme, dont l’abbé de Condillac était précepteur.

[847] La jeune Indienne, comédie en un acte, en vers, représentée en 1764.

[848] Cette lettre paraît faire suite à la lettre CDLXXIII, du 23 mai même année.

[849] Renée-Caroline-Victoire de Froullay de Tessé, Marquise de Créquy, née au Château de Montflaux à Saint-Denis-de-Gastines le 19 octobre 1704 et morte à Paris le 3 février 1803. Femme de lettres française célèbre par son esprit.

[850] Voyez les Confessions, livre XII.

[851] Les eaux d’Auguste (ainsi dénommées parce qu’apparemment utilisées depuis l’antiquité) étaient très appréciées à l’époque de J.J Rousseau. Diversement aromatisées (rose, verveine, tilleul, magnolia etc), elles passaient pour guérir ou soulager de nombreuses maladies.

[852] Ce qui montre que l’expression populaire » Cocu, battu, mais content » vient de loin.

[853] Sans doute le chevalier de Lorenzy. La lettre dont il s’agit ici n’a pas été publiée.

[854] Epitre d’un père à son fils sur la naissance d’un petit-fils. Elle fait partie des oeuvres de Chamfort.

[855] Chamfort avait envoyé son épître au concours pour le prix de poésie proposé par l’Académie française.

[856] Joseph François de Foulquier. Naturaliste et intendant de la Guadeloupe et de la Martinique. Né: le 21 février 1744 à Toulouse (France) et décédé le 13 février 1789 à Saint Pierre de la Martinique. (Note de l’éditeur)

[857] Charles de Zinzendorf, fils du chancelier d’Autriche Philippe-Louis (Philipp Ludwig Wenzel von Sinzendorf). Il rencontra pour la première fois Rousseau en septembre 1764, tandis que celui-ci était en train d’herboriser. Rousseau occupait alors pour une semaine une maison située au coeur de la réserve naturelle du Creux-du-Van, à Champ-du-Moulin (canton de Neuchâtel) sur les bords de la rivière de l’Areuse. Le comte Charles de Zinzendorf comptait parmi ses admirateurs. Adepte des pensées rousseauistes, il voulait élever ses enfants selon l’ouvrage «Émile, ou de l’Education »

[858] Voyez la lettre précédente à mademoiselle D. M., du 7 mai même année. Cette méprise de Rousseau vient de ce que la personne à laquelle il avait adressé sa lettre du 7 mai, et celle à laquelle il répond ici, portaient toutes deux le même nom. Rien d’ailleurs n’a pu nous faire connaître l’une ou l’autre.

[859] Résipiscence: amener à reconnaître une faute avec volonté de s’amender.

[860] Jean-Gaspard Hirzel, médecin à Zurich, mort en 1803, s’est acquis une juste célébrité dans sa patrie par des connaissances variées, par des établissements utiles, et par un zèle ardent pour le bien public. Son goût pour l’agriculture, et le désir d’acquérir dans cet art des connaissances positives, le conduisirent chez un cultivateur des environs de Zurich, nommé Jacques Gujer, et connu dans le pays sous le nom de Klyiogg { Petit-Jacques), philosophe praticien, et s’occupant d’économie rurale et domestique en observateur aussi sage qu’éclairé. Rousseau avait déjà reçu, sur cet homme respectable, des détails qui l’avaient vivement intéressé, comme on en peut juger par deux de ses lettres précédentes, à M. Huber, 24 décembre 1761, et au prince de Wirtemberg, 15 avril 1764. Le spectacle qu’offrirent au médecin Hirzel la famille, les procédés et les travaux de Gujer, lui donna l’idée de son Socrate rustique, ou Description de la conduite économique et morale d’un paysan philosophe, livre qui a été traduit dans presque toutes les langues de l’Europe. La traduction française est de Frey Deslandres, officier suisse, 1763, in-12, et a été plusieurs fois réimprimée. La meilleure édition de cette traduction est celle de Lausanne, 1777, 2 vol. in-8°.

[861] Malesherbes, premier président de la Cour des Aides, et qui conserva cette présidence jusqu’en 1775, avait de plus la direction de la librairie, et c’est de cette direction qu’il est question ici. Mais dans l’intéressante Notice qu’a donnée M. Dubois sur Malesherbes, on lit (page 55 de la troisième édition) que ce fut au mois de décembre 1768, qu’il cessa d’avoir cette direction. Or cette date, qui d’ailleurs est certaine, ne s’accorde pas avec la date de la lettre de Rousseau, date qui n’est pas plus susceptible d’être contestée, puisqu’il y parle des Lettres de la montagne qu’il vient de faire imprimer en Hollande, impression qui réellement eut lieu en 1764. Il en résulte que Rousseau, félicitant Malesherbes sur sa retraite comme directeur de la librairie, n’en parle en cet instant que sur un ouï-dire, qui ne fut confirmé par l’événement que quatre ans après.

[862] La Reine fantasque.

[863] Les Lettres de la montagne.

[864] Le libelle intitulé, Sentiment des citoyens.

[865] Le libelle intitulé, Sentiment des citoyens. Vovez les Confessions, livre XII.

[866] Pour une édition générale de ses ouvrages.

[867] La comtesse de B. avait paru souhaiter que Rousseau voulut être le parrain de l’enfant dont elle était sur le point d’accoucher.

[868] Cette expression sous les plombs a fort embarrassé les éditeurs de Genève. En voici l’explication: Le palais de Saint-Marc, à Venise, est couvert de grandes laines de plomb, et l’on croyait alors communément que quand les Inquisiteurs d’état voulaient se débarrasser, sans forme de procès, d’un homme suspect, ils le faisaient renfermer dans un des cabinets pratiqués immédiatement sous ces lames, qui, devenant brûlantes par l’ardeur du soleil, donnaient au malheureux prisonnier une fièvre chaude dont il mourait en très peu de temps. On aime à douter d’une cruauté plus atroce encore que celle de Busiris. Toujours est-il vrai qu’à Venise on ne parlait jamais de ces plombs qu’avec effroi.

[869] Un exemplaire de la Théorie de la musique.

[870] Le libelle intitulé, Sentiment des citoyens.

[871] Helvétius et Diderot, auxquels les Corses, disait-on, s’étaient adressés pour avoir un plan de législation.

[872] Madame Guyenet appelait Rousseau son papa.

[873] À la suite de cette lettre, Rousseau a transcrit celle qui est attribuée à l’abbé de Mably. Elle est du 11 janvier 1765, et l’extrait lui en fut envoyé de Genève, le 4 février suivant, par un anonyme. Voici cet extrait:

«Une chose qui me fâche beaucoup, c’est la lecture que je viens de faire des Lettres de la montagne ; et voilà toutes mes idées bouleversées sur le compte de Rousseau. Je le croyais honnête homme ; je croyais que sa morale-était sérieuse, qu’elle était dans son coeur, et non pas au bout de sa plume. Il me fait prendre malgré moi une autre façon de penser, et j’en suis affligé. S’il s’était borné à prétendre que son déisme est un bon christianisme, et qu’on a eu tort de brûler son livre et de décréter sa personne, on pourrait rire de ses sophismes, de ses paralogismes, et de ses paradoxes, et on aurait dit qu’il est fâcheux que l’homme le plus éloquent de son siècle n’ait pas le sens commun. Mais cet homme finit par être une espèce de conjuré. Est-ce Erostrate qui veut brûler le temple d’Éphèse ? est-ce un Gracchus ? Je sais bien que les trois dernières lettres, dans lesquelles Rousseau attaque votre gouvernement, ne sont remplies que de déclamations et de mauvais raisonnements ; mais il est à craindre que tout cela ne paraisse très juste, très sage et très raisonnable à des têtes échauffées, et qui ne savent pas juger et goûter leur bonheur. Je croirais que votre gouvernement est aussi bon qu’il peut l’être, eu égard à sa situation ; et, dans ce cas, c’est un crime que d’en troubler l’harmonie. J’espère que cette affaire n’aura aucune suite fâcheuse ; et l’excellente tête qui a fait les Lettres de la campagne a sans doute tout ce qu’il faut pour entretenir l’ordre au milieu de la fermentation, ouvrir les yeux du peuple, et lui faire connaître ses erreurs, ou plutôt celles de Rousseau. Que voulez-vous ! il n’est point de bonheur parfait pour les hommes, ni de gouvernement sans inconvénient. La liberté veut être achetée ; elle est exposée à des moments d’agitation et d’inquiétude. Malgré cela, elle vaut mieux que le despotisme. Je vous demanderais pardon, madame, de vous parler si gravement, si vous étiez Parisienne ; mais vous êtes Genevoise, et des choses sérieuses vous plaisent plus que nos colifichets. »

L’anonyme avait accompagné cet envoi du billet suivant:

«O toi, le plus vertueux et le plus modeste de tous les hommes, surtout pour les statues et les médailles, juge à présent lequel les mérite le mieux de celui-ci ou de toi ! » (Note de du Peyrou.)

[874] Voltaire.

[875] C’est celle à madame Guvenet, du 6 février, n° DLIII.

[876] Illisible.

[877] Illisible.

[878] Ces lettres initiales indiquent le colonel Pury ou de Pury, dont il est question dans les Confessions, et qui demeurait à Couvet. IL était beau-père de du Peyrou.

[879] Mes nouveaux patriotes… texte de l’édition de Genève ; c’est sans doute compatriotes qu’il faudrait lire.

[880] La Hollande.

[881] Clairaut est mort dans le mois de mai de la même année, et n’a pu répondre au désir que Rousseau lui témoigne dans cette lettre.

[882] Lord Maréchal lui avait obtenu des lettres de naturalisation.

[883] M. d’Escherny, dans ses Mélanges, blâme avec raison le refus de Rousseau. Mais cette lettre sert à faire apprécier la sincérité de Diderot, qui prétend avoir repoussé les avances que fît Jean-Jacques pour se réconcilier avec lui. L’on peut juger de la nature de ces avances.

[884] Les ouvrages de Linnaeus.

[885] Synonyme d’amygdalite ou d’angine.

[886] C’était un professeur de théologie à Genève. Il est auteur de plusieurs ouvrages relatifs à cette science. Celui dont il s’agit ici avait pour titre, Considérations sur les Miracles, 1765, in-8°.

[887] Montmollin.

[888] Elle avait envoyé à Rousseau une paire de manchettes.

[889] Dans cette lettre Rousseau n’appelle point du Peyrou mon cher hôte, parce qu’elle est écrite exprès pour être rendue publique. Déjà, sans se nommer, et sous le titre de Lettre à M***, du Peyrou avait, de concert avec Rousseau et guidé par lui, comme on l’a vu par les lettres précédentes des 12, 15 et 22 avril, publié dans le même mois l’apologie de son ami, apologie à laquelle Montmollin avait répliqué longuement et avec violence, sous le titre de Réfutation du libelle intitulé, LETTRE À M***. C’est de cet écrit de Montmollin qu’il est question dans le cours de la présente lettre. Encouragé par celle-ci, et décidé, d’après le conseil de Rousseau, à ne plus garder l’anonyme, du Peyrou publia, dans le mois d’août suivant, et sous le titre de Lettre à milord comte de Wemiss, une seconde lettre à l’appui de sa première ; et, dans les pièces justificatives qu’il y joignit, il fit entrer la lettre de Rousseau reproduite ici. Enfin en septembre suivant, peu de jours après la lapidation de Motiers, et sous le même titre que celui de sa seconde lettre, du Peyrou en a publié une troisième, dans laquelle il fait le récit de cet événement. Ces trois lettres de du Peyrou, et la réfutation de Montmollin, ont été réunies et réimprimées à Londres avec toutes leurs annexes (in-12, 1766).

(Note de M. Petitain.)

[890] Offre dont le secret fut si bien gardé, que personne n’en sut rien que quand je le publiai, et qui fut si malhonnêtement reçue, qu’on ne daigna pas y faire la moindre réponse: il fallut même que je fisse redemander à M. de Montmollin ma déclaration qu’il s’était doucement appropriée.

[891] Il faudrait croire que la tête tourne à M. de Montmollin, si l’on lui supposait assez d’arrogance pour vouloir sérieusement donner à messieurs de la classe quelque supériorité sur les autres sujets du roi. Il n’y a pas cent ans que ces supérieurs prétendus ne signaient qu’après tous les autres corps.

[892] Rue située sur la rive gauche de la Seine, dans le Vè arrondissement de Paris.

[893] David Hume, né le 7 mai 17112 à Édimbourg, mort le 25 août 1776. Philosophe, économiste et historien britannique, l’un des plus importants penseurs des Lumières écossaises. Il est considéré comme l’un des plus grands philosophes et écrivains de langue anglaise.(Note de l’éditeur)

[894] Il avait un passeport du ministre bon pour trois mois.

[895] Cette intention si formelle de garder le plus parfait incognito, et l’empressement que nous le verrons bientôt montrer de quitter ce théâtre public (lettre ci-après du 26 décembre), suffisent pour démentir ce qui est raconté à ce sujet dans la Correspondance de Grimm (première partie, tome V, page 124):

«Rousseau est revenu à Paris le 17 décembre. Le lendemain il s’est promené au Luxembourg en habit arménien… Il s’est aussi promené tous les jouis à une certaine heure sur le boulevard dans la partie la plus proche de son logement. Cette affectation de se montrer au public sans nécessité, en dépit du décret de prise de corps, a choqué le ministre, qui avait cédé aux instances de ses protecteurs, en lui accordant la permission de traverser le royaume pour se rendre en Angleterre. On lui a fait dire par la police de partir sans autre délai, s’il ne voulait être arrêté. En conséquence il quitta Paris le 4 janvier, accompagné de D. Hume. »

[896] C’était la mère de du Peyrou, veuve d’un commandant de Surinam.

[897] C’était la devise de la maison de Solar qu’il expliqua dans un repas. Voyez Confessions, liv.III.

[898] M’accompagneront dans mes richesses… C’est le texte de l’édition originale donnée par Pougens en 1798 (petit in -12, page 33). Mais le mot richesses n’offre ici aucun sens ; c’est sans cloute détresses ou traverses qu’il y faudrait substituer.(Note de M. Petitain.)

[899] Près de l’hôtel du lord Égremont.

[900] Frédéric II le Grand (1712-1786)

[901] Charles-Geneviève-Louis-Auguste-André-Timothée d’Éon de Beaumont, dit le » chevalier d’Éon » (5 octobre 1728 à l’hôtel d’Uzès, Tonnerre-21 mai 1810 à Londres) est un auteur, diplomate et espion français.

Il est resté célèbre pour son habillement qui le faisait passer pour une femme. À sa mort cependant, il fut reconnu par un concile de médecins comme de sexe masculin et parfaitement constitué.

[902] Ce saint homme s’appelait Cajot. Son livre est intitulé les Plagiats de M. J. J. Rousseau de Genève sur l’éducation, par D. C. J. B. (Dom Joseph Cajot, bénédictin) 1765, 1 vol. in-12. Les autres critiques prétendaient que l’Émile ne contenait que des nouveautés hardies. Celui-ci dit qu’il ne renferme rien de nouveau. Il appelle Jean-Jacques un rapetasseur d’écrits, un homme enguenillé des ouvrages d’autrui, négoce auquel il doit sa frêle renommée.

[903] Les lettres dont il s’agit ont été imprimées en français, et publiées à Londres chez les mêmes libraires, in-12, 1766. — Des circonstances tout à fait indépendantes de la volonté de ces libraires en avaient retardé l’impression.

[904] F.H Rousseau, qui était le fils du cousin germain de Jean-Jacques, se conduisit toujours envers lui comme un bon parent qui lui était sincèrement attaché. (Note de l’éditeur)

[905] Elle était de M. Walpole, mais corrigée par plusieurs hommes de lettres.

[906] Maréchal Henry Seymour Conway (né le 1721, mort le 9 Juillet 1795), général et homme d’État, frère du premier marquis de Hertford, et cousin de Horace Walpole. Il débuta sa carrière militaire dans la guerre de la Succession d’Autriche et fut promu au poste de commandant en chef des forces britanniques.

[907] Celui d’écrire ses Confessions.

[908] Voisine de Rousseau à Wootton. Elle en fit la connaissance avant d’épouser M. Port. (Note de l’éditeur)

[909] Riche propriétaire anglais qui loua le domaine à Rousseau où celui-ci passa treize mois. (Note de l’éditeur)

[910] M. Jean Steward.

[911] J’en dirai seulement une qui m’a fait rire ; c’était de faire en sorte, quand je venais le voir, que je trouvasse toujours sur sa table un tome de l’Héloïse ; comme si je ne connaissais pas assez le goût de M. Hume pour être assuré que, de tous les livres qui exigent l’Héloïse doit être pour lui le plus ennuyeux.

[912] IL faut dire ce que c’est que cette manoeuvre. J’écrivais sur la table de M. Hume, en son absence, une réponse à une lettre que je venais de recevoir. Il arrive, très curieux de savoir ce que j’écrivais, et ne pouvant presque s’abstenir d’y lire. Je ferme ma lettre sans la lui montrer ; et, comme je la mettais dans ma poche, il la demande avidement, disant qu’il l’enverra le lendemain, jour de poste. La lettre reste sur sa table. Lord Newnham arrive, M. Hume sort un moment ; je reprends ma lettre, disant que j’aurai le temps de l’envoyer le lendemain. Lord Newnham m’offre de l’envoyer par le paquet de M. l’ambassadeur de France ; j’accepte. M. Hume rentre tandis que lord Newnham fait son enveloppe ; il tire son cachet: M. Hume offre le sien avec tant d’empressement, qu’il faut s’en servir par préférence. On sonne ; lord Newnham donne la lettre au laquais de M. Hume pour la remettre au sien, qui attend en bas avec son carrosse, afin qu’il la porte chez M. l’ambassadeur. À peine le laquais de M. Hume était hors de la porte, que je me dis, Je parie que le maître va le suivre: il n’y manqua pas. Ne sachant comment laisser seul milord Newnham, j’hésitai quelque temps avant que de suivre à mon tour M. Hume ; je n’aperçus rien ; mais il vît très bien que j’étais inquiet. Ainsi, quoique je n’aie reçu aucune réponse à:na lettre, je ne doute pas qu’elle ne soit parvenue ; mais je doute un peu, je l’avoue, qu’elle n’ait été lue auparavant

[913] Il paraît, par ce qu’il m’écrit en dernier lieu, qu’il est très content de cette lettre, et qu’il la trouve fort bien. (La lettre de Rousseau e<t celle du 22 mars, n° 669.)

[914] Les libraires viennent de me marquer que cette édition est faite et prête à paraître. Cela peut être, mais c’est trop tard, et, qui pis est, trop à propos.

[915] Voyez les détails de cette querelle dans le Récit des particularités de la vie de J. J. Rousseau, omises dans les Confessions.

[916] Libraire à Paris. Il avait imprimé Émile. Il rapporta à Rousseau tous les propos qu’on tient sur son compte, à Paris, après sa rupture avec David Hume ; et, pour réparer sa faute, fit passer à Jean-Jacques la défense de madame de La Tour Franqueville. (Note de l’éditeur)

[917] Voyez ci-devant la lettre du 13 mai 1764.

La marquise de Verdelin, fille du comte d’Ars, et mariée aux quinze mille livres de rente de M. le marquis de Verdelin, vieux, laid, sourd, dur, borgne et brutal. Elle demeurait à Margency chez M. Quiret de Margency, qui lui avait loué son château, et qui, probablement, fut son amant ensuite: car il est question d’un amant après la mort du marquis de Verdelin, que la veuve refusa cependant d’épouser. Elle n’eut que des filles de son mariage. Elle alla demeurer à Soisy, d’où elle rechercha Jean-Jacques. On dit qu’elle lui resta constamment attachée. Rousseau prétend que les traits malins et les épigrammes partaient chez elle avec simplicité.(Note de l’éditeur)

[918] Ces conseils prouvent que Jean-Jacques avait de l’amitié pour l’amant de madame de Verdelin et dont elle voulait faire son mari. Il ne le devint pas. C’était M. de Mayency.

[919] Libraire d’Amsterdam, avec lequel Jean-Jacques eut longtemps des rapports. Il le capta d’abord en lui envoyant le contrat d’une rente viagère de 300 fr pour Thérèse le Vasseur. Mais ayant fait une édition des œuvres de Jean-Jacques sans le prévenir et en y insérant des lettres que l’auteur ne voulait pas publier, Rousseau s’en plaignit amèrement à M. Moultou, le 28 mars 1770. Ils ne se brouillèrent cependant pas, mais les rapports cessèrent ou devinrent rares.

[920] Ces estampes, déplacées des portefeuilles qui les contenaient, se sont retrouvées dans un autre ballot.

[921] Margaret Cavendish Bentinck, duchesse de Portland (Welbeck Abbey, née le 11 Février 1715, et morte le 17 Juillet 1785 à Bulstrode Park, dans le Buckinghamshire. Elle devint duchesse de Portland à la mort de son mari en 1761. Il y eut entre cette dame et Jean-Jacques, une correspondance relative à la botanique. M. de Granville, voisin de Rousseau, lui fit faire cette connaissance. Ils s’écrivirent depuis le 3 septembre 1766, jusqu’au 11 juillet 1776.

[922] Lalliaud, de Nîmes. En 1762, il fait à Rousseau des avances qui réussissent. Jean-Jacques crut qu’il était plein de ses ouvrages et qu’ils avaient tous les deux les mêmes principes. Mais si M. Lalliaud eut jamais une bibliothèque, il eut toujours soin de le laisser ignorer à Jean-Jacques. Celui-ci ne fera cette découverte qu’après une correspondance assez active dans laquelle on voit que M. Lalliaud cherchait à rendre de petits services à Rousseau.

[923] Madame la comtesse Cowper, veuve du feu comte Cowper, et fille du comte de Granville.

[924] La lettre de Milord Maréchal à laquelle celle-ci sert de réponse se terminait ainsi: » Je suis vieux, infirme ; j’ai trop peu de mémoire. Je ne sais plus ce que j’ai écrit à M. du Peyrou, mais je sais très positivement que je désirais vous servir en assoupissant une querelle sur des soupçons qui me paraissaient mal fondés, et non pas vous ôter un ami. Peut-être ai-je fait quelques sottises: pour les éviter à l’avenir, ne trouvez pas mauvais que j’abrège la correspondance, comme j’ai déjà fait avec tout le monde, même avec mes plus proches parents et amis, pour finir mes jours dans la tranquillité. Bonsoir.

«Je dis abréger ; car je désirerai toujours savoir de temps en temps des nouvelles de votre santé, et qu’elle soit bonne. »

D’amples éclaircissements à ce sujet, et la preuve de l’amitié que Milord Maréchal conserva pour Rousseau jusqu’à ses derniers moments, se trouvent dans la Réponse d’un anonyme (madame La Tour de Franqueville) à un anonyme, et dans l’Histoire de la vie et des ouvrages de J. J. Rousseau, tom. I, et tom.II, article Keit.

[925] La Maison d’Harcourt est une famille de la noblesse française. Elle fut une puissante famille du duché de Normandie au Moyen Âge, et au service de la couronne durant tout l’Ancien Régime. Elle serait issue du viking Bernard le Danois, cité en 966. Le lord Vicomte de Nuncham appartient à la branche anglaise. (Note de l’éditeur)

[926] Voyez dans la Correspondance de Voltaire sa lettre à Hume, datée de Ferney, 24 octobre 1766. Ces Réponses de Rousseau ont pour objet de détruire une partie des assertions calomnieuses qu’elle contient. Rousseau sans doute dédaigne de répondre aux autres, relatives aux relations qui avaient eu lieu entre Voltaire et lui. Mais M. Ginguené (note II de son ouvrage sur les Confessions) s’est chargé de cette noble tâche, et n’a rien laissé à désirer sur ce point.

[927] Voyez les Confessions, livre X, tome II.

[928] On trouvera cette lettre dans le livre X des Confessions.

[929] Victor Riqueti, marquis de Mirabeau, né à Pertuis le 5 octobre 1715, et mort à Argenteuil le 13 juillet 1789, économiste et philosophe français. Il a été le premier de sa famille à délaisser la carrière militaire pour se diriger vers celle des lettres.(Note de l’éditeur)

[930] C’est la même pensée que dans l’Émile, livre V ; mais elle reçoit ici à la fois une modification et une exception.

[931] Louis Dutens, né à Tours le 15 janvier 1730 et mort à Londres le 23 mai 1812. Écrivain, philologue et numismate français, historiographe du roi de Grande-Bretagne. Grand voyageur, réfugié en Angleterre, il y connut Rousseau dont il acheta la bibliothèque. Il a beaucoup écrit.

[932] C’est l’ouvrage intitulé: Recherches sur l’origine des découverte attribuées aux modernes, publié en 1766, et dont la quatrième édition est de 1812, 2 vol. in-8°. Dutens, auteur et éditeur de beaucoup d’ouvrages, était un Français établi à Londres, où il est mort en 1812, étant membre de la Société royale, et ayant le titre d’historiographe du roi de la Grande-Bretagne.

[933] Voici ces vers qui, en effet, rapprochés de ceux qui les précèdent et de ceux qui les suivent, n’offrent autre chose qu’un trait d’imagination, ne prouvant rien par lui-même.

«Vivunt in Venerem frondes, omnisque vicissim

Félix arbor amat, nutant ad mutua palmae

Foedera, populeo suspirat populus ictu,

Et platani platanis, alnoque asibilat annus. »

CLAUDIAN, de Nuptiis Honorii et Mariae.

[934] Précis pour M. Jean-Jacques Rousseau, en réponse à l’Exposé succinct de M. Hume, réimprimé sous le titre d’Observations sur l’Exposé succinct, et inséré dans l’édition de Genève (tome IV du premier Supplément), et dans l’édition de Poinçot, tome XXVII.

[935] Augustus Henry FitzRoy CJ, CP (28 septembre 1735 – 14 mars 1811), 3ème duc de Grafton, appelé comte d’Euston entre 1747 et 1757. Homme d’État britannique du parti whig de l’ère georgienne. Il fut l’un des quelques ducs qui remplirent la fonction de Premier ministre (1768-1770). (Note de l’éditeur)

[936] C’est le Précis ou Observations sur l’Exposé succinct dont il a été parlé précédemment ; ces Observations étaient suivies d’une lettre de madame*** (La Tour de Franqueville) à l’auteur de la Justification de M. Rousseau.

[937] Lord Vicomte de Nuncham. Voyez lettre du 24 décembre 1766. (Note de l’éditeur)

[938] C’est la lettre DCCXXXVII, du 31 janvier qui précède.

[939] Lord Vicomte de Nuncham.

[940] On trouve dans le tome des Mélanges, une pièce devers adressé à une demoiselle Théodore, qu’on peut supposer la même que celle dont il s’agit ici.

Si cette lettre est bien de 1767, cette mademoiselle Théodore ne peut pas être confondue avec Marie Madeleine Louise Catherine Crespé (ou Crépé), dite Mademoiselle Théodore, danseuse française née à Paris le 5 novembre 1759 et décédée à Audenge, Gironde, le 9 septembre 1799. Cette dernière débuta à l’Académie royale de musique en 1775 comme surnuméraire, puis en 1777 comme danseuse remplaçante. Elle a dansé à Londres durant une certaine période. (Note de l’éditeur)

[941] Voisin de campagne de J.J Rousseau pendant son séjour à Wootton. Ils se voyaient souvent, s’envoyaient de petits cadeaux et correspondaient.

[942] Huber était un Genevois qui s’était attaché à Voltaire, et qui, pendant vingt ans, vécut avec lui dans une intime familiarité. Habile dans les arts du dessin, il s’était acquis une réputation par un talent vraiment extraordinaire, celui de découper le papier de manière à représenter les objets les plus délicats et les plus compliqués. Il excellait surtout à figurer ainsi le profil de Voltaire, et y avait acquis une telle facilité qu’il découpait ce profil sans y voir, ou les mains derrière le dos. Il le faisait exécuter par son chat, en lui présentant à mordre une tranche de fromage, et il avait une manière plus originale encore de le représenter lui-même sur la neige. — La plupart des découpures de Huber, exécutées sur vélin, sont en Angleterre dans les cabinets des curieux. On les a litographiées à Paris.

[943] Celle de dix livres sterling.

[944] Henry Seymour Conway (1721-9 Juillet 1795). Général et homme d’État britannique, frère du 1er marquis de Hertford, et cousin de Horace Walpole, il a débuté sa carrière militaire dans la guerre de la Succession d’Autriche et fut finalement promu au poste de commandant en chef des forces armées anglaises. Secrétaire d’État en 1765, il sera remplacé par Lord Weymouth en 1768. Il rendit des services à Rousseau, et ne partagea ni les préventions, ni la haine de David Hume. Celui-ci, dans une lettre à madame de Boufflers, se plaint de ce que le général Conway ne condamne pas Rousseau. À Paris, en 1774. Madame du Deffand rapportera ses propos dans une lettre adressée à son cher Horace Walpole: «C’est l’homme – aurait-il dit à propos de Rousseau – le plus aimable, le plus doux, le plus simple, le plus obligeant que je connaisse. »

[945] J’offre à visiter. Conforme au texte de l’édition originale.

[946] IL y a certainement une erreur dans l’indication du mois, ce doit être avril au lieu de mai. Le 13 mai il était en route pour revenir en France. Conséquemment cette lettre devrait être placée après celle adressée à milord comte de Harcourt.

[947] Maison de campagne du marquis de Mirabeau, dans le territoire de Meudon, à deux lieues de Paris.

[948] L’Ordre naturel et essentiel des Sociétés politiques (1767, in-4°, ou 2 vol. in-12), par Mercier de La Rivière, ancien intendant de la Martinique.

[949] C’est-à-dire » importunez ». (Note de l’éditeur)

[950] Anne-Marie-Henriette Feydeau de Brou, marquise de Mesmes, accompagnatrice des filles de Louis XV et femme des Lumières connue pour avoir été notamment la correspondante de Jean-Jacques Rousseau (elle assiste à la première lecture des Confessions en 1770) et du roi Gustave III de Suède.

[951] Faire pouf: expression qui signifie ici: c’est l’occasion de les surprendre, de les doubler. (Note de l’éditeur)

[952] D’après Les Confessions (Livre V), c’est un certain M. Bagueret qui apprit à Jean-Jacques à jouer aux échecs à Chambéry, et celui-ci afficha d’assez belles prédispositions: » Il s’avisa, écrit-il, de me proposer d’apprendre les échecs, qu’il jouait un peu. J’essayai presque malgré moi ; et, après avoir tant bien que mal appris la marche, mon progrès fut si rapide, qu’avant la fin de la première séance, je lui donnai la tour qu’il m’avait donnée en commençant. »

Dans Rousseau juge Jean-Jacques, il précise: «J.J. est sur la musique et sur les choses qu’il sait le mieux comme il était jadis aux échecs. Jouait-il avec un plus fort que lui qu’il croyait plus faible, il le battait le plus souvent ; avec un plus faible qu’il croyait plus fort il était battu ; la suffisance des autres l’intimide et le démonte infailliblement. »

Ses débuts semblent toutefois avoir été laborieux jusqu’à ce qu’il fréquente, à Paris, les plus grands joueurs, parmi lesquels l’imbattable Philidor. Rousseau, qui prenait le jeu toujours très au sérieux et supportait difficilement de perdre, devint un bien meilleur joueur d’échecs que ce qu’il confessait. (Note de l’éditeur)

[953] Réconforté, soulagé, conforté.

[954] Personne originaire du même village ou de la même région. (Note de l’éditeur)

[955] Jean-Baptiste Rousseau. Poète et dramaturge français né à Paris le 6 avril 1670 (ou 16711) et mort à Bruxelles le 17 mars 1741. (Note de l’éditeur)

[956] Petite ville de Nyon au bord du lac Léman à mi-chemin entre Genève et Lausanne. (Note de l’éditeur)

[957] Fragment d’une substance qui reste après être passée au crible. (Note de l’éditeur)

[958] Fragment d’une substance qui reste après être passée au crible. (Note de l’éditeur)

[959] Joseph-Jérôme Le Français de Lalande, né en 1732 à Bourg-en-Bresse, mort en 1807. Célèbre astronome qui encouragea la science de tous ses efforts, de sa bourse et les sacrifices les plus propres à leurs progrès. Jamais un jeune homme ne s’adressait à lui sans en recevoir des conseils ou des secours. Athée qui n’a pas craint de risquer sa vie par générosité, il disait de lui-même qu’il était une toile cirée pour les injures et une éponge pour les louanges… louanges qu’il n’aimait pas moins à les donner qu’à les recevoir. Son courage ne cédait à aucune considération personnelle. Il loua le Dictionnaire de musique de Rousseau, mais dans les articles qu’il prit pour exemple, disait Rousseau, il fit un choix qui aurait pu être meilleur.

[960] Étienne-François, comte de Choiseul puis duc de Choiseul-Stainville, né le 28 juin 1719 à Nancy en Lorraine et mort le 8 mai 1785 au château de Chanteloup. Homme d’État français, il fut le premier ministre de Louis XV entre 1758 et 1770 sans en porter le titre officiel. (Note de l’éditeur)

[961] IL a dû lui en écrire une autre pour obtenir un passeport on 1769, mais elle n’a pas été conservée. L’autographe de celle-ci est entre les mains de M. Beuchot. L’écriture en est soignée. M. Beuchot la tenait de monsieur le cardinal de Beausset. Nous ignorons comment elle était passée dans les mains de ce prélat: elle est parfaitement conservée ; ce qui prouve que le ministre et le cardinal y mettaient quelque prix.

[962] C’est lorsque ce maréchal lui demanda s’il avait parlé mal du duc de Choiseul.

[963] Témoins le genre de protection que donna M. De Luxembourg à Rousseau, lors de l’arrêt du parlement, et qui se borna à favoriser sa fuite avec des circonstances qui prouvent combien le maréchal craignait d’être compromis ; le soin qu’il prit de se faire rendre les lettres dans lesquelles il approuvait, et l’impression d’Émile, et la doctrine de cet ouvrage. Si le maréchal, si le prince de Conti, si M. de Malesherbes eussent dit hautement: » M. Rousseau ne voulait point imprimer Émile en France ; c’est nous qui l’y avons engagé, autorisé même en quelque sorte par l’influence que devaient avoir sur son esprit et le rang que nous occupons et les fonctions (de directeur de la librairie) dont l’un de nous est revêtu; » croira-ton que cette déclaration, qui n’eût contenu que la plus exacte vérité, n’eût produit aucun effet ?

[964] C’est probablement le passage suivant. (Voy tom. V de la présente édition, Contrat social, liv. III, chap. VI.) » Ceux qui parviennent dans les monarchies, ne sont le plus souvent que de petits brouillons, de petits fripons, de petits intrigants, à qui les petits talents qui font, dans les cours, parvenir aux grandes places, ne servent qu’à montrer au public leur ineptie aussitôt qu’ils y sont parvenus. Le peuple se trompe bien moins sur ce choix que le prince ; et un homme d’un vrai mérite est presque aussi rare dans le ministère, qu’un sot à la tête d’un gouvernement républicain. Aussi, quand par quelque heureux hasard un de ces hommes nés pour gouverner prend le timon des affaires dans une monarchie presque abîmée par ces tas de jolis régisseurs, on est tout surpris des ressources qu’il trouve, et cela fait époque dans un pays. » non seulement Jean-Jacques, en s’exprimant ainsi, manquait à sa maxime comme il le dit lui-même, mais il ne songeait pas que l’allusion de la part d’un écrivain du premier ordre, qui n’en fait jamais ni de malignes, ni de louangeuses, devait être difficile à saisir. Ses ennemis pouvaient facilement persuader au ministre que l’auteur le comprenait dans ces petits fripons et ces petits intrigants. L’injustice de ce jugement ne suffisait pas pour détromper le ministre, parce que celui qui prononçait ainsi pouvait être injuste. Enfin l’expression dont se servait Rousseau, quand par quelque heureux hasard, n’est point assez positive. Il ne dit pas si cet heureux hasard est arrivé, ni si le timon des affaires est, dans le moment où il parle, entre les mains d’un homme né pour gouverner: enfin, il n’écrivait pas pour le moment: conséquemment l’allusion était sans objet si le duc de Choiseul cessait d’être ministre. En résumé, ses ennemis pouvaient agir comme ils ont fait, sans être dépourvus de motifs. Ils furent cette fois moins injustes que méchants. Aujourd’hui, malgré la lettre de Rousseau, malgré la certitude de l’existence d’un passage relatif au duc de Choiseul, dans le Contrat social, on aurait de la peine à sentir l’allusion, et même on ne l’y soupçonnerait point sans la connaissance de tous ces détails.

[965] Ici il y a bien une allusion à madame de Pompadour, et je me suis trompé en disant, dans l’Histoire de Rousseau, qu’il avait confondu madame de Pompadour avec madame du Barry. Celle-ci ne devint la maîtresse de Louis XV qu’à la fin de 1768, conséquent -ment après la lettre au duc de Choiseul, et longtemps après la publication du Contrat social. Mais il y a, sur la liaison entre le duc de Choiseul et madame de Pompadour, des récits contradictoires qu’il serait difficile de concilier, sans la supposition d’une de ces intrigues si communes à la cour ; 1° dans la Biographie universelle, à l’article Choiseul, il est dit que madame de Pompadour resta toute su vie attachée à ce ministre, et ne cessa de le lui prouver: 2° à l’article Louis XV, du même ouvrage, l’auteur (M. de la Cretelle) dit que la jalousie du duc de Choiseul et celle de la favorite, formaient à la cour deux puissantes cabales, entre lesquelles le roi affectait la neutralité. Le même auteur, dans son Histoire de France pendant le 18ème siècle, représente le ministre et la maîtresse du roi comme intimement liés, agissant toujours de concert, et toujours ayant les mêmes intérêts ; ce qui est conforme à la vérité. Il n’en paraît pas moins vrai que chacun avait un parti ; mais les deux chefs s’entendaient secrètement, et s’amusaient dans cette intrigue qui pouvait leur faire connaître leurs véritables amis aux dépens des courtisans: c’est la seule manière d’expliquer comment l’un des deux (du ministre ou de la favorite) pouvait déplacer l’autre.

[966] Nous en avons rappelé les circonstances dans la notice qui précède cette lettre.

[967] Signé le 15 août 1761.

[968] Publié flans les premiers mois de 1762, quelque temps avant l’Émile.

[969] C’est une justice rigoureuse qu’il se rend ; et il est en effet remarquable que lorsqu’il a répondu à ses critiques, il laisse de côté la personne pour ne s’occuper que de l’ouvrage, ou, s’il parle de l’auteur, c’est toujours en termes honorables. S’il s’évertue aux dépens de l’abbé Gautier, il ne s’attache qu’à la singularité de sa logique, à la marche que suit ce pauvre critique en copiant celle de Rousseau, et jusqu’à sa prosopopée de Fabricius. Dans sa réplique à l’archevêque, il rend un hommage éclatant aux vertus du prélat.

[970] Ces inquiétudes ne détruisent pas les conjectures que nous avons faites en présumant que c’était d’après les insinuations du prince de Conti que Jean-Jacques écrivit au duc de Choiseul. Elles prouvent seulement que le prince ne se chargea point de faire remettre la lettre. En supposant fondé ce que nous ne donnons que comme une conjecture, il eût été maladroit de laisser croire au ministre que cette démarche était suggérée. Nous devons rappeler cependant qu’il y avait six mois que le prince de Conti était allé voir Jean-Jacques à Trye. Dans la lettre du 9 octobre 1767, on voit que ce prince passa les journées du mardi 4 octobre 1767 et du samedi suivant avec Rousseau. Il n’est point question d’autres visites de sa part dans la correspondance. Mais il n’était pas nécessaire que le prince allât voir Rousseau pour l’engager à écrire au duc de Choiseul.

[971] Verbe peu usité aujourd’hui. Signifie: si cela tournait mal pour moi. (Note de l’éditeur)

[972] Louis-François de Bourbon-Conti, comte de La Marche puis prince de Conti (1727), né le 13 août 1717 à Paris dans l’hôtel de Conti et mort le 2 août 1776 à Paris.

Bien qu’étant prince du sang, le prince de Conti fut l’un des personnages clefs de l’opposition princière à Louis XVet un des collectionneurs d’art les plus importants de la seconde moitié du XVIIIe siècle.

[973] Il ne l’est pas non plus de qualifier le sentiment qu’il nous inspire, et dont nous lui laissons ce témoignage, autant pour que justice se fasse, que pour qu’il ne copie pas toutes nos notes.

[974] Les aristoloches (genre Aristolochia) sont des plantes herbacées (plus particulièrement de type liane) de la famille des Aristolochiacées comprenant près de 300 espèces. (Note de l’éditeur)

[975] Madame de Nadaillac, abbesse de Gomer-Fontaine, abbaye située à peu de distance du château de Trye.

[976] François-César Le Tellier, marquis de Courtanvaux, comte de Tonnerre, duc de Doudeauville, né à Paris en 1718, mort le 7 juillet 1781. Militaire et scientifique français.

[977] Photographie prise au début des années 1900 de l’Auberge de la Fontaine d’Or, rue Nationale (actuellement rue Robert Belmont) à Bourgoin. J.J. Rousseau y consacra son union avec Thérèse Levasseur le 29 août 1768..

[978] Rousseau, âgé de 56 ans, écrivit cette lettre au lendemain de son mariage avec Thérèse Levasseur (47 ans). Deux jours après son arrivée à Bourgoin, le 15 août 1768, il participe à un banquet et se montre fort » gai et très agréable ». Il y rencontre Luc-Antoine de Champagneux, jeune avocat de 24 ans, maire de la ville et Mériadec Donin de Rosière (1741-1782), docteur, capitaine d’artillerie, fils de son ami décédé. Quelques jours après, en rentrant d’une promenade avec M. de Champagneux, Thérèse saute au cou de l’écrivain. Celui-ci la présente comme sa soeur: mademoiselle Renou. Deux semaines plus tard, Le 30 août, Rousseau invite les deux cousins: de Champagneux et de Rosière à venir dîner. Luc-Antoine de Champagneux: témoigne: » Nous ayant conduits l’un et l’autre dans une chambre reculée, Rousseau nous pria d’être témoins de l’acte le plus important de sa vie. Prenant la main de Mademoiselle Renou, il parle de l’amitié qui les unissait ensemble depuis 25 ans et de la résolution où il était de rendre ces liens indissolubles par le noeud conjugal… Nous passâmes au banquet de noces. Le nouvel époux fut gai pendant tout le repas, chanta au dessert deux couplets qu’il avait composés pour son mariage et résolut de se fixer à Bourgoin pour le reste de ses jours. » (Note de l’éditeur)

[979] Ils sont nommés l’un et l’autre dans la lettre au comte de Tonnerre ci-après, en date du 18 septembre. Le premier s’appelait de Rozière ; le second, cousin du premier, et maire de Bourgoin, était M. de Champagneux.

[980] Cette lettre a été imprimée pour la première fois dans la Correspondance littéraire de Grimm (deuxième partie, tom. V, p. 55). Nous aurions à nous défier d’une source aussi suspecte, si l’écrit qui fait suite à cette lettre ne se trouvait également dans l’édition de Poincot, tome XXVIII, page 282. Les éditeurs annoncent le tenir de M. de Champagneux, maire de Bourgoin, qui, disent-ils, l’a transcrit lui-même avec la plus exacte fidélité ; et comme ce même écrit, dans l’édition de Poincot, offre avec celui qui est rapporté par Grimm des différences assez notables, c’est d’après cette édition que nous le donnerons ici.

[981] Les deux p… dont il est question sont d’Alembert et Grimm.

[982] Dans la Correspondance de Grimm, au lieu de, les magistrats, on lit, les Suisses.

[983] La maladie dont parle J. J. et pendant laquelle il est censé avoir écrit derrière une porte, doit faire excuser cette lettre si réellement il en est l’auteur ; pour le croire il faut le témoignage de M. de Champagneux rapporté par l’éditeur de l’édition de Poinçot.

[984] Artisan dont la spécialité consiste à préparer les peaux de chamois pour la maroquinerie. (Note de l’éditeur)

[985] On désignait ainsi ceux que nous appelons aujourd’hui » pickpockets » (Note de l’éditeur)

[986] Le mot s’écrit aujourd’hui » Génuflexion ». (Note de l’éditeur)

[987] J’ai appris seulement depuis quelques jours que le secrétaire baillival d’Yverdon s’appelait aussi M. Aldiman.

[988] L’arrêt est du 10 mars 1761. Il fut permis à Jean Thevenin de Tanley et consorts de le faire imprimer, publier, et afficher. On y voit même que ledit Nicolas-Eloi Thevenin, de la Charité-sur-Loire, est condamné au carcan, en place de Grève, pour y demeurer depuis midi jusqu’à deux heures, ayant écriteau devant et derrière, portant ces mots, Calomniateur et imposteur insigne.

[989] Celui de Renou, qu’il avait pris en allant habiter le château de Trye.

[990] M. de Saint-Germain a fait une Notice sur sa correspondance avec Jean-Jacques. En voici quelques passages.

… » Les personnes clairvoyantes qui ont suivi et vu de près M. Rousseau, en le blâmant dans ses écarts envers ceux qu’il regardait comme ses persécuteurs, découvraient en lui un amour pour ses semblables dont on trouverait peu d’exemples Son âme bienfaisante lui enlevait le nécessaire pour soulager les malheureux, et le faisait malade pour les maux d’autrui. En voici quelques traits dont M. de Saint-Germain (c’est lui qui parle ainsi en tierce personne) a été témoin.

«M. Rousseau, présent à la chute d’un échafaud sur lequel était un maçon qui fut blessé grièvement, courut à lui, le fit porter dans son auberge, et lui fit donner tous les secours possibles. S’apercevant quelque temps après que, malgré ses soins et une grosse dépense, cet homme n’était ni pansé ni soigné comme il aurait dû l’être, il écrivit à M. de Saint-Germain pour le prier de s’employer auprès du directeur de l’hôpital de Bourgoin, afin qu’il y fût reçu et recommandé, offrant de payer à cette maison, fondée seulement pour les pauvres malades du lieu, tout ce qu’il en pourrait coûter pour guérir cet étranger. Le directeur de l’hôpital l’y fit entrer et après que ce maçon fut parfaitement guéri, il alla remercier son bienfaiteur. M. Rousseau sortit de suite pour payer le directeur, qui lui dit être satisfait. Persuadé que M. de Saint-Germain avait payé, il vint le trouver, et se plaindre de ce qu’il lui eût enlevé un bien à lui qu’il réclamait. M. de Saint-Germain eut beau dire, M. Rousseau voulut absolument payer la moitié de ce qu’avait reçu l’hôpital.

«Un incendie consuma la maison d’un paysan où l’on ne put rien sauver. M. Rousseau en fut malade ; il envoya chercher l’incendié, lui donna un louis, et lui dit de prendre chez son boulanger le pain dont il aurait besoin pour lui et sa famille jusqu’à la récolte prochaine. Le paysan lui répondit: Monsieur, il vous en coûtera moins de nous faire donner quelques mesures de seigle ; M. Rousseau fit fournir pendant six mois tout le seigle dont cette famille eut besoin.

«Sa bourse ne fut jamais fermée aux malheureux ; on ne peut comprendre qu’avec une aussi médiocre fortune, cet homme, désintéressé jusqu’au blâme, pût donner autant. Personne à la vérité ne fut plus sobre que lui et n’eut moins de besoins, ne fut plus propre et n’usa moins.

«M. de Saint-Germain, accompagné d’une autre personne, fut visiter M. Rousseau qui s’était retiré à la campagne. Peu après leur arrivée un homme vint frapper à la porte. M. Rousseau se lève, lui ouvre, et lui dit de revenir. L’homme insista en disant qu’il venait de loin, et qu’il avait besoin de son argent. Alors il le fît entrer, et ces deux messieurs virent sept à huit vêtements de différente taille que cet homme apportait. M. Rousseau lui demanda ce qu’il lui fallait, il répondit, dix-huit francs ; ils lui furent payés. Voyant que ces messieurs s’étaient aperçus de ce qu’il voulait leur cacher, M. Rousseau leur dit: C’est une famille qui n’est pas vêtue ; il ne faut pas croire que de donner vingt-quatre sous ou un petit écu à l’importunité d’un pauvre, ce soit remplir les obligations de la charité. Il faut chercher le besoin où il est, etc.

«Pourrait-on croire que M. Rousseau, avec des sentiments pareils, soutenus par une pratique habituelle, ait pu être un empoisonneur, un fripon ? Il est cependant vrai qu’au sujet de son goût pour la recherche des plantes il a été taxé d’y chercher du poison, et qu’on a cité un homme sur lequel on prétendait qu’il en avait fait l’essai, parce qu’il mourut dans les douleurs d’une colique néphrétique, malgré tous les secours que lui procura M. Rousseau. Obligé de subir une confrontation avec un ouvrier, il confondit cet imposteur, qui disait lui avoir prêté, à Neuchâtel, neuf francs que M. Rousseau n’avait jamais voulu lui rendre

«Un fermier qui avait fourni pendant quinze mois h M. Rousseau des oeufs, du beurre, du fromage, qui toujours en avait été payé beaucoup au-delà de ce que la chose valait, et qui en outre avait reçu de lui, ainsi que sa famille, mille bienfaits, eut l’ingratitude et la mauvaise foi de lui envoyer un mémoire que ce fermier affirmait lui être dû, et ne lui avoir pas été payé par M. Rousseau avant son départ. Cette demande, vérifiée par M. de Saint-Germain, fut prouvée fausse.

«Une femme de chambre, prétendant à l’esprit, fatiguait M. Rousseau par des visites continuelles: furieuse de ce qu’il l’avait chassée de chez lui, elle dit qu’il l’avait voulu violer, et ce bruit se répandit partout.

«Tous ces événements, quoique fâcheux, n’auraient pas dû affecter M. Rousseau au point où il l’était, encore moins lui persuader que ces calomnies grossières étaient l’ouvrage de ses ennemis ; autant à plaindre qu’à blâmer, il était, par sa sensibilité et sa méfiance, son plus cruel ennemi à lui-même…, etc. »

[991] Ce Jeannet est nommé Janin dans les lettres précédentes ; c’est sans doute une erreur de Rousseau, qui avait été mal informé.

[992] Expression aujourd’hui désuète. Mondit sieur Rousseau signifie Monsieur Rousseau dont il est question.

[993] Question ou ensemble de questions posées par un juge.

[994] C’était l’arrêt du parlement de Paris, du 10 mars 1761, qui condamnait Thevenin au carcan, à être marqué, et aux galères pour trois ans, pour impostures et calomnies.

[995] Voiturier.

[996] Informée que J.J Rousseau était venu herboriser en dauphiné, La présidente de Verna de Grenoble, lui avait offert de loger dans son château. (Note de l’éditeur)

[997] plante exotique à cinq étamines employées en pharmacie. (Note de l’éditeur)

[998] Ferme de Monquin à Maubec, où séjourna J.J Rousseau après son mariage avec Thérèse Levasseur qui eut lieu le 30 août 1768 à Bourgoin.

[999] En effet, Fréron avait publié le discours dont il s’agit dans son Année littéraire, tome VII, 1768. Il y est précédé d’une lettre d’envoi que lui adresse un anonyme, et le journaliste n’y a ajouté aucune réflexion.

[1000] Élysées est ici écrit sans majuscule. Dans la mythologie grecque, les champs Élysées ou simplement l’Élysée sont le lieu des Enfers grecs où les héros et les gens vertueux goûtent le repos après leur mort. (Note de l’éditeur)

[1001] Cette lettre sert d’envoi à celle qui suit, écrite plus de deux mois auparavant, comme on le voit par sa date.

[1002] Voir la lettre qui précède, qui explique pourquoi celle-ci (écrite deux mois auparavant) a été placée ici. (Note de l’éditeur)

[1003] Sentiment intérieur. (Note de l’éditeur)

[1004] Diderot.

[1005] Duclos, mort en 1772.

[1006] Le prince de Conti.

[1007] L’Aconit napel (Aconitum napellus subsp. napellus) ou Casque-de-Jupiter est une sous-espèce de plantes de la famille des Ranunculaceae. Elle est communément appelée » Gueule de loup ». (Note de l’éditeur)

[1008] Engourdissement douloureux du bout des doigts causé par un grand froid. (Note de l’éditeur)

[1009] Engourdissement douloureux du bout des doigts causé par un grand froid. (Note de l’éditeur)

[1010] Du verbe douer, c’est-à-dire doter. (Note de l’éditeur)

[1011] J.J Rousseau a écrit 17 9/2 70… Le chiffre supérieur de la fraction indique le quantième du mois, et l’inférieur, le mois dans l’ordre numérique. Ainsi cette lettre est du 9 février 1770. C’est la première fois qu’il date de cette manière, et ce n’est pas sans surprendre certains de ses correspondants (Voir lettre CMXIII, à M. l’abbé M. du 28 février 1770) ; on voit de même apparaître le quatrain par lesquel, depuis cette époque, il a commencé la plupart de ses lettres. Le choix des vers fait naître un sentiment pénible.

Pour cette lettre ainsi que pour les suivantes, et afin de poursuivre une bonne lisibilité de la datation, nous avons choisi de ne pas reprendre la manière inventive adoptée par Rousseau. (Note de l’éditeur)

[1012] Horace, Premier livre, extrait Ode XXV. Ad Fortunam antiatem. (Note de l’éditeur)

[1013] Suzanne Gonceru, née Rousseau, tante de Jean-Jacques. Née le 13 février 1682 et décédée le 11 novembre 1774 ; elle avait plus de 48 ans lorsqu’elle épousa, à Genève, le 24 août 1730, Isaac-Henri Gonceru, fils de feu Louis, en son vivant châtelain de Crassier et bourgeois de Nyon.

[1014] Voyez la lettre à d’Ivernois, du 29 janvier 1768.

[1015] Marie Jean Antoine Nicolas de Caritat, marquis de Condorcet, né le 17 septembre 1743 à Ribemont et mort le 29 mars 1794 à Bourg-la-Reine. Philosophe, mathématicien, et homme politique français, représentant des Lumières.(Note de l’éditeur)

[1016] Il est probable que l’auteur nonagénaire de la rapsodie publiée en 1824 sous le titre de Mémoires de Condorcet, ne connaissait ni l’hommage des Essais d’analyse, ni cette lettre de Rousseau.

[1017] Pierre-Laurent de Belloy, dit Dormont de Belloy, de son vrai nom Pierre-Laurent Buirette. Comédien et auteur dramatique français, né le 17 novembre 1727 à Saint-Flour et mort le 5 mars 1775 à Paris. Il est connu surtout pour sa tragédie patriotique Le Siège de Calais, qui remporta un énorme succès en 1765. Il mit également en scène Bayard et Du Guesclin. (Note de l’éditeur)

[1018] Il est probable que ce vers était le second de ces deux-ci:

Que de vertu brillait dans son faux repentir !

Peut-on si bien la peindre, et ne la pas sentir ?

[1019] Ainsi orthographié à cette époque. (Note de l’éditeur)

[1020] Cette lettre était incluse dans celle qui suit.

[1021] Cette lettre était incluse dans celle qui suit.

[1022] Le comte de Montaigu, ambassadeur à Venise.

[1023] Passage remarquable du Petit Prophète, ouvrage de M. Grimm, et dans lequel il s’est peint sans y songer.

[1024] Son aventure avec madame de Lainage.

[1025] Le souper fait avec Grimm chez Klupffell, et ce qui en a été la suite.

[1026] Ajoutez les impulsions continuelles de Diderot, qui, soit qu’il ne pût oublier le donjon de Vincennes, soit avec le projet déjà formé de me rendre odieux, m’allait sans cesse excitant et stimulant aux sarcasmes. Sitôt que je fus à la campagne, et que ces impulsions cessèrent, le caractère et le ton de mes écrits changèrent, et je rentrai dans mon naturel.

[1027] En retranchant quelques morceaux de la façon de Diderot, qu’il m’y fit insérer presque malgré moi. Il en avait ajouté de plus durs encore ; mais je ne pus me résoudre à les employer.

[1028] Que serait-ce si je lui présentais ma Lettre à d’Alembert sur les Spectacles, ouvrage où le plus tendre délire perce à travers la force du raisonnement, et rend cette lecture ravissante ? Il n’y a point d’absurdité qu’on ne rende imaginable en supposant que des scélérats peuvent traiter ainsi de pareils sujets. Démocrite prouva aux Abdéritains qu’il n’était pas fou en leur lisant une de ses pièces ; et moi, je défie tout homme sensé qui lira cette lettre de pouvoir croire que l’auteur soit un coquin.

[1029] Variante: l’art d’écrire.

[1030] Quant aux pensées, celles qu’il a eu la bonté de me prêter, et que j’ai eu la bêtise d’adopter, sont bien faciles à distinguer des miennes, comme on peut le voir dans celle du philosophe qui s’argumente en enfonçant son bonnet sur ses oreilles (Discours sur l’Inégalité) ; car ce morceau est de lui tout entier. Il est certain que M. Diderot abusa toujours de ma confiance et de ma facilité pour donner à mes écrits un ton dur et un air noir, qu’ils n’eurent plus sitôt qu’il cessa de me diriger et que je fus livré tout-à-fait à moi-même.

[1031] Enfin, tant ont opéré les gens qui disposent de moi, qu’il reste clair comme le jour, à Grenoble et ailleurs, que le galérien Thevenin m’a prêté neuf francs aux Verrières, tandis que j’étais à Montmorency ; qu’il me les a prêtés par les mains du cabaretier Jeannet, notre commun hôte, chez qui je n’ai jamais logé, et à qui je ne parlai de ma vie ; et que je lui donnai, en reconnaissance, des lettres de recommandation pour MM. de Faugnes et Aldiman, que je ne connaissais pas.

[1032] Ceux qui aboient, qui crient, qui font du bruit. (Note de l’éditeur)

[1033] Quand il s’avisa de me faire peindre à Londres, je ne pus imaginer quel était son but ; car j’entrevoyais déjà de reste que ce n’était pas par amitié pour moi. Je vois maintenant très bien ce but ; mais je ne me pardonnerais pas de l’avoir deviné.

[1034] Je suis persuadé qu’il y a sous tout cela quelque équivoque, quelque malentendu, quelque adroit mensonge, sur lequel un mot peut-être serait un trait de lumière qui frapperait tout le monde, et démasquerait les imposteurs. Ils le sentent et le craignent sans doute ; aussi paraît-il qu’ils ont mis toute l’adresse, toute la ruse, toute la sagacité de leur esprit à chercher des raisons plausibles et spécieuses pour prévenir toute explication. Cependant comment ont-ils pu couvrir l’iniquité de cette conduite jusqu’à tromper les gens de bon sens ? Voilà ce qui me passe.

[1035] Pour l’intelligence de cette phrase et de celles qui la suivent, il faut savoir que la personne à qui cette seconde lettre était adressée avait mis en tête de sa réponse à la première un quatrain qui semblait annoncer qu’elle avait pris en mauvaise part celui de M. Rousseau, ce qui cependant n’était pas. (Note de l’éditeur de Genève.)

[1036] Voyez Émile, Livre IV.

[1037] L’Empire du Grand Zimbabwe, aussi appelé Monomotapa, Mwene Mutapa, Munhumutapa ou Mutapa, était un royaume médiéval (c. 1450-1629) situé en Afrique australe et recouvrant les territoires des actuels Zimbabwe et Mozambique. Sa capitale était le Grand Zimbabwe. (Note de l’éditeur)

[1038] Falsifier. (Note de l’éditeur)

[1039] Proverbe latin: Quand Jupiter veut perdre un homme, il lui ôte la raison. (Note de l’éditeur)

[1040] Comme il se rendit peu de temps après à Paris, il est présumable qu’il croyait de son devoir d’aller dans cette capitale, et qu’il y croyait son honneur intéressé: supposition qui en amène une autre: c’est que, las d’errer et de se cacher il voulait paraître au grand jour et lire ses Confessions, afin que ceux qu’il accusait pussent répondre ou se justifier. Voyez l’Examen des Confessions, tome XIV.

[1041] Château de Césarges. Le Marquis F.J de Césarges, qui y reçut J.J Rousseau, était le propriétaire de la maison que le philosophe occupait à Monquin, près de Bourgoin. Thérèse y ayant été insultée, Rousseau s’en plaignit amèrement auprès de lui.

[1042] Je ne l’ai fait. Texte conforme à celui de l’édition originale (recueil de du Peyrou, 1790).

[1043] Le lecteur doit bien croire que M. de Saint-Germain, dans sa réponse, en acceptant un exemplaire, n’a pas adhéré à une telle proposition.

[1044] Marc Antoine Louis Claret (de Fleurieu) de La Tourrette (ou de Latourrette). Botaniste français, né le 11 août 1729 à Lyon et mort en 1793.(Note de l’éditeur)

[1045] Voir » Observation » en fin de lettre.

[1046] J. J. Rousseau parlant clans cette lettre de complots, appelant Thérèse sa femme, nom qu’il ne lui donne qu’en 1768 ; enfin n’étant de retour à Paris qu’en 1770, cette lettre doit être de ce temps, et non de 1766, date qu’on lui a donnée jusqu’à présent, oubliant qu’il passe cette année en Angleterre.

[1047] Ces lettres étaient dans la plupart des éditions datée du Temple le 3 janvier 1766. Or il partait ce jour même pour l’Angleterre avec David Hume. Une autre circonstance démontre l’erreur de la date. Il parle de l’insalubrité de son habitation, tandis qu’il était logé par le prince de Conti à l’hôtel Saint-Simon, dans l’enclos du Temple, et meublé somptueusement.

[1048] Jean-Joseph Dussaulx, dit aussi Jean Dusaulx, né à Chartres le 28 décembre 1728 et mort à Paris le 16 mars 1799. Homme de lettres et homme politique français. Membre de l’Académie royale des inscriptions et belles-lettres, traducteur de Juvénal. Disciple de Rousseau, il fut en politique un révolutionnaire modéré.(Note de l’éditeur)

[1049] On dit arrher, et non errher. Dusaulx, qui le premier a publié cette lettre, a souligné, comme nous le faisons ici, le mot errhé, que Rousseau n’a pu employer que par inadvertance.

Nota: Arrher signifie s’assurer de la bonne fin d’un achat en versant des arrhes. (Note de l’éditeur)

[1050] Sans parler ici de ses Eléments de Musique, je venais de parcourir un Dictionnaire des Beaux-Arts portant le nom d’un M. Lacombe, dans lequel je trouvai beaucoup d’articles tout entiers de ceux que j’avais faits en 1749 pour l’Encyclopédie, et qui, depuis nombre d’années, étaient dans les mains de M. d’Alembert.

[1051] Comme on n’a plus entendu parler, que je sache, de ce prétendu prisonnier, je ne doute point que tout cela ne fût un jeu barbare et digne de mes persécuteurs.

[1052] Ce fut par une suite de cette même résolution que je conservai mon recueil de lettres, dont heureusement je n’avais encore déchiré et brûlé que quelques feuillets.

[1053] Il venait d’accompagner en Piémont madame la princesse de Carignan.

[1054] Il avait envoyé demander cette bouteille chez Dusaulx ; mais au lieu d’une on en apporta douze, générosité au moins fort maladroite, et qui dut paraître à Rousseau d’autant plus offensante, que son procédé était franc et aimable. Rousseau donc s’en fâcha, et certainement il avait raison ; cependant la querelle n’eut pas de suite.

[1055] D’une manière couverte, cachée. (Note de l’éditeur)

[1056] Orthographié » crystal » à cette époque.

[1057] Phrase mise dans la bouche de Laocoon par Virgile dans l’Énéide. Elle peut se traduire par » Je crains les Grecs, même ceux apportant des cadeaux. » Elle fait référence au Cheval de Troie. Elle est devenue une locution usuelle.

[1058] Dusaulx fit à cette lettre une réponse à laquelle Rousseau ne répliqua pas. » Je ne sache pas, dit Dusaulx à ce sujet, que depuis notre éternelle séparation, il soit sorti de sa bouche un seul mot capable de m’offenser: au contraire, j’ai appris avec reconnaissance qu’il s’était expliqué sur mon compte d’une manière trop honorable pour le répéter… Je ne l’ai depuis rencontré qu’une fois par hasard aux travaux de l’Étoile voisine des champs élysées. Son premier mouvement et le mien fuient réciproquement de tomber dans les bras l’un de l’autre ; mais il s’arrêta au milieu de son élan. Qui l’a donc retenu ? la méfiance dont un accès plus violent qu’à l’ordinaire le saisit tout-à-coup. Situé sur le bord d’une tranchée profonde, et me voyant à ses côtés, il craignit apparemment que je ne l’y précipitasse ; tout, du moins, m’autorisait à le croire. Il tremblait de tous ses membres. Tantôt il élevait des bras suppliants vers le ciel ; tantôt, comme s’il eût invoqué ma pitié, il me montrait l’abîme ouvert sous ses pas. Je ne compris que trop ce langage muet. M’éloignant de lui, je tâchai de le rassurer par les plus tendres démonstrations ; quoiqu’il en parût touché, il passa son chemin. »

[1059] Raideur (Note de l’éditeur)

[1060] Orthographié » fesaient ».

[1061] Au pluriel. (Note de l’éditeur)

[1062] Probablement Jean Paul Timoléon de Cossé-Brissac, duc de Brissac (7ème du nom), chevalier de l’Ordre du Saint-Esprit, marquis de Thouarcé et maréchal de France (né le 12 octobre 1698 à Paris, mort en 1784 à Sarrelouis), est un général de Louis XV. Il est principalement connu pour son action à la tête de l’arrière garde française à la bataille de Minden. (Note de l’éditeur)

[1063] M. Corancez raconte ce fait avec quelque détail dans son écrit intitulé, De J. J. Rousseau, page 8 et suiv. C’était lui qui avait été chargé d’offrir à Rousseau la lettre de change montant à 6.336 liv.

[1064] Carl Linnaeus, puis Carl von Linné après son anoblissement, né le 23 mai 1707 à Råshult (Suède) et mort le 10 janvier 1778 à Uppsala (Suède). Naturaliste suédois qui a fondé les bases du système moderne de la nomenclature binominale.

[1065] Cette lettre fut communiquée à M. Broussonet par M. Smith, de la Société royale de Londres, qui a acquis la collection et les manuscrits de Linné ; il l’a fait imprimer dans le Journal de Paris, le 9 mai 1786.

[1066] Antoine Raymond Juan Gualbert Gabriel de Sartine (ou Sartines), comte d’Alby (Barcelone, 12 juillet 1729 – Tarragone, 7 septembre 1801). Homme politique français, conseiller 1752, lieutenant criminel 1755 au Châtelet à Paris, il est lieutenant général de police (1759–1774), puis ministre de la Marine sous Louis XVI. (Note de l’éditeur)

M. Lenoir ne succéda à M. de Sartine qu’en 1774. C’est donc par erreur qu’on a, dans les éditions précédentes, mis le nom du premier.

[1067] Celles en particulier de madame Duchesne se réduisent toutes à une rente de trois cents francs, stipulée dans le marché de mon Dictionnaire de Musique. J’en ai une de six cents francs, de Milord Maréchal, dont je jouis par l’attention de celui qu’il en a chargé à ma prière, mais sans autre sûreté que son bon plaisir, n’ayant aucun acte valable pour la réclamer de mon chef. J’ai une rente de dix livres sterling, pour mes livres que j’ai vendus en Angleterre, sur la tête de l’acheteur et sur la mienne, en sorte que cette rente doit s’éteindre au premier mourant. Tout cela fait ensemble onze cents francs de viager, dont il n’y a que trois cents de solides. Ajoutez à cela quelque argent comptant, dernier reste du petit capital que j’ai consumé dans mes voyages, et que je m’étais réservé pour avoir quelque avance en faisant ici mon établissement.

[1068] Alexandre Mikaïlovitch (1752-1809) 1er Prince BELOSSELSKY BELOZERSKY. Écrivain, poète et musicien. (Note de l’éditeur)

[1069] Cette lettre parut pour la première fois en 1789, dans les Poésies françaises d’un prince étranger. Rousseau l’écrivit à une époque où il ne correspondait plus avec personne. Nous ignorons de quel opéra il veut parler. Ceux dont Grétry fît la musique en 1775, sont la Fausse magie et Céphale et Procris; encore cette dernière pièce avait-elle été précédemment jouée à Versailles. Toutes deux sont de Marmontel.

[1071] Voici encore un mot pour le dictionnaire. Hélas ! pour parler de ma destinée, il faudrait un vocabulaire tout nouveau qui n’eût été composé que pour moi.

[1072] Lieutenant-colonel au régiment d’Orléans. Condamné par le tribunal révolutionnaire il mourut sur l’échafaud en 1793. Les lettres de Rousseau qui lui furent adressées, furent trouvées dans ses papiers et confiées au député Lakanal qui voulait publier les oeuvres posthumes de Rousseau. Le comte Duprat offrit un asile au philosophe qui l’appréciait beaucoup. Celui-ci semblait disposé à l’accepter, lorsqu’il fut entraîné par Thérèse à Ermenonville.

[1073] L’hirondelle est naturellement familière et confiante ; mais c’est une sottise dont on la punit trop bien pour ne l’en pas corriger. Avec de la patience, on l’accoutume encore à vivre dans des appartements fermés, tant qu’elle n’aperçoit pas l’intention de l’y tenir captive: mais sitôt qu’on abuse de cette confiance (à quoi l’on ne manque jamais), elle la perd pour toujours. Dès-lors elle ne mange plus, elle ne cesse de se débattre et finit par se tuer(Note de Jean-Jacques.)

[1074] Ce quelqu’un était M. de Neuville ; et comme il affecte de ne m’en point parler, je crains qu’il n’y ait du froid, de sorte que je suis très embarrassé qui lui donner à sa place. (Note du comte Duprat)

[1075] Les choses n’ont pu s’arranger pour qu’il fît le voyage projeté. Bien peu de temps après il s’est décidé en faveur d’Ermenonville, où il est mort dans la même année. (Note du comte Duprat.)

— ANNEXES —

BIOGRAPHIE

PRÉCIS DES CIRCONSTANCES DE LA VIE DE J. J. ROUSSEAU

ESSAI SUR LA VIE ET LE CARACTÈRE DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU

D’autres annexes figurent dans cette collection des œuvres complètes de J. J. Rousseau. Elles ont été placées à la suite des ouvrages de l’auteur, chaque fois qu’elles en constituent une analyse.