Abstract

Fragments of a projected tragedy on the Roman Lucretia (not the philosopher Lucretius), with scenes between Lucretia, Collatinus and Sextus Tarquinius. An unfinished dramatic sketch, without philosophical content.

Testo originale francese · Arvensa Editions · pubblico dominio

Personnages

Scène I.

Scène II.

Scène…

Scène…

Scène…

Scène…

Scène…

Scène…

Scène…

Scène…

Scène…

Scène…

Scène…

Personnages

LUCRÈCE.

COLLATIN, mari de Lucrèce.

LUCRÉTIUS, père de Lucrèce,

SEXTUS, fils de Tarquin.

BRUTUS.

PAULINE, confidente de Lucrèce.

SULPITIUS, confident de Sextus.

La scène est à Rome.

Scène I.

Lucrèce, Pauline.

PAULINE.

Me pardonnerez-vous une sincérité que je vous dois ? Rome a vu avec applaudissement votre première destination ; tous les vœux du peuple, ainsi que le choix de Tarquin, vous unissaient à son successeur. Quel autre, disait-on, que l’héritier de la couronne serait digne de posséder Lucrèce ? Qu’elle remplisse un trône qu’elle doit honorer ; qu’elle fasse le bonheur de Sextus, pour qu’il apprenne d’elle à faire celui des Romains !

Tout changea, au grand désespoir du prince, contre le gré du roi, du peuple, et ce serait offenser votre raison de ne dire pas de vous-même. Votre inflexible père rompit un mariage qui devait faire le plus ardent de ses vœux ; Collatin, bourgeois de Rome, obtint le prix dont Sextus s’était vainement flatté.


Je n’ose vous parler du plus amoureux ni du plus aimable ; mais il est impossible que vous ne sentiez pas, malgré vous-même, lequel des deux méritait le mieux un tel prix.

LUCRÈCE.

Songez que vous parlez à la femme de Collatin, et que, puisqu’il est mon époux, il fut le plus digne de l’être.

PAULINE.

Je dois penser là-dessus ce que vous m’ordonnerez de croire ; mais le public, jaloux de la seule liberté qui lui reste, et dont les jugements ne sont soumis à personne, n’a pas donné au choix de Lucrétius la même approbation que vous. Le moyen de n’être pas difficile sur le mérite de quiconque osait prétendre à Lucrèce ? L’on trouvait à tous égards Collatin moins pardonnable en cela que Sextus ; et votre délicatesse ne doit pas s’offenser si le public a peine à croire que vous pensiez sur ce point autrement qu’il ne pense lui-même.

LUCRÈCE.

Que le peuple connaît mal les hommes, et qu’il sait mal placer son estime !…

PAULINE.

Je crains que votre gloire n’ait plus à souffrir de cette réserve excessive qu’elle ne ferait de l’excès contraire, et qu’on n’attribue plutôt le goût d’une vie si solitaire et si retirée au regret de l’époux que vous avez perdu qu’à l’amour de celui que vous possédez … et je crains qu’on ne vous soupçonne de prendre contre un reste de penchant des précautions peu dignes de votre grande âme.

LUCRÈCE.

J’aperçois un étranger. Dieux ! que vois-je ?

PAULINE.

C’est Sulpitius, un affranchi du prince.

LUCRÈCE.

De Sextus ! Que vient faire cet homme en ces lieux ?

Scène II.

Lucrèce, Pauline, Sulpitius.

SULPITIUS.

Vous avertir, madame, de la prochaine arrivée de votre époux, et vous remettre une lettre de sa part.

LUCRÈCE.

De la part de qui ?

SULPITIUS.

De Collatin.

LUCRÈCE.

Donnez. (À part.) Dieux ! (À Pauline.) Lisez.

PAULINE lit.

« Le roi vient de partir pour un voyage de vingt-quatre heures qui me laisse le loisir d’aller vous embrasser. Il n’est pas nécessaire d’ajouter que j’en profite, mais il l’est de vous avertir que le prince Sextus souhaite de m’accompagner. Faites-lui donc préparer un logement convenable : songez, en recevant l’héritier de la couronne, que c’est de lui que dépend le sort et la fortune de votre époux. »

LUCRÈCE, à Pauline.

Faites ce qu’il faut pour recevoir le prince. (À Sulpitius.) Dites à Collatin que c’est à regret que je ne seconde pas mieux ses intentions ; et, en lui parlant de l’état d’abattement où je suis depuis deux jours, ajoutez que ma santé dérangée ne me permet ni d’agir, ni de voir personne que lui seul…

(À part.) Dieux qui voyez mon cœur, éclairez ma raison : faites que je ne cesse point d’être vertueuse ; vous savez bien que je veux l’être, et je le serai toujours si vous le voulez ainsi que moi !

Scène…

Pauline, Sulpitius.

SULPITIUS.

Eh bien ! Pauline, que vous semble du trouble de Lucrèce à la nouvelle de l’arrivée du prince ? et d’où croyez-vous que lui viendraient tant d’alarmes, si ce n’était de son propre cœur ?

PAULINE.

Je crains bien que nous ne nous soyons trop pressés de juger Lucrèce. Ah ! croyez-moi, Sulpitius, ce n’est pas une âme qu’il faille mesurer sur les nôtres. Vous savez qu’en entrant dans sa maison je pensais comme vous sur ses inclinations ; que je me flattais, d’accord comme je l’espérais avec son propre cœur, de seconder facilement les vues du prince. Depuis que j’ai appris à connaître ce caractère doux et sensible, mais vertueux et inébranlable, je me suis convaincue que Lucrèce, pleinement maîtresse de son cœur et de ses passions, n’est capable de rien aimer que son époux et son devoir.

SULPITIUS.

Me croyez-vous la dupe de ces grands mots, et avez-vous oublié que, selon moi, devoir et vertu ne sont que des leurres spécieux dont les hommes adroits savent couvrir leurs intérêts ? Personne ne croit à la vertu, mais chacun serait bien aise que les autres y crussent. Pensez que Lucrèce ne saurait tant aimer son devoir qu’elle n’aime encore plus son bonheur ; et je suis bien trompé dans mes observations si jamais elle peut le trouver autrement qu’en faisant celui de Sextus.

PAULINE.

Je crois me connaître en sentiments, et vous devez mieux que personne me rendre justice à cet égard. J’ai sondé les siens avec un soin digne de l’intérêt qu’y prend le prince qui nous emploie, et avec toute l’adresse nécessaire pour ne lui point paraître suspecte ; j’ai exposé son cœur à toutes les épreuves les plus sûres et contre lesquelles la plus profonde dissimulation est le moins en garde : tantôt je l’ai plainte de ce qu’elle avait perdu, tantôt je l’ai louée de ce qu’elle avait préféré ; tantôt flattant la vanité, tantôt offensant l’amour-propre, j’ai tâché d’exciter tour-à-tour sa jalousie, sa tendresse ; et toutes les fois qu’il a été question de Sextus, je l’ai toujours trouvée aussi tranquille que sur tout autre sujet, et toujours prête également à continuer ou cesser la conversation, sans apparence de plaisir ou de peine.

SULPITIUS.

Il faut donc, malgré toute la tendresse dont vous me flattez, que mon cœur se connaisse mieux en amour que le vôtre ; car j’en ai plus vu dans le moment où je viens d’observer Lucrèce, que vous n’avez fait depuis six mois que vous êtes à son service : et l’émotion que lui vient de causer le seul nom de Sextus me fait juger de celle qu’a dû lui causer sa vue autrefois.

PAULINE.

Depuis deux jours sa santé est tellement altérée que l’esprit s’en ressent ; et ses seules langueurs ont vraisemblablement pu produire l’effet que vous attribuez à la lettre de son mari. J’avoue que mes observations peuvent me tromper ; mais trop de pénétration ne vous tromperait-elle point aussi ?

SULPITIUS.

Nous devons du moins désirer que l’erreur ne soit pas de mon côté, et fomenter ou même allumer un amour d’où dépend le bonheur du nôtre : vous savez que les promesses de Sextus sont au prix du succès de nos soins.

PAULINE.

Nous devons chercher nos avantages dans les faiblesses de ceux que nous servons. Je le sens d’autant mieux que, notre union ayant été mise à ce prix, mon bonheur dépend du succès. Mais l’intérêt que nous avons à profiter de l’erreur d’autrui ne nous porte point à nous tromper nous-mêmes, et l’avantage que nous devons tirer des fautes de Lucrèce n’est pas une raison d’espérer qu’elle en fasse : d’ailleurs je vous avoue qu’après avoir vu de près cette aimable et vertueuse femme, je me trouve moins propre que je ne m’y attendais à seconder les desseins du prince. Je croyais… Sa douceur demande tellement grâce pour sa sagesse, qu’à peine aperçoit-on les charmes de son caractère qu’on perd le courage et la volonté de souiller une âme si pure.

Je continuerai de servir Sextus comme vous l’exigez[64] il ne tiendra pas à moi que ce ne soit avec succès : mais ne serait-ce pas vous tromper que de vous promettre de tous mes soins plus d’effet que je n’en attends moi-même ? Adieu : le temps s’écoule ; il faut aller exécuter les ordres de Lucrèce. Quand le prince sera venu, au premier moment de liberté que j’aurai, j’aurai soin de vous en faire avertir.

Liste des Mélanges ou littérature variée

Liste générale des titres

Scène…

Sextus, Sulpitius.

SEXTUS.

Ami, prends pitié de mes égarements, et pardonne mes discours insensés ; mais compte sur ma docilité pour tous tes avis. Tu me vois enivré d’amour au point que je ne suis plus capable de me conduire. Supplée donc à cet oubli de moi-même, conduis les pas de ton aveugle maître, et fais qu’avec mon bonheur je te doive le retour de ma raison.

SULPITIUS.

Songez que nous avons ici plus d’une sorte de précautions à prendre, et que l’arrivée du père de Lucrèce doit nous rendre encore plus circonspects. Je vous l’ai dit, seigneur, je soupçonne ce voyage avec Brutus de renfermer quelque mystère : j’ai cru voir, à l’air dont ils nous observaient, qu’ils craignaient d’être observés eux-mêmes ; j’ignore ce qui se trame en secret, mais Lucrétius nous regarde de mauvais œil. Je vous avoue que ce Brutus m’a toujours déplu[65].

Ah ! Seigneur, plût au ciel ! Mais… Pardonnez si mon zèle inquiet me donne une défiance que votre courage dédaigne, mais utile à votre sûreté et peut-être à celle de l’état.

SEXTUS.

Ami, que de vains soucis ! Mais seulement que je voie Lucrèce, je suis content de mourir à ses pieds : et que tout l’univers périsse[66] !

SULPITIUS.

Elle met ses soins à vous éviter… Cependant vous la verrez ; le moment vient d’en être pris. Au nom des dieux, allez l’attendre, et me laissez pourvoir au reste.

Scène…

Pauline, Sulpitius.

PAULINE.

Non, Sulpitius, c’est vainement que j’aurais parlé ; elle ne veut point voir le prince ; et ce qu’elle a refusé aux raisons de Collatin, elle ne l’aurait pas accordé aux prétextes que vous m’avez suggérés. D’ailleurs chaque fois que je voulais ouvrir la bouche, sa présence m’inspirait une résistance invincible. Loin de ses yeux je veux tout ce qui vous plaît, mais devant elle je ne puis plus rien vouloir que d’honnête.

SULPITIUS.

Puisqu’une vaine timidité l’emporte, que mes raisons ni votre intérêt n’ont pu vous déterminer à parler, il ne nous reste qu’à ménager entre eux une rencontre qui paraisse imprévue…

Scène…

Lucrèce, Pauline.

LUCRÈCE.

Ne vaut-il pas mieux qu’un méchant meure, que mon père soit obéi, et que la patrie soit libre, que si, à force de pitié, Lucrèce oubliait sa vertu ?…

LUCRÈCE, rentrant.

(À Pauline, d’un ton froid, mais un peu altéré.)

Secourez ce malheureux.

Scène…

SEXTUS

O Lucrèce ! ô beauté céleste, charme et supplice de mon infâme cœur ! ô vertu digne des adorations des dieux, et souillée par le plus vil des mortels ! …

Scène…

LUCRÈCE.

Monstre ! si j’expire par ta rage, ma mort n’est pour toi qu’un nouveau forfait ; et ta main infâme ne sait punir le crime qu’après l’avoir partagé[68].

FIN des FRAGMENTS DE LUCRÈCE.

MÉLANGES EN VERS

Avertissement

Le verger des Charmettes

Virelai à madame la baronne de Warens

Fragment d’une Épître à M. Bordes

Vers pour madame de Fleurieu

Épître à M. Bordes

Épître à M. Parisot

L’allée de Sylvie

Épître à M. de l’Étang

Imitation libre d’une Chanson italienne de Métastase

Énigme

Vers à mademoiselle Théodore

Épitaphe de deux amants

Strophes

Vers sur la femme

Bouquet d’un enfant à sa mère

Inscription mise au bas d’un portrait de Frédéric II

Quatrain à madame Dupin

Quatrain

Le verger des Charmettes

[69]

Rara domus tenuem non aspernatur amicum :

Raraque non humilem calcat fastosa clientem.

La maison des Charmettes, près de Chambéry

Verger cher à mon coeur, séjour de l’innocence,

Honneur des plus beaux jours que le ciel me dispense,

Solitude charmante, asile de la paix,

Puissé-je, heureux verger, ne vous quitter jamais !

O jours délicieux, coulés sous vos ombrages !

De Philomèle en pleurs les languissants ramages,

D’un ruisseau fugitif le murmure flatteur,

Excitent dans mon âme un charme séducteur.

J’apprends sur votre émail à jouir de la vie :

J’apprends à méditer sans regret, sans envie,

Sur les frivoles goûts des mortels insensés ;

Leurs jours tumultueux, l’un par l’autre poussés,

N’enflamment point mon coeur du désir de les suivre.

A de plus grands plaisirs je mets le prix de vivre.

Plaisirs toujours charmants, toujours doux, toujours purs,

À mon coeur enchanté vous êtes toujours sûrs.

Soit qu’au premier aspect d’un beau jour prêt d’éclore

J’aille voir ces coteaux qu’un soleil levant dore,

Soit que vers le midi, chassé par son ardeur,

Sous un arbre touffu je cherche la fraîcheur ;

Là, portant avec moi Montaigne ou La Bruyère,

Je ris tranquillement de l’humaine misère ;

Ou bien, avec Socrate et le divin Platon,

Je m’exerce à marcher sur les pas de Caton :

Soit qu’une nuit brillante, en étendant ses voiles,

Découvre à mes regards la lune et les étoiles ;

Alors, suivant de loin la Hire et Cassini,

Je calcule, j’observe, et, près de l’infini,

Sur ces mondes divers que l’éther nous recèle,

Je pousse, en raisonnant, Huyghens et Fontenelle :

Soit enfin que, surpris d’un orage imprévu,

Je rassure, en courant, le berger éperdu,

Qu’épouvante les vents qui sifflent sur sa tête,

Les tourbillons, l’éclair, la foudre, la tempête ;

Toujours également heureux et satisfait,

Je ne désire point un bonheur plus parfait.

O vous, sage Warens, élève de Minerve,

Pardonnez ces transports d’une indiscrète verve ;

Quoique j’eusse promis de ne rimer jamais,

J’ose chanter ici les fruits de vos bienfaits.

Oui, si mon cœur jouit du sort le plus tranquille,

Si je suis la vertu dans un chemin facile,

Si je goûte en ces lieux un repos innocent,

Je ne dois qu’à vous seule un si rare présent.

Vainement des coeurs bas, des âmes mercenaires,

Par des avis cruels plutôt que salutaires,

Cent fois ont essayé de m’ôter vos bontés :

Ils ne connaissent pas le bien que vous goûtez

En faisant des heureux, en essuyant des larmes :

Ces plaisirs délicats pour eux n’ont point de charmes.

De Tite et de Trajan les libérales mains

N’excitent dans leurs coeurs que des rires inhumains.

Pourquoi faire du bien dans le siècle où nous sommes ?

Se trouve-t-il quelqu’un, dans la race des hommes

Digne d’être tiré du rang des indigents ?

Peut-il, dans la misère, être d’honnêtes gens ?

Et ne vaut-il pas mieux employer ses richesses

À jouir des plaisirs qu’à faire des largesses ?

Qu’ils suivent à leur gré ces sentiments affreux,

Je me garderai bien de rien exiger d’eux.

Je n’irai pas ramper, ni chercher à leur plaire ;

Mon coeur sait, s’il le faut, affronter la misère,

Et, plus délicat qu’eux, plus sensible à l’honneur,

Regarde de plus près au choix d’un bienfaiteur.

Oui, j’en donne aujourd’hui l’assurance publique,

Cet écrit en sera le témoin authentique,

Que, si jamais le sort m’arrache à vos bienfaits,

Mes besoins jusqu’aux leurs ne recourront jamais.

Laissez des envieux la troupe méprisable

Attaquer des vertus dont l’éclat les accable.

Dédaignez leurs complots, leur haine, leur fureur ;

La paix n’en est pas moins au fond de votre coeur,

Tandis que, vils jouets de leurs propres furies,

Aliments des serpents dont elles sont nourries,

Le crime et les remords portent au fond des leurs

Le triste châtiment de leurs noires horreurs.

Semblables en leur rage à la guêpe maligne,

De travail incapable, et de secours indigne,

Qui ne vit que de vols, et dont enfin le sort

Est de faire du mal en se donnant la mort,

Qu’ils exhalent en vain leur colère impuissante ;

Leurs menaces pour vous n’ont rien qui m’épouvante :

Ils voudraient d’un grand roi vous ôter les bienfaits ;

Mais de plus nobles soins illustrent ses projets :

Leur basse jalousie, et leur fureur injuste

N’arriveront jamais jusqu’à son trône auguste ;

Et le monstre qui règne en leurs cœurs abattus

N’est pas fait pour braver l’éclat de ses vertus.

C’est ainsi qu’un bon roi rend son empire aimable ;

Il soutient la vertu que l’infortune accable :

Quand il doit menacer, la foudre est en ses mains.

Tout roi, sans s’élever au-dessus des humains,

Contre les criminels peut lancer le tonnerre ;

Mais, s’il fait des heureux, c’est un dieu sur la terre.

Charles, on reconnaît ton empire à ces traits ;

Ta main porte en tous lieux la joie et les bienfaits ;

Tes sujets égalés éprouvent ta justice ;

On ne réclame plus, par un honteux caprice,

Un principe odieux, proscrit par l’équité,

Qui, blessant tous les droits de la société,

Brisé les nœuds sacrés dont elle était unie,

Refuse à ses besoins la meilleure partie,

Et prétend affranchir de ses plus justes lois

Ceux qu’elle fait jouir de ses plus riches droits.

Ah ! s’il t’avait suffi de te rendre terrible,

Quel autre, plus que toi, pouvait être invincible,

Quand l’Europe t’a vu, guidant tes étendards,

Seul entre tous ses rois briller aux champs de Mars ?

Mais ce n’est pas assez d’épouvanter la terre ;

Il est d’autres devoirs que les soins de la guerre ;

Et c’est par eux, grand roi, que ton peuple aujourd’hui

Trouve en toi son vengeur, son père et son appui.

Et vous, sage Warens, que ce héros protège,

En vain la calomnie en secret vous assiège,

Craignez peu ses effets, bravez son vain courroux ;

La vertu vous défend, et c’est assez pour vous :

Ce grand roi vous estime, il connaît votre zèle,

Toujours à sa parole il sait être fidèle ;

Et, pour tout dire enfin, garant de ses bontés,

Votre coeur vous répond que vous les méritez.

On me connaît assez, et ma muse sévère

Ne fait point dispenser un encens mercenaire ;

Jamais d’un vil flatteur le langage affecté

N’a souillé dans mes vers l’auguste vérité.

Vous méprisez vous-même un éloge insipide,

Vos sincères vertus n’ont point l’orgueil pour guide.

Avec vos ennemis convenons, s’il le faut,

Que la sagesse en vous n’exclut point tout défaut.

Sur cette terre hélas ! telle est notre misère,

Que la perfection n’est qu’erreur et chimère.

Connaître mes travers est mon premier souhait,

Et je fais peu de cas de tout homme parfait.

La haine quelquefois donne un avis utile :

Blâmez cette bonté trop douce et trop facile

Qui souvent à leurs yeux a causé vos malheurs.

Reconnaissez en vous les faibles des bons cœurs :

Mais sachez qu’en secret l’éternelle sagesse

Hait leurs fausses vertus plus que votre faiblesse,

Et qu’il vaut mieux cent fois se montrer à ses yeux

Imparfait comme vous, que vertueux comme eux.

Vous donc, dès mon enfance attachée à m’instruire,

À travers ma misère, hélas ! qui crûtes lire

Que de quelques talents le Ciel m’avait pourvu,

Qui daignâtes former mon coeur à la vertu,

Vous, que j’ose appeler du tendre nom de mère,

Acceptez aujourd’hui cet hommage sincère,

Le tribut légitime, et trop bien mérité,

Que ma reconnaissance offre à la vérité.

Oui, si quelques douceurs assaisonnent ma vie ;

Si j’ai pu jusqu’ici me soustraire à l’envie ;

Si le coeur plus sensible, et l’esprit moins grossier,

Au-dessus du vulgaire on m’a vu m’élever ;

Enfin, si chaque jour je jouis de moi-même,

Tantôt en m’élançant jusqu’à l’Être suprême,

Tantôt en méditant, dans un profond repos,

Les erreurs des humains, et leurs biens, et leurs maux ;

Tantôt, philosophant sur les lois naturelles,

J’entre dans le secret des causes éternelles,

Je cherche à pénétrer tous les ressorts divers,

Les principes cachés qui meuvent l’univers ;

Si, dis-je, en mon pouvoir j’ai tous ces avantages,

Je le répète encore, ce sont là vos ouvrages,

Vertueuse Warens : c’est de vous que je tiens

Le vrai bonheur de l’homme et les solides biens.

Sans craintes, sans désirs, dans cette solitude,

Je laisse aller mes jours exempts d’inquiétude :

Oh ! que mon coeur touché ne peut-il à son gré

Peindre sur ce papier, dans un juste degré,

Des plaisirs qu’il ressent la volupté parfaite !

Présent dont je jouis, passé que je regrette,

Tems précieux, hélas ! je ne vous perdrai plus

En bizarres projets, en soucis superflus.

Dans ce verger charmant j’en partage l’espace.

Sous un ombrage frais tantôt je me délasse ;

Tantôt avec Leibnitz, Malebranche et Newton,

Je monte ma raison sur un sublime ton,

J’examine les lois des corps et des pensées ;

Avec Locke je fais l’histoire des idées ;

Avec Képler, Wallis, Barrow, Raynaud, Pascal,

Je devance Archimède, et je suis l’Hôpital[70].

Tantôt, à la physique appliquant mes problèmes

Je me laisse entraîner à l’esprit des systèmes :

Je tâtonne Descartes et ses égarements,

Sublimes, il est vrai, mais frivoles romans.

J’abandonne bientôt l’hypothèse infidèle,

Content d’étudier l’histoire naturelle.

Là, Pline et Nieuwentit, m’aidant de leur savoir,

M’apprennent à penser, ouvrir les yeux et voir.

Quelquefois, descendant de ces vastes lumières,

Des différents mortels je suis les caractères.

Quelquefois, m’amusant jusqu’à la fiction,

Télémaque et Séthos me donnent leur leçon ;

Ou bien dans Cléveland j’observe la nature,

Qui se montre à mes yeux touchante et toujours pure.

Tantôt aussi, de Spon parcourant les cahiers,

De ma patrie en pleurs je relis les dangers.

Genève, jadis sage, ô ma chère patrie !

Quel démon dans ton sein produit la frénésie ?

Souviens-toi qu’autrefois tu donnas des héros,

Dont le sang t’acheta les douceurs du repos.

Transportés aujourd’hui d’une soudaine rage,

Aveugles citoyens, cherchez-vous l’esclavage ?

Trop tôt peut-être hélas ! pourrez-vous le trouver :

Mais, s’il est encore temps, c’est à vous d’y songer.

Jouissez des bienfaits que Louis vous accorde.

Rappelez dans vos murs cette antique concorde.

Heureux si, reprenant la foi de vos aïeux,

Vous n’oubliez jamais d’être libres comme eux !

O vous, tendre Racine ! ô vous aimable Horace !

Dans mes loisirs aussi vous trouvez votre place ;

Claville, Saint-Aubin, Plutarque, Mézerai,

Despréaux, Cicéron, Pope, Rollin, Barclai,

Et vous, trop doux La Mothe, et toi, touchant Voltaire,

Ta lecture à mon coeur restera toujours chère.

Mais mon goût se refuse à tout frivole écrit

Dont l’auteur n’a pour but que d’amuser l’esprit :

Il a beau prodiguer la brillante antithèse,

Semer partout des fleurs, chercher un tour qui plaise ;

Le coeur, plus que l’esprit, a chez moi des besoins,

Et, s’il n’est attendri, rebute tous ses soins.

C’est ainsi que mes jours s’écoulent sans alarmes.

Mes yeux sur mes malheurs ne versent point de larmes.

Si des pleurs quelquefois altèrent mon repos,

C’est pour d’autres sujets que pour mes propres maux.

Vainement la douleur, les craintes, la misère,

Veulent décourager la fin de ma carrière ;

D’Épictète asservi la stoïque fierté

M’apprend à supporter les maux, la pauvreté ;

Je vois, sans m’affliger, la langueur qui m’accable ;

L’approche du trépas ne m’est point effroyable ;

Et le mal dont mon corps se sent presque abattu

N’est pour moi qu’un sujet d’affermir ma vertu.

Virelai à madame la baronne de Warens

[71]

Madame, apprenez la nouvelle

De la prise de quatre rats ;

Quatre rats n’est pas bagatelle,

Aussi n’en badiné-je pas :

Et je vous mande avec grand zèle

Ces vers qui vous diront tout bas,

Madame, apprenez la nouvelle

De la prise de quatre rats.

À l’odeur d’un friand appâs[72],

Rats sont sortis de leur caselle ;

Mais ma trappe arrêtant leurs pas,

Les a, par une mort cruelle,

Fait passer de vie à trépas.

Madame, apprenez la nouvelle

De la prise[73] de quatre rats.

Mieux que moi savez qu’ici-bas

N’a pas qui veut fortune telle ;

C’est triomphe qu’un pareil cas.

Le fait n’est pas d’une allumelle.

Ainsi donc avec grand soulas,

Madame, apprenez la nouvelle

De la prise de quatre rats.

Fragment d’une Épître à M. Bordes

[74]

Après un carême ennuyeux,

Grâce à Dieu, voici la semaine

Des divertissements pieux.

On va de neuvaine en neuvaine,

Dans chaque église on se promène ;

Chaque autel y charme les yeux ;

Le luxe et la pompe mondaine

Y brillent à l’honneur des cieux.

Là, maint agile énergumène

Sert d’Arlequin dans ces saints lieux ;

Le moine ignorant s’y démène,

Récitant à perte d’haleine,

Ses oremus mystérieux,

Et criant d’un ton furieux,

Fora, fora, par saint Eugène !

Rarement la semonce est vaine ;

Diable et frà s’entendent bien mieux,

L’un à l’autre obéit sans peine.

Sur des objets plus gracieux

La diversité me ramène.

Dans ce temple délicieux

Où ma dévotion m’entraîne,

Quelle agitation soudaine

Me rend tous mes sens précieux ?

Illumination brillante,

Peintures d’une main savante,

Parfums destinés pour les dieux,

Mais dont la volupté divine

Délecte l’humaine narine

Avant de se porter aux cieux !

Et toi, musique ravissante,

Du Carcani chef-d’œuvre harmonieux,

Que tu plais quand Catine chante !

Elle charme à-la-fois notre oreille et nos yeux.

Beaux sons, que votre effet est tendre !

Heureux l’amant qui peut s’attendre

D’occuper en d’autres moments

La bouche qui vous fait entendre,

A des soins encore plus charmants !

Mais ce qui plus ici m’enchante,

C’est mainte dévote piquante,

Au teint frais, à l’œil tendre et doux,

Qui, pour éloigner tout scrupule,

Vient à la Vierge, à deux genoux,

Offrir, dans l’ardeur qui la brûle,

Tous les vœux qu’elle attend de nous.

Tels sont les familiers colloques,

Tels sont les ardents soliloques

Des gens dévots en ce saint lieu.

Ma foi, je ne m’étonne guères,

Quand on fait ainsi ses prières,

Qu’on ait du goût à prier Dieu.

Vers pour madame de Fleurieu

[75]

qui, m’ayant vu dans une assemblée, sans que j’eusse l’honneur d’être connu d’elle, dit à M. l’intendant de Lyon[76] que je paraissais avoir de l’esprit, et qu’elle le gagerait sur ma seule physionomie.

Déplacé par le sort, trahi par la tendresse,

Mes maux sont comptés par mes jours :

Imprudent quelquefois, persécuté toujours,

Souvent le châtiment surpasse la faiblesse.

O fortune ! à ton gré comble-moi de rigueurs ;

Mon coeur regrette peu tes frivoles grandeurs,

De tes biens inconstants sans peine il te tient quitte.

Un seul dont je jouis ne dépend point de toi :

La divine FLEURIEU m’a jugé du mérite ;

Ma gloire est assurée et c’est assez pour moi.

Épître à M. Bordes

[77]

Toi qu’aux jeux du Parnasse Apollon même guide,

Tu daignes exciter une muse timide ;

De mes faibles essais jugé trop indulgent,

Ton goût à ta bonté cède en m’encourageant.

Mais, hélas ! je n’ai point, pour tenter la carrière,

D’un athlète animé l’assurance guerrière ;

Et, dès les premiers pas, inquiet et surpris,

L’haleine m’abandonne, et je renonce au prix.

Bordes, daigne juger de toutes mes alarmes ;

Vois quels sont les combats, et quelles sont les armes.

Ces lauriers sont bien doux, sans doute, à remporter :

Mais quelle audace à moi d’oser les disputer !

Quoi ! j’irais, sur le ton de ma lyre rustique,

Faire jurer en vers une muse helvétique[78] ;

Et, prêchant durement de tristes vérités,

Révolter contre moi les lecteurs irrités !

Plus heureux, si tu veux, encore que téméraire,

Quand mes faibles talents trouveraient l’art de plaire ;

Quand, des sifflets publics par bonheur préservés,

Mes vers des gens de goût pourraient être approuvés,

Dis-moi, sur quel sujet s’exercera ma muse ?

Tout poète est menteur, et le métier l’excuse ;

Il sait en mots pompeux faire, d’un riche fat,

Un nouveau Mécénas, un pilier de l’état.

Mais moi, qui connais peu les usages de France,

Moi, fier républicain que blesse l’arrogance,

Du riche impertinent je dédaigne l’appui,

S’il le faut mendier en rampant devant lui ;

Et ne sais applaudir qu’à toi, qu’au vrai mérite :

La sotte vanité me révolte et m’irrite.

Le riche me méprise ; et malgré son orgueil,

Nous nous voyons souvent à peu près du même oeil.

Mais, quelque haine en moi que le travers inspire,

Mon coeur sincère et franc abhorre la satire :

Trop découvert peut-être, et jamais criminel,

Je dis la vérité sans l’abreuver de fiel.

Ainsi toujours ma plume, implacable ennemie

Et de la flatterie et de la calomnie,

Ne sait point en ses vers trahir la vérité ;

Et toujours accordant un tribut mérité,

Toujours prête à donner des louanges acquises,

Jamais d’un vil Crésus n’encensa les sottises.

O vous, qui dans le sein d’une humble obscurité

Nourrissez les vertus avec la pauvreté,

Dont les désirs bornés dans la sage indigence

Méprisent sans orgueil une vaine abondance,

Restes trop précieux de ces antiques temps

Où des moindres apprêts nos ancêtres contents,

Recherchés dans leurs moeurs, simples dans leur parure,

Ne sentaient de besoins que ceux de la nature ;

Illustres malheureux, quels lieux habitez-vous ?

Dites, quels sont vos noms ? Il me sera trop doux

D’exercer mes talents à chanter votre gloire,

A vous éterniser au temple de mémoire ;

Et quand mes faibles vers n’y pourraient arriver,

Ces noms si respectés sauront les conserver.

Mais pourquoi m’occuper d’une vaine chimère ?

Il n’est plus de sagesse où règne la misère,

Sons le poids de la faim le mérite abattu

Laissé en un triste coeur éteindre la vertu.

Tant de pompeux discours sur l’heureuse indigence

M’ont bien l’air d’être nés du sein de l’abondance :

Philosophe commode, on a toujours grand soin

De prêcher des vertus dont on n’a pas besoin.

Bordes, cherchons ailleurs des sujets pour ma muse,

De la pitié qu’il fait souvent le pauvre abuse,

Et, décorant du nom de sainte charité

Les dons dont on nourrit sa vile oisiveté,

Sous l’aspect des vertus que l’infortune opprime

Cache l’amour du vice le penchant au crime.

J’honore le mérite aux rangs les plus abjects ;

Mais je trouve à louer peu de pareils sujets.

Non, célébrons plutôt l’innocente industrie

Qui sait multiplier les douceurs de la vie,

Et, salutaire à tous dans ses utiles soins,

Par la route du luxe apaise les besoins.

C’est par cet art charmant que sans cesse enrichie

On voit briller au loin ton heureuse patrie[79].

Ouvrages précieux, superbes ornements,

On dirait que Minerve, en ses amusements,

Avec l’or et la soie a d’une main savante

Formé de vos dessins la tissure élégante.

Turin, Londres, en vain, pour vous le disputer,

Par de jaloux efforts veulent vous imiter :

Vos mélanges charmants, assortis par les grâces,

Les laissent de bien loin s’épuiser sur vos traces.

Le bon goût les dédaigne, et triomphe chez vous ;

Et tandis qu’entraînés par leur dépit jaloux,

Dans leurs ouvrages froids ils forcent la nature,

Votre vivacité, toujours brillante et pure,

Donne à ce qu’elle pare un oeil plus délicat,

Et même à la beauté prête encore de l’éclat.

Ville heureuse, qui fait l’ornement de la France,

Trésor de l’univers, source de l’abondance,

Lyon, séjour charmant des enfants de Plutus,

Dans tes tranquilles murs tous les arts sont reçus : :

D’un sage protecteur le goût les y rassemble ;

Apollon et Plutus, étonnés d’être ensemble,

De leurs longs différends ont peine à revenir,

Et demandent quel dieu les a pu réunir.

On reconnaît tes soins, Pallu[80] : tu nous ramènes

Les siècles renommés et de Tyr et d’Athènes :

De mille éclats divers Lyon brille à la fois,

Et son peuple opulent semble un peuple de rois.

Toi, digne citoyen de cette ville illustre,

Tu peux contribuer à lui donner du lustre :

Par tes heureux talents tu peux la décorer,

Et c’est lui faire un vol que de plus différer.

Comment oses-tu bien me proposer d’écrire,

Toi, que Minerve même avait pris soin d’instruire,

Toi, de ses dons divins possesseur négligent,

Qui vient parler pour elle encore en l’outrageant.

Ah ! si du feu divin qui brille en ton ouvrage

Une étincelle au moins eût été mon partage,

Ma muse quelque jour, attendrissant les cœurs,

Peut-être sur la scène eût fait couler des pleurs.

Mais je te parle en vain : insensible à mes plaintes,

Par de cruels refus tu confirmes mes craintes,

Et je vois qu’impuissante à fléchir tes rigueurs,

Blanche[81] n’a pas encore épuisé ses malheurs.

Épître à M. Parisot

Achevée le 10 juillet 1742[82].

Ami, daigne souffrir qu’à tes yeux aujourd’hui

Je dévoile ce coeur plein de trouble et d’ennui :

Toi qui connus jadis mon âme toute entière,

Seul en qui je trouvais un ami tendre, un père,

Rappelle encore pour moi tes premières bontés ;

Rends tes soins à mon coeur, il les a mérités.

Ne crois pas qu’alarmé par de frivoles craintes

De ton silence ici je te fasse des plaintes ;

Que par de faux soupçons, indignes de tous deux,

Je puisse t’accuser d’un mépris odieux.

Non, tu voudrais en vain t’obstiner à te taire :

Je sais trop expliquer ce langage sévère

Sur ces tristes projets que je t’ai dévoilé ;

Sans m’avoir répondu, ton silence a parlé.

Je ne m’excuse point dès qu’un ami me blâme ;

Le vil orgueil n’est pas le vice de mon âme :

J’ai reçu quelquefois de solides avis

Avec bonté donnés, avec zèle suivis.

J’ignore ces détours dont les vaines adresses

En autant de vertus transforment nos faiblesses,

Et jamais mon esprit, sous de fausses couleurs,

Ne sut à tes égards déguiser ses erreurs.

Mais qu’il me soit permis, par un soin légitime,

De conserver du moins des droits à ton estime :

Pèse mes sentiments, mes raisons, et mon choix,

Et décide mon sort pour la dernière fois.

Né dans l’obscurité, j’ai fait dès mon enfance

Des caprices du sort la triste expérience ;

Et s’il est quelque bien qu’il ne m’ait point ôté,

Même par ses faveurs il m’a persécuté.

Il m’a fait naître libre, hélas, pour quel usage ?

Qu’il m’a vendu bien cher un si vain avantage !

Je suis libre en effet ; mais de ce bien cruel

J’ai reçu plus d’ennuis que d’un malheur réel.

Ah ! s’il fallait un jour, absent de ma patrie,

Traîner chez l’étranger ma languissante vie,

S’il fallait bassement ramper auprès des grands,

Que n’en ai-je appris l’art dès mes plus jeunes ans !

Mais sur d’autres leçons on forma ma jeunesse.

On me dit de remplir mes devoirs sans bassesse,

De respecter les grands, les magistrats, les rois,

De chérir les humains et d’obéir aux lois :

Mais on m’apprit aussi qu’ayant par ma naissance

Le droit de partager la suprême puissance,

Tout petit que j’étais, faible, obscur citoyen,

Je faisais cependant membre du souverain ;

Qu’il fallait soutenir un si noble avantage

Par le coeur d’un héros, par les vertus d’un sage ;

Qu’enfin la liberté, ce cher présent des cieux,

N’est qu’un fléau fatal pour les coeurs vicieux.

Avec le lait, chez nous, on suce ces maximes,

Moins pour s’enorgueillir de nos droits légitimes

Que pour savoir un jour se donner à la fois

Les meilleurs magistrats et les plus sages lois.

Vois-tu, me disait-on, ces nations puissantes

Fournir rapidement leurs carrières brillantes ?

Tout ce vain appareil qui remplit l’univers

N’est qu’un frivole éclat qui leur cache leurs fers.

Par leur propre valeur ils forgent leurs entraves :

Ils sont les conquérants, et sont de vils esclaves ;

Et leur vaste pouvoir, que l’art avait produit,

Par le luxe bientôt se retrouve détruit.

Un soin bien différent ici nous intéresse,

Notre plus grande force est dans notre faiblesse :

Nous vivons sans regret dans l’humble obscurité ;

Mais du moins dans nos murs on est en liberté.

Nous n’y connaissons point la superbe arrogance,

Nuls titres fastueux, nulle injuste puissance.

De sages magistrats, établis par nos voix,

Jugent nos différends, font observer nos lois.

L’art n’est point le soutien de notre république :

Être juste est chez nous l’unique politique ;

Tous les ordres divers, sans inégalité,

Gardent chacun le rang qui leur est affecté.

Nos chefs, nos magistrats, simples dans leur parure,

Sans étaler ici le luxe et la dorure,

Parmi nous cependant ne sont point confondus :

Ils en sont distingués, mais c’est par leurs vertus.

Puisse durer toujours cette union charmante !

Hélas, on voit si peu de probité constante !

Il n’est rien que le temps ne corrompe à la fin ;

Tout, jusqu’à la sagesse, est sujet au déclin.

Par ces réflexions ma raison exercée

M’apprit à mépriser cette pompe insensée

Par qui l’orgueil des grands brille de toutes parts,

Et du peuple imbécile attire les regards.

Mais qu’il m’en coûta cher quand, pour toute ma vie,

La foi m’eût éloigné du sein de ma patrie ;

Quand je me vis enfin, sans appui, sans secours,

A ces mêmes grandeurs contraint d’avoir recours.

Non, je ne puis penser, sans répandre des larmes,

A ces moments affreux, pleins de trouble et d’alarmes,

Où j’éprouvai qu’enfin tous ces beaux sentiments,

Loin d’adoucir mon sort, irritaient mes tourments.

Sans doute à tous les yeux la misère est horrible ;

Mais pour qui sait penser elle est bien plus sensible.

À force de ramper un lâche en peut sortir :

L’honnête homme à ce prix n’y saurait consentir.

Encore, si de vrais grands recevaient mon hommage,

Ou qu’ils eussent du moins le mérite en partage,

Mon coeur par les respects noblement accordés

Reconnaîtrait des dons qu’il n’a pas possédés :

Mais faudra-t-il qu’ici mon humble obéissance

De ces fiers campagnards nourrisse l’arrogance ?

Quoi ! de vils parchemins, par faveur obtenus,

Leur donneront le droit de vivre sans vertus !

Et malgré mes efforts, sans mes respects serviles,

Mon zèle et mes talents resteront inutiles !

Ah ! de mes tristes jours voyons plutôt la fin

Que de jamais subir tua si lâche destin.

Ces discours insensés troublaient ainsi mon âme ;

Je les tenais alors, aujourd’hui je les blâme :

De plus sages leçons ont formé mon esprit ;

Mais de bien des malheurs ma raison est le fruit.

Tu sais, cher Parisot, quelle main généreuse

Vint tarir de mes maux la source malheureuse ;

Tu le sais, et tes yeux ont été les témoins

Si mon coeur sait sentir ce qu’il doit à ses soins.

Mais mon zèle enflammé peut-il jamais prétendre

De payer les bienfaits de cette mère tendre ?

Si par les sentiments on y peut aspirer,

Ah ! du moins par les miens j’ai droit de l’espérer.

Je puis compter pour peu ses bontés secourables :

Je lui dois d’autres biens, des biens plus estimables,

Les biens de la raison, les sentiments du cœur,

Même par les talents, quelques droits à l’honneur.

Avant que sa bonté, du sein de la misère,

Aux plus tristes besoin eût daigné me soustraire,

J’étais un vil enfant, du sort abandonné,

Peut-être dans la fange à périr destiné,

Orgueilleux avorton, dont la fierté burlesque

Mêlait comiquement l’enfance au romanesque,

Aux bons faisait pitié, faisait rire les fous,

Et des sots quelquefois excitait le courroux.

Mais les hommes ne sont que ce qu’on les fait être :

À peine à ses regards j’avais osé paraître

Que, de ma bienfaitrice apprenant mes erreurs,

Je sentis le besoin de corriger mes mœurs :

J’abjurai pour toujours ces maximes féroces,

Du préjugé natal fruits amers et précoces,

Qui, dès les jeunes ans, par leurs âcres levains,

Nourrissent la fierté des coeurs républicains ;

J’appris à respecter une noblesse illustre,

Qui même à la vertu fait ajouter du lustre.

Il ne serait pas bon dans la société

Qu’il fût entre les rangs moins d’inégalité.

Irai-je faire ici, dans ma vaine marotte,

Le grand déclamateur, le nouveau Don Quichotte ?

Le destin sur la terre a réglé les états,

Et pour moi surement ne les changera pas.

Ainsi de ma raison si longtemps languissante

Je me formai dès lors une raison naissante :

Par les soins d’une mère incessamment conduit,

Bientôt de ses bontés je recueillis le fruit ;

Je connus que surtout, cette roideur sauvage

Dans le monde aujourd’hui serait d’un triste usage ;

La modestie alors devint chère à mon cœur ;

J’aimai l’humanité, je chéris la douceur ;

Et, respectant des grands le rang et la naissance,

Je souffris leurs hauteurs, avec cette espérance

Que, malgré tout l’éclat dont ils sont revêtus,

Je les pourrai du moins égaler en vertus.

Enfin, pendant deux ans, au sein de ta patrie,

J’appris à cultiver les douceurs de la vie.

Du Portique autrefois la triste austérité

À mon goût peu formé mêlait sa dureté :

Épictète et Zénon, dans leur fierté stoïque,

Me faisaient admirer ce courage héroïque

Qui, faisant des faux biens un mépris généreux,

Par la seule vertu prétend nous rendre heureux.

Longtemps de cette erreur la brillante chimère

Séduisit mon esprit, roidit mon caractère ;

Mais, malgré tant d’efforts, ces vaines fictions

Ont-elles de mon coeur banni les passions ?

Il n’est permis qu’à Dieu, qu’à l’essence suprême,

D’être toujours heureux, et seule par soi-même :

Pour l’homme, tel qu’il est pour l’esprit et le coeur,

Ôtez les passions, il n’est plus de bonheur.

C’est toi, cher Parisot, c’est ton commerce aimable,

De grossier que j’étais, qui me rendit traitable :

Je reconnus alors combien il est charmant

De joindre à la sagesse un peu d’amusement.

Des amis plus polis, un climat moins sauvage,

Des plaisirs innocents m’enseignèrent l’usage :

Je vis avec transport ce spectacle enchanteur

Par la route des sens qui fait aller au cœur.

Le mien, qui jusqu’alors avait été paisible,

Pour la première fois enfin devint sensible :

L’amour, malgré mes soins, heureux à m’égarer,

Auprès de deux beaux yeux m’apprit à soupirer.

Bons mots, vers élégants, conversations vives,

Un repas égayé par d’aimables convives,

Petits jeux de commerce et d’où le chagrin fuit,

Où, sans risquer la bourse on délasse l’esprit ;

En un mot, les attraits d’une vie opulente,

Qu’aux voeux de l’étranger la richesse présente,

Tous les plaisirs du goût, le charme des beaux-arts,

À mes yeux enchantés brillaient de toutes parts.

Ce n’est pas cependant que mon âme égarée

Donnât dans les travers d’une mollesse outrée :

L’innocence est le bien le plus cher à mon cœur ;

La débauche et l’excès sont des objets d’horreur :

Les coupables plaisirs sont les tourments de l’âme,

Ils sont trop achetés s’ils sont dignes de blâme.

Sans doute le plaisir, pour être un bien réel,

Doit rendre l’homme heureux, et non pas criminel :

Mais il n’est pas moins vrai que de notre carrière

Le ciel ne défend pas d’adoucir la misère ;

Et, pour finir ce point, trop longtemps débattu,

Rien ne doit être outré, pas même la vertu.

Voilà de mes erreurs un abrégé fidèle :

C’est à toi de juger, ami, sur ce modèle,

Si je puis, près des grands implorant de l’appui,

A la fortune encore recourir aujourd’hui.

De la gloire est-il temps de rechercher le lustre ?

Me voici presque au bout de mon sixième lustre :

La moitié de mes jours dans l’oubli sont passés,

Et déjà du travail mes esprits sont lassés.

Avide de science, avide de sagesse,

Je n’ai point aux plaisirs prodigué ma jeunesse :

J’osai d’un temps si cher faire un meilleur emploi ;

L’étude et la vertu furent la seule loi

Que je me proposai pour régler ma conduite ;

Mais ce n’est point par art qu’on acquiert du mérite :

Que sert un vain travail par le ciel dédaigné,

Si de son but toujours on se voit éloigné ?

Comptant par mes talents d’assurer ma fortune,

Je négligeai ces soins, cette brigue importune,

Ce manège subtil, par qui cent ignorants

Ravissent la faveur et les bienfaits des grands.

Le succès cependant trompe ma confiance :

De mes faibles progrès je sens peu d’espérance ;

Et je vois qu’à juger par des effets si lents,

Pour briller dans le monde il faut d’autres talents.

Et, qu’y ferais-je, moi, de qui l’abord timide

Ne sait point affecter cette audace intrépide,

Cet air content de soi, ce ton fier et joli

Qui du rang des badauds sauve l’homme poli ?

Faut-il donc aujourd’hui m’en aller dans le monde

Vanter impudemment ma science profonde,

Et, toujours en secret démenti par mon coeur,

Me prodiguer l’encens et les degrés d’honneur ?

Faudra-t-il d’un dévot, affectant la grimace,

Faire servir le ciel à gagner une place,

Et, par l’hypocrisie assurant mes projets,

Grossir l’heureux essaim de ces hommes parfaits,

De ces humbles dévots, de qui la modestie

Compte par leurs vertus tous les jours de leur vie ?

Pour glorifier Dieu leur bouche a tour à tour

Quelque nouvelle grâce à rendre chaque jour.

Mais l’orgueilleux en vain, d’une adresse chrétienne,

Sous la gloire de Dieu veut étaler la sienne :

L’homme vraiment sensé fait le mépris qu’il doit

Des mensonges du fat, et du sot qui les croit.

Non, je ne puis forcer mon esprit, né sincère,

A déguiser ainsi mon propre caractère ;

Il en coûterait trop de contrainte à mon cœur :

À cet indigne prix je renonce au bonheur.

D’ailleurs il faudrait donc, fils lâche et mercenaire,

Trahir indignement les bontés d’une mère,

Et, payant en ingrat tant de bienfaits reçus,

Laisser à d’autres mains les soins qui lui sont dus.

Ah ! ces soins sont trop chers à ma reconnaissance :

Si le ciel n’a rien mis de plus en ma puissance,

Du moins d’un zèle pur les voeux trop mérités

Par mon coeur chaque jour lui seront présentés.

Je sais trop, il est vrai, que ce zèle inutile

Ne peut lui procurer un destin plus tranquille :

En vain dans sa langueur je veux la soulager ;

Ce n’est pas les guérir que de les partager.

Hélas ! de ses tourments le spectacle funeste

Bientôt de mon courage étouffera le reste :

C’est trop lui voir porter, par d’éternels efforts,

Et les peines de l’âme et les douleurs du corps.

Que lui sert de chercher dans cette solitude

À fuir l’éclat du monde et son inquiétude,

Si jusqu’en ce désert, à la paix destiné,

Le sort lui donne encore, à lui nuire acharné,

D’un affreux procureur le voisinage horrible,

Nourri d’encre et de fiel, dont la griffe terrible

De ses tristes voisins est plus crainte cent fois

Que le hussard cruel du pauvre Bavarois ?

Mais c’est trop t’accabler du récit de nos peines :

Daigne me pardonner, ami, ces plaintes vaines ;

C’est le dernier des biens permis aux malheureux

De voir plaindre leurs maux par les coeurs généreux.

Telle est de mes malheurs la peinture naïve.

Juge de l’avenir sur cette perspective ;

Vois si je dois encore, par des soins impuissants,

Offrir à la fortune un inutile encens.

Non, la gloire n’est point l’idole de mon âme ;

Je n’y sens point brûler cette divine flamme

Qui, d’un génie heureux animant les ressorts,

Le force à s’élever par de nobles efforts.

Que m’importe après tout ce que pensent les hommes ?

Leurs honneurs, leurs mépris, font-ils ce que nous sommes ?

Et qui ne sait pas l’art de s’en faire admirer

A la félicité ne peut-il aspirer ?

L’ardente ambition a l’éclat en partage,

Mais les plaisirs du coeur sont le bonheur du sage.

Que ces plaisirs sont doux à qui sait les goûter !

Heureux qui les connaît et sait s’en contenter !

Jouir de leurs douceurs dans un état paisible,

C’est le plus cher désir auquel je suis sensible.

Un bon livre, un ami, la liberté, la paix.

Faut-il pour vivre heureux former d’autres souhaits ?

Les grandes passions sont des sources de peines :

J’évite les dangers où leur penchant entraîne ;

Dans leurs pièges adroits si l’on me voit tomber,

Du moins je ne fais pas gloire d’y succomber.

De mes égarements mon coeur n’est point complice ;

Sans être vertueux je déteste le vice ;

Et le bonheur en vain s’obstine à se cacher,

Puisqu’enfin je connais où je dois le chercher.

L’allée de Sylvie

[83]

Qu’à m’égarer dans ces bocages

Mon cœur goûte de voluptés !

Que je me plais sous ces ombrages !

Que j’aime ces flots argentés !

Douce et charmante rêverie,

Solitude aimable et chérie,

Puissiez-vous toujours me charmer !

De ma triste et lente carrière

Rien n’adoucirait la misère.

Si je cessais de vous aimer.

Fuyez de cet heureux asile,

Fuyez de mon âme tranquille,

Vains et tumultueux projets ;

Vous pouvez promettre sans cesse

Et le bonheur et la sagesse,

Mais vous ne les donnez jamais.

Quoi ! l’homme ne pourra-t-il vivre,

À moins que son cœur ne se livre

Aux soins d’un douteux avenir ?

Et si le temps coule si vite,

Au lieu de retarder sa fuite,

Faut-il encore la prévenir ?

Oh ! qu’avec moins de prévoyance

La vertu, la simple innocence,

Font des heureux à peu de frais !

Si peu de bien suffit au sage,

Qu’avec le plus léger partage

Tous ses désirs sont satisfaits.

Tant de soins, tant de prévoyance,

Sont moins des fruits de la prudence

Que des fruits de l’ambition.

L’homme content du nécessaire

Craint peu la fortune contraire,

Quand son cœur est sans passion.

Passions, source de délices,

Passions, source de supplices ;

Cruels tyrans, doux séducteurs,

Sans vos fureurs impétueuses,

Sans vos amorces dangereuses,

La paix serait dans tous les cœurs.

Malheur au mortel méprisable

Qui dans son âme insatiable

Nourrit l’ardente soif de l’or !

Que du vil penchant qui l’entraîne

Chaque instant il trouve la peine

Au fond même de son trésor !

Malheur à l’âme ambitieuse

De qui l’insolence odieuse

Veut asservir tous les humains !

Qu’à ses rivaux toujours en butte,

L’abîme apprêté pour sa chute

Soit creusé de ses propres mains !

Malheur à tout homme farouche,

A tout mortel que rien ne touche

Que sa propre félicité !

Qu’il éprouve dans sa misère,

De la part de son propre frère,

La même insensibilité !

Sans doute un cœur né pour le crime

Est l’ait pour être la victime

De ces affreuses passions ;

Mais jamais du ciel condamnée

On ne vit une âme bien née

Céder à leurs séductions.

Il en est de plus dangereuses,

De qui les amorces flatteuses

Déguisent bien mieux le poison,

Et qui toujours, dans un cœur tendre,

Commencent à se faire entendre

En faisant taire la raison :

Mais du moins leurs leçons charmantes

N’imposent que d’aimables lois ;

La haine et ses fureurs sanglantes

S’endorment à leur douce voix.

Des sentiments si légitimes

Seront-ils toujours combattus ?

Nous les mettons au rang des primes,

Ils devraient être des vertus.

Pourquoi de ces penchants aimables

Le ciel nous fait-il un tourment ?

Il en est tant de plus coupables

Qu’il traite moins sévèrement !

O discours trop remplis de charmes,

Est-ce à moi de vous écouter ?

Je fais avec mes propres armes

Les maux que je veux éviter.

Une langueur enchanteresse

Me poursuit jusqu’en ce séjour ;

J’y veux moraliser sans cesse,

Et toujours j’y songe à l’amour.

Je sens qu’une âme plus tranquille,

Plus exempte de tendres soins,

Plus libre en ce charmant asile,

Philosopherait beaucoup moins.

Ainsi du feu qui me dévore

Tout sert à fomenter l’ardeur :

Hélas ! n’est-il pas temps encore

Que la paix règne dans mon cœur ?

Déjà de mon septième lustre

Je vois le terme s’avancer ;

Déjà la jeunesse et son lustre

Chez moi commence à s’effacer.

La triste et sévère sagesse

Fera bientôt fuir les amours,

Bientôt la pesante vieillesse

Va succéder à mes beaux jours.

Alors les ennuis de la vie

Chassant l’aimable volupté,

On verra la philosophie

Naître de la nécessité ;

On me verra par jalousie,

Prêcher mes caduques vertus,

Et souvent blâmer par envie

Les plaisirs que je n’aurai plus.

Mais malgré les glaces de l’âge,

Raison, malgré ton vain effort,

Le sage a souvent fait naufrage

Quand il croyait toucher au port.

O sagesse, aimable chimère,

Douce illusion de nos cœurs,

C’est sous ton divin caractère

Que nous encensons nos erreurs.

Chaque homme t’habille à sa mode ;

Sous le masque le plus commode

À leur propre félicité

Ils déguisent tous leur faiblesse,

Et donnent le nom de sagesse

Au penchant qu’ils ont adopté.

Tel, chez la jeunesse étourdie,

Le vice instruit par la folie,

Et d’un faux titre revêtu,

Sous le nom de philosophie,

Tend des pièges à la vertu.

Tel, dans une route contraire,

On voit le fanatique austère

En guerre avec tous ses désirs,

Peignant Dieu toujours en colère,

Et ne s’attachant, pour lui plaire,

Qu’à fuir la joie et les plaisirs.

Ah ! s’il existait un vrai sage,

Que, différent en son langage,

Et plus différent en ses mœurs,

Ennemi des vils séducteurs,

D’une sagesse plus aimable,

D’une vertu plus sociable,

Il joindrait le juste milieu

A cet hommage pur et tendre

Que tous les cœurs auraient dû rendre

Aux grandeurs, aux bienfaits de Dieu !

Épître à M. de l’Étang

Vicaire de Marcoussis[84]

En dépit du destin jaloux,

Cher abbé, nous irons chez vous.

Dans votre franche politesse,

Dans votre gaieté sans rudesse,

Parmi vos bois et vos coteaux

Nous irons chercher le repos ;

Nous irons chercher le remède

Au triste ennui qui nous possède,

A ces affreux charivaris,

A tout ce fracas de Paris.

O ville où règne l’arrogance,

Où les plus grands fripons de France

Régentent les honnêtes gens,

Où les vertueux indigents

Sont des objets de raillerie ;

Ville où la charlatanerie,

Le ton haut, les airs insolents,

Écrasent les humbles talents

Et tyrannisent la fortune ;

Ville où l’auteur de Rodogune

A rampé devant Chapelain ;

Où d’un petit magot vilain

L’amour fit le héros des belles ;

Où tous les roquets des ruelles

Deviennent des hommes d’état ;

Où le jeune et beau magistrat

Étale, avec les airs d’un fat,

Sa perruque pour tout mérite ;

Où le savant, bas parasite,

Chez Aspasie ou chez Phryné,

Vend de l’esprit pour un dîné :

Paris, malheureux qui t’habite !

Mais plus malheureux mille fois

Qui t’habite de son pur choix,

Et dans un climat plus tranquille

Ne sait point se faire un asile

Inabordable aux noirs soucis,

Tel qu’à mes yeux est Marcoussis !

Marcoussis qui sait tant nous plaire ;

Marcoussis dont pourtant j’espère

Vous voir partir un beau matin

Sans vous en pendre de chagrin !

Accordez donc, mon cher vicaire,

Votre demeure hospitalière

A gens dont le soin le plus doux

Est d’aller passer près de vous

Les moments dont ils sont les maîtres.

Nous connaissons déjà les êtres

Du pays et de la maison ;

Nous en chérissons le patron,

Et désirons, s’il est possible,

Qu’à tous autres inaccessible,

Il destine en notre faveur

Son loisir et sa bonne humeur.

De plus, prières des plus vives

D’éloigner tous fâcheux convives,

Taciturnes, mauvais plaisants,

Ou beaux parleurs, ou médisants.

Point de ces gens que Dieu confonde,

De ces sots dont Paris abonde,

Et qu’on y nomme beaux esprits,

Vendeurs de fumée à tout prix

Au riche faquin qui les gâte,

Vils flatteurs de qui les empâte,

Plus vils détracteurs du bon sens

De qui méprise leur encens.

Point de ces fades petits-maîtres,

Point de ces hobereaux champêtres

Tout fiers de quelques vains aïeux

Presque aussi méprisables qu’eux.

Point de grondeuses pies-grièches,

Voix aigre, teint noir, et mains sèches ;

Toujours syndiquant les appas

Et les plaisirs qu’elles n’ont pas,

Dénigrant le prochain par zèle,

Se donnant à tous pour modèle,

Médisantes par charité,

Et sages par nécessité.

Point de Crésus, point de canaille ;

Point surtout de cette racaille

Que l’on appelle grands seigneurs,

Fripons sans probité, sans mœurs,

Se raillant du pauvre vulgaire

Dont la vertu fait la chimère ;

Mangeant fièrement notre bien ;

Exigeant tout, n’accordant rien,

Et dont la fausse politesse,

Rusant, patelinant sans cesse,

N’est qu’un piège adroit pour duper

Le sot qui s’y laisse attraper.

Point de ces fendants militaires

A l’air rogue, aux mines altières,

Fiers de commander des goujats,

Traitant chacun du haut en bas,

Donnant la loi, tranchant du maître,

Bretailleurs, fanfarons peut-être,

Toujours prêts à battre ou tuer

Toujours parlant de leur métier,

Et cent fois plus pédants, me semble,

Que tous les ergoteurs ensemble.

Loin de nous tous ces ennuyeux.

Mais si, par un sort plus heureux,

Il se rencontre un honnête homme

Qui d’aucun grand ne se renomme,

Qui soit aimable comme vous,

Qui sache rire avec les fous,

Et raisonner avec le sage,

Qui n’affecte point de langage,

Qui ne dise point de bon mot,

Qui ne soit pas non plus un sot,

Qui soit gai sans chercher à l’être,

Qui soit instruit sans le paraître,

Qui ne rie que par gaieté

Et jamais par malignité,

De mœurs droites sans être austères,

Qui soit simple dans ses manières,

Qui veuille vivre pour autrui,

Afin qu’on vive aussi pour lui,

Qui sache assaisonner la table

D’appétit, d’humeur agréable ;

Ne voulant point être admiré,

Ne voulant point être ignoré,

Tenant son coin comme les autres,

Mêlant ses folies aux nôtres,

Raillant sans jamais insulter,

Raillé sans jamais s’emporter,

Aimant le plaisir sans crapule,

Ennemi du petit scrupule,

Buvant sans risquer sa raison,

Point philosophe hors de saison ;

En un mot d’un tel caractère

Qu’avec lui nous puissions nous plaire,

Qu’avec nous il se plaise aussi :

S’il est un homme fait ainsi,

Donnez-le nous, je vous supplie,

Mettez-le en notre compagnie ;

Je brûle déjà de le voir,

Et de l’aimer, c’est mon devoir ;

Mais c’est le vôtre, il faut le dire,

Avant que de nous le produire,

De le connaître. C’est assez ;

Montrez-le nous si vous osez.

Imitation libre d’une Chanson italienne de Métastase

[85]

Grâce à tant de tromperies,

Grâce à tes coquetteries,

Nice, je respire enfin.

Mon cœur, libre de sa chaîne,

Ne déguise plus sa peine ;

Ce n’est plus un songe vain.

Toute ma flamme est éteinte :

Sous une colère feinte

L’amour ne se cache plus.

Qu’on te nomme en ton absence,

Qu’on t’adore en ma présence,

Mes sens n’en sont point émus.

En paix sans toi je sommeille ;

Tu n’es plus, quand je m’éveille,

Le premier de mes désirs.

Rien de ta part ne m’agite ;

Je t’aborde et je te quitte

Sans regrets et sans plaisirs.

Le souvenir de tes charmes,

Le souvenir de mes larmes,

Ne fait nul effet sur moi.

Juge enfin comme je t’aime :

Avec mon rival lui-même

Je pourrais parler de toi.

Sois fière, sois inhumaine,

Ta fierté n’est pas moins vaine

Que le serait ta douceur.

Sans être ému je t’écoute,

Et tes yeux n’ont plus de route

Pour pénétrer dans mon cœur.

D’un mépris, d’une caresse,

Mes plaisirs ou ma tristesse

Ne reçoivent plus la loi.

Sans toi j’aime les bocages ;

L’horreur des antres sauvages

Peut me déplaire avec toi.

Tu me parais encore belle ;

Mais, Nice, tu n’es plus celle

Dont mes sens sont enchantés.

Je vois, devenu plus sage,

Des défauts sur ton visage

Qui me semblaient des beautés.

Lorsque je brisai ma chaîne,

Dieux ! que j’éprouvai de peine !

Hélas ! je crus en mourir :

Mais, quand on a du courage,

Pour se tirer d’esclavage

Que ne peut-on point souffrir ?

Ainsi du piège perfide

Un oiseau simple et timide

Avec effort échappé,

Au prix des plumes qu’il laisse,

Prend des leçons de sagesse

Pour n’être plus attrapé.

Tu crois que mon cœur t’adore,

Voyant que je parle encore

Des soupirs que j’ai poussés ;

Mais tel, au port qu’il désire,

Le nocher aime à redire

Les périls qu’il a passés.

Le guerrier couvert de gloire

Se plaît, après la victoire,

À raconter ses exploits ;

Et l’esclave, exempt de peine,

Montre avec plaisir la chaîne

Qu’il a traînée autrefois.

Je m’exprime sans contrainte ;

Je ne parle point par feinte,

Pour que tu m’ajoutes foi ;

Et, quoi que tu puisses dire,

Je ne daigne pas m’instruire

Comment tu parles de moi.

Tes appas, beauté trop vaine,

Ne te rendront pas sans peine

Un aussi fidèle amant.

Ma perte est moins dangereuse ;

Je sais qu’une autre trompeuse

Se trouve plus aisément.

Énigme

J. J. Rousseau par Lacretelle

Enfant de l’art, enfant de la nature,

Sans prolonger les jours j’empêche de mourir :

Plus je suis vrai, plus je fais d’imposture.

Et je deviens trop jeune à force de vieillir.

De qui ou de quoi s’agit-il ? [86]

Solution : [87]

Vers à mademoiselle Théodore

qui ne parlait jamais à l’auteur que de musique.[88]

Sapho, j’entends ta voix brillante

Pousser des sons jusques aux cieux ;

Ton chant nous ravit, nous enchante ;

Le Maure ne chante pas mieux.

Mais quoi ! toujours des chants ! crois-tu que l’harmonie

Seule ait droit de borner tes soins et tes plaisirs ?

Ta voix, en déployant sa douceur infinie,

Veut en vain sur ta bouche arrêter nos désirs ;

Tes yeux charmants en inspirent mille autres,

Qui méritaient bien mieux d’occuper tes loisirs.

Mais tu n’es point, dis-tu, sensible à nos soupirs,

Et tes goûts ne sont point les nôtres.

Quel goût trouves-tu donc à de frivoles sons ?

Ah ! sans tes fiers mépris, sans tes rebuts sauvages,

Cette bouche charmante aurait d’autres usages

Bien plus délicieux que de vaines chansons.

Trop sensible au plaisir, quoi que tu puisses dire,

Parmi de froids accords tu sens peu de douceur ;

Mais, entre tous les biens que ton âme désire,

En est-il de plus doux que les plaisirs du cœur ?

Le mien est délicat, tendre, empressé, fidèle,

Fait pour aimer jusqu’au tombeau.

Si du parfait bonheur tu cherches le modèle,

Aime-moi seulement et laisse là Rameau.

Strophes

Ajoutées à la dernière du SIÈCLE PASTORAL, idylle de GRESSET[90].

Mais qui nous eût transmis l’histoire

De ces temps de simplicité ?

Était-ce au temple de mémoire

Qu’ils gravaient leur félicité ?

La vanité de l’art d’écrire

L’eût bientôt fait évanouir ;

Et sans songer à le décrire,

Ils se contentaient d’en jouir.

Des traditions étrangères

En parlent sans obscurité,

Mais dans ces sources mensongères

Ne cherchons point la vérité.

Cherchons-la dans le cœur des hommes,

Dans ces regrets trop superflus

Qui disent dans ce que nous sommes

Tout ce que nous ne sommes plus.

Qu’un savant des fastes des âges

Fasse la règle de sa foi ;

Je sens de plus sûrs témoignages

De la mienne au-dedans de moi.

Ah ! qu’avec moi le ciel rassemble,

Apaisant enfin son courroux,

Un autre cœur qui me ressemble,

L’âge d’or renaîtra pour nous.

Vers sur la femme

[91]

Objet séduisant et funeste,

Que j’adore et que je déteste ;

Toi, que la nature embellit

Des agréments du corps et des dons de l’esprit,

Qui de l’homme fais un esclave,

Qui t’en moques quand il se plaint,

Qui l’accables quand il te craint,

Qui le punis quand il te brave ;

Toi, dont le front doux et serein

Porte le plaisir dans nos fêtes ;

Toi, qui soulèves les tempêtes

Qui tourmentent le genre humain ;

Être ou chimère inconcevable,

Abîme de maux et de biens,

Seras-tu donc toujours la source inépuisable

De nos mépris et de nos entretiens ?

Bouquet d’un enfant à sa mère

Ce n’est point en offrant des fleurs

Que je veux peindre ma tendresse ;

De leur parfum, de leurs couleurs,

En peu d’instants le charme cesse.

La rose naît en un moment,

En un moment elle est flétrie :

Mais ce que pour vous mon cœur sent

Ne finira qu’avec la vie.

Quatrain à madame Dupin

[92]

Raison, ne sois point éperdue,

Près d’elle on te trouve toujours ;

Le sage te perd à sa vue,

Et te retrouve en ses discours.

Quatrain

Mis par lui-même au-dessous d’un de ces nombreux portraits qui portaient son nom, et dont il était si mécontent[93].

Hommes savants dans l’art de feindre,

Qui me prêtez des traits si doux,

Vous aurez beau vouloir me peindre,

Vous ne peindrez jamais que vous.

FIN des MÉLANGES EN VERS


[1] *M. de Bernex, évêque de Genève, mourut dans la ville d’Annecy le 23 avril 1734.

[2] * D’après les Confessions, M. de Bonac se serait intéressé spontanément à Rousseau. Ce mémoire me paraît arrangé d’après les idées de madame deWarens, qui voulait, afin d’augmenter ses ressources, obtenir une pension pour son commensal. Jean-Jacques n’avait alors que vingt-deux ans.

[3] Il était fort languissant quand je suis entré dans la maison ; aujourd’hui sa santé s’affermit visiblement.

[4] *1740, d’après une lettre du 1er mai de cette année, imprimée pour la première fois dans l’Histoire de Rousseau, t. II.

[5] Savant mathématicien hollandais, et non mons célèbre comme philosophe, mort en 1718. Entre autres ouvrages il a publié, dans sa langue, un traité de l’Existence de Dieu démontrée par les merveilles de la nature, traduit en français par Nogès (Paris, 1725, in 4°, réimprimé en 1740.)

[6] * M. Boudet publia la vie de cet évêque en 1760 ; in-12, à Paris.

[7] * Voyez, sur ce prétendu miracle, des circonstances singulières, Hist. de Rousseau, t. II.

[8] Voyez Confessions Livre VII.

[9] Portrait fictif de Tacite du début du XXe siècle, prétendument d’après un buste antique

[10] L’élection de Vitellius avait précédé celle d’Othon ; mais au-delà des mers, le bruit de celle-ci avait prévenu le bruit de l’autre : ainsi Othon était, dans ces régions, le premier reconnu.

[11] *Sénèque, dit « Le Jeune » (en latin Lucius Annaeus Seneca), né dans l’actuelle Cordoue au sud de l’Espagne vers 4 av. JC, mort le 12 avril 65 ap. JC, est un philosophe de l’école stoïcienne, un dramaturge et un homme d’État romain du 1er siècle de l’ère chrétienne. Il est parfois nommé Sénèque le Philosophe, Sénèque le Tragique ou Sénèque le Jeune, pour le distinguer de son père, Sénèque l’Ancien.

[12] Quoique les jeux séculaires eussent été célébrés par Auguste, Claude, prétendant qu’il avait mal calculé, les fit célébrer aussi : ce qui donna à rire au peuple, quand le crieur public annonça, dans la forme ordinaire, des jeux que nul homme vivant n’avait vus, ni ne reverrait. Car non seulement plusieurs personnes encore vivantes avoient vu ceux d’Auguste, mais même il y eut des histrions qui jouèrent aux uns et aux autres ; et Vitellius n’avait pas honte de dire à Claude, malgré la proclamation, Sœpè facias.

[13] La mort de Claude fut longtemps cachée au peuple jusqu’à ce qu’Agrippine eût pris ses mesures pour ôter l’empire à Britannicus et l’assurer à Néron ; ce qui fit que le public n’en savait exactement ni le jour ni l’heure.

[14] On sait combien cet imbécile avait peu de considération dans sa maison : à peine le maître du monde avait-il un valet qui lui daignât obéir. Il est étonnant que Sénèque ait osé dire tout cela, lui qui était si courtisan ; mais Agrippine avait besoin de lui, et il le savait bien.

[15] II y a ici très évidemment une lacune, que je ne vois pourtant marquée dans aucune édition.

[16] On sait qu’il était permis en Égypte d’épouser sa sœur de père et de mère ; et cela était aussi permis à Athènes, mais pour la sœur de mère seulement. Le mariage d’Elpinice et de Cimon en fournit un exemple.

[17] Je ne saurais me persuader qu’il n’y ait pas encore une lacune entre ces mots, Olim, inquit, magna res erat deum fieri, et ceux-ci, jam fama nimium fecisti. Je n’y vois ni liaison, ni transition, ni aucune espèce de sens, à les lire ainsi de suite.

[18] Je n’ai point traduit ces mots, etiamsi Phormea grœcè nescit, ego scio. ENTIKONTONTKHNAIHS senescit ou se nescit, parce que je n’y entends rien du tout. Peut-être aurais-je trouvé quelque éclaircissement dans les adages d’Érasme, mais je ne suis pas à portée de les consulter.

[19] Par l’adoption de Drusus, Auguste était l’aïeul de Claude ; mais il était aussi son grand-oncle par la jeune Antonia, mère de Claude et nièce d’Auguste.

[20] M. Silanus.

[21] Pompeius Magnus.

[22] Je n’ai guère besoin, je crois, d’avertir que ce mot est pris ironiquement. Suétone, après avoir dit qu’en tout temps, en tout lieu, Claude était toujours prêt à manger et à boire, ajoute qu’un jour, ayant senti de son tribunal l’odeur du dîner des saliens, il planta là l’audience, et courut se mettre à table avec eux.

[23] Mercure.

[24] Un juge qui n’avait d’autre loi que sa volonté donnait peu d’ouvrage à ces messieurs-là.

[25] * Sonnet est ici pour la rime ; il faut sonnez.

[26] J’ai pris la liberté de substituer cette comparaison à celle de Sisyphe, employée par Sénèque, et trop rebattue depuis cet auteur.

[27] * Terme inventé vers 1757 par les adversaires des philosophes des Lumières, en vue de railler plus particulièrement les auteurs de l’Encyclopédie. Par dérision, les Encyclopédistes ne tardent pas à reprendre ce terme à leur compte. Aussi, lorsque La Reine fantasque paraît clandestinement en 1758 avec la mention « conte cacouac », tout le monde comprend qu’il faut lire « conte philosophique ».

[28] Cette nouvelle a été rédigée en 1756. Elle a été publiée en 1856 (édition de Genève).

[29] Professeur d’histoire à l’académie de Genève, secrétaire-général de l’institut genévois, savant bibliophile, littérateur, auteur de différents ouvrages remarquables, et notamment des Etudes sur l’histoire littéraire de la Suisse française, particulièrement dans la deuxième moitié du XVIIe siècle, mémoire qui a obtenu le prix du concours ouvert en 1854 par la section des Lettres de l’Institut genévois, in-8. Genève et Paris : Gruaz et Cherbuliez, 1856.

[30] Rousseau dit vrai, on trouve des femmes superbes en Savoie, surtout daus les montagnes du Haut-Chablais. (A. de B.)

[31] Cette apostrophe au lecteur rappelle la préface de la Nouvelle Héloise. (Note dt M. Gaullieur).

[32] Ancien nom de Chamonix

[33] * Voyez dans la Correspondance la lettre du 7 février 1767 à M. Davenport.

[34] *Les renvois de ces pages et de ces volumes se rapportent à l’édition en 14 volumes in-18, imprimée par P. Didot aîné.

[35] * Dutens nous apprend que cette objection fut celle qui alarma le plus Helvétius, lorsqu’il la lui communiqua, et c’est à cette occasion qu’il se crut obligé de publier la lettre que lui écrivit Helvétius à ce sujet, lettre par laquelle « non seulement, dit-il, Helvétius ne bannit « point de l’esprit les doutes que Rousseau y introduit, mais dont il appréhende lui-même le peu d’effet, puisqu’il en annonce une autre sur le même sujet, qu’il eût écrite sans doute s’il eût vécu. » Cette lettre d’Helvétius, réimprimée, comme il a été dit plus haut, dans l’édition de Genève, est en effet aussi faible de raisonnement que de style ; et quoiqu’il eût pu paraître intéressant de voir aux prises l’auteur d’’Émile et celui de l’Esprit, elle ne nous a pas paru mériter de trouver place dans cette édition.

[36] * Les notes qu’on vient de lire ont toutes pour objet de combattre la proposition principale qui sert de base à l’ouvrage d’Helvétius, et Dutens observe avec raison que cet ouvrage n’étant composé que de chapitres sans liaison, d’idées décousues, de petits contes, et de bons mots, les notes qui suivent ne sont aussi que des sorties sur des sentiments particuliers.

[37] Helvétius a dit : « Tout devient légitime, et même vertueux, pour le salut public. » Rousseau a mis en note, à côté : Le salut public n’est rien, si tous les particuliers ne sont en sûreté. — Cette note de Rousseau ne fait point partie de celles que Dutens a publiées ; nous la devons à l’éditeur de 1801, qui l’a trouvée sans doute dans l’exemplaire que nous avons dit plus haut être encore en la possession de M. de Bure. Dutens a pu la juger digne de peu d’attention, et l’omettre comme telle dans sa brochure ; mais les événements survenus depuis donnent à cette note un prix inestimable et qui sera senti par tous les lecteurs.

[38] Nombres Ch. XXXVI. v.8. Je sais que les enfants de Lévi pouvaient se marier dans toutes les tribus, mais non dans le cas supposé.

[39] Dans l’usage antique, les femmes de la maison ne se mettaient pas à table avec leurs hôtes quand c’étaient des hommes ; mais lorsqu’il y avait des femmes, elles s’y mettaient avec elles.

[40] * Si Jean-Jacques avait réellement le demi-siècle qu’il se donne dans l’avertissement, ces lettres seraient de 1762. Mais comme en 1757, pendant ses amours avec madame d’Houdetot, il se traitait de barbon, ces expressions ne doivent pas être prises à la lettre. On ignore le nom de la personne à qui ces quatre lettres sont adressées. (Note de M. Musset-Pathay)

[41] * sourire.

[42] Date de rédaction : 1765

[43] Vieille commère de la lie du peuple, qui jadis se piquait d’avoir des visions.

[44] Le mois d’élul répond à peu près à notre mois d’août.

[45] La neuvième heure en cette saison fait environ les deux heures après midi.

[46] *Cette préface a été faite à la fin de 1752, près de vingt ans après la pièce. Rousseau profita de la chute de Narcisse, qui n’eut que deux représentations, pour faire connaître ses véritables principes. Voyez, dans le premier volume les motifs pour lesquels nous avons inséré en partie cette préface, qui est reproduite ici dans son intégrité, ainsi que cela devait être.

[47] * C’est une erreur qu’il rectifie lui-même dans ses Confessions. (Voyez livre III) Il avait vingt et-un ans.

[48] On m’assure que plusieurs trouvent mauvais que j’appelle mes adversaires ; et cela me paraît assez croyable dans un siècle où l’on n’ose plus rien appeler par son nom. J’apprends aussi que chacun de mes adversaires se plaint, quand je réponds à d’autres objections que les siennes, que je perds mon temps à me battre contre des chimères ; ce qui me prouve une chose dont je me doutais déjà bien, savoir qu’ils ne perdent point le leur à se lire ou à s’écouter les uns les autres. Quant à moi, c’est une peine que j’ai cru devoir prendre ; et j’ai lu les nombreux écrits qu’ils ont publiés contre moi, depuis la première réponse dont je fus honoré jusqu’aux quatre sermons allemands, dont l’un commence à peu près de cette manière : « Mes frères, si Socrate revenait parmi nous, et qu’il vit l’état florissant où les sciences sont en Europe ; que dis-je, en Europe ? en Allemagne ; que dis-je, en Allemagne ? en Saxe ; que dis-je, en Saxe ? à Leipzig ; que dis-je, à Leipzig ? dans cette université ; alors, saisi d’étonnement, et pénétré de respect, Socrate s’assiérait modestement parmi nos écoliers ; et recevant nos leçons avec humilité, il perdrait bientôt avec nous cette ignorance dont il se plaignait si justement. » J’ai lu tout cel,a et n’y ai fait que peu de réponses ; peut-être en ai-je encore trop fait : mais je suis fort aise que ces messieurs les aient trouvées assez agréables pour être jaloux de la préférence. Pour les gens qui sont choqués du mot d’ADVERSAIRES, je consens de bon coeur à le leur abandonner, pourvu qu’ils veuillent bien m’en indiquer un autre par lequel je puisse désigner, non seulement tous ceux qui ont combattu mon sentiment, soit par écrit, soit, plus prudemment et plus à leur aise dans les cercles de femmes et de beaux esprits, où ils étaient bien sûrs que je n’irais pas me défendre ; mais encore ceux qui, feignant aujourd’hui de croire que je n’ai point d’adversaires, trouvaient d’abord sans réplique les réponses de mes adversaires, puis, quand j’ai répliqué, m’ont blâmé de l’avoir fait, parce que, selon eux, on ne m’avait point attaqué. En attendant, ils permettront que je continue d’appeler mes adversaires mes adversaires ; car, malgré la politesse de mon siècle, je suis grossier comme les Macédoniens de Philippe.

[49] On peut voir, dans le Mercure d’août 1752, le désaveu de l’Académie de Dijon, au sujet de je ne sais quel écrit attribué faussement par l’auteur à l’un des membres de cette académie.

[50]Toutes les fois que je songe à mon ancienne simplicité, je ne puis m’empêcher d’en rire. Je ne lisais pas un livre de morale ou de philosophie que je ne crusse y voir l’âme et les principes de l’auteur. Je regardais tous ces graves écrivains comme des hommes modestes, sages, vertueux, irréprochables. Je me formais de leur commerce des idées angéliques, et je n’aurais approché de la maison de l’un d’eux que comme d’un sanctuaire. Enfin je les ait vus, ce préjugé puéril s’est dissipé, et c’est la seule erreur dont ils m’aient guéri.

[51] Quand j’ai dit que nos mœurs s’étaient corrompues, je n’ai pas prétendu dire pour cela que celles de nos aïeux fussent bonnes, mais seulement que les nôtres étaient encore pires. Il y a, parmi les hommes, mille sources de corruption ; et, quoique les sciences soient peut-être la plus abondante et la plus rapide, il s’en faut bien que ce soit la seule. La ruine de l’empire romain, les invasions d’une multitude de barbares, ont fait un mélange de tous les peuples, qui a dû nécessairement détruire les mœurs et les coutumes de chacun d’eux. Les croisades, le commerce, la découverte des Indes, la navigation, les voyages de long cours et d’autres causes encore que je ne veux pas dire, ont entretenu et augmenté le désordre. Tout ce qui facilite la communication entre les diverses nations porte aux unes, non les vertus des autres, mais leurs crimes, et altère chez toutes les mœurs qui sont propres à leur climat et à la constitution de leur gouvernement. Les sciences n’ont donc pas fait tout le mal ; elles y ont seulement leur bonne part ; et celui surtout qui leur appartient en propre, c’est d’avoir donné à nos vices une couleur agréable, un certain air honnête qui nous empêche d’en avoir horreur. Quand on joua pour la première fois la comédie du Méchant, je me souviens qu’on ne trouvait pas que le rôle principal répondît au titre. Cléon ne parut qu’un homme ordinaire ; il était, disait-on, comme tout le monde. Ce scélérat abominable, dont le caractère si bien exposé aurait dû faire frémir sur eux-mêmes tous ceux qui ont le malheur de lui ressembler, parut un caractère tout-à-fait manqué ; et ses noirceurs passèrent pour des gentillesses, parce que tel qui se croyait un fort honnête homme s’y reconnaissait trait pour trait.

[52] Voici un exemple moderne pour ceux qui me reprochent de n’en citer que d’anciens. La république de Gênes, cherchant à subjuguer plus aisément les Corses, n’a pas trouvé de moyen plus sûr que d’établir cez eux une académie. Il ne me serait pas difficile d’allonger cette note, mais ce serait faire tort à l’intelligence des seuls lecteurs dont je me soucie.

[53] *MONTAIGNE, livre III, chap. 12.

[54] Je me plains de ce que la philosophie relâche les liens de la société, qui sont formés par l’estime et la bienveillance mutuelle ; et je me plains de ce que les sciences, les arts et tous les autres objets de commerce resserrent les liens de la société par l’intérêt personnel. C’est qu’en effet on ne peut resserrer un de ces liens que l’autre ne se relâche d’autant. Il n’y a donc point en ceci de contradiction.

[55] Je remarque qu’il règne actuellemet dans le monde une multitude de petites maximes qui séduisent les simples par un faux air de philosophie, et qui, outre cela, sont très commodes pour terminer les disputes d’un ton important et décisif, sans avoir besoin d’examiner la question. Telle est celle-ci : « Les hommes ont partout les mêmes passions ; partout l’amour-propre et l’intérêt les conduisent ; donc ils sont partout les mêmes.» Quand les géomètres ont fait une supposition qui, de raisonnement en raisonnement, les conduit à une absurdité, ils reviennent sur leurs pas, et démontrent ainsi la supposition fausse. La même méthode, appliquée à la maxime en question, en montrerait aisément l’absurdité. Mais raisonnons autrement. Un sauvage est un homme, et un Européen est un homme. Le demi-philosophe conclut aussitôt que l’un ne vaut pas mieux que l’autre ; mais le philosophe dit : En Europe, le gouvernement les lois, les coutumes, l’intérêt, tout met les particuliers dans la nécessité de se tromper mutuellement et sans cesse ; tout leur fait un devoir du vice ; il faut qu’ils soient méchants pour être sages, car il n’y a point de plus grande folie que de faire le bonheur des fripons aux dépens du sien. Parmi les sauvages, l’intérêt personnel parle aussi fortement que parmi nous, mais il ne dit pas les mêmes choses : l’amour de la société et le soin de leur commune défense sont les seuls liens qui les unissent : ce mot de propriété, qui coûte tant de crimes à nos honnêtes gens, n’a presque aucun sens parmi eux : ils n’ont entre eux nulle discussion d’intérêt qui les divise ; rien ne les porte à se tromper l’un l’autre ; l’estime publique est le seul bien auquel chacun aspire, et qu’ils méritent tous. Il est très possible qu’un sauvage fasse une mauvaise action, mais il n’est pas possible qu’il prenne l’hahitude de mal faire, car cela ne lui serait bon à rien. Je crois qu’on peut faire une très juste estimation des mœurs des hommes sur la multitude des affaires qu’ils ont entre eux : plus ils commercent ensemble, plus ils admirent leurs talents et leur industrie, plus ils se friponnent décemment et adroitement, et plus ils sont dignes de mépris. Je le dis à regret, l’homme de bien est celui qui n’a besoin de tromper personne, et le sauvage est cet homme-là :

Illum non populi fasces, non purpura regum

Flexit, et infidos agitans discordia fratres;

Non res romanae, perituraque regna : neque ille

Aut doluit miserans inopem aut invidit habenti.

VIRG., Georg., II, 495.

[56] Je trouve dans l’histoire un exemple unique, mais frappant, qui semble contredire cette maxime : c’est celui de la fondation de Rome, faite par une troupe de bandits, dont les descendant devinrent, en peu de générations,le plus vertueux peuple qui ait jamais existé. Je ne serais pas en peine d’expliquer ce fait, si c’en était ici le lieu ; mais je me contenterai de remarquer que les fondateurs de Rome étaient moins des hommes dont les mœurs fussent corrompues que des hommes dont les mœurs n’étaient point formées : ils ne méprisaient pas la vertu, mais il ne la connaissaient pas encore ; car ces mots VERTUS et VICES sont des notions collectives qui ne naissent que de la fréquentation des hommes. Au surplus, on tirerait un mauvais parti de cette objection en faveur des sciences ; car des deux premiers rois de Rome qui donnèrent une forme à la république, et instituèrent ses coutumes et ses mœurs, l’un ne s’occupait que de guerres ; l’autre, que de rites sacrés, les deux choses du monde les plus éloignées de la philosophie.

[57] Ce simulacre est une certaine douceur de mœurs qui supplée quelquefois à leur pureté, une certaine apparence d’ordre qui prévient l’horrible confusion, une certaine admiration des belles choses qui empêche les bonnes de tomber tout-à-fait dans l’oubli. C’est le vice qui prend le masque de la vertu, non comme l’hypocrisie pour tromper et trahir, mais pour s’ôter, sous cette aimable et sacrée effigie, l’horreur qu’il a de lui-même quand il se voit à découvert.

[58] J’admire combien la plupart des gens de lettres ont pris le change dans cette affaire-ci. Quand ils ont vu les sciences et les arts attaqués, ils ont cru qu’on en voulait personnellement à eux, tandis que, sans se contredire eux-mêmes, ils pourraient tous penser, comme moi, que, quoique ces choses aient fait beaucoup de mal à la société, il est très essentiel de s’en servir aujourd’hui comme d’une médecine au mal qu’elles ont causé, ou comme de ces animaux malfaisants qu’il faut écraser sur la morsure. En un mot, il n’y a pas un homme de lettres qui, s’il peut soutenir dans sa conduite l’examen de l’article précédent, ne puisse dire en sa faveur ce que je dis en la mienne ; et cette manière de raisonner me paraît leur convenir d’autant mieux, qu’entre nous ils se soucient fort peu des sciences, pourvu qu’elles continuent de mettre les savants en honneur. C’est comme les prêtres du paganisme, qui ne tenaient à la religion qu’autant qu’elle les faisait respecter.

[59] * Vers d’Atys, opéra de Quinault, acte I, scène 6.

[60] Rires.

[61] Dans le texte.

[62] * Dans le VIIe livre des Confessions, Rousseau dit qu’il fit l’Engagement Téméraire en quinze jours. Pour tout concilier, il faut supposer ici que c’est le troisième acte, dont il est content, qui fut fait en trois jours.

[63] Je croi au lieu de je crois pour respecter la rime. (Note de l’éditeur)

[64] Cet endroit est chargé de ratures.

[65] *Ces deux couplets sont effacés par un trait dans le manuscrit original.

[66] *Il y a dans ces deux couplets beaucoup de ratures qui les rendent presque indéchiffrables.

[67] *Le manuscrit est très chargé de ratures.

[68] Par le désordre qui règne dans ces dernières scènes on peut se faire une idée de celui qui existe dans le manuscrit.

[69] C’était, comme on sait, le nom d’une maison de campagne située près de Chambéry. Elle appartenait à M. Noiret, de qui madame de Warens la tenait à loyer. Elle s’y établit avec Jean-Jacques à la fin de l’été de 1736. Cette pièce de vers doit être de l’automne de cette année. L’auteur avait un peu plus de vingt-quatre ans. La description de cette maison se trouve à la fin du cinquième livre des Confessions.

[70] Le marquis de l’Hôpital, auteur de l’Analyse des infiniment petits, et de plusieurs autres ouvrages de mathématiques.

[71] Composé de 1733 à 1739, pendant son séjour chez madame de Warens.

[72] *Appas est ici pour la rime. Il faut comprendre appât.

[73] * Dans l’édition de Genève, on lit : De la mort de quatre rats.

[74] Faite en 1740, pendant qu’il était chez M. de Mably.

[75] Madame de Fleurieu (née Agathe de Dortans et de Pusignans)

[76] Cette circonstance doit faire présumer que ces vers furent faits pendant le séjour de Rousseau à Lyon, c’est-à-dire en 1740 ou 1741.

[77] *D’après un passage des Confessions, cette épître doit avoir été faite à Lyon en 1741

[78] * Ce vers manque à l’édition de Genève. Dans l’édition de Poinçot, en 38 vol in-8°, on lit :

Quoi ! j’irais, sur le ton de ma lyre critique,

Faire la guerre au vice en style académique.

[79] La ville de Lyon.

[80] Intendant de Lyon.

[81] Blanche de Bourbon, tragédie de M. de Bordes, qu’au grand regret de ses amis il refuse constamment de mettre au théâtre*.

  • Elle a été imprimée depuis, et fait partie de la collection de ses œuvres. Lyon, 1783, 4 vol. in-8.

[82] * Il l’avait faite en 1741, pendant son séjour à Lyon. Il la lut chez madame de Bezenval. V. Conf., liv. VII.

[83] Nom d’une des allées du beau parc de Chenonceau, où Rousseau composa cette pièce de vers en 1747

[84] *Marcoussis est un village près de Montlhéry, à six lieues de paris. Jean-Jacques y allait quelquefois avec Thérèse et sa mère. (cf. Confessions, liv. VIII) Cette épître fut faite en 1751.

[85] M. de Nivernais a réclamé cette pièce, qui n’a été attribuée à Rousseau que par les premiers éditeurs de ses oeuvres. Jean-Jacques ne s’est jamais donné pour en être l’auteur. On ignore l’époque où elle fut composée. Voici les variantes qui existent entre l’édition de Genève et celle de Marc-Michel Rey :

Ne déguise plus sa peine;

Ce n’est plus un songe vain.

Ed. de Gen. :

Non, non, ce n’est point un songe;

Mon cœur, libre, sans mensonge,

Ne triomphe plus en vain.

Ed. de Gen. : Qu’on te lorgne en ma présence.

Ed. de Gen. : Juge enfin comment je t’aime.

Ed. de Gen. : Sois tendre, sois inhumaine.

Ed. de Gen. : Ma gaieté ni ma tristesse.

L’horreur des antres sauvages

Peut me déplaire avec toi.

Ed. de Gen. :

Eh bien ! des déserts sauvages

Me déplairaient avec toi.

Ed. de Gen. : Hélas ! je crus d’en mourir.

Ed. de Gen. : Cet oiseau jeune et timide.

Ed. de Gen. : Parce que je parle encore.

[86] *Question de l’éditeur

[87] *Il s’agit du portrait

[88] Mademoiselle Théodore était de l’Académie Royale de musique. Rousseau lui écrivit en 1767 une lettre qu’on trouvera dans la Correspondance. Elle lui demandait des conseils.

[89] *Cette aventure a fourni à Léonard le sujet d’un roman intitulé, Lettres de deux Amants habitants de Lyon, 1783, 3 vol. in-12. Le 16 juin 1812, on représenta sur le théâtre de l’Odéon Célestine et Faldoni, ou les Amants de Lyon, drame historique en trois actes et en prose, par M. Augustin *** (Hapdé), imprimé la même année. Voltaire a parlé des deux amants de Lyon dans l’article Caton de son Dictionnaire philosophique. Le jeune homme s’appelait Faldoni ; la jeune personne, Thérèse Monier.

[90] Rousseau a mis cette idylle en musique ; elle fait partie du recueil de ses romances gravées. Les trois strophes qu’il y a ajoutées ont été évidemment composées pour faire suite à l’avant-dernière des strophes de Gresset, et remplacer la dernière qui présentait à l’imagination de notre philosophe une idée trop chagrine. Voici ces deux strophes :

Ne peins-je point une chimère?

Ce charmant siècle a-t-il eté ?

D’un auteur témoin oculaire

En sait-on la réalité?

J’ouvre les fastes : sur cet âge

Partout je trouve des regrets;

Tous ceux qui m’en offrent l’image

Se plaignent d’être nés après.

J’y lis que la terre fut teinte

Du sang de son premier berger;

Depuis ce jour, de maux atteinte,

Elle s’arma pour le venger.

Ce n’est donc qu’une belle fable;

N’envions rien à nos aïeux.

En tout temps l’homme fut coupable,

En tout temps il fut malheureux.

[91] Publiés pour la première fois en 1824, dans l’édition de M. Musset-Pathay.

[92] Il a été publié dans la Décade philosophique (tom. VI) comme étant de Rousseau.

[93] Voyez le second Dialogue de Rousseau juge de Jean-Jacques.

– ÉCRITS SUR LA MUSIQUE –

PROJET CONCERNANT DE NOUVEAUX SIGNES POUR LA MUSIQUE

DISSERTATION SUR LA MUSIQUE MODERNE

PIÈCES DIVERSES

LETTRE SUR LA MUSIQUE FRANÇAISE

LETTRE D’UN SYMPHONISTE DE L’ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE

EXAMEN DE DEUX PRINCIPES AVANCÉS PAR M. RAMEAU

LETTRE À M. BURNEY, SUR LA MUSIQUE

EXTRAIT D’UNE RÉPONSE DU PETIT FAISEUR A SON PRÊTE-NOM

SUR LA MUSIQUE MILITAIRE

LETTRE À M. GRIMM

FRAGMENTS D’IPHIS

LA DÉCOUVERTE DU NOUVEAU MONDE

LES MUSES GALANTES

LE DEVIN DU VILLAGE

AIRS PRINCIPAUX DU DEVIN DU VILLAGE

NOTE DU JOURNAL ENCYCLOPÉDIQUE

PYGMALION

CHOIX DE ROMANCES

DICTIONNAIRE DE MUSIQUE

Présentation

Les Écrits sur la musique de cette édition numérique adoptent le classement de M. Musset-Pathay (édition 1824).

Voici quelques extraits de la présentation qu’il en faisait :

« …Rousseau, dès sa première jeunesse, eut pour la musique un goût qu’il conserva toute sa vie. Voulant connaître à fond cet art, en vaincre les difficultés, en rendre à ceux qui désireraient de le cultiver, l’étude facile et prompte, il s’en occupa d’abord presque exclusivement ; et le résultat de son application et de ses recherches fut la proposition de substituer de nouveaux signes aux anciens. De la théorie il passa à la pratique et composa le Devin du village. Le succès prodigieux et mérité de cette pastorale[1] qu’on revoit encore avec plaisir, éveilla l’envie, et bientôt on contesta le talent de Jean-Jacques et l’on prétendit que s’il était l’auteur des paroles il ne l’était pas de la musique[2].

Disons un mot de l’ordre dans lequel nous publions les écrits de Rousseau sur la musique, et des changements que nous avons cru devoir faire à la méthode suivie jusqu’à ce jour.

Ces écrits se suivent dans l’ordre où ils furent composés. On avait toujours placé dans leur nombre l’Essai sur l’origine des langues, parce que la musique étant un langage, l’auteur a consacré quelques chapitres à cet art, considéré sous ce rapport. Mais c’est un ouvrage éminemment philosophique, et nous avons dû le classer dans la division des ouvrages qui portent ce titre[3], à laquelle il appartient.

… Nous avons pensé que ses opéras ou scènes lyriques faits pour être chantés seraient plus à leur place à la suite des écrits sur la musique, puisqu’ils ne peuvent se passer du secours de cet art. C’est ce motif qui nous a fait terminer ce volume [les Écrits sur la musique[4]] par ses différents opéras, au nombre de cinq, dont les deux premiers n’ont jamais été représentés. Le troisième (les Muses galantes) le fut trois fois : le Devin du village continue de l’être et de plaire depuis plus de soixante-dix ans ; sans jouir d’autant de faveur, à cause de la musique, Pygmalionreparaît quelquefois sur la scène.

Voici l’indication des œuvres musicales composées par Rousseau :

« Les Oeuvres de musique, gravées et publiées à Paris, sont au nombre de quatre. »

1° Le Devin du village, intermède, partition in-fol. Paris, 1754.

20 Fragments de Daphnis et Chloé, opéra dont Corancez a fait les paroles, partition in-fol. Paris, 1779.

Ces fragments se composent de l’esquisse du prologue, du premier acte tout entier, et de différents morceaux préparés pour le second acte. *

3° Six nouveaux airs du Devin du village, partition in-fol.Paris, 1779.

4° Les consolations des misères de ma vie, ou Recueil d’airs, romances et duo, in-fol. Paris, 1781.

Cette collection, gravée avec le plus grand soin, comprend 95 morceaux de chant, duo, romances, pastourelles, etc., sur des paroles françaises ou italiennes.

De ces quatre Oeuvres[5], les trois dernières n’ont été gravées qu’après la mort de leur auteur, et par les soins de M. Benoît, à qui furent confiés les manuscrits de cette espèce, trouvés dans les papiers de Rousseau, et qui les a tous déposés, conformément à ses intentions, à la Bibliothèque royale.

Mais parmi ces manuscrits se trouvent d’autres morceaux encore qu’on n’a pas jugé à propos de faire graver, soit parce qu’ils n’étaient pas terminés, soit parce qu’on a pensé qu’ils intéresseraient peu les amateurs.

Quoi qu’il en soit, ces morceaux non publiés sont :

1° Un nouvel air sur ces paroles du Devin, Je vais revoir ma charmante maîtresse, terminé quant au chant et à la partie de basse.

2° Trois airs, sur des paroles françaises, incomplets tant pour le chant que pour les accompagnements.

3° Quatre duo pour clarinettes.

4° Enfin quatre morceaux de musique d’église, en partition, et complets, savoir :

Salve Regina, composé en 1702.

Ecce sedes hic Tonantis, motet composé en 1757 pour la dédicace de la chapelle de la Chevrette.

Rousseau parle de ces deux morceaux au Livre IX de ses Confessions, et nous apprend que le premier, composé pour mademoiselle Fel, fut chanté par elle au concert spirituel : quant au second, « le dépit, dit-il, fut mon Apollon, et jamais musique plus étoffée ne sortit de mes mains. La pompe du début répond aux paroles, et toute la suite du motet est d’une beauté de chant qui frappa tout le monde. »

Principes persecuti sunt, motet, à voix seule en rondeau, composé pour madame de Nadaillac, abbesse de Gomer-Fontaine.

Quomodo sedet sola, leçon de ténèbres, avec un répons composé en 1772.

Nous avons rappelé qu’on avait prétendu que Rousseau ne savait pas la musique, et qu’il avait pillé celle du Devin du village. Le nombre et l’importance des accusateurs étaient bien capables d’étouffer la vérité. C’étaient Rameau, dont le témoignage devait paraître incontestable ; le baron d’Holbach, que Jean-Jacques avait fréquenté longtemps ; Grimm, qui avait été son ami ; toute la société des dîneurs du baron : beaucoup de gens de lettres, qui, ne lui pardonnant point sa supériorité littéraire, l’attaquaient sur la musique qu’ils ne savaient pas ; enfin le plus riche et le plus fastueux des financiers du dix-huitième siècle. Celui-ci, avec tout le luxe typographique que lui permettait l’embarras des richesses, fit un ouvrage en quatre volumes, ou plutôt le fit faire par un abbé Roussier, dont le nom, le livre et l’accusation ne sont point sortis de l’oubli. Il est étonnant que Jean-Jacques, seul, sans appui, ait triomphé de tant d’obstacles, et cela sans répondre un mot. Il croyait toujours que justice se ferait, mais non de son vivant, et justice s’est faite…