Abstract
Short essay reprising Plato’s critique of imitative art (Republic, Book X): imitation is an image of an image, twice removed from the truth of the Ideas; applied to theatrical imitation, the argument supports the moral limits of dramatic poetry.
Testo originale francese · Arvensa Editions · pubblico dominio
Plus je songe à l’établissement de notre république imaginaire, plus il me semble que nous lui avons prescrit des lois utiles et appropriées à la nature de l’homme. Je trouve, surtout, qu’il importait de donner, comme nous avons fait, des bornes à la licence des poètes, et de leur interdire toutes les parties de leur art qui se rapportent à l’imitation. Nous reprendrons même, si vous voulez, ce sujet, à présent que les choses plus importantes sont examinées ; et, dans l’espoir que vous ne me dénoncerez pas à ces dangereux ennemis, je vous avouerai que je regarde tous les auteurs dramatiques comme les corrupteurs du peuple, ou de quiconque se laissant amuser par leurs images, n’est pas capable de les considérer sous leur vrai point de vue, ni de donner à ces fables le correctif dont elles ont besoin. Quelque respect que j’aie pour Homère, leur modèle et leur premier maître, je ne crois pas lui devoir plus qu’à la vérité ; et pour commencer par m’assurer d’elle, je vais d’abord rechercher ce que c’est qu’imitation.
Pour imiter une chose il faut en avoir l’idée. Cette idée est abstraite, absolue, unique, et indépendante du nombre d’exemplaires de cette chose qui peuvent exister dans la nature. Cette idée est toujours antérieure à son exécution : car l’architecte qui construit un palais a l’idée d’un palais avant que de commencer le sien. Il n’en fabrique pas le modèle, il le suit ; et ce modèle est d’avance dans son esprit.
Borné par son art à ce seul objet, cet artiste ne sait faire que son palais ou d’autres palais semblables ; mais il y en a de bien plus universels, qui font tout ce que peut exécuter au monde quelque ouvrier que ce soit, tout ce que produit la nature, tout ce que peuvent faire de visible au ciel, sur la terre, aux enfers, les dieux mêmes. Vous comprenez bien que ces artistes si merveilleux sont des peintres ; et même le plus ignorant des hommes en peut faire autant avec un miroir. Vous me direz que le peintre ne fait pas ces choses, mais leurs images : autant en fait l’ouvrier qui les fabrique réellement, puisqu’il copie un modèle qui existait avant elles.
Je vois là trois palais bien distincts : premièrement, le modèle ou l’idée originale qui existe dans l’entendement de l’architecte, dans la nature, ou tout au moins dans son auteur, avec toutes les idées possibles dont il est la source ; en second lieu, le palais de l’architecte, qui est l’image de ce modèle ; et, enfin, le palais du peintre, qui est l’image de celui de l’architecte. Ainsi, Dieu, l’architecte, et le peintre, sont les auteurs de ces trois palais. Le premier palais est l’idée originale, existante par elle-même ; le second en est l’image ; le troisième est l’image de l’image, ou ce que nous appelons proprement imitation. D’où il suit que l’imitation ne tient pas, comme on croit, le second rang, mais le troisième, dans l’ordre des êtres, et que, nulle image n’étant exacte et parfaite, l’imitation est toujours d’un degré plus loin de la vérité qu’on ne pense.
L’architecte peut faire plusieurs palais sur le même modèle, le peintre plusieurs tableaux du même palais : mais quant au type ou modèle original, il est unique ; car si l’on supposait qu’il y en eût deux semblables, ils ne seraient plus originaux ; ils auraient un modèle original commun à l’un et à l’autre, et c’est celui-là seul qui serait le vrai. Tout ce que je dis ici de la peinture est applicable à l’imitation théâtrale ; mais, avant d’en venir là, examinons plus en détail les imitations du peintre.
Non seulement il n’imite dans ses tableaux que les images des choses ; savoir, les productions sensibles de la nature, et les ouvrages des artistes : il ne cherche pas même à rendre exactement la vérité de l’objet, mais l’apparence ; il le peint tel qu’il paraît être, et non pas tel qu’il est. Il le peint sous un seul point de vue ; et choisissant ce point de vue à sa volonté, il rend, selon qu’il lui convient, le même objet agréable ou difforme aux yeux des spectateurs. Ainsi jamais il ne dépend d’eux de juger de la chose imitée en elle-même ; mais ils sont forcés d’en juger sur une certaine apparence, et comme il plaît à l’imitateur : souvent même ils n’en jugent que par habitude, et il entre de l’arbitraire jusque dans l’imitation[236].
L’art de représenter les objets est fort différent de celui de les faire connaître. Le premier plaît sans instruire ; le second instruit sans plaire. L’artiste qui lève un plan et prend des dimensions exactes ne fait rien de fort agréable à la vue ; aussi son ouvrage n’est-il recherché que par les gens de l’art. Mais celui qui trace une perspective flatte le peuple et les ignorants, parce qu’il ne leur fait rien connaître, et leur offre seulement l’apparence de ce qu’ils connaissaient déjà. Ajoutez que la mesure, nous donnant successivement une dimension et puis l’autre, nous instruit lentement de la vérité des choses ; au lieu que l’apparence nous offre le tout à la fois, et, sous l’opinion d’une plus grande capacité d’esprit, flatte le sens en séduisant l’amour-propre.
Les représentations du peintre, dépourvues de toute réalité, ne produisent même cette apparence qu’à l’aide de quelques vaines ombres et de quelques légers simulacres qu’il fait prendre pour la chose même. S’il y avait quelque mélange de vérité dans ses imitations, il faudrait qu’il connût les objets qu’il imite ; il serait naturaliste, ouvrier, physicien, avant d’être peintre. Mais, au contraire, l’étendue de son art n’est fondée que sur son ignorance, et il ne peint tout que parce qu’il n’a besoin de rien connaître. Quand il nous offre un philosophe en méditation, un astronome observant les astres, un géomètre traçant des figures, un tourneur dans son atelier, sait-il pour cela tourner, calculer, méditer, observer les astres ? Point du tout ; il ne sait que peindre. Hors d’état de rendre raison d’aucune des choses qui sont dans son tableau, il nous abuse doublement par ses imitations, soit en nous offrant une apparence vague et trompeuse, dont ni lui ni nous ne saurions distinguer l’erreur, soit en employant des mesures fausses pour produire cette apparence, c’est-à-dire en altérant toutes les véritables dimensions selon les lois de la perspective : de sorte que, si le sens du spectateur ne prend pas le change et se borne à voir le tableau tel qu’il est, il se trompera sur tous les rapports des choses qu’on lui présente, ou les trouvera tous faux. Cependant l’illusion sera telle, que les simples et les enfants s’y méprendront, qu’ils croiront voir des objets que le peintre lui-même ne connaît pas, et des ouvriers à l’art desquels il n’entend rien.
Apprenons par cet exemple à nous défier de ces gens universels, habiles dans tous les arts, versés dans toutes les sciences, qui savent tout, qui raisonnent de tout, et semblent réunir à eux seuls les talents de tous les mortels. Si quelqu’un nous dit connaître un de ces hommes merveilleux, assurons-le, sans hésiter, qu’il est la dupe des prestiges d’un charlatan, et que tout le savoir de ce grand philosophe n’est fondé que sur l’ignorance de ses admirateurs, qui ne savent point distinguer l’erreur d’avec la vérité, ni l’imitation d’avec la chose imitée.
Ceci nous mène à l’examen des auteurs tragiques et d’Homère leur chef [237] : car plusieurs assurent qu’il faut qu’un poète tragique sache tout ; qu’il connaisse à fond les vertus et les vices, la politique et la morale, les lois divines et humaines, et qu’il doit avoir la science de toutes les choses qu’il traite, ou qu’il ne fera jamais rien de bon. Cherchons donc si ceux qui relèvent la poésie à ce point de sublimité ne s’en laissent point imposer aussi par l’art imitateur des poètes ; si leur admiration pour ces immortels ouvrages ne les empêche point de voir combien ils sont loin du vrai, de sentir que ce sont des couleurs sans consistance, de vains fantômes, des ombres ; et que, pour tracer de pareilles images, il n’y a rien de moins nécessaire que la connaissance de la vérité : ou bien s’il y a dans tout cela quelque utilité réelle, et si les poètes savent en effet cette multitude de choses dont le vulgaire trouve qu’ils parlent si bien.
Dites-moi, mes amis : si quelqu’un pouvait avoir à son choix le portrait de sa maîtresse ou l’original, lequel penseriez-vous qu’il choisît ? si quelque artiste pouvait faire également la chose imitée ou son simulacre, donnerait-il la préférence au dernier, en objets de quelque prix, et se contenterait-il d’une maison en peinture quand il pourrait s’en faire une en effet ? Si donc l’auteur tragique savait réellement les choses qu’il prétend peindre, qu’il eût les qualités qu’il décrit, qu’il sut faire lui-même tout ce qu’il fait faire à ses personnages, n’exercerait-il pas leurs talents ? ne pratiquerait-il pas leurs vertus ? n’élèverait-il pas des monuments à sa gloire plutôt qu’à la leur ? et n’aimerait-il pas mieux faire lui-même des actions louables, que se borner à louer celles d’autrui ? Certainement le mérite en serait tout autre ; et il n’y a pas de raison pourquoi, pouvant le plus, il se bornerait au moins. Mais que penser de celui qui nous veut enseigner ce qu’il n’a pas pu apprendre ? Et qui ne rirait de voir une troupe imbécile aller admirer tous les ressorts de la politique et du cœur humain mis en jeu par un étourdi de vingt ans, à qui le moins sensé de l’assemblée ne voudrait pas confier la moindre de ses affaires ?
Laissons ce qui regarde les talents et les arts. Quand Homère parle si bien du savoir de Machaon, ne lui demandons point compte du sien sur la même matière. Ne nous informons point des malades qu’il a guéris, des élèves qu’il a faits en médecine, des chefs-d’œuvre de gravure et d’orfèvrerie qu’il a finis, des ouvriers qu’il a formés, des monuments de son industrie. Souffrons qu’il nous enseigne tout cela, sans savoir s’il en est instruit. Mais quand il nous entretient de la guerre, du gouvernement, des lois, des sciences qui demandent la plus longue étude et qui importent le plus au bonheur des hommes, osons l’interrompre un moment, et l’interroger ainsi : O divin Homère !nous admirons vos leçons, et nous n’attendons pour les suivre que de voir comment vous les pratiquez vous-même : si vous êtes réellement ce que vous vous efforcez de paraître ; si vos imitations n’ont pas le troisième rang, mais le second après la vérité, voyons en vous le modèle que vous nous peignez dans vos ouvrages ; montrez-nous le capitaine, le législateur, et le sage, dont vous nous offrez si hardiment le portrait. La Grèce et le monde entier célèbrent les bienfaits des grands hommes qui possédèrent ces arts sublimes dont les préceptes vous coûtent si peu. Lycurgue donna des lois à Sparte, Charondas à la Sicile et à l’Italie, Minos aux Crétois, Solon à nous. S’agit-il des devoirs de la vie, du sage gouvernement de la maison, de la conduite d’un citoyen dans tous les états ; Thalès de Milet et le Scythe Anacharsis donnèrent à la fois l’exemple et les préceptes. Faut-il apprendre à d’autres ces mêmes devoirs, et instituer des philosophes et des sages qui pratiquent ce qu’on leur a enseigné ; ainsi fit Zoroastre aux mages, Pythagore à ses disciples, Lycurgue à ses concitoyens. Mais vous, Homère, s’il est vrai que vous ayez excellé en tant de parties ; s’il est vrai que vous puissiez instruire les hommes et les rendre meilleurs ; s’il est vrai qu’à l’imitation vous ayez joint l’intelligence, et le savoir aux discours, voyons les travaux qui prouvent votre habileté y les états que vous avez institués, les vertus qui vous honorent, les disciples que vous avez faits, les batailles que vous avez gagnées, les richesses que vous avez acquises. Que ne vous êtes-vous concilié des foules d’amis ? que ne vous êtes-vous fait aimer et honorer de tout le monde ? Comment se peut-il que vous n’ayez attiré près de vous que le seul Cléophile ? encore n’en fîtes-vous qu’un ingrat. Quoi ! un Protagore d’Abdère, un Prodicus de Chio, sans sortir d’une ville simple et privée, ont attroupé leurs contemporains autour d’eux, leur ont persuadé d’apprendre d’eux seuls l’art de gouverner son pays, sa famille et soi-même ; et ces hommes si merveilleux, un Hésiode, un Homère, qui savaient tout, qui pouvaient tout apprendre aux hommes de leur temps, en ont été négligés au point d’aller errant, mendiant partout l’univers, et chantant leurs vers de ville en ville comme de vils baladins ! Dans ces siècles grossiers, où le poids de l’ignorance commençait à se faire sentir, où le besoin et l’avidité de savoir concouraient à rendre utile et respectable tout homme un peu plus instruit que les autres, si ceux-ci eussent été aussi savants qu’ils semblaient l’être, s’ils avaient* eu toutes les qualités qu’ils faisaient briller avec tant de pompe, ils eussent passé pour des prodiges ; ils auraient été recherchés de tous, chacun se serait empressé pour les avoir, les posséder, les retenir chez soi ; et ceux qui n’auraient pu les fixer avec eux les auraient plutôt suivis par toute la terre que de perdre une occasion si rare de s’instruire et de devenir des héros pareils à ceux qu’on leur faisait admirer[238].
Convenons donc que tous les poètes, à commencer par Homère, nous représentent dans leurs tableaux, non le modèle des vertus, des talents, des qualités de l’âme, ni les autres objets de l’entendement et des sens qu’ils n’ont pas en eux-mêmes, mais les images de tous ces objets tirées d’objets étrangers ; et qu’ils ne sont pas plus près en cela de la vérité quand ils nous offrent les traits d’un héros ou d’un capitaine, qu’un peintre qui, nous peignant un géomètre ou un ouvrier, ne regarde point à l’art, où il n’entend rien, mais seulement aux couleurs et à la figure. Ainsi font illusion les noms et les mots à ceux qui, sensibles au rythme et à l’harmonie, se laissent charmer à l’art enchanteur du poète, et se livrent à la séduction par l’attrait du plaisir ; en sorte qu’ils prennent les images d’objets qui ne sont connus ni d’eux ni des auteurs pour les objets mêmes, et craignent d’être détrompés d’une erreur qui les flatte, soit en donnant le change à leur ignorance, soit par les sensations agréables dont cette erreur est accompagnée.
En effet, ôtez au plus brillant de ces tableaux le charme des vers et les ornements étrangers qui l’embellissent ; dépouillez-le du coloris de la poésie ou du style, et n’y laissez que le dessin, vous aurez peine à le reconnaître : ou, s’il est reconnaissable, il ne plaira plus ; semblable à ces enfants plutôt jolis que beaux, qui, parés de leur seule fleur de jeunesse, perdent avec elle toutes leurs grâces, sans avoir rien perdu de leurs traits.
Non seulement l’imitateur ou l’auteur du simulacre ne connaît que l’apparence de la chose imitée, mais » la véritable intelligence de cette chose n’appartient pas même à celui qui l’a faite. Je vois dans ce tableau des chevaux attelés au char d’Hector ; ces chevaux ont des harnais, des mors, des rênes ; l’orfèvre, le forgeron, le sellier, ont fait ces diverses choses, le peintre les a représentées ; mais ni l’ouvrier qui les fait, ni le peintre qui les dessine, ne savent ce qu’elles doivent être ; c’est à l’écuyer ou au conducteur qui s’en sert à déterminer leur forme sur leur usage ; c’est à lui seul de juger si elles sont bien ou mal, et d’en corriger les défauts. Ainsi, dans tout instrument possible, il y a trois objets de pratique à considérer ; savoir, l’usage, la fabrique, et l’imitation. Ces deux derniers arts dépendent manifestement du premier, et il n’y a rien d’imitable dans la nature à quoi l’on ne puisse appliquer les mêmes distinctions.
Si l’utilité, la bonté, la beauté d’un instrument, d’un animal, d’une action, se rapportent à l’usage qu’on en tire ; s’il n’appartient qu’à celui qui les met en œuvre d’en donner le modèle et de juger si ce modèle est fidèlement exécuté : loin que l’imitateur soit en état de prononcer sur les qualités des choses qu’il imite, cette décision n’appartient pas même à celui qui les a faites. L’imitateur suit l’ouvrier dont il copie l’ouvrage, l’ouvrier suit l’artiste qui sait s’en servir, et ce dernier seul apprécie également la chose et son imitation ; ce qui confirme que les tableaux du poète et du peintre n’occupent que la troisième place après le premier modèle ou la vérité.
Mais le poète, qui n’a pour juge qu’un peuple ignorant auquel il cherche à plaire, comment ne défigurera-t-il pas, pour le flatter, les objets qu’il lui présente ? Il imitera ce qui paraît beau à la multitude, sans se soucier s’il l’est en effet. S’il peint la valeur, aura-t-il Achille pour juge ? S’il peint la ruse, Ulysse le reprendra-t-il ? Tout au contraire, Achille et Ulysse seront ses personnages ; Thersite et Dolon, ses spectateurs.
Vous m’objecterez que le philosophe ne sait pas non plus lui-même tous les arts dont il parle, et qu’il étend souvent ses idées aussi loin que le poète étend ses images. J’en conviens : mais le philosophe ne se donne pas pour savoir la vérité, il la cherche ; il examine, il discute, il étend nos vues, il nous instruit même en se trompant ; il propose ses doutes pour des doutes, ses conjectures pour des conjectures, et n’affirme que ce qu’il sait. Le philosophe qui raisonne soumet ses raisons à notre jugement ; le poète et l’imitateur se fait juge lui-même. En nous offrant ses images, il les affirme conformes à la vérité : il est donc obligé de la connaître si son art a quelque réalité ; en peignant tout il se donne pour tout savoir. Le poète est le peintre qui fait l’image ; le philosophe est l’architecte qui lève le plan : l’un ne daigne pas même approcher de l’objet pour le peindre ; l’autre mesure avant de tracer.
Mais, de peur de nous abuser par de fausses analogies, tâchons de voir plus distinctement à quelle partie, à quelle faculté de notre âme se rapportent les imitations du poète, et considérons d’abord d’où vient l’illusion de celles du peintre. Les mêmes corps vus à diverses distances ne paraissent pas de même grandeur, ni leurs figures également sensibles, ni leurs couleurs de la même vivacité. Vus dans l’eau, ils changent d’apparence ; ce qui était droit paraît brisé ; l’objet paraît flotter avec l’onde. À travers un verre sphérique ou creux, tous les rapports des traits sont changés ; à l’aide du clair et des ombres, une surface plane se relève ou se creuse au gré du peintre ; son pinceau grave des traits aussi profonds que le ciseau du sculpteur ; et, dans les reliefs qu’il sait tracer sur la toile, le toucher, démenti par la vue, laisse à douter auquel des deux on doit se fier. Toutes ces erreurs sont évidemment dans les jugements précipités de l’esprit. C’est cette faiblesse de l’entendement humain, toujours pressé de juger sans connaître, qui donne prise à tous ces prestiges de magie par lesquels l’optique et la mécanique abusent nos sens. Nous concluons, sur la seule apparence, de ce que nous connaissons à ce que nous ne connaissons pas ; et nos inductions fausses sont la source de mille illusions.
Quelles ressources nous sont offertes contre tes erreurs ! Celles de l’examen et de l’analyse. La suspension de l’esprit, l’art de mesurer, de peser, de compter, sont les secours que l’homme a pour vérifier les rapports des sens, afin qu’il ne juge pas de ce qui est grand ou petit, rond ou carré, rare ou compacte, éloigné ou proche, par ce qui paraît l’être, mais par ce que le nombre, la mesure et le poids lui donnent pour tel. La comparaison, le jugement des rapports trouvés par ces diverses opérations, appartiennent incontestablement à la faculté raisonnante ; et ce jugement est souvent en contradiction avec celui que l’apparence des choses nous fait porter. Or, nous avons vu ci-devant que ce ne saurait être par la même faculté de l’âme qu’elle porte des jugements contraires des mêmes choses considérées sous les mêmes relations. D’où il suit que ce n’est point la plus noble de nos facultés, savoir la raison, mais une faculté différente et inférieure, qui juge sur l’apparence, et se livre au charme de l’imitation. C’est ce que je voulais exprimer ci-devant en disant que la peinture, et généralement l’art d’imiter, exerce ses opérations loin de la vérité des choses, en s’unissant à une partie de notre âme dépourvue de prudence et de raison, et incapable de rien connaître par elle-même de réel et de vrai[239]. Ainsi l’art d’imiter, vil par sa nature et par la faculté de l’âme sur laquelle il agit, ne peut que l’être encore par ses productions, du moins quant au sens matériel qui nous fait juger des tableaux du peintre. Considérons maintenant le même art appliqué par les imitations du poète immédiatement au sens interne, c’est-à-dire à l’entendement.
La scène représente les hommes agissant volontairement ou par force, estimant leurs actions bonnes ou mauvaises selon le bien ou le mal qu’ils pensent leur en revenir, et diversement affectés, à cause d’elles, de douleur ou de volupté. Or, par les raisons que nous avons déjà discutées, il est impossible que l’homme ainsi présenté soit jamais d’accord avec lui-même ; et comme l’apparence et la réalité des objets sensibles lui en donnent des opinions contraires, de même il apprécie différemment les objets de ses actions, selon qu’ils sont éloignés ou proches, conformes ou opposés à ses passions ; et ses jugements, mobiles comme elles, mettent sans cesse en contradiction ses désirs, sa raison, sa volonté, et toutes les puissances de son âme.
La scène représente donc tous les hommes et même ceux qu’on nous donne pour modèles, comme affectés autrement qu’ils ne doivent l’être pour se maintenir dans l’état de modération qui leur convient. Qu’un homme sage et courageux perde son fils, son ami, sa maîtresse, enfin l’objet le plus cher à son cœur, on ne le verra point s’abandonner à une douleur excessive et déraisonnable ; et si la faiblesse humaine ne lui permet pas de surmonter tout-à-fait son affliction, il la tempérera par la constance ; une juste honte lui fera renfermer en lui-même une partie de ses peines ; et, contraint de paraître aux yeux des hommes, il rougirait de dire et faire en leur présence plusieurs choses qu’il dit et fait étant seul. Ne pouvant être en lui tel qu’il veut, il tâche au moins de s’offrir aux autres tel qu’il doit être. Ce qui le trouble et l’agite, c’est la douleur et la passion ; ce qui l’arrête et le contient, c’est la raison et la loi, et dans ces mouvements opposés sa volonté se déclare toujours pour la dernière.
En effet, la raison veut qu’on supporte patiemment l’adversité, qu’on n’en aggrave pas le poids par des plaintes inutiles, qu’on n’estime pas les choses humaines au-delà de leur prix, qu’on n’épuise pas à pleurer ses maux les forces qu’on a pour les adoucir, et qu’enfin l’on songe quelquefois qu’il est impossible à l’homme de prévoir l’avenir, et de se connaître assez lui-même pour savoir si ce qui lui arrive est un bien ou un mal pour lui.
Ainsi se comportera l’homme judicieux et tempérant, en proie à la mauvaise fortune. Il tâchera de mettre à profit ses revers mêmes, comme un joueur prudent cherche à tirer parti d’un mauvais point que le hasard lui amène ; et, sans se lamenter comme un enfant qui tombe et pleure auprès de la pierre qui l’a frappé, il saura porter, s’il le faut, un fer salutaire à sa blessure, et la faire saigner pour la guérir. Nous dirons donc que la constance et la fermeté dans les disgrâces sont l’ouvrage de la raison, et que le deuil, les larmes, le désespoir, les gémissements, appartiennent à une partie de l’âme opposée à l’autre, plus débile, plus lâche, et beaucoup inférieure en dignité.
Or, c’est de cette partie sensible et faible que se tirent les imitations touchantes et variées qu’on voit sur la scène. L’homme ferme, prudent, toujours semblable à lui-même, n’est pas si facile à imiter ; et, quand il le serait, l’imitation, moins variée, n’en serait pas si agréable au vulgaire ; il s’intéresserait difficilement à une image qui n’est pas la sienne, et dans laquelle il ne reconnaîtrait ni ses mœurs, ni ses passions : jamais le cœur humain ne s’identifie avec des objets qu’il sent lui être absolument étrangers. Aussi l’habile poète, le poète qui sait l’art de réussir, cherchant à plaire au peuple et aux hommes vulgaires, se garde bien de leur offrir la sublime image d’un cœur maître de lui, qui n’écoute que la voix de la sagesse ; mais il charme les spectateurs par des caractères toujours en contradiction, qui veulent et ne veulent pas, qui font retentir le théâtre de cris et de gémissements, qui nous forcent à les plaindre, lors même qu’ils font leur devoir, et à penser que c’est une triste chose que la vertu, puisqu’elle rend ses amis si misérables. C’est par ce moyen qu’avec des imitations plus faciles et plus diverses le poète émeut et flatte davantage les spectateurs.
Cette habitude de soumettre à leurs passions les gens qu’on nous fait aimer altère et change tellement nos jugements sur les choses louables, que nous nous accoutumons à honorer la faiblesse d’âme sous le nom de sensibilité, et à traiter d’hommes durs et sans sentiment ceux en qui la sévérité du devoir l’emporte, en toute occasion, sur les affections naturelles. Au contraire, nous estimons comme gens d’un bon naturel, ceux qui, vivement affectés de tout, sont l’éternel jouet des événements ; ceux qui pleurent comme des femmes la perte de ce qui leur fut cher ; ceux qu’une amitié désordonnée rend injustes pour servir leurs amis ; ceux qui ne connaissent d’autre règle que l’aveugle penchant de leur cœur ; ceux qui, toujours loués du sexe qui les subjugue et qu’ils imitent, n’ont d’autres vertus que leurs passions, ni d’autre mérite que leur faiblesse. Ainsi l’égalité, la force, la constance, l’amour de la justice, l’empire de la raison, deviennent insensiblement des qualités haïssables, des vices que l’on décrie ; les hommes se font honorer par tout ce qui les rend dignes de mépris ; et ce renversement des saines opinions est l’infaillible effet des leçons qu’on va prendre au théâtre.
C’est donc avec raison que nous blâmions les imitations du poète, et que nous les mettions au même rang que celles du peintre, soit pour être également éloignées de la vérité, soit parce que l’un et l’autre flattant également la partie sensible de l’âme, et négligeant la rationnelle, renversent l’ordre de nos facultés, et nous font subordonner le meilleur au pire. Comme celui qui s’occuperait dans la république à soumettre les bons aux méchants, et les vrais chefs aux rebelles, serait ennemi de la patrie et traître à l’état ; ainsi le poète imitateur porte les dissensions et la mort dans la république de l’âme, en élevant et nourrissant les plus viles facultés aux dépens des plus nobles, en épuisant et usant ses forces sur les choses les moins dignes de l’occuper, en confondant par de vains simulacres le vrai beau avec l’attrait mensonger qui plaît à la multitude, et la grandeur apparente avec la véritable grandeur.
Quelles âmes fortes oseront se croire à l’épreuve du soin que prend le poète de les corrompre ou de les décourager ? Quand Homère ou quelque auteur tragique nous montre un héros surchargé d’affliction, criant, lamentant, se frappant la poitrine ; un Achille, fils d’une déesse, tantôt étendu par terre et répandant des deux mains du sable ardent sur sa tête, tantôt errant comme un forcené sur le rivage, et mêlant au bruit des vagues ses hurlements effrayants ; un Priam, vénérable par sa dignité, par son grand âge, par tant d’illustres enfants, se roulant dans la fange, souillant ses cheveux blancs, faisant retentir l’air de ses imprécations, et apostrophant les dieux et les hommes ; qui de nous, insensible à ces plaintes, ne s’y livre pas avec une sorte de plaisir ? qui ne sent pas naître en soi-même le sentiment qu’on nous représente ? qui ne loue pas sérieusement l’art de l’auteur, et ne le regarde pas comme un grand poète, à cause de l’expression qu’il donne à ses tableaux, et des affections qu’il nous communique ? Et cependant, lorsqu’une affliction domestique et réelle nous atteint nous-mêmes, nous nous glorifions de la supporter modérément, de ne nous en point laisser accabler jusqu’aux larmes ; nous regardons alors le courage que nous nous efforçons d’avoir comme une vertu d’homme, et nous nous croirions aussi lâches que des femmes de pleurer et gémir comme ces héros qui nous ont touchés sur la scène. Ne sont-ce pas de fort utiles spectacles que ceux qui nous font admirer des exemples que nous rougirions d’imiter, et où l’on nous intéresse à des faiblesses dont nous avons tant de peine à nous garantir dans nos propres calamités ? La plus noble faculté de l’âme, perdant ainsi l’usage et l’empire d’elle-même, s’accoutume à fléchir sous la loi des passions ; elle ne réprime plus nos pleurs et nos cris ; elle nous livre à notre attendrissement pour des objets qui nous sont étrangers ; et sous prétexte de commisération pour des malheurs chimériques, loin de s’indigner qu’un homme vertueux s’abandonne à des douleurs excessives, loin de nous empêcher de l’applaudir dans son avilissement, elle nous laisse applaudir nous-mêmes de la pitié qu’il nous inspire ; c’est un plaisir que nous croyons avoir gagné sans faiblesse, et que nous goûtons sans remords.
Mais en nous laissant ainsi subjuguer aux douleurs d’autrui, comment résisterons-nous aux nôtres ? et comment supporterons-nous plus courageusement nos propres maux que ceux dont nous n’apercevons qu’une vaine image ? Quoi ! serons-nous les seuls qui n’aurons point de prise sur notre sensibilité ? Qui est-ce qui ne s’appropriera pas, dans l’occasion, ces mouvements auxquels il se prête si volontiers ? Qui est-ce qui saura refuser à ses propres malheurs les larmes qu’il prodigue à ceux d’un autre ? J’en dis autant de la comédie, du rire indécent qu’elle nous arrache, de l’habitude qu’on y prend de tourner tout en ridicule, même les objets les plus sérieux et les plus graves, et de l’effet presque inévitable par lequel elle change en bouffons et plaisants de théâtre les plus respectables des citoyens. J’en dis autant de l’amour, de la colère, et de toutes les autres passions, auxquelles devenant de jour en jour plus sensibles par amusement et par jeu, nous perdons toute force pour leur résister quand elles nous assaillent tout de bon. Enfin, de quelque sens qu’on envisage le théâtre et ses imitations, on voit toujours qu’animant et fomentant en nous les dispositions qu’il faudrait contenir et réprimer, il fait dominer ce qui devrait obéir ; loin de nous rendre meilleurs et plus heureux, il nous rend pires et plus malheureux encore, et nous fait payer aux dépens de nous-mêmes le soin qu’on y prend de nous plaire et de nous flatter.
Quand donc, ami Glaucus, vous rencontrerez des enthousiastes d’Homère, quand ils vous diront qu’Homère est l’instituteur de la Grèce et le maître de tous les arts ; que le gouvernement des états, la discipline civile, l’éducation des hommes, et tout l’ordre de la vie humaine, sont enseignés dans ses écrits ; honorez leur zèle ; aimez et supportez-les comme des hommes doués de qualités exquises ; admirez avec eux les merveilles de ce beau génie ; accordez-leur avec plaisir qu’Homère est le poète par excellence, le modèle et le chef de tous les auteurs tragiques : mais songez toujours que les hymnes en l’honneur des dieux et les louanges des grands hommes sont la seule espèce de poésie qu’il faut admettre dans la république ; et que, si l’on y souffre une fois cette muse imitative qui nous charme et nous trompe par la douceur de ses accents, bientôt les actions des hommes n’auront plus pour objet, ni la loi, ni les choses bonnes et belles, mais la douleur et la volupté ; les passions excitées domineront au lieu de la raison ; les citoyens ne seront plus des hommes vertueux et justes, toujours soumis au devoir et à l’équité, mais des hommes sensibles et faibles qui feront le bien ou le mal indifféremment, selon qu’ils seront entraînés par leur penchant. Enfin, n’oubliez jamais qu’en bannissant de notre état les drames et pièces de théâtre, nous ne suivons point un entêtement barbare, et ne méprisons point les beautés de l’art ; mais nous leur préférons les beautés immortelles qui résultent de l’harmonie de l’âme et de l’accord de ses facultés.
Faisons plus encore. Pour nous garantir de toute partialité, et ne rien donner à cette antique discorde qui règne entre les philosophes et les poètes, n’ôtons rien à la poésie et à l’imitation de ce qu’elles peuvent alléguer pour leur défense, ni à nous des plaisirs innocents qu’elles peuvent nous procurer. Rendons cet honneur à la vérité, d’en respecter jusqu’à l’image, et de laisser la liberté de se faire entendre à tout ce qui se renomme d’elle. En imposant silence aux poètes, accordons à leurs amis la liberté de les défendre, et de nous montrer, s’ils peuvent, que l’art condamné par nous comme nuisible n’est pas seulement agréable, mais utile à la république et aux citoyens. Écoutons leurs raisons d’une oreille impartiale, et convenons de bon cœur que nous aurons beaucoup gagné pour nous-mêmes, s’ils prouvent qu’on peut se livrer sans risque à de si douces impressions. Autrement, mon cher Glaucus, comme un homme sage, épris des charmes d’une maîtresse, voyant sa vertu prête à l’abandonner, rompt, quoique à regret, une si douce chaîne, et sacrifie l’amour au devoir et à la raison ; ainsi, livrés dès notre enfance aux attraits séducteurs de la poésie, et trop sensibles peut-être à ses beautés, nous nous munirons pourtant de force et de raison contre ses prestiges : si nous osons donner quelque chose au goût qui nous attire, nous craindrons au moins de nous livrer à nos premières amours ; nous nous dirons toujours qu’il n’y a rien de sérieux ni d’utile dans tout cet appareil dramatique : en prêtant quelquefois nos oreilles à la poésie, nous garantirons nos cœurs d’être abusés par elle, et nous ne souffrirons point qu’elle trouble l’ordre et la liberté, ni dans la république intérieure de l’âme, ni dans celle de la société humaine. Ce n’est pas une légère alternative que de se rendre meilleur ou pire, et l’on ne saurait peser avec trop de soin la délibération qui nous y conduit. O mes amis ! c’est, je l’avoue, une douce chose de se livrer aux charmes d’un talent enchanteur, d’acquérir par lui des biens, des honneurs, du pouvoir, de la gloire : mais la puissance, et la gloire, et la richesse, et les plaisirs, tout s’éclipse et disparaît comme une ombre auprès de la justice et de la vertu.
Fin de L’IMITATION THÉÂTRALE
Liste des œuvres philosophiques et politiques
Liste générale des titres