Abstract

Personal polemical declaration on a dispute over authorship with pastor Vernes concerning an anonymous pamphlet against Rousseau. An occasional polemical text, without philosophical content.

Testo originale francese · Arvensa Editions · pubblico dominio

C’est un des malheurs de ma vie qu’avec un si grand désir d’être oublié je sois contraint de parler de moi sans cesse. Je n’ai jamais attaqué personne, et je ne me suis défendu que lorsqu’on m’y a forcé ; mais quand l’honneur oblige de parler, c’est un crime de se taire. Si M. le pasteur Vernes se fut contenté de désavouer l’ouvrage où je l’ai reconnu, j’aurais gardé le silence. Il veut de plus une déclaration de ma part, il faut la faire ; il m’accuse publiquement de l’avoir calomnié, il faut me défendre ; il demande les raisons que j’ai eues de le nommer, il faut les dire : mon silence en pareil cas me serait reproché, et ce reproche ne serait pas injuste. Les préventions du public m’ont appris depuis longtemps à me mettre au-dessus de sa censure ; il ne m’importe plus qu’il pense bien ou mal de moi, mais il m’importera toujours de me conduire de telle sorte que, quand il en pensera mal, il ait tort.

Je dois dire pourquoi, faisant réimprimer à Paris un libelle imprimé à Genève, je l’ai attribué à M. Vernes ; je dois déclarer si je continue, après son désaveu, à le croire auteur du libelle ; enfin je dois prendre, sur la réparation qu’il désire, le parti qu’exigent la justice et la raison. Mais on ne peut bien juger de tout cela qu’après l’exposé des faits qui s’y rapportent.

Au commencement de janvier, dix ou douze jours après la publication des Lettres écrites de la montagne, parut à Genève une feuille intitulée, Sentiment des citoyens : on m’expédia par la poste un exemplaire de cette pièce pour mes étrennes. Après l’avoir lue, je l’envoyai de mon côté à un libraire de Paris, comme une réponse aux Lettres écrites de la montagne, avec la lettre suivante :

« Je vous envoie, monsieur, une pièce imprimée et publiée à Genève, et que je vous prie d’imprimer et publier à Paris, pour mettre le public en état d’entendre les deux parties, en attendant les autres réponses plus foudroyantes qu’on prépare à Genève contre moi. Celle-ci est de M. Vernes, ministre du saint Évangile, et pasteur à Céligny : je l’ai reconnu d’abord à son style pastoral. Si toutefois je me trompe, il ne faut qu’attendre pour s’en éclaircir ; car, s’il en est l’auteur, il ne manquera pas de le reconnaître hautement selon le devoir d’un homme d’honneur et d’un bon chrétien ; s’il ne l’est pas, il la désavouera de même, et le public saura bientôt à quoi s’en tenir.

« Je vous connais trop, monsieur, pour croire que vous voulussiez imprimer une pièce pareille, si elle vous venait d’une autre main ; mais puisque c’est moi qui vous en prie, vous ne devez vous en faire aucun scrupule. Je vous salue de tout mon cœur. »

À peine la pièce était-elle imprimée à Paris, qu’il en fut expédié, sans que je sache par qui, des exemplaires à Genève avec ces trois mots : Lisez, bonnes gens : Cela donna occasion à M. Vernes de m’écrire plusieurs lettres, qu’il a publiées avec mes réponses, et que je transcris ici de l’imprimé.

Réponse

Môtiers, le 4 février 1765

J’ai reçu, monsieur, la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire le 2 de ce mois, et par laquelle vous désavouez la pièce intitulée, Sentiment des citoyens. J’ai écrit à Paris pour qu’on y supprimât l’édition que j’y ai fait faire de cette pièce : si je puis contribuer en quelque autre manière à constater votre désaveu, vous n’avez qu’à ordonner. Je vous salue, monsieur, très humblement.

Réponse

Môtiers, le 15 février 1765.

De peur, monsieur, qu’une vaine attente ne vous tienne en suspens, je vous préviens que je ne ferai point la déclaration que vous paraissez espérer où désirer de moi. Je n’ai pas besoin de vous dire la raison qui m’en empêche, personne au monde ne la sait mieux que vous.

Comme nous ne devons plus rien avoir à nous dire, vous permettrez que notre correspondance finisse ici. Je vous salue, monsieur, très humblement.

Réponse

Môtiers, le 24 février 1765.

La phrase dont vous me demandez l’explication, monsieur, ne me paraît pas avoir deux sens : j’ai voulu dire le plus clairement et le moins durement qu’il était possible que, nonobstant un désaveu auquel je m’étais attendu, je ne pouvais attribuer qu’à vous seul l’écrit désavoué, ni par conséquent faire une déclaration qui de ma part serait un mensonge. Si celle-ci n’est pas claire, ce n’est pas assurément ma faute, et je serais fort embarrassé de m’expliquer plus positivement. Recevez, monsieur, je vous supplie, mes très humbles salutations.

J. J. Rousseau.

Quatrième Lettre de M. le Pasteur Vernes

Céligny, le 1er mars 1765.

Monsieur,

La lumière n’est assurément pas plus claire que l’explication que vous me donnez. Si c’est par ménagement que vous aviez employé la phrase équivoque de votre précédente lettre, c’est par la même raison que j’avais écarté le sens dans lequel vous me déclarez qu’elle doit être prise. Il reste à présent d’autres ténèbres, que vous seul pouvez dissiper. Si, comme il paraît par votre dernière lettre, vous étiez fermement résolu de me croire l’auteur du libelle ; si vous entreteniez au-dedans de vous cette persuasion avec une sorte de complaisance, pourquoi m’aviez-vous invité vous-même à reconnaître hautement cette pièce, ou à la désavouer ? pourquoi aviez-vous laissé croire qu’il était possible que vous fussiez dans l’erreur à cet égard ? pourquoi aviez-vous dit, Si je me trompe, il ne faut qu’attendre pour s’en éclaircir ? pourquoi avez-vous ajouté que, lorsque j’aurais parlé, le public saurait ci quoi s’en tenir ? Tout cela n’était-il qu’un jeu de votre part ? ou bien, auriez-vous été capable de former l’odieux projet d’ajouter une nouvelle injure à celle que vous n’aviez pas craint de me faire par une odieuse imputation ? C’est à regret, monsieur, que je me livre à une conjecture qui vous déshonorerait si elle était fondée ; je ne me résoudrai jamais à penser mal de vous que lorsque vous m’y forcerez vous-même. Ce n’est pas tout ; si mon désaveu n’a fait sur vous aucune impression, pourquoi donc avez-vous ordonné au libraire de Paris de supprimer votre édition du libelle ? pourquoi, comme je l’ai su de bonne part, avez-vous écrit à un homme d’un rang distingué, qu’ayant été mieux instruit, vous ne m’attribuiez plus cette pièce ? Je vous le demande, est-il possible de vous trouver en cela d’accord avec vous-même ? Si de nouvelles raisons, plus décisives que celles que vous avait fournies mon prétendu style pastoral, qui est la seule que vous ayez alléguée, et dont le ridicule vous aurait frappé, sans son air de sarcasme qui a pu vous séduire ; si, dis-je, de nouvelles raisons ont arrêté ce premier mouvement de justice, que la droiture naturelle de votre cœur avait fait naître, pourquoi ne m’exposez-vous pas ces raisons avec cette franchise et cette candeur qu’annonce en vous cette belle devise, Vitam impendere vero ? Ce silence ne donnera-t-il point lieu de croire qu’il est des cas où vous aimez à mettre un bandeau sur vos veux, où la découverte de la vérité coûterait trop à certain sentiment, souvent plus fort que l’amour qu’on a pour elle ? Voyez donc, monsieur, quel est le parti qu’il vous convient de prendre. Pour moi, loin de redouter l’exposition des motifs qui vous empêchent de vous rendre à mon désaveu, je suis très curieux de les apprendre, ne pouvant pas en imaginer un seul. Je vous demande de vous expliquer à cet égard avec toute la clarté possible, et sans aucun ménagement, tant je suis convaincu que vous ne ferez par là que confirmer le jugement de toutes les personnes dont je suis connu, qui dirent, en lisant ma première lettre, que j’aurais dû me taire sur une imputation qui tombait d’elle-même, et ne pouvait faire tort qu’à son auteur. Je reçois bien volontiers, monsieur, vos salutations, et je vous prie d’agréer les miennes.

À la fin du recueil de ces lettres, M. Vernes ajoute : M. Rousseau n’a pas cru sans doute qu’il lui convînt de répondre à cette dernière lettre : il n’est pas difficile d’en imaginer la raison. Non, cela n’est point difficile ; mais comment M. Vernes, sentant si bien cette raison, n’en a-t-il pas prévu l’effet ? Comment a-t-il pu se flatter de lier, de suivre avec moi une correspondance en règle pour discuter les preuves de ses outrages comme on discuterait un point de littérature ? Peut-il croire que j’irai plaider devant lui ma cause contre lui-même ; que j’irai le prendre ici pour juge dans son propre fait ? Et dans quel fait ? Sur la modération qu’il voit régner dans ma conduite, présume-t-il que je puisse penser à lui de sang froid ? moi, qui ne lis pas une de ses lettres sans le plus cruel effort ; moi, qui ne puis sans frémir entendre prononcer son nom ; que je puisse tranquillement correspondre et commercer avec lui ! Non : j’ai cru devoir lui déclarer nettement mon sentiment, et le tirer de l’incertitude où il feignait d’être. Je n’en dois ni n’en veux faire avec lui davantage. Que la décence de mes expressions ne l’abuse plus. Dans le fond de mon cœur je lui rends justice ; mais dans mes procédés, c’est à moi que je la rends. Comme mon amour-propre n’est point aveugle, et que j’ai appris à m’attendre à tout de la part des hommes, leurs outrages ne m’ont point pris au dépourvu ; ils m’ont trouvé assez préparé pour les supporter avec dignité. L’adversité ne m’a ni abattu.ni aigri : c’est une leçon dont j’avais besoin peut-être. J’en suis devenu plus doux, mais je n’en suis pas devenu plus faible. Mes épreuves sont faites : je suis à présent sûr de moi, je ne veux plus de guerre avec personne, et désormais je cesse de me défendre. Mais, à quelque extrémité qu’on me réduise, il n’y aura jamais ni traité ni commerce entre J. J. Rousseau et les méchants.

M. Vernes veut savoir les motifs qui m’empêchent de me rendre à son désaveu ; il m’exhorte à m’expliquer à cet égard avec toute la clarté possible et sans aucun ménagement : c’est une explication que je lui dois, puisqu’il la demande, mais que je ne veux lui donner qu’en public.

Je commence par déclarer que je ne suis point exempt de Marne pour lui avoir attribué publiquement le libelle ; non que je croie avoir manqué à la vérité ni à la justice, mais dans un premier mouvement j’ai manqué à mes principes. En cela j’ai eu tort. Si je pouvais réparer ce tort sans dire un mensonge, je le ferais de tout mon cœur. Avouer ma faute est tout ce que je puis faire : tant que la persuasion où je suis subsiste, toute autre réparation ne dépend pas de moi. Reste à voir si cette persuasion est bien ou mal fondée, ou si on doit la présumer de ma part de bonne ou de mauvaise foi. Qu’on saisisse donc la question. Il ne s’agit pas de savoir précisément si M. Vernes est où n’est pas ¡’auteur du libelle, mais si je dois croire ou ne pas croire qu’il l’est. Que ne puis-je si bien séparer ces deux questions que la dernière ne conclue rien pour l’autre ! Que ne puis-je établir les motifs de ma persuasion sans entraîner celle des lecteurs ! je le ferais avec joie. Je ne veux point prouver que Jacob Vernes est un infame, mais je dois prouver que J. J. Rousseau n’est point un calomniateur.

Pour exposer d’abord ce qu’il y a eu de personnel entre ce ministre et moi, il faut remonter à nos premières liaisons et suivre l’historique de nos démêlés.

En 1752 ou 53, M. Vernes passa à Paris, revenant, je crois d’Angleterre ou de Hollande. Le Devin du village m’avait mis en vogue : il désira me connaître ; il employa pour cela mon ami M. de Gauffecourt, et nous eûmes quelques liaisons qui finirent à son départ, mais qu’il eut soin de renouveler à Genève dans un voyage que j’y fis l’année suivante. Car j’ai deux maximes inviolables dans la prospérité même : l’une, de ne jamais rechercher personne ; l’autre, de ne jamais courir après les gens qui s’en vont. Ainsi tous ceux qui m’ont quitté durant mes disgrâces sont partis comme ils étaient venus.

Tout Genève fut témoin des avances de M. Vernes, de ses soins, de ses empressements, de ses caresses : il réussit ; c’est toujours là mon côté faible ; résister aux caresses n’est pas au pouvoir de mon cœur. Heureusement on ne m’a pas gâté là-dessus.

De retour à Paris, je continuai d’être en liaison avec M. Vernes ; mais l’intimité diminua : elle était née de la seule habitude ; l’éloignement la ralentit. Je ne trouvai pas d’ailleurs dans son commerce ces attentions qui marquent l’attachement, et qui produisent la confiance : il tira de l’Encyclopédie l’article Économie politique, et le fit imprimer à part sans me consulter[346] ; il répandit des lettres de M. le comte de Tressan, avec les réponses. Ces lettres, qui n’étaient point de nature à être imprimées, l’ont été à mon insu, et M. Vernes est le seul à qui je les aie confiées. Mille bagatelles pareilles se font sentir sans valoir la peine d’être dites, et, sans montrer une mauvaise volonté décidée, montrent une indiscrétion que n’a point la véritable amitié.

Cependant nous nous écrivions encore de temps en temps jusqu’au commencement de mes désastres : alors je n’entendis plus parler de lui ni de beaucoup d’autres. C’est à la coupelle de l’adversité que la plupart des amitiés s’en vont en fumée : il reste peu d’or, mais il est pur. Toutefois, quand M. Vernes me sut plus tranquille, il s’avisa de m’écrire une lettre fort pédantesque et fort sèche, à laquelle je ne daignai pas répondre. Voilà la source de sa haine contre moi.

Cette cause paraît légère : elle ne l’était pourtant pas. Il sentit le dédain caché sous ce silence ; son amour-propre en fut blessé vivement ; il suffit de connaître M. Vernes pour savoir à quel point il porte la suffisance, la haute opinion de lui-même et de ses talents. Je ne récuse sur ce point aucun de ses amis, s’il en a : si j’ai tort, qu’ils le disent, et je me rends. On ne m’a point vu, malignement satirique, éplucher les vices, ni même les défauts de mes ennemis ; je n’examine point leurs mœurs, leur religion, leurs principes ; je n’usai de personnalités de ma vie, et je ne veux pas commencer ; mais ici je dois dire ce qui fait à ma cause ; je dois dire sur quoi j’ai porté mes jugements.

Voilà comment la vanité, la vengeance, enflammèrent la sainte ardeur de M. Vernes, prédicateur, parce que c’est son métier de l’être, mais qui jusque-là n’avait point été dévoré du zèle de l’orthodoxie ; voilà le sentiment secret qui lui dicta les lettres sur mon christianisme. Son orgueil irrité lui mit à la main les armes de son métier. Sans songer à la charité, qui défend d’accabler celui qui souffre ; à la justice, qui, quand même j’aurais été coupable, devait me trouver trop puni ; à la bienséance, qui veut qu’on respecte l’amitié, même après qu’elle est éteinte ; voilà le biendisant, le galant, le plaisant M. Vernes transformé tout-à-coup en apôtre, et lançant ses foudres théologiques sur son ancien ami malheureux[347]. Est-il étonnant que la haine et l’envie emploient si volontiers cet expédient ? Il est si commode et si doux d’édifier tout le monde, en écrasant pieusement son homme ! Ce grand mot, notre sainte religion, dans un livre, est presque toujours une sentence de mort contre quelqu’un ; c’est le manteau sacré dont se couvrent des passions viles et basses qui n’osent se montrer nues. Toutes les fois que vous verrez un homme en attaquer un autre avec animosité sur la religion, dites hardiment : L’agresseur est un fripon ; vous ne vous tromperez de la vie.

Que le pur zèle de la foi n’ait point dicté les lettres de M. Jacob Vernes sur mon christianisme, cela se voit d’abord par le titre même, par la personnalité la plus révoltante, la moins charitable, par la fierté menaçante avec laquelle l’auteur monte sur son tribunal pour juger, non mes livres, mais ma personne, pour prononcer publiquement en son nom la sentence qui me retranche du corps des chrétiens, pour m’excommunier de son autorité privée.

Cela se voit encore par l’épigraphe, où l’on m’accuse d’offrir au lecteur dans un vase de paroles dorées de l’aconit et des poisons.

Ce terrible début n’est point démenti par l’ouvrage : on y attaque mes propositions par leurs conséquences les plus éloignées ; ce qui serait permis, en raisonnant bien, pour montrer que ces propositions sont fausses ou dangereuses, mais non pas pour juger des sentiments de l’auteur, qui peut n’avoir pas vu ces conséquences. M. Vernes ne se proposant pas d’examiner si j’ai raison ou tort, mais si je suis chrétien ou non, doit me juger exactement sur ce que j’ai dit, et non sur ce qui peut se déduire subtilement de ce que j’ai dit, parce qu’il se peut que je n’aie pas eu cette subtilité ; il se peut que j’eusse rejeté le sentiment que j’ai avancé, si j’avais vu jusqu’où il pouvait me conduire. Quand on veut prouver qu’un homme est coupable, il faut prouver qu’il n’a pu ne l’être pas, et ce n’est nullement un crime de n’avoir pas su voir aussi loin qu’un autre dans une chaîne de raisonnements.

Non content de cette injustice, M. Vernes va jusqu’à la calomnie, en m’imputant les sentiments les plus punissables et les moins découlants des miens, comme quand il ose me faire dire que Jésus-Christ est un imposteur, ou du moins me faire mettre en doute ce blasphème ; doute qu’il étend, qu’il confirme, et sur lequel on voit qu’il appuie avec plaisir, et cela par le raisonnement le plus sophistique et le plus faux qu’on puisse faire, puisqu’il établit à la fois le pour et le contre ; car s’il prouve que je ne suis pas chrétien parce que je n’admets pas tout l’Évangile, comment peut-il prouver ensuite par l’Évangile que, selon moi, Jésus fut un imposteur ? comment peut-il savoir si les passages qu’il cite dans cette vue ne sont point de ceux dont je n’admets pas l’autorité ? Qui doute que Jésus ait fait tous les miracles qu’on lui attribue peut douter qu’il ait tenu tous les discours qu’on lui fait tenir. Je n’entends pas justifier ici ces doutes, je dis seulement que M. Vernes en fait usage avec injustice et méchanceté ; qu’il me fait rejeter l’autorité de l’Évangile pour me traiter d’apostat, et qu’il me la fait admettre pour me traiter de blasphémateur.

Quand il aurait raison dans tous les points de sa critique, ses jugements contre moi n’en seraient pas moins téméraires, puisqu’il m’impute des discours qu’il n’a vus nulle part être les miens ; car enfin, ou a-t-il pris que la profession de foi du vicaire était celle de J. J. Rousseau ? Il n’a sûrement rien trouvé de cela dans mon*livre ; au contraire, il y a trouvé positivement que je la donnais pour être d’un autre. Voilà mes expressions : Je transcris un ouvrage, et je dis que je le transcris. Dans un passage on voit que c’est un de mes concitoyens qui me l’adresse, ou moi qui l’adresse à un de mes concitoyens. Dans un autre passage on lit : Un caractère timide suppléait à la gêne, et prolongeait pour lui cette époque dans laquelle vous maintenez votre élève avec tant de soin. Cela décide le doute, et il devient clair par là que la profession de foi n’est point un écrit que j’adresse, mais un écrit qui m’est adressé. En reprenant la parole, je dis que je ne donne point cet écrit pour règle des sentiments qu’on doit suivre en matière de religion. M’imputer à moi tous ces sentiments, est donc, une témérité très injuste et très peu chrétienne : si cette pièce est répréhensible, on peut me poursuivre pour l’avoir publiée, mais non pas pour en être l’auteur, à moins qu’on ne le prouve. Or, M. Vernes l’affirme sans le prouver. Il m’a reconnu sans doute à mon style : de quoi donc se plaint-il aujourd’hui ? Je le juge suivant sa règle ; et, comme on verra tout-à-l’heure, j’ai plus de preuves qu’il est l’auteur du libelle fait contre moi qu’il n’en a que je suis l’auteur d’une profession de foi qu’il trouve si criminelle.

M. Vernes enchérit partout sur le sens naturel des mots pour me rendre plus coupable. Par la forme de l’ouvrage, le style de la profession de foi devait être familier et même négligé : c’était pécher autant contre le goût que contre la charité de presser l’exacte propriété des termes. Après avoir loué avec la plus grande énergie la beauté, la sublimité de l’Évangile, le vicaire ajoute que cependant ce même Évangile est plein de choses incroyables. M. Vernes part de là pour prendre au pied de la lettre ce terme plein ; il l’écrit en italique, il le répète avec l’emphase du scandale : comme s’il voulait dire que l’Évangile est tellement plein de ces choses incroyables qu’il n’y ait place pour nulle autre chose. Supposons qu’entrant dans un salon poudreux, vous disiez qu’il est beau, mais plein de poussière ; s’il n’en est plein jusqu’au plafond, M. Vernes vous accusera de mensonge. C’est ainsi du moins qu’il raisonne avec moi.

Les conséquences qu’il tire de ce que j’ai dit, et les fausses interprétations qu’il en donne, ne lui suffisent pas encore ; il me fait penser même au gré de sa haine. Si je fais une déclaration qui me soit contraire, il la prend au pied de la lettre, et la pousse aussi loin qu’elle peut aller : si j’en fais une qui me soit favorable, il la dément par les sentiments secrets qu’il me suppose, et dont il n’a d’autre preuve que le désir secret de me les trouver. Il cherche partout à me noircir avec adresse par des maximes générales, dont il ne me fait pas ouvertement l’application, mais qu’il place de manière à forcer le lecteur de la faire. « Dans quels écarts, dit-il, ne jettent point l’imagination mise « jeu par l’esprit de système, la singularité, le dédain de penser comme le grand nombre, ou quelque autre passion qui fermente en secret dans le cœur !» Voilà l’imagination du lecteur à son tour mise en jeu par ces paroles, et cherchant quelle est cette passion qui fermente en secret dans mon cœur. M. Vernes dit ailleurs : « Ce mot de M. Rousseau ne peut s’appliquer qu’à trop de gens. On fait comme les autres, sauf à rire en secret de ce qu’on feint de respecter en public. » À qui M. Vernes veut-il appliquer ici ces remarques ? À personne, dira-t-il, je parle en général : pourquoi M. Rousseau s’en ferait-il l’application, s’il ne sentait qu’elle est juste ? Voici donc là-dessus ma position. Si je laisse passer ces maximes sans y répondre, le lecteur dira : L’auteur n’a pas lâché ces propos pour rien ; sans doute il en sait plus qu’il n’en veut dire, et Rousseau a ses raisons pour feindre de ne l’avoir pas entendu ; et si je prends le parti de répondre, il dira : Pourquoi Rousseau relèverait-il des maximes générales, s’il n’en sentait l’application ? Soit donc que je parle ou que je me taise, la maxime fait son effet, sans que celui qui l’établit se compromette. On conviendra que le tour n’est pas maladroit.

C’était peu de m’inculper par le mal qu’on cherchait dans mon livre, ou qu’on imputait à l’auteur ; il restait à m’inculper par le bien même : de cette manière on était plus en fonds. Écoutez M. Vernes ou l’honnête ami qu’il se donne, et qui n’est pas moins charitable que lui.

« Remarquez à cette occasion, me dit M…, que si l’auteur d’‘Émile se fût montré ennemi ouvert de la religion chrétienne, s’il n’eût rien dit qui parût lui être favorable, il aurait été moins à redouter ; son ouvrage aurait porté avec lui-même sa réfutation, parce que dans le fond il ne renferme que des objections souvent répétées, et aussi souvent détruites. Mais je ne connais rien de plus dangereux qu’un mélange d’un peu de « bien avec beaucoup de mal ; l’un passe à la faveur de l’autre : le poison agit plus sourdement, mais ses effets n’en sont pas moins funestes : un ennemi n’est jamais plus à craindre que dans les « moments où on le croit ami. Ses coups n’en sont que plus assurés, la plaie n’en est que plus profonde. » Ainsi tout ce qu’on est forcé de trouver bien dans mon livre, et ce n’est sûrement pas la moindre partie, n’est là que pour rendre le mal plus dangereux ; l’auteur, punissable par ce qui est mauvais, l’est plus encore par ce qui est bon. Si quelqu’un voit un moyen d’échapper à des accusations pareilles, il m’obligera de me l’indiquer.

Joignez à cela l’air joyeux et content qui règne dans tout l’ouvrage, et le ton railleur et folâtre avec lequel M. le pasteur Vernes dépouille son ancien ami d’un christianisme qui faisait toute sa consolation ; ce Chinois surtout si goguenard, si loustick qui le représente, et qu’il nous assure être un homme d’esprit et de sens ; -vous connaîtrez à tous ces signes si la cruelle fonction qu’il s’impose lui est pénible, si c’est un devoir qui lui coûte, et que son cœur remplisse à regret.

Il ne s’ensuit point de tout ceci que M. Vernes ait raison ni tort dans cette querelle ; ce n’est pas de cela qu’il s’agit : il s’ensuit seulement, mais avec évidence, que le zèle de la foi n’est que son prétexte ; que son vrai motif est de me nuire, de satisfaire son animosité contre moi. J’ai montré la source de cette animosité : il faut à présent en montrer les suites.

M. Vernes s’attendait à une réponse expresse dans laquelle j’entrasse en lice avec lui ; il la désirait, et il disait avec satisfaction qu’il en tirerait occasion d’amplifier les gentillesses de son Chinois. Ce Chinois, plus badin qu’un Français, était l’enfant chéri du christianisme de M. le pasteur ; il se vantait de l’avoir nourri de ma substance, et c’était le vampire qu’il destinait à sucer le reste de mon sang.

Je ne répondis point à M. Vernes ; mais j’eus occasion, dans mon dernier ouvrage, de parler deux fois du sien. Je ne déguisai ni le peu de cas que j’en faisais, ni mon mépris pour les motifs qui l’avaient dicté. Du reste, constamment attaché à mes principes, je me renfermai dans ce qui tenait à l’ouvrage ; je ne me permis nulle personnalité qui lui fût étrangère, et je poussai la circonspection jusqu’à ne pas nommer l’auteur qui m’avait si souvent nommé avec si peu de ménagement.

Il était facile à reconnaître ; il se reconnut : qu’on juge de sa fureur par sa vanité. Blessé dans ses talents littéraires, dans son mérite d’auteur, dont il fait un si grand cas, il poussa les plus hauts cris, et ces cris furent moins de douleur que de rage. Ses premiers transports ont passé toute mesure ; il faut en avoir été témoin soi-même pour comprendre à quel point un homme de son état peut s’oublier dans la colère ; ce qu’il disait, ce qu’il écrivait, ne se répète ni ne s’imagine. L’énergie de ses outrages n’est à la portée d’aucun homme de sang-froid ; et ce qui rendit ses transports encore plus remarquables, fut qu’il était le seul qui s’y livrât. À la première apparition du livre, tout le monde gardait le silence. Le conseil n’avait point encore délibéré sur ce qu’il y avait à faire ; tous ses clients se taisaient à son imitation. La bourgeoisie elle-même, qui ne voulait pas se commettre, attendait, pour avouer ou désavouer l’ouvrage, qu’elle eut vu comment le prendraient les magistrats. Il n’y avait pas d’exemple ; à Genève que personne eût osé dire ainsi la vérité sans détour. Un des partis était confondu, l’autre effrayé ; tous attendaient dans le plus profond silence que quelqu’un l’osât rompre le premier. C’était au milieu de cette inquiète tranquillité que le seul M. Vernes, élevant sa voix et ses cris, s’efforçait d’entraîner par son exemple le public qu’il ne faisait qu’étonner. Comme il criait seul, tout le monde l’entendit ; et ce que je dis est si notoire, qu’il n’y a personne à Genève qui ne puisse le confirmer. Toutes les lettres qui m’en vinrent dans ce temps-là sont pleines de ces expressions. « Vernes est hors de lui. Vernes dit des choses incroyables. Vernes ne se possède pas. La fureur de Vernes est au-delà de toute idée. » Le dernier qui m’en parla m’écrivit : « Vernes, dans ses fureurs, est si maladroit, qu’il n’épargne pas même votre style : il disait hier que vous écriviez comme un charretier. Cela peut être, lui dit quelqu’un ; mais avouez qu’il fouette diablement fort. »

Sur la fin de l’année, c’est-à-dire dix ou douze jours après la publication du livre, tandis que le silence public et les cris forcenés de M. Vernes duraient encore, je reçus par la poste la brochure intitulée, Sentiment des citoyens. En y jetant les yeux, je reconnus à l’instant mon homme aux choses imprimées qu’il débitait seul de vive voix : de plus je vis un furieux que la rage faisait extravaguer ; et quoique j’aie à Genève des ennemis non moins ardents, je n’en ai point de si maladroits. N’ayant eu des démêlés personnels avec aucun d’eux, je n’ai point irrité leur amour-propre : leur haine est de sang-froid, et n’en est que plus terrible ; elle porte avec poids et mesure des coups moins pesants en apparence, mais qui blessent plus profondément.

Les premiers mouvements peignent les caractères de ceux qui s’y livrent. Celui de l’auteur du libelle fut de l’écrire et de le publier Genève : le mien fut de le publier aussi à Paris, et d’en nommer l’auteur pour toute vengeance. J’eus tort ; mais qu’un autre homme d’un esprit ardent se mette à ma place, qu’il lise le libelle, qu’il s’en suppose l’objet, qu’il sente ce qu’il aurait fait dans le premier saisissement, et puis qu’il me juge.

Cependant, malgré la plus intime persuasion de ma part, et même en nommant M. Vernes, non seulement je m’abstins de laisser croire que j’eusse d’autres preuves que celles que j’avais en effet, mais je m’abstins de donner en public à ces mêmes preuves autant de force qu’elles en avaient pour moi. Je dis que je reconnaissais l’auteur à son style ; mais je n’ajoutai point de quel style j’entendais parler, ni quelle comparaison m’avait rendu cette uniformité si frappante. Il est vrai qu’aucun Genevois ne put s’y tromper à Paris, puisque M. Vernes y répandait par ses correspondants, et entre autres par M. Durade, précisément les mêmes choses qu’il avait dites dans le libelle, et où j’avais reconnu son style pastoral.

Je fis plus ; je déclarai que, soit qu’il reconnût ou désavouât la pièce, on devait s’en tenir à sa déclaration : non que, quant à moi, j’eusse le moindre doute ; mais, prévoyant ce qu’il ferait, j’étais content de le convaincre entre son cœur et moi, par son désaveu, qu’il avait fait deux fois un acte vil. Du reste j’étais très résolu de le laisser en paix, et de ne point ôter au public l’impression qu’un désaveu non démenti devait naturellement y faire.

La chose arriva comme je l’avais prévu. M. Vernes m’écrivit une lettre, où, désavouant hautement le libelle, il le traitait sans détour de brochure infâme qui devait être en horreur aux honnêtes gens. J’avoue qu’une déclaration si nette ébranla ma persuasion. J’eus peine à concevoir qu’un homme, à quelque point qu’il se fût dépravé, pût en venir jusqu’à s’accuser ainsi, sans détour, d’infamie, jusqu’à se déclarer à lui-même qu’il devait faire horreur aux honnêtes gens. J’aurais non seulement publié le désaveu de M. Vernes, mais j’y aurais même ajouté le mien sur cette seule lettre, si je n’y eusse en même temps trouvé un mensonge dont l’audace effaçait l’effet de sa déclaration ; ce fut d’affirmer qu’il s’était contenté de dire au sujet de mon livre : Je ne reconnais pas là M. Rousseau. Il s’était si peu contenté de parler de cette manière, et tout le monde le savait si bien, que, révolté de cette impudence, et ne sachant où elle pouvait se borner dans un homme qui en était capable, je restai en suspens sur cette lettre ; et il en résulta toujours dans mon esprit que M. Vernes était un homme que je ne pouvais estimer.

Cependant, comme son désaveu me laissait des scrupules, je remplis fidèlement l’espèce d’engagement que j’avais pris à cet égard : ainsi, avec la bonne foi que je mets à toute chose, j’envoyai sur-le-champ à tous mes amis le désaveu de M. Vernes ; et ne pouvant le confirmer par le mien, je n’ajoutai pas un mot qui put l’affaiblir. J’écrivis en même temps au libraire qu’il supprimât la pièce qui ne faisait que de paraître, et il me marqua m’avoir si bien obéi, qu’il ne s’en était pas débité cinquante exemplaires. Voilà ce que je crus devoir faire en toute équité ; je ne pouvais aller au-delà sans mensonge. Puisque j’avais fait dépendre ma déclaration de celle de M. Vernes, laisser courir la sienne sans y répondre, et la répandre moi-même, était la faire valoir autant qu’il m’était permis.

En réponse à sa lettre je lui donnai avis de ce que j’avais fait, et je crus que cette correspondance finirait là. Point : d’autres lettres suivirent. M. Vernes attendait une déclaration de ma part ; il fallut lui marquer que je ne la voulais pas faire : il voulut savoir la raison de ce refus ; il fallut la lui dire : il voulut entrer là-dessus en discussion ; alors je me tus.

Durant cette négociation parut un second libelle intitulé, Sentiment des jurisconsultes. Dès-lors tous mes doutes furent levés : tant de la conduite de M. Vernes que de l’examen des deux libelles, il resta clair à mes yeux qu’il avait fait l’un et l’autre, et que l’objet principal du second était de mieux couvrir l’auteur du premier.

Voilà l’historique de cette affaire : voici maintenant les raisons du sentiment dans lequel je suis demeuré.

J’ai à Genève un grand nombre d’ennemis très ardents qui me haïssent tout autant que peut faire M. Vernes ; mais leur haine étant une affaire de parti, et n’ayant rien qui soit personnel à aucun d’eux, n’est point aveuglée par la colère, et, dirigeant à loisir ses atteintes, elle ne porte aucun coup à faux : elle est d’autant plus dangereuse qu’elle est plus injuste ; je les craindrais beaucoup moins si je les avais offensés ; mais bien loin de là, je n’en connais pas même un seul ; je n’ai jamais eu le moindre démêlé personnel avec aucun d’eux, à moins qu’on ne veuille en supposer un entre l’auteur des Lettres de la campagne et celui des Lettres de la montagne. Mais qu’y a-t-il de personnel dans un pareil démêlé ? rien, puisque ces deux auteurs ne se connaissent point, et n’ont pas même parlé directement l’un de l’autre. J’ose ajouter que si ces deux auteurs ne s’aiment pas réciproquement, ils s’estiment ; chacun des deux se respecte lui-même : il ne peut y avoir de querelle entre eux que pour la cause publique, et dans ces querelles ils ne se diront sûrement pas des injures : des hommes de cette trempe ne font point de libelles.

D’ailleurs on sent à la lecture de la pièce que celui qui l’écrit n’est point homme de parti, qu’il est très indifférent sur cet article, qu’il ne songe qu’à sa colère, et qu’il ne veut venger que lui seul. J’ose ajouter que la stupide indécence qui règne dans le libelle prouve elle-même qu’il ne vient ni des magistrats, ni de leurs amis, qui se garderaient d’avilir ainsi leur cause. Je suis désormais un homme à qui ils doivent des égards par cela seul qu’ils croient lui devoir de la haine. Attaquer mon honneur serait de leur part une passion trop inepte et trop basse : la dignité, le noble orgueil d’un tel corps de magistrature ne doit pas laisser présumer qu’un homme vil puisse lui porter des coups qui lui soient sensibles, des coups qu’il soit obligé de parer.

Il m’est donc de la dernière évidence, par la nature du libelle, qu’il ne peut être que d’un homme aveuglé par l’indignation de l’amour-propre, et le seul M. Vernes à Genève peut être avec moi dans ce cas. Si le public, qui ne sait si j’ai eu des querelles personnelles avec d’autres Genevois, ne peut sentir le poids de cette raison, en a-t-elle pour moi moins de force, et n’est-ce pas de ma persuasion qu’il s’agit ici ? De plus, combien le public même ne doit-il pas être frappé de la conformité des propos de M. Vernes avec le libelle ? À qui puis-je attribuer ces propos écrits, si ce n’est au seul qui les ait tenus de bouche dans le temps, dans le lieu, dans la circonstance où le libelle fut publié ? Quand il l’eût été par un autre, cet autre n’eût fait qu’écrire pour ainsi dire sous la dictée de M. Vernes : M. Vernes eût toujours été le véritable auteur ; l’autre n’eût été que le secrétaire.

Troisième raison. L’état de l’auteur se montre à découvert dans l’esprit de l’ouvrage ; il est impossible de s’y tromper. Dans l’édition originale la pièce entière est de huit pages, dont une pour le préambule ; les cinq suivantes, qui font le corps de la pièce, roulent sur des querelles de religion, et sur les ministres de Genève. À la septième, l’auteur dit : Venons à ce qui nous regarde ; c’est y venir bien tard, dans un écrit intitulé, Sentiment des citoyens. Dans ces deux dernières pages, qui ne disent rien, il revient encore à parler des pasteurs.

Qu’on se rappelle la disposition des esprits à Genève, en ce moment de crise où les deux partis, tout entiers à leurs démêlés, ne songeaient pas seulement à ce que j’avais dit de la religion et des ministres, et qu’on voie à qui l’on peut attribuer un écrit où l’auteur, tout occupé de ces messieurs, songe à peine aux affaires publiques.

Il y a des observations fines et sûres que le grand nombre ne peut sentir, mais qui frappent beaucoup les gens attentifs qui les savent faire ; et ce qu’il faut pour cela n’est pas tant d’avoir beaucoup d’esprit que de prendre un grand intérêt à la chose : en voici une de cette espèce.

« Certes, est-il dit dans la pièce, il ne remplit pas ses devoirs, quand dans le même libelle, trahissant la confiance d’un ami, il fait imprimer une de ses lettres pour brouiller ensemble trois pasteurs. »

Il n’y a pas plus de vérité dans ces trois lignes que dans le reste de la pièce : mais passons. Je demande d’où peut venir à l’auteur l’idée de ce reproche d’avoir voulu brouiller trois pasteurs, si lui-même n’est pas du nombre ? Dans la lettre citée, deux pasteurs sont nommés d’une manière qui ne saurait les brouiller entre eux ; il conjecture le troisième très témérairement et très faussement ? mais en homme au surplus trop bien au fait du tri pot pour n’en être pas lui-même. D’où a-t-il tiré que ce troisième prétendu pasteur était mon ami, et que j’avais trahi sa confiance ? Il n’y a pas un mot dans l’extrait que j’ai donné qui puisse autoriser cette accusation. Est-ce ainsi qu’un homme qui n’eut pas été du corps eût envisagé la chose ? Il fallait être ministre, instruit des tracasseries des ministres, et leur donner la plus grande importance, pour voir ici la brouillerie de trois d’entre eux, et la faire entrer dans tant d’accusations effroyables dont un écrit de huit pages est rempli. Cette remarque me confirme avec certitude que cette pièce, qui ne roule que sur des intérêts de ministres, est d’un ministre. J’ose affirmer que quiconque n’est pas frappé de la même évidence le serait s’il y donnait autant d’attention et qu’il y prît le même intérêt que moi.

Or, s’il est étonnant que dans une compagnie aussi respectable que celle des pasteurs de Genève il s’en trouve un capable de faire un pareil libelle, il est certain du moins qu’il ne s’y en trouve pas deux. Auquel donc nous fixerons-nous ? Si le lecteur hésite, j’en suis fâché pour ces messieurs : quant à moi, je les honore trop, malgré leurs torts, pour former là-dessus le moindre doute.

Je n’ai eu quelques liaisons suivies qu’avec cinq d’entre eux. Il en est mort deux, et plût à Dieu qu’ils vécussent ! il est probable que les choses auraient pris un tour bien différent.

Des trois qui restent, l’un est un homme grave, respectable par son âge, par son savoir, par sa conduite, par ses écrits, et qui, loin d’avoir pour moi de la haine, me doit, j’ose le dire, une estime particulière pour mes procédés envers lui.

Le second est un homme plein d’urbanité, d’un caractère liant et doux, et dont la correspondance, qui m’était agréable, n’a cessé de ma part que par l’impossibilité de fournir à tout. Du reste, il y a si peu de rupture entre nous, qu’abstraction faite des affaires publiques, je n’ai point cessé de compter sur son amitié, comme il peut toujours compter sur la mienne.

Le troisième est M. Vernes. Lecteurs, mettez-vous à ma place, à qui des trois dois-je attribuer la pièce ? Il faut choisir ; car si j’en ai connu personnellement quelques autres, ce n’est que par des relations passagères de mutuelles honnêtetés : or, je le demande, cela produit-il, cela peut-il produire des libelles tels que celui dont il s’agit ?

Il est triste sans doute d’être forcé d’attribuer à un ministre de la parole de Dieu une pièce pleine d’horreurs et de mensonges ; mais, après avoir souillé sa bouche, et sa plume de ces horreurs, pourquoi craindrait-il d’en souiller la presse, et pourquoi s’abstiendrait-il, dans un libelle anonyme, de faire des mensonges, puisqu’il ne craint pas d’en faire dans des lettres écrites et signées de sa main ? J’en ai relevé un bien hardi dans la première ; en voici un autre dans la dernière qui n’est pas plus timidement avancé. M. Vernes me demande dans sa quatrième lettre pourquoi, comme il l’a su de bonne part, j’ai écrit à un homme d’un rang distingué qu’ayant été mieux instruit, je ne lui attribuais plus cette pièce. Je ne sais point rendre raison de ce qui n’est pas, et je suis très sûr de n’avoir rien écrit de pareil à personne. M. le prince de Wirtemberg a bien voulu me faire transcrire ce que je lui avais écrit à ce sujet ; en voici l’article mot pour mot : « M. Vernes désavoue avec horreur le libelle que j’ai cru de lui. En attendant que je puisse parler de moi-même, je crois qu’il est de mon devoir de répandre son désaveu. » En quoi donc suis-je en contradiction avec moi-même dans ce passage ? Si M. Vernes en a quelque autre en vue, qu’il le dise, qu’il dise d’où il tient ce qu’il dit savoir de si bonne part.

Voilà donc des mensonges, de la haine, des calomnies, indépendamment du libelle, et tout cela bien avéré. Là disconvenance de l’ouvrage à l’auteur, malgré son état, n’est donc pas si grande. Voici plus : je trouve dans la pièce des choses qui me désignent si distinctement M. Vernes, que je ne puis m’y méprendre : il fallait toute la maladresse de la colère pour laisser ces choses-là, voulant se cacher. Pour prouver que je ne suis point un savant, ce qui n’avait assurément pas besoin de preuves, on m’a fait, dans le libelle, auteur d’un opéra et de deux comédies sifflées. Pourquoi deux comédies ? je n’en ai donné qu’une au théâtre ; mais j’en avais une autre qui ne valait pas mieux, dont j’avais parlé à très peu de gens à Paris, et au seul M : Vernes à Genève ; lui seul à Genève savait que cette pièce existait. Je suis, selon le libelle, un bouffon qui reçoit des nazardes à l’Opéra, et qu’on prostituait marchant à quatre pattes sur le théâtre de la comédie. Mes liaisons avec M. Vernes suivirent immédiatement le temps où l’on m’ôta mes entrées à l’Opéra. J’en parlais avec lui quelquefois ; cette idée lui est restée. À l’égard de la comédie, il était naturel qu’il fût plus frappé que tout autre de celle où je suis représenté marchant à quatre pattes, parce qu’il a eu de grandes liaisons avec l’auteur : sans cela, ce souvenir n’eût point été naturel en pareilles circonstances ; car dans ce rôle, où l’on me donne des ridicules, on m’accorde aussi des vertus, ce qui n’est pas le compte de l’auteur du libelle. Il compare mes raisonnements à ceux.de La Métrie, dont les livres sont généralement oubliés, mais qu’on sait être un des auteurs favoris de M. Vernes. En un mot, il y a peu de lignes dans tout le libelle où je n’aperçoive M. Vernes par quelque côté. J’accorde qu’un autre pouvait avoir les mêmes idées, mais non toutes à la fois ni dans la même occasion.

Si j’examine à présent ce qui s’est passé depuis la publication du libelle, j’y vois des soins pour me donner le change, mais qui ne servent qu’à me confirmer dans mon opinion. J’ai déjà parlé de la première lettre de M Vernes ; j’en reparlerai encore. : passons aux autres. Comment concevoir le ton dont elles sont écrites ? comment accorder la douceur plus qu’angélique qui règne dans ces lettres avec le motif qui les dicte, et avec la conduite précédente de celui qui les écrit ? Quoi ! ce même homme qui, pour avoir été jugé mauvais auteur, se livre aux fureurs les plus excessives, chargé maintenant d’un libelle atroce, lie une paisible correspondance avec celui qui lui intente publiquement cette accusation, et la discute avec lui dans les termes les plus honnêtes ! Une si sublime vertu peut-elle être l’ouvrage d’un moment ? Que je l’envie à quiconque en est capable ! Oui, je ne crains point de le dire ; si M. Vernes n’est pas l’auteur du libelle, il est le plus grand ou le plus vil des mortels.

Mais supposons qu’il en fût l’auteur ; que, quelques mesures qu’il eut prises pour se bien cacher, le ton ferme avec lequel je le nomme lui donnât quelque inquiétude sur son secret ; que, craignant que je n’eusse contre lui quelques preuves, il voulût éclaircir doucement ce soupçon, sans m’irriter ni se compromettre, comment paraît-il qu’il devrait s’y prendre ! Précisément comme il a fait : il feindrait d’abord de douter que l’accusation fût de moi, pour me laisser la liberté de ne la pas reconnaître, et pouvoir, sans me forcer à le soutenir, la faire regarder comme anonyme, et par conséquent comme nulle. Si je la reconnaissais, il me reprocherait avec modération mon erreur, et tâcherait de m’engager à me dédire, sans pourtant l’exiger absolument, de peur de me réduire à casser les vitres. Si je m’en défendais en termes d’autant plus dédaigneux qu’ils disent moins et font plus entendre, feignant de ne les avoir pas compris, il m’en demanderait l’explication ; et quand enfin je l’aurais donnée, il tâcherait d’entrer en discussion sur mes preuves, afin qu’en étant instruit, il pût travailler à les faire disparaître : car, qui jamais, dans une accusation publique, s’‘avisa d’en vouloir discuter les preuves tête-à-tête avec l’accusateur ? Enfin si, voyant clairement son dessein, je cessais de lui répondre, il prendrait acte de ce silence, et tâcherait de persuader au public que j’ai rompu la correspondance, faute de pouvoir soutenir l’éclaircissement. Je supplie ici le lecteur de suivre attentivement les lettres de M. Vernes, de voir si je les explique, et s’il voit quelque autre explication à leur donner.

Dans l’intervalle de cette plaisante[348] négociation parut le second libelle dont j’ai parlé, écrit-du même style que le premier, avec la même équité, la même bienséance, avec le même esprit. Il me fut envoyé par la poste, comme le premier, avec le même soin, sous le même cachet, et j’y reconnus d’abord le même auteur. Dans ce second libelle on censure mon style comme M. Vernes le censurait de vive voix, comme le même M. Vernes a trouvé mal écrite une lettre de dix lignes adressée à un libraire. Avant que j’eusse repoussé ses outrages, il m’accusait de bien écrire, et m’en faisait un nouveau crime ; maintenant je n’ai qu’un style obscur, j’écris comme un charretier, mes lettres sont mal écrites. Ces critiques peuvent être vraies ; mais comme elles ne sont pas communes, on voit qu’elles partent de la même main. L’auteur connu des unes fait connaître l’auteur des autres.

L’objet secret de ce second libelle me paraît cependant avoir été de donner le change sur l’auteur du premier. Voici comment. On avait sourdement répandu dans le public, à Genève et à Paris, que le libelle était de M. de Voltaire ; et M. Vernes, dont on connaît la modestie, ne doutait pas qu’on ne s’y trompât : les cachets de ces deux auteurs sont si semblables ! Il s’agissait de confirmer cette erreur ; c’est ce qu’on crut faire au moyen du second libelle : car comment penser qu’au moment que M. Vernes marquait tant d’horreur pour le premier il s’occupât à composer le second ? On y prit la précaution, qu’on avait négligée dans le premier, d’employer dans quelques mots l’orthographe de M. de Voltaire, comme un oubli de sa part, encore, serait. On affecte d’y parler de la génuflexion dans des sentiments contraires à ceux de M. Vernes, versis viarum indiciis : mais qu’avait affaire dans un libelle écrit contre moi la génuflexion dont je n’ai jamais parlé ? C’est ainsi qu’en se cachant maladroitement on se montre.

Quel est l’homme assez dépourvu de goût et de sens pour attribuer de pareils écrits à M. de Voltaire, à la plume la plus élégante de son siècle ? M. de Voltaire aurait-il employé six pages d’une pièce qui en contient huit à parler des ministres de Genève et à tracasser sur l’orthodoxie ? m’aurait-il reproché d’avoir mêlé l’irréligion à mes romans ? m’aurait-il accusé d’avoir voulu brouiller des pasteurs ? aurait-il dit qu’il n’est pas permis d’étaler des poisons sans offrir l’antidote ? aurait-il affecté de mettre les auteurs dramatiques si fort au-dessous des savants ? aurait-il fait si grand peur aux Genevois d’appeler les étrangers pour juger leurs différents ? aurait-il usé du mot de délit commun, sans savoir ce qu’il signifie, lui qui met une attention si grande à n’employer les termes de science que dans leur sens le plus exact ? aurait-il dit que le mot amphigouri signifiait déraison ? aurait-il écrit quinze cent, faire cent indéclinable étant une des fautes de langue particulières aux Genevois ? Enfin, après avoir pris si grand soin de déguiser son orthographe dans le premier libelle, se serait-il négligé dans le second, lorsqu’on l’accusait déjà du premier ? M. de Voltaire sait que les libelles sont un moyen maladroit de nuire ; il en connaît de plus sûrs que celui-là.

En rassemblant tous ces divers motifs de croire, quel lecteur pourrait refuser son acquiescement à la persuasion où je suis que M Vernes est l’auteur du libelle, soit par les traits cumulés qui l’y peignent, soit par les circonstances qui ne peuvent se rapporter qu’à lui ? Malgré cela, je suis convenu, je conviens encore du tort que j’ai eu de le lui attribuer publiquement : mais je demande s’il m’est permis de réparer ce tort par un mensonge authentique, en déclarant publiquement que cette pièce n’est point de lui, tandis que je suis intimement assuré qu’elle en est.

Je conviens cependant que toutes ces raisons, très suffisantes pour me persuader moi-même, ne le seraient pas pour convaincre M. Vernes devant les tribunaux. J’en ai plus qu’il n’en faut pour croire ; je n’en ai pas assez pour prouver. En cet état tout ce que je puis dire, et que je dis assurément de très bon cœur, est qu’il est absolument possible que M. Vernes ne soit pas l’auteur du libelle : aussi n’ai-je affirmé qu’il l’était qu’autant qu’il ne dirait pas le contraire, et en m’appuyant d’une seule raison dont même le public ne pouvait sentir la valeur.

Or il est possible, à toute rigueur, que la pièce ne soit pas de celui à qui je l’ai attribuée ; il est certain, dans cette supposition, que, lui ayant fait la plus cruelle injure, je lui dois la plus éclatante réparation, et il n’est pas moins certain que je veux faire mon devoir, sitôt qu’il me sera connu. Comment m’y prendre en cette occasion pour le connaître ? Je ne veux être ni injuste ni opiniâtre ; mais je ne veux être ni lâche ni faux. Tant que je me porterai pour juge dans ma propre cause, la passion peut m’aveugler : ce n’est plus à moi que je dois m’en rapporter, et en conscience je ne puis m’en rapporter à M. Vernes. Que faire donc ? Je ne vois qu’un moyen, ‘mais je le crois sur ; la raison me l’a suggéré, mon cœur l’approuve ; en fût-il d’autres, celui-là serait le plus digne de moi.

Dans une petite ville comme Genève, où la police est d’autant plus vigilante qu’elle a pour premier objet le plus vif intérêt des magistrats, il n’est pas possible que des faits tels que l’impression et le débit d’un libelle échappent à leurs recherches, quand ils en voudront découvrir les auteurs. Il s’agit ici de l’honneur d’un citoyen, d’un pasteur ; et l’honneur des particuliers n’est pas moins sous la garde du gouvernement que leurs biens et leurs vies.

Que M. Vernes se pourvoie par-devant le Conseil de Genève ; que le Conseil daigne faire sur l’auteur du libelle les perquisitions suffisantes pour constater que M. Vernes ne l’est pas, et qu’il le déclare : voilà tout ce que je demande.

Il y a deux voies différentes de procéder dans cette affaire ; M. Vernes aura le choix. S’il croit la pouvoir suivre juridiquement, qu’il obtienne une sentence qui le décharge de l’accusation, et qui me condamne pour l’avoir faite ; je déclare que je me soumets pour ce fait aux peines et réparations auxquelles me condamnera cette sentence, et que je les exécuterai de tout mon pouvoir.

Si, contre toute vraisemblance, on ne pouvait obtenir de preuve juridique ni pour ni contre, cela serait même un préjugé de plus contre M. Vernes ; car quel autre que lui pouvait avoir un si grand intérêt à se cacher des magistrats avec tant de soin ? pouvait-il craindre qu’on ne lui fit un grand crime de m’avoir si cruellement traité ? a-t-on vu même que ce libelle effroyable ait été proscrit ? Toutefois levons encore cette difficulté supposée. Si le conseil n’a pas ici des preuves juridiques, ou qu’il veuille n’en pas avoir, il aura du moins des raisons de persuasion pour ou contre la mienne. En ce dernier cas il me suffit d’une attestation de M. le premier syndic, qui déclare, au nom du Conseil, qu’on ne croit point M. Vernes auteur du libelle. Je m’engage en ce cas à soumettre mon sentiment à celui du Conseil, à faire à M. Vernes la réparation la plus pleine, la plus authentique, et telle qu’il en soit content lui-même. Je vais plus loin : qu’on prouve ou qu’on atteste que M. Vernes n’est pas l’auteur du second libelle, et je suis prêt à croire et à reconnaître qu’il n’est pas non plus l’auteur du premier.

Voilà les engagements que l’amour de la vérité, de la justice, la crainte d’avoir fait tort à mon ennemi le plus déclaré me fait prendre à la face du public, et que je remplirai de même. Si quelqu’un connaît un moyen plus sûr de constater mon tort et de le réparer, qu’il le dise, et je ferai mon devoir.

FIN de la DÉCLARATION RELATIVE À M. LE PASTEUR VERNES

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