Abstract

Essay on the origin of language: born of need and passion rather than rational calculation, gestural language precedes vocal language; Rousseau links the development of languages to climates and customs, sketching a conjectural history of human sociability parallel to that of the Discourse on Inequality.

Testo originale francese · Arvensa Editions · pubblico dominio

La parole distingue l’homme entre les animaux : le langage distingue les nations entre elles ; on ne connaît d’où est un homme qu’après qu’il a parlé. L’usage et le besoin font apprendre à chacun la langue de son pays ; mais qu’est-ce qui fait que cette langue est celle de son pays et non pas d’un autre ? il faut bien remonter, pour le dire, à quelque raison qui tienne au local, et qui soit antérieure aux mœurs mêmes : la parole étant la première institution sociale, ne doit sa forme qu’à des causes naturelles.

Sitôt qu’un homme fut reconnu par un autre pour un être sentant, pensant, et semblable à lui, le désir ou le besoin de lui communiquer ses sentiments et ses pensées lui en fit chercher les moyens. Ces moyens ne peuvent se tirer que des sens, les seuls instruments par lesquels un homme puisse agir sur un autre. Voilà donc l’institution des signes sensibles pour exprimer la pensée. Les inventeurs du langage ne firent pas ce raisonnement, mais l’instinct leur en suggéra la conséquence.

Les moyens généraux par lesquels nous pouvons agir sur les sens d’autrui se bornent à deux, savoir, le mouvement et la voix. L’action du mouvement est immédiate par le toucher, ou médiate par le geste : la première, ayant pour terme la longueur du bras, ne peut se transmettre à distance : mais l’autre atteint aussi loin que le rayon visuel. Ainsi restent seulement la vue et l’ouïe pour organes passifs du langage entre des hommes dispersés.

Quoique la langue du geste et celle de la voix soient également naturelles, toutefois la première est plus facile et dépend moins des conventions : car plus d’objets frappent nos yeux que nos oreilles, et les figures ont plus de variété que les sons ; elles sont aussi plus expressives et disent plus en moins de temps. L’amour, dit-on, fut l’inventeur du dessin ; il put inventer aussi la parole, mais moins heureusement. Peu content d’elle, il la dédaigne ; il a des manières plus vives de s’exprimer. Que celle qui traçait avec tant de plaisir l’ombre de son amant lui disait de choses ! Quels sons eût-elle employés pour rendre ce mouvement de baguette ?

Nos gestes ne signifient rien que notre inquiétude naturelle ; ce n’est pas de ceux-là que je veux parler. Il n’y a que les Européens qui gesticulent en parlant : on dirait que toute la force de leur langue est dans leurs bras : ils y ajoutent encore celle des poumons, et tout cela ne leur sert de guère. Quand un Franc s’est bien démené, s’est bien tourmenté le corps à dire beaucoup de paroles, un Turc ôte un moment la pipe de sa bouche, dit deux mots à demi-voix, et l’écrase d’une sentence.

Depuis que nous avons appris à gesticuler, nous avons oublié l’art des pantomimes, par la même raison qu’avec beaucoup de belles grammaires nous n’entendons plus les symboles des Égyptiens. Ce que les anciens disaient le plus vivement, ils ne l’exprimaient pas par des mots, mais par des signes ; ils ne le disaient pas, ils le montraient.

Ouvrez l’histoire ancienne, vous la trouverez pleine de ces manières d’argumenter aux yeux, et jamais elles ne manquent de produire un effet plus assuré que tous les discours qu’on aurait pu mettre à la place. L’objet offert avant de parler ébranle l’imagination, excite la curiosité, tient l’esprit en suspens et dans l’attente de ce qu’on va dire. J’ai remarqué que les Italiens et les Provençaux, chez qui pour l’ordinaire le geste précède le discours, trouvent ainsi le moyen de se faire mieux écouter, et même avec plus de plaisir. Mais le langage le plus énergique est celui où le signe a tout dit avant qu’on parle. Tarquin, Thrasybule, abattant les tètes des pavots, Alexandre appliquant son cachet sur la bouche de son favori, Diogène se promenant devant Zénon, ne parlaient-ils pas mieux qu’avec des mots ? Quel circuit de paroles eût aussi bien exprimé les mêmes idées ? Darius, engagé dans la Scythie avec son armée, reçoit de la part du roi des Scythes une grenouille, un oiseau, une souris, et cinq flèches : le héraut remet son présent en silence, et part. Cette terrible harangue fut entendue, et Darius n’eut plus grande hâte que de regagner son pays comme il put. Substituez une lettre à ces signes : plus elle sera menaçante, moins elle effraiera ; ce ne sera plus qu’une gasconnade dont Darius n’aurait fait que rire.

Quand le Lévite d’Éphraïm voulut venger la mort de sa femme, il n’écrivit point aux tribus d’Israël ; il divisa le corps en douze pièces, et les leur envoya. À cet horrible aspect, ils courent aux armes en criant tout d’une voix : Non, jamais rien de tel n’est arrivé dans Israël, depuis le jour que nos pères sortirent d’Égypte jusqu’à ce jour. Et la tribu de Benjamin fut exterminée[241]. De nos jours, l’affaire, tournée en plaidoyers, en discussions, peut-être en plaisanteries, eût traîné en longueur, et le plus horrible des crimes fût enfin demeuré impuni. Le roi Saül, revenant du labourage, dépeça de même les bœufs de sa charrue, et usa d’un signe semblable pour faire marcher Israël au secours delà ville de Jabès. Les prophètes des Juifs, les législateurs des Grecs, offrant souvent au peuple des objets sensibles, lui parlaient mieux par ces objets qu’ils n’eussent fait par de longs discours ; et la manière dont Athénée rapporte que l’orateur Hypéride fit absoudre la courtisane Phryné, sans alléguer un seul mot pour sa défense, est encore une éloquence muette, dont l’effet n’est pas rare dans tous les temps.

Ainsi l’on parle aux yeux bien mieux qu’aux oreilles. Il n’y a personne qui ne sente la vérité du jugement d’Horace à cet égard. On voit même que les discours les plus éloquents sont ceux où l’on enchâsse le plus d’images ; et les sons n’ont jamais plus d’énergie que quand ils font l’effet des couleurs.

Mais lorsqu’il est question d’émouvoir le cœur et d’enflammer les passions, c’est tout autre chose. L’impression successive du discours, qui frappe à coups redoublés, vous donne bien une autre émotion que la présence de l’objet même, où d’un coup d’œil vous avez tout vu. Supposez une situation de douleur parfaitement connue ; en voyant la personne affligée vous serez difficilement ému jusqu’à pleurer : mais laissez-lui le temps de vous dire tout ce qu’elle sent, et bientôt vous allez fondre en larmes. Ce n’est qu’ainsi que les scènes de tragédie font leur effet[242]. La seule pantomime sans discours vous laissera presque tranquille ; le discours sans geste vous arrachera des pleurs. Les passions ont leurs gestes, mais elles ont aussi leurs accents ; et ces accents qui nous font tressaillir, ces accents auxquels on ne peut dérober son organe, pénètrent par lui jusqu’au fond du cœur, y portent malgré nous les mouvements qui les arrachent, et nous font sentir ce que nous entendons. Concluons que les signes visibles rendent l’imitation plus exacte, mais que l’intérêt s’excite mieux par les sons.

Ceci me fait penser que si nous n’avions jamais eu que des besoins physiques, nous aurions fort bien pu ne parler jamais, et nous entendre parfaitement par la seule langue du geste. Nous aurions pu établir des sociétés peu différentes de ce qu’elles sont aujourd’hui, ou qui même auraient marché mieux à leur but. Nous aurions pu instituer des lois, choisir des chefs, inventer des arts, établir le commerce, et faire, en un mot, presque autant de choses que nous en faisons par le secours de la parole. La langue épistolaire des salams[243] transmet, sans crainte des jaloux, les secrets de la galanterie orientale à travers les harems les mieux gardés. Les muets du grand seigneur s’entendent entre eux, et entendent tout ce qu’on leur dit par signes, tout aussi bien qu’on peut le dire par le discours. Le sieur Pereyre[244], et ceux qui, comme lui, apprennent aux muets non seulement à parler, mais à savoir ce qu’ils disent, sont bien forcés de leur apprendre auparavant une autre langue non moins compliquée, à l’aide de laquelle ils puissent leur faire entendre celle-là.

Chardin dit qu’aux Indes les facteurs se prenant la main l’un à l’autre, et modifiant leurs attouchements d’une manière que personne ne peut apercevoir, traitent ainsi publiquement, mais en secret, toutes leurs affaires sans s’être dit un seul mot. Supposez ces facteurs aveugles, sourds et muets, ils ne s’entendront pas moins entre eux ; ce qui montre que des deux sens par lesquels nous sommes actifs, un seul suffirait pour nous former un langage.

Il paraît encore par les mêmes observations que l’invention de l’art de communiquer nos idées dépend moins des organes qui nous servent à cette communication, que d’une faculté propre à l’homme, qui lui fait employer ses organes à cet usage, et qui, si ceux-là lui manquaient, lui en ferait employer d’autres à la même fin. Donnez à l’homme une organisation toute aussi grossière qu’il vous plaira : sans doute il acquerra moins d’idées ; mais pourvu seulement qu’il y ait entre lui et ses semblables quelque moyen de communication par lequel l’un puisse agir et l’autre sentir, ils parviendront à se communiquer enfin tout autant d’idées qu’ils en auront.

Les animaux ont pour cette communication une organisation plus que suffisante, et jamais aucun d’eux n’en a fait cet usage. Voilà, ce me semble, une différence bien caractéristique. Ceux d’entre eux qui travaillent et vivent en commun, les castors, les fourmis, les abeilles, ont quelque langue naturelle pour s’entre-communiquer, je n’en fais aucun doute. Il y a même lieu de croire que la langue des castors et celle des fourmis sont dans le geste et parlent seulement aux yeux. Quoi qu’il en soit, par cela même que les unes et les autres de ces langues sont naturelles, elles ne sont pas acquises ; les animaux qui les parlent les ont en naissant : ils les ont tous, et partout la même ; ils n’en changent point, ils n’y font pas le moindre progrès. La langue de convention n’appartient qu’à l’homme. Voilà pourquoi l’homme fait des progrès, soit en bien, soit en mal, et pourquoi les animaux n’en font point. Cette seule distinction paraît mener loin : on l’explique, dit-on, par la différence des organes. Je serais curieux de voir cette explication.

Chapitre III – Que le premier langage dut être figuré.

Comme les premiers motifs qui firent parler l’homme furent des passions, ses premières expressions furent des tropes. Le langage figuré fut le premier à naître ; le sens propre fut trouvé le dernier. On n’appela les choses de leur vrai nom que quand on les vit sous leur véritable forme. D’abord on ne parla qu’en poésie ; on ne s’avisa de raisonner que longtemps après.

Or, je sens bien qu’ici le lecteur m’arrête, et me demande comment une expression peut être figurée avant d’avoir un sens propre, puisque ce n’est que dans la translation du sens que consiste la figure. Je conviens de cela ; mais pour m’entendre il faut substituer l’idée que la passion nous présente au mot que nous transposons ; car on ne transpose les mots que parce qu’on transpose aussi les idées : autrement le langage figuré ne signifierait rien. Je réponds donc par un exemple.

Un homme sauvage en rencontrant d’autres se sera d’abord effrayé. Sa frayeur lui aura fait voir ces hommes plus grands et plus forts que lui-même ; il leur aura donné le nom de géants. Après beaucoup d’expériences, il aura reconnu que ces prétendus géants n’étant ni plus grands ni plus forts que lui, leur stature ne convenait point à l’idée qu’il avait d’abord attachée au mot de géant. Il inventera donc un autre nom commun à eux et à lui, tel par exemple que le nom d’homme, et laissera celui du géant à l’objet faux qui l’avait frappé durant son illusion. Voilà comment le mot figuré naît avant le mot propre, lorsque la passion nous fascine les yeux, et que la première idée qu’elle nous offre n’est pas celle de la vérité. Ce que j’ai dit des mots et des noms est sans difficulté pour les tours de phrases. L’image illusoire offerte par la passion se montrant la première, le langage qui lui répondait fut aussi le premier inventé ; il devint ensuite métaphorique, quand l’esprit éclairé, reconnaissant sa première erreur, n’en employa les expressions que dans les mêmes passions qui l’avaient produite.

Chapitre V – De l’Écriture

Quiconque étudiera l’histoire et le progrès des langues verra que plus les voix deviennent monotones, plus les consonnes se multiplient, et qu’aux accents qui s’effacent, aux quantités qui s’égalisent, on supplée par des combinaisons grammaticales et par de nouvelles articulations : mais ce n’est qu’à force de temps que se font ces changements. À mesure que les besoins croissent, que les affaires s’embrouillent, que les lumières s’étendent, le langage change de caractère ; il devient plus juste et moins passionné ; il substitue aux sentiments les idées ; il ne parle plus au cœur, mais à la raison. Par là même l’accent s’éteint, l’articulation s’étend, la langue devient plus exacte, plus claire, mais plus traînante, plus sourde, et plus froide. Ce progrès me paraît tout-à-fait naturel.

Un autre moyen de comparer les langues et de juger de leur ancienneté se tire de l’écriture, et cela en raison inverse de la perfection de cet art. Plus l’écriture est grossière, plus la langue est antique. La première manière d’écrire n’est pas de peindre les sons, mais les objets mêmes, soit directement, comme faisaient les Mexicains ; soit par des figures allégoriques, comme firent autrefois les Égyptiens. Cet état répond à la langue passionnée, et suppose déjà quelque société et des besoins que les passions ont fait naître.

La seconde manière est de représenter les mots et les propositions par des caractères conventionnels ; ce qui ne peut se faire que quand la langue est tout-à-fait formée et qu’un peuple entier est uni par des lois communes, car il y a déjà ici double convention : telle est l’écriture des Chinois ; c’est là véritablement peindre les sons et parler aux yeux.

La troisième est de décomposer la voix parlante à un certain nombre de parties élémentaires, soit vocales, soit articulées, avec lesquelles on puisse former tous les mots et toutes les syllabes imaginables. Cette manière d’écrire, qui est la nôtre, a dû être imaginée par des peuples commerçants, qui, voyageant en plusieurs pays et ayant à parler plusieurs langues, furent forcés d’inventer des caractères qui pussent être communs à toutes. Ce n’est pas précisément peindre la parole, c’est l’analyser.

Ces trois manières d’écrire répondent assez exactement aux trois divers états sous lesquels on peut considérer les hommes rassemblés en nation. La peinture des objets convient aux peuples sauvages ; les signes des mots et des propositions, aux peuples barbares ; et l’alphabet aux peuples policés.

Il ne faut donc pas penser que cette dernière invention soit une preuve de la haute antiquité du peuple inventeur. Au contraire, il est probable que le peuple qui l’a trouvée avait en vue une communication plus facile avec d’autres peuples parlant d’autres langues, lesquels du moins étaient ses contemporains et pouvaient être plus anciens que lui. On ne peut pas dire la même chose des deux autres méthodes. J’avoue cependant que, si l’on s’en tient à l’histoire et aux faits connus, l’écriture par alphabet paraît remonter aussi haut qu’aucune autre. Mais il n’est pas surprenant que nous manquions de monuments des temps où l’on n’écrivait pas.

Il est peu vraisemblable que les premiers qui s’avisèrent de résoudre la parole en signes élémentaires aient fait d’abord des divisions bien exactes. Quand ils s’aperçurent ensuite de l’insuffisance de leur analyse, les uns, comme les Grecs, multiplièrent les caractères de leur alphabet ; les autres se contentèrent d’en varier le sens ou le son par des positions ou combinaisons différentes. Ainsi paraissent écrites les inscriptions des ruines de Tchelminar, dont Chardin nous a tracé des ectypes. On n’y distingue que deux figures ou caractères[248], mais de diverses grandeurs et posés en différents sens. Cette langue inconnue, et d’une antiquité presque effrayante, devait pourtant être alors bien formée, à en juger par la perfection des arts qu’annonce la beauté des caractères[249], et les monuments admirables où se trouvent ces inscriptions. Je ne sais pourquoi l’on parle si peu de ces étonnantes ruines : quand j’en lis la description dans Chardin, je me crois transporté dans un autre monde. Il me semble que tout cela donne furieusement à penser.

L’art d’écrire ne tient point à celui de parler. Il tient à des besoins d’une autre nature, qui naissent plus tôt ou plus tard, selon des circonstances tout-à-fait indépendantes de la durée des peuples, et qui pourraient n’avoir jamais eu lieu chez des nations très anciennes. On ignore durant combien de siècles l’art des hiéroglyphes fut peut-être la seule écriture des Égyptiens ; et il est prouvé qu’une telle écriture peut suffire à un peuple policé, par l’exemple des Mexicains, qui en avaient une encore moins commode.

En comparant l’alphabet cophte à l’alphabet syriaque ou phénicien, on juge aisément que l’un vient de l’autre ; et il ne serait pas étonnant que ce dernier fût l’original, ni que le peuple le plus moderne eût à cet égard instruit le plus ancien. Il est clair aussi que l’alphabet grec vient de l’alphabet phénicien ; l’on voit même qu’il en doit venir. Que Cadmus ou quelque autre l’ait apporté de Phénicie, toujours paraît-il certain que les Grecs ne l’allèrent pas chercher, et que les Phéniciens l’apportèrent eux-mêmes ; car, des peuples de l’Asie et de l’Afrique, ils furent les premiers et presque les seuls[250] qui commercèrent en Europe, et ils vinrent bien plus tôt chez les Grecs que les Grecs n’allèrent chez eux : ce qui ne prouve nullement que le peuple grec ne soit pas aussi ancien que le peuple de Phénicie.

D’abord les Grecs n’adoptèrent pas seulement les caractères des Phéniciens, mais même la direction de leurs lignes de droite à gauche. Ensuite ils s’avisèrent d’écrire par sillons, c’est-à-dire en retournant de la gauche à la droite, puis de la droite à la gauche, alternativement[251]. Enfin, ils écrivirent, comme nous faisons aujourd’hui, en recommençant toutes les lignes de gauche à droite. Ce progrès n’a rien que de naturel : l’écriture par sillons est, sans contredit, la plus commode à lire. Je suis même étonné qu’elle ne se soit pas établie avec l’impression ; mais étant difficile à écrire à la main, elle dut s’abolir quand les manuscrits se multiplièrent.

Mais, bien que l’alphabet grec vienne de l’alphabet phénicien, il ne s’ensuit point que la langue grecque vienne de la phénicienne. Une de ces propositions ne tient point à l’autre, et il paraît que la langue grecque était déjà fort ancienne, que l’art d’écrire était récent et même imparfait chez les Grecs. Jusqu’au siège de Troie, ils n’eurent que seize lettres, si toutefois ils les eurent. On dit que Palamède en ajouta quatre, et Simonide les quatre autres. Tout cela est pris d’un peu loin. Au contraire, le latin, langue plus moderne, eut, presque dès sa naissance, un alphabet complet, dont cependant les premiers Romains ne se servaient guère, puisqu’ils commencèrent si tard d’écrire leur histoire, et que les lustres ne se marquaient qu’avec des clous.

Du reste, il n’y a pas une quantité de lettres ou éléments de la parole absolument déterminée ; les uns en ont plus, les autres moins, selon les langues et selon les diverses modifications qu’on donne aux voix et aux consonnes. Ceux qui ne comptent que cinq voyelles se trompent fort : les Grecs en écrivaient sept, les premiers Romains six[252] ; MM. de Port-Royal en comptent dix, M. Duclos dix-sept ; et je ne doute pas qu’on n’en trouvât beaucoup davantage, si l’habitude avait rendu l’oreille plus sensible et la bouche plus exercée aux diverses modifications dont elles sont susceptibles. À proportion de la délicatesse de l’organe, on trouvera plus ou moins de modifications, entre l’a aigu et l’o grave, entre l’i et l’e ouvert, etc. C’est ce que chacun peut éprouver en passant d’une voyelle à l’autre par une voix continue et nuancée ; car on peut fixer plus ou moins de ces nuances et les marquer par des caractères particuliers, selon qu’à force d’habitude on s’y est rendu plus ou moins sensible, et cette habitude dépend des sortes de voix usitées dans le langage, auxquelles l’organe se forme insensiblement. La même chose peut se dire à peu près des lettres articulées ou consonnes. Mais la plupart des nations n’ont pas fait ainsi ; elles ont pris l’alphabet les unes des autres, et représenté, par les mêmes caractères, des voix et des articulations très différentes, ce qui fait que, quelque exacte que soit l’orthographe, on lit toujours ridiculement une autre langue que la sienne, à moins qu’on n’y soit extrêmement exercé.

L’écriture, qui semble devoir fixer la langue, est précisément ce qui l’altère ; elle n’en change pas les mots, mais le génie ; elle substitue l’exactitude à l’expression. L’on rend ses sentiments quand on parle, et ses idées quand on écrit. En écrivant, on est forcé de prendre tous les mots dans l’acception commune ; mais celui qui parle varie les acceptions par les tons, il les détermine comme il lui plaît ; moins gêné pour être clair, il donne plus à la force ; et il n’est pas possible qu’une langue qu’on écrit garde longtemps la vivacité de celle qui n’est que parlée. On écrit les voix et non pas les sons : or, dans une langue accentuée, ce sont les sons, les accents, les inflexions de toute espèce qui font la plus grande énergie du langage, et rendent une phrase, d’ailleurs commune, propre seulement au lieu où elle est. Les moyens qu’on prend pour suppléer à celui-là étendent, allongent la langue écrite, et passant des livres dans le discours, énervent la parole même[253]. En disant tout comme on l’écrirait, on ne fait plus que lire en parlant.

Chapitre VII – De la Prosodie moderne

Nous n’avons aucune idée d’une langue sonore et harmonieuse, qui parle autant par les sons que par les voix. Si l’on croit suppléer à l’accent par les accents, on se trompe ; on n’invente les accents que quand l’accent est déjà perdu[254]. Il y a plus ; nous croyons avoir des accents dans notre langue, et nous n’en avons point ; nos prétendus accents ne sont que des voyelles, ou des signes de quantité ; ils ne marquent aucune variété de sons. La preuve est que ces accents se rendent tous, ou par des temps inégaux, ou par des modifications des lèvres, de la langue, ou du palais, qui font la diversité des voix ; aucun par des modifications de la glotte, qui font la diversité des sons. Ainsi, quand notre circonflexe n’est pas une simple voix, il est une longue, ou il n’est rien. Voyons à présent ce qu’il était chez les Grecs.

Denys d’Halicarnasse dit que l’élévation, du ton dans l’accent aigu et l’abaissement dans le grave étaient une quinte ; ainsi l’accent prosodique était aussi musical, surtout le circonflexe, où la voix, après avoir monté d’une quinte, descendait d’une autre quinte sur la même syllabe[255]. On voit assez par ce passage et par ce qui s’y rapporte, que M. Duclos ne reconnaît point d’accent musical dans notre langue, mais seulement l’accent prosodique et l’accent vocal. On y ajoute un accent orthographique, qui ne change rien à la voix, ni au son, ni à la quantité, mais qui tantôt indique une lettre supprimée, comme le circonflexe, et tantôt fixe le sens équivoque d’un monosyllabe, tel que l’accent prétendu grave qui distingue où adverbe de lieu de ou particule disjonctive, et à pris pour article du même a pris pour verbe ; cet accent distingue à l’œil seulement ces monosyllabes, rien ne les distingue à la prononciation[256]. Ainsi la définition de l’accent que les Français ont généralement adoptée ne convient à aucun des accents de leur langue.

Je m’attends bien que plusieurs de leurs grammairiens, prévenus que les accents marquent élévation ou abaissement de voix, se récrieront encore ici au paradoxe ; et, faute de mettre assez de soins à l’expérience, ils croiront rendre par les modifications de la glotte ces mêmes accents qu’ils rendent uniquement en variant les ouvertures de la bouche ou les positions de la langue. Mais voici ce que j’ai à leur dire pour constater l’expérience et rendre ma preuve sans réplique.

Prenez exactement avec la voix l’unisson de quelque instrument de musique ; et, sur cet unisson, prononcez de suite tous les mots français les plus diversement accentués que vous pourrez rassembler : comme il n’est pas ici question de l’accent oratoire, mais seulement de l’accent grammatical, il n’est pas même nécessaire que ces divers mots aient un sens suivi. Observez, en parlant ainsi, si vous ne marquez pas sur ce même son tous les accents aussi sensiblement, aussi nettement, que si vous prononciez sans gêne en variant votre ton de voix. Or, ce fait supposé, et il est incontestable, je dis que, puisque tous vos accents s’expriment sur le même ton, ils ne marquent donc pas des sons différents. Je n’imagine pas ce qu’on peut répondre à cela.

Toute langue où l’on peut mettre plusieurs airs de musique sur les mêmes paroles n’a point d’accent musical déterminé. Si l’accent était déterminé, l’air léserait aussi ; dès que le chant est arbitraire, l’accent est compté pour rien.

Les langues modernes de l’Europe sont toutes du plus au moins dans le même cas. Je n’en excepte pas même l’italienne. La langue italienne, non plus que la française, n’est point par elle-même une langue musicale. La différence est seulement que l’une se prête à la musique, et que l’autre ne s’y prête pas.

Tout ceci mène à la confirmation de ce principe, que, par un progrès naturel, toutes les langues lettrées doivent changer de caractère, et perdre de la force en gagnant de la clarté ; que, plus on s’attache à perfectionner la grammaire et la logique, plus on accélère ce progrès, et que, pour rendre bientôt une langue froide et monotone, il ne faut qu’établir des académies chez le peuple qui la parle.

On connaît les langues dérivées par la différence de l’orthographe à la prononciation. Plus les langues sont antiques et originales, moins il y a d’arbitraire dans la manière de les prononcer, par conséquent moins de complication de caractères pour déterminer cette prononciation. Tous les signes prosodiques des anciens, dit M. Duclos, supposé que l’emploi en fût bien fixé, ne valaient pas encore l’usage. Je dirai plus : ils y furent substitués. Les anciens Hébreux n’avaient ni points, ni accents ; ils n’avaient pas même des voyelles. Quand les autres nations ont voulu se mêler de parler hébreu, et que les Juifs ont parlé d’autres langues, la leur a perdu son accent ; il a fallu des points, des signes pour le régler ; et cela a bien plus rétabli le sens des mots que la prononciation de la langue. Les Juifs de nos jours, parlant hébreu, ne seraient plus entendus de leurs ancêtres.

Pour savoir l’anglais, il faut l’apprendre deux fois ; l’une à le lire, et l’autre à le parler. Si un Anglais lit à haute voix, et qu’un étranger jette les yeux sur le livre, l’étranger n’aperçoit aucun rapport entre ce qu’il voit et ce qu’il entend. Pourquoi cela ? parce que l’Angleterre ayant été successivement conquise par divers peuples, les mots se sont toujours écrits de même, tandis que la manière de les prononcer a souvent changé. Il y a bien de la différence entre les signes qui déterminent le sens de l’écriture et ceux qui règlent la prononciation. Il serait aisé de faire avec les seules consonnes une langue fort claire par écrit, mais qu’on ne saurait parler. L’algèbre a quelque chose de cette langue-là. Quand une langue est plus claire par son orthographe que par sa prononciation, c’est un signe qu’elle est plus écrite que parlée : telle pouvait être la langue savante des Égyptiens ; telles sont pour nous les langues mortes. Dans celles qu’on charge de consonnes inutiles, l’écriture semble même avoir précédé la parole : et qui ne croirait la polonaise dans ce cas-là ? Si cela était, le polonais devrait être la plus froide de toutes les langues.

Chapitre IX – Formation des langues méridionales.

Dans les premiers temps[257], les hommes épars sur la face de la terre n’avaient de société que celle de la famille, de lois que celles de la nature, de langue que le geste, et quelques sons inarticulés[258]. Ils n’étaient liés par aucune idée de fraternité commune ; et n’ayant aucun arbitre que la force, ils se croyaient ennemis les uns des autres. C’étaient leur faiblesse et leur ignorance qui leur donnaient cette opinion. Ne connaissant rien, ils craignaient tout ; ils attaquaient pour se défendre. Un homme abandonné seul sur la face de la terre, à la merci du genre humain, devait être un animal féroce. Il était prêt à faire aux autres tout le mal qu’il craignait d’eux. La crainte et la faiblesse sont les sources de la cruauté.

Les affections sociales ne se développent en nous qu’avec nos lumières. La pitié, bien que naturelle au cœur de l’homme, resterait éternellement inactive sans l’imagination qui la met en jeu. Comment nous laissons-nous émouvoir à la pitié ? en nous transportant hors de nous-mêmes ; en nous identifiant avec l’être souffrant. Nous ne souffrons qu’autant que nous jugeons qu’il souffre ; ce n’est pas dans nous, c*est dans lui que nous souffrons. Qu’on songe combien ce transport suppose de connaissances acquises. Comment imaginerais-je des maux dont je n’ai nulle idée ? Comment souffrirais-je en voyant souffrir un autre, si je ne sais pas même qu’il souffre, si j’ignore ce qu’il y a de commun entre lui et moi ? Celui qui n’a jamais réfléchi ne peut être ni clément, ni juste, ni pitoyable ; il ne peut pas non plus être méchant et vindicatif. Celui qui n’imagine rien ne sent que lui-même ; il est seul au milieu du genre humain.

La réflexion naît des idées comparées, et c’est la pluralité des idées qui porte à les comparer. Celui qui ne voit qu’un seul objet n’a point de comparaison à faire. Celui qui n’en voit qu’un petit nombre, et toujours les mêmes dès son enfance, ne les compare point encore, parce que l’habitude de les voir lui ôte l’attention nécessaire pour les examiner : mais à mesure qu’un objet nouveau nous frappe, nous voulons le connaître ; dans ceux qui nous sont connus nous lui cherchons des rapports. C’est ainsi que nous apprenons à considérer ce qui est sous nos yeux, et que ce qui nous est étranger nous porte à l’examen de ce qui nous touche.

Appliquez ces idées aux premiers hommes, vous verrez la raison de leur barbarie. N’ayant jamais rien vu que ce qui était autour d’eux, cela même ils ne le connaissaient pas ; ils ne se connaissaient pas eux-mêmes. Ils avaient l’idée d’un père, d’un fils, d’un frère, et non pas d’un homme. Leur cabane contenait tous leurs semblables ; un étranger, une bête, un monstre, étaient pour eux la même chose : hors eux et leur famille, l’univers entier ne leur était rien.

De là les contradictions apparentes qu’on voit entre les pères des nations : tant de naturel et tant d’inhumanité ; des mœurs si féroces et des cœurs si tendres ; tant d’amour pour leur famille et d’aversion pour leur espèce. Tous leurs sentiments, concentrés entre leurs proches, en avaient plus d’énergie. Tout ce qu’ils connaissaient leur était cher. Ennemis du reste du monde, qu’ils ne voyaient point et qu’ils ignoraient, ils ne haïssaient que ce qu’ils ne pouvaient connaître.

Ces temps de barbarie étaient le siècle d’or, non parce que les hommes étaient unis, mais parce qu’ils étaient séparés. Chacun, dit-on, s’estimait le maître de tout ; cela peut être : mais nul ne connaissait et ne désirait que ce qui était sous sa main ; ses besoins, loin de le rapprocher de ses semblables, l’en éloignaient. Les hommes, si l’on veut, s’attaquaient dans la rencontre, mais ils se rencontraient rarement. Partout régnait l’état de guerre, et toute la terre était en paix.

Les premiers hommes furent chasseurs ou bergers, et non pas laboureurs ; les premiers biens furent des troupeaux, et non pas des champs. Avant que la propriété de la terre fut partagée, nul ne pensait à la cultiver. L’agriculture est un art qui demande des instruments ; semer pour recueillir est une précaution qui demande de la prévoyance. L’homme en société cherche à s’étendre ; l’homme isolé se resserre. Hors de la portée où son œil peut voir et où son bras peut atteindre, il n’y a plus pour lui ni droit ni propriété. Quand le cyclope a roulé la pierre à l’entrée de sa caverne, ses troupeaux et lui sont en sûreté. Mais qui garderait les moissons de celui pour qui les lois ne veillent pas ?

On me dira que Caïn fut laboureur, et que Noé planta la vigne. Pourquoi non ? ils étaient seuls ; qu’avaient-ils à craindre ? D’ailleurs ceci ne fait rien contre moi ; j’ai dit ci-devant ce que j’entendais par les premiers temps. En devenant fugitif, Gain fut bien forcé d’abandonner l’agriculture ; la vie errante des descendants de Noé dut aussi la leur faire oublier. Il fallut peupler la terre avant de la cultiver : ces deux choses se font mal ensemble. Durant la première dispersion du genre humain, jusqu’à ce que la famille fût arrêtée, et que l’homme eût une habitation fixe, il n’y eut plus d’agriculture. Les peuples qui ne se fixent point ne sauraient cultiver la terre : tels furent autrefois les nomades, tels furent les Arabes vivant sous des tentes, les Scythes dans leurs chariots ; tels sont encore aujourd’hui les Tartares errants, et les sauvages de l’Amérique.

Généralement, chez tous les peuples dont l’origine nous est connue, on trouve les premiers barbares voraces et carnassiers, plutôt qu’agriculteurs et granivores. Les Grecs nomment le premier qui leur apprit à labourer la terre, et il paraît qu’ils ne connurent cet art que fort tard. Mais quand ils ajoutent qu’avant Triptolème ils ne vivaient que de gland, ils disent une chose sans vraisemblance et que leur propre histoire dément : car ils mangeaient de la chair avant Triptolème, puisqu’il leur défendit d’en manger. On ne voit pas au reste qu’ils aient tenu grand compte de cette défense.

Dans les festins d’Homère on tue un bœuf pour régaler ses hôtes, comme on tuerait de nos jours un cochon de lait. En lisant qu’Abraham servit un veau à trois personnes, qu’Eumée fit rôtir deux chevreaux pour le dîner d’Ulysse, et qu’autant en fit Rebecca pour celui de son mari, on peut juger quels terribles dévoreurs de viande étaient les hommes de ces temps-là. Pour concevoir les repas des anciens, on n’a qu’à voir aujourd’hui ceux des sauvages : j’ai failli dire ceux des Anglais.

Le premier gâteau qui fut mangé fut la communion du genre humain. Quand les hommes commencèrent à se fixer, ils défrichaient quelque peu de terre autour de leur cabane ; c’était un jardin plutôt qu’un champ. Le peu de grain qu’on recueillait se broyait entre deux pierres ; on en faisait quelques gâteaux qu’on cuisait sous la cendre, ou sur la braise, ou sur une pierre ardente, dont on ne mangeait que dans les festins. Cet antique usage, qui fut consacré chez les Juifs par la pâque, se conserve encore aujourd’hui dans la Perse et dans les Indes. On n’y mange que des pains sans levain, et ces pains en feuilles minces se cuisent et se consomment à chaque repas. On ne s’est avisé de faire fermenter le pain que quand il en a fallu davantage : car la fermentation se fait mal sur une petite quantité.

Je sais qu’on trouve déjà l’agriculture en grand dès le temps des patriarches. Le voisinage de l’Égypte avait dû la porter de bonne heure en Palestine. Le livre de Job, le plus ancien peut-être de tous les livres qui existent, parle de la culture des champs ; il compte cinq cents paires de bœufs parmi les richesses de Job : ce mot de paires montre ces bœufs accouplés pour le travail. Il est dit positivement que ces bœufs labouraient quand les Sabéens les enlevèrent, et l’on peut juger quelle étendue de pays devaient labourer cinq cents paires de bœufs.

Tout cela est vrai ; mais ne confondons point les temps. L’âge patriarcal que nous connaissons est bien loin du premier âge. L’Écriture compte dix générations de l’un à l’autre dans ces siècles où les hommes vivaient longtemps. Qu’ont-ils fait durant ces dix générations ? nous n’en savons rien. Vivant épars et presque sans société, à peine parlaient-ils : comment pouvaient-ils écrire ? et, dans l’uniformité de leur vie isolée, quels événements nous auraient-ils transmis ?

Adam parlait, Noé parlait ; soit : Adam avait été instruit par Dieu même. En se divisant, les enfants de Noé abandonnèrent l’agriculture, et la langue commune périt avec la première société. Cela serait arrivé quand il n’y aurait jamais eu de tour de Babel. On a vu dans des îles désertes des solitaires oublier leur propre langue. Rarement, après plusieurs générations, des hommes hors de leurs pays conservent leur premier langage, même ayant des travaux communs et vivant entre eux en société.

Épars dans ce vaste désert du monde, les hommes retombèrent dans la stupide barbarie où ils se seraient trouvés s’ils étaient nés de la terre. En suivant ces idées si naturelles, il est aisé de concilier l’autorité de l’Écriture avec les monuments antiques, et l’on n’est pas réduit à traiter de fables des traditions aussi anciennes que les peuples qui nous les ont transmises.

Dans cet état d’abrutissement il fallait vivre. Les plus actifs, les plus robustes, ceux qui allaient toujours en avant, ne pouvaient vivre que de fruits et de chasse : ils devinrent donc chasseurs, violents, sanguinaires ; puis, avec le temps, guerriers, conquérants, usurpateurs. L’histoire a souillé ses monuments des crimes de ces premiers rois ; la guerre et les conquêtes ne sont que des chasses d’hommes. Après les avoir conquis, il ne leur manquait que de les dévorer : c’est ce que leurs successeurs ont appris à faire.

Le plus grand nombre, moins actif et plus paisible, s’arrêta le plus tôt qu’il put, assembla du bétail, l’apprivoisa, le rendit docile à la voix de l’homme ; pour s’en nourrir, apprit à le garder, à le multiplier ; et ainsi commença la vie pastorale.

L’industrie humaine s’étend avec les besoins qui la font naître. Des trois manières de vivre possibles à l’homme, savoir la chasse, le soin des troupeaux, et l’agriculture, la première exerce le corps à la force, à l’adresse, à la course ; l’âme, au courage, à la ruse : elle endurcit l’homme et le rend féroce. Le pays des chasseurs n’est pas longtemps celui de la chasse[259]. Il faut poursuivre au loin le gibier ; de là l’équitation. Il faut atteindre le même gibier qui fuit ; de là les armes légères, la fronde, la flèche, le javelot. L’art pastoral, père du repos et des passions oiseuses, est celui qui se suffit le plus à lui-même. Il fournit à l’homme, presque sans peine, la vie et le vêtement ; il lui fournit même sa demeure. Les tentes des premiers bergers étaient faites de peaux de bêtes : le toit de l’arche et du tabernacle de Moïse n’était pas d’une autre étoffe. À l’égard de l’agriculture, plus lente à naître, elle tient à tous les arts ; elle amène la propriété, le gouvernement, les lois, et par degré, la misère et les crimes, inséparables pour notre espèce de la science du bien et du mal. Aussi les Grecs ne regardaient-ils pas seulement Triptolème comme l’inventeur d’un art utile, mais comme un instituteur et un sage, duquel ils tenaient leur première discipline et leurs premières lois. Au contraire, Moïse semble porter un jugement d’improbation sur l’agriculture, en lui donnant un méchant pour inventeur, et faisant rejeter de Dieu ses offrandes. On dirait que le premier laboureur annonçait dans son caractère les mauvais effets de son art. L’auteur de la Genèse avait vu plus loin qu’Hérodote.

À la division précédente se rapportent les trois états de l’homme considéré par rapport à la société. Le sauvage est chasseur, le barbare est berger, l’homme civil est laboureur.

Soit donc qu’on recherche l’origine des arts, soit qu’on observe les premières mœurs, on voit que tout se rapporte dans son principe aux moyens de pourvoir à la subsistance ; et quant à ceux de ces moyens qui rassemblent les hommes, ils sont déterminés par le climat et par la nature du sol. C’est donc aussi par les mêmes causes qu’il faut expliquer la diversité des langues et l’opposition de leurs caractères.

Les climats doux, les pays gras et fertiles, ont été les premiers peuplés et les derniers où les nations se sont formées, parce que les hommes s’y pouvaient passer plus aisément les uns des autres, et que les besoins qui font naître la société s’y sont fait sentir plus tard.

[Arv. ed]

Supposez un printemps perpétuel sur la terre ; supposez partout de l’eau, du bétail, des pâturages ; supposez les hommes, sortant des mains de la nature, une fois dispersés parmi tout cela, je n’imagine pas comment ils auraient jamais renoncé à leur liberté primitive, et quitté la vie isolée et pastorale, si convenable à leur indolence naturelle[260], pour s’imposer sans nécessité l’esclavage, les travaux, les misères inséparables de l’état social.

Celui qui voulut que l’homme fût sociable toucha du doigt l’axe du globe et l’inclina sur l’axe de l’univers. À ce léger mouvement, je vois changer la face de la terre et décider la vocation du genre humain : j’entends au loin les cris de joie d’une multitude insensée ; je vois édifier les palais et les villes ; je vois naître les arts, les lois, le commerce ; je vois les peuples se former, s’étendre, se dissoudre, se succéder comme les flots de la mer ; je vois les hommes, rassemblés sur quelques points de leur demeure pour s’y dévorer mutuellement, faire un affreux désert du reste du monde, digne monument de l’union sociale et de l’utilité des arts.

La terre nourrit les hommes ; mais quand les premiers besoins les ont dispersés, d’autres besoins les rassemblent, et c’est alors seulement qu’ils parlent et qu’ils font parler d’eux. Pour ne pas me trouver en contradiction avec moi-même, il faut me laisser le temps de m’expliquer.

Si l’on cherche en quels lieux sont nés les pères du genre humain, d’où sortirent les premières colonies, d’où vinrent les premières émigrations, vous ne nommerez pas les heureux climats de l’Asie-Mineure, ni de la Sicile, ni de l’Afrique, pas même de l’Égypte : vous nommerez les sables de la Chaldée, les rochers de la Phénicie. Vous trouverez la même chose dans tous les temps. La Chine a beau se peupler de Chinois, elle se peuple aussi de Tartares : les Scythes ont inondé l’Europe et l’Asie ; les montagnes de Suisse versent actuellement dans nos régions fertiles une colonie perpétuelle qui promet de ne point tarir.

Il est naturel, dit-on, que les habitants d’un pays ingrat le quittent pour en occuper un meilleur. Fort bien ; mais pourquoi ce meilleur pays, au lieu de fourmiller de ses propres habitants, fait-il place à d’autres ? Pour sortir d’un pays ingrat il y faut être : pourquoi donc tant d’hommes y naissent-ils par préférence ? On croirait que les pays ingrats ne devraient se peupler que de l’excédent des pays fertiles, et nous voyons que c’est le contraire. La plupart des peuples latins se disaient aborigènes[261], tandis que la grande Grèce, beaucoup plus fertile, n’était peuplée que d’étrangers : tous les peuples grecs avouaient tirer leur origine de diverses colonies, hors celui dont le sol était le plus mauvais, savoir, le peuple attique, lequel se disait autochtone ou né de lui-même. Enfin, sans percer la nuit des temps, les siècles modernes offrent une observation décisive ; car quel climat au monde est plus triste que celui qu’on nomma la fabrique du genre humain ?

Les associations d’hommes sont en grande partie l’ouvrage des accidents de la nature : les déluges particuliers, les mers extravasées, les éruptions des volcans, les grands tremblements de terre, les incendies allumés par la foudre et qui détruisaient les forêts, tout ce qui dut effrayer et disperser les sauvages habitants d’un pays, dut ensuite les rassembler pour réparer en commun les pertes communes : les traditions des malheurs de la terre, si fréquents dans les anciens temps, montrent de quels instruments se servit la Providence pour forcer les humains à se rapprocher. Depuis que les sociétés sont établies, ces grands accidents ont cessé et sont devenus plus rares : il semble que cela doit encore être ; les mêmes malheurs qui rassemblèrent les hommes épars disperseraient ceux qui sont réunis.

Les révolutions des saisons sont une autre cause plus générale et plus permanente, qui dut produire le même effet dans les climats exposés à cette variété. Forcés de s’approvisionner pour l’hiver, voilà les habitants dans le cas de s’entraider, les voilà contraints d’établir entre eux quelque sorte de convention. Quand les courses deviennent impossibles, et que la rigueur du froid les arrête, l’ennui les lie autant que le besoin : les Lapons, ensevelis dans leurs glaces, les Esquimaux, le plus sauvage de tous les peuples, se rassemblent l’hiver dans leurs cavernes, et l’été ne se connaissent plus. Augmentez d’un degré leur développement et leurs lumières, les voilà réunis pour toujours.

L’estomac ni les intestins de l’homme ne sont pas faits pour digérer la chair crue : en général son goût ne la supporte pas. À l’exception peut-être des seuls Esquimaux dont je viens de parler, les sauvages mêmes grillent leurs, viandes. À l’usage du feu, nécessaire pour les cuire, se joint le plaisir qu’il donne à la vue, et sa chaleur agréable au corps : l’aspect de la flamme, qui fait fuir les animaux, attire l’homme[262]. On se rassemble autour d’un foyer commun, on y fait des festins, on y danse : les doux liens de l’habitude y rapprochent insensiblement l’homme de ses semblables, et sur ce foyer rustique brûle le feu sacré qui porte au fond des cœurs le premier sentiment de l’humanité.

Dans les pays chauds, les sources et les rivières, inégalement dispersées, sont d’autres points de réunion d’autant plus nécessaires que les hommes peuvent moins se passer d’eau que de feu : les barbares surtout, qui vivent de leurs troupeaux, ont besoin d’abreuvoirs communs, et l’histoire des plus anciens temps nous apprend qu’en effet c’est là que commencèrent et leurs traités et leurs querelles[263]. La facilité des eaux peut retarder la société des habitants dans les lieux bien arrosés. Au contraire, dans les lieux arides il fallut concourir à creuser des puits, à tirer des canaux pour abreuver le bétail : on y voit des hommes associés de temps presque immémorial, car il fallait que le pays restât désert ou que le travail humain le rendit habitable. Mais le penchant que nous avons à tout rapporter à nos usages rend sur ceci quelques réflexions nécessaires.

Le premier état de la terre différait beaucoup de celui où elle est aujourd’hui, qu’on la voit parée ou défigurée par la main des hommes. Le chaos, que les poètes ont feint dans les éléments, régnait dans ses productions. Dans ces temps reculés, où les révolutions étaient fréquentes, où mille accidents changeaient la nature du sol et les aspects du terrain, tout croissait confusément, arbres, légumes, arbrisseaux, herbages : nulle espèce n’avait le temps de s’emparer du terrain qui lui convenait le mieux et d’y étouffer les autres ; elles se séparaient lentement peu à peu, et puis un bouleversement survenait qui confondait tout.

Il y a un tel rapport entre les besoins de l’homme et les productions de la terre, qu’il suffit qu’elle soit peuplée, et tout subsiste : mais avant que les hommes réunis missent par leurs travaux communs une balance entre ses productions, il fallait, pour qu’elles subsistassent toutes, que la nature se chargeât seule de l’équilibre que la main des hommes conserve aujourd’hui ; elle maintenait ou rétablissait cet équilibre par des révolutions, comme ils le maintiennent ou rétablissent par leur inconstance. La guerre, qui ne régnait pas encore entre eux, semblait régner entre les éléments : les hommes ne brûlaient point de villes, ne creusaient point de mines, n’abattaient point d’arbres ; mais la nature allumait des volcans, excitait des tremblements de terre, le feu du ciel consumait des forêts. Un coup de foudre, un déluge, une exhalaison, faisaient alors en peu d’heures ce que cent mille bras d’hommes font aujourd’hui dans un siècle. Sans cela je ne vois pas comment le système eût pu subsister, et l’équilibre se maintenir. Dans les deux règnes organisés, les grandes espèces eussent, à la longue, absorbé les petites[264] : toute la terre n’eût bientôt été couverte que d’arbres et de bêtes féroces ; à la fin tout eût péri.

Les eaux auraient perdu peu à peu la circulation qui vivifie la terre. Les montagnes se dégradent et s’abaissent, les fleuves charrient, la mer se comble et s’étend, tout tend insensiblement au niveau : la main des hommes retient cette pente et retarde ce progrès ; sans eux il serait plus rapide, et la terre serait peut-être déjà sous les eaux. Avant le travail humain, les sources, mal distribuées, se répandaient plus inégalement, fertilisaient moins la terre, en abreuvaient plus difficilement les habitants. Les rivières étaient souvent inaccessibles, leurs bords escarpés ou marécageux : l’art humain ne les retenant point dans leurs lits, elles en sortaient fréquemment, s’extravasaient à droite ou à gauche, changeaient leurs directions et leurs cours, se partageaient en diverses branches ; tantôt on les trouvait à sec, tantôt des sables mouvants en défendaient l’approche ; elles étaient comme n’existant pas, et l’on mourait de soif au milieu des eaux.

Combien de pays arides ne sont habitables que par les saignées et par les canaux que les hommes ont tirés des fleuves ! La Perse presque entière ne subsiste que par cet artifice. La Chine fourmille de peuple à l’aide de ses nombreux canaux ; sans ceux des Pays-Bas, ils seraient inondés par les fleuves, comme ils le seraient parla mer sans leurs digues. L’Égypte, le plus fertile pays de la terre, n’est habitable que parle travail humain : dans les grandes plaines dépourvues de rivières et dont le sol n’a pas assez de pente, on n’a d’autre ressource que les puits. Si donc les premiers peuples dont il soit fait mention dans l’histoire n’habitaient pas dans les pays gras ou sur de faciles rivages, ce n’est pas que ces climats heureux fussent déserts, mais c’est que leurs nombreux habitants, pouvant se passer les uns des autres, vécurent plus longtemps isolés dans leurs familles et sans communication ; mais dans les lieux arides où l’on ne pouvait avoir de l’eau que par des puits, il fallut bien se réunir pour les creuser, ou du moins s’accorder pour leur usage. Telle dut être l’origine des sociétés et des langues dans les pays chauds.

Là se formèrent les premiers liens des familles ; là furent les premiers rendez-vous des deux sexes. Les jeunes filles venaient chercher de l’eau pour le ménage, les jeunes hommes venaient abreuver leurs troupeaux. Là, des yeux accoutumés aux mêmes objets dès l’enfance commencèrent d’en voir de plus doux. Le cœur s’émut à ces nouveaux objets, un attrait inconnu le rendit moins sauvage, il sentit le plaisir de n’être pas seul. L’eau devint insensiblement plus nécessaire, le bétail eut soif plus souvent : on arrivait en hâte, et l’on partait à regret. Dans cet âge heureux où rien ne marquait les heures, rien n’obligeait à les compter, le temps n’avait d’autre mesure que l’amusement et l’ennui. Sous de vieux chênes, vainqueurs des ans, une ardente jeunesse oubliait par degrés sa férocité : on s’apprivoisait peu à peu les uns avec les autres ; en s’efforçant de se faire entendre, on apprit à s’expliquer. Là se firent les premières fêtes : les pieds bondissaient de joie, le geste empressé ne suffisait plus, la voix l’accompagnait d’accents passionnés ; le plaisir et le désir, confondus ensemble, se faisaient sentir à la fois : là fut enfin le vrai berceau des peuples ; et du pur cristal des fontaines sortirent les premiers feux de l’amour. Quoi donc ! avant ce temps les hommes naissaient-ils de la terre ? les générations se succédaient-elles sans que les deux sexes fussent unis, et sans que personne s’entendît ? Non : il y avait des familles, mais il n’y avait point de nations ; il y avait des langues domestiques, mais il n’y avait point de langues populaires ; il y avait des mariages, mais il n’y avait point d’amour. Chaque famille se suffisait à elle-même et se perpétuait par son seul sang : les enfants, nés des mêmes parents, croissaient ensemble, et trouvaient peu à peu des manières de s’expliquer entre eux : les sexes se distinguaient avec l’âge ; le penchant naturel suffisait pour les unir, l’instinct tenait lieu de passion, l’habitude tenait lieu de préférence ; on devenait mari et femme sans avoir cessé d’être frère et sœur[265]. Il n’y avait là rien d’assez animé pour dénouer la langue, rien qui pût arracher assez fréquemment les accents des passions ardentes pour les tourner en institutions : et l’on en peut dire autant des besoins rares et peu pressants qui pouvaient porter quelques hommes à concourir à des travaux communs ; l’un commençait le bassin de la fontaine, et l’autre l’achevait ensuite, souvent sans avoir eu besoin du moindre accord, et quelquefois même sans s’être vus. En un mot, dans les climats doux, dans les terrains fertiles, il fallut toute la vivacité des passions agréables pour commencer à faire parler les habitants : les premières langues, filles du plaisir et non du besoin, portèrent longtemps l’enseigne de leur père ; leur accent séducteur ne s’effaça qu’avec les sentiments qui les avaient fait naître, lorsque de nouveaux besoins, introduits parmi les hommes, forcèrent chacun de ne songer qu’à lui-même et de retirer son cœur au-dedans de lui.

Liste des œuvres philosophiques et politiques

Liste générale des titres

Chapitre XI – Réflexions sur ces différences.

Voilà, selon mon opinion, les causes physiques les plus générales de la différence caractéristique des primitives langues. Celles du midi durent être vives, sonores, accentuées, éloquentes, et souvent obscures, à force d’énergie ; celles du nord durent être sourdes, rudes, articulées, criardes, monotones, claires, à force de mots plutôt que par une bonne construction. Les langues modernes, cent fois mêlées et refondues, gardent encore quelque chose de ces différences : le français, l’anglais, l’allemand, sont le langage privé des hommes qui s’entraident, qui raisonnent entre eux de sang-froid, ou de gens emportés qui se fâchent ; mais les ministres des dieux annonçant les mystères sacrés, les sages donnant des lois au peuple, les chefs entraînant la multitude, doivent parler arabe ou persan[266]. Nos langues valent mieux écrites que parlées, et l’on nous lit avec plus de plaisir qu’on ne nous écoute. Au contraire, les langues orientales écrites perdent leur vie et leur chaleur : le sens n’est qu’à moitié dans les mots, toute sa force est dans les accents : juger du génie des Orientaux par leurs livres, c’est vouloir peindre un homme sur son cadavre.

Pour bien apprécier les actions des hommes il faut les prendre dans tous leurs rapports, et c’est ce qu’on ne nous apprend point à faire : quand nous nous mettons à la place des autres, nous nous y mettons toujours tels que nous sommes modifiés, non tels qu’ils doivent l’être, et quand nous pensons les juger sur la raison, nous ne faisons que comparer leurs préjugés aux nôtres. Tel, pour savoir lire un peu d’arabe, sourit en feuilletant l’Alcoran, qui, s’il eût entendu Mahomet l’annoncer en personne dans cette langue éloquente et cadencée, avec cette voix sonore et persuasive qui séduisait l’oreille avant le cœur, et sans cesse animant ses sentences de l’accent de l’enthousiasme, se fut prosterné contre terre en criant : Grand prophète, envoyé de Dieu, menez-nous à la gloire, au martyre ; nous voulons vaincre ou mourir pour vous. Le fanatisme nous paraît toujours risible, parce qu’il n’a point de voix parmi nous pour se faire entendre : nos fanatiques mêmes ne sont pas de vrais fanatiques : ce ne sont que des fripons ou des fous. Nos langues, au lieu d’inflexions pour des inspirés, n’ont que des cris pour des possédés du diable.

Liste des œuvres philosophiques et politiques

Liste générale des titres

Chapitre XIII – De la Mélodie.

L’homme est modifié par ses sens, personne n’en doute ; mais, faute de distinguer les modifications, nous en confondons les causes ; nous donnons trop et trop peu d’empire aux sensations ; nous ne voyons pas que souvent elles ne nous affectent point seulement comme sensations, mais comme signes ou images, et que leurs effets moraux ont aussi des causes morales. Comme les sentiments qu’excite en nous la peinture ne viennent point des couleurs, l’empire que la musique a sur nos âmes n’est point l’ouvrage des sons. De belles couleurs bien nuancées plaisent à la vue, mais ce plaisir est purement de sensation. C’est le dessin, c’est l’imitation qui donne à ces couleurs de la vie et de l’âme : ce sont les passions qu’elles expriment qui viennent émouvoir les nôtres : ce sont les objets qu’elles représentent qui viennent nous affecter. L’intérêt et le sentiment ne tiennent point aux couleurs ; les traits d’un tableau touchant nous touchent encore dans une estampe : ôtez ces traits dans le tableau, les couleurs ne seront plus rien.

La mélodie fait précisément dans la musique ce que fait le dessin dans la peinture ; c’est elle qui marque les traits et les figures, dont les accords et les sons ne sont que les couleurs. Mais, dira-t-on, la mélodie n’est qu’une succession de sons. Sans doute ; mais le dessin n’est aussi qu’un arrangement de couleurs. Un orateur se sert d’encre pour tracer ses écrits, est-ce à dire que l’encre soit une liqueur fort éloquente ?

Supposez un pays où l’on n’aurait aucune idée du dessin, mais où beaucoup de gens, passant leur vie à combiner, mêler, nuer des couleurs, croiraient exceller en peinture. Ces gens-là raisonneraient de la nôtre précisément comme nous raisonnons de la musique des Grecs. Quand on leur parlerait de l’émotion que nous causent de beaux tableaux, et du charme de s’attendrir devant un sujet pathétique, leurs savants approfondiraient aussitôt la matière, compareraient leurs couleurs aux nôtres, examineraient si notre vert est plus tendre, ou notre rouge plus éclatant, ils chercheraient quels accords de couleurs peuvent faire pleurer, quels autres peuvent mettre en colère ; les Burette de ce pays-là rassembleraient sur des guenilles quelques lambeaux défigurés de nos tableaux ; puis on se demanderait avec surprise ce qu’il y a de si merveilleux dans ce coloris.

Que si, dans quelque nation voisine, on commençait à former quelque trait, quelque ébauche de dessin, quelque figure encore imparfaite, tout cela passerait pour du barbouillage, pour une peinture capricieuse et baroque ; et l’on s’en tiendrait, pour conserver le goût, à ce beau simple, qui véritablement n’exprime rien, mais qui fait briller de belles nuances, de grandes plaques bien colorées, de longues dégradations de teintes sans aucun trait.

Enfin peut-être, à force de progrès, on viendrait à l’expérience du prisme. Aussitôt quelque artiste célèbre établirait là-dessus un beau système. Messieurs, leur dirait-il, pour bien philosopher, il faut remonter aux causes physiques. Voilà la décomposition de la lumière ; voilà toutes les couleurs primitives ; voilà leurs rapports, leurs proportions ; voilà les vrais principes du plaisir que vous fait la peinture. Tous ces mots mystérieux de dessin, de représentation, de figure, sont une pure charlatanerie des peintres français, qui, par leurs imitations, pensent donner je ne sais quels mouvements à l’âme, tandis qu’on sait qu’il n’y a que des sensations. On vous dit des merveilles de leurs tableaux ; mais voyez mes teintes.

Les peintres français, continuerait-il, ont peut-être observé l’arc en ciel : ils ont dû recevoir de la nature quelque goût de nuance et quelque instinct de coloris. Moi, je vous ai montré les grands, les vrais principes de l’art. Que dis-je, de l’art ! de tous les arts, messieurs, de toutes les sciences. L’analyse des couleurs, le calcul des réfractions du prisme, vous donnent les seuls rapports exacts qui soient dans la nature, la règle de tous les rapports. Or, tout dans l’univers n’est que rapport. On sait donc tout quand on sait peindre ; on sait tout quand on sait assortir des couleurs.

Que dirions-nous du peintre assez dépourvu de sentiment et de goût pour raisonner de la sorte, et borner stupidement au physique de son art le plaisir que nous fait la peinture ? Que dirions-nous du musicien qui, plein de préjugés semblables, croirait voir dans la seule harmonie la source des grands effets de la musique ? Nous enverrions le premier mettre en couleur des boiseries, et nous condamnerions l’autre à faire des opéra français.

Comme donc la peinture n’est pas l’art de combiner des couleurs d’une manière agréable à la vue, la musique n’est pas non plus l’art de combiner des sons d’une manière agréable à l’oreille. S’il n’y avait que cela, l’une et l’autre seraient au nombre des sciences naturelles et non pas des beaux-arts. C’est l’imitation seule qui les élève à ce rang. Or, qu’est-ce qui fait de la peinture un art d’imitation ? c’est le dessin. Qu’est-ce qui de la musique en fait un autre ? c’est la mélodie.

Liste des œuvres philosophiques et politiques

Liste générale des titres

Chapitre XV – Que nos plus vives sensations agissent souvent par des impressions morales.

Tant qu’on ne voudra considérer les sons que par l’ébranlement qu’ils excitent dans nos nerfs, on n’aura point de vrais principes de la musique et de son pouvoir sur les cœurs. Les sons, dans la mélodie, n’agissent pas seulement sur nous comme sons, mais comme signes de nos affections, de nos sentiments ; c’est ainsi qu’ils excitent en nous les mouvements qu’ils expriment, et dont nous y reconnaissons l’image. On aperçoit quelque chose de cet effet moral jusque dans les animaux. L’aboiement d’un chien en attire un autre. Si mon chat m’entend imiter un miaulement, à l’instant je le vois attentif, inquiet, agité. S’aperçoit-il que c’est moi qui contrefais la voix de son semblable, il se rassied et reste en repos. Pourquoi cette différence d’impression, puisqu’il n’y en a point dans l’ébranlement des fibres, et que lui-même y a d’abord été trompé ?

Si le plus grand empire qu’ont sur nous nos sensations n’est pas dû à des causes morales, pourquoi donc sommes-nous si sensibles à des impressions qui sont nulles pour des barbares ? Pourquoi nos plus touchantes musiques ne sont-elles qu’un vain bruit à l’oreille d’un Caraïbe ? Ses nerfs sont-ils d’une autre nature que les nôtres ? pourquoi ne sont-ils pas ébranlés de même ? ou pourquoi ces mêmes ébranlements affectent-ils tant les uns et si peu les autres ?

On cite en preuve du pouvoir physique des sons la guérison des piqûres des tarentules. Cet exemple prouve tout le contraire. Il ne faut ni des sons absolus ni les mêmes airs pour guérir tous ceux qui sont piqués de cet insecte ; il faut à chacun d’eux des airs d’une mélodie qui lui soit connue, et des phrases qu’il comprenne. Il faut à l’Italien des airs italiens ; au Turc, il faudrait des airs turcs. Chacun n’est affecté que des accents qui lui sont familiers, ses nerfs ne s’y prêtent qu’autant que son esprit les y dispose : il faut qu’il entende la langue qu’on lui parle, pour que ce qu’on lui dit puisse le mettre en mouvement. Les cantates de Bernier ont, dit-on, guéri de la fièvre un musicien français ; elles l’auraient donnée à un musicien de toute autre nation.

Dans les autres sens, et jusqu’au plus grossier de tous, on peut observer les mêmes différences. Qu’un homme, ayant la main posée et l’œil fixé sur le même objet, le croie successivement animé et inanimé, quoique les sens soient frappés de même, quel changement dans l’impression ! La rondeur, la blancheur, la fermeté, la douce chaleur, la résistance élastique, le renflement successif, ne lui donnent plus qu’un toucher doux, mais insipide, s’il ne croit sentir un cœur plein de vie palpiter et battre sous tout cela.

Je ne connais qu’un sens aux affections duquel rien de moral ne se mêle : c’est le goût. Aussi la gourmandise n’est-elle jamais le vice dominant que des gens qui ne sentent rien.

Que celui donc qui veut philosopher sur la force des sensations commence par écarter des impressions purement sensuelles, les impressions intellectuelles et morales que nous recevons par la voie des sens, mais dont ils ne sont que les causes occasionnelles : qu’il évite l’erreur de donner aux objets sensibles un pouvoir qu’ils n’ont pas, ou qu’ils tiennent des affections de l’âme qu’ils nous représentent. Les couleurs et les sons peuvent beaucoup comme représentations et signes, peu de chose comme simples objets des sens. Des suites de sons ou d’accords m’amuseront un moment peut-être ; mais pour me charmer et m’attendrir, il faut que ces suites m’offrent quelque chose qui ne soit ni son ni accord, et qui me vienne émouvoir malgré moi. Les chants même qui ne sont qu’agréables et ne disent rien, lassent encore ; car ce n’est pas tant l’oreille qui porte le plaisir au cœur, que le cœur qui le porte à l’oreille. Je crois qu’en développant mieux ces idées on se fût épargné bien de sots raisonnements sur la musique ancienne. Mais dans ce siècle où l’on s’efforce de matérialiser toutes les opérations de l’âme, et d’ôter toute moralité aux sentiments humains, je suis trompé si la nouvelle philosophie ne devient aussi funeste au bon goût qu’à la vertu.

Chapitre XVI – Fausse analogie entre les couleurs et les sons.

Il n’y a sortes d’absurdités auxquelles les observations physiques n’aient donné lieu dans la considération des beaux-arts. On a trouvé dans l’analyse du son les mêmes rapports que dans celle de la lumière. Aussitôt on a saisi vivement cette analogie, sans s’embarrasser de l’expérience et de la raison. L’esprit de système a tout confondu ; et faute de savoir peindre aux oreilles, on s’est avisé de chanter aux yeux. J’ai vu ce fameux clavecin sur lequel on prétendait faire de la musique avec des couleurs ; c’était bien mal connaître les opérations de la nature, de ne pas voir que l’effet des couleurs est dans leur permanence, et celui des sons dans leur succession.

Toutes les richesses du coloris s’étalent à la fois sur la face de la terre ; du premier coup d’oeil tout est vu. Mais plus on regarde et plus on est enchanté ; il ne faut plus qu’admirer et contempler sans cesse.

Il n’en est pas ainsi du son ; la nature ne l’analyse point et n’en sépare point les harmoniques : elle les cache, au contraire, sous l’apparence de l’unisson ; ou, si quelquefois elle les sépare dans le chant modulé de l’homme et dans le ramage de quelques oiseaux, c’est successivement, et l’un après l’autre ; elle inspire des chants et non des accords, elle dicte de la mélodie et non de l’harmonie. Les couleurs sont la parure des êtres inanimés ; toute matière est colorée : mais les sons annoncent le mouvement ; la voix annonce un être sensible ; il n’y a que des corps animés qui chantent. Ce n’est pas le flûteur automate qui joue de la flûte, c’est le mécanicien qui mesura le vent et fit mouvoir les doigts.

Ainsi chaque sens a son champ qui lui est propre. Le champ de la musique est le temps, celui de la peinture est l’espace. Multiplier les sons entendus à la fois, ou développer les couleurs l’une après l’autre, c’est changer leur économie, c’est mettre l’oeil à la place de l’oreille, et l’oreille à la place de l’œil.

Vous dites : Comme chaque couleur est déterminée par l’angle de réfraction du rayon qui la donne, de même chaque son est déterminé par le nombre des vibrations du corps sonore, en un temps donné. Or, les rapports de ces angles et de ces nombres étant les mêmes, l’analogie est évidente. Soit ; mais cette analogie est de raison, non de sensation ; et ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Premièrement l’angle de réfraction est sensible et mesurable, et non pas le nombre des vibrations. Les corps sonores, soumis à l’action de l’air, changent incessamment de dimensions et de sons. Les couleurs sont durables, les sons s’évanouissent, et l’on n’a jamais de certitude que ceux qui renaissent soient les mêmes que ceux qui sont éteints. De plus, chaque couleur est absolue, indépendante ; au lieu que chaque son n’est pour nous que relatif, et ne se distingue que par comparaison. Un son n’a par lui-même aucun caractère absolu qui le fasse reconnaître : il est grave ou aigu, fort ou doux, par rapport à un autre ; en lui-même il n’est rien de tout cela. Dans le système harmonique, un son quelconque n’est rien non plus naturellement ; il n’est ni tonique, ni dominant, ni harmonique, ni fondamental, parce que toutes ces propriétés ne sont que des rapports, et que le système entier pouvant varier du grave à l’aigu, chaque son change d’ordre et de place dans le système, selon que le système change de degré. Mais les propriétés des couleurs ne consistent point en des rapports. Le jaune est jaune, indépendant du rouge et du bleu ; partout il est sensible et reconnaissable ; et sitôt qu’on aura fixé l’angle de réfraction qui le donne, on sera sur d’avoir le même jaune dans tous les temps.

Les couleurs ne sont pas dans les corps colorés, mais dans la lumière ; pour qu’on voie un objet, il faut qu’il soit éclairé. Les sons ont aussi besoin d’un mobile, et pour qu’ils existent il faut que le corps sonore soit ébranlé. C’est un autre avantage en faveur de la vue, car la perpétuelle émanation des astres est l’instrument naturel qui agit sur elle : au lieu que la nature seule engendre peu de sons ; et à moins qu’on n’admette l’harmonie des sphères célestes, il faut des êtres vivants pour la produire.

On voit par là que la peinture est plus près de la nature, et que la musique tient plus à l’art humain. On sent aussi que l’une intéresse plus que l’autre, précisément parce qu’elle rapproche plus l’homme de l’homme et nous donne toujours quelque idée de nos semblables. La peinture est souvent morte et inanimée ; elle vous peut transporter au fond d’un désert : mais sitôt que des signes vocaux frappent votre oreille, ils vous annoncent un être semblable à vous ; ils sont, pour ainsi dire, les organes de l’âme ; et, s’ils vous peignent aussi la solitude, ils vous disent que vous n’y êtes pas seul. Les oiseaux sifflent, l’homme seul chante ; et l’on ne peut entendre nichant, ni symphonie, sans se dire à l’instant : Un autre être sensible est ici.

C’est un des plus grands avantages du musicien, de pouvoir peindre les choses qu’on ne saurait entendre, tandis qu’il est impossible au peintre de représenter celles qu’on ne saurait voir ; et le plus grand prodige d’un art qui n’agit que par le mouvement est d’en pouvoir former jusqu’à l’image du repos. Le sommeil, le calme de la nuit, la solitude, et le silence même, entrent dans les tableaux de la musique. On sait que le bruit peut produire l’effet du silence, et le silence l’effet du bruit, comme quand on s’endort à une lecture égale et monotone, et qu’on s’éveille à l’instant qu’elle cesse. Mais la musique agit plus intimement sur nous, en excitant par un sens des affections semblables à celles qu’on peut exciter par un autre ; et, comme le rapport ne peut être sensible que l’impression ne soit forte, la peinture, dénuée de cette force, ne peut rendre à la musique les imitations que celle-ci tire d’elle. Que toute la nature soit endormie, celui qui la contemple ne dort pas, et l’art du musicien consiste à substituer à l’image insensible de l’objet celle des mouvements que sa présence excite dans le cœur du contemplateur. Non seulement il agitera la mer, animera les flammes d’un incendie, fera couler les ruisseaux, tomber la pluie et grossir les torrents ; mais il peindra l’horreur d’un désert affreux, rembrunira les murs d’une prison souterraine, calmera la tempête, rendra l’air tranquille et serein, et répandra de l’orchestre une fraîcheur nouvelle sur les bocages. Il ne représentera pas directement ces choses, mais il excitera dans l’âme les mêmes sentiments qu’on éprouve en les voyant.

Chapitre XVIII – Que le système musical des Grecs n’avait aucun rapport au nôtre.

Comment ces changements sont-ils arrivés ? Par un changement naturel du caractère des langues. On sait que notre harmonie est une invention gothique. Ceux qui prétendent trouver le système des Grecs dans le nôtre se moquent de nous. Le système des Grecs n’avait absolument d’harmonique dans notre sens que ce qu’il fallait pour fixer l’accord des instruments sur des consonnances[270] parfaites. Tous les peuples qui ont des instruments à cordes sont forcés de les accorder par des consonnances ; mais ceux qui n’en ont pas ont dans leurs chants des inflexions que nous nommons fausses parce qu’elles n’entrent pas dans notre système, et que nous ne pouvons les noter. C’est ce qu’on a remarqué sur les chants des sauvages de l’Amérique, et c’est ce qu’on aurait dû remarquer aussi sur divers intervalles de la musique des Grecs, si l’on eût étudié cette musique avec moins de prévention pour la nôtre.

Les Grecs divisaient leur diagramme par tétracordes, comme nous divisons notre clavier par octaves ; et les mêmes divisions se répétaient exactement chez eux à chaque tétracorde, comme elles se répètent chez nous à chaque octave ; similitude qu’on n’eût pu conserver dans l’unité du mode harmonique, et qu’on n’aurait pas même imaginée. Mais comme on passe par des intervalles moins grands quand on parle que quand on chante, il fut naturel qu’ils regardassent la répétition des tétracordes, dans leur mélodie orale, comme nous regardons la répétition des octaves dans notre mélodie harmonique.

Ils n’ont reconnu pour consonnances que celles que nous appelons consonnances parfaites ; ils ont rejeté de ce nombre les tierces et les sixtes. Pourquoi cela ? C’est que l’intervalle du ton mineur étant ignoré d’eux, ou du moins proscrit de la pratique, et leurs consonnances n’étant point tempérées, toutes leurs tierces majeures étaient trop fortes d’un comma, leurs tierces mineures trop faibles d’autant, et par conséquent leurs sixtes majeures et mineures réciproquement altérées de même. Qu’on s’imagine maintenant quelles notions d’harmonie on peut avoir, et quels modes harmoniques on peut établir en bannissant les tierces et les sixtes du nombre des consonnances. Si les consonnances mêmes qu’ils admettaient leur eussent été connues par un vrai sentiment d’harmonie, ils les auraient au moins sous-entendues au-dessous de leurs chants, la consonnance tacite des marches fondamentales eût prêté son nom aux marches diatoniques qu’elles leur suggéraient. Loin d’avoir moins de consonnances que nous, ils en auraient eu davantage ; et, préoccupés, par exemple, de la basse ut sol, ils eussent donné le nom de consonnance à la seconde ut re.

Mais, dira-t-on, pourquoi donc des marches diatoniques ? Par un instinct qui dans une langue accentuée et chantante nous porte à choisir les inflexions les plus commodes : car entre les modifications trop fortes qu’il faut donner à la glotte pour entonner continuellement les grands intervalles des consonnances, et la difficulté de régler l’intonation dans les rapports très composés des moindres intervalles, l’organe prit un milieu, et tomba naturellement sur des intervalles plus petits que les consonnances, et plus simples que les comma ; ce qui n’empêcha pas que de moindres intervalles n’eussent aussi leur emploi dans des genres plus pathétiques.

Chapitre XIX – Comment la musique a dégénéré.

À mesure que la langue se perfectionnait, la mélodie, en s’imposant de nouvelles règles, perdait insensiblement de son ancienne énergie, et le calcul des intervalles fut substitué à la finesse des inflexions. C’est ainsi par exemple que la pratique du genre enharmonique s’abolit peu à peu. Quand les théâtres eurent pris une forme régulière, on n’y chantait plus que sur des modes prescrits ; et à mesure qu’on multipliait les règles de l’imitation, la langue imitative s’affaiblissait.

L’étude de la philosophie et le progrès du raisonnement, ayant perfectionné la grammaire, ôtèrent à la langue ce ton vif et passionné qui l’avait d’abord rendue si chantante. Dès le temps de Ménalippide et de Philoxène, les symphonistes, qui d’abord étaient aux gages des poètes et n’exécutaient que sous eux, et pour ainsi dire à leur dictée, en devinrent indépendants ; et c’est de cette licence que se plaint si amèrement la Musique dans une comédie de Phérécrate, dont Plutarque nous a conservé le passage. Ainsi la mélodie, commençant à n’être plus si adhérente au discours, prit insensiblement une existence à part, et la musique devint plus indépendante des paroles. Alors aussi cessèrent peu à peu ces prodiges qu’elle avait produits lorsqu’elle n’était que l’accent et l’harmonie de la poésie, et qu’elle lui donnait sur les passions cet empire que la parole n’exerça plus dans la suite que sur la raison. Aussi dès que la Grèce fut pleine de sophistes et de philosophes, n’y vit-on plus ni poètes ni musiciens célèbres. En cultivant l’art de convaincre on perdit celui d’émouvoir. Platon lui-même, jaloux d’Homère et d’Euripide, décria l’un et ne put imiter l’autre.

Bientôt la servitude ajouta son influence à celle de la philosophie. La Grèce aux fers perdit ce feu qui n’échauffe que les âmes libres, et ne trouva plus pour louer ses tyrans le ton dont elle avait chanté ses héros. Le mélange des Romains affaiblit encore ce qui restait au langage d’harmonie et d’accent. Le latin, langue plus sourde et moins musicale, fit tort à la musique en l’adoptant. Le chant employé dans la capitale altéra peu à peu celui des provinces ; les théâtres de Rome nuisirent à ceux d’Athènes, Quand Néron remportait des prix, la Grèce avait cessé d’en mériter, et la même mélodie, partagée à deux langues, convint moins à l’une et à l’autre.

Enfin arriva la catastrophe qui détruisit les progrès de l’esprit humain, sans ôter les vices qui en étaient l’ouvrage. L’Europe, inondée de barbares et asservie par des ignorants, perdit à la fois ses sciences, ses arts, et l’instrument universel des uns et des autres, savoir, la langue harmonieuse perfectionnée. Ces hommes grossiers que le nord avait engendrés accoutumèrent insensiblement toutes les oreilles à la rudesse de leur organe : leur voix dure et dénuée d’accent était bruyante sans être sonore. L’empereur Julien comparait le parler des Gaulois au coassement des grenouilles. Toutes leurs articulations étant aussi âpres que leurs voix étaient nasardes et sourdes, ils ne pouvaient donner qu’une sorte d’éclat à leur chant, qui était de renforcer le son des voyelles pour couvrir l’abondance et la dureté des consonnes.

Ce chant bruyant, joint à l’inflexibilité de l’organe, obligea ces nouveaux venus et les peuples subjugués qui les imitèrent de ralentir tous les sons pour les faire entendre. L’articulation pénible et les sons renforcés concoururent également à chasser de la mélodie tout sentiment de mesure et de rythme. Comme ce qu’il y avait de plus dur à prononcer était toujours le passage d’un son à l’autre, on n’avait rien de mieux à faire que de s’arrêter sur chacun le plus qu’il était possible, de le renfler, de le faire éclater le plus qu’on pouvait. Le chant ne fut bientôt plus qu’une suite ennuyeuse et lente de sons traînants et criés, sans douceur, sans mesure et sans grâce ; et si quelques savants disaient qu’il fallait observer les longues et les brèves dans le chant latin, il est sûr au moins qu’on chanta les vers comme de la prose, et qu’il ne fut plus question de pieds, de rythme, ni d’aucune espèce de chant mesuré.

Le chant, ainsi dépouillé de toute mélodie, et consistant uniquement dans la force et la durée des sons, dut suggérer enfin les moyens de le rendre plus sonore encore, à l’aide des consonnances. Plusieurs voix, traînant sans cesse à l’unisson des sons d’une durée illimitée, trouvèrent par hasard quelques accords qui, renforçant le bruit, le leur firent paraître agréable : et ainsi commença la pratique du discant et du contrepoint.

J’ignore combien de siècles les musiciens tournèrent autour des vaines questions que l’effet connu d’un principe ignoré leur fit agiter. Le plus infatigable lecteur ne supporterait pas dans Jean de Mûris le verbiage de huit ou dix grands chapitres, pour savoir, dans l’intervalle de l’octave coupée en deux consonnances, si c’est la quinte ou la quarte qui doit être au grave, et quatre cents ans après on trouve encore dans Bontempi des énumérations non moins ennuyeuses de toutes les basses qui doivent porter la sixte au lieu de la quinte. Cependant l’harmonie prit insensiblement la route que lui prescrit l’analyse, jusqu’à ce qu’enfin l’invention du mode mineur et des dissonances y eût introduit l’arbitraire dont elle est pleine, et que le seul préjugé nous empêche d’apercevoir[271].

La mélodie étant oubliée, et l’attention du musicien s’étant tournée entièrement vers l’harmonie, tout se dirigea peu à peu sur ce nouvel objet ; les genres, les modes, la gamme, tout reçut des faces nouvelles : ce furent les successions harmoniques qui réglèrent la marche des parties. Cette marche ayant usurpé le nom de mélodie, on ne put méconnaître en effet dans cette nouvelle mélodie les traits de sa mère ; et notre système musical étant ainsi devenu, par degrés, purement harmonique, il n’est pas étonnant que l’accent oral en ait souffert, et que la musique ait perdu pour nous presque toute son énergie.

Voilà comment le chant devint, par degrés, un art entièrement séparé de la parole, dont il tire son origine ; comment les harmoniques des sons firent oublier les inflexions de la voix ; et comment enfin, bornée à l’effet purement physique du concours des vibrations, la musique se trouva privée des effets moraux qu’elle avait produits quand elle était doublement la voix de la nature.