Abstract

Extract of the abbé de Saint-Pierre’s project for a perpetual European confederation of peace: it analyzes how a permanent European diet would eliminate sovereigns’ motives for war, applying on an international scale the logic of the social pact that replaces force with law.

Testo originale francese · Arvensa Editions · pubblico dominio

Plusieurs souverains moins considérables, tels que la république de Gênes, les ducs de Modène et de Parme, et d’autres, étant omis dans cette liste, seront joints aux moins puissants, par forme d’association, et auront avec eux un droit de suffrage, semblable au votum curiatum des comtes de l’empire. Il est inutile de rendre ici cette énumération plus précise, parce que, jusqu’à l’exécution du projet, il peut survenir d’un moment à l’autre des accidents sur lesquels il la faudrait réformer, mais qui ne changeraient rien au fond du système.

Il ne faut que jeter les yeux sur cette liste pour voir avec la dernière évidence qu’il n’est pas possible ni qu’aucune des puissances qui la composent soit en état de résister à toutes les autres unies en corps, ni qu’il s’y forme aucune ligne partielle capable de faire tête à la grande confédération.

Car comment se ferait cette ligue ? Serait-ce entre les plus puissants ? Nous avons montré qu’elle ne saurait être durable ; et il est bien aisé maintenant de voir encore qu’elle est incompatible avec le système particulier de chaque grande puissance, et avec les intérêts inséparables de sa constitution. Serait-ce entre un grand état et plusieurs petits ? mais les autres grands états, unis à la confédération, auront bientôt écrasé la ligue : et l’on doit sentir que la grande alliance étant toujours unie et armée, il lui sera facile, en vertu du quatrième article, de prévenir et d’étouffer d’abord toute alliance partielle et séditieuse, qui tendrait à troubler la paix et l’ordre public. Qu’on voie ce qui se passe dans le corps germanique, malgré les abus de sa police et l’extrême inégalité de ses membres : y en a-t-il un seul, même parmi les plus puissants, qui osât s’exposer au ban de l’empire en blessant ouvertement sa constitution, à moins qu’il ne crût avoir de bonnes raisons de ne point craindre que l’empire voulût agir contre lui tout de bon ?

Ainsi je tiens pour démontré que la diète européenne une fois établie, n’aura jamais de rébellion à craindre, et que, bien qu’il s’y puisse introduire quelques abus, ils ne peuvent jamais aller jusqu’à éluder l’objet de l’institution. Reste à voir si cet objet sera bien rempli par l’institution même.

Pour cela, considérons les motifs qui mettent aux princes les armes à la main. Ces motifs sont, ou de faire des conquêtes, ou de se défendre d’un conquérant, ou d’affaiblir un trop puissant voisin, ou de soutenir ses droits attaqués, ou de vider un différend qu’on n’a pu terminer à l’amiable, ou enfin de remplir les engagements d’un traité. Il n’y a ni cause, ni prétexte de guerre qu’on ne puisse ranger sous quelqu’un de ces six chefs : or, il est évident qu’aucun des six ne peut exister dans ce nouvel état de choses.

Premièrement, il faut renoncer aux conquêtes, par l’impossibilité d’en faire, attendu qu’on est sûr d’être arrêté dans son chemin par de plus grandes forces que celles qu’on peut avoir ; de sorte qu’en risquant de tout perdre on est dans l’impuissance de rien gagner. Un prince ambitieux qui veut s’agrandir en Europe, fait deux choses : il commence par se fortifier de bonnes alliances, puis il tâche de prendre son ennemi au dépourvu. Mais les alliances particulières ne serviraient de rien contre une alliance plus forte, et toujours subsistante ; et nul prince n’ayant plus aucun prétexte d’armer, il ne saurait le faire sans être aperçu, prévenu et puni par la confédération toujours armée.

La même raison qui ôte à chaque prince tout espoir de conquêtes, lui ôte en même temps toute crainte d’être attaqué ; et non seulement ses états, garantis par toute l’Europe, lui sont aussi assurés qu’aux citoyens leurs possessions dans un pays bien policé, mais plus que s’il était leur unique et propre défenseur, dans le même rapport que l’Europe entière est plus forte que lui seul.

On n’a plus de raison de vouloir affaiblir un voisin, dont on n’a plus rien à craindre ; et l’on n’en est pas même tenté, quand on n’a nul espoir de réussir.

À l’égard du soutien de ses droits, il faut d’abord remarquer qu’une infinité de chicanes et de prétentions obscures et embrouillées seront toutes anéanties par le troisième article de la confédération, qui règle définitivement tous les droits réciproques des souverains alliés sur leur actuelle possession : ainsi toutes les demandes et prétentions possibles deviendront claires à l’avenir, et seront jugées dans la diète, à mesure qu’elles pourront naître. Ajoutez que si l’on attaque mes droits, je dois les soutenir par la même voie : or, on ne peut les attaquer par les armes, sans encourir le ban de la diète ; ce n’est donc pas non plus par les armes que j’ai besoin de les défendre. On doit dire la même chose des injures, des torts, des réparations, et de tous les différends imprévus qui peuvent s’élever entre deux souverains ; et le même pouvoir qui doit défendre leurs droits doit aussi redresser leurs griefs.

Quant au dernier article, la solution saute aux yeux. On voit d’abord que, n’ayant plus d’agresseur à craindre, on n’a plus besoin de traité défensif, et que, comme on n’en saurait faire de plus solide et de plus sûr que celui de la grande confédération, tout autre serait inutile, illégitime, et par conséquent nul.

Il n’est donc pas possible que la confédération une fois établie, puisse laisser aucune semence de guerre entre les confédérés, et que l’objet de la paix perpétuelle ne soit exactement rempli par l’exécution du système proposé.

Il nous reste maintenant à examiner l’autre question, qui regarde l’avantage des parties contractantes ; car on sent bien que vainement ferait-on parler l’intérêt public au préjudice de l’intérêt particulier. Prouver que la paix est en général préférable à la guerre, c’est ne rien dire à celui qui croit avoir des raisons de préférer la guerre à la paix ; et lui montrer les moyens d’établir une paix durable, ce n’est que l’exciter à s’y opposer.

En effet, dira-t-on, vous ôtez aux souverains le droit de se faire justice à eux-mêmes, c’est-à-dire le précieux droit d’être injustes quand il leur plaît ; vous leur ôtez le pouvoir de s’agrandir aux dépens de leurs voisins ; vous les faites renoncer à ces antiques prétentions qui tirent leur prix de leur obscurité, parce qu’on les étend avec sa fortune à cet appareil de puissance et de terreur dont ils aiment à effrayer le monde, à cette gloire des conquêtes dont ils tirent leur honneur ; et, pour tout dire enfin, vous les forcez d’être équitables et pacifiques. Quels seront les dédommagements de tant de cruelles privations ?

Je n’oserais répondre, avec l’abbé de Saint-Pierre, que la véritable gloire des princes consiste à procurer l’utilité publique et le bonheur de leurs sujets ; que tous leurs intérêts sont subordonnés à leur réputation ; et que la réputation qu’on acquiert auprès des sages se mesure sur le bien que l’on fait aux hommes ; que l’entreprise d’une paix perpétuelle, étant la plus grande qui ait jamais été faite, est la plus capable de couvrir son auteur d’une gloire immortelle ; que cette même entreprise, étant aussi la plus utile aux peuples, est encore la plus honorable aux souverains, la seule surtout qui ne soit pas souillée de sang, de rapines, de pleurs, de malédictions ; et qu’enfin le plus sûr moyen de se distinguer dans la foule des rois est de travailler au bonheur public. Laissons aux harangueurs ces discours qui, dans les cabinets des ministres, ont couvert de ridicule l’auteur et ses projets, mais ne méprisons pas comme eux ses raisons ; et, quoi qu’il en soit des vertus des princes, parlons de leurs intérêts.

Toutes les puissances de l’Europe ont des droits ou des prétentions les unes contre les autres ; ces droits ne sont pas de nature à pouvoir jamais être parfaitement éclaircis ; parce qu’il n’y a point, pour en juger, de règle commune et constante, et qu’ils sont souvent fondés sur des faits équivoques ou incertains. Les différends qu’ils causent ne sauraient non plus être jamais terminés sans retour, tant faute d’arbitre compétent, que parce que chaque prince revient dans l’occasion sans scrupule sur les cessions qui lui ont été arrachées par force dans des traités par les plus puissants, ou après des guerres malheureuses. C’est donc une erreur de ne songer qu’à ses prétentions sur les autres, et d’oublier celles des autres sur nous, lorsqu’il n’y a d’aucun côté ni plus de justice ni plus d’avantage dans les moyens de faire valoir ces prétentions réciproques. Sitôt que tout dépend de la fortune, la possession actuelle est d’un prix que la sagesse ne permet pas de risquer contre le profit à venir, même à chance égale ; et tout le monde blâme un homme à son aise qui, dans l’espoir de doubler son bien, l’ose risquer en un coup de dé. Mais nous avons fait voir que, dans les projets d’agrandissement, chacun, même dans le système actuel, doit trouver une résistance supérieure à son effort ; d’où il suit que les plus puissants n’ayant aucune raison de jouer, ni les plus faibles aucun espoir de profit, c’est un bien pour tous de renoncer à ce qu’ils désirent, pour s’assurer ce qu’ils possèdent.

Considérons la consommation d’hommes, d’argent, de forces de toute espèce, l’épuisement où la plus heureuse guerre jette un état quelconque, et comparons ce préjudice aux avantages qu’il en retire ; nous trouverons qu’il perd souvent quand il croit gagner, et que le vainqueur, toujours plus faible qu’avant la guerre, n’a de consolation que de voir le vaincu plus affaibli que lui ; encore cet avantage est-il moins réel qu’apparent, parce que la supériorité qu’on peut avoir acquise sur son adversaire, on l’a perdue en même temps contre les puissances neutres, qui, sans changer d’état, se fortifient, par rapport à nous, de tout notre affaiblissement.

Si tous les rois ne sont pas revenus encore de la folie des conquêtes, il semble au moins que les plus sages commencent à entrevoir qu’elles coûtent quelquefois plus qu’elles ne valent. Sans entrer à cet égard dans mille distinctions qui nous mèneraient trop loin, on peut dire en général qu’un prince, qui, pour reculer ses frontières, perd autant de ses anciens sujets qu’il en acquiert de nouveaux, s’affaiblit en s’agrandissant, parce qu’avec un plus grand espace à défendre, il n’a pas plus de défenseurs. Or, on ne peut ignorer que par la manière dont la guerre se fait aujourd’hui, la moindre dépopulation qu’elle produit est celle qui se fait dans les armées : c’est bien là la perte apparente et sensible ; mais il s’en fait en même temps dans tout l’état une plus grave et plus irréparable que celle des hommes qui meurent, par ceux qui ne naissent pas, par l’augmentation des impôts, par l’interruption du commerce, par la désertion des campagnes, par l’abandon de l’agriculture : ce mal qu’on n’aperçoit point d’abord, se fait sentir cruellement dans la suite ; et c’est alors qu’on est étonné d’être si faible, pour s’être rendu si puissant.

Ce qui rend encore les conquêtes moins intéressantes, c’est qu’on sait maintenant par quels moyens on peut doubler et tripler sa puissance, non seulement sans étendre son territoire, mais quelquefois en le resserrant, comme fit très sagement l’empereur Adrien[707]. On sait que ce sont les hommes seuls qui font la force des rois ; et c’est une proposition qui découle de ce que je viens de dire, que de deux états qui nourrissent le même nombre d’habitants, celui qui occupe une moindre étendue de terre est réellement le plus puissant. C’est donc par de bonnes lois, par une sage police, par de grandes vues économiques, qu’un souverain judicieux est sûr d’augmenter ses forces, sans rien donner au hasard. Les véritables conquêtes qu’il fait sur ses voisins sont les établissements plus utiles qu’il forme dans ses états ; et tous les sujets de plus qui lui naissent sont autant d’ennemis qu’il tue.

Il ne faut point m’objecter ici que je prouve trop, en ce que, si les choses étaient comme je les représente, chacun ayant un véritable intérêt de ne pas entrer en guerre, et les intérêts particuliers s’unissant à l’intérêt commun pour maintenir la paix, cette paix devrait s’établir d’elle-même, et durer toujours sans aucune confédération. Ce serait faire un fort mauvais raisonnement dans la présente constitution ; car quoiqu’il fût beaucoup meilleur pour tous d’être toujours en paix, le défaut commun de sûreté à cet égard fait que chacun, ne pouvant s’assurer d’éviter la guerre, tâche au moins de la commencer à son avantage quand l’occasion le favorise, et de prévenir un voisin qui ne manquerait pas de le prévenir à son tour dans l’occasion contraire ; de sorte que beaucoup de guerres, même offensives, sont d’injustes précautions pour mettre en sureté son propre bien, plutôt que des moyens d’usurper celui des autres. Quelque salutaires que puissent être généralement les maximes du bien public, il est certain qu’à ne considérer que l’objet qu’on regarde en politique, et souvent même en morale, elles deviennent pernicieuses à celui qui s’obstine à les pratiquer avec tout le monde, quand personne ne les pratique avec lui.

Je n’ai rien à dire sur l’appareil des armes, parce que, destitué de fondements solides, soit de crainte, soit d’espérance, cet appareil est un jeu d’enfants, et que les rois ne doivent point avoir de poupées. Je ne dis rien non plus de la gloire des conquérants, parce que, s’il y avait quelques monstres qui s’affligeassent uniquement pour n’avoir personne à massacrer, il ne faudrait point leur parler raison, mais leur ôter les moyens d’exercer leur rage meurtrière. La garantie de l’article troisième ayant prévenu toutes solides raisons de guerre, on ne saurait avoir de motif de l’allumer contre autrui qui ne puisse en fournir autant à autrui contre nous-mêmes ; et c’est gagner beaucoup que de l’affranchir d’un risque où chacun est seul contre tous.

Quant à la dépendance où chacun sera du tribunal commun, il est très clair qu’elle ne diminuera rien des droits de la souveraineté, mais les affermira, au contraire, et les rendra plus assurés par l’article troisième, en garantissent à chacun, non seulement ses états contre toute invasion étrangère, mais encore son autorité contre toute rébellion de ses sujets. Ainsi les princes n’en seront pu moins absolus, et leur couronne en sera plus assurée ; de sorte qu’en se soumettant au jugement de la diète dans leurs démêlés d’égal à égal, et s’ôtant le dangereux pouvoir de s’emparer du bien d’autrui, ils ne font que s’assurer de leurs véritables droits et renoncer à ceux qu’ils n’ont pas. D’ailleurs il y a bien de la différence entre dépendre d’autrui ou seulement d’un corps dont on est membre et dont chacun est chef à son tour ; car, en ce dernier cas on ne fait qu’assurer sa liberté par les garants qu’on lui donne ; elle s’aliénerait dans les mains d’un maître, mais elle s’affermit dans celles des associés. Ceci se confirme par l’exemple du corps germanique ; car bien que la souveraineté de ses membres soit altérée à bien des égards par sa constitution, et qu’ils soient par conséquent dans un cas moins favorable que ne seraient ceux du corps européen, il n’y en a pourtant pas un seul, quelque jaloux qu’il soit de son autorité, qui voulût, quand il le pourrait, s’assurer une indépendance absolue en se détachant de l’empire.

Remarquez de plus que le corps germanique ayant un chef permanent, l’autorité de ce chef doit nécessairement tendre sans cesse à l’usurpation ; ce qui ne peut arriver de même dans la diète européenne, où la présidence doit être alternative et sans égard à l’inégalité de puissance.

À toutes ces considérations il s’en joint une autre bien plus importante encore pour des gens aussi avides d’argent que le sont toujours les princes ; c’est une grande facilité de plus d’en avoir beaucoup par tous les avantages qui résulteront pour leurs peuples et pour eux d’une paix continuelle, et par l’excessive dépense qu’épargne la réforme de l’état militaire, de ces multitudes de forteresses et de cette énorme quantité de troupes qui absorbe leurs revenus, et devient chaque jour plus à charge à leurs peuples et à eux-mêmes. Je sais qu’il ne convient pu à tous les souverains de supprimer toutes leurs troupes, et de n’avoir aucune force publique en main pour étouffer une émeute inopinée, ou repousser une invasion subite.[708] Je sais encore qu’il y aura un contingent à fournir à la confédération, tant pour la garde des frontières de l’Europe que pour l’entretien de l’armée confédérative destinée à soutenir, au besoin les décrets de la diète. Mais toutes ces dépenses faites, et l’extraordinaire des guerres à jamais supprimé, il resterait encore plus de la moitié de la dépense militaire ordinaire à répartir entre le soulagement des sujets et les coffres du prince : de sorte que le peuple paierait beaucoup moins ; que le prince, beaucoup plus riche, serait en état d’exciter le commerce, l’agriculture, les arts, de faire des établissements utiles qui augmenteraient encore la richesse du peuple et la sienne ; et que l’état serait avec cela dans une sûreté beaucoup plus parfaite que celle qu’il peut tirer de ses armées, et de tout cet appareil de guerre qui ne cesse de l’épuiser au sein de la paix.

On dira peut-être que les pays frontières de l’Europe seraient alors dans une position plus désavantageuse, et pourraient avoir également des guerres à soutenir, ou avec le Turc, ou avec les corsaires d’Afrique, ou avec les Tartares.

À cela je réponds :

1° que ces pays sont dans le même cas aujourd’hui, et que par conséquent ce ne serait pas pour eux un désavantage positif à citer, mais seulement un avantage de moins et un inconvénient inévitable, auquel leur situation les expose ;

2° Que délivrés de toute inquiétude du côté de l’Europe, ils seraient beaucoup plus en état de résister au-dehors ;

3° Que la suppression de toutes les forteresses de l’intérieur de l’Europe et des frais nécessaires à leur entretien mettrait la confédération en état d’en établir un grand nombre sur les frontières sans être à charge aux confédérés ;

4° Que ces forteresses, construites, entretenues et gardées à frais communs, seraient autant de sûretés et de moyens d’épargne pour les puissances frontières dont elles garantiraient les états ;

5° Que les troupes de la confédération distribuées sur les confins de l’Europe, seraient toujours prêtes à repousser l’agresseur ;

6° Qu’enfin un corps aussi redoutable que la république européenne ôterait aux étrangers l’envie d’attaquer aucun de ses membres, comme le corps germanique, infiniment moins puissant, ne laisse pas de l’être assez pour se faire respecter de ses voisins et protéger utilement tous les princes qui le composent.

On pourra dire encore que les Européens n’ayant plus de guerres entre eux, l’art militaire tomberait insensiblement dans l’oubli ; que les troupes perdraient leur courage et leur discipline ; qu’il n’y aurait plus ni généraux, ni soldats, et que l’Europe resterait à la merci du premier venu.

Je réponds qu’il arrivera de deux choses l’une ; ou les voisins de l’Europe l’attaqueront et lui feront la guerre, ou ils redouteront la confédération et la laisseront en paix.

Dans le premier cas, voilà les occasions de cultiver le génie et les talents militaires, d’aguerrir et former des troupes ; les armées de la confédération seront à cet égard l’école de l’Europe ; on ira sur la frontière apprendre la guerre ; dans le sein de l’Europe on jouira de la paix ; et l’on réunira par ce moyen les avantages de l’une et de l’autre. Croit-on qu’il soit toujours nécessaire de se battre chez soi, pour devenir guerrier, et les Français sont-ils moins braves, parce que les provinces de Touraine et d’Anjou ne sont pas en guerre l’une contre l’autre ?

Dans le second cas, on ne pourra plus s’aguerrir, il est vrai ; mais on n’en aura plus besoin ; car à quoi bon s’exercer à la guerre pour ne la faire à personne ? Lequel vaut mieux de cultiver un art funeste, ou de le rendre inutile ? S’il y avait un secret pour jouir d’une santé inaltérable, y aurait-il du bon sens à le rejeter pour ne pas ôter aux médecins l’occasion d’acquérir de l’expérience ? Il reste à voir dans ce parallèle, lequel des deux arts est plus salutaire en soi, et mérite mieux d’être conservé.

Qu’on ne nous menace pu d’une invasion subite ; on sait bien que l’Europe n’en a point à craindre, et que ce premier venu ne viendra jamais. Ce n’est plus le temps de ces éruptions de barbares, qui semblaient tomber des nues. Depuis que nous parcourons d’un oeil curieux toute la surface de la terre, il ne peut plus rien venir jusqu’à nous, qui ne soit prévu de très loin. Il n’y a nulle puissance au monde qui soit maintenant en état de menacer l’Europe entière ; et si jamais il en vient une, ou l’on aura le temps de se préparer, ou l’on sera du moins plus en état de lui résister, étant unis en un corps, que quand il faudra terminer tout d’un coup de longs différends et se réunir à la hâte.

Nous venons de voir que tous les prétendus inconvénients de l’état de confédération bien pesés se réduisent à rien. Nous demandons maintenant si quelqu’un dans le monde en oserait dire autant de ceux qui résultent de la manière actuelle de vider les différends entre prince et prince par le droit du plus fort, c’est-à-dire de l’état d’impolice et de guerre qu’engendre nécessairement l’indépendance absolue et mutuelle de tous les souverains dans la société imparfaite qui règne entre eux dans l’Europe. Pour qu’on soit mieux en état de peser ces inconvénients, j’en vais résumer en peu de mots le sommaire que je laisse examiner au lecteur.

  1. Changements continuels et inévitables de relations entre les peuples, qui empêchent aucun d’eux de pouvoir fixer en ses mains la force dont il jouit.

  2. Point de sûreté parfaite, aussi longtemps que les voisins ne sont pas soumis ou anéantis.

  3. Impossibilité générale de les anéantir, attendu qu’en subjuguant les premiers, on en trouve d’autres.

  1. Défaut de force et de défense dans les minorités et dans les révoltes ; car quand l’état se partage, qui peut soutenir un des partis contre l’autre ?

  1. Jamais de justice à espérer d’autrui sans des frais et des pertes immenses, qui ne l’obtiennent pas toujours, et dont l’objet disputé ne dédommage que rarement.

  2. Risque inévitable de ses états et quelquefois de sa vie dans la poursuite de ses droits.

  3. Nécessité de prendre part malgré soi aux querelles de ses voisins, et d’avoir la guerre quand on la voudrait le moins.

  4. Interruption du commerce et des ressources publiques, au moment quelles sont le plus nécessaires.

  5. Danger continuel de la part d’un voisin puissant si l’on est faible, et d’une ligue si l’on est fort.

  6. Enfin inutilité de la sagesse où préside la fortune ; désolation continuelle des peuples ; affaiblissement de l’état dans les succès et dans les revers ; impossibilité totale d’établir jamais un bon gouvernement, de compter sur son propre bien, et de rendre heureux ni soi ni les autres.

Récapitulons de même les avantages de l’arbitrage européen pour les princes confédérés.

  1. Sûreté entière que leurs différends présents et futurs seront toujours terminés sans aucune guerre ; sûreté incomparablement plus utile pour eux que ne serait, pour les particuliers, celle de n’avoir jamais de procès.

  2. Sujets de contestations ôtés ou réduits à très peu de chose par l’anéantissement de toutes prétentions antérieures, qui compensera les renonciations et affermira les possessions.

  3. Sûreté entière et perpétuelle, et de la personne du prince, et de sa famille, et de ses états, et de l’ordre de succession fixé par les lois de chaque pays, tant contre l’ambition des prétendants injustes et ambitieux, que contre les révoltes des sujets rebelles.

  4. Sûreté parfaite de l’exécution de tous les engagements réciproques entre prince et prince, par la garantie de la république européenne.

  5. Liberté et sûreté parfaite et perpétuelle à l’égard du commerce, tant d’état à état, que de chaque état dans les régions éloignées.

  6. Suppression totale et perpétuelle de leur dépense militaire extraordinaire par terre et par mer en temps de guerre, et considérable diminution de leur dépense ordinaire en temps de paix.

  7. Progrès sensible de l’agriculture et de la population, des richesses de l’état et des revenus du prince.

  8. Facilité de tous les établissements qui peuvent augmenter la gloire et l’autorité du souverain, les ressources publiques et le bonheur des peuples.

Je laisse, comme je l’ai déjà dit, au jugement des lecteurs l’examen de tous ces articles et la comparaison de l’état de paix qui résulte de la confédération, avec l’état de guerre qui résulte de l’impolice européenne.

Si nous avons bien raisonné dans l’exposition de ce projet, il est démontré : premièrement, que l’établissement de la paix perpétuelle dépend uniquement du consentement des souverains, et n’offre point à lever d’autre difficulté que leur résistance ; secondement, que cet établissement leur serait utile de toute manière, et qu’il n’y a nulle comparaison à faire, même pour eux, entre les inconvénients et les avantages ; en troisième lieu, qu’il est raisonnable de supposer que leur volonté s’accorde avec leur intérêt ; enfin, que cet établissement une fois formé sur le plan proposé, serait solide et durable, et remplirait parfaitement son objet. Sans doute, ce n’est pas à dire que les souverains adopteront ce projet, (qui peut répondre de la raison d’autrui ?) mais seulement qu’ils l’adopteraient s’ils consultaient leurs vrais intérêts : car on doit bien remarquer que nous n’avons point supposé les hommes tels qu’ils devraient être, bons, généreux, désintéressés, et aimant le bien public par humanité ; mais tels qu’ils sont, injustes, avides, et préférant leur intérêt à tout. La seule chose qu’on leur suppose, c’est assez de raison pour voir ce qui leur est utile, et assez de courage pour faire leur propre bonheur. Si, malgré tout cela, ce projet demeure sans exécution, ce n’est donc pas qu’il soit chimérique ; c’est que les hommes sont insensés, et que c’est une sorte de folie d’être sage au milieu des fous.

Fin de l’EXTRAIT DU PROJET DE PAIX PERPÉTUELLE

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