Abstract
Unfinished early tragedy on Columbus’s arrival in the New World, with a love intrigue between the cacique of Guanahan, his wife Digizé and the princess Carime. An early dramatic work, without philosophical content.
Testo originale francese · Arvensa Editions · pubblico dominio
LE CACIQUE, de l’île de Guanahan, conquérant d’une partie des Antilles.
DIGIZÉ, épouse du Cacique.
CARIME, princesse américaine.
COLOMB, chef de la flotte espagnole.
ALVAR, officier castillan.
LE GRAND-PRÊTRE des Américains.
NOZIME, Américain.
TROUPE de Sacrificateurs Américains.
TROUPE d’Espagnols et d’Espagnoles de la flotte.
TROUPE d’Américains et d’Américaines.
La scène est dans l’île de Guanahan.
Scène Première
Le Cacique, Carime
LE CACIQUE.
Seule en ces bois sacrés ! eh ! qu’y faisait Carime ?
CARIME.
Eh ! quel autre que vous devrait le savoir mieux ?
De mes tourments secrets j’importunais les dieux ;
J’y pleurais mes malheurs ; m’en faites-vous un crime ?
LE CACIQUE.
Loin de vous condamner, j’honore la vertu
Qui vous fait près des dieux, chercher la confiance,
Que l’effroi vient d’ôter à mon peuple abattu.
Cent présages affreux, troublant notre assurance,
Semblent du ciel annoncer le courroux ;
Si nos crimes ont pu mériter sa vengeance,
Vos voeux l’éloigneront de nous,
En faveur de votre innocence.
CARIME.
Quel fruit espérez-vous de ces détours honteux ?
Cruel ! vous insultez à mon sort déplorable.
Ah ! si l’amour me rend coupable,
Est-ce à vous à blâmer mes feux ?
LE CACIQUE.
Quoi ! vous parlez d’amour en ces moments funestes !
L’amour échauffe-t-il des coeurs glacés d’effroi ?
CARIME.
Quand l’amour est extrême,
Craint-on d’autre malheur.
Que la froideur
De ce qu’on aime ?
Si Digizé vous vantait son ardeur,
Lui répondriez-vous de même ?
LE CACIQUE.
Digizé m’appartient par des nœuds éternels ;
En partageant mes feux elle a rempli mon trône ;
Et, quand nous confirmons nos serments mutuels ;
L’amour le justifie, et le devoir l’ordonne
CARIME.
L’amour et le devoir s’accordent rarement :
Tour-à-tour seulement ils règnent dans une âme.
L’amour forme l’engagement,
Mais le devoir éteint la flamme.
Si l’hymen a pour vous des attraits si charmants,
Redoublez avec moi ses doux engagements :
Mon cœur consent à ce partage :
C’est un usage établi parmi nous.
LE CACIQUE.
Que me proposez-vous, Carime ? quel langage !
CARIME.
Tu t’offenses, cruel, d’un langage si doux !
Mon amour et mes pleurs excitent ton courroux !
Tu vas triompher en ce jour.
Ah ! si tes yeux ont plus de charmes,
Ton cœur a-t-il autant d’amour ?
LE CACIQUE.
Cessez de vains regrets, votre plainte est injuste :
Ici vos pleurs blessent mes yeux.
Carime, ainsi que vous, en cet asile auguste,
Mon cœur a ses secrets à révéler aux dieux.
CARIME.
Quoi ! barbare, au mépris tu joins enfin l’outrage.
Va, tu n’entendras plus d’inutiles soupirs ;
À mon amour trahi tu préfères ma rage ;
Il faudra te servir au gré de tes désirs.
LE CACIQUE.
Que son sort est à plaindre !
Mais les fureurs n’obtiendront rien.
Pour un cœur fait comme le mien
Ses pleurs étaient bien plus à craindre.
Scène II
LE CACIQUE seul.
Lieu terrible, lieu révéré,
Séjour des dieux de cet empire,
Déployez dans les cœurs votre pouvoir sacré :
Dieux, calmez un peuple égaré,
De ses sens effrayés dissipez ce délire ;
Ou, si votre puissance enfin n’y peut suffire,
N’usurpez plus un nom vainement adoré.
Je me le cache en vain, moi-même je frissonne ;
Une sombre terreur m’agite malgré moi.
Cacique malheureux, ta vertu t’abandonne ;
Pour la première fois ton courage s’étonne ;
La crainte et la frayeur se font sentir à toi.
Lieu terrible, lieu révéré.
Séjour des dieux de cet empire,
Déployez dans les cœurs votre pouvoir sacré :
Rassurez un peuple égaré,
De ses sens effrayés dissipez ce délire ;
Ou, si votre puissance enfin n’y peut suffire,
N’usurpez plus un nom vainement adoré.
Mais quel est le sujet de ces craintes frivoles ?
Les vains pressentiments d’un peuple épouvanté.
Les mugissements des idoles.
Ou l’aspect effrayant d’un astre ensanglanté ?
Ah ! n’ai-je tant de fois enchaîné la victoire,
Tant vaincu de rivaux, tant obtenu de gloire.
Que pour la perdre enfin par de si faibles coups ?
Gloire frivole ! eh ! sur quoi comptons-nous ?
Mais je vois Digizé. Cher objet de ma flamme.
Tendre épouse, ah ! mieux que les dieux.
L’éclat de tes beaux yeux
Ranimera mon âme.
Scène III
Digizé, le Cacique
DIGIZÉ.
Seigneur, vos sujets éperdus,
Saisis d’effroi, d’horreur, cèdent à leurs alarmes,
Et, parmi tant de cris, de soupirs et de larmes,
C’est pour vous qu’ils craignent le plus.
Quel que soit le sujet de leur terreur mortelle.
Ah ! fuyons, cher époux, fuyons, sauvons vos jours.
Par une crainte, hélas ! qui menace leur cours,
Mon cœur sent une mort réelle.
LE CACIQUE.
Moi fuir ! leur cacique ! leur roi !
Leur père enfin ! l’espères-tu de moi ?
Sur la vaine terreur dont ton esprit se blesse,
Moi, fuir ! ah ! Digizé, que me proposes-tu ?
Un cœur chargé d’une faiblesse
Conserverait-il ta tendresse
En abandonnant la vertu ?
Digizé, je chéris le nœud qui nous assemble ;
J’adore tes appas, ils peuvent tout sur moi :
Mais j’aime encore mon peuple autant que toi,
Et la vertu plus que tous deux ensemble.
Scène IV
Nozime, Le Cacique, Digizé
NOZIME.
Par votre ordre, seigneur, les prêtres rassemblés
Vont bientôt en ces lieux commencer le mystère.
LE CACIQUE.
Et les peuples ?
NOZIME.
Toujours également troublés,
Tous frémissent au bruit d’un mal imaginaire.
Ils disent qu’en ces lieux les enfants du soleil
Doivent bientôt descendre en superbe appareil.
Tout, tremble à leur nom seul ; et ces hommes terribles.
Affranchis de la mort, aux coups inaccessibles.
Doivent tout asservir à leur pouvoir fatal :
Trop fiers d’être immortels, leur orgueil sans égal
Des rois fait leurs sujets, des peuples leurs esclaves.
Leurs récits effrayants étonnent les plus braves.
J’ai vainement cherché les auteurs insensés De ces bruits…
LE CACIQUE.
Laissez-nous, Nozime : c’est assez.
DIGIZÉ.
Grands dieux ! que produira cette terreur publique ?
Quel sera ton destin, infortuné cacique ?
Hélas ! ce doute affreux ne trouble-t-il que moi ?
LE CACIQUE.
Mon sort est décidé ; je suis aimé de toi.
Dieux puissants, dieux jaloux de mon bonheur suprême,
Des fiers enfants du ciel secondez les projets :
Armez à votre gré la terre, l’enfer même ;
Je puis braver et la foudre et vos traits.
Déployez contre moi votre injuste vengeance,
J’en redoute peu les effets :
Digizé seule en sa puissance
Tient mon bonheur et mes succès.
Dieux puissants, dieux jaloux de mon bonheur suprême.
Des fiers enfants du ciel secondez les projets :
Armez à votre gré la terre, l’enfer même ;
Je puis braver et la foudre et vos traits.
DIGIZÉ.
Où vous emporte un excès de tendresse ?
Ah ! n’irritons point les dieux :
Plus on prétend braver les cieux,
Plus on sent sa propre faiblesse.
Ciel, protecteur de l’innocence,
Éloigne nos dangers, dissipe notre effroi.
Eh ! des faibles humains qui prendra la défense,
S’ils n’osent espérer en toi ?
Du plus parfait amour la flamme légitime
Aurait-elle offensé tes yeux ?
Ah ! si des yeux si purs devant toi sont un crime.
Détruis la race humaine et ne fais que des dieux.
Ciel, protecteur de l’innocence,
Éloigne nos dangers, dissipe notre effroi.
Eh ! des faibles humains qui prendra la défense,
S’ils n’osent espérer en toi ?
LE CACIQUE.
Chère épouse, suspends d’inutiles alarmes :
Plus que de vains malheurs tes pleurs me vont coûter.
Ai-je, quand tu verses des larmes,
De plus grands maux à redouter ?
Mais j’entends retentir les instruments sacrés,
Les prêtres vont paraître :
Gardez-vous de laisser connaître
Le trouble auquel vous vous livrez.
Scène V
Le Cacique, le Grand-Prêtre, Digizé, Troupe de Prêtres
LE GRAND-PRÊTRE.
C’est ici le séjour de nos dieux formidables ;
Ils rendent en ces lieux leurs arrêts redoutables :
Que leur présence en nous imprime un saint respect !
Tout doit frémir à leur aspect.
LE CACIQUE.
Prêtres sacrés des dieux qui protègent[54] ces îles,
Implorez leur secours sur mon peuple et sur moi ;
Obtenez d’eux qu’ils bannissent l’effroi
Qui vient troubler ces lieux tranquilles.
Des présages affreux
Répandent l’épouvante ;
Tout gémit dans l’attente
De cent maux rigoureux.
Par vos accents terribles
Évoquez les destins :
Si nos maux sont certains,
Ils seront moins sensibles.
LE GRAND-PRÊTRE, alternativement avec le chœur.
Ancien du monde, être des jours.
Sois attentif à nos prières ;
Soleil, suspends ton cours
Pour éclairer nos mystères.
LE GRAND-PRÊTRE.
Dieux qui veillez sur cet empire.
Manifestez vos soins ; soyez nos protecteurs.
Bannissez de vaines terreurs.
Un signe seul vous peut suffire :
Le vil effroi peut-il frapper des cœurs
Que votre confiance inspire ?
CHOEUR.
Ancien du monde, être des jours,
Sois attentif à nos prières ;
Soleil, suspends ton cours
Pour éclairer nos mystères.
LE GRAND-PRÊTRE.
Conservez à son peuple un prince généreux :
Que, de votre pouvoir digne dépositaire,
Il soit heureux comme les dieux,
Puisqu’il remplit leur ministère,
Et qu’il est bienfaisant comme eux !
CHOEUR.
Ancien du monde, etc.
LE GRAND-PRÊTRE.
C’en est assez. Que l’on fasse silence.
De nos rites sacrés déployons la puissance.
Que vos sublimes sons, vos pas mystérieux,
De l’avenir, soustrait aux mortels curieux,
Dans mon cœur inspiré portent la connaissance.
Mais la fureur divine agite mes esprits ;
Mes sens sont étonnés, mes regards éblouis ;
La nature succombe aux efforts réunis
De ces ébranlements terribles…
Non, des transports nouveaux affermissent mes sens ;
Mes yeux avec effort percent la nuit des temps…
Écoutez du destin les décrets inflexibles…
Cacique infortuné,
Tes exploits sont flétris, ton règne est terminé :
Ce jour en d’autres mains fait passer ta puissance :
Tes peuples, asservis sous un joug odieux.
Vont perdre pour jamais les plus chers dons des cieux.
Leur liberté, leur innocence.
Fiers enfants du soleil, vous triomphez de nous ;
Vos arts sur nos vertus vous donnent la victoire :
Mais, quand nous tombons sous vos coups.
Craignez de payer cher nos maux et votre gloire.
Des nuages confus naissent de toutes parts…
Les siècles sont voilés à mes faibles regards.
LE CACIQUE.
De vos arts mensongers cessez les vains prestiges.
(Les prêtres se retirent, après quoi l’on entend le chœur suivant derrière le théâtre.)
CHŒUR, derrière le théâtre.
O ciel ! ô ciel ! quels prodiges nouveaux !
Et quels monstres ailés paraissent sur les eaux !
DIGIZÉ.
Dieux ! quels sont ces nouveaux prodiges ?
CHOEUR, derrière le théâtre.
O ciel ! ô ciel ! etc.
LE CACIQUE.
L’effroi trouble les yeux de ce peuple timide ;
Allons apaiser ses transports.
DIGIZÉ.
Seigneur, où courez-vous ? quel vain espoir vous guide ?
Contre l’arrêt des dieux que servent vos efforts ?
Mais il ne m’entend plus, il fuit. Destin sévère !
Ah ! ne puis-je du moins, dans ma douleur amère,
Sauver un de ses jours au prix de mille morts ?
Fin du premier Acte.
Scène Première
Colomb, Alvar, Troupe d’Espagnols et d’Espagnoles
CHOEUR.
Triomphons, triomphons*sur la terre et sur l’onde !
Donnons des lois à l’univers :
Notre audace en ce jour découvre un nouveau monde ;
Il est fait pour porter nos fers.
COLOMB, tenant d’une main une épée nue, et de l’autre l’étendard de Castille.
Climats dont à nos yeux s’enrichit la nature,
Inconnus aux humains, trop négligés des cieux,
Perdez la liberté :
(Il plante l’étendard en terre.)
Mais portez, sans murmure,
Un joug encore plus précieux.
Chers compagnons, jadis l’Argonaute timide
Éternisa son nom dans les champs de Colchos :
Aux rives de Gadès l’impétueux Alcide
Borna sa course et ses travaux :
Un art audacieux, en nous servant de guide,
De l’immense Océan nous a soumis les flots.
Mais qui célébrera notre troupe intrépide
À l’égal de tous ces héros ?
Célébrez ce grand jour d’éternelle mémoire ;
Entrez, par les plaisirs, au chemin de la gloire ;
Que vos yeux enchanteurs brillent de toutes parts ;
De ce peuple sauvage étonnez les regards.
CHOEUR.
Célébrons ce grand jour d’éternelle mémoire ;
Que nos yeux enchanteurs brillent de toutes parts.
(On danse.)
ALVAR.
Fière Castille, étends partout tes lois,
Sur toute la nature exerce ton empire ;
Pour combler tes brillants exploits
Un monde entier n’a pu suffire.
Maîtres des éléments, héros dans les combats,
Répandons en ces lieux la terreur, le ravage ;
Le ciel en fit notre partage
Quand il rendit l’abord de ces climats
Accessible à notre courage.
Fière Castille,etc.
(Danses guerrières.)
UNE CASTILLANE.
Volez, conquérants redoutables,
Allez remplir de grands destins :
Avec des armes plus aimables.
Nos triomphes sont plus certains.
Qu’ici d’une gloire immortelle
Chacun se couronne à son tour.
Guerriers, vous y portez l’empire d’Isabelle,
Nous y portons l’empire de l’Amour.
Volez, conquérants, etc.
(Danses.)
ALVAR et la CASTILLANE.
Jeunes beautés, guerriers terribles,
Unissez-vous, soumettez l’univers.
Si quelqu’un se dérobe à des coups invincibles.
Par de beaux yeux qu’il soit chargé de fers.
COLOMB.
C’est assez exprimer notre allégresse extrême,
Nous devons nos moments à de plus doux transports.
Allons aux habitants qui vivent sur ces bords
De leur nouveau destin porter l’arrêt suprême.
Alvar, de nos vaisseaux ne vous éloignez pas ;
Dans ces détours cachés dispersez vos soldats :
La gloire d’un guerrier est assez satisfaite
S’il peut favoriser une heureuse retraite.
Allez, si nous avons à livrer des combats,
Il sera bientôt temps d’illustrer votre bras.
CHOEUR.
Triomphons, triomphons sur la terre et sur l’onde ;
Portons nos lois au bout de l’univers :
Notre audace en ce jour découvre un nouveau monde ;
Nous sommes faits pour lui donner des fers.
Scène II
Carime
Transports de ma fureur, amour, rage funeste,
Tyrans de la raison, ou guidez-vous mes pas ?
C’est assez déchirer mon cœur par vos combats ;
Ah ! du moins éteignez un feu que je déteste,
Par mes pleurs ou par mon trépas.
Mais je l’espère en vain, l’ingrat y règne encore :
Ses outrages cruels n’ont pu me dégager ;
Je reconnais toujours, hélas ! que je l’adore,
Par mon ardeur à m’en venger.
Transports de ma fureur, etc.
Mais que servent ces pleurs ?… Qu’elle pleure elle-même.
C’est ici le séjour des enfants du soleil,
Voilà de leur abord le superbe appareil ;
Qu’y viens-je faire, hélas ! dans ma fureur extrême ?
Je viens leur livrer ce que j’aime,
Pour leur livrer ce que je hais !
Oses-tu l’espérer, infidèle Carime ?
Les fils du ciel sont-ils faits pour le crime ?
Ils détesteront tes forfaits.
Mais s’ils avaient aimé… s’ils ont des cœurs sensibles…
Ah ! sans doute ils le sont, s’ils ont reçu le jour.
Le ciel peut-il former des cœurs inaccessibles
Aux tourments de l’amour ?
Scène III
Alvar, Carime
ALVAR.
Que vois-je ? quel éclat ! Ciel ! comment tant de charmes
Se trouvent-ils en ces déserts ?
Que serviront ici la valeur et les armes ?
C’est à nous d’y porter les fers.
CARIME, en action de se prosterner.
Je suis encore, seigneur, dans l’ignorance
Des hommages qu’on doit…
ALVAR, la retenant.
J’en puis avoir reçus ;
Mais où brille votre présence
C’est à vous seule qu’ils sont dus.
CARIME.
Quoi donc ! refusez-vous, seigneur, qu’on vous adore ?
N’êtes-vous pas des dieux ?
ALVAR.
On ne doit adorer que vous seule en ces lieux ;
Au titre de héros nous aspirons encore.
Mais daignez m’instruire à mon tour
Si mon cœur, en ce lieu sauvage,
Doit, en vous, admirer l’ouvrage
De la nature ou de l’Amour.
CARIME.
Vous séduisez le mien par un si doux langage,
Je n’en attendais pas de tels en ce séjour.
ALVAR.
L’Amour veut, par mes soins, réparer en ce jour
Ce qu’ici vos appas ont de désavantage :
Ces lieux grossiers ne sont pas faits pour vous ;
Daignez nous suivre en un climat plus doux.
Avec tant d’appas en partage,
L’indifférence est un outrage
Que vous ne craindrez pas de nous.
CARIME.
Je ferai plus encore ; et je veux que cette île
Avant la fin du jour reconnaisse vos lois.
Les peuples, effrayés, vont d’asile en asile
Chercher leur sûreté dans le fond de nos bois.
Le Cacique lui-même, en d’obscures retraites,
A déposé ses biens les plus chéris.
Je connais les détours de ces routes secrètes.
Des otages si chers…
ALVAR.
Croyez-vous qu’à ce prix
Nos cœurs soient satisfaits d’emporter la victoire ?
Notre valeur suffit pour nous la procurer.
Vos soins ne serviraient qu’à ternir notre gloire,
Sans la mieux assurer.
CARIME.
Ainsi tout se refuse à ma juste colère !
ALVAR.
Juste ciel ! vous pleurez ! ai-je pu vous déplaire ?
Parlez, que fallait-il ?…
CARIME.
Il fallait me venger.
ALVAR.
Quel indigne mortel a pu vous outrager ?
Quel monstre a pu former ce dessein téméraire ?
CARIME.
Le Cacique.
ALVAR.
Il mourra : c’est fait de son destin.
Tous moyens sont permis pour punir une offense.
Pour courir à la gloire il n’est qu’un seul chemin,
Il en est cent pour la vengeance.
Il faut venger vos pleurs et vos appas.
Mais mon zèle empressé n’est pas ici le maître :
Notre chef en ces lieux va bientôt reparaître ;
Je vais tout préparer pour marcher sur vos pas.
(Ensemble.)
Vengeance, Amour, unissez-vous,
Portez partout le ravage.
Quand vous animez le courage,
Rien ne résiste à vos coups.
ALVAR.
La colère en est plus ardente
Quand ce qu’on aime est outragé.
CARIME.
Quand l’amour en haine est changé,
La rage est cent fois plus puissante.
(Ensemble.)
Vengeance, Amour, unissez-vous, etc.
Fin du second Acte.
Scène Première
Digizé
Tourments des tendres cœurs, terreurs, crainte fatale,
Tristes pressentiments, vous voilà donc remplis !
Funeste trahison d’une indigne rivale.
Noirs crimes de l’amour, restez-vous impunis ?
Hélas ! dans mon effroi timide,
Je ne soupçonnais pas, cher et fidèle époux.
De quelle main perfide
Te viendraient de si rudes coups.
Je connais trop ton cœur, le sort qui nous sépare
Terminera tes jours :
Et je n’attendrai pas qu’une main moins barbare
Des miens vienne trancher le cours.
Tourments des tendres cœurs, terreurs, crainte fatale,
Tristes pressentiments, etc.
Cacique redouté, quand cette heureuse rive
Retentissait partout de tes faits glorieux.
Qui t’eût dit qu’on verrait ton épouse captive
Dans le palais de tes aïeux ?
Scène II
Digizé, Carime
DIGIZÉ.
Venez-vous insulter à mon sort déplorable ?
CARIME.
Je viens partager vos ennuis.
DIGIZÉ.
Votre fausse pitié m’accable
Plus que l’état même où je suis.
CARIME.
Je ne connais point l’art de feindre :
Avec regret je vois couler vos pleurs.
Mon désespoir a causé vos malheurs :
Mais mon cœur commence à vous plaindre,
Sans pouvoir guérir vos douleurs.
Renonçons à la violence :
Quand le cœur se croit outragé,
A peine a-t-on puni l’offense
Qu’on sent moins le plaisir que donne la vengeance
Que le regret d’être vengé.
DIGIZÉ.
Quand le remède est impossible,
Vous regrettez les maux où vous me réduisez ;
C’est quand vous les avez causés
Qu’il y fallait être sensible.
(Ensemble.)
Amour, Amour, tes cruelles fureurs,
Tes injustes caprices,
Ne cesseront-ils point de tourmenter les cœurs ?
Fais-tu de nos supplices
Tes plus chères douceurs ?
Nos tourments font-ils tes délices ?
Te nourris-tu de nos pleurs ?
Amour, Amour, tes cruelles fureurs.
Tes injustes caprices,
Ne cesseront-ils point de tourmenter les cœurs ?
CARIME.
Quel bruit ici se fait entendre !
Quels cris ! quels sons étincelants !
DIGIZÉ.
Du Cacique en fureur les transports violents…
Si c’était lui… Grands dieux ! qu’ose-t-il entreprendre ?
Le bruit redouble ; hélas ! peut-être il va périr.
Ciel, juste ciel, daigne le secourir !
(On entend des décharges de mousqueterie qui se mêlent au bruit de l’orchestre.)
(Ensemble.)
Dieux ! quel fracas ! quel bruit ! quels éclats de tonnerre !
Le soleil irrité renverse-t-il la terre ?
Scène III
Colomb, suivi de quelques guerriers, Digizé, Carime
COLOMB.
C’est assez. Épargnons de faibles ennemis.
Qu’ils sentent leur faiblesse avec leur esclavage ;
Avec tant de fierté, d’audace et de courage,
Ils n’en seront que plus punis.
DIGIZÉ.
Cruels ! qu’avez-vous fait ?… Mais, ô ciel ! c’est lui-même !
Scène IV
Alvar, Le Cacique désarmé, et les acteurs précédents.
ALVAR.
Je l’ai surpris qui, seul, ardent et furieux.
Cherchait à pénétrer jusqu’en ces mêmes lieux.
COLOMB.
Parle, que voulais-tu dans ton audace extrême ?
LE CACIQUE.
Voir Digizé, t’immoler et mourir.
COLOMB.
Ta barbare fierté ne peut se démentir :
Mais, réponds, qu’attends-tu de ma juste colère ?
LE CACIQUE.
Je n’attends rien de toi ; va, remplis tes projets.
Fils du soleil, de tes heureux succès
Rends grâce aux foudres de ton père,
Dont il t’a fait dépositaire.
Sans ces foudres brûlants, ta troupe en ces climats
N’aurait trouvé que le trépas.
COLOMB.
Ainsi donc ton arrêt est dicté par toi-même.
CARIME.
Calmez votre colère extrême ;
Accordez aux remords prêts à me déchirer
De deux tendres époux la vie et la couronne.
J’ai fait leurs maux, je veux les réparer :
Ou, si votre rigueur l’ordonne,
Avec eux je veux expirer.
COLOMB.
Daignent-ils recourir à la moindre prière !
LE CACIQUE.
Vainement ton orgueil l’espère,
Et jamais mes pareils n’ont prié que les dieux.
CARIME, à Alvar.
Obtenez ce bienfait si je plais à vos yeux.
CARIME, ALVAR, DIGIZÉ.
Excusez deux époux, deux amants trop sensibles ;
Tout leur crime est dans leur amour.
Ah ! si vous aimiez un jour,
Voudriez-vous à votre tour
Ne rencontrer que des cœurs inflexibles ?
CARIME.
Ne vous rendrez-vous point ?
COLOMB.
Allez, je suis vaincu.
Cacique malheureux, remonte sur ton trône.
(On lui rend son épée.)
Reçois mon amitié, c’est un bien qui t’est dû.
Je songe, quand je te pardonne.
Moins à leurs pleurs qu’à ta vertu.
(à Carime.)
Pour ces tristes climats la vôtre n’est pas née.
Sensible aux feux d’Alvar, daignez les couronner.
Venez montrer l’exemple à l’Espagne étonnée,
Quand on pourrait punir, de savoir pardonner.
LE CACIQUE.
C’est toi qui viens de le donner ;
Tu me rends Digizé, tu m’as vaincu par elle.
Tes armes n’avaient pu dompter mon cœur rebelle,
Tu l’as soumis par tes bienfaits.
Sois sûr, dès cet instant, que tu n’auras jamais
D’ami plus empressé, de sujet plus fidèle.
COLOMB.
Je te veux pour ami, sois sujet d’Isabelle.
Vante-nous désormais ton éclat prétendu,
Europe : en ce climat sauvage,
On éprouve autant de courage.
On y trouve plus de vertu.
O vous que des deux bouts du monde
Le destin rassemble en ces lieux !
Venez, peuples divers, former d’aimables jeux :
Qu’à vos concerts l’écho réponde :
Enchantez les cœurs et les yeux.
Jamais une plus digne fête
N’attira vos regards.
Nos jeux sont les enfants des arts,
Et le monde en est la conquête.
Hâtez-vous, accourez, venez de toutes parts,
O vous que des deux bouts du monde
Le destin rassemble en ces lieux,
Venez former d’aimables jeux.
Scène V
Colomb, Digizé, Carime, La Cacique, Alvar, peuples espagnols et américains.
CHOEUR.
Accourons, accourons, formons d’aimables jeux ;
Qu’il nos concerts l’écho réponde :
Enchantons les cœurs et les veux.
UN AMÉRICAIN.
Il n’est point de cœur sauvage
Pour l’amour ;
Et dès qu’on s’engage
En ce séjour,
C’est sans partage.
Point d’autres plaisirs
Que de douces chaînes :
Nos uniques peines
Sont nos vains désirs,
Quand des inhumaines
Causent nos soupirs.
Il n’est point, etc.
UNE ESPAGNOLE.
Voguons,
Parcourons
Les ondes,
Nos plaisirs auront leur tour,
Découvrir
De nouveaux mondes,
C’est offrir
De nouveaux myrtes à l’Amour.
Plus loin que Phébus n’étend
Sa carrière,
Plus loin qu’il ne répand
Sa lumière,
L’Amour fait sentir ses feux.
Soleil, tu fais nos jours ;
l’Amour les rend heureux.
Voguons, etc.
CHOEUR.
Répandons dans tout l’univers
Et nos trésors et l’abondance ;
Unissons par notre alliance
Deux mondes séparés par l’abîme des mers.
AIR
Ajouté à la fête du Troisième acte.
DIGIZÉ.
Triomphe, Amour, règne en ces lieux ;
Retour de mon bonheur, doux transports de ma flamme,
Plaisirs charmants, plaisirs des dieux.
Enchantez, enivrez mon âme ;
Coulez, torrents délicieux.
Fille de la vertu, tranquillité charmante,
Tu n’exclus point des cœurs l’aimable volupté.
Les doux plaisirs font la félicité,
Mais c’est toi qui la rends constante.
Fin du troisième et dernier Acte
FIN de la DÉCOUVERTE DU NOUVEAU MONDE