Abstract
A satirical periodical sheet conceived with Diderot, in which Rousseau ironically presents himself as a literary critic full of confidence and devoid of competence. A satirical exercise, without philosophical content.
Testo originale francese · Arvensa Editions · pubblico dominio
Dès qu’on m’a appris que les écrivains qui s’étaient chargés d’examiner les ouvrages nouveaux avaient, par divers accidents, successivement résigné leurs emplois, je me suis mis en tête que je pourrais fort bien les remplacer ; et, comme je n’ai pas la mauvaise vanité de vouloir être modeste avec le public, j’avoue franchement que je m’en suis trouvé très capable ; je soutiens même qu’on ne doit jamais parler autrement de soi, que quand on est bien sûr de n’en pas être la dupe. Si j’étais un auteur connu, j’affecterais peut-être de débiter des contre-vérités à mon désavantage, pour tâcher, à leur faveur, d’amener adroitement dans la même classe les défauts que je serais contraint d’avouer : mais actuellement le stratagème serait trop dangereux ; le lecteur, par provision, me jouerait infailliblement le tour de tout prendre au pied de la lettre : or, je le demande à mes chers confrères, est-ce là le compte d’un auteur qui parle mal de soi ?
Je sens bien qu’il ne suffit pas tout-à-fait que je sois convaincu de ma grande capacité, et qu’il serait assez nécessaire que le public fût de moitié dans cette conviction : mais il m’est aisé de montrer que cette réflexion, même prise comme il faut, tourne presque toute à mon profit. Car remarquez, je vous prie, que, si le public n’a point de preuves que je sois pourvu des talents convenables pour réussir dans l’ouvrage que j’entreprends, on ne peut pas dire non plus qu’il en ait du contraire. Voilà donc déjà pour moi un avantage considérable sur la plupart de mes concurrents ; j’ai réellement vis-à-vis d’eux une avance relative de tout le chemin qu’ils ont fait en arrière.
Je pars ainsi d’un préjugé favorable, et je le confirme par les raisons suivantes, très capables, à mon avis, de dissiper pour jamais toute espèce de doute désavantageux sur mon compte.
1° On a publié depuis un grand nombre d’années une infinité de journaux, feuilles et autres ouvrages périodiques, en tout pays et en toute langue, et j’ai apporté la plus scrupuleuse attention à ne jamais rien lire de tout cela. D’où je conclus que, n’ayant point la tête farcie de ce jargon, je suis en état d’en tirer des productions beaucoup meilleures en elles-mêmes, quoique peut-être en moindre quantité. Cette raison est bonne pour le public ; mais j’ai été contraint de la retourner pour mon libraire, en lui disant que le jugement engendre plus de choses à mesure que la mémoire en est moins chargée, et qu’ainsi les matériaux ne nous manqueraient pas.
2° Je n’ai pas non plus trouvé à propos, et à peu près par la même raison, de perdre beaucoup de temps à l’étude des sciences ni à celle des auteurs anciens. La physique systématique est depuis longtemps reléguée dans le pays des romans ; la physique expérimentale ne me paraît plus que l’art d’arranger agréablement de jolis brimborions ; et la géométrie, celui de se passer du raisonnement à l’aide de quelques formules.
Quant aux anciens, il m’a semblé que, dans les jugements que j’aurais à porter, la probité ne voulait pas que je donnasse le change à mes lecteurs, ainsi que faisaient jadis nos savants, en substituant frauduleusement, à mon avis qu’ils attendraient, celui d’Aristote ou de Cicéron dont ils n’ont que faire : grâce à l’esprit de nos modernes, il y a longtemps que ce scandale a cessé, et je me garderai bien d’en ramener la pénible mode. Je me suis seulement appliqué à la lecture des dictionnaires ; et j’y ai fait un tel profit, qu’en moins de trois mois je me suis vu en état de décider de tout avec autant d’assurance et d’autorité que si j’avais eu deux ans d’étude. J’ai de plus acquis un petit recueil de passages latins tirés de divers poètes, où je trouverai de quoi broder et enjoliver mes feuilles, en les ménageant avec économie afin qu’ils durent longtemps. Je sais combien les vers latins, cités à propos, donnent de relief à un philosophe ; et, par la même raison, je me suis fourni de quantité d’axiomes et de sentences philosophiques pour orner mes dissertations, quand il sera question de poésie. Car je n’ignore pas que c’est un devoir indispensable pour quiconque aspire à la réputation d’auteur célèbre, de parler pertinemment de toutes les sciences, hors celle dont il se mêle. D’ailleurs, je ne sens point du tout la nécessité d’être fort savant pour juger les ouvrages qu’on nous donne aujourd’hui. Ne dirait-on pas qu’il faut avoir lu le père Pétau, Montfaucon, etc., et être profond dans les mathématiques, etc., pour juger Tanzaï, Grigri, Angola, Misapouf, et autres sublimes productions de ce siècle ?
Ma dernière raison, et, dans le fond, la seule dont j’avais besoin, est tirée de mon objet même. Le but que je me propose dans le travail médité, est de faire l’analyse des ouvrages nouveaux qui paraîtront, d’y joindre mon sentiment, et de communiquer l’un et l’autre au public ; or, dans tout cela, je ne vois pas la moindre nécessité d’être savant. Juger sainement et impartialement, bien écrire, savoir sa langue ; ce sont là, ce me semble, toutes les connaissances nécessaires en pareil cas : mais ces connaissances, qui est-ce qui se vante de les posséder mieux que moi et à un plus haut degré ? À la vérité je ne saurais pas bien démontrer que cela soit réellement tout-à-fait comme je le dis ; mais c’est justement à cause de cela que je le crois encore plus fort : on ne peut trop sentir soi-même ce qu’on veut persuader aux autres. Serais-je donc le premier qui, à force de se croire un fort habile homme, l’aurait aussi fait croire au public ? et si je parviens à lui donner de moi une semblable opinion, qu’elle soit bien ou mal fondée, n’est-ce pas, pour ce qui me regarde, à peu près la même chose dans le cas dont il s’agit ?
On ne peut donc nier que je ne sois très fondé à m’ériger eh Aristarque, en juge souverain des ouvrages nouveaux, louant, blâmant, critiquant à ma fantaisie sans que personne soit en droit de me taxer de témérité, sauf à tous et un chacun de se prévaloir contre moi du droit de représailles, que je leur accorde de très grand cœur, désirant seulement qu’il leur prenne en gré de dire du mal de moi de la même manière et dans le même sens que je m’avise d’en dire du bien.
C’est par une suite de ce principe d’équité que, n’étant point connu de ceux qui pourraient devenir mes adversaires, je déclare que toute critique ou observation personnelle sera pour toujours bannie de mon journal. Ce ne sont que des livres que je vais examiner ; le mot d’auteur ne sera pour moi que l’esprit du livre même, il ne s’étendra point au-delà ; et j’avertis positivement que je ne m’en servirai jamais dans un autre sens : de sorte que si, dans mes jours de mauvaise humeur, il m’arrive quelquefois de dire : Voilà un sot, un impertinent écrivain, c’est l’ouvrage seul qui sera taxé d’impertinence et de sottise, et je n’entends nullement que l’auteur en soit moins un génie du premier ordre, et peut-être même un digne académicien. Que sais-je, par exemple, si l’on ne s’avisera point de régaler mes feuilles des épithètes dont je viens de parler ? or, on voit bien d’abord que je ne cesserai pas pour cela d’être un homme de beaucoup de mérite.
Comme tout ce que j’ai dit jusqu’à présent paraîtrait un peu vague, si je n’ajoutais rien pour exposer plus nettement mon projet et la manière dont je me propose de l’exécuter, je vais prévenir mon lecteur sur certaines particularités de mon caractère, qui le mettront au fait de ce qu’il peut s’attendre à trouver dans mes écrits.
Quand Boileau a dit de l’homme en général qu’il changeait du blanc au noir, il a croqué mon portrait en deux mots, en qualité d’individu. Il l’eût rendu plus précis, s’il y eût ajouté toutes les autres couleurs avec les nuances intermédiaires. Rien n’est si dissemblable à moi que moi-même ; c’est pourquoi il serait inutile de tenter de me définir autrement que par cette variété singulière ; elle est telle dans mon esprit, qu’elle influe de temps à autre jusque sur mes sentiments. Quelquefois je suis un dur et féroce misanthrope ; en d’autres moments, j’entre en extase au milieu des charmes de la société et des délices de l’amour. Tantôt je suis austère et dévot, et, pour le bien de mon âme, je fais tous mes efforts pour rendre durables ces saintes dispositions : mais je deviens bientôt un franc libertin ; et, comme je m’occupe alors beaucoup plus de mes sens que de ma raison, je m’abstiens constamment d’écrire dans ces moments-là. C’est sur quoi il est bon que mes lecteurs soient suffisamment prévenus, de peur qu’ils ne s’attendent à trouver dans mes feuilles des choses que certainement ils n’y verront jamais. En un mot, un Protée, un caméléon, une femme, sont des êtres moins changeants que moi : ce qui doit dès l’abord ôter aux curieux toute espérance de me reconnaître quelque jour à mon caractère ; car ils me trouveront toujours sous quelque forme particulière, qui ne sera la mienne que pendant ce moment-là. Et ils ne peuvent pas même espérer de me reconnaître à ces changements ; car, comme ils n’ont point de période fixe, ils se feront quelquefois d’un instant à l’autre, et, d’autres fois, je demeurerai des mois entiers dans le même état. C’est cette irrégularité même qui fait le fond de ma constitution. Bien plus, le retour des mêmes objets renouvelle ordinairement en moi des dispositions semblables à celles où je me suis trouvé la première fois que je les ai vus ; c’est pourquoi je suis assez constamment de la même humeur avec les mêmes personnes. De sorte qu’à entendre séparément tous ceux qui me connaissent, rien ne paraîtrait moins varié que mon caractère : mais allez aux derniers éclaircissements, l’un vous dira que je suis badin, l’autre, grave ; celui-ci me prendra pour un ignorant, l’autre pour un homme fort docte ; en un mot, autant de têtes autant d’avis. Je me trouve si bizarrement disposé à cet égard, qu’étant un jour abordé par deux personnes à la fois, avec l’une desquelles j’avais accoutumé d’être gai jusqu’à la folie, et plus ténébreux qu’Héraclite avec l’autre, je me sentis si puissamment agité, que je fus contraint de les quitter brusquement, de peur que le contraste des passions opposées ne me fit tomber en syncope.
Avec tout cela, à force de m’examiner, je n’ai pas laissé que de démêler en moi certaines dispositions dominantes et certains retours presque périodiques qui seraient difficiles à remarquer à tout autre qu’à l’observateur le plus attentif, en un mot qu’à moi-même : c’est à peu près ainsi que toutes les vicissitudes et les irrégularités de l’air n’empêchent pas que les marins et les habitants de la campagne n’y aient remarqué quelques circonstances annuelles et quelques phénomènes, qu’ils ont réduits en règle pour prédire à peu près le temps qu’il fera dans certaines saisons. Je suis sujet, par exemple, à deux dispositions principales, qui changent assez constamment de huit en huit jours, et que j’appelle mes âmes hebdomadaires : par l’une, je me trouve sagement fou : par l’autre, follement sage ; mais de telle manière pourtant que, la folie l’emportant sur la sagesse dans l’un et dans l’autre cas, elle a surtout manifestement le dessus dans la semaine où je m’appelle sage ; car alors le fond de toutes les matières que je traite, quelque raisonnable qu’il puisse être en soi, se trouve presque entièrement absorbé par les futilités et les extravagances dont j’ai toujours soin de l’habiller. Pour mon âme folle, elle est bien plus sage que cela ; car, bien qu’elle tire toujours de son propre fonds le texte sur lequel elle argumente, elle met tant d’art, tant d’ordre et tant de force dans ses raisonnements et dans ses preuves, qu’une folie ainsi déguisée ne diffère presque en rien de la sagesse. Sur ces idées, que je garantis justes, ou à peu près, je trouve un petit problème à proposer à mes lecteurs, et je les prie de vouloir bien décider laquelle c’est de mes deux âmes qui a dicté cette feuille.
Qu’on ne s’attende donc point à ne voir ici que de sages et graves dissertations : on y en verra sans doute ; et où serait la variété ? Mais je ne garantis point du tout qu’au milieu de la plus profonde métaphysique il ne me prenne tout d’un coup une saillie extravagante, et qu’emboîtant mon lecteur dans l’Icosaëdre de Bergerac je ne le transporte tout d’un coup dans la lune, tout comme, à propos de l’Arioste et de l’Hippogriffe, je pourrais fort bien lui citer Platon, Locke, ou Malebranche.
Au reste, toutes matières seront de ma compétence : j’étends ma juridiction indistinctement surtout ce qui sortira de la presse ; je m’arrogerai même, quand le cas y écherra, le droit de révision sur les jugements de mes confrères ; et, non content de me soumettre toutes les imprimeries de France, je me propose aussi de faire de temps en temps de bonnes excursions hors du royaume, et de me rendre tributaires l’Italie, la Hollande, et même l’Angleterre, chacune à son tour, promettant, foi de voyageur, la véracité la plus exacte dans les actes que j’en rapporterai.
Quoique le lecteur se soucie sans doute assez peu des détails que je lui fais ici de moi et de mon caractère, j’ai résolu de ne pas lui en faire grâce d’une seule ligne ; c’est autant pour son profit que pour ma commodité que j’en agis ainsi. Après avoir commencé par me persifler moi-même, j’aurai tout le temps de persifler les autres ; j’ouvrirai les yeux, j’écrirai ce que je vois, et l’on trouvera que je me serai assez bien acquitté de ma tâche.
Il me reste à faire excuse d’avance aux auteurs que je pourrais maltraiter à tort, et au public, de tous les éloges injustes que je pourrais donner aux ouvrages qu’on lui présente ; ce ne sera jamais volontairement que je commettrai de pareilles erreurs. Je sais que l’impartialité dans un journaliste ne sert qu’à lui faire des ennemis de tous les auteurs, pour n’avoir pas dit, au gré de chacun d’eux, assez de bien de lui, ni assez de mal de ses confrères ; c’est pour cela que je veux toujours rester inconnu. Ma grande folie est de vouloir ne consulter que la raison et ne dire que la vérité : de sorte que, suivant l’étendue de mes lumières et la disposition de mon esprit, on pourra trouver en moi, tantôt un critique plaisant et badin, tantôt un censeur sévère et bourru, non pas un satirique amer ni un puéril adulateur. Les jugements peuvent être faux, mais le juge ne sera jamais inique.
FIN du PERSIFLEUR
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