Abstract
A fictional autobiographical tale of a Savoyard peasant who regrets having betrayed his rustic calling for a more turbulent fate: it illustrates in narrative form the Rousseauian theme of happiness lost through departure from natural simplicity.
Testo originale francese · Arvensa Editions · pubblico dominio
Je suis né dans les montagnes de Savoie. Mon père était un bon paysan, assez riche pour vivre commodément de son état, trop pauvre pour être exposé aux tourments de la convoitise, car on ne saurait désirer bien ardemment ce qu’on juge impossible à acquérir. Heureux non seulement d’avoir le nécessaire, mais surtout de ne l’avoir que par son travail qui l’empêchait de songer au superflu.
Le ciel semblait m’avoir destiné à être comme lui un honnête laboureur : le premier et le plus grand des maux que m’a faits la fortune, c’est d’avoir trompé ma vocation. Chaque pas que j’ai fait dans le monde m’a éloigné de l’innocence et du bonheur. Dans mon hameau j’aurais peut-être moins étudié les devoirs de l’homme, mais je les aurais mieux suivis, et au lieu d’être réduit à regretter une vie agitée et tumultueuse et à sentir dans ma vieillesse toutes les infirmités qui en sont le fruit, je jouirais d’un esprit serein dans un corps encore robuste, et je serais un bon vieillard, honoré des gens de bien et respectable chez tous les hommes pour avoir rempli dignement un état utile et bien mérité de la société.
Les premières années de ma vie, quoique destituées d’événements intéressants, seront toujours présentes à ma mémoire par la singularité des idées dont j’étais occupé. Par exemple, à peine m’eut-on parlé de Dieu que je me le représentai sous la figure de mon curé, c’est-à-dire vieux, contrefait, quelquefois ivre et toujours chagrin. Le vicaire était plus jeune et de meilleure humeur ; c’était pour moi une espèce de divinité subalterne dont je m’accommodais mieux parce que je la craignais moins. Je m’attachai à lui ; il prit aussi de l’amitié pour moi, et en échange des services que je lui rendais il m’apprit à lire.
J’avais aussi beaucoup entendu parler du marquis d’Argentières dont mon père était le fermier, et qui, comme tous les seigneurs de village, habitant la capitale, passait dans sa terre pour être en grande faveur à la cour. Mon imagination ne tarda pas à travailler d’après les idées de noblesse, de richesse et de puissance que j’avais conçues de lui ; je me figurais un grand et bel homme de plus de six pieds de haut, d’un port majestueux, d’un tempérament robuste, et doué de toutes les perfections du corps, de l’esprit et de l’âme dont les idées peuvent passer dans la tête d’un enfant. Quelle fut ma surprise, lorsque ce gentilhomme étant venu passer quelques mois à son château, je n’aperçus qu’un petit vieillard précoce, âgé de trente-huit ans, usé, goutteux, décrépit, perclus de la moitié de ses membres et à qui l’on aurait pu dire dès sa jeunesse, comme César à un vieux soldat tout cicatricé qui lui demandait la permission de se retirer : Eh quoi ! vous imaginez-vous d’être encore en vie ? Cet homme si blasé avait pourtant un fils qui ne se sentait pas encore de la mauvaise santé de son père, mais prenait le vrai chemin d’y arriver tout aussi promptement et de perdre de bonne heure les facultés et le goût du plaisir par l’usage immodéré des plaisirs.
Ce jeune homme, qui reparaîtra plus d’une fois sur la scène de ma vie, en a été le fléau ; et quand il n’aurait eu de part qu’au premier événement qui m’a éloigné de ma patrie, c’est à lui que je dois m’en prendre de tous les malheurs qui en ont été la suite. Je me hâte d’en venir à cette première époque d’où je date l’histoire de mes infortunes.
J’avais une sœur plus âgée que moi de quelques années, et qui, à peine hors de l’enfance, frappait déjà les regards et se faisait remarquer avantageusement dans une province si fertile en belles personnes[30]. C’était une brune vive et folâtre qui se livrait à toute son humeur enjouée avec d’autant moins de ménagement qu’elle n’avait point reçu de ces instructions dangereuses de modestie et de retenue avec lesquelles les jeunes filles bien élevées prennent toujours, et de si bonne heure, des lumières qu’elles ne tardent guère de mettre secrètement à profit. Ma sœur n’était point de ces automates apparentes, de ces idiotes factices, en qui le calme extérieur ne fait que concentrer l’orage au dedans ; elle était étourdie parce qu’elle était sage, et pour être beaucoup plus modeste, il ne lui fallait qu’un peu moins d’innocence. Ma mère, femme pleine de sens, n’avait jamais songé à réprimer cette gaieté ; et mon père, qui était fou de sa fille, se pâmait de joie en la voyant animer toute la jeunesse du lieu et réunir à elle seule tous les soins des garçons à marier. Mais le marquis d’Argentières arriva avec son fils, et c’est le sort des gentilshommes d’être partout des trouble-fêtes. Le courtisan blasé oublia la goutte à l’aspect de la jeune Claire, c’était le nom de ma sœur ; il l’agaça, il lui fit des promesses et des propositions avec plus d’ardeur d’être pris au mot que de faculté pour s’en prévaloir, et la tête lui tournant tout à fait, il lui prodigua toutes les galanteries de la vieille cour, et il en fut toujours traité comme un vieux fou qui n’était bon qu’à la faire rire. Elle riait aussi avec le fils ; mais celui-ci, prétendant quelquefois pousser le jeu trop loin, recevait des corrections dont il gardait le souvenir plus d’un jour, et qui lui apprirent que les villageoises ont communément pour cette sorte de défense une autre méthode et plus de vigueur que les femmes de la ville. Cependant, mon père et ma mère s’apercevant que ces jeux si fréquents pouvaient dégénérer en querelles ou pis que des querelles, firent plusieurs fois à ma sœur des leçons, dont, à dire la vérité, elle ne tint pas grand compte, et tout alla à peu près comme auparavant ; les jeux continuèrent avec la même liberté, ce qui aurait dû suffire pour leur prouver que ce n’étaient en effet que des jeux ; mais les bonnes gens ne se piquaient pas de tant de raffinement, ils s’alarmèrent tout de bon, ils firent des réprimandes sévères. Claire pleura, promit tout ce qu’on voulut, et deux heures après recommença ses folies, soit avec le jeune d’Argentières, soit avec le premier venu, car tout le monde était bon pour cela et personne n’était préféré ; c’est qu’elle suivait son humeur naturelle sans qu’aucun goût particulier s’en mêlât. Ainsi mes parents auraient dû bénir le ciel da ce qui faisait le sujet de leurs inquiétudes. On l’a dit mille fois, le naturel ne se change point, ou du moins il n’y a pour en venir à bout qu’un remède beaucoup pire que le mal. Malheureusement pour moi c’est précisément celui-là qui corrigea Claire. Tout à coup on la vit changer d’allure et de maintien ; toutes ses étourderies cessèrent, elle devint mélancolique ; elle prit avec les jeunes gens un air de réserve et de circonspection qu’on ne lui avait jamais vu ; elle rougissait pour un mot et réprimait vivement la moindre liberté qu’on voulait se donner auprès d’elle. Mon père et ma mère bénissaient le ciel d’un changement qu’ils attribuaient à leurs leçons, et ne se doutaient guère qu’il fût précisément l’effet du mal qu’ils avaient voulu prévenir. L’amour avait fait ce miracle. Combien de lecteurs jettent déjà leurs soupçons sur le jeune d’Argentières ! Mais ce n’était point un petit-maître plein de sa noblesse et de sa vanité qui devait soumettre un cœur d’autant plus difficile à vaincre que le côté qui semblait montrer un abord plus aisé était précisément celui par lequel il était invincible. Le badinage et l’étourderie n’y pouvaient rien, l’intérêt encore moins ; une femme peut vendre sa personne, mais les cœurs ne se vendent point, et Claire n’était point fille à livrer l’un sans l’autre.
Encore quelques lignes et nous voilà aux amours d’une paysanne et d’un paysan. Mais je ne trompe personne, et dès mon titre on a dû s’y attendre. Lecteurs délicats, gens du beau monde, fermez mon livre, il n’est pas écrit pour vous, et je vous avertis que je vais parler un langage que vous vous piquez de ne point entendre et que je me pique encore plus de vous rendre inintelligible[31].
Le jeune d’Argentières, sans société, sans dissipation, livré à la solitude de son château, à la pédanterie de son gouverneur et aux vieilles histoires de son père, prit véritablement du goût pour Claire, de ce goût impétueux, sans délicatesse et sans retenue, à courir après la possession sans même songer à plaire, et tel, en un mot, qu’un jeune homme de son état pouvait en prendre pour la fille d’un paysan. N’ayant donc rien pu obtenir de gré, il résolut d’user de surprise à la première occasion. Il avait remarqué que ma sœur allait tous les matins porter du lait au château. Il fallait pour cela traverser un coin du parc très propre à recéler des larcins amoureux. Ce fut là qu’un jour il vint l’attendre de bonne heure, bien résolu de tirer du tête à tête un meilleur parti qu’il n’avait fait de toutes ses agaceries ; il courut à elle dès qu’il l’aperçut, et profitant de l’embarras où la mettait pour sa propre défense la conservation de son pot au lait, il causa bien du désordre dans son ajustement avant qu’elle eût trouvé le moyen de se garantir. Enfin, le danger augmentant et le jeune bomme gagnant toujours du terrain malgré ses menaces réitérées, elle prit le parti de se faire une arme à elle-même de ce qui en servait à son adversaire, et lui couvrit le visage du vase et de tout le lait qu’il contenait. D’Argentières, inondé et même blessé, n’en devint que plus animé, mais Claire débarrassée de son obstacle se mit bientôt en état de l’être de son ennemi, et cet emporté, plus furieux d’une défense
(Le reste du manuscrit est illisible.)
Il est facile de suppléer à ce qui manque, ajoute M. Gaullieur. Si Rousseau n’avait pas mis de côté ce sujet comme présentant des difficultés qu’il ne lui convenait pas de vaincre, ou comme indigne de l’occuper plus longtemps, on aurait sans doute eu, par anticipation, la Nouvelle savoyarde de Florian. Claire, sous la plume de ce gracieux écrivain, est devenue cette Claudine dont les aventures ont acquis, il y a quelque soixante ans, une si grande popularité, et ont défrayé les auteurs de romances et de vaudevilles. Seulement, M. de Florian, en précisant davantage le lieu de la scène, a dû nécessairement convertir le marquis français en un lord anglais. Tout autre séducteur aurait été déplacé dans la vallée de Chamouny[32].
FIN de LE PETIT SAVOYARD
ou LA VIE DE CLAUDE NOYER
Liste des Mélanges ou littérature variée
Liste générale des titres