Abstract
A light early comedy of romantic intrigue among Dorante, Isabelle and Éliante, written in three days. A minor theatrical work, without philosophical content.
Testo originale francese · Arvensa Editions · pubblico dominio
Rien n’est plus plat que cette pièce : Cependant j’ai gardé quelque attachement pour elle, à cause de la gaieté du troisième acte et de la facilité avec laquelle elle fut faite en trois jours[62], grâce à la tranquillité et au contentement d’esprit où je vivais alors, sans connaître l’art d’écrire, et sans aucune prétention. Si je fais moi-même l’édition générale, j’espère avoir assez de raison pour en retrancher ce barbouillage, sinon je laisse à ceux que j’aurai chargés de cette entreprise le soin de juger de ce qu’il convient, soit à ma mémoire, soit au goût présent du public.
Personnages
DORANTE, VALÈRE, amis.
ISABELLE, veuve.
ÉLIANTE, cousine d’Isabelle.
LISETTE, suivante d’Isabelle.
CARLIN, valet de Dorante.
Un notaire.
Un laquais.
La scène est dans le château d’Isabelle.
Scène Première
Isabelle, Éliante
ISABELLE.
L’hymen va donc enfin ferrer des nœuds si doux ;
Valère, à son retour, doit être votre époux :
Vous allez être heureuse. Ah ! ma chère Éliante !
ÉLIANTE.
Vous soupirez ? Eh bien ! Si l’exemple vous tente,
Dorante vous adore et vous le voyez bien.
Pourquoi gêner ainsi votre cœur et le sien ?
Car vous l’aimez un peu : du moins, je le soupçonne.
ISABELLE.
Non, l’hymen n’aura plus de droits sur ma personne,
Cousine ; un premier choix m’a trop mal réussi.
ÉLIANTE.
Prenez votre revanche en faisant celui-ci.
ISABELLE.
Je veux suivre la loi que j’ai su me prescrire ;
Ou du moins…Car Dorante a voulu me séduire,
Sous le feint nom d’ami s’emparer de mon cœur.
Serais-je donc ainsi la dupe d’un trompeur,
Qui, par le succès même, en serait plus coupable,
Et qui l’est trop, peut-être ?
ÉLIANTE.
Il est donc pardonnable.
ISABELLE.
Point ; il ne m’aura pas trompée impunément.
II vient. Éloignons-nous, ma cousine, un moment.
Il n’est pas de son but aussi priez qu’il le pense ;
Et je veux à loisir méditer ma vengeance.
Scène II
Dorante
DORANTE.
Elle m’évite encore ! Que veut dire ceci ?
Sur l’état de son cœur quand serai-je éclairci ?
Hasardons de parler…Son humeur m’épouvante…
Carlin connaît beaucoup sa nouvelle suivante ;
(Il aperçoit Carlin.)
Je veux… Carlin !
Scène III
Carlin Dorante
CARLIN.
Monsieur ?
DORANTE.
Vois-tu bien ce château ?
CARLIN.
Oui, depuis fort longtemps.
DORANTE.
Qu’en dis-tu ?
CARLIN.
Qu’il est beau.
DORANTE.
Mais encore ?
CARLIN.
Beau, très beau, plus beau qu’on ne peut-être.
Que diable !
DORANTE.
Et si bientôt j’en devenais le maître,
T’y plairais-tu ?
CARLIN.
Selon : s’il nous restait garni ;
Cousine foisonnante, et cellier bien fourni ;
Pour vos amusements, Isabelle., Éliante ;
Pour ceux du sieur Carlin, Lisette la suivante ;
Mais, oui, je m’y plairais.
DORANTE.
Tu n’es pas dégoûté.
Hé bien ! réjouis-toi, car il est…
CARLIN.
Acheté ?
DORANTE.
Non, mais gagné bientôt.
CARLIN.
Bon ! par quelle aventure ?
Isabelle n’est pas d’âge ni de figure
À perdre ses châteaux en quatre coups de dé.
DORANTE.
Il est à nous, te dis-je, et tout est décidé
Déjà dans mon esprit…
CARLIN.
Peste ! la belle emplette !
Résolue à part-vous ? c’est une affaire faite,
Le château désormais ne saurait nous manquer.
DORANTE.
Songe à me seconder au lieu de te moquer.
CARLIN.
Oh ! monsieur, je n’ai pas une tête si vive ;
Et j’ai tant de lenteur dans l’imaginative,
Que mon esprit grossier, toujours dans l’embarras,
Ne sait jamais jouir des biens que je n’ai pas :
Je serais un Crésus sans cette maladresse.
DORANTE.
Sais-tu, mon tendre ami, qu’avec ta gentillesse
Tu pourrais bien, pour prix de ta moralité,
Attirer sur ton dos quelque réalité ?
CARLIN.
Ah ! de moraliser je n’ai plus nulle envie.
Comme on te traite, hélas ! pauvre philosophie !
Çà, vous pouvez parler, j’écoute sans souffler.
DORANTE
Apprends-donc un secret qu’a tous il faut celer,
Si tu le peux, du moins.
CARLIN.
Rien ne m’est plus facile.
DORANTE.
Dieu le veuille ! en ce cas tu pourras m’être utile.
CARLIN.
Voyons.
DORANTE.
J’aime Isabelle.
CARLIN.
Oh ! quel secret ! Ma foi
Je le savais sans vous.
DORANTE.
Qui te l’a dit ?
CARLIN.
Vous.
DORANTE.
Moi ?
CARLIN.
Oui, vous : vous conduisez avec tant de mystère
Vos intrigues d’amour, qu’en cherchant à les taire,
Vos airs mystérieux, tous vos tours et retours
En instruisent bientôt la ville et les faubourgs.
Passons. À votre amour la belle répond-elle ?
DORANTE.
Sans doute.
CARLIN.
Vous croyez être aimé d’Isabelle ?
Quelle preuve avez-vous du bonheur de vos feux ?
DORANTE.
Parbleu ! messer Carlin, vous êtes curieux.
CARLIN.
Oh ! ce ton-là, ma foi, sent la bonne fortune ;
Mais trop de confiance en fait manquer plus d’une,
Vous le savez fort bien.
DORANTE.
Je suis sûr de mon fait,
Isabelle en tout lieu me fuit.
CARLIN.
Mais en effet
C’est de sa tendre ardeur une preuve constante !
DORANTE.
Écoute jusqu’au bout. Cette veuve charmante
À la fin de son deuil déclara sans retour
Que son cœur pour jamais renonçait à l’amour.
Presque dès ce moment mon âme en fut touchée ;
Je la vis, je l’aimai ; mais toujours attachée
Au voeu qu’elle avait fait, je sentis qu’il faudrait
Ménager son esprit par un détour adroit :
Je feignis pour l’hymen beaucoup d’antipathie,
Et réglant mes discours sur sa philosophie,
Sous le tranquille nom d’une douce amitié,
Dans ses amusements je fus mis de moitié,
CARLIN.
Peste ! ceci va bien. En amusant les belles
On vient au sérieux. Il faut rire auprès d’elles ;
Ce qu’on fait en riant est autant d’avancé.
DORANTE.
Dans ces ménagements plus d’un an s’est passé.
Tu peux bien te douter qu’après toute une année
On est plus familier qu’après une journée ;
Et mille aimables jeux se passent entre amis,
Qu’avec un étranger on n’aurait pas permis.
Or, depuis quelque temps j’aperçois qu’Isabelle.
Se comporte avec moi d’une façon nouvelle.
Sa cousine toujours me reçoit de même œil ;
Mais, sous l’air affecté d’un favorable accueil,
Avec tant de réserve Isabelle me traite,
Qu’il faut ou qu’en secret prévoyant sa défaite
Elle veuille éviter de m’en faire l’aveu,
Ou que d’un autre amant elle approuve le feu.
CARLIN.
Eh ! qui voudriez-vous qui pût ici lui plaire ?
Il n’entre en ce château que vous seul et Valère,
Qui, près de la cousine en esclave enchaîné,
Va bientôt par l’hymen voir son feu couronné.
DORANTE.
Moi donc, n’apercevant aucun rival à craindre ;
Ne dois-je pas juger que, voulant se contraindre,
Isabelle aujourd’hui cherche à m’en imposer
Sur le progrès d’un feu qu’elle veut déguiser ?
Mais, avec quelque soin qu’elle cache sa flamme,
Mon cœur a pénétré le secret de son âme ;
Ses yeux ont sur les miens lancé ces traits charmants,
Présage fortuné du bonheur des amants.
Je suis aimé, te dis-je ; un retour plein de charmes
Paie enfin mes soupirs, mes transports et mes larmes.
CARLIN.
Économisez mieux ces exclamations ;
Il est, pour les placer, d’autres occasions
Où cela fait merveille. Or, quant à notre affaire,
Je ne vois pas encore ce que mon ministère,
Si vous êtes aimé, peut en votre faveur :
Que vous faut-il de plus ?
DORANTE.
L’aveu de mon bonheur.
II faut qu’en ce château… Mais j’aperçois Lisette,
Va m’attendre au logis. Surtout, bouche discrète.
CARLIN.
Vous offensez, monsieur, les droits de mon métier.
On doit choisir son monde et puis s’y confier.
DORANTE, le rappelant.
Ah ! J’oubliais… Carlin ? J’ai reçu de Valère
Une Lettre d’avis que, pour certaine affaire
Qu’il ne m’explique pas, il arrive aujourd’hui,
S’il vient, cours aussitôt m’en avertir ici.
Scène IV
Dorante, Lisette
DORANTE.
Ah ! c’est toi, belle enfant ? Eh ! bonjour ma Lisette :
Comment vont les galants ? À ta mine coquette
On pourrait bien gager au moins pour deux ou trois :
Plus le nombre en est grand, et mieux on fait son choix.
LISETTE.
Vous me prêtez, monsieur, un petit caractère,
Mais fort joli, vraiment !
DORANTE.
Bon, bon ! point de colère.
Tiens, avec ces traits-là, Lisette, par ta foi,
Peux-tu défendre aux gens d’être amoureux de toi ?
LISETTE.
Fort bien. Vous débitez la fleurette à merveille,
Et vos galants discours enchantent les oreilles,
Mais au fait, croyez-moi.
DORANTE.
Parbleu ! tu me ravis,
(Feignant de vouloir l’embrasser.)
J’aime à te prendre au mot.
LISETTE.
Tout doux, monsieur !
DORANTE.
Tu ris
Et je veux rire aussi.
LISETTE.
Je le vois. Malepeste !
Comme à m’interpréter, monsieur, vous êtes leste !
Je m’entends autrement, et sais qu’auprès de nous
Ce jargon séduisant de messieurs tels que vous,
Montré, par ricochet, où le discours s’adresse.
DORANTE.
Quoi ! tu penserais donc qu’épris de ta maîtresse… ?
LISETTE.
Moi ? je ne pense rien ; mais si vous m’en croyez,
Vous porterez ailleurs des feux trop mal payés.
DORANTE, vivement.
Ah ! Je l’avais prévu ; l’ingrate a vu ma flamme,
Et c’est pour m’accabler qu’elle a lu dans mon âme.
LISETTE.
Qui vous a dit cela ?
DORANTE.
Qui me l’a dit ? c’est toi.
LISETTE.
Moi ? je n’y songe pas.
DORANTE.
Comment ?
LISETTE.
Non, par ma foi.
DORANTE.
Et ces feux mal payés, est-ce un rêve ? est-ce un conte ?
LISETTE.
Diantre ! comme au cerveau d’abord le feu vous monte !
Je ne m’y frotte plus.
DORANTE.
Ah ! daigne m’éclaircir.
Quel plaisir peux-tu prendre à me faire souffrir ?
LISETTE.
Et pourquoi si longtemps, vous, me faire mystère
D’un secret dont je dois être dépositaire ?
J’ai voulu vous punir par un peu de souci.
Isabelle n’a rien aperçu jusqu’ici.
(À part. Haut.)
C’est mentir. Mais gardez qu’elle ne vous soupçonne ;
Car je doute en ce cas que son cœur vous pardonne.
Vous ne sauriez penser jusqu’où va sa fierté.
DORANTE.
Me voilà retombé dans ma perplexité.
LISETTE.
Elle vient. Essayez de lire dans son âme,
Et surtout avec soin cachez lui votre flamme ;
Car vous êtes perdu si vous la laissez voir.
DORANTE.
Hélas. ! tant de lenteur me met au désespoir.
Scène V
Isabelle, Dorante, Lisette
ISABELLE.
Ah ! Dorante, bonjour. Quoi ! tous deux tête-à-tête !
Eh mais ! vous faisiez donc votre cour à Lisette ?
Elle est vraiment gentille et de bon entretien.
DORANTE.
Madame, il me suffit qu’elle vous appartient
Pour rechercher en tout le bonheur de lui plaire.
ISABELLE.
Si c’est-là votre objet, rien ne vous reste à faire,
Car Lisette s’attache à tous mes sentiments.
DORANTE.
Ah ! madame !…
ISABELLE.
Oh ! surtout, quittons les compliments,
Et laissons aux amants ce vulgaire langage.
La sincère amitié de son froid étalage
A toujours dédaigné le fade et vain secours :
On n’aime point assez quand on le dit toujours.
DORANTE.
Ah ! du moins une fois heureux qui peut le dire !
LISETTE, bas.
Taisez-vous donc, jaseur.
ISABELLE.
J’oserais bien prédire
Que, sur le ton touchant dont vous vous exprimez,
Vous aimerez bientôt, si déjà vous n’aimez.
DORANTE.
Moi, madame ?
ISABELLE.
Oui, vous.
DORANTE.
Vous me raillez, sans doute.
LISETTE, à part.
Oh ! ma foi, pour le coup mon homme est en déroute.
ISABELLE.
Je crois lire en vos yeux des symptômes d’amour.
DORANTE, haut à Lisette avec affectation.
Madame, en vérité… Pour lui faire ma cour,
Faut-il en convenir ?
LISETTE, bas.
Bravo ! prenez courage.
(Haut à Dorante.)
Mais il faut bien, monsieur, aider au badinage.
ISABELLE.
Point ici de détour : parlez-moi franchement ;
Seriez-vous amoureux ?
LISETTE, bas, vivement.
Gardez de…
DORANTE.
Non, vraiment,
Madame, il me déplaît fort de vous contredire.
ISABELLE.
Sur ce ton positif, je n’ai plus rien à dire :
Vous ne voudriez pas, je crois, m’en imposer.
DORANTE.
J’aimerais mieux mourir que de vous abuser.
LISETTE, bas.
Il ment, ma foi, fort bien ; j’en suis assez contente.
ISABELLE.
Ainsi donc, votre cœur, qu’aucun objet ne tente,
Les a tous dédaignés, et jusques aujourd’hui
N’en a point rencontré qui fût digne de lui.
DORANTE, à part.
Ciel ! se vit-on jamais en pareille détresse ?
LISETTE.
Madame, il n’ose pas, par pure politesse,
Donner à ce discours son approbation ;
Mais je sais que l’amour est son aversion.
(Bas à Dorante.)
Il faut ici du cœur.
ISABELLE.
Eh bien ! j’en suis charmée.
Voilà notre amitié pour jamais confirmée,
Si, ne sentant du moins nul penchant à l’amour,
Vous y voulez pour moi renoncer sans retour.
LISETTE.
Pour vous plaire, madame, il n’est rien qu’il ne fasse.
ISABELLE.
Vous répondez pour lui ? c’est de mauvaise grâce.
DORANTE.
Hélas ! j’approuve tout ; dictez vos volontés.
Tous vos ordres par moi seront exécutés.
ISABELLE.
Ce ne sont point des lois, Dorante, que j’impose ;
Et si vous répugnez à ce que je propose,
Nous pouvons dès ce jour nous quitter bons amis.
DORANTE.
Ah ! mon goût à vos vœux sera toujours soumis.
ISABELLE.
Vous êtes complaisant, je veux être indulgente ;
Et pour vous en donner une preuve évidente,
Je déclare à présent qu’un seul jour, un objet,
Doivent borner le vœu qu’ici vous avez fait.
Tenez pour ce jour seul votre cœur en défense ;
Évitez de l’amour jusques à l’apparence
Envers un seul objet que je vous nommerai ;
Résistez aujourd’hui, demain je vous ferai
Un don…
DORANTE, vivement.
À mon choix ?
ISABELLE.
Soit, il faut vous satisfaire ;
Et je vous laisserai régler votre salaire.
Je n’en excepte rien que les lois de l’honneur :
Je voudrais que le prix fût digne du vainqueur.
DORANTE.
Dieux ! quels légers travaux pour tant de récompense !
ISABELLE.
Oui : mais si vous manquez un moment de prudence,
Le moindre acte d’amour, un soupir, un regard,
Un trait de jalousie enfin, de votre part,
Vous privent à l’instant du droit que je vous laisse :
Je punirai sur moi votre propre faiblesse,
En vous voyant alors pour la dernière fois.
Telles sont du pari les immuables lois.
DORANTE.
Ah ! que vous m’épargnez de mortelles alarmes !
Mais quel est donc enfin cet objet plein de charmes
Dont les attraits pour moi sont tant à redouter ?
ISABELLE.
Votre cœur aisément pourra les rebuter ;
Ne craignez rien.
DORANTE.
Et c’est ?
ISABELLE.
C’est moi.
DORANTE.
Vous ?
ISABELLE.
Oui, moi-même.
DORANTE.
Qu’entends-je ?
ISABELLE.
D’où vous vient cette surprise extrême ?
Si le combat avait moins de facilité,
Le prix ne vaudrait pas ce qu’il aurait coûté.
LISETTE.
Mais regardez-le donc ; sa figure est à peindre !
DORANTE, à part.
Non, je n’en reviens pas. Mais il faut me contraindre.
Cherchons en cet instant à remettre mes sens.
Mon cœur contre soi-même a lutté trop longtemps ;
Il faut un peu de trêve à cet excès de peine.
La cruelle a trop vu le penchant qui m’entraîne,
Et je ne sais prévoir, à force d’y penser,
Si l’on veut me punir ou me récompenser.
Scène VI
Isabelle, Lisette
LISETTE.
De ce pauvre garçon le sort me touche l’âme.
Vous vous plaisez par trop à maltraiter sa flamme,
Et vous le punissez de sa fidélité.
ISABELLE.
Va, Lisette ; il n’a rien qu’il n’ait bien mérité.
Quoi ! pendant si longtemps il m’aura pu séduire,
Dans ses pièges adroits il m’aura su conduire ;
Il aura, sous le nom d’une douce amitié…
LISETTE.
Fait prospérer l’amour ?
ISABELLE.
Et j’en aurais pitié !
Il faut que ces trompeurs trouvent dans nos caprices
Le juste châtiment de tous leurs artifices.
Tandis qu’ils sont amants, ils dépendent de nous :
Leur tour ne vient que trop sitôt qu’ils sont époux.
LISETTE.
Ce sont bien, il est vrai, les plus francs hypocrites !
Ils vous savent longtemps faire les chattemites :
Et puis gare la griffe. Oh ! d’avance auprès d’eux
Prenons notre revanche.
ISABELLE, en soi-même.
Oui, le tour est heureux.
(À Lisette.)
Je médite à Dorante une assez bonne pièce,
Où nous aurons besoin de toute ton adresse.
Valère en peu de jours doit venir de Paris ?
LISETTE.
Il arrive aujourd’hui, Dorante en a l’avis.
ISABELLE.
Tant mieux, à mon projet cela vient à merveilles.
LISETTE.
Or, expliquez-nous donc la ruse sans pareilles.
ISABELLE.
Valère et ma cousine unis d’un même amour,
Doivent se marier peut-être dès ce jour.
Je veux de mon dessein la faire confidente.
LISETTE.
Que ferez-vous, hélas ! de la pauvre Éliante ?
Elle gâtera tout. Avez-vous oublié
Qu’elle est la bonté même, et que, peu délié,
Son esprit n’est pas fait pour le moindre artifice,
Et moins encore son cœur pour la moindre malice ?
ISABELLE.
Tu dis fort bien, vraiment ; mais pourtant mon projet
Demanderait… Attends… Mais oui, voilà le fait.
Nous pouvons aisément la tromper elle-même ;
Cela n’en fait que mieux pour notre stratagème.
LISETTE.
Mais si Dorante, enfin, par l’amour emporté,
Tombe dans quelque piège où vous l’aurez jeté,
Vous ne pousserez pas, du moins, la raillerie
Plus loin que ne permet une plaisanterie ?
ISABELLE.
Qu’appelles-tu, plus loin ? Ce sont ici des jeux,
Mais dont l’événement doit être sérieux.
Si Dorante est vainqueur et si Dorante m’aime,
Qu’il demande ma main, il l’a dès l’instant même ;
Mais si son faible cœur ne peut exécuter
La loi que par ma bouche il s’est laissé dicter,
Si son étourderie un peu trop loin l’entraîne,
Un éternel adieu va devenir la peine
Dont je me vengerai de sa séduction,
Et dont je punirai son indiscrétion.
LISETTE.
Mais s’il ne commettait qu’une faute légère,
Pour qui la moindre peine est encore trop sévère ?
ISABELLE.
D’abord, à ses dépens nous nous amuserons ;
Puis nous, après, ce que nous en ferons.
FIN DU PREMIER ACTE
Scène Première
Isabelle, Lisette
LISETTE.
Oui, tout a réussi, madame, par merveilles.
Éliante écoutait de toutes ses oreilles,
Et sur nos propos feints, dans sa vaine terreur,
Nous donne bien, je pense, au diable de bon cœur.
ISABELLE.
Elle croit tout de bon que j’en veux à Valère ?
LISETTE.
Et que trouvez-vous là que de fort ordinaire ?
D’une amie en secret s’approprier l’amant
Dame ! attrape qui peut.
ISABELLE.
Ah ! très assurément
Ce procédé va mal avec mon caractère.
D’ailleurs…
LISETTE.
Vous n’aimez point l’amant qui sait lui plaire,
Et la vertu vous dit de lui laisser son bien.
Ah ! qu’on est généreux quand il n’en coûte rien !
ISABELLE.
Non, quand je l’aimerais, je ne suis pas capable…
LISETTE.
Mais croyez-vous au fond d’être bien moins coupable ?
ISABELLE.
Le tour, je te l’avoue, est malin.
LISETTE.
Très malin.
ISABELLE.
Mais…
LISETTE.
Les frais en sont faits, il faut en voir la fin,
N’est-ce pas ?
ISABELLE.
Oui. Je vais faire la fausse lettre :
A Valère feignant de la vouloir remettre,
Tu tâcheras tantôt, mais très adroitement,
Qu’elle parvienne aux mains de Dorante.
LISETTE.
Oh ! Vraiment,
Carlin est si nigaud, que…
ISABELLE.
Le voici lui-même :
Rentrons. Il vient à point pour notre stratagème.
Scène II
Carlin
CARLIN.
Valère est arrivé ; moi j’accours à l’instant ;
Et voilà la façon dont Dorante m’attend.
Où diable le chercher ? Hom ! qu’il m’en doit de belles !
On dit qu’au dieu Mercure on a donné des ailes ;
Il en faut en effet pour servir un amant,
S’il ne nourrit son monde assez légèrement
Pour compenser cela. Quelle maudite vie
Que d’être assujettis à tant de fantaisies !
Parbleu ! ces maîtres-là sont de plaisants sujets !
Ils prennent, par ma foi, leurs gens pour leurs valets !
Scène III
Éliante, Carlin
ÉLIANTE, sans voir Carlin.
Ciel ! que viens-je d’entendre ? et qui voudra le croire ?
Inventa-t-on jamais perfidie aussi noire ?
CARLIN.
Éliante paraît ; elle a les yeux en pleurs !
A qui diable en a-t-elle ?
ÉLIANTE.
À de telles noirceurs
Qui pourrait reconnaître Isabelle et Valère ?
CARLIN.
Ceci couvre à coup sûr quelque nouveau mystère.
ÉLIANTE.
Ah ! Carlin, qu’à propos je te rencontre ici !
CARLIN.
Et moi, très à-propos je vous y trouve aussi,
Madame, si je puis vous y marquer mon zèle.
ÉLIANTE.
Cours appeler Dorante, et dis-lui qu’Isabelle,
Lisette, et son ami, nous trahissent trous trois.
CARLIN.
Je le cherche moi-même, et déjà par deux fois
J’ai couru jusqu’ici pour lui pouvoir apprendre
Que Valère au logis est resté pour l’attendre.
ÉLIANTE.
Valère ? Ah ! le perfide ! il méprise mon coeur,
Il épouse Isabelle ; sa coupable ardeur,
A son ami Dorante arrachant sa maîtresse,
Outrage en même temps l’honneur et la tendresse.
CARLIN.
Mais de qui tenez-vous un si bizarre fait ?
Il faut se défier des rapports qu’on nous fait.
ÉLIANTE.
J’en ai, pour mon malheur, la preuve trop certaine.
J’étais par pur hasard dans la chambre prochaine ;
Isabelle et Lisette arrangeaient leur complot.
À travers la cloison, jusques au moindre mot,
J’ai tout entendu…
CARLIN.
Mais, c’est de quoi me confondre ;
À cette preuve-là je n’ai rien à répondre.
Que puis-je cependant faire pour vous servir ?
ÉLIANTE.
Lisette en peu d’instants sûrement doit sortir
Pour porter à Valère elle-même une lettre
Qu’Isabelle en ses mains tantôt a dû remettre.
Tâche de la surprendre, ouvre-la, porte-la
Sur-le-champ à Dorante ; il pourra voir par-là
De tout leur noir complot la trame criminelle.
Qu’il tâche à prévenir cette injure cruelle,
Mon outrage est le sien.
CARLIN.
Madame, la douleur
Que je ressens pour vous dans le fond de mon cœur…
Allume dans mon âme… une telle colère…
Que mon esprit… ne peut… Si je tenais Valère…
Suffit… Je ne dis rien… Mais, ou nous ne pourrons,
Madame, vous servir… ou nous vous servirons.
ÉLIANTE.
De mon juste retour tu peux tout te promettre.
Lisette va venir ; souviens-toi de la lettre.
Un autre procédé serait plus généreux ;
Mais contre les trompeurs on peut agir comme eux.
Faute d’autre moyen pour le faire connaître,
C’est en le trahissant qu’il faut punir un traître.
Scène IV
Carlin
CARLIN.
Souviens-toi ! c’est bien dit : mais pour exécuter
Le vol qu’elle demande, il y faut méditer.
Lisette n’est pas grue, et le diable m’emporte
Si l’on prend ce qu’elle a que de la bonne sorte.
Je n’y vois qu’embarras. Examinons pourtant
Si l’on ne pourrait point… Le cas est important ;
Mais il s’agit ici de ne point nous commettre,
Car mon dos… C’est Lisette, et j’aperçois la lettre.
Éliante, ma foi, ne s’est trompée en rien.
Scène V
CARLIN, LISETTE, avec une lettre dans le sein.
LISETTE, à part.
Voilà déjà mon drôle aux aguets : tout va bien.
CARLIN, à part.
Hasardons l’aventure.
(Haut.)
Eh ! comment va Lisette ?
LISETTE.
Je ne te voyais pas ; on dirait qu’en vedette
Quelqu’un t’aurait mis-là pour détrousser les gens.
CARLIN.
Mais, j’aimerais assez à piller les passants
Qui te ressembleraient.
LISETTE.
Aussi peu redoutables ?
CARLIN.
Non, des gens qui seraient autant que toi volables.
LISETTE.
Que leur volerais-tu ? pauvre enfant ! je n’ai rien.
CARLIN.
Carlin de ces riens-là s’accommoderait bien.
(Essayant d’escamoter la lettre.)
Par exemple, d’abord je tâcherais de prendre…
LISETTE.
Fort bien, mais de ma part tâchant de me défendre,
Vous ne prendriez rien, du moins pour le moment.
(Elle met la lettre dans la poche de son tablier du côté de Carlin.)
CARLIN.
Il faudrait donc tâcher de m’y prendre autrement.
Qu’est-ce que cette lettre ? où vas-tu donc la mettre ?
LISETTE, feignant d’être embarrassée.
Cette lettre, Carlin ? Eh ! mais, c’est une lettre…
Que je mets dans ma poche.
CARLIN.
Oh ! Vraiment, je le vois.
Mais voudrais-tu me dire à qui…
(Il tâche encore de prendre la lettre.)
LISETTE, mettant la lettre dans l’autre poche opposée à Carlin.
Déjà deux fois
Vous avez essayé de la prendre par ruse.
Je voudrais bien savoir…
CARLIN.
Je te demande excuse ;
Je dois à tes secrets ne prendre aucune part.
Je voulais seulement savoir si par hasard
Cette lettre n’est point pour Valère ou Dorante.
LISETTE.
Et si c’était pour eux…
CARLIN.
D’abord, je me présente,
Ainsi que je ferais même en tout autre cas,
Pour la porter moi-même et vous sauver des pas.
LISETTE.
Elle est pour d’autres gens.
CARLIN.
Tu mens ; voyons la lettre.
LISETTE.
Et si, vous la donnant, je vous faisais promettre
De ne la point montrer, me le tiendriez-vous ?
CARLIN.
Oui, Lisette, en honneur, j’en jure à tes genoux.
LISETTE.
Vous m’apprenez comment il faudra me conduire :
De ne la point montrer on a su me prescrire ;
J’ai promis en honneur.
CARLIN.
Oh ! c’est un autre point :
Ton honneur et le mien ne se ressemblent point.
LISETTE.
Ma foi, monsieur Carlin, j’en serais très fâchée.
Voyez l’impertinent !
CARLIN.
Ah ! vous êtes cachée !
Je connais maintenant quel est votre motif.
Votre esprit en détours serait moins inventif,
Si la lettre touchait un autre que vous-même :
Un traître rival est l’objet du stratagème,
Et j’ai, pour mon malheur, trop su le pénétrer
Par vos précautions pour ne la point montrer.
LISETTE.
Il est vrai ; d’un rival devenue amoureuse,
De vos soins désormais je suis peu curieuse.
CARLIN, en déclamant.
Oui, perfide, je vois que vous me trahissez
Sans retour pour mes soins, pour mes travaux passés.
Quand je vous promenais par toutes les guinguettes.
Lorsque je vous aidais à plisser vos cornettes,
Quand je vous faisais voir la Foire ou l’Opéra,
Toujours, me disiez-vous, notre amour durera.
Mais déjà d’autres feux ont chassé de ton âme
Le charmant souvenir de ton ancienne flamme.
Je sens que le regret m’accable de vapeurs ;
Barbare, c’en est fait, c’est pour toi que je meurs.
LISETTE.
Non, je t’aime toujours. Mais il tombe en faiblesse.
(Pendant que Lisette le soutient et lui fait sentir son flacon, Carlin lui vole la lettre.)
Pourquoi vouloir aussi lui cacher ma tendresse ?
C’est moi qui l’assassine. Eh ! vite mon flacon.
(À part.)
Sens, sens, mon pauvre enfant. Ah ! le rusé fripon !
(Haut.)
Comment te trouves-tu ?
CARLIN.
Je reviens à la vie.
LISETTE.
De la mienne bientôt ta mort serait suivie
CARLIN.
Ta divine liqueur m’a tout réconforté.
LISETTE, à part.
C’est ma lettre, coquin, qui t’a ressuscité.
(Haut.)
Avec toi cependant, trop longtemps je m’amuse ;
Il faudra que je rêve à trouver quelque excuse,
Et déjà je devrais être ici de retour.
Adieu, mon cher Carlin.
CARLIN.
Tu t’en vas, mon amour ?
Rassure-moi, du moins, sur ta persévérance.
LISETTE.
Eh quoi ! peux-tu douter de toute ma constance ?
(À part.)
Il croit m’avoir dupée, et rit de mes propos :
Avec tout leur esprit, les hommes sont des sots.
Scène VI
Carlin
CARLIN.
À la fin je triomphe, et voici ma conquête.
Ce n’est pas tout, il faut encore un coup de tête :
Car, à Dorante ainsi fi je vais le porter,
Il la rend aussitôt sans la décacheter ;
La chose est immanquable : et cependant Valère
Vous lui souffle Isabelle, et sous mon ministère,
Je verrai ses appâts, je verrai ses écus
Passer en d’autres mains, et mes projets perdus !
Il faut ouvrir la lettre… Eh ! oui ; mais si je l’ouvre,
Et par quelque malheur que mon vol se découvre,
Valère pourrait bien… La peste soit du sot !
Qui diable le saura ? moi, je n’en dirai mot.
Lisette aura sur moi quelque soupçon peut-être :
Et bien ! nous mentirons… Allons, servons mon maître,
Et contentons surtout ma curiosité.
La cire ne tient point, tout est déjà sauté ;
Tant mieux : la refermer sera chose facile…
(Il lit en parcourant.)
Diable ! voyons ceci.
(Il lit.)
« Je vous préviens par cette lettre, mon cher Valère, supposant que vous arriverez aujourd’hui, comme nous en sommes convenus. Dorante est notre dupe plus que jamais : il est toujours persuadé que c’est à Éliante que vous en voulez, et j’ai imaginé là-dessus un stratagème assez plaisant pour nous amuser à ses dépens, et l’empêcher de troubler notre mariage. J’ai fait avec lui une espèce de pari, par lequel il s’est engagé à ne me donner d’ici à demain aucune marque d’amour ni de jalousie, sous peine de ne me voir jamais. Pour le séduire plus sûrement, je l’accablerai de tendresses outrées, que vous ne devez prendre à son égard que pour ce qu’elles valent ; s’il manque à son engagement, il m’autorise à rompre avec lui sans détour ; et s’il l’observe, il nous délivre de ses importunités jusqu’à la conclusion de l’affaire. Adieu. Le notaire est déjà mandé ; tout est prêt pour l’heure marquée, et je puis être à vous dès ce soir. »
Isabelle.
Tubleu ! le joli style !
Après de pareils tours on ne dit rien, sinon
Qu’il faut pour les trouver être femme ou démon.
Oh ! que voici de quoi bien réjouir mon maître !
Quelqu’un vient ; c’est lui-même.
Scène VII
Dorante Carlin
DORANTE.
Où te tiens-tu donc, traître ?
Je te cherche partout.
CARLIN.
Moi, je vous cherche aussi :
Ne m’avez-vous pas dit de revenir ici ?
DORANTE.
Mais pourquoi si longtemps ?…
CARLIN.
Donnez-vous patience.
Si vous montrez en tout la même pétulance,
Nous allons voir beau jeu.
DORANTE.
Qu’est-ce que ce discours ?
CARLIN.
Ce n’est rien ; seulement à vos tendres amours
Il faudra dire adieu.
DORANTE.
Quelle sotte nouvelle
Viens-tu ?…
CARLIN.
Point de courroux : Je sais bien qu’Isabelle
Dans le fond de son cœur vous aime uniquement ;
Mais, pour nourrir toujours un si doux-sentiment,
Voyez comme de vous elle parle à Valère.
DORANTE.
L’écriture, en effet, est de son caractère.
(II lit la lettre.)
Que vois-je ? malheureux ! d’où te vient ce billet ?
CARLIN.
Allez-vous soupçonner que c’est moi qui l’ai fait ?
DORANTE.
D’où te vient-il ? te dis-je.
CARLIN.
À la chère suivante
Je l’ai surpris tantôt par ordre d’Éliante.
DORANTE.
D’Éliante ! Comment ?
CARLIN.
Elle avait découvert
Toute la trahison qu’arrangeaient de concert
Isabelle et Lisette, et, pour vous en instruire,
Jusqu’en ce vestibule a couru me le dire.
La pauvre enfant pleurait.
DORANTE.
Ah ! je suis confondu !
Aveugle que j’étais ! comment n’ai-je pas dû
Dans leurs airs affectés voir leur intelligence ?
On abuse aisément un cœur sans défiance.
Ils se riaient ainsi de ma simplicité !
CARLIN.
Pour moi, depuis longtemps je m’en étais douté.
Continuellement on les trouvait ensemble.
DORANTE.
Ils se voyaient fort peu devant moi, ce me semble.
CARLIN.
Oui, c’était justement pour mieux cacher leur jeu.
Mais leurs regards…
DORANTE.
Non pas ; ils se regardaient peu,
Par affectation.
CARLIN.
Parbleu ! voilà l’affaire.
DORANTE.
Chez moi-même à l’instant ayant trouvé Valère,
J’aurais dû voir, au ton dont parlant de leurs nœuds
D’Éliante avec art il faisait l’amoureux,
Que l’ingrat ne cherchait qu’à me donner le change.
CARLIN.
Jamais crédulité fut-elle plus étrange ?
Mais que sert le regret ? et qu’y faire, après tout ?
DORANTE.
Rien ; je veux seulement savoir si jusqu’au bout
Ils oseront porter leur lâche stratagème.
CARLIN.
Quoi ! vous prétendez donc être témoin vous-même… ?
DORANTE.
Je veux voir Isabelle, et feignant d’ignorer
Le prix qu’à ma tendresse elle a su préparer ;
Pour la mieux détester je prétends me contraindre,
Et sur son propre exemple apprendre l’art de feindre.
Toi, va tout préparer pour partir dès ce soir.
CARLIN, va et revient.
Peut-être…
DORANTE.
Quoi ?
CARLIN.
J’y cours.
DORANTE.
Je suis au désespoir.
Elle vient. À ses yeux déguisons ma colère.
Qu’elle est charmante ! Hélas ! comment se peut-il faire
Qu’un esprit aussi noir anime tant d’attraits ?
Scène VIII
Isabelle, Dorante
ISABELLE.
Dorante, il n’est plus temps d’affecter désormais
Sur mes vrais sentiments un secret inutile.
Quand la chose nous touche, on voit la moins habile
À l’erreur qu’elle feint se livrer rarement.
Je prétends avec vous agir plus franchement.
Je vous aime, Dorante ; et ma flamme sincère,
Quittant ces vains dehors d’une sagesse austère
Dont le faste sert mal à déguiser le cœur,
Veut bien à vos regards dévoiler son ardeur.
Après avoir longtemps vanté l’indifférence,
Après avoir souffert un an de violence
Vous ne sentez que trop qu’il n’en coûte pas peu
Quand on se voit réduite à faire un tel aveu.
DORANTE.
Il faut en convenir ; je n’avais pas l’audace
De m’attendre, madame, à cet excès de grâce.
Cet aveu me confond, et je ne puis douter
Combien, en le faisant, il a dû vous coûter.
ISABELLE.
Votre discrétion, vos feux, votre constance,
Ne méritaient pas moins que cette récompense ;
C’est au plus tendre amour, à l’amour éprouvé.
Qu’il faut rendre l’espoir dont je l’avais privé.
Plus vous auriez d’ardeur, plus, craignant ma colère,
Vous vous attacheriez à ne pas me déplaire ;
Et mon exemple seul a pu vous dispenser
De me cacher un feu qui devait m’offenser.
Mais quand à vos regards toute ma flamme éclate,
Sur vos vrais sentiments peut-être je me flatte,
Et je ne les vois point ici se déclarer
Tels qu’après cet aveu j’aurais pu l’espérer.
DORANTE.
Madame, pardonnez au trouble qui me gêne,
Mon bonheur est trop grand pour le croire sans peine.
Quand je songe quel prix vous m’avez destiné,
De vos rares bontés je me sens étonné.
Mais moins à ces bontés j’avais droit de prétendre,
Plus au retour trop dû vous devez vous attendre.
Croyez, sous ces dehors de la tranquillité,
Que le fond de mon cœur n’est pas moins agité.
ISABELLE.
Non, je ne trouve point que votre air soit tranquille ;
Mais il semble annoncer plus de torrents de bile
Que de transports d’amour : je ne crois pas pourtant
Que mon discours, pour vous, ait eu rien d’insultant,
Et, sans trop me flatter, d’autres à votre place
L’auraient pu recevoir d’un peu meilleure grâce.
DORANTE.
À d’autres, en effet, il eût convenu mieux.
Avec autant de goût on a de meilleurs yeux,
Et je ne trouve point, sans doute, en mon mérite,
De quoi justifier ici votre conduite :
Mais je vois qu’avec moi vous voulez plaisanter ;
C’est à moi de savoir, madame, m’y prêter.
ISABELLE.
Dorante, c’est pousser bien loin la modestie :
Ceci n’a point trop l’air d’une plaisanterie,
Il nous en coûte assez en déclarant nos feux,
Pour ne pas faire un jeu de semblables aveux.
Mais, je crois pénétrer le secret de votre âme ;
Vous craignez que, cherchant à tromper votre flamme,
Je ne veuille abuser du défi de tantôt
Pour tâcher aujourd’hui de vous prendre en défaut.
Je ne vous cache point qu’il me paraît étrange
Qu’avec autant d’esprit on prenne ainsi le change :
Pensez-vous que des feux qu’allument nos attraits
Nous redoutions si fort les transports indiscrets,
Et qu’un amour ardent jusqu’à l’extravagance
Ne nous flatte pas mieux qu’un excès de prudence ?
Croyez, si votre sort dépendait du pari,
Que c’est de le gagner que vous seriez puni.
DORANTE.
Madame, vous jouez fort bien la comédie ;
Votre talent m’étonne, il me fait même envie ;
Et, pour savoir répondre à des discours si doux,
Je voudrais en cet art exceller comme vous :
Mais, pour vouloir trop loin pousser le badinage,
Je pourrais à la fin manquer mon personnage,
Et reprenant peut-être un ton trop sérieux…
ISABELLE.
À la plaisanterie il n’en serait que mieux.
Tout de bon, je ne sais où de cette boutade
Votre esprit a pêché la grotesque incartade.
Je m’en amuserais beaucoup en d’autres temps.
Je ne veux point ici vous gêner plus longtemps.
Si vous prenez ce ton par pure gentillesse,
Vous pourriez l’assortir avec la politesse :
Si vos mépris pour moi veulent se signaler,
Il faudra bien chercher de quoi m’en consoler.
DORANTE, en fureur.
Ah ! per…
ISABELLE, l’interrompant vivement.
Quoi !
DORANTE, faisant effort pour se calmer.
Je me tais.
ISABELLE, à part.
De peur d’étourderie,
Allons faire en secret veiller sur sa furie.
Dans ses emportements je vois tout son amour…
Je crains bien à la fin de l’aimer à mon tour.
(Elle sort en faisant d’un air poli, mais railleur, une révérence à Dorante.)
Scène IX
Dorante
DORANTE.
Me suis-je assez longtemps contraint en sa présence ?
Ai-je montré près d’elle assez de patience ?
Ai-je assez observé ses perfides noirceurs ?
Suis-je assez poignardé de ses fausses douceurs ?
Douceurs pleines de fiel, d’amertume et de larmes,
Grands dieux ! que pour mon cœur vous eussiez eu de charmes,
Si sa bouche, parlant avec sincérité,
N’eût pas au fond du sien trahi la vérité !
J’en ai trop enduré, je devais la confondre ;
À cette lettre enfin qu’eût-elle osé répondre ?
Je devais à mes yeux un peu l’humilier :
Je devais… Mais plutôt songeons à l’oublier.
Fuyons, éloignons-nous de ce séjour funeste ;
Achevons d’étouffer un feu que je déteste :
Mais ne partons qu’après avoir tiré raison
Du perfide Valère et de sa trahison.
FIN DU SECOND ACTE
Scène Première
Lisette, Dorante, Valère
LISETTE.
Que vous êtes tous deux ardents à la colère !
Sans moi vous alliez faire une fort belle affaire !
Voilà mes bons amis si prompts à s’engager ;
Ils sont encore plus prompts souvent à s’égorger.
DORANTE.
J’ai tort, mon cher Valère, et t’en demande excuse :
Mais pouvais-je prévoir une semblable ruse ?
Qu’un coeur bien amoureux est facile à duper !
Il n’en fallait pas tant, hélas ! pour me tromper.
VALÈRE.
Ami, je suis charmé du bonheur de ta flamme.
Il manquait à celui qui pénètre mon âme
De trouver dans ton cœur les mêmes sentiments,
Et de nous voir heureux tous deux en même temps.
LISETTE, à Valère.
Vous pouvez en parler tout-à-fait à votre aise ;
Mais pour monsieur Dorante, il faut, ne lui déplaise,
Qu’il nous fasse l’honneur de prendre son congé.
DORANTE.
Quoi ! songes-tu ?…
LISETTE.
C’est vous qui n’avez pas songé
À la loi qu’aujourd’hui vous prescrit Isabelle.
On peut se battre, au fond, pour une bagatelle,
Avec les gens qu’on croit qu’elle veut épouser :
Mais Isabelle est femme à s’en formaliser ;
Elle va, par orgueil, mettre en sa fantaisie
Qu’un tel combat s’est fait par pure jalousie ;
Et, sur de tels exploits, je vous laisse à juger
Quel prix à vos lauriers elle doit adjuger.
DORANTE.
Lisette, ah ! mon enfant, serais-tu bien capable
De trahir mon amour en me rendant coupable ?
Ta maîtresse de tout se rapporte à ta foi ;
Si tu veux me sauver, cela dépend de toi.
LISETTE.
Point, je veux lui conter vos brillantes prouesses,
Pour vous faire ma cour.
DORANTE.
Hélas ! de mes faiblesses
Montre quelque pitié.
LISETTE.
Très noble chevalier,
Jamais un paladin ne s’abaisse à prier :
Tuer d’abord les gens, c’est la bonne manière.
VALÈRE.
Peux-tu voir de sang-froid comme il se désespère,
Lisette ? Ah ! sa douleur aurait dû t’attendrir.
LISETTE.
Si je lui dis un mot, ce mot pourra l’aigrir,
Et contre moi peut-être il tirera l’épée.
DORANTE.
J’avais compté sur toi, mon attente est trompée ;
Je n’ai plus qu’à mourir.
LISETTE.
Oh ! le rare secret !
Mais il est du vieux temps, j’en ai bien du regret ;
C’était un beau prétexte.
VALÈRE.
Eh ! ma pauvre Lisette,
Laisse de ces propos l’inutile défaite.
Sers-nous si tu le peux, si tu le veux du moins,
Et compte que nos cœurs acquitteront tes soins.
DORANTE.
Si tu rends de mes feux l’espérance accomplie,
Dispose de mes biens, dispose de ma vie ;
Cette bague d’abord…
LISETTE, prenant la bague.
Quelle nécessité ?
Je prétends vous servir par générosité.
Je veux vous protéger auprès de ma maîtresse ;
Il faut qu’elle partage enfin votre tendresse ;
Et voici mon projet. Prévoyant de vos coups,
Elle m’avait tantôt envoyé près de vous
Pour empêcher le mal, et ramener Valère,
Afin qu’il ne vous pût éclaircir le mystère :
Que si je ne pouvais autrement tout parer,
Elle m’avait chargé de vous tout déclarer.
C’est donc ce que j’ai fait quand vous vouliez vous battre,
Et qu’il vous a fallu, monsieur, tenir à quatre.
Mais je devais, de plus, observer avec soin
Les gestes, dits et faits dont je serais témoin,
Pour voir si vous étiez fidèle à la gageure.
Or, si je m’en tenais à la vérité pure,
Vous sentez bien, je crois, que c’est fait de vos feux :
Il faudra donc mentir ; mais pour la tromper mieux
Il me vient dans l’esprit une nouvelle idée…
DORANTE.
Qu’est-ce ?…
VALÈRE.
Dis-nous un peu…
LISETTE.
Je suis persuadée…
Non… Si… si fait… Je crois… Ma foi, je n’y suis plus.
DORANTE.
Morbleu !
LISETTE.
Mais à quoi bon tant de soins superflus ?
L’idée est toute simple ; écoutez-bien, Dorante :
Sur ce que je dirai, bientôt impatiente,
Isabelle chez vous va vous faire appeler,
Venez, mais comme si j’avais su vous celer
Le projet qu’aujourd’hui sur vous elle médite,
Vous viendrez sur le pied d’une simple visite,
Approuvant froidement tout ce qu’elle dira,
Ne contredisant rien de ce qu’elle voudra.
Ce soir un feint contrat pour elle et pour Valère
Vous sera proposé pour vous mettre en colère :
Signez-le sans façon ; vous pouvez être sûr
D’y voir partout du blanc pour le nom du futur.
Si vous vous tirez bien de votre petit rôle,
Isabelle, obligée à tenir sa parole,
Vous cède le pari peut-être dès ce soir,
Et le prix, par la loi, reste en votre pouvoir.
DORANTE.
Dieux ! quel espoir flatteur succède à ma souffrance !
Mais n’abuses-tu point ma crédule espérance ?
Puis-je compter sur toi ?
LISETTE.
Le compliment est doux !
Vous me payez ainsi de ma bonté pour vous ?
VALÈRE.
Il est fort question de te mettre en colère !
Songe à bien accomplir ton projet salutaire,
Et loin de t’irriter contre ce pauvre amant,
Connais à ses terreurs l’excès de son tourment.
Mais je brûle d’ardeur de revoir Éliante :
Ne puis-je pas entrer ? Mon âme impatiente…
LISETTE.
Que les amants sont vifs ! Oui, venez avec moi.
(À Dorante.)
Vous, de votre bonheur fiez-vous à ma foi,
Et retournez chez vous attendre des nouvelles.
Scène II
Dorante
DORANTE.
Je verrais terminer tant de peines cruelles !
Je pourrais voir enfin mon amour couronné !
Dieux ! à tant de plaisirs serais-je destiné ?
Je sens que les dangers ont irrité ma flamme ;
Avec moins de fureur elle brûlait mon âme,
Quand je me figurais, par trop de vanité
Tenir déjà le prix dont je m’étais flatté.
Quelqu’un vient. Évitons de me laisser connaître.
Avant le temps prescrit je ne dois point paraître.
Hélas ! mon faible cœur ne peut se rassurer,
Et je crains encore plus que je n’ose espérer.
Scène III
Éliante, Valère
ÉLIANTE.
Oui, Valère, déjà de tout je suis instruite ;
Avec beaucoup d’adresse elles m’avaient séduite
Par un entretien feint entre elles concerté,
Et que, sans m’en douter, j’avais trop écouté.
VALÈRE.
Eh quoi ! belle Éliante, avez-vous donc pu croire
Que Valère, à ce point, ennemi de sa gloire,
De son bonheur surtout, cherchât en d’autres noeuds
Le prix dont vos bontés avaient flatté ses vœux ?
Ah ! que vous avez mal jugé de ma tendresse !
ÉLIANTE.
Je conviens avec vous de toute ma faiblesse.
Mais que j’ai bien payé trop de crédulité !
Que n’avez-vous pu voir ce qu’il m’en a coûté
Isabelle, à la fin, par mes pleurs attendrie
A par un franc aveu, calmé ma jalousie ;
Mais cet aveu pourtant, en exigeant de moi
Que sur tel secret je donnasse ma foi
Que Dorante par moi n’en aurait nul indice.
À mon amour pour vous j’ai fait ce sacrifice :
Mais il m’en coûte fort pour le tromper ainsi.
VALÈRE.
Dorante est, comme vous instruit de tout ceci.
Gardez votre secret en affectant de feindre.
Isabelle, bientôt, lasse de se contraindre,
Suivant notre projet peut-être dès ce jour
Tombe en son propre piège, et se rend à l’amour.
Scène IV
Isabelle, Éliante, Valère et Lisette un peu après.
ISABELLE, en soi-même.
Ce sang-froid de Dorante et me pique et m’outrage.
Il m’aime donc bien peu, s’il n’a pas le courage
De rechercher du moins un éclaircissement !
LISETTE, arrivant.
Dorante va venir, madame, en un moment.
J’ai fait en même temps appeler le notaire.
ISABELLE.
Mais il nous faut encore le secours de Valère :
Je crois qu’il voudra bien nous servir aujourd’hui.
J’ai bonne caution qui me répond de lui.
VALÈRE.
Si mon zèle suffit et mon respect extrême,
Vous pourriez bien, madame, en répondre vous-même.
ISABELLE.
J’ai besoin d’un mari seulement pour ce soir,
Voudriez-vous bien l’être ?
ÉLIANTE.
Eh mais ! il faudra voir.
Comment ! il vous faut donc des cautions, cousine,
Pour pleiger vos maris ?
LISETTE.
Oh ! oui ; car pour la mine
Elle trompe souvent.
ISABELLE, à Valère.
Et bien ! qu’en dites-vous ?
VALÈRE.
On ne refuse pas, madame, un sort si doux ;
Mais d’un terme trop court…
ISABELLE.
Il est bon de vous dire,
Au reste, que ceci n’est qu’un hymen pour rire.
LISETTE.
Dorante est là ; sans moi, vous alliez tout gâter.
ISABELLE.
J’espère que son cœur ne pourra résister
Au trait que je lui garde.
Scène V
Isabelle, Dorante, Éliante, Valère, Lisette, un laquais.
ISABELLE.
Ah ! vous voilà, Dorante ;
De vous voir aussi peu, je ne suis pas contente :
Pourquoi me fuyez-vous ? Trop de présomption
M’a fait croire, il est vrai, qu’un peu de passion
De vos soins près de moi pouvait être la cause :
Mais faut-il pour cela prendre si mal la chose ?
Quand j’ai voulu tantôt, par de trop doux aveux,
Engager votre coeur à dévoiler ses feux,
Je n’avais pas pensé que ce fût une offense
À troubler entre nous la bonne intelligence ;
Vous m’avez cependant, par des airs suffisants,
Marqué trop clairement vos mépris offensants :
Mais, si l’amant méprise un si faible esclavage,
Il faut bien que l’ami du moins m’en dédommage ;
Ma tendresse n’est pas un tel affront, je croi[63],
Qu’il faille m’en punir en rompant avec moi.
DORANTE.
Je sens ce que je dois à vos bontés, madame :
Mais vos sages leçons ont si touché mon âme,
Que, pour vous rendre ici même sincérité,
Peut-être mieux que vous j’en aurai profité.
ISABELLE, bas à Lisette.
Lisette, qu’il est froid ! il a l’air tout de glace.
LISETTE, bas.
Bon ! c’est qu’il est piqué ; c’est par pure grimace.
ISABELLE.
Depuis notre entretien, vous serez bien surpris
D’apprendre en cet instant le parti que j’ai pris.
Je vais me marier.
DORANTE, froidement.
Vous marier ! vous-même ?
ISABELLE.
En personne. D’où vient cette surprise extrême ?
Ferais-je mal, peut-être ?
DORANTE.
Oh non : c’est fort bien fait.
Cet hymen-là s’est fait avec un grand secret.
ISABELLE.
Point. C’est sur le refus que vous m’avez su faire
Que je vais épouser… devinez.
DORANTE.
Qui ?
ISABELLE.
Valère.
DORANTE.
Valère ? Ah ! Mon ami, je t’en fais compliment.
Mais Éliante donc ?…
ISABELLE.
Me cède son amant.
DORANTE.
Parbleu ! voilà, madame, un exemple bien rare !
LISETTE.
Avant le mariage, oui, le fait est bizarre ;
Car si c’était après, ah ! qu’on en cèderait
Pour se débarrasser !
ISABELLE, bas à Lisette.
Lisette, il me paraît
Qu’il ne s’anime point.
LISETTE, bas.
Il croit que l’on badine ;
Attendez le contrat, et vous verrez sa mine.
ISABELLE, à part.
Périssent mon caprice et mes jeux insensés !
UN LAQUAIS.
Le notaire est ici.
DORANTE.
Mais, c’est être pressés :
Le contrat dès ce soir ! ce n’est pas raillerie ?
ISABELLE.
Non, sans doute, monsieur ; et même je vous prie,
En qualité d’ami de vouloir y signer.
DORANTE.
À vos ordres toujours je dois me résigner.
ISABELLE, bas.
S’il signe, c’en est fait, il faut que j’y renonce.
Scène VI
Le notaire, Isabelle, Dorante, Éliante, Valère, Lisette.
LE NOTAIRE.
Requiert-on que tout haut le contrat je prononce ?
VALÈRE.
Non, monsieur le notaire ; on s’en rapporte en tout
À ce qu’a fait madame ; il suffit qu’à son goût
Le contrat soit passé.
ISABELLE, regardant Dorante d’un air de dépit.
Je n’ai pas lieu de craindre
Que de ce qu’il contient personne ait à se plaindre.
LE NOTAIRE.
Or, puisqu’il est ainsi, je vais sommairement,
En bref, succinctement, compendieusement,
Résumer, expliquer, en style laconique,
Les points articulés en cet acte authentique,
Et jouxte la minute entre mes mains restant,
Ainsi que selon droit et coutume s’entend.
D’abord pour les futurs. Item pour leurs familles,
Bisaïeuls, trisaïeuls, père, enfants, fils et filles,
Du moins réputés tels, ainsi que par la loi
Quem nuptiae monstrant il appert faire foi.
Item pour leur pays, séjour et domicile,
Passé, présent, futur, tant aux champs qu’à la ville.
Item pour tous leurs biens, acquêts, conquêts dotaux,
Préciput, hypothèque et biens paraphernaux.
Item encore pour ceux de leur estoc et ligne…
LISETTE.
Item vous nous feriez une faveur insigne
Si, de ces mots cornus le poumon dégagé,
Il vous plaisait, monsieur, abréger l’abrégé.
VALÈRE.
Au vrai, tous ces détails nous sont fort inutiles.
Nous croyons le contrat plein de clauses subtiles ;
Mais on n’a nul désir de les voir aujourd’hui.
LE NOTAIRE.
Voulez-vous procéder, approuvant icelui,
A le corroborer de votre signature ?
ISABELLE.
Signons, je le veux bien, voilà mon écriture.
À vous, Valère.
ÉLIANTE, bas à Isabelle.
Au moins, ce n’est pas tout de bon,
Vous me l’avez promis, cousine ?
ISABELLE.
Eh ! mon dieu, non.
Dorante veut-il bien nous faire aussi la grâce ?…
(Elle lui présente la plume.)
DORANTE.
Pour vous plaire, madame, il n’est rien qu’on ne fasse.
ISABELLE, à part
Le cœur me bat : je crains la fin de tout ceci.
DORANTE, à part.
Le futur est en blanc ; tout va bien jusqu’ici.
ISABELLE, bas.
Il signe sans façon !… À la fin je soupçonne…
(À Lisette.)
Ne me trompez-vous point ?
LISETTE.
En voici d’une bonne !
Il serait fort plaisant que vous le pensassiez !
ISABELLE.
Hélas ! et plût au ciel que vous me trompassiez !
Je serais sûre au moins de l’amour de Dorante.
LISETTE.
Pour en faire quoi ?
ISABELLE.
Rien. Mais je serais contente.
LISETTE, à part.
Que les pauvres enfants se contraignent tous deux !
ISABELLE, à Valère.
Valère, enfin l’hymen va couronner nos vœux ;
Pour en serrer les nœuds sous un heureux auspice,
Faisons, en les formant, un acte de justice.
À Dorante à l’instant je cède le pari.
J’avais cru qu’il m’aimait, mais mon esprit guéri
S’aperçoit de combien je m’étais abusée.
En secret mille fois je m’étais accusée
De le désespérer par trop de cruauté.
Dans un piège assez fin il s’est précipité ;
Mais il ne m’est resté pour fruit de mon adresse,
Que le regret de voir que son cœur sans tendresse
Bravait également et la ruse et l’amour.
Choisissez donc, Dorante, et nommez en ce jour
Le prix que vous mettez au gain de la gageure :
Je dépens d’un époux, mais je me tiens bien sûre
Qu’il est trop généreux pour vous le disputer.
VALÈRE.
Jamais plus justement vous n’auriez pu compter
Sur mon obéissance.
DORANTE.
II faut donc vous le dire ;
Je demande…
ISABELLE.
Eh bien ! quoi ?
DORANTE.
La liberté d’écrire.
ISABELLE.
D’écrire ?
LISETTE.
Il est donc fou ?
VALÈRE.
Que demandes-tu là ?
DORANTE.
Oui, d’écrire mon nom dans le blanc que voilà.
ISABELLE.
Ah ! vous m’avez trahie !
DORANTE, à ses pieds.
Eh quoi ! belle Isabelle,
Ne vous lassez-vous point de m’être si cruelle ?
Faut-il encore…
Scène VII
Carlin, botté, et un fouet à la main ; le notaire, Isabelle, Dorante, Éliante, Valère, Lisette.
CARLIN.
Monsieur, les chevaux sont tout prêts,
La chaise nous attend.
DORANTE.
La peste des valets !
CARLIN.
Monsieur, le temps se passe.
VALÈRE.
Eh ! quelle fantaisie
De nous troubler ?…
CARLIN.
Il est six heures et demie.
DORANTE.
Te tairas-tu ?
CARLIN.
Monsieur, nous partirons trop tard.
DORANTE.
Voilà bien, à mon gré, le plus maudit bavard !
Madame, pardonnez…
CARLIN.
Monsieur, il faut me taire :
Mais nous avons ce soir bien du chemin à faire.
DORANTE.
Le grand diable d’enfer puisse-t-il t’emporter !
ÉLIANTE.
Lisette, explique-lui…
LISETTE.
Bon ! veut-il m’écouter ?
Et peut-on dire un mot où parle monsieur Carle !
CARLIN, un peu vite.
Eh ! Parle, au nom du ciel ! avant qu’on parle, parle :
Parle, pendant qu’on parle : et quand on a parlé,
Parle encore, pour finir sans avoir déparlé.
DORANTE.
Toi, déparleras-tu, parleur impitoyable ?
(À Isabelle.)
Puis-je, enfin, me flatter qu’un penchant favorable
Confirmera le don que vos lois m’ont promis ?
ISABELLE.
Je ne sais si ce don vous est si bien acquis,
Et j’entrevois ici de la friponnerie.
Mais, en punition de mon étourderie,
Je vous donne ma main, et vous laisse mon cœur.
DORANTE, baisant la main d’Isabelle.
Ah ! vous mettez par là le comble à mon bonheur.
CARLIN.
Que diable sont-ils donc ? aurais-je la berlue ?
LISETTE.
Non, vous avez, mon cher, une très bonne vue,
(Riant.)
Témoin la lettre…
CARLIN.
Eh bien ! de quoi veux-tu parler ?
LISETTE.
Que j’ai tant eu de peine à me faire voler.
CARLIN.
Quoi ! c’était tout exprès ?…
LISETTE.
Mon dieu ! quel imbécile !
Tu t’imaginais donc être le plus habile ?
CARLIN.
Je sens que j’avais tort ; cette ruse d’enfer
Te doit donner le pas sur monsieur Lucifer.
LISETTE.
Jamais comparaison ne fut moins méritée ;
Au bien de mon prochain toujours je suis portée :
Tu vois que par mes soins ici tout est content ;
Ils vont se marier, en veux-tu faire autant ?
CARLIN.
Tope, j’en fais le saut ; mais sois bonne diablesse
À me cacher tes tours mets toute ton adresse ;
Toujours dans la maison fais prospérer le bien ;
Nargue du demeurant quand je n’en saurai rien.
LISETTE.
Souvent, parmi les jeux, le cœur de la plus sage
Plus qu’elle ne voudrait en badinant s’engage.
Belles, sur cet exemple apprenez en ce jour
Qu’on ne peut sans danger se jouer à l’amour.
FIN de L’ENGAGEMENT TÉMÉRAIRE
Table des matières du titre
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