Abstract

Letter on virtue: Rousseau argues that virtue is not learned from books of metaphysics but by listening to one’s own inner voice, and that nature gave us feelings, not learning, so that moral evil arises from society’s artificial relations, not from man’s original nature.

Testo originale francese · Arvensa Editions · pubblico dominio

Vous cherchez à m’embarrasser plus qu’à vous instruire en me demandant qu’est-ce que la vertu ? Je pourrais vous dire en deux mots que c’est ce que nul ne peut apprendre que de soi-même, et que vous ne saurez jamais si votre cœur ne vous a répondu d’avance. D’ailleurs, pourquoi renouveler une question si souvent et si bien résolue ? Ouvrez Platon, Cicéron, Plutarque, Épictète, Antonin : consultez le vertueux Shaftesbury et son digne interprète. Faites mieux encore, étudiez la vie et les discours du juste et méditez l’Évangile ; ou plutôt laissez tous les livres, rentrez en vous-même, écoutez cette voix secrète qui parle à tous les cœurs, et soyez vertueux pour savoir ce que c’est que de l’être, Ne croyez pas pourtant que je me refuse à l’emploi sublime dont vous m’honorez. Je sais qu’il est des cas où l’on est obligé d’entreprendre plus qu’on ne peut exécuter, où l’on doit moins consulter ses forces que son devoir, et sur tout sujet important à la société je sais que nul ne peut refuser une déclaration de ses sentiments aussitôt qu’on la lui demande. Ne pensez pas non plus que je m’en impose à moi-même et que j’attende un grand succès de mes soins : je vois plus de curiosité que de zèle dans votre empressement à m’interroger, et je sens plus de zèle que de lumières dans mon ardeur à vous répondre. Mais ce que je n’aurai pu faire pour vous, je tâcherai de le faire pour moi-même. Se livra-t-on jamais sans fruit à l’étude de la vertu ? Non, ses divins effets sont incompréhensibles, elle échauffe même avant d’éclairer, on l’aime aussitôt qu’on la cherche, on la sent avant que de la connaître ; et dût ma raison s’égarer à sa poursuite, je me consolerai facilement d’une erreur qui me rendrait plus homme de bien.

Ne vous attendez pas de trouver ici, des dissertations métaphysiques, ni tout cet appareil de mots que beaucoup de lecteurs y chercheront sans doute, et qui ne sert qu’à rendre l’homme plus vain, sans le rendre meilleur ni plus éclairé. Cette affectation de doctrine ne siérait ni à l’auteur ni à l’ouvrage dans une matière où il est plus question de sentir que d’apercevoir, et que les plus simples entendent toujours mieux que les plus savants. La nature nous a donné des sentiments et non des lumières, et comme on ne peut sans injustice nous demander compte de ce que nous n’avons pas reçu, nous aurions trop à nous plaindre, si tant de savoir était nécessaire pour connaître la vertu.

Ma méthode sera plus simple et plus sûre. En sondant mes inclinations naturelles, j’ose penser qu’elles sont droites, je crois trouver dans mes désirs l’image de l’homme de bien, et ne puis mieux vous dire ce qu’il est qu’en vous disant ce que je voudrais être.

Je voudrais donc avoir une âme forte pour faire toujours ce qui est juste, et sensible pour aimer toujours ce qui est beau : mais qu’est-ce que beauté, sensibilité, justice ? et qu’est-ce qu’une âme forte ? Voilà ce que la plus sublime philosophie a bien de la peine à nous expliquer, et qu’elle explique bien moins pour ceux qui cherchent la vérité que pour ceux qui cherchent la science. Contentons-nous donc d’écouter la nature ; car si la nature bien consultée ne nous instruit pas toujours, au moins elle ne nous égare jamais.

Il me semble premièrement que tout ce qu’il y a de moral en moi-même a toujours ses relations hors de moi ; que je n’aurais ni vice ni vertu si j’avais toujours vécu seul, et que je serais bon seulement de cette bonté absolue qui fait qu’une chose est ce qu’elle doit être par sa nature. Je sens aussi que j’ai maintenant perdu cette bonté naturelle, par l’effet d’une multitude de rapports artificiels, qui sont l’ouvrage de la société et qui m’ont pu donner d’autres penchants, d’autres besoins, d’autres désirs, d’autres moyens de les satisfaire, nuisibles à la conservation de ma vie ou à la constitution de ma personne, mais conformes aux vues particulières que je me suis faites et aux passions factices que je me suis données.

Il suit de là, qu’il faut me considérer à présent comme existant d’une autre manière et m’approprier, pour ainsi dire, une autre sorte de bonté convenable à cette nouvelle existence. Aujourd’hui que ma vie, ma sûreté, ma liberté, mon bonheur dépendent du concours de mes semblables, il est manifeste que je ne dois plus me regarder comme un être individuel et isolé, mais comme partie d’un grand tout, comme membre d’un plus grand corps, de la conservation duquel dépend absolument la mienne, et qui ne saurait être mal ordonné que je ne me ressente de ce désordre. (Ainsi l’identité de nature, la faiblesse commune, les besoins mutuels et la société qu’ils ont rendue nécessaire, me donnent des devoirs et des droits communs à tous les hommes.) Je tiens à ma patrie, au moins par mes besoins ; ma patrie, à son tour, tient par les siens à quelque autre pays, et tout est soumis plus ou moins à cette universelle dépendance. Voilà des vérités qu’on sent plutôt qu’on ne les prouve, et que je me dispenserais d’éclaircir si je comptais autant sur votre bonne foi que sur vos lumières.

Vous me demanderez peut-être si un homme qui n’aurait rien reçu de la société pourrait lui devoir quelque chose. Mais considérez, je vous prie, qu’une telle supposition n’est bonne à rien quand elle roule sur l’impossible ; et chacun voit qu’il est de toute impossibilité qu’un homme naisse, vive et se conserve au sein de la société sans rien tenir d’elle. C’est à tort qu’il alléguera sa pauvreté, ses maux, son infortune ; l’État lui répondra : Peut-être eût-il mieux valu pour vous naître au fond d’un désert ; mais vous êtes dans mon sein, vous y avez vécu, et vous n’y pouviez vivre si je ne vous avais conservé ; il fallait quitter la vie si elle vous était à charge, ou le pays si les lois vous en semblaient trop dures ; mourez ou partez si vous voulez ne me rien devoir pour l’avenir ; mais donnez-moi le prix de trente ans de vie dont vous avez joui par mon assistance ; en attendant que vous ne soyez plus vous me devez ce que vous avez été.

Ne nous regardons point comme ces hommes primitifs et imaginaires qui n’avaient besoin de personne parce que la nature seule pourvoyait à tout. La nature a, pour ainsi dire, abandonné ses fonctions sitôt que nous les avons usurpées. L’homme social est trop faible pour pouvoir se passer des autres, il a besoin de tout dès l’instant de sa naissance jusqu’à celui de sa mort, et riche ou pauvre il ne pourrait subsister s’il ne recevait rien d’autrui.

Je ne dois point non plus me croire quitte avec tout le monde sous prétexte que ceux qui m’ont servi n’ont regardé qu’à leur plaisir ou qu’à leur intérêt : cela peut être vrai pour les particuliers, non pour le corps de la société qui regarde à tous ses membres, et par conséquent à moi comme à vous dans tout ce qu’elle fait pour elle-même.

Or ce n’est pas comme particuliers que nous sommes tous débiteurs les uns des autres, mais comme membres de la société à laquelle chacun doit tout. D’ailleurs le prix dont on paye tous les secours qu’on reçoit est lui-même un don de la société. Un homme peut-il rien posséder sans le concours et le consentement des autres ? Sans ce contrat tacite qu’ils ont passé, il n’y aurait ni gain ni propriété, ni véritable industrie. Dans l’état de nature rien n’existe que le nécessaire, et tout le superflu qu’on voit parmi nous n’est point la somme des travaux des particuliers, mais le produit de l’industrie générale, qui fait avec cent bras agissant de concert, plus que cent hommes ne pourraient faire séparément.

Vous me parlerez, je le prévois, des désordres de l’état social où le bien public sert de prétexte à tant de maux ; mais il faut distinguer l’ordre civil de ses abus ; et de ce que tous ne rendent pas à la société ce qu’ils lui doivent, on ne peut pas conclure que nous ne lui devons rien ; et ce n’est pas à elle qu’il faut nous en prendre si, ne faisant rien de ce qu’elle ordonne, nous nous rendons malheureux en l’offensant. D’ailleurs, sous l’empire de l’opinion, quelles précautions ne faut-il pas prendre pour distinguer dans l’estimation des choses l’apparence de la réalité ! Combien de maux nous paraissent affreux qui ne sont rien par eux-mêmes ; combien d’hommes gémissent de leur sort, qui pourraient être heureux sans changer d’état, et ont à se plaindre de la raison bien plus que de la fortune ! Tel riche pense être ruiné quand il ne lui reste que le bien dont il a besoin, et croit mourir de faim s’il faut chasser un parasite. Une preuve que tant de malheurs sont la plupart imaginaires, c’est que la même condition qui fait le désespoir de celui qui s’y trouve ferait, telle qu’elle est, le bonheur de cent autres. On ne compare point ce qu’on est, ni à ses besoins, ni à l’état d’autrui, mais à ce qu’on était, ou à ce qu’on voulait être ; l’ambition compte toujours pour rien ce qu’elle acquiert et pour tout ce qui lui échappe.

Mais un avantage infiniment supérieur à tous les biens physiques et que nous tenons incontestablement de l’harmonie du genre humain, est celui de parvenir par la communication des idées et le progrès de la raison jusqu’aux régions intellectuelles, d’acquérir les notions sublimes de l’ordre, de la sagesse et de la bonté morale ; de nourrir nos sentiments du fruit de nos connaissances, de nous élever par la grandeur de l’âme au-dessus des faiblesses de la nature, et d’égaler à certains égards, par l’art du raisonnement, les célestes intelligences ; enfin de pouvoir, à force de combattre et de vaincre nos passions, dominer l’homme et imiter la Divinité même. Ainsi ce commerce continuel d’échanges, de soins, de secours et d’instructions nous soutient quand nous ne pouvons plus nous soutenir nous-mêmes, nous éclaire quand nous avons besoin d’être éclairés, et met en notre pouvoir des biens d’un prix inestimable, qui nous font mépriser ceux que nous n’avons plus. Voilà les vrais dédommagements qui consolent un honnête homme, au sein du malheur, des pertes de la nature et des abus de la société. L’antique vigueur de ses membres passe dans ses facultés, sa raison croît sur les ruines d’un corps débile ; si l’on donne des entraves à sa liberté son cœur acquiert un nouvel empire ; il obéit à la voix du plus fort, mais il commande à ses passions, et tandis qu’on l’opprime ici-bas, son âme pure s’élance dans le séjour céleste et jouit d’avance du prix de sa vertu. C’est Hercule qui se sent à la fois brûler sur son bûcher et devenir Dieu.

Ainsi le bien et le mal coulent de la même source ; mais la mesure n’est pas égale pour tous. Le sage, tourmenté par les méchants, sent pourtant qu’il ne serait qu’une brute s’il n’avait rien reçu d’autrui, et il y a bien peu de maux qui puissent balancer chez un homme de courage les dons de l’âme et l’espoir des biens à venir.

Voulons-nous maintenant rechercher ce qui peut nous rendre heureux en ce monde ? Rentrons en nous-mêmes, et consultons notre cœur. Chacun sentira que son bonheur n’est point en lui mais dépend de tout ce qui l’environne. Le luxe qui met à contribution toute la nature, l’ambition qui veut enchaîner l’univers, la volupté qui n’est rien dans la solitude, la vanité qui cherche tous les yeux, la bonté qui voudrait que tout fût content ; tout ce qui nous intéresse tient à des objets étrangers, tous nos vœux s’envolent toujours, le bonheur qu’on nous attribue est le seul dont nous jouissons, et nous aimerions autant ne pas être que n’être pas regardés. En un mot, soit besoin d’aimer, soit désir de plaire, soit amitié, confiance ou orgueil, l’habitude de commercer avec les autres nous rend ce commerce tellement nécessaire, qu’on peut douter s il se trouverait un seul homme qui, sûr de voir d’ailleurs tous ses souhaits prévenus, fût sûr en même temps de ne revoir jamais son semblable sans tomber dans le désespoir. Tels sont les liens indissolubles qui nous unissent tous, et font dépendre notre existence, notre conservation, nos lumières, notre fortune, notre bonheur et généralement tous nos biens et nos maux, des relations sociales. Je crois donc qu’en devenant homme civil j’ai contracté une dette immense avec le genre humain, que ma vie et toutes ses commodités que je tiens de lui doivent être consacrées à son service ; je vois de plus que si je puis me procurer une sorte de bien-être exclusif et quelques plaisirs douteux en sacrifiant tout à moi seul, je ne pourrais m’ assurer un état de paix et une félicité durable que dans une société bien ordonnée ; je vois que si je ne respecte pas en autrui les droits que je veux qu’on respecte en moi, je me rends le commun ennemi de tous et n’ai d’autre sécurité, dans l’inique possession de mes biens, que celle des brigands qui dévorent dans leurs cavernes les dépouilles des infortunés. Ce devoir sacré que la raison m’oblige à reconnaître n’est point proprement un devoir de particulier à particulier, mais il est général et commun comme le droit qui me l’impose. Car les individus à qui je dois la vie, et ceux qui m’ont fourni le nécessaire, et ceux qui ont cultivé mon âme, et ceux qui m’ont communiqué leurs talents peuvent n’être plus ; mais les lois qui protégèrent mon enfance ne meurent. point ; les bonnes mœurs dont j’ai reçu l’heureuse habitude, les secours que j’ai trouvés prêts au besoin, la liberté civile dont j’ai joui, tous les biens que j’ai acquis, tous les plaisirs que j’ai goûtés, je les dois à cette police universelle qui dirige les soins publics à l’avantage de tous les hommes, qui prévoyait mes besoins avant ma naissance, et qui fera respecter mes cendres après ma mort. Ainsi mes bienfaiteurs peuvent mourir, mais, tant qu’il y a des hommes, je suis obligé de rendre à l’humanité les bienfaits que j’ai reçus d’elle.