Abstract

Moral letters addressed to Sophie d’Houdetot (‘Sophie’): Rousseau develops a path from epistemic humility to trust in inner feeling, which reveals to man his moral dignity beyond his physical smallness in the universe, anticipating themes of the Savoyard Vicar’s profession of faith.

Testo originale francese · Arvensa Editions · pubblico dominio

Plus l’homme se regarde, plus il se voit petit. Mais le verre qui diminue n’est fait que pour les bons yeux. N’est-ce pas, ma chère Sophie, un étrange orgueil que celui qu’on gagne à sentir toute sa misère ? Voilà pourtant tout celui qu’on peut tirer de la saine philosophie. Pour moi, je pardonnerais cent fois plutôt au faux savant d’être vain de son prétendu savoir, qu’au vrai de l’être de son ignorance. Qu’un fou s’élève comme un demi-dieu, sa folie est au moins conséquente ; mais se croire un insecte et ramper fièrement sur l’herbe, c’est, à mon gré, le comble de l’absurdité. Quelle est donc la première leçon de la sagesse, ô Sophie ? l’humilité ! L’humilité, dont le chrétien parle, et que l’homme connaît si peu, est le premier sentiment qui doit naître en nous de l’étude de nous-mêmes. Soyons humbles de notre espèce, pour pouvoir nous enorgueillir de notre individu. Ne disons point, dans notre imbécile vanité, que l’homme est le roi du monde ; que le soleil, les astres, le firmament, l’air, la terre, la mer, sont faits pour lui ; que les végétaux germent pour sa subsistance, que les animaux vivent afin qu’il les dévore. Avec cette manière de raisonner, pourquoi chacun ne croira-t-il pas que le reste du genre humain fut créé pour le servir, et ne se regardera-t-il pas personnellement comme l’unique objet de toutes les œuvres de la nature ? Si tant d’êtres sont utiles à notre conservation, sommes-nous sûrs d’être moins utiles à la leur ? Qu’est-ce que cela prouve, sinon notre faiblesse : et comment savons-nous mieux leur destination que la nôtre ? — Si nous étions privés de la vue, par où pourrions-nous apprendre qu’il existe des oiseaux, des poissons, des insectes presque insensibles au toucher ? Plusieurs de ces insectes, à leur tour, paraissent n’avoir aucune idée de nous. Pourquoi donc n’existerait-il pas d’autres espèces plus excellentes, que nous n’apercevrons jamais faute de sens propres à les découvrir, et pour qui nous sommes peut-être aussi méprisables que les vermisseaux le sont à nos yeux ? Mais c’est assez déprimer l’homme : enorgueilli des dons qu’il n’a pas, il lui en reste assez pour nourrir une fierté plus digne et plus légitime. Si la raison l’écrase et l’avilit, le sentiment intérieur le relève et l’honore ; l’hommage que le méchant rend au juste en secret, est le vrai titre de noblesse que la nature a gravé dans le cœur de l’homme. — N’avez-vous jamais senti cette secrète inquiétude qui nous tourmente à la vue de notre misère, et qui s’indigne de notre faiblesse comme d’un outrage aux facultés qui nous élèvent ? N’avez-vous jamais éprouvé ces transports involontaires qui saisissent quelquefois une âme sensible à la contemplation du beau moral et de l’ordre intellectuel des choses : cette ardeur dévorante qui vient tout à coup embraser le cœur de l’amour des célestes vertus, ces sublimes égarements qui nous élèvent au-dessus de notre être, et nous portent dans l’empyrée à côté de Dieu même ? Ah ! si ce feu sacré pouvait durer, si ce noble délire animait notre vie entière, quelles actions héroïques effrayeraient notre courage ? quels vices oseraient approcher de nous ? quelles victoires ne remporterions-nous point sur nous-mêmes, et qu’y aurait-il de grand que nous ne puissions obtenir de nos efforts ? — Ma respectable amie, le principe de cette force est en nous, elle se montre un moment pour nous exciter à la chercher sans cesse ; ce saint enthousiasme est l’énergie de nos facultés qui se dégagent de leurs terrestres liens, et qu’il ne tiendrait qu’à nous peut-être de maintenir sans cesse dans cet état de liberté.

Quoi qu’il en soit, nous sentons au moins en nous-mêmes une voix qui nous défend de nous mépriser ; la raison rampe, mais l’âme est élevée ; si nous sommes petits par nos lumières, nous sommes grands par nos sentiments, et quelque rang que soit le nôtre dans le système de l’univers, un être ami de la justice et sensible aux vertus n’est point abject par sa nature.

Je n’ai plus rien à vous démontrer, ô Sophie ! et s’il n’était question que de philosophes, je resterais à ce point, et me trouvant arrêté de toutes parts par les bornes de mes lumières, je finirais de vous instruire avant d’avoir commencé. Mais, je vous l’ai déjà dit, mon dessein n’est pas de raisonner avec vous, et c’est du fond de votre cœur que je veux tirer les seuls arguments qui doivent vous convaincre. Que je vous dise donc ce qui se passe dans le mien, et si vous éprouvez la même chose, les mêmes principes doivent nous convenir, la même route doit nous conduire dans la recherche du vrai bonheur.

Dans l’espace d’une vie assez courte, j’ai éprouvé de grandes vicissitudes ; sans sortir de ma pauvreté, j’ai pour ainsi dire, goûté de tous les états ; le bien et le mal-être se sont fait sentir à moi de toutes les manières. La nature me donna l’âme la plus sensible, le sort l’a soumise à toutes les affections imaginables, et je crois pouvoir dire, avec un personnage de Térence, que rien d’humain n’est étranger à moi. Dans toutes les situations je me suis toujours senti affecté de deux manières différentes et quelquefois contraires, l’une venant de l’état de ma fortune et l’autre de celui de mon âme, en sorte que tantôt un sentiment de bonheur et de paix me consolait dans mes disgrâces, et tantôt un malaise importun me troublait dans la prospérité. Ces dispositions intérieures, indépendantes du sort et des événements, m’ont fait une impression d’autant plus vive que mon penchant à la vie contemplative et solitaire leur donnait lieu de se mieux développer. Je sentais, pour ainsi dire, en moi le contrepoids de ma destinée. J’allais me consoler de mes peines dans la solitude où je versais des larmes quand j’étais heureux. En cherchant le principe de cette force cachée qui balançait ainsi l’empire de mes passions, je trouvai qu’il venait d’un jugement secret que je portais sans y penser sur les actions de ma vie et sur les objets de mes désirs. Mes maux me tourmentaient moins en songeant qu’ils n’étaient point mon ouvrage ; et mes plaisirs perdaient tout leur prix quand je voyais de sang-froid en quoi je les faisais consister. Je crus sentir en moi un germe de bonté qui me dédommageait de la mauvaise fortune, et un germe de grandeur qui m’élevait au-dessus de la bonne. Je vis que c’est en vain qu’on cherche au loin son bonheur quand on néglige de le cultiver en soi-même, car il a beau venir du dehors, il ne peut se rendre sensible qu’autant qu’il trouve au dedans une âme propre à le goûter.

Ce principe dont je vous parle ne me sert pas seulement à diriger mes actions présentes sur la règle qu’il me prescrit, mais encore à faire une juste estimation de ma conduite passée, la blâmant souvent, quoique bonne en apparence, l’approuvant quelquefois, quoique condamnée des hommes, et ne me rappelant les événements de ma jeunesse que comme une mémoire locale des diverses affections qu’ils ont occasionnées en moi.

À mesure que j’avance vers le terme de ma carrière, je sens affaiblir tous les mouvements qui m’ont soumis si longtemps à l’empire des passions. Après avoir épuisé tout ce que peut éprouver de bien et de mal un être sensible, je perds peu à peu la vue et l’attente d’un avenir qui n’a plus de quoi me flatter, les désirs s’éteignent avec l’espérance, mon existence n’est plus que dans ma mémoire ; je ne vis plus que de ma vie passée, et sa durée cesse de m’être chère depuis que mon cœur n’a rien à sentir de nouveau.

Dans cet état, il est naturel que j’aime à tourner les yeux sur le passé duquel je tiens désormais tout mon être, c’est alors que mes erreurs se corrigent et que le bien et le mal se font sentir à moi sans mélange et sans préjugés.

Tous les faux jugements que les passions m’ont fait faire s’évanouissent avec elles. Je vois les objets qui m’ont affecté, non tels qu’ils m’ont paru durant mon délire, mais tels qu’ils sont réellement ; le souvenir de mes actions bonnes ou mauvaises me fait un bien-être ou un mal-être durable plus réel que celui qui en fut l’objet.

Ainsi les plaisirs d’un moment m’ont souvent préparé de longs repentirs ; ainsi les sacrifices faits à l’honnêteté et à la justice me dédommagent tous les jours de ce qu’ils m’ont une fois coûté, et pour de courtes privations me donnent d’éternelles jouissances.

À qui puis-je mieux parler des charmes de ces souvenirs qu’à celle qui me les fait si bien goûter encore ? C’est à vous, Sophie, qu’il appartenait de me rendre chère la mémoire de mes derniers égarements par celle des vertus qui m’en ont ramené. Vous m’avez trop fait rougir de mes fautes pour que j’en puisse rougir aujourd’hui ; et je ne sais ce qui me rend le plus fier, des victoires remportées sur moi-même, ou du secours qui me les a fait remporter. Si je n’avais écouté qu’une passion criminelle, si j’avais été vil un moment et que je vous eusse trouvée faible, que je payerais cher aujourd’hui des transports qui m’auraient paru si doux ! Privés de tous les sentiments qui nous avaient unis, nous aurions cessé de l’être ; la honte et le repentir nous rendraient odieux l’un à l’autre : je vous haïrais pour vous avoir trop aimée, et quelle ivresse de volupté eût pu jamais dédommager mon cœur d’un attachement si pur et si tendre ? J’aurais honte de vous et de moi ; je sentirais que nous aurions été méprisables, que nous aurions indignement abusé de tout ce que l’estime, l’amitié, la confiance ont de plus inviolable et de plus sacré ; je vous haïrais sans doute pour m’avoir laissé m’avilir, vous me haïriez à plus juste titre encore. Au lieu de cet éloignement funeste, je ne me rappelle rien de vous qui ne me rende plus content de moi-même, et qui n’ajoute à l’amitié que vous m’avez inspirée, l’honneur, le respect et la reconnaissance de m’avoir conservé digne de vous aimer, — Si nous avions été, moi plus aimable, ou vous plus faible, le souvenir de nos plaisirs ne pourrait jamais être, ainsi que celui de votre innocence, si doux à mon cœur. Verserais-je les larmes délicieuses qui m’échappent en écrivant ces lettres ? Me seriez-vous aussi chère après avoir comblé mes vœux que vous l’êtes après m’avoir rendu sage ? Et cependant, parmi les plaisirs que je goûte, le plus doux de tous me manque encore ; je n’ai pas celui de me faire un mérite de ma résistance ; je suis aussi coupable que si j’avais succombé ; sans vous j’étais perdu, j’étais le dernier des hommes, et c’est vous qui m’avez forcé de me vaincre. Comment ne pourrais-je songer sans plaisir à ces moments qui ne me furent douloureux qu’en m’épargnant des douleurs éternelles ? Comment ne jouirais-je pas aujourd’hui du charme d’avoir écouté, de votre bouche, tout ce qui peut élever l’âme et donner du prix à l’union des cœurs ?

Ah ! Sophie, qu’aurais-je pu devenir après avoir été insensible auprès de vous et à tout ce qui m’avait acquis votre estime, et vous avoir montré, dans l’ami que vous vous étiez choisi, un malheureux que vous deviez mépriser*. C’est tout ce qu’il y a de plus touchant dans l’image de la vertu que vous mettiez devant mes yeux ; c’est la crainte de souiller si tard une vie sans reproche, de perdre en un instant le prix de tant de sacrifices ; c’est le dépôt sacré de l’amitié que j’avais à respecter ; c’est de tout ce que la foi, l’honneur, la probité ont de plus inviolable que se formait l’invincible barrière que vous opposiez sans cesse à mes désirs. — Non, Sophie, il n’y a pas un de mes jours où vos discours ne viennent encore émouvoir mon cœur et m’arracher des larmes délicieuses. Tous mes sentiments pour vous s’embellissent de celui qui les a su montés : ils font la gloire et la douceur de ma vie, et c’est à vous que je dois tout cela : c’est par vous du moins que j’en sens le prix. Ma chère et digne amie, je cherchais le repentir et vous m’avez fait trouver le bonheur.

Tel est l’état d’une âme qui s’osant proposer à vous pour exemple, ne vous offre en cela que le fruit de vos soins. Si cette voix intérieure, qui me juge en secret et se fait sans cesse entendre à mon cœur, se fait entendre de même au vôtre, apprenez à l’écouter, à la suivre ; apprenez à tirer de vous-même vos premiers biens ; ce sont les seuls qui ne dépendant point de la fortune, peuvent suppléer aux autres.

Voilà toute ma philosophie et, je crois, tout l’art d’être heureux qui soit praticable à l’homme.

*Rousseau a mis en marge dans cet endroit de son manuscrit : « Quel horrible savoir que celui qui ne sert qu’à lever les scrupules, étouffer les remords et multiplier sur la terre le nombre des méchants. »

Lettre V

Toute la moralité de la vie humaine est dans l’intention de l’homme. S’il est vrai que le bien soit bien, il doit l’être au fond de nos cœurs comme dans nos œuvres, et le premier prix de la justice est de sentir qu’on la pratique. Si la bonté morale est conforme à notre nature l’homme ne saurait être sain ni bien constitué qu’autant qu’il est bon. Si elle ne l’est pas et que l’homme soit méchant naturellement, il ne peut cesser de l’être sans se corrompre. La bonté ne serait qu’un vice contre nature ; fait pour nuire à ses semblables, comme le loup pour égorger sa proie, un homme humain serait un animal aussi dépravé qu’un loup pitoyable et la vertu seule nous laisserait des remords.

Croiriez-vous qu’il fût au monde une question plus facile à résoudre ? De quoi s’agit-il pour cela sinon de rentrer en soi-même, d’examiner, tout intérêt personnel à part, à quoi nos penchants naturels nous portent ? Quel spectacle nous flatte le plus, celui des tourments ou du bonheur d’autrui ; qu’est-ce qui nous est le plus doux à faire et nous laisse une impression plus agréable après l’avoir fait d’un acte de bienfaisance ou d’un acte de méchanceté ? Pour qui vous intéressez vous sur vos théâtres : est-ce aux forfaits que vous prenez plaisir, est-ce à leurs auteurs punis que vous donnez des larmes ; entre le héros malheureux et le tyran triomphant, duquel des deux vos vœux secrets vous rapprochent-ils sans cesse et qui de vous, forcé de choisir, n’aimerait pas mieux encore être le bon qui souffre que le méchant qui prospère tant l’horreur de faire le mal l’emporte naturellement en nous sur celle de l’endurer?

Voit-on dans une rue ou sur un chemin quelque acte de violence et d’injustice, à l’instant un mouvement de colère et d’indignation s’élève au fond du cœur et nous porte à prendre la défense de l’opprimé, mais un devoir plus puissant nous retient et les lois nous ôtent le droit de protéger l’innocence.

Au contraire si quelque acte de clémence ou de générosité frappe nos yeux quelle admiration, quel amour il nous inspire. Qui est-ce qui ne se dit pas à lui-même : j’en voudrais avoir fait autant ? Les âmes les plus corrompues ne sauraient perdre tout à fait ce premier penchant : le voleur qui dépouille les passants couvre pourtant la nudité du pauvre, il n’y a point de féroce assassin qui ne soutienne un homme tombant en défaillance. Les traîtres même en formant entre eux leurs complots se touchent dans la main, se donnent leur parole et respectent leur foi. Homme pervers tu as beau faire, je ne vois en toi qu’un méchant inconséquent maladroit car la nature ne t’a point fait pour l’être.

On parle du cri des remords qui punit en secret les crimes cachés, et les met souvent en évidence. Hélas ! qui de nous ne connut jamais cette voix importune ? On parle par expérience et l’on voudrait effacer ce sentiment involontaire qui nous donne tant de tourment. Mais obéissons à la nature, nous connaîtrons avec quelle douceur elle approuve ce qu’elle a commandé et quel charme on trouve à goûter la paix intérieure d’une âme contente d’elle-même. Le méchant se craint et se fuit, il s’égaie en se jetant hors de soi, il tourne autour de lui des yeux inquiets et cherche un objet qui le fasse rire ; sans la raillerie insultante, il serait toujours triste. Au contraire, la sérénité du juste est intérieure ; son ris n’est point de malignité mais de joie ; il en porte la source en lui-même. Seul, il est aussi gai qu’au milieu d’un cercle ; et ce contentement inaltérable qu’on voit régner en lui, il ne le tire pas de ceux qui l’approchent, il le leur communique.

Jetez les yeux sur toutes les nations du monde, parcourez toutes les histoires ; parmi tant de cultes inhumains et bizarres, parmi cette prodigieuse diversité de mœurs et de caractères, vous trouverez partout les mêmes idées de justice et d’honnêteté, partout les mêmes principes de morale, les mêmes notions du bien et du mal. L’ancien paganisme enfanta des dieux abominables qu’on eût punis ici-bas comme des scélérats et qui n’offraient pour tableau du bonheur suprême que des forfaits à commettre et des passions à contenter. Mais le vice revêtu d’une autorité sacrée descendait en vain du séjour éternel , la nature le repoussait du cœur des humains. On célébrait les débauches de Jupiter, mais on admirait la tempérance de Xénocrate, la chaste Lucrèce adorait l’impudique Vénus, l’intrépide Romain sacrifiait à la peur, le grand Caton fut estimé plus juste que la providence ; l’immortelle voix de la vertu plus forte que celle des dieux mêmes se faisait respecter sur la terre, et semblait reléguer au ciel le crime avec les coupables.

Il est donc au fond de toutes les âmes un principe inné de justice et de vérité morale antérieur à tous les préjugés nationaux, à toutes les maximes de l’éducation. Ce principe est la règle involontaire sur laquelle malgré nos propres maximes nous jugeons nos actions et celles d’autrui comme bonnes ou mauvaises, et c’est à ce principe que je donne le nom de conscience. Mais à ce mot j’entends s’élever de toutes parts la voix des philosophes, erreurs de l’enfance, préjugés de l’éducation s’écrient-ils tous comme de concert. Il n’y a rien dans l’entendement humain que ce qui s’y introduit par l’expérience et nous ne jugeons d’aucune chose que sur des idées acquises. Ils font plus ; cet accord évident et universel de toutes les nations, ils l’osent rejeter, et contre cette éclatante uniformité du jugement des hommes, ils vont chercher dans les ténèbres quelque exemple obscur et connu d’eux seuls, comme si tous les penchants de la nature étaient anéantis par la dépravation de quelques individus et que, sitôt qu’il est des monstres, l’espèce humaine ne fût plus rien. Mais que servent au sceptique Montaigne les tourments qu’il se donne pour déterrer en un coin du monde une coutume opposée aux notions de la justice ? Que lui sert de donner au plus méprisable et suspect voyageur une autorité qu’il refuse aux écrivains les plus respectables ; quelques usages incertains et bizarres fondés sur des causes particulières qui nous sont inconnues, détruiront-ils l’induction générale tirée du concours de tous les peuples opposés en tout le reste et d’accord sur ce seul point ? O Montaigne, toi qui te piques de franchise et de vérité, sois sincère et vrai si un philosophe peut l’être et dis-moi s’il est quelque climat sur la terre où ce soit un crime de garder sa foi, d’être clément, bienfaisant, généreux ; où l’homme de bien soit méprisable et le scélérat honoré..

Je n’ai pas dessein d’entrer ici dans des discussions métaphysiques qui ne mènent à rien. Je vous ai déjà dit que je ne voulais point disputer avec les philosophes, mais parler à votre cœur ; quand tous les philosophes du monde prouveraient que j’ai tort, si vous sentez que j’ai raison, je n’en veux pas davantage. Il ne faut pour cela que vous faire distinguer nos perceptions acquises de nos sentiments naturels ; car nous sentons nécessairement avant que de connaître, et comme nous n’apprenons point à vouloir notre bien personnel et à fuir notre mal, mais tenons cette volonté de la nature, de même l’amour du bon et la haine du mauvais nous sont aussi naturels que notre propre existence ; ainsi quoique les idées nous viennent du dehors les sentiments qui les apprécient sont au dedans de nous et c’est par eux seuls que nous connaissons la convenance ou disconvenance qui existe entre nous et les choses que nous devons rechercher ou fuir.

Exister pour nous, c’est sentir ; et notre sensibilité est incontestablement antérieure à notre raison même. Quelle que soit la cause de notre existence, elle a pourvu à notre conservation en nous donnant des sentiments conformes à notre nature ; et l’on ne saurait nier qu’au moins ceux-là ne soient innés. Ces sentiments, eu égard à l’individu, sont l’amour de soi-même, la crainte de la douleur et de la mort, et le désir du bien-être. Mais si, comme on n’en peut douter, l’homme est un animal sociable par sa nature, ou du moins fait pour le devenir, il ne peut l’être que par d’autres sentiments innés relatifs à son espèce. Et c’est du système moral formé par ce double rapport à soi-même et à ses semblables que naît l’impulsion naturelle de la conscience.

Ne pensez donc pas, ô Sophie, qu’il fût impossible d’expliquer par des conséquences de notre nature le principe actif de la conscience, indépendant de la raison même. Et quand cela serait impossible, encore ne serait-il pas nécessaire. Car les philosophes qui combattent ce principe ne prouvent point qu’il n’existe pas, mais se contentent de l’affirmer ; quand nous affirmons qu’il existe, nous sommes aussi avancés qu’eux et nous avons de plus toute la force du témoignage intérieur et la voix de la conscience qui dépose pour elle-même.

Ma chère amie, que ces tristes raisonneurs sont à plaindre, en effaçant en eux les sentiments de la nature ils détruisent la source de tous leurs plaisirs, et ils ne savent se délivrer du poids de la conscience qu’en se rendant insensibles. N’est-ce pas un bien maladroit système que celui qui ne sait ôter le remords de la volupté qu’en étouffant à la fois l’un et l’autre ? Si la foi des amants n’est qu’une chimère, si la pudeur du sexe consiste en vains préjugés, que deviendront tous les charmes de l’amour ; si nous ne voyons plus dans l’univers que de la matière et du mouvement où seront donc les biens moraux dont notre âme est toujours avide, et quel sera le prix de la vie humaine si nous n’en jouissons que pour végéter ?

Je reviens à ce sentiment de honte si charmant et si doux à vaincre, plus doux peut-être encore à respecter, qui combat et enflamme les désirs d’un amant et rend tant de plaisirs à son cœur pour ceux qu’il refuse à ses sens. Pourquoi rejetterions-nous le reproche intérieur qui voile d’une modestie impénétrable les vœux secrets d’une fille pudique et couvre ses joues d’une rougeur enchanteresse aux tendres discours d’un amant aimé ? Quoi donc l’attaque et la défense ne sont-elles pas des lois de la nature ? N’est-ce pas elle qui permet la résistance au sexe qui peut céder autant qu’il lui plaît ? N’est-ce pas elle qui prescrit la poursuite à celui qu’elle prend soin de rendre discret et modéré ? N’est-ce pas elle qui les remet durant leurs plaisirs à la garde de la honte et du mystère dans un état de faiblesse et d’oubli d’eux-mêmes qui les livre à tout agresseur ? Vous sentez donc combien il est faux que la pudeur n’ait pas sa raison suffisante, et ne soit qu’une chimère dans la nature, et comment serait-elle l’ouvrage des préjugés, si les préjugés mêmes de l’éducation la détruisent, si vous la voyez dans toute sa force chez les peuples ignorants et rustiques et si sa douce voix ne s’étouffe chez les nations plus cultivées que par les sophismes du raisonnement?

Si les premières lueurs du jugement nous éblouissent, et confondent d’abord tous les objets à nos regards, attendons que nos faibles yeux se rouvrent, se fortifient, et bientôt nous reverrons ces mêmes objets aux lumières de la raison tels que nous les montrait d’abord la nature. Ou plutôt soyons plus simples et moins vains. Bornons-nous en tout aux premiers sentiments que nous trouvons en nous-mêmes, puisque c’est toujours à eux que l’étude nous ramène quand elle ne nous a point égarés.

Conscience, conscience, instinct divin, voix immortelle et céleste, guide assuré d’un être ignorant et borné mais intelligent et libre, juge infaillible du bien et du mal, sublime émanation de la substance éternelle, qui rends l’homme semblable aux dieux ; c’est toi seule qui fais l’excellence de ma nature. Sans toi je ne sens rien en moi qui m’élève au-dessus des bêtes, que le triste privilège de m’égarer d’erreurs en erreurs à l’aide d’un entendement sans règle et d’une raison sans principe.

Sans toi je ne sens rien en moi qui m’élève au-dessus des bêtes, que le triste privilège de m’égarer d’erreurs en erreurs à l’aide d’un entendement sans règle et d’une raison sans principe.

Attachez-vous à faire les choses que vous aimez à voir faire aux autres.

Lettre VI

Enfin nous avons un guide assuré dans ce labyrinthe des erreurs humaines, mais ce n’est pas assez qu’il existe, il faut savoir le connaître et le suivre. S’il parle à tous les coeurs, ô Sophie, pourquoi y en a-t-il si peu qui l’entendent ? Hélas, il nous parle la langue de la nature que tout nous a fait oublier.

La conscience est timide et craintive, elle cherche la solitude, le monde et le bruit l’épouvantent, les préjugés dont on l’a dit être l’ouvrage sont ses plus mortels ennemis, elle fuit ou se tait devant eux, leur voix bruyante étouffe la sienne et l’empêche de se faire entendre. À force d’être éconduite elle se rebute à la fin, elle ne nous parle plus, elle ne nous répond plus, et après un long mépris pour elle il en coûte autant de la rappeler qu’il en coûta de la bannir.

Quand je vois chacun de nous sans cesse occupé de l’opinion publique étendre pour ainsi dire son existence tout autour de lui sans en réserver presque rien dans son propre cœur, je crois voir un petit insecte former de sa substance une grande toile par laquelle seule il paraît sensible tandis qu’on le croirait mort dans son trou. La vanité de l’homme est la toile d’araignée qu’il tend sur tout ce qui l’environne. L’une est aussi solide que l’autre, le moindre fil qu’on touche met l’insecte en mouvement, il mourrait de langueur si on laissait la toile tranquille, et si d’un doigt on la déchire il achève de s’épuiser plutôt que de ne la pas refaire à l’instant. Commençons par redevenir nous, par nous concentrer en nous, par circonscrire notre âme des mêmes bornes que la nature a données à notre être, commençons en un mot par nous rassembler où nous sommes, afin qu’en cherchant à nous connaître tout ce qui nous compose vienne à la fois se présenter à nous. Pour moi, je pense que celui qui sait le mieux en quoi consiste le moi humain est le plus près de la sagesse et que comme le premier trait d’un dessin se forme des lignes qui le terminent, la première idée de l’homme est de le séparer de tout ce qui n’est pas lui.

Mais comment se fait cette séparation ? Cet art n’est pas si difficile qu’on pourrait croire, ou du moins la difficulté n’est pas où on la croit, il dépend plus de la volonté que des lumières, il ne faut point un appareil d’études et de recherches pour y parvenir. Le jour nous éclaire, et le miroir est devant nous ; mais pour le voir il y faut jeter les yeux et le moyen de les y fixer est d’écarter les objets qui nous en détournent. Recueillez-vous, cherchez la solitude, voilà d’abord tout le secret et par celui-là seul on découvre bientôt les vôtres. Pensez-vous en effet que la philosophie nous apprenne à rentrer en nous- mêmes ? Ah combien l’orgueil sous son nom nous en écarte ! C’est tout le contraire ma charmante amie, il faut commencer par rentrer en soi pour apprendre à philosopher.

Ne vous effrayez pas je vous conjure ; je n’ai pas dessein de vous reléguer dans un cloître et d’imposer à une femme du monde une vie d’anachorète. La solitude dont il s’agit est moins de faire fermer votre porte et de rester dans votre appartement que de tirer votre âme de la presse comme disait l’abbé Terrasson, et d’en fermer l’abord aux passions étrangères qui l’assaillent à chaque instant. Mais l’un de ces moyens peut aider à l’autre, surtout au commencement ; ce n’est pas l’affaire d’un jour de savoir être seul au milieu du monde et après une si longue habitude d’exister dans tout ce qui vous entoure, le recueillement de votre cœur doit commencer par celui de vos sens. Vous aurez d’abord assez à faire à contenir votre imagination sans être obligée encore de fermer vos yeux et vos oreilles. Éloignez les objets qui doivent vous distraire, jusqu’à ce que leur présence ne vous distraie plus. Alors vivez sans cesse au milieu d’eux, vous saurez bien quand il le faudra vous y retrouver avec vous. Je ne vous dis donc point : quittez la société ; je ne vous dis pas même : renoncez à la dissipation et aux vains plaisirs du monde. Mais je vous dis : apprenez à être seule sans ennui. Vous n’entendrez jamais la voix de la nature, vous ne vous connaîtrez jamais sans cela. Ne craignez pas que l’exercice de ces courtes retraites vous rende taciturne et sauvage et vous détache des habitudes auxquelles vous ne voudriez pas renoncer. Au contraire, elles ne vous en seront que plus douces.

Quand on vit seul, on en aime mieux les hommes, un tendre intérêt nous rapproche d’eux. L’imagination nous montre la société par ses charmes, et l’ennui même de la solitude tourne au profit de l’humanité. Vous gagnerez doublement par le goût de cette vie contemplative, vous y trouverez plus d’attachement pour ce qui vous est cher tant que vous l’aurez et moins de douleur à le perdre quand vous en serez privée.

Prenez tous les mois par exemple, un intervalle de deux ou trois jours sur vos plaisirs ou sur vos affaires pour le consacrer à la plus grande de toutes. Faites-vous une loi de vivre seule ces deux ou trois jours, dussiez-vous d’abord vous ennuyer beaucoup. Il vaut mieux les passer à la campagne qu’à Paris ; ce sera, si vous voulez, une visite à faire :vous irez voir Sophie. La solitude est toujours triste à la ville. Comme tout ce qui nous environne montre la main des hommes et quelque objet de société, quand on n’a pas cette société, l’on se sent hors de sa place, et une chambre où l’on est seul ressemble fort à une prison. C’est tout le contraire à la campagne, les objets y sont riants et agréables, ils excitent au recueillement et à la rêverie, on s’y sent au large hors des tristes murs de la ville et des entraves du préjugé. Les bois, les ruisseaux, la verdure écartent de notre cœur les regards des hommes, les oiseaux voltigeant çà et là selon leur caprice nous offrent dans la solitude l’exemple de la liberté, on entend leur ramage, on sent l’odeur des prés et des bois. Les yeux uniquement frappés des douces images de la nature la rapprochent mieux de notre cœur.

C’est donc là qu’il faut commencer à converser avec elle et consulter ses lois dans son propre empire. Au moins l’ennui ne viendra-t-il pas sitôt vous poursuivre et sera-t-il plus facile à supporter dans l’exercice de la promenade et la variété des objets champêtres que sur une chaise longue ou dans un fauteuil. Je voudrais que vous évitassiez de choisir les temps où votre cœur vivement affecté de quelque sentiment de plaisir ou de peine en garderait l’émotion dans la retraite, où votre imagination trop émue vous rapprocherait malgré vous des êtres que vous auriez cru fuir et où votre esprit trop préoccupé se refuserait aux légères impressions des premiers retours sur vous-même. Au contraire afin d’avoir moins de regret à vous aller ennuyer seule à la campagne, prenez les moments où vous seriez réduite à vous ennuyer à la ville ; la vie la plus occupée de soins ou d’amusements ne laisse encore que trop de pareils vides et cette manière de remplir les premiers qui se présenteront vous rendra bientôt insensible à tous les autres. Je ne demande pas que vous vous livriez d’abord à des méditations profondes, je demande seulement que vous puissiez maintenir votre âme dans un état de langueur et de calme qui la laisse replier sur elle-même, et n’y ramène rien d’étranger à vous.

Dans cet état ; me direz-vous, que ferai-je ? Rien. Laissez faire cette inquiétude naturelle qui dans la solitude ne tarde pas d’occuper chacun de lui-même malgré qu’il en ait.

Je ne dis pas non plus que cet état doive produire un affaissement total et je suis bien éloigné de croire que nous n’ayons nul moyen de réveiller en nous le sentiment intérieur. Comme on réchauffe une partie engourdie avec des frictions légères, l’âme amortie dans une longue inaction se ranime à la douce chaleur d’un mouvement modéré, il faut l’émouvoir par des souvenirs agréables qui ne se rapportent qu’à elle, il faut lui rappeler les affections qui l’ont flattée, non par l’entremise des sens, mais par un sentiment propre et par des plaisirs intellectuels. S’il existait au monde un être assez misérable pour n’avoir rien fait dans tout le cours de sa vie dont le souvenir pût lui donner un contentement intérieur et le rendre bien aise d’avoir vécu, cet être n’ayant que des sentiments et des idées qui l’écarteraient de lui serait hors d’état de jamais se connaître, et faute de savoir en quoi consiste la bonté qui convient à sa nature il resterait méchant par force et serait éternellement malheureux. Mais je soutiens qu’il n’y a point sur la terre d’homme assez dépravé pour n’avoir jamais livré son cœur à la tentation de bien faire ; cette tentation est si naturelle et si douce qu’il est impossible de lui résister toujours, et il suffit de lui céder une seule fois pour n’oublier jamais la volupté qu’on goûta par elle. O chère Sophie, combien d’actions de votre vie vous suivront dans la solitude pour vous apprendre à l’aimer. Je n’ai pas besoin d’en chercher qui me soient étrangères. Songez au cœur que vous conservâtes à la vertu, songez à moi, vous aimerez à vivre avec vous.

Voilà les moyens de travailler dans le monde à vous plaire dans la retraite en vous y ménageant des souvenirs agréables, en vous y procurant votre propre amitié et vous y rendant assez bonne compagnie à vous-même pour vous passer de toute autre. Mais que faut-il faire exactement pour cela, ce n’est point encore ici le temps d’entrer là-dessus dans les détails qui supposent les connaissances que nous nous proposons d’acquérir. Je sais qu’il ne faut point commencer un traité de morale par la fin ni donner pour premier précepte la pratique de ce qu’on veut enseigner. Mais encore une fois dans quelque état qu’une âme puisse être il reste un sentiment de plaisir à bien faire qui ne s’efface jamais et qui sert de première prise à. toutes les autres vertus, c’est par ce sentiment cultivé qu’on parvient à s’aimer et à se plaire avec soi. L’exercice de la bienfaisance flatte naturellement l’amour-propre par une idée de supériorité, on s’en rappelle tous les actes comme autant de témoignages qu’au-delà de ses propres besoins on a de la force encore pour soulager ceux d’autrui. Cet air de puissance fait qu’on prend plus de plaisir à exister et qu’on habite plus volontiers avec soi. Voilà d’abord tout ce que je vous demande. Parez-vous pour vous présenter à votre miroir, vous vous en regarderez plus volontiers. Songez toujours à vous ménager un sentiment de bien-être étant seule, et dans tous les objets de vos plaisirs donnez toujours la préférence à ceux dont on jouit encore quand on ne les possède plus.

Une femme de qualité est trop environnée de son état, je voudrais que vous puissiez quelques moments renoncer au vôtre ; ce serait encore un moyen de vous entretenir plus immédiatement avec vous. Quand vous ferez vos retraites laissez tout le cortège de votre maison ; n’emmenez ni cuisinier ni maître d’hôtel. Prenez un laquais et une femme de chambre. Ce n’est que trop encore ; en un mot ne transportez point la vie de la ville à la campagne ; allez-y goûter véritablement la vie retirée et champêtre. Mais les bienséances. Ah ! toujours ces fatales bienséances ! si vous les voulez sans cesse écouter, il ne vous faut point d’autre guide ; choisissez entre elles et la sagesse. Couchez-vous de bonne heure, levez-vous matin, suivez à peu près la marche du soleil et de la nature ; point de toilette, point de lecture, prenez des repas simples aux heures du peuple, en un mot soyez en tout une femme des champs. Si cette manière de vivre vous devient agréable, vous connaîtrez un plaisir de plus, si elle vous ennuie vous reprendrez avec plus de goût celle à laquelle vous êtes accoutumée.

Faites mieux encore. De ces courts espaces que vous viendrez passer à vivre dans la solitude, employez-en une partie à vous rendre l’autre agréable. Vous aurez de longues matinées vides de vos occupations ordinaires, destinez-les à des courses dans le village. Informez-vous des malades, des pauvres, des opprimés, cherchez à donner à chacun les secours dont il a besoin, et ne pensez pas que ce soit assez de les assister de votre bourse si vous ne leur donnez encore de votre temps et ne les aidez de vos soins. Imposez-vous cette fonction si noble de faire qu’il existe quelques maux de moins sur la terre et si vos intentions sont pures et nobles, vous trouverez bientôt à les accomplir. Mille obstacles je le sens bien vous distrairont d’abord d’un pareil soin. Des maisons malpropres, des gens brutaux, des objets de misère commenceront par vous dégoûter. Mais en entrant chez ces malheureux dites-vous :je suis leur sœur, et l’humanité triomphera de la répugnance. Vous les trouverez menteurs, intéressés, pleins de vices qui rebuteront votre zèle, mais interrogez-vous en secret sur les vôtres pour vous apprendre bientôt à pardonner ceux d’autrui et songez qu’en les couvrant d’un air plus honnête, l’éducation ne les rend que plus dangereux. L’ennui surtout, ce tyran des gens de votre état, qui leur fait payer si cher l’exemption du travail, et dont on se rend toujours plus la proie en s’efforçant de l’éviter, l’ennui seul vous détournera tout d’abord de ces occupations salutaires, et vous les rendant insupportables vous fournira des prétextes pour vous en dispenser. Songez que se plaire à bien faire est le prix d’avoir bien fait, et qu’on ne l’obtient pas avant de l’avoir mérité. Rien n’est plus aimable que la vertu, mais elle ne se montre ainsi qu’à ceux qui la possèdent ; quand on la veut embrasser, semblable au Protée de la fable elle prend d’abord mille formes effrayantes et ne se montre enfin sous la sienne qu’à ceux qui n’ont point lâché prise. Résistez donc aux sophismes de l’ennui. N’écartez point de vous des objets faits pour vous attendrir ; détestez cette pitié cruelle qui détourne les yeux des maux d’autrui pour se dispenser de les soulager. Ne vous reposez point de ces soins honorables sur des mercenaires. Soyez sûre que les domestiques mettent toujours à contribution les bienfaits des maîtres ; qu’ils savent s’approprier de manière ou d’autre une partie de ce qu’on donne par leurs mains, et qu’ils exigent une reconnaissance très onéreuse de tout ce que le maître a fait gratuitement. Faites-vous un devoir de porter partout avec une assistance réelle l’intérêt et les consolations qui la font valoir et qui souvent en tiennent lieu. Que vos visites ne soient jamais infructueuses ! Que chacun tressaille de joie à votre abord, que les bénédictions publiques vous accompagnent sans cesse. Bientôt un si doux cortège enchantera votre âme et dans les nouveaux plaisirs que vous apprendrez à goûter, si quelquefois vous perdez le bien que vous aurez cru faire, vous ne perdrez pas au moins celui que vous en aurez tiré.