Abstract

Didactic letters on botany addressed to Madame de Lessert to teach her daughter the rudiments of plant observation. A scientific popularization, without philosophical content.

Testo originale francese · Arvensa Editions · pubblico dominio

Votre idée d’amuser un peu la vivacité de votre fille, et de l’exercer à l’attention sur des objets agréables et variés comme les plantes, me paraît excellente, mais je n’aurais osé vous la proposer, de peur de faire le monsieur Josse. Puisqu’elle vient de vous, je l’approuve de tout mon cœur, et j’y concourrai de même, persuadé qu’à tout âge l’étude de la nature émousse le goût des amusements frivoles, prévient le tumulte des passions, et porte à l’âme une nourriture qui lui profite en la remplissant du plus digne objet de ses contemplations.

Vous avez commencé par apprendre à la petite les noms d’autant de plantes que vous en aviez de communes sous les yeux: c’était précisément ce qu’il fallait faire. Ce petit nombre de plantes qu’elle connaît de vue sont les pièces de comparaison pour étendre ses connaissances: mais elles ne suffisent pas. Vous me demandez un petit catalogue des plantes les plus connues avec des marques pour les reconnaître. Je trouve à cela quelque embarras: c’est de vous donner par écrit ces marques ou caractères d’une manière claire et cependant peu diffuse. Cela me paraît impossible sans employer la langue de la chose ; et les termes de cette langue forment un vocabulaire à part que vous ne sauriez entendre, s’il ne vous est préalablement expliqué.

D’ailleurs, ne connaître simplement les plantes que de vue, et ne savoir que leurs noms, ne peut être qu’une étude trop insipide pour des esprits comme les vôtres ; et il est à présumer que votre fille ne s’en amuserait pas longtemps. Je vous propose de prendre quelques notions préliminaires de la structure végétale ou de l’organisation des plantes, afin, dussiez-vous ne faire que quelques pas dans le plus beau, dans le plus riche des trois règnes de la nature, d’y marcher du moins avec quelques lumières. Il ne s’agit donc pas encore de la nomenclature, qui n’est qu’un savoir d’herboriste. J’ai toujours cru qu’on pouvait être un très grand botaniste sans connaître une seule plante par son nom ; et, sans vouloir faire de votre fille un très grand botaniste, je crois néanmoins qu’il lui sera toujours utile d’apprendre à bien voir ce qu’elle regarde. Ne vous effarouchez pas au reste de l’entreprise. Vous connaîtrez bientôt qu’elle n’est pas grande. Il n’y a rien de compliqué ni de difficile à suivre dans ce que j’ai à vous proposer Il ne s’agit que d’avoir la patience de commencer par le commencement. Après cela on n’avance qu’autant qu’on veut.

Nous touchons à l’arrière-saison, et les plantes dont la structure a le plus de simplicité sont déjà passées. D’ailleurs je vous demande quelque temps pour mettre un peu d’ordre dans vos observations. Mais, en attendant que le printemps nous mette à portée de commencer et de suivre le cours de la nature, je vais toujours vous donner quelques mots du vocabulaire à retenir.

Une plante parfaite est composée de racine, de tige, de branches, de feuilles, de fleurs et de fruits (car on appelle fruit en botanique, tant dans les herbes que dans les arbres, toute la fabrique de la semence). Vous connaissez déjà tout cela, du moins assez pour entendre le mot: mais il y a une partie principale qui demande un plus grand examen ; c’est la fructification, c’est-à-dire la fleur et le fruit. Commençons par la fleur, qui vient la première. C’est dans cette partie que la nature a renfermé le sommaire de son ouvrage: c’est par elle qu’elle le perpétue, et c’est aussi de toutes les parties du végétal la plus éclatante pour l’ordinaire, toujours la moins sujette aux variations.

Prenez un lis. Je pense que vous en trouverez encore aisément en pleine fleur. Avant qu’il s’ouvre, vous voyez à l’extrémité de la tige un bouton oblong, verdâtre, qui blanchit à mesure qu’il est prêt à s’épanouir ; et, quand il est tout-à-fait ouvert, vous voyez son enveloppe blanche prendre la forme d’un vase divisé en plusieurs segments. Cette partie enveloppante et colorée qui est blanche dans le lis, s’appelle la corolle, et non pas la fleur comme chez le vulgaire, parce que la fleur est un composé de plusieurs parties dont la corolle est seulement la principale.

La corolle du lis n’est pas d’une seule pièce, comme il est facile à voir. Quand elle se fane et tombe, elle tombe en six pièces bien séparées, qui s’appellent des pétales. Ainsi la corolle du lis est composée de six pétales. Toute corolle de fleur qui est ainsi de plusieurs pièces s’appelle corolle polypétale. Si la corolle n’était que d’une seule pièce, comme par exemple dans le liseron, appelé clochette des champs, elle s’appellerait monopétale. Revenons à notre lis.

Dans la corolle vous trouverez, précisément au milieu, une espèce de petite colonne attachée tout au fond et qui pointe directement vers le haut. Cette colonne, prise dans son entier, s’appelle le pistil ; prise dans ses parties, elle se divise en trois: 1° sa base renflée en cylindre avec trois angles arrondis tout autour ; cette base s’appelle le germe: 2° un filet posé sur le germe ; ce filet s’appelle style: 3° le style est couronné par une espèce de chapiteau avec trois échancrures: ce chapiteau s’appelle le stigmate. Voilà en quoi consistent le pistil et ses trois parties.

Entre le pistil et la corolle vous trouvez six autres corps bien distincts, qui s’appellent les étamines. Chaque étamine est composée de deux parties ; savoir, une plus mince par laquelle l’étamine tient au fond de la corolle, et qui s’appelle le filet ; une plus grosse qui tient à l’extrémité supérieure du filet, et qui s’appelle anthère. Chaque anthère est une boîte qui s’ouvre quand elle est mûre, et verse une poussière jaune très odorante, dont nous parlerons dans la suite. Cette poussière jusqu’ici n’a point de nom français ; chez les botanistes on l’appelle le pollen, mot qui signifie poussière.

Voilà l’analyse grossière des parties de la fleur. À mesure que la corolle se fane et tombe, le germe grossit, et devient une capsule triangulaire allongée, dont l’intérieur contient des semences plates distribuées en trois loges. Cette capsule, considérée comme l’enveloppe des graines, prend le nom de péricarpe. Mais je n’entreprendrai pas ici l’analyse du fruit. Ce sera le sujet d’une autre lettre.

Les parties que je viens de vous nommer se trouvent également dans les fleurs de la plupart des autres plantes, mais à divers degrés de proportion, de situation, et de nombre. C’est par l’analogie de ces parties, et par leurs diverses combinaisons, que se déterminent les diverses familles du règne végétal ; et ces analogies des parties de la fleur se lient avec d’autres analogies des parties de la plante qui semblent n’avoir aucun rapport à celles-là. Par exemple, ce nombre de six étamines, quelquefois seulement trois, de six pétales ou divisions de la corolle, et cette forme triangulaire à trois loges de l’ovaire, déterminent toute la famille des liliacées ; et dans toute cette même famille, qui est très nombreuse, les racines sont toutes des ognons[4] ou bulbes, plus ou moins marquées, et variées quant à leur figure ou composition. L’ognon du lis est composé d’écailles en recouvrement ; dans l’asphodèle, c’est une liasse de navets allongés ; dans le safran, ce sont deux bulbes l’une sur l’autre ; dans le colchique, à côté l’une de l’autre, mais toujours des bulbes.

Le lis, que j’ai choisi parce qu’il est de la saison, et aussi à cause de la grandeur de sa fleur et de ses parties qui les rend plus sensibles, manque cependant d’une des parties constitutives d’une fleur parfaite, savoir le calice. Le calice est cette partie verte et divisée communément en cinq folioles, qui soutient et embrasse par le bas la corolle, et qui l’enveloppe tout entière avant son épanouissement, comme vous aurez pu le remarquer dans la rose. Le calice, qui accompagne presque toutes les autres fleurs, manque à la plupart des liliacées, comme la tulipe, la jacinthe, le narcisse, la tubéreuse, etc., et même l’ognon, le poireau, l’ail, qui sont aussi de véritables liliacées, quoiqu’elles paraissent fort différentes au premier coup d’oeil. Vous verrez encore que, dans toute cette même famille, les tiges sont simples et peu rameuses, les feuilles entières et jamais découpées ; observations qui confirment, dans cette famille, l’analogie de la fleur et du fruit par celle des autres parties de la plante. Si vous suivez ces détails av.ec quelque attention, et que vous vous les rendiez familiers par des observations fréquentes, vous voilà déjà en état de déterminer par l’inspection attentive et suivie d’une plante, si elle est ou non de la famille des liliacées, et cela, sans savoir le nom de cette plante. Vous voyez que ce n’est plus ici un simple travail de la mémoire, mais une étude d’observations et de faits, vraiment digne d’un naturaliste. Vous ne commencerez pas par dire tout cela à votre fille, et encore moins dans la suite, quand vous serez initiée dans les mystères de la végétation ; mais vous ne lui développerez par degrés que ce qui peut convenir à son âge et à son sexe, en la guidant pour trouver les choses par elle-même plutôt qu’en les lui apprenant. Bonjour, chère cousine ; si tout ce fatras vous convient, je suis à vos ordres.

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LETTRES SUR LA BOTANIQUE

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Lettre II

Du 18 octobre 1771

Puisque vous saisissez si bien, chère cousine, les premiers linéaments des plantes, quoique si légèrement marqués, que votre œil clairvoyant sait déjà distinguer un air de famille dans les liliacées, et que notre chère petite botaniste s’amuse de corolles et de pétales, je vais vous proposer une autre famille sur laquelle elle pourra derechef exercer son petit savoir ; avec un peu plus de difficultés pourtant, je l’avoue, à cause des fleurs beaucoup plus petites, du feuillage plus varié ; mais avec le même plaisir de sa part et de la vôtre, du moins si vous en prenez autant à suivre cette route fleurie que j’en trouve à vous la tracer.

Quand les premiers rayons du printemps auront éclairé vos progrès en vous montrant dans les jardins les jacinthes, les tulipes, les narcisses, les jonquilles et les muguets, dont l’analyse vous est déjà connue, d’autres fleurs arrêteront bientôt vos regards, et vous demanderont un nouvel examen. Telles seront les giroflées ou violiers ; telles les juliennes ou girardes. Tant que vous les trouverez doubles, ne vous attachez pas à leur examen ; elles seront défigurées, ou, si vous voulez, parées à notre mode ; la nature ne s’y trouvera plus: elle refuse de se reproduire par des monstres ainsi mutilés ; car si la partie la plus brillante, savoir la corolle, s’y multiplie, c’est aux dépens des parties plus essentielles qui disparaissent sous cet éclat.

Prenez donc une giroflée simple, et procédez à l’analyse de sa fleur. Vous y trouverez d’abord une partie extérieure qui manque dans les liliacées, savoir le calice. Ce calice est de quatre pièces, qu’il faut bien appeler feuilles ou folioles, puisque nous n’avons point de mot propre pour les exprimer, comme le mot pétales pour les pièces de la corolle. Ces quatre pièces, pour l’ordinaire, sont inégales de deux en deux, c’est-à-dire deux folioles opposées l’une à l’autre, égales entre elles, plus petites ; et les deux autres, aussi égales entre elles et opposées, plus grandes, et surtout par le bas où leur arrondissement fait en dehors une bosse assez sensible.

Dans ce calice vous trouverez une corolle composée de quatre pétales dont je laisse à part la couleur, parce qu’elle ne fait point caractère. Chacun de ces pétales est attaché au réceptacle ou fond du calice par une partie étroite et pâle qu’on appelle l’onglet, et déborde le calice par une partie plus large et plus colorée, qu’on appelle la lame.

Au centre de la corolle, est un pistil allongé, cylindrique ou a peu près, terminé par un style très court, lequel est terminé lui-même par un stigmate oblong, bifide, c’est-à-dire partagé en deux parties qui se réfléchissent de part et d’autre.

Si vous examinez avec soin la position respective du calice et de la corolle, vous verrez que chaque pétale, au lieu de correspondre exactement à chaque foliole du calice, est posé au contraire entre les deux, de sorte qu’il répond à l’ouverture qui les sépare, et cette position alternative a lieu dans toutes les espèces de fleurs qui ont un nombre égal de pétales à la corolle et de folioles au calice.

Il nous reste à parler des étamines. Vous les trouverez dans la giroflée au nombre de six, comme dans les liliacées, mais non pas de même égales entre elles, ou alternativement inégales ; car vous en verrez seulement deux en opposition l’une de l’autre, sensiblement plus courtes que les quatre autres qui les séparent, et qui en sont aussi séparées de deux en deux.

Je n’entrerai pas ici dans le détail de leur structure et de leur position ; mais je vous préviens que, si vous y regardez bien, vous trouverez la raison pourquoi ces deux étamines sont plus courtes que les autres, et pourquoi deux folioles du calice sont plus bossues, ou, pour parler en termes de botanique, plus gibbeuses, et les deux autres plus aplaties.

Pour achever l’histoire de notre giroflée, il ne faut pas l’abandonner après avoir analysé sa fleur, mais il faut attendre que la corolle se flétrisse et tombe, ce qu’elle fait assez promptement, et remarquer alors ce que devient le pistil, composé, comme nous l’avons dit ci-devant, de l’ovaire ou péricarpe, du style, et du stigmate. L’ovaire s’allonge beaucoup et s’élargit un peu à mesure que le fruit mûrit: quand il est mûr, cet ovaire ou fruit devient une espèce de gousse plate appelée silique.

Cette silique est composée de deux valvules posées l’une sur l’autre, et séparées par une cloison fort mince appelée médiastin.

Quand la semence est tout-à-fait mûre, les valvules s’ouvrent de bas en haut pour lui donner passage, et restent attachées au stigmate par leur partie supérieure.

Alors on voit des graines plates et circulaires posées sur les deux faces du médiastin ; et si l’on regarde avec soin comment elles y tiennent, on trouve que c’est par un court pédicule qui attache chaque graine alternativement à droite et à gauche aux sutures du médiastin, c’est-à-dire à ses deux bords, par lesquels il était comme cousu avec les valvules avant leur séparation.

Je crains fort, chère cousine, de vous avoir un peu fatiguée par cette longue description, mais elle était nécessaire pour vous donner le caractère essentiel de la nombreuse famille des crucifères ou fleurs en croix, laquelle compose une classe entière dans presque tous les systèmes des botanistes ; et cette description, difficile à entendre ici sans figure, vous deviendra plus claire, j’ose l’espérer, quand vous la suivrez avec quelque attention, ayant l’objet sous les yeux.

Le grand nombre d’espèces qui composent la famille des crucifères a déterminé les botanistes à la diviser en deux sections qui, quant à la fleur, sont parfaitement semblables, mais diffèrent sensiblement quant au fruit.

La première section comprend les crucifères à silique, comme la giroflée dont je viens de parler, la julienne, le cresson de fontaine, les choux, les raves, les navets, la moutarde, etc.

La seconde section comprend les crucifères à silicule, c’est-à-dire dont la silique en diminutif est extrêmement courte, presque aussi large que longue, et autrement divisée en dedans ; comme entre autres le cresson alénois, dit nasitort ou natou, le thlaspi, appelé taraspi par les jardiniers, le cochléaria, la lunaire, qui, quoique la gousse en soit fort grande, n’est pourtant qu’une silicule, parce que sa longueur excède peu sa largeur. Si vous ne connaissez ni le cresson alénois, ni le cochléaria, ni le thlaspi, ni la lunaire, vous connaissez, du moins je le présume, la bourse-à-pasteur, si commune parmi les mauvaises herbes des jardins. Hé bien, cousine, la bourse-à-pasteur est une crucifère à silicule, dont la silicule est triangulaire. Sur celle-là vous pouvez vous former une idée des autres, jusqu’à ce qu’elles vous tombent sous la main.

Il est temps de vous laisser respirer, d’autant plus que cette lettre, avant que la saison vous permette d’en faire usage, sera, j’espère, suivie de plusieurs autres, où je pourrai ajouter ce qui reste à dire de nécessaire sur les crucifères, et que je n’ai pas dit dans celle-ci. Mais il est bon peut-être de vous prévenir dès à présent que dans cette famille, et dans beaucoup d’autres, vous trouverez souvent des fleurs beaucoup plus petites que la giroflée, et quelquefois si petites, que vous ne pourrez guère examiner leurs parties qu’à la faveur d’une loupe, instrument dont un botaniste ne peut se passer, non plus que d’une pointe, d’une lancette, et d’une paire de bons ciseaux fins à découper. En pensant que votre zèle maternel peut vous mener jusque-là, je me fais un tableau charmant de ma belle cousine empressée avec son verre à éplucher des monceaux de fleurs, cent fois moins fleuries, moins fraîches et moins agréables qu’elle. Bonjour, cousine, jusqu’au chapitre suivant.

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Lettre III

Du 16 mai 1772.

Je suppose, chère cousine, que vous avez bien reçu ma précédente réponse, quoique vous ne m’en parliez point dans votre seconde lettre. Répondant maintenant à celle-ci, j’espère, sur ce que vous m’y marquez, que la maman, bien rétablie, est partie en bon état pour la Suisse, et je compte que vous n’oublierez pas de me donner avis de l’effet de ce voyage et des eaux qu’elle va prendre. Comme tante Julie a dû partir avec elle, j’ai chargé M. G., qui retourne au Val-de-Travers, du petit herbier qui lui est destiné, et je l’ai mis à votre adresse, afin qu’en son absence vous puissiez le recevoir et vous en servir, si tant est que parmi ces échantillons informes il se trouve quelque chose à votre usage. Au reste, je n’accorde pas que vous ayez des droits sur ce chiffon. Vous en avez sur celui qui l’a fait, les plus forts et les plus chers que je connaisse ; mais pour l’herbier, il fut promis à votre sœur, lorsqu’elle herborisait avec moi dans nos promenades à la Croix-de-Vague, et que vous ne songiez à rien moins dans celles où mon cœur et mes pieds vous suivaient avec grand’maman en Vaise. Je rougis de lui avoir tenu parole si tard et si mal ; mais enfin elle avait sur vous, à cet égard, ma parole et l’antériorité. Pour vous, chère cousine, si je ne vous promets pas un herbier de ma main, c’est pour vous en procurer un plus précieux de la main de votre fille, si vous continuez à suivre avec elle cette douce et charmante étude qui remplit d’intéressantes observations sur la nature ces vides du temps que les autres consacrent à l’oisiveté ou à pis. Quant à présent, reprenons le fil interrompu de nos familles végétales.

Mon intention est de vous décrire d’abord six de ces familles pour vous familiariser avec la structure générale des parties caractéristiques des plantes. Vous en avez déjà deux ; reste à quatre qu’il faut encore avoir la patience de suivre: après quoi, laissant pour un temps les autres branches de cette nombreuse lignée, et passant à l’examen des parties différentes de la fructification, nous ferons en sorte que, sans peut-être connaître beaucoup de plantes, vous ne serez du moins jamais en terre étrangère parmi les productions du règne végétal.

Mais je vous préviens que si vous voulez prendre des livres et suivre la nomenclature ordinaire, avec beaucoup de noms vous aurez peu d’idées ; celles que vous aurez se brouilleront, et vous ne suivrez bien ni ma marche ni celle des autres, et n’aurez tout au plus qu’une connaissance de mots. Chère cousine, je suis jaloux d’être votre seul guide dans cette partie. Quand il en sera temps je vous indiquerai les livres que vous pourrez consulter. En attendant, ayez la patience de ne lire que dans celui de la nature et de vous en tenir à mes lettres.

Les pois sont à présent en pleine fructification. Saisissons ce moment pour observer leur caractère. Il est un des plus curieux que puisse offrir la botanique. Toutes les fleurs se divisent généralement en régulières et irrégulières. Les premières sont celles dont toutes les parties s’écartent uniformément du centre de la fleur, et aboutiraient ainsi par leurs extrémités extérieures à la circonférence d’un cercle. Cette uniformité fait qu’en présentant à l’œil les fleurs de cette espèce, il n’y distingue ni dessus ni dessous, ni droite ni gauche ; telles sont les deux familles ci-devant examinées. Mais, au premier coup d’œil, vous verrez qu’une fleur de pois est irrégulière, qu’on y distingue aisément dans la corolle la partie plus longue, qui doit être en haut, de la plus courte, qui doit être en bas, et qu’on connaît fort bien, en présentant la fleur vis-à-vis de l’œil, si on la tient dans sa situation naturelle ou si on la renverse. Ainsi toutes les fois qu’examinant une fleur irrégulière on parle du haut et du bas, c’est en la plaçant dans sa situation naturelle.

Comme les fleurs de cette famille sont d’une construction fort particulière, non seulement il faut avoir plusieurs fleurs de pois et les disséquer successivement, pour observer toutes leurs parties l’une après l’autre, il faut même suivre le progrès de la fructification depuis la première floraison jusqu’à la maturité du fruit.

Vous trouverez d’abord un calice monophylle, c’est-à-dire d’une seule pièce terminée en cinq pointes bien distinctes, dont deux un peu plus larges sont en haut, et les trois plus étroites en bas. Ce calice est recourbé vers le bas, de même que le pédicule qui le soutient, lequel pédicule est très délié, très mobile ; en sorte que la fleur suit aisément le courant de l’air, et présente ordinairement son dos au vent et à la pluie.

Le calice examiné, on l’ôte, en le déchirant délicatement de manière que le reste de la fleur demeure entier, et alors vous voyez clairement que la corolle est polypétale.

Sa première pièce est un grand et large pétale qui couvre les autres, et occupe la partie supérieure de la corolle, à cause de quoi ce grand pétale a pris le nom de pavillon. On l’appelle aussi l’étendard. Il faudrait se boucher les yeux et l’esprit pour ne pas voir que ce pétale est là comme un parapluie pour garantir ceux qu’il couvre des principales injures de l’air.

En enlevant le pavillon comme vous avez fait le calice, vous remarquerez qu’il est emboîté de chaque côté par une petite oreillette dans les pièces latérales, de manière que sa situation ne puisse être dérangée par le vent.

Le pavillon ôté laisse à découvert ces deux pièces latérales auxquelles il était adhérent par ses oreillettes: ces pièces latérales s’appellent les ailes. Vous trouverez en les détachant qu’emboîtées encore plus fortement avec celle qui reste, elles n’en peuvent être séparées sans quelque effort. Aussi les ailes ne sont guère moins utiles pour garantir les côtés de la fleur que le pavillon pour la couvrir.

Les ailes ôtées vous laissent voir la dernière pièce de la corolle ; pièce qui couvre et défend le centre de la fleur, et l’enveloppe, surtout par -dessous, aussi soigneusement que les trois autres pétales enveloppent le dessus et les côtés. Cette dernière pièce, qu’à cause de sa forme on appelle la nacelle, est comme le coffre-fort dans lequel la nature a mis son trésor à l’abri des atteintes de l’air et de l’eau.

Après avoir bien examiné ce pétale, tirez-le doucement par -dessous en le pinçant légèrement par la quille, c’est-à-dire par la prise mince qu’il vous présente, de peur d’enlever avec lui ce qu’il enveloppe: je suis sûr qu’au moment où ce dernier pétale sera forcé de lâcher prise et de déceler le mystère qu’il cache, vous ne pourrez en l’apercevant vous abstenir de faire un cri de surprise et d’admiration.

Le jeune fruit qu’enveloppait la nacelle est construit de cette manière: Une membrane cylindrique terminée par dix filets bien distincts entoure l’ovaire, c’est-à-dire l’embryon de la gousse. Ces dix filets sont autant d’étamines qui se réunissent par le bas autour du germe, et se terminent par le haut en autant d’anthères jaunes dont la poussière va féconder le stigmate qui termine le pistil, et qui, quoique jaune aussi par la poussière fécondante qui s’y attache, se distingue aisément des étamines par sa figure et par sa grosseur. Ainsi ces dix étamines forment encore autour de l’ovaire une dernière cuirasse pour le préserver des injures du dehors.

Si vous y regardez de bien près, vous trouverez que ces dix étamines ne font par leur base un seul corps qu’en apparence: car, dans la partie supérieure de ce cylindre, il y a une pièce ou étamine qui d’abord paraît adhérente aux autres, mais qui, à mesure que la fleur se fane et que le fruit grossit, se détache, et laisse une ouverture en dessus par laquelle ce fruit grossissant peut s’étendre en entrouvrant et écartant de plus en plus le cylindre qui, sans cela, le comprimant et l’étranglant tout autour, l’empêcherait de grossir et de profiter. Si la fleur n’est pas assez avancée, vous ne verrez pas cette étamine détachée du cylindre ; mais passez un camion dans deux petits trous que vous trouverez près du réceptacle à la base de cette étamine, et bientôt vous verrez l’étamine avec son anthère suivre l’épingle et se détacher des neuf autres qui continueront toujours de faire ensemble un seul corps, jusqu’à ce qu’elles se flétrissent et dessèchent quand le germe fécondé devient gousse et qu’il n’a plus besoin d’elles.

Cette gousse, dans laquelle l’ovaire se change en mûrissant, se distingue de la silique des crucifères, en ce que dans la silique les graines sont attachées alternativement aux deux sutures, au lieu que dans la gousse elles ne sont attachées que d’un côté, c’est-à-dire à une seulement des deux sutures, tenant alternativement à la vérité aux deux valves qui la composent, mais toujours du même côté. Vous saisirez parfaitement cette différence si vous ouvrez en même temps la gousse d’un pois et la silique d’une giroflée, ayant attention de ne les prendre ni l’une ni l’autre en parfaite maturité, afin qu’après l’ouverture du fruit les graines restent attachées par leurs ligaments à leurs sutures et à leurs valvules.

Si je me suis bien fait entendre, vous comprendrez, chère cousine, quelles étonnantes précautions ont été cumulées par la nature pour amener l’embryon du pois à maturité, et le garantir surtout, au milieu des plus grandes pluies, de l’humidité qui lui est funeste, sans cependant l’enfermer dans une coque dure qui en eût fait une autre sorte de fruit. Le suprême ouvrier, attentif à la conservation de tous les êtres, a mis de grands soins à garantir la fructification des plantes des atteintes qui lui peuvent nuire ; mais il paraît avoir redoublé d’attention pour celles qui servent à la nourriture de l’homme et des animaux, comme la plupart des légumineuses. L’appareil de la fructification du pois est, en diverses proportions, le même dans toute cette famille. Les fleurs y portent le nom de papilionacées, parce qu’on a cru y voir quelque chose de semblable à la figure d’un papillon: elles ont généralement un pavillon, deux ailes, une nacelle, ce qui fait communément quatre pétales irréguliers. Mais il y a des genres où la nacelle se divise dans sa longueur en deux pièces presque adhérentes par la quille, et ces fleurs-là ont réellement cinq pétales ; d’autres, comme le trèfle des prés, ont toutes leurs parties attachées en une seule pièce, et, quoique papilionacées, ne laissent pas d’être monopétales.

Les papilionacées ou légumineuses sont une des familles des plantes les plus nombreuses et les plus utiles. On y trouve les fèves, les genêts, les luzernes, sainfoins, lentilles, vesces, gesses, les haricots, dont le caractère est d’avoir la nacelle contournée en spirale, ce qu’on prendrait d’abord pour un accident ; il y a des arbres, entre autres celui qu’on appelle vulgairement acacia, et qui n’est pas le véritable acacia ; l’indigo, la réglisse, en sont aussi: mais nous parlerons de tout cela plus en détail dans la suite. Bonjour, cousine. J’embrasse tout ce que vous aimez.

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Lettre IV

Du 19 juin 1772.

Vous m’avez tiré de peine, chère cousine ; mais il me reste encore de l’inquiétude sur ces maux d’estomac appelés maux de cœur, dont votre maman sent les retours dans l’attitude d’écrire. Si c’est seulement l’effet d’une plénitude de bile,le voyage et les eaux suffiront pour l’évacuer ; mais je crains bien qu’il n’y ait à ces accidents quelque cause locale qui ne sera pas si facile à détruire, et qui demandera toujours d’elle un grand ménagement, même après son rétablissement. J’attends de vous des nouvelles de ce voyage, aussitôt que vous en aurez ; mais j’exige que la maman ne songe à m’écrire que pour m’apprendre son entière guérison.

Je ne puis comprendre pourquoi vous n’avez pas reçu l’herbier. Dans la persuasion que tante Julie était déjà partie, j’avais remis le paquet à M. G. pour vous l’expédier en passant à Dijon. Je n’apprends d’aucun côté qu’il soit parvenu ni dans vos mains, ni dans celles de votre sœur, et je n’imagine plus ce qu’il peut être devenu.

Parlons de plantes, tandis que la saison de les observer nous y invite. Votre solution de la question que je vous avais faite sur les étamines des crucifères est parfaitement juste, et me prouve bien que vous m’avez entendu, ou plutôt que vous m’avez écouté ; car vous n’avez besoin que d’écouter pour entendre. Vous m’avez bien rendu raison de la gibbosité de deux folioles du calice, et de la brièveté relative de deux étamines, dans la giroflée, par la courbure de ces deux étamines. Cependant, un pas de plus vous eût menée jusqu’à la cause première de cette structure: car si vous recherchez encore pourquoi ces deux étamines sont ainsi recourbées et par conséquent raccourcies, vous trouverez une petite glande implantée sur le réceptacle, entre l’étamine et le germe, et c’est cette glande qui, éloignant l’étamine, et la forçant à prendre le contour, la raccourcit nécessairement. Il y a encore sur le même réceptacle deux autres glandes, une au pied de chaque paire des grandes étamines ; mais ne leur faisant point faire de contour, elles ne les raccourcissent pas parce que ces glandes ne sont pas, comme les deux premières, en dedans, c’est-à-dire entre l’étamine et le germe, mais en dehors, c’est-à-dire entre la paire d’étamines et le calice. Ainsi ces quatre étamines, soutenues et dirigées verticalement en droite ligne, débordent celles qui sont recourbées, et semblent plus longues parce qu’elles sont plus droites. Ces quatre, glandes se trouvent, ou du moins leurs vestiges, plus ou moins visiblement dans presque toutes les fleurs crucifères, et dans quelques-unes bien plus distinctes que dans la giroflée. Si vous demandez encore pourquoi ces glandes, je vous répondrai qu’elles sont un des instruments destinés par la nature à unir le règne végétal au règne animal, et les faire circuler l’un dans l’autre: mais, laissant ces recherches un peu trop anticipées, revenons, quant à présent, à nos familles.

Les fleurs que je vous ai décrites jusqu’à présent sont toutes polypétales. J’aurais dû commencer peut-être par les monopétales régulières dont la structure est beaucoup plus simple: cette grande simplicité même est ce qui m’en a empêché. Les monopétales régulières constituent moins une famille qu’une grande nation dans laquelle on compte plusieurs familles bien distinctes ; en sorte que, pour les comprendre toutes sous une indication commune, il faut employer des caractères si généraux et si vagues, que c’est paraître dire quelque chose en ne disant en effet presque rien du tout. Il vaut mieux se renfermer dans des bornes plus étroites, mais qu’on puisse assigner avec plus de précision.

Parmi les monopétales irrégulières il y a une famille dont la physionomie est si marquée qu’on en distingue aisément les membres à leur air. C’est celle à laquelle on donne le nom de fleurs en gueule, parce que ces fleurs sont fendues en deux lèvres, dont l’ouverture, soit naturelle, soit produite par une légère compression des doigts, leur donne l’air d’une gueule béante. Cette famille se subdivise en deux sections ou lignées: l’une des fleurs en lèvres, ou labiées ; l’autre, des fleurs en masque, ou personnées ; car le mot latin persona signifie un masque, nom très convenable assurément à la plupart des gens qui portent parmi nous celui de personnes. Le caractère commun à toute la famille est non seulement d’avoir la corolle monopétale, et, comme je l’ai dit, fendue en deux lèvres ou babines, l’une supérieure, appelée casque, l’autre inférieure, appelée barbe, mais d’avoir quatre étamines presque sur un même rang, distinguées en deux paires, l’une plus longue, et l’autre plus courte. L’inspection de l’objet vous expliquera mieux ces caractères que ne peut faire le discours.

Prenons d’abord les labiées. Je vous en donnerais volontiers pour exemple la sauge, qu’on trouve dans presque tous les jardins. Mais la construction particulière et bizarre de ses étamines qui l’a fait retrancher par quelques botanistes du nombre des labiées, quoique la nature ait semblé l’y inscrire, me porte à chercher un autre exemple dans les orties mortes, et particulièrement dans l’espèce appelée vulgairement ortie blanche, mais que les botanistes appellent plutôt lamier blanc, parce qu’elle n’a nul rapport à l’ortie par sa fructification, quoiqu’elle en ait beaucoup par son feuillage. L’ortie blanche, si commune partout, durant très longtemps en fleur, ne doit pas vous être difficile à trouver. Sans m’arrêter ici à l’élégante situation des fleurs, je me borne à leur structure. L’ortie blanche porte une fleur monopétale labiée, dont le casque est concave et recourbé en forme de voûte, pour recouvrir le reste de la fleur, et particulièrement ses étamines, qui se tiennent toutes quatre assez serrées sous l’abri de son toit. Vous discernerez aisément la paire plus longue et la paire plus courte, et, au milieu des quatre, le style de la même couleur, mais qui s’en distingue en ce qu’il est simplement fourchu par son extrémité, au lieu d’y porter une anthère comme font les étamines. La barbe, c’est-à-dire la lèvre inférieure, se replie et pend en -bas, et, par cette situation, laisse voir presque jusqu’au fond le dedans de la corolle. Dans les lamiers cette barbe est refendue en longueur, dans son milieu, mais cela n’arrive pas de même aux autres labiées.

Si vous arrachez la corolle, vous arracherez avec elle les étamines qui y tiennent par leurs filets, et non pas au réceptacle, où le style restera seul attaché. En examinant comment les étamines tiennent à d’autres fleurs, on les trouve généralement attachées à la corolle quand elle est monopétale’, et au réceptacle ou au calice quand la corolle est polypétale: en sorte qu’on peut, en ce dernier cas, arracher les pétales sans arracher les étamines. De cette observation l’on tire une règle belle, facile, et même assez sûre, pour savoir si une corolle est d’une seule pièce ou de plusieurs, lorsqu’il est difficile, comme il l’est quelquefois, de s’en assurer immédiatement.

La corolle arrachée reste percée à son fond, parce qu’elle était attachée au réceptacle, laissant une ouverture circulaire par laquelle le pistil et ce qui l’entoure pénétrait au-dedans du tube et de la corolle. Ce qui entoure ce pistil dans le lamier et dans toutes les labiées, ce sont quatre embryons qui deviennent quatre graines nues, c’est-à-dire sans aucune enveloppe ; en sorte que ces graines, quand elles sont mûres, se détachent, et tombent à terre séparément. Voilà le caractère des labiées.

L’autre lignée ou section, qui est celle des personnées, se distingue des labiées ; premièrement par sa corolle, dont les deux lèvres ne sont pas ordinairement ouvertes et béantes, mais fermées et jointes, comme vous le pourrez voir dans la fleur de jardin appelée muflaude ou mufle de veau, ou bien, à son défaut, dans la linaire, cette fleur jaune à éperon, si commune en cette saison dans la campagne. Mais un caractère plus précis et plus sûr est qu’au lieu d’avoir quatre graines nues au fond du calice, comme les labiées, les personnées y ont toutes une capsule qui renferme les graines, et ne s’ouvre qu’à leur maturité pour les répandre. J’ajoute à ces caractères qu’un grand nombre de labiées sont ou des plantes odorantes et aromatiques, telles que l’origan, la marjolaine, le thym, le serpolet, le basilic, la menthe, l’hysope, la lavande, etc., ou des plantes odorantes et puantes, telles que diverses espèces d’orties mortes, staquis, crapaudines, marrube ; quelques-unes seulement, telles que la bugle, la brunelle, la toque, n’ont pas d’odeur, au lieu que les personnées sont pour la plupart des plantes sans odeur, comme la muflaude, la linaire, l’euphraise, la pédiculaire, la crête de coq, l’orobanche, la cimbalaire, la velvote, la digitale ; je ne connais guère d’odorantes dans cette branche que la scrophulaire, qui sente et qui pue, sans être aromatique. Je ne puis guère vous citer ici que des plantes qui vraisemblablement ne vous sont pas connues, mais que peu à peu vous apprendrez à connaître, et dont au moins à leur rencontre vous pourrez par vous-même déterminer la famille. Je voudrais même que vous tâchassiez d’en déterminer la lignée ou section par la physionomie, et que vous vous exerçassiez à juger, au simple coup d’œil, si la fleur en gueule que vous voyez est une labiée, ou une personnée. La figure extérieure de la corolle peut suffire pour vous guider dans ce choix, que vous pourrez vérifier ensuite en ôtant la corolle, et regardant au fond du calice ; car, si vous avez bien jugé, la fleur que vous aurez nommée labiée vous montrera quatre graines nues, et celle que vous aurez nommée personnée vous montrera un péricarpe: le contraire vous prouverait que vous vous êtes trompée ; et, par un second examen de la même plante, vous préviendrez une erreur semblable pour une autre fois. Voilà, chère cousine, de l’occupation pour quelques promenades. Je ne tarderai pas à vous en préparer pour celles qui suivront.

J. J. Rousseau: Oeuvres complètes

Botanique

LETTRES SUR LA BOTANIQUE

Lettres à Madame Delessert

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Liste des Œuvres sur la botanique

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Lettre V

Du 16 juillet 1772.

Je vous remercie, chère cousine, des bonnes nouvelles que vous m’avez données de la maman. J’avais espéré le bon effet du changement d’air, et je n’en attends pas moins des eaux, et surtout du régime austère prescrit durant leur usage. Je suis touché du souvenir de cette bonne amie, et je vous prie de l’en remercier pour moi. Mais je ne veux pas absolument qu’elle m’écrive durant son séjour en Suisse ; et, si elle veut me donner directement de ses nouvelles, elle a près d’elle un bon secrétaire[5] qui s’en acquittera fort bien. Je suis plus charmé que surpris qu’elle réussisse en Suisse: indépendamment des grâces de son âge, et de sa gaieté vive et caressante, elle a dans le caractère un fonds de douceur et d’égalité dont je l’ai vue donner quelquefois à la grand’maman l’exemple charmant qu’elle a reçu de vous. Si votre sœur s’établit en Suisse, vous perdrez l’une et l’autre une grande douceur dans la vie, et elle surtout des avantages difficiles à remplacer. Mais votre pauvre maman qui, porte à porte, sentait pourtant si cruellement sa séparation d’avec vous, comment supportera-t-elle la sienne à une si grande distance ? C’est de vous encore qu’elle tiendra ses dédommagements et ses ressources. Vous lui en ménagez une bien précieuse en assouplissant dans vos douces mains la bonne et forte étoffe de votre favorite, qui, je n’en doute point, deviendra par vos soins aussi pleine de grandes qualités que de charmes. Ah ! cousine, l’heureuse mère que la vôtre !

Savez-vous que je commence à être en peine du petit herbier ? Je n’en ai d’aucune part aucune nouvelle, quoique j’en aie eu de M. G. depuis son retour, par sa femme, qui ne me dit pas de sa part un seul mot sur cet herbier. Je lui en ai demandé des nouvelles ; j’attends sa réponse. J’ai grand-peur que, ne passant pas à Lyon, il n’ait confié le paquet à quelque quidam qui, sachant que c’étaient des herbes sèches, aura pris tout cela pour du foin. Cependant, si, comme je l’espère encore, il parvient enfin à votre sœur Julie ou à vous, vous trouverez que je n’ai pas laissé d’y prendre quelque soin. C’est une perte qui, quoique petite, ne me serait pas facile à réparer promptement, surtout à cause du catalogue, accompagné de divers petits éclaircissements écrits sur-le-champ, et dont je n’ai gardé aucun double.

Consolez-vous, bonne cousine, de n’avoir pas vu les glandes des crucifères. De grands botanistes très bien oculés ne les ont pas mieux vues. Tournefort lui-même n’en fait aucune mention. Elles sont bien claires dans peu de genres, quoiqu’on en trouve des vestiges presque dans tous, et c’est à force d’analyser des fleurs en croix, et d’y voir toujours des inégalités au réceptacle, qu’en les examinant en particulier on a trouvé que ces glandes appartenaient au plus grand nombre des genres, et qu’on les suppose, par analogie, dans ceux même où on ne les distingue pas.

Je comprends qu’on est fâché de prendre tant de peine sans apprendre les noms des plantes qu’on examine. Mais je vous avoue de bonne foi qu’il n’est pas entré dans mon plan de vous épargner ce petit chagrin. On prétend que la botanique n’est qu’une science de mots qui n’exerce que la mémoire, et n’apprend qu’à nommer des plantes: pour moi, je ne connais point d’étude raisonnable qui ne soit qu’une science de mots ; et auquel des deux, je vous prie, accorderai-je le nom de botaniste, de celui qui sait cracher un nom ou une phrase à l’aspect d’une plante, sans rien connaître à sa structure, ou de celui qui, connaissant très bien cette structure, ignore néanmoins le nom très arbitraire qu’on donne à cette plante en tel ou en tel pays ? Si nous ne donnons à vos enfants qu’une occupation amusante, nous manquons la meilleure moitié de notre but, qui est, en les amusant, d’exercer leur intelligence et de les accoutumer à l’attention. Avant de leur apprendre à nommer ce qu’ils voient, commençons par leur apprendre à le voir. Cette science, oubliée dans toutes les éducations, doit faire la plus importante partie de la leur. Je ne le redirai jamais assez ; apprenez-leur à ne jamais se payer de mots, et à croire ne rien savoir de ce qui n’est entré que dans leur mémoire.

Au reste, pour ne pas trop faire le méchant, je vous nomme pourtant des plantes sur lesquelles, en vous les faisant montrer, vous pouvez aisément vérifier mes descriptions. Vous n’aviez pas, je le suppose, sous vos yeux une ortie blanche en lisant l’analyse des labiées ; mais vous n’aviez qu’à envoyer chez l’herboriste du coin chercher de l’ortie blanche fraîchement cueillie, vous appliquiez à sa fleur ma description, et ensuite, examinant les autres parties de la plante de la manière dont nous traiterons ci-après, vous connaissiez l’ortie blanche infiniment mieux que l’herboriste qui la fournit ne la connaîtra de ses jours ; encore trouverons-nous dans peu le moyen de nous passer d’herboriste: mais il faut premièrement achever l’examen de nos familles. Ainsi je viens à la cinquième, qui, dans ce moment, est en pleine fructification.

Représentez-vous une longue tige assez droite, garnie alternativement de feuilles pour l’ordinaire découpées assez menu, lesquelles embrassent par leur base des branches qui sortent de leurs aisselles. De l’extrémité supérieure de cette tige partent, comme d’un centre, plusieurs pédicules ou rayons, qui, s’écartant circulairement et régulièrement comme les côtes d’un parasol, couronnent cette tige en forme d’un vase plus ou moins ouvert. Quelquefois ces rayons laissent un espace vide dans leur milieu, et représentent alors plus exactement le creux du vase ; quelquefois aussi ce milieu est fourni d’autres rayons plus courts, qui, montant moins obliquement, garnissent le vase, et forment conjointement avec les premiers, la figure à peu près d’un demi-globe, dont la partie convexe est tournée en-dessus.

Chacun de ces rayons ou pédicules est terminé à son extrémité non pas encore par une fleur, mais par un autre ordre de rayons plus petits qui couronnent chacun des premiers, précisément comme ces premiers couronnent la tige.

Ainsi, voilà deux ordres pareils et successifs: l’un, de grands rayons qui terminent la tige, l’autre, de petits rayons semblables qui terminent chacun des grands.

Les rayons des petits parasols ne se subdivisent plus, mais chacun d’eux est le pédicule d’une petite fleur dont nous parlerons tout-à-l’heure.

Si vous pouvez vous former l’idée de la figure que je viens de vous décrire, vous aurez celle de la disposition des fleurs dans la famille des ombellifères ou porte-parasols, car le mot latin umbella signifie un parasol.

Quoique cette disposition régulière de la fructification soit frappante, et assez constante dans toutes les ombellifères, ce n’est pourtant pas elle qui constitue le caractère de la famille: ce caractère se tire de la structure même de la fleur, qu’il faut maintenant vous décrire.

Mais il convient, pour plus de clarté, de vous donner ici une distinction générale sur la disposition relative de la fleur et du fruit dans toutes les plantes, distinction qui facilite extrêmement leur arrangement méthodique, quelque système qu’on veuille choisir pour cela.

Il y a des plantes, et c’est le plus grand nombre, par exemple l’œillet, dont l’ovaire est évidemment enfermé dans la corolle. Nous donnerons à celles-là le nom de fleurs infères, parce que les pétales embrassant l’ovaire prennent leur naissance au-dessous de lui.

Dans d’autres plantes en assez grand nombre, l’ovaire se trouve placé, non dans les pétales, mais au-dessous d’eux: ce que vous pouvez voir dans la rose ; car le gratte-cul, qui en est le fruit, est ce corps vert et renflé que vous voyez au-dessous du calice, par conséquent aussi au-dessous de la corolle, qui, de cette manière, couronne cet ovaire et ne l’enveloppe pas. J’appellerai celles-ci fleurs supères, parce que la corolle est au-dessus du fruit. On pourrait faire des mots plus francisés, mais il me paraît avantageux de vous tenir toujours le plus près qu’il se pourra des termes admis dans la botanique, afin que, sans avoir besoin d’apprendre ni latin ni grec, vous puissiez néanmoins entendre passablement le vocabulaire de cette science, pédantesquement tiré de ces deux langues, comme si, pour connaître les plantes, il fallait commencer par être un savant grammairien.

Tournefort exprimait la même distinction en d’autres termes: dans le cas de la fleur infère, il disait que le pistil devenait fruit ; dans le cas de le fleur supère, il disait que le calice devenait fruit. Cette manière de s’exprimer pouvait être aussi claire, mais elle n’était certainement pas aussi juste. Quoi qu’il en soit, voici une occasion d’exercer, quand il en sera temps, vos jeunes élèves à savoir démêler les mêmes idées, rendues par des termes tout différents.

Je vous dirai maintenant que les plantes ombellifères ont la fleur supère, ou posée sur le fruit. La corolle de cette fleur est à cinq pétales appelés réguliers, quoique souvent les deux pétales, qui sont tournés en -dehors dans les fleurs qui bordent l’ombelle, soient plus grands que les trois autres.

La figure de ces pétales varie selon les genres, mais le plus communément elle est en cœur ; l’onglet qui porte sur l’ovaire est fort mince ; la lame va en s’élargissant ; son bord est émarginé (légèrement échancré) ; ou bien il se termine en une pointe qui, se repliant en-dessus, donne encore au pétale l’air d’être émarginé, quoiqu’on le vît pointu s’il était déplié.

Entre chaque pétale est une étamine dont l’anthère, débordant ordinairement la corolle, rend les cinq étamines plus visibles que les cinq pétales. Je ne fais pas ici mention du calice, parce que les ombellifères n’en ont aucun bien distinct.

Du centre de la fleur partent deux styles garnis chacun de leur stigmate, et assez apparents aussi, lesquels, après la chute des pétales et des étamines, restent pour couronner le fruit.

La figure la plus commune de ce fruit est un ovale un peu allongé, qui, dans sa maturité, s’ouvre par la moitié, et se partage en deux semences nues attachées au pédicule, lequel, par un art admirable, se divise en deux, ainsi que le fruit, et tient les graines séparément suspendues, jusqu’à leur chute.

Toutes ces proportions varient selon les genres, mais en voilà l’ordre le plus commun. Il faut, je l’avoue, avoir l’œil très attentif pour bien distinguer sans loupe de si petits objets ; mais ils sont si dignes d’attention, qu’on n’a pas regret à sa peine.

Voici donc le caractère propre de la famille des ombellifères. Corolle supère à cinq pétales, cinq étamines, deux styles portés sur un fruit nu disperme, c’est-à-dire composé de deux graines accolées.

Toutes les fois que vous trouverez ces caractères réunis dans une fructification, comptez que la plante est une ombellifère, quand même elle n’aurait d’ailleurs, dans son arrangement, rien de l’ordre ci-devant marqué. Et quand vous trouveriez tout cet ordre de parasols conforme à ma description, comptez qu’il vous trompe, s’il est démenti par l’examen de la fleur.

S’il arrivait, par exemple, qu’en sortant de lire ma lettre vous trouvassiez, en vous promenant, un sureau encore en fleur, je suis presque assuré qu’au premier aspect vous diriez, Voilà une ombellifère. En y regardant, vous trouveriez grande ombelle, petite ombelle, petites fleurs blanches, corolle supère, cinq étamines: c’est une ombellifère assurément ; mais voyons encore: je prends une fleur.

D’abord au lieu de cinq pétales, je trouve une corolle à cinq divisions, il est vrai, mais néanmoins d’une seule pièce: or, les fleurs des ombellifères ne sont pas monopétales. Voilà bien cinq étamines ; mais je ne vois point de styles, et je vois plus souvent trois stigmates que deux ; plus souvent trois graines que deux: or, les ombellifères n’ont jamais ni plus ni moins de deux stigmates, ni plus ni moins de deux graines pour chaque fleur. Enfin, le fruit du sureau est une baie molle ; et celui des ombellifères est sec et nu. Le sureau n’est donc pas une ombellifère.

Si vous revenez maintenant sur vos pas en regardant de plus près à la disposition des fleurs, vous verrez que cette disposition n’est qu’en apparence celle des ombellifères. Les grands rayons, au lieu de partir exactement du même centre, prennent leur naissance les uns plus haut, les autres plus bas ; les petits naissent encore moins régulièrement: tout cela n’a point l’ordre invariable des ombellifères. L’arrangement des fleurs du sureau est en corymbe, ou bouquet, plutôt qu’en ombelles. Voilà comment, en nous trompant quelquefois, nous finissons par apprendre à mieux voir.

Le chardon-roland, au contraire, n’a guère le port d’une ombellifère, et néanmoins c’en est une, puisqu’il en a tous les caractères dans sa fructification. Où trouver, me direz-vous, le chardon-roland ? par toute la campagne ; tous les grands chemins en sont tapissés à droite et à gauche ; le premier paysan peut vous le montrer, et vous le reconnaîtrez presque vous-même à la couleur bleuâtre ou vert-de-mer de ses feuilles, à leurs durs piquants, et à leur consistance lisse et coriace comme du parchemin. Mais on peut laisser une plante aussi intraitable ; elle n’a pas assez de beauté pour dédommager des blessures qu’on se fait en l’examinant: et fût-elle cent fois plus jolie, ma petite cousine, avec ses petits doigts sensibles, serait bientôt rebutée de caresser une plante de si mauvaise humeur.

La famille des ombellifères est nombreuse, et si naturelle, que ses genres sont très difficiles à distinguer ; ce sont des frères que la grande ressemblance fait souvent prendre l’un pour l’autre. Pour aider à s’y reconnaître, on a imaginé des distinctions principales qui sont quelquefois utiles, mais sur lesquelles il ne faut pas non plus trop compter. Le foyer d’où partent les rayons, tant de la grande que de la petite ombelle, n’est pas toujours nu ; il est quelquefois entouré de folioles, comme d’une manchette. On donne à ces folioles le nom d’involucre (enveloppe). Quand la grande ombelle a une manchette, on donne à cette manchette le nom de grand involucre: on appelle petits involucres ceux qui entourent quelquefois les petites ombelles. Cela donne lieu à trois sections des ombellifères.

1° Celles qui ont grand involucre et petits involucres.

2° Celles qui n’ont que les petits involucres seulement ;

3° Celles qui n’ont ni grand ni petits involucres.

Il semblerait manquer une quatrième division de celles qui ont un grand involucre et point de petits, mais on ne connaît aucun genre qui soit constamment dans ce cas.

Vos étonnants progrès, chère cousine, et votre patience m’ont tellement enhardi que, comptant pour rien votre peine, j’ai osé vous décrire la famille des ombellifères sans fixer vos yeux sur aucun modèle ; ce qui a rendu nécessairement votre attention beaucoup plus fatigante. Cependant j’ose douter, lisant comme vous savez faire, qu’après une ou deux lectures de ma lettre, une ombellifère en fleurs échappe à votre esprit en frappant vos yeux ; et dans cette saison, vous ne pouvez manquer d’en trouver plusieurs dans les jardins et dans la campagne.

Elles ont, la plupart, les fleurs blanches. Telles sont la carotte, le cerfeuil, le persil, la ciguë, l’angélique, la berce, la berle, la boucage, le chervis ou girole, la perce-pierre, etc.

Quelques-unes, comme le fenouil, l’aneth, le panais, sont à fleurs jaunes: il y en a peu à fleurs rougeâtres, et point d’aucune autre couleur.

Voilà, me direz-vous, une belle notion générale des ombellifères: mais comment tout ce vague savoir me garantira-t-il de confondre la ciguë avec le cerfeuil et le persil, que vous venez de nommer avec elle ? La moindre cuisinière en saura là-dessus plus que nous avec toute notre doctrine. Vous avez raison. Mais cependant, si nous commençons par les observations de détails, bientôt, accablés par le nombre, la mémoire nous abandonnera, et nous nous perdrons dès le premier pas dans ce règne immense: au lieu que, si nous commençons par bien reconnaître les grandes routes, nous nous égarerons rarement dans les sentiers, et nous nous retrouverons partout sans beaucoup de peine. Donnons cependant quelque exception à l’utilité de l’objet, et ne nous exposons pas, tout en analysant le règne végétal, à manger par ignorance une omelette à la ciguë.

La petite ciguë des jardins est une ombellifère, ainsi que le persil et le cerfeuil. Elle a la fleur blanche comme l’un et l’autre[6] ; elle est avec le dernier dans la section qui a la petite enveloppe et qui n’a pas la grande ; elle leur ressemble assez par son feuillage, pour qu’il ne soit pas aisé de vous en marquer par écrit les différences. Mais voici des caractères suffisants pour ne vous y pas tromper.

Il faut commencer par voir en fleurs ces diverses plantes, car c’est en cet état que la ciguë a son caractère propre. C’est d’avoir sous chaque petite ombelle un petit involucre composé de trois petites folioles pointues, assez longues, et toutes trois tournées en dehors ; au lieu que les folioles des petites ombelles du cerfeuil l’enveloppent tout autour, et sont tournées également de tous les côtés. A l’égard du persil, à peine a-t-il quelques courtes folioles, fines comme des cheveux, et distribuées indifféremment, tant dans la grande ombelle que dans les petites, qui toutes sont claires et maigres.

Quand vous vous serez bien assurée de la ciguë en fleurs, vous vous confirmerez dans votre jugement en froissant légèrement et flairant son feuillage ; car son odeur puante et vireuse ne vous la laissera pas confondre avec le persil ni avec le cerfeuil, qui, tous deux, ont des odeurs agréables. Bien sûre enfin de ne pas faire de quiproquo, vous examinerez ensemble et séparément ces trois plantes dans tous leurs états et par toutes leurs parties, surtout par le feuillage, qui les accompagne plus constamment que la fleur ; et par cet examen, comparé et répété jusqu’à ce que vous ayez acquis la certitude du coup d’œil, vous parviendrez à distinguer et connaître imperturbablement la ciguë. L’étude nous mène ainsi jusqu’à la porte de la pratique, après quoi celle-ci fait la facilité du savoir.

Prenez haleine, chère cousine, car voilà une lettre excédante ; je n’ose même vous promettre plus de discrétion dans celle qui doit la suivre, mais après cela nous n’aurons devant nous qu’un chemin bordé de fleurs. Vous en méritez une couronne pour la douceur et la constance avec laquelle vous daignez me suivre à travers ces broussailles, sans vous rebuter de leurs épines.

J. J. Rousseau: Oeuvres complètes

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LETTRES SUR LA BOTANIQUE

Lettres à Madame Delessert

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Liste des Œuvres sur la botanique

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Lettre VI

Du 2 mai 1773.

Quoiqu’il vous reste, chère cousine, bien des choses à désirer dans les notions de nos cinq premières familles, et que je n’aie pas toujours su mettre mes descriptions à la portée de notre petite botanophile (amatrice de la botanique), je crois néanmoins vous en avoir donné une idée suffisante pour pouvoir, après quelques mois d’herborisation, vous familiariser avec l’idée générale du port de chaque famille: en sorte qu’à l’aspect d’une plante vous puissiez conjecturer à peu près si elle appartient à quelqu’une des cinq familles, et à laquelle, sauf à vérifier ensuite, par l’analyse de la fructification, si vous vous êtes trompée ou non dans votre conjecture. Les ombellifères, par exemple, vous ont jetée dans quelque embarras, mais dont vous pouvez sortir quand il vous plaira, au moyen des indications que j’ai jointes aux descriptions ; car enfin les carottes, les panais, sont choses si communes, que rien n’est plus aisé, dans le milieu de l’été, que de se faire montrer l’une ou l’autre en fleurs dans un potager. Or, au simple aspect de l’ombelle et de la plante qui la porte, on doit prendre une idée si nette des ombellifères, qu’à la rencontre d’une plante de cette famille, on s’y trompera rarement au premier coup-d’oeil. Voilà tout ce que j’ai prétendu jusqu’ici ; car il ne sera pas question si tôt des genres et des espèces ; et, encore une fois, ce n’est pas une nomenclature de perroquet qu’il s’agit d’acquérir, mais une science réelle, et l’une des sciences les plus aimables qu’il soit possible de cultiver. Je passe donc à notre sixième famille avant de prendre une route plus méthodique: elle pourra vous embarrasser d’abord, autant et plus que les ombellifères. Mais mon but n’est, quant à présent, que de vous en donner une notion générale, d’autant plus que nous avons bien du temps encore avant celui de la pleine floraison, et que ce temps, bien employé, pourra vous aplanir des difficultés contre lesquelles il ne faut pas lutter encore.

Prenez une de ces petites fleurs qui, dans cette saison, tapissent les pâturages, et qu’on appelle ici pâquerettes, petites marguerites, ou marguerites tout court. Regardez-la bien, car, à son aspect, je suis sûr de vous surprendre en vous disant que cette fleur, si petite et si mignonne, est réellement composée de deux ou trois cents autres fleurs toutes parfaites, c’est-à-dire ayant chacune sa corolle, son germe, son pistil, ses étamines, sa graine, en un mot aussi parfaite en son espèce qu’une fleur de jacinthe ou de lis. Chacune de ses folioles, blanches en-dessus, roses en-dessous, qui forment comme une couronne autour de la marguerite, et qui ne vous paraissent tout au plus qu’autant de petits pétales, sont réellement autant de véritables fleurs ; et chacun de ces petits brins jaunes que vous voyez dans le centre, et que d’abord vous n’avez peut-être, pris que pour des étamines, sont encore autant de véritables fleurs. Si vous aviez déjà les doigts exercés aux dissections botaniques, que vous vous armassiez d’une bonne loupe et de beaucoup de patience, je pourrais vous convaincre de cette vérité par vos propres yeux ; mais, pour le présent, il faut commencer, s’il vous plaît, par m’en croire sur ma parole, de peur de fatiguer votre attention sur des atomes. Cependant, pour vous mettre au moins sur la voie, arrachez une des folioles blanches de la couronne, vous croirez d’abord cette foliole plate d’un bout à l’autre ; mais regardez-la bien par le bout qui était attaché à la fleur, vous verrez que ce bout n’est pas plat, mais rond et creux en forme de tube, et que de ce tube sort un petit filet à deux cornes: ce filet est le style fourchu de cette fleur, qui, comme vous voyez, n’est plate que par le haut.

Regardez maintenant les brins jaunes qui sont au milieu de la fleur, et que je vous ai dit être autant de fleurs eux-mêmes: si la fleur est assez avancée, vous en verrez plusieurs tout autour, lesquels sont ouverts dans le milieu, et même découpés en plusieurs parties. Ce sont des corolles monopétales qui s’épanouissent, et dans lesquelles la loupe vous ferait aisément distinguer le pistil et même les anthères dont il est entouré: ordinairement les fleurons jaunes, qu’on voit au centre, sont encore arrondis et non percés ; ce sont des fleurs comme les autres, mais qui ne sont pas encore épanouies ; car elles ne s’épanouissent que successivement en avançant des bords vers le centre. En voilà assez pour vous montrer à l’œil la possibilité que tous ces brins, tant blancs que jaunes, soient réellement autant de fleurs parfaites ; et c’est un fait très constant: vous voyez néanmoins que toutes ces petites fleurs sont pressées et renfermées dans un calice qui leur est commun, et qui est celui de la marguerite. En considérant toute la marguerite comme une seule fleur, ce sera donc lui donner un nom très convenable que de l’appeler une fleur composée ; or il y a un grand nombre d’espèces et de genres de fleurs formées comme la marguerite d’un assemblage d’autres fleurs plus petites, contenues dans un calice commun. Voilà ce qui constitue la sixième famille dont j’avais à vous parler, savoir celle des fleurs composées.

Commençons par ôter ici l’équivoque du mot de fleur, en restreignant ce nom dans la présente famille à la fleur composée, et donnant celui de fleurons aux petites fleurs qui la composent ; mais n’oublions pas que, dans la précision du mot, ces fleurons eux-mêmes sont autan t de véritables fleurs.

Vous avez vu dans la marguerite deux sortes de fleurons, savoir, ceux de couleur jaune qui remplissent le milieu de la fleur, et les petites languettes blanches qui les entourent: les premiers sont, dans leur petitesse, assez semblables de figure au fleurs du muguet ou de la jacinthe, et les seconds ont quelque rapport aux fleurs du chèvrefeuille. Nous laisserons aux premiers le nom de fleurons, et, pour distinguer les autres, nous les appellerons demi-fleurons ; car, en effet, ils ont assez l’air de fleurs monopétales qu’on aurait rognées par un côté en n’y laissant qu’une languette qui ferait à peine la moitié de la corolle.

Ces deux sortes de fleurons se combinent dans les fleurs composées de manière à diviser toute la famille en trois sections bien distinctes.

La première section est formée de celles qui ne sont composées que de languettes ou demi-fleurons, tant au milieu qu’à la circonférence, on les appelle fleurs demi-fleuronnées ; et la fleur entière dans cette section est toujours d’une seule couleur, le plus souvent jaune. Telle est la fleur appelée dent-de-lion ou pissenlit ; telles sont les fleurs de laitues, de chicorée (celle-ci est bleue), de scorsonère, de salsifis, etc.

La seconde section comprend les fleurs fleuronnées, c’est-à-dire qui ne sont composées que de fleurons, tous pour l’ordinaire aussi d’une seule couleur: telles sont les fleurs d’immortelle, de bardane, d’absinthe, d’armoise, de chardon, d’artichaut, qui est un chardon lui-même, dont on mange le calice et le réceptacle encore en bouton avant que la fleur soit éclose, et même formée. Cette bourre, qu’on ôte du milieu de l’artichaut, n’est autre chose que l’assemblage des fleurons qui commencent à se former, et qui sont séparés les uns des autres par de longs poils implantés sur le réceptacle.

La troisième section est celle des fleurs qui rassemblent les deux sortes de fleurons. Cela se fait toujours de manière que les fleurons entiers occupent le centre de la fleur, et les demi-fleurons forment le contour ou la circonférence, comme vous avez vu dans la pâquerette. Les fleurs de cette section s’appellent radiées, les botanistes ayant donné le nom de rayon au contour d’une fleur composée, quand il est formé de languettes ou demi-fleurons. A l’égard de l’aire ou du centre de la fleur occupé par les fleurons, on l’appelle le disque, et on donne aussi quelquefois ce même nom de disque à la surface du réceptacle où sont plantés tous les fleurons et demi-fleurons. Dans les fleurs radiées, le disque est souvent d’une couleur et le rayon d’une autre: cependant il y a aussi des genres et des espèces où tous les deux sont de la même couleur.

Tâchons à présent de bien déterminer dans votre esprit l’idée d’une fleur composée. Le trèfle ordinaire fleurit en cette saison ; sa fleur est pourpre: s’il vous en tombait une sous la main, vous pourriez, en voyant tant de petites fleurs rassemblées, être tentée de prendre le tout pour une fleur composée. Vous vous tromperiez ; en quoi ? en ce que, pour constituer une fleur composée, il ne suffit pas d’une agrégation de plusieurs petites fleurs, mais qu’il faut de plus qu’une ou deux des parties de la fructification leur soient communes, de manière que toutes aient part à la même, et qu’aucune n’ait la sienne séparément. Ces deux parties communes sont le calice et le réceptacle. Il est vrai que la fleur de trèfle, ou plutôt le groupe de fleurs qui n’en semblent qu’une, paraît d’abord portée sur une espèce de calice ; mais écartez un peu ce prétendu calice, et vous verrez qu’il ne tient point à la fleur, mais qu’il est attaché au-dessous d’elle au pédicule qui la porte. Ainsi ce calice apparent n’en est point un ; il appartient au feuillage et non pas à la fleur ; et cette prétendue fleur n’est en effet qu’un assemblage de fleurs légumineuses fort petites, dont chacune a son calice particulier, et qui n’ont absolument rien de commun entre elles que leur attache au même pédicule. L’usage est pourtant de prendre tout cela pour une seule fleur ; mais c’est une fausse idée, ou, si l’on veut absolument regarder comme une fleur un bouquet de cette espèce, il ne faut pas du moins l’appeler une fleur composée, mais une fleur agrégée ou une tête (flos aggregatus, flos capitatus, capitulum). Et ces dénominations sont en effet quelquefois employées en ce sens par les botanistes.

Voilà, chère cousine, la notion la plus simple et la plus naturelle que je puisse vous donner de la famille, ou plutôt de la nombreuse classe des composées, et des trois sections ou familles dans lesquelles elles se subdivisent. Il faut maintenant vous parler de la structure des fructifications particulières à cette classe, et cela nous mènera peut-être à en déterminer le caractère avec plus de précision.

La partie la plus essentielle d’une fleur composée est le réceptacle sur lequel sont plantés, d’abord les fleurons et demi-fleurons, et ensuite les graines qui leur succèdent. Ce réceptacle, qui forme un disque d’une certaine étendue, fait le centre du calice, comme vous pouvez voir dans le pissenlit, que nous prendrons ici pour exemple. Le calice, dans toute cette famille, est ordinairement découpé jusqu’à la base en plusieurs pièces, afin qu’il puisse se fermer, se rouvrir, et se renverser, comme il arrive dans le progrès de la fructification, sans y causer de déchirure. Le calice du pissenlit est formé de deux rangs de folioles insérés l’un dans l’autre, et les folioles du rang extérieur qui soutient l’autre se recourbent et replient en bas vers le pédicule, tandis que les folioles du rang intérieur restent droites pour entourer et contenir les demi-fleurons qui composent la fleur.

Une forme encore des plus communes aux calices de cette classe est d’être imbriqués, c’est-à-dire formés de plusieurs rangs de folioles en recouvrement, les unes sur les joints des autres, comme les tuiles d’un toit. L’artichaut, le bluet, la jacée, la scorsonère, vous offrent des exemples de calices imbriqués.

Les fleurons et demi-fleurons enfermés dans le calice sont plantés fort dru sur son disque ou réceptacle en quinconce, ou comme les cases d’un damier. Quelquefois ils s’entretouchent à nu sans rien d’intermédiaire, quelquefois ils sont séparés par des cloisons de poils ou de petites écailles qui restent attachées au réceptacle quand les graines sont tombées. Vous voilà sur la voie d’observer les différences de calices et de réceptacles ; parlons à présent de la structure des fleurons et demi-fleurons, en commençant par les premiers.

Un fleuron est une fleur monopétale, régulière, pour l’ordinaire, dont la corolle se fend dans le haut en quatre ou cinq parties. Dans cette corolle sont attachés, à son tube, les filets des étamines au nombre de cinq: ces cinq filets se réunissent par le haut en un petit tube rond qui entoure le pistil, et ce tube n’est autre chose que les cinq anthères ou étamines réunies circulairement en un seul corps. Cette réunion des étamines forme, aux yeux des botanistes, le caractère essentiel des fleurs composées, et n’appartient qu’à leurs fleurons exclusivement à toutes sortes de fleurs. Ainsi vous aurez beau trouver plusieurs fleurs portées sur un même disque, comme dans les scabieuses et le chardon à foulon, si les anthères ne se réunissent pas en un tube autour du pistil, et si la corolle ne porte pas sur une seule graine nue, ces fleurs ne sont pas des fleurons et ne forment pas une fleur composée. Au contraire, quand vous trouveriez dans une fleur unique les anthères ainsi réunies en un seul corps, et la corolle supère posée sur une seule graine, cette fleur, quoique seule, serait un vrai fleuron, et appartiendrait à la famille des composées, dont il vaut mieux tirer ainsi le caractère d’une structure précise, que d’une apparence trompeuse.

Le pistil porte un style plus long d’ordinaire que le fleuron au-dessus duquel on le voit s’élever à travers le tube formé par les anthères. Il se termine le plus souvent, dans le haut, par un stigmate fourchu dont on voit aisément les deux petites cornes. Par son pied, le pistil ne porte pas immédiatement sur le réceptacle, non plus que le fleuron ; mais l’un et l’autre y tiennent par le germe qui leur sert de base, lequel croît et s’allonge à mesure que le fleuron se dessèche, et devient enfin une graine longuette qui reste attachée au réceptacle, jusqu’à ce qu’elle soit mûre. Alors elle tombe si elle est nue, ou bien le vent l’emporte au loin si elle est couronnée d’une aigrette de plumes, et le réceptacle reste à découvert tout nu dans des genres, ou garni d’écaillés ou de poils dans d’autres.

La structure des demi-fleurons est semblable à celle des fleurons ; les étamines, le pistil et la graine y sont arrangés à peu près de même: seulement dans les fleurs radiées il y a plusieurs genres où les demi-fleurons du contour sont sujets à avorter, soit parce qu’ils manquent d’étamines, soit parce que celles qu’ils ont sont stériles, et n’ont pas la force de féconder le germe ; alors la fleur ne graine que par les fleurons du milieu.

Dans toute la classe des composées, la graine est toujours sessile, c’est-à-dire qu’elle porte immédiatement sur le réceptacle sans aucun pédicule intermédiaire. Mais il y a des graines dont le sommet est couronné par une aigrette quelquefois sessile, et quelquefois attachée à la graine par un pédicule. Vous comprenez que l’usage de cette aigrette est d’éparpiller au loin les semences, en donnant plus de prise à l’air pour les emporter et semer à distance.

A ces descriptions informes et tronquées, je dois ajouter que les calices ont, pour l’ordinaire, la propriété de s’ouvrir quand la fleur s’épanouit, de se refermer quand les fleurons se sèment et tombent, afin de contenir la jeune graine et l’empêcher de se répandre avant sa maturité ; enfin de se rouvrir et de se renverser tout-à-fait pour offrir dans leur centre une aire plus large aux graines qui grossissent en mûrissant. Vous avez dû souvent voir le pissenlit dans cet état, quand les enfants le cueillent pour souffler dans ses aigrettes, qui forment un globe autour du calice renversé.

Pour bien connaître cette classe, il faut en suivre les fleurs dès avant leur épanouissement jusqu’à la pleine maturité du fruit, et c’est dans cette succession qu’on voit des métamorphoses et un enchaînement de merveilles qui tiennent tout esprit sain qui les observe dans une continuelle admiration. Une fleur commode pour ces observations est celle des soleils, qu’on rencontre fréquemment dans les vignes et dans les jardins. Le soleil, comme vous voyez, est une radiée. La reine-marguerite, qui, dans l’automne, fait l’ornement des parterres, en est une aussi. Les chardons[7] sont des fleuronnées: j’ai déjà dit que la scorsonère et le pissenlit sont des demi-fleuronnées. Toutes ces fleurs sont assez grosses pour pouvoir être disséquées et étudiées à l’œil nu sans le fatiguer beaucoup.

Je ne vous en dirai pas davantage aujourd’hui sur la famille ou classe des composées. Je tremble déjà d’avoir trop abusé de votre patience par des détails que j’aurais rendus plus clairs si j’avais su les rendre plus courts, mais il m’est impossible de sauver la difficulté qui naît de la petitesse des objets. Bonjour, chère cousine.

J. J. Rousseau: Oeuvres complètes

Botanique

LETTRES SUR LA BOTANIQUE

Lettres à Madame Delessert

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Liste des Œuvres sur la botanique

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Lettre VII – Sur les arbres fruitiers.

J’attendais de vos nouvelles, chère cousine, sans impatience, parce que M. T., que j’avais vu depuis la réception de votre précédente lettre, m’avait dit avoir laissé votre maman et toute votre famille en bonne santé. Je me réjouis d’en avoir la confirmation par vous-même, ainsi que des bonnes et fraîches nouvelles que vous me donnez de ma tante Gonceru. Son souvenir et sa bénédiction ont épanoui de joie un cœur à qui, depuis long -temps, on ne fait plus guère éprouver de ces sortes de mouvements. C’est par elle que je tiens encore à quelque chose de bien précieux sur la terre ; et tant que je la conserverai, je continuerai, quoi qu’on fasse, à aimer la vie. Voici le temps de profiter de vos bontés ordinaires pour elle et pour moi ; il me semble que ma petite offrande prend un prix réel en passant par vos mains. Si votre cher époux vient bientôt à Paris, comme vous me le faites espérer, je le prierai de vouloir bien se charger de mon tribut annuel[8] ; mais s’il tarde un peu, je vous prie de lue marquer à qui je dois le remettre, afin qu’il n’y ait point de retard, et que vous n’en fassiez pas l’avance comme l’année dernière, ce que je sais que vous faites avec plaisir, mais à quoi je ne dois pas consentir sans nécessité.

Voici, chère cousine, les noms des plantes que vous m’avez envoyées en dernier lieu. J’ai ajouté un point d’interrogation à ceux dont je suis en doute, parce que vous n’avez pas eu soin d’y mettre des feuilles avec la fleur, et que le feuillage est souvent nécessaire pour déterminer l’espèce à un aussi mince botaniste que moi. En arrivant à Fourrière, vous trouverez la plupart des arbres fruitiers en fleur, et je me souviens que vous aviez désiré quelques directions sur cet article. Je ne puis en ce moment vous tracer là-dessus que quelques mots très à la hâte, étant très pressé, et afin que vous ne perdiez pas encore une saison pour cet examen.

Il ne faut pas, chère amie, donner à la botanique une importance qu’elle n’a pas ; c’est une étude de pure curiosité, et qui n’a d’autre utilité réelle que celle que peut tirer un être pensant et sensible de l’observation de la nature et des merveilles de l’univers. L’homme a dénaturé beaucoup de choses pour les mieux convertir à son usage: en cela il n’est point à blâmer ; mais il n’en est pas moins vrai qu’il les a souvent défigurées, et que, quand dans les œuvres de ses mains il croit étudier vraiment la nature, il se trompe. Cette erreur a lieu surtout dans la société civile ; elle a lieu de même dans les jardins. Ces fleurs doubles, qu’on admire dans les parterres, sont des monstres dépourvus de la faculté de produire leur semblable, dont la nature a doué tous les êtres organisés. Les arbres fruitiers sont à peu près dans le même cas par la greffe: vous aurez beau planter des pépins de poires et de pommes des meilleures espèces, il n’en naîtra jamais que des sauvageons. Ainsi, pour connaître la poire et la pomme de la nature, il faut les chercher, non dans les potagers, mais dans les forêts. La chaire n’en est pas si grosse et si succulente, mais les semences en mûrissent mieux, en multiplient davantage, et les arbres en sont infiniment plus grands et plus vigoureux. Mais j’entame ici un article qui me mènerait trop loin ; revenons à nos potagers.

Nos arbres fruitiers, quoique greffés, gardent dans leur fructification tous les caractères botaniques qui les distinguent ; et c’est par l’étude attentive de ces caractères, aussi bien que par les transformations de la greffe, qu’on s’assure qu’il n’y a, par exemple, qu’une seule espèce de poire sous mille noms divers, par lesquels la forme et la saveur de leurs fruits les a fait distinguer en autant de prétendues espèces qui ne sont, au fond, que des variétés. Bien plus, la poire et la pomme ne sont que deux espèces du même genre, et leur unique différence bien caractéristique est que le pédicule de la pomme entre dans un enfoncement du fruit, et celui de la poire tient à un prolongement du fruit un peu allongé. De même toutes les sortes de cerises, guignes, griottes, bigarreaux, ne sont que des variétés d’une même espèce: toutes les prunes ne sont qu’une espèce de prunes ; le genre de la prune contient trois espèces principales, savoir: la prune proprement dite, la cerise, et l’abricot, qui n’est aussi qu’une espèce de prune. Ainsi, quand le savant Linnaeus, divisant le genre dans ses espèces, a dénommé la prune prune, la prune cerise, et la prune abricot, les ignorants se sont moqués de lui ; mais les observateurs ont admiré la justesse de ses réductions, etc. Il faut courir, je me hâte.

Les arbres fruitiers entrent presque tous dans une famille nombreuse, dont le caractère est facile à saisir, en ce que les étamines, en grand nombre, au lieu d’être attachées au réceptacle, sont attachées au calice par les intervalles que laissent les pétales entre eux ; toutes leurs fleurs sont polypétales et à cinq communément. Voici les principaux caractères génériques.

Le genre de la poire, qui comprend aussi la pomme et le coin. Calice monophylle à cinq pointes. Corolle à cinq pétales attachés au calice, une vingtaine d’étamines toutes attachées au calice. Germe ou ovaire infère, c’est-à-dire au-dessous de la corolle, cinq styles. Fruits charnus à cinq logettes, contenant des graines, etc.

Le genre de la prune, qui comprend l’abricot, la cerise et le laurier cerise. Calice, corolles et anthères à peu près comme la poire ; mais le germe est supère, c’est-à-dire dans la corolle, et il n’y a qu’un style. Fruit plus aqueux que charnu, contenant un noyau, etc.

Le genre de l’amande, qui comprend aussi la pèche. Presque comme la prune, si ce n’est que le germe est velu, et que le fruit, mou dans la pêche, sec dans l’amande, contient un noyau dur, raboteux, parsemé de cavités, etc.

Tout ceci n’est que bien grossièrement ébauché, mais c’en est assez pour vous amuser cette année. Bonjour, chère cousine.

J. J. Rousseau: Oeuvres complètes

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LETTRES SUR LA BOTANIQUE

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Lettre VIII – Sur les Herbiers.

Du 11 avril 1773.

Grâce au ciel, chère cousine, vous voilà rétablie. Mais ce n’est pas sans que votre silence et celui de M. G., que j’avais instamment prié de m’écrire un mot à son arrivée, ne m’ait causé bien des alarmes. Dans des inquiétudes de cette espèce, rien n’est plus cruel que le silence, parce qu’il fait tout porter au pis ; mais tout cela est déjà oublié et je ne sens plus que le plaisir de votre rétablissement. Le retour de la belle saison, la vie moins sédentaire de Fourrière, et le plaisir de remplir avec succès la plus douce ainsi que la plus respectable des fonctions, achèveront bientôt de l’affermir, et vous en sentirez moins tristement l’absence passagère de votre mari, au milieu des chers gages de son attachement, et des soins continuels qu’ils vous demandent.

La terre commence à verdir, les arbres à bourgeonner, les fleurs à s’épanouir: il y en a déjà de passées ; un moment de retard pour la botanique nous reculerait d’une année entière: ainsi j’y passe sans autre préambule.

Je crains que nous ne l’ayons traitée jusqu’ici d’une manière trop abstraite, en n’appliquant point nos idées sur des objets déterminés ; c’est le défaut dans lequel je suis tombé, principalement à l’égard des ombellifères. Si j’avais commencé par vous en mettre une sous les yeux, je vous aurais épargné une application très fatigante sur un objet imaginaire, et à moi des descriptions difficiles, auxquelles un simple coup d’œil aurait suppléé. Malheureusement, à la distance où la loi de la nécessité me tient de vous, je ne suis pas à portée de vous montrer du doigt les objets ; mais si, chacun de notre côté, nous en pouvons avoir sous les yeux de semblables, nous nous entendrons très -bien l’un l’autre en parlant de ce que nous voyons. Toute la difficulté est qu’il faut que l’indication vienne de vous ; car vous envoyer d’ici des plantes sèches serait ne rien faire. Pour bien reconnaître une plante, il faut commencer par la voir sur pied. Les herbiers servent de mémoratif pour celles qu’on a déjà connues, mais ils font mal connaître celles qu’on n’a pas vues auparavant. C’est donc à vous de m’envoyer des plantes que vous voudrez connaître et que vous aurez cueillies sur pied ; et c’est à moi de vous les nommer, de les classer, de les décrire, jusqu’à ce que, par des idées comparatives, devenues familières à vos yeux et à votre esprit, vous parveniez à classer, ranger et nommer vous-même celles que vous verrez pour la première fois ; science qui seule distingue le vrai botaniste de l’herboriste ou nomenclateur. Il s’agit donc ici d’apprendre à préparer, dessécher et conserver les plantes, ou échantillons de plantes, de manière à les rendre faciles à reconnaître et à déterminer ; c’est, en un mot, un herbier que je vous propose de commencer. Voici une grande occupation qui, de loin, se prépare pour notre petite amatrice ; car, quant à présent, et pour quelque temps encore, il faudra que l’adresse de vos doigts supplée à la faiblesse des siens.

Il y a d’abord une provision à faire ; savoir, cinq ou six mains de papier gris, et à peu près autant de papier blanc, de même grandeur, assez fort et bien collé, sans quoi les plantes se pourriraient dans le papier gris, ou du moins les fleurs y perdraient leur couleur ; ce qui est une des parties qui les rendent reconnaissables, et par lesquelles un herbier est agréable à voir. Il serait encore à désirer que vous eussiez une presse de la grandeur de votre papier, ou du moins deux bouts de planches bien unies, de manière qu’en plaçant vos feuilles entre deux, vous les y puissiez tenir pressées par les pierres ou autres corps pesants dont vous chargerez la planche supérieure. Ces préparatifs faits, voici ce qu’il faut observer pour préparer vos plantes de manière à les conserver et les reconnaître.

Le moment à choisir pour cela est celui où la plante est en pleine fleur, et où même quelques fleurs commencent à tomber pour faire place au fruit qui commence à paraître. C’est dans ce point où toutes les parties de la fructification sont sensibles, qu’il faut tâcher de prendre la plante pour la dessécher dans cet état.

Les petites plantes se prennent tout entières avec leurs racines, qu’on a soin de bien nettoyer avec une brosse, afin qu’il n’y reste point de terre. Si la terre est mouillée, on la laisse sécher pour la brosser, ou bien on lave la racine ; mais il faut avoir alors la plus grande attention de la bien essuyer et dessécher avant de la mettre entre les papiers, sans quoi elle s’y pourrirait infailliblement, et communiquerait sa pourriture aux autres plantes voisines. Il ne faut cependant s’obstiner à conserver les racines qu’autant qu’elles ont quelques singularités remarquables ; car, dans le plus grand nombre, les racines ramifiées et fibreuses ont des formes si semblables, que ce n’est pas la peine de les conserver, La nature, qui a tant fait pour l’élégance et l’ornement dans la figure et la couleur des plantes en ce qui frappe les yeux, a destiné les racines uniquement aux fonctions utiles, puisqu’étant cachées dans la terre, leur donner une structure agréable eût été cacher la lumière sous le boisseau.

Les arbres et toutes les grandes plantes ne se prennent que par échantillon ; mais il faut que cet échantillon soit si bien choisi, qu’il contienne toutes les parties constitutives du genre et de l’espèce, afin qu’il puisse suffire pour reconnaître et déterminer la plante qui l’a fourni. Il ne suffit pas que toutes les parties de la fructification y soient sensibles, ce qui ne servirait qu’à distinguer le genre, il faut qu’on y voie bien le caractère de la foliation et de la ramification, c’est-à-dire la naissance et la forme des feuilles et des branches, et même, autant qu’il se peut, quelque portion de la tige ; car, comme vous verrez dans la suite, tout cela sert à distinguer les espèces différentes des mêmes genres qui sont parfaitement semblables par la fleur et le fruit. Si les branches sont trop épaisses, on les amincit avec un couteau ou canif, en diminuant adroitement par-dessous de leur épaisseur, autant que cela se peut, sans couper et mutiler les feuilles. Il y a des botanistes qui ont la patience de fendre l’écorce de la branche et d’en tirer adroitement le bois, de façon que l’écorce rejointe paraît vous montrer encore la branche entière, quoique le bois n’y soit plus: au moyen de quoi l’on n’a point entre les papiers des épaisseurs et bosses trop considérables, qui gâtent, défigurent l’herbier, et font prendre une mauvaise forme aux plantes. Dans les plantes où les fleurs et les feuilles ne viennent pas en même temps, ou naissent trop loin les unes des autres, on prend une petite branche à fleurs et une petite branche à feuilles ; et, les plaçant ensemble dans le même papier, on offre ainsi à l’œil les diverses parties de la même plante, suffisantes pour la faire reconnaître. Quant aux plantes où l’on ne trouve que des feuilles, et dont la fleur n’est pas encore venue ou est déjà passée, il les faut laisser, et attendre, pour les reconnaître, qu’elles montrent leur visage. Une plante n’est pas plus sûrement reconnaissable à son feuillage qu’un homme à son habit.

Tel est le choix qu’il faut mettre dans ce qu’on cueille: il en faut mettre aussi dans le moment qu’on prend pour cela. Les plantes cueillies le matin à la rosée, ou le soir à l’humidité, ou le jour durant la pluie, ne se conservent point. Il faut absolument choisir un temps sec, et même, dans ce temps-là, le moment le plus sec et le plus chaud de la journée, qui est en été entre onze heures du matin et cinq ou six heures du soir. Encore alors, si l’on y trouve la moindre humidité, faut -il les laisser, car infailliblement elles ne se conserveront pas.

Quand vous avez cueilli vos échantillons, vous les apportez au logis, toujours bien au sec, pour les placer et arranger dans vos papiers. Pour cela vous faites votre premier lit de deux feuilles au moins de papier gris, sur lesquelles vous placez une feuille de papier blanc, et sur cette feuille vous arrangez votre plante, prenant grand soin que toutes ses parties, surtout les feuilles et les fleurs, soient bien ouvertes et bien étendues dans leur situation naturelle. La plante un peu flétrie, mais sans l’être trop, se prête mieux pour l’ordinaire à l’arrangement qu’on lui donne sur le papier avec le pouce et les doigts. Mais il y en a de rebelles qui se grippent d’un côté, pendant qu’on les arrange de l’autre. Pour prévenir cet inconvénient, j’ai des plombs, des gros sous, des liards, avec lesquels j’assujettis les parties que je viens d’arranger, tandis que j’arrange les autres, de façon que, quand j’ai fini, ma plante se trouve presque toute couverte de ces pièces qui la tiennent en état. Après cela on pose une seconde feuille blanche sur la première, et on la presse avec la main, afin de tenir la plante assujettie dans la situation qu’on lui a donnée, avançant ainsi la main gauche qui presse à mesure qu’on retire avec la droite les plombs et les gros sous qui sont entre les papiers: on met ensuite deux autres feuilles de papier gris sur la seconde feuille blanche, sans cesser un seul moment de tenir la plante assujettie, de peur qu’elle ne perde la situation qu’on lui a donnée. Sur ce papier gris on met une autre feuille blanche ; sur cette feuille une plante qu’on arrange et recouvre comme ci-devant, jusqu’à ce qu’on ait placé toute la moisson qu’on a apportée, et qui ne doit pas être nombreuse pour chaque fois, tant pour éviter la longueur du travail, que de peur que, durant la dessiccation des plantes, le papier ne contracte quelque humidité par leur grand nombre, ce qui gâterait infailliblement vos plantes, si vous ne vous hâtiez de les changer de papier avec les mêmes attentions ; et c’est même ce qu’il faut faire de temps en temps jusqu’à ce qu’elles aient bien pris leur pli, et qu’elles soient toutes assez sèches.

Votre pile de plantes et de papiers ainsi arrangée doit être mise en presse, sans quoi les plantes se gripperaient: il y en a qui veulent être plus pressées, d’autres moins ; l’expérience vous apprendra cela, ainsi qu’à les changer de papier à propos, et aussi souvent qu’il faut, sans vous donner un travail inutile. Enfin, quand vos plantes seront bien sèches, vous les mettrez bien proprement chacune dans une feuille de papier, les unes sur les autres, sans avoir besoin de papiers intermédiaires, et vous aurez ainsi un herbier commencé, qui s’augmentera sans cesse avec vos connaissances, et contiendra enfin l’histoire de toute la végétation du pays: au reste, il faut toujours tenir un herbier bien serré et un peu en presse ; sans quoi les plantes, quelque sèches qu’elles fussent, attireraient l’humidité de l’air et se gripperaient encore.

Voici maintenant l’usage de tout ce travail pour parvenir à la connaissance particulière des plantes, et à nous bien entendre lorsque nous en parlerons.

Il faut cueillir deux échantillons de chaque plante: l’un, plus grand, pour le garder ; l’autre, plus petit, pour me l’envoyer. Vous les numéroterez avec soin, de façon que le grand et le petit échantillon de chaque espèce aient toujours le même numéro. Quand vous aurez une douzaine ou deux d’espèces ainsi desséchées, vous me les enverrez dans un petit cahier par quelque occasion. Je vous enverrai le nom et la description des mêmes plantes ; par le moyen des numéros, vous les reconnaîtrez dans votre herbier, et de là sur la terre, où je suppose que vous aurez commencé de les bien examiner. Voilà un moyen sûr de faire des progrès aussi sûrs et aussi rapides qu’il est possible loin de votre guide.

N.B. J’ai oublié de vous dire que les mêmes papiers peuvent servir plusieurs fois, pourvu qu’on ait soin de les bien aérer et dessécher auparavant. Je dois ajouter aussi que l’herbier doit être tenu dans le lieu le plus sec de la maison, et plutôt au premier qu’au rez-de-chaussée[9].

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Lettres à M. de Malesherbes

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Lettre IX – Sur le format des herbiers et sur la synonymie.

Si j’ai tardé si longtemps, monsieur, à répondre en détail à la lettre que vous avez eu la bonté de m’écrire le 3 janvier, c’a été d’abord dans l’idée du voyage dont vous m’aviez prévenu, et auquel je n’ai appris que dans la suite que vous aviez renoncé, et ensuite par mon travail journalier, qui m’est venu tout d’un coup en si grande abondance, que, pour ne rebuter personne, j’ai été obligé de m’y livrer tout entier ; ce qui a fait à la botanique une diversion de plusieurs mois. Mais enfin voilà la saison revenue, et je me prépare à recommencer mes courses champêtres, devenues, par une longue habitude, nécessaires à mon humeur et à ma santé.

En parcourant ce qui me restait en plantes sèches, je n’ai guère trouvé hors de mon herbier, auquel je ne veux pas toucher, que quelques doubles de ce que vous avez déjà reçu ; et cela ne valant pas la peine d’être rassemblé pour un premier envoi, je trouverais convenable de me faire, durant cet été, de bonnes fournitures, de les préparer, coller et ranger durant l’hiver ; après quoi je pourrais continuer de même, d’année en année, jusqu’à ce que j’eusse épuisé tout ce que je pourrais fournir. Si cet arrangement vous convient, monsieur, je m’y conformerai avec exactitude ; et dès à présent je commencerai mes collections. Je désirerais seulement savoir quelle forme vous préférez. Mon idée serait de faire le fond de chaque herbier sur du papier à lettre tel que celui-ci ; c’est ainsi que j’en ai commencé un pour mon usage, et je sens chaque jour mieux que la commodité de ce format compense amplement l’avantage qu’ont de plus les grands herbiers. Le papier sur lequel sont les plantes que je vous ai envoyées vaudrait encore mieux, mais je ne puis retrouver du même ; et l’impôt sur les papiers a tellement dénaturé leur fabrication, que je n’en puis plus trouver pour noter qui ne perce pas. J’ai le projet aussi d’une forme de petits herbiers à mettre dans la poche pour les plantes en miniature, qui ne sont pas les moins curieuses, et je n’y ferais entrer néanmoins que des plantes qui pourraient y tenir entières, racine et tout ; entre autres, la plupart des mousses, les glaux, peplis, montia, sagina, passe-pierre, etc. Il me semble que ces herbiers mignons pourraient devenir charmants et précieux en même temps. Enfin, il y a des plantes d’une certaine grandeur qui ne peuvent conserver leur port dans un petit espace, et des échantillons si parfaits, que ce serait dommage de les mutiler. Je destine à ces belles plantes du papier grand et fort ; et j’en ai déjà quelques-unes qui font un fort bel effet dans cette forme.

Il y a longtemps que j’éprouve les difficultés de la nomenclature, et j’ai souvent été tenté d’abandonner tout-à-fait cette partie. Mais il faudrait en même temps renoncer aux livres et à profiter des observations d’autrui ; et il me semble qu’un des plus grands charmes de la botanique est, après celui de voir par soi-même, celui de vérifier ce qu’ont vu les autres: donner, sur le témoignage de mes propres yeux, mon assentiment aux observations fines et justes d’un auteur me paraît une véritable jouissance ; au lieu que, quand je ne trouve pas ce qu’il dit, je suis toujours en inquiétude si ce n’est point moi qui vois mal. D’ailleurs, ne pouvant voir par moi-même que si peu de chose, il faut bien sur le reste me fier à ce que d’autres ont vu ; et leurs différentes nomenclatures me forcent pour cela de percer de mon mieux le chaos de la synonymie. Il a fallu, pour ne pas m’y perdre, tout rapporter à une nomenclature particulière ; et j’ai choisi celle de Linnaeus, tant par la préférence que j’ai donnée à son système, que parce que ces noms, composés seulement de deux mots, me délivrent des longues phrases des autres. Pour y rapporter sans peine celles de Tournefort, il me faut très -souvent recourir à l’auteur commun que tous deux citent assez constamment, savoir, Gaspard Bauhin. C’est dans son Pinax que je cherche leur concordance: car Linnaeus me paraît faire une chose convenable et juste, quand Tournefort n’a fait que prendre la phrase de Bauhin, de citer l’auteur original, et non pas celui qui l’a transcrit, comme on fait très injustement en France. De sorte que, quoique presque toute la nomenclature de Tournefort soit tirée mot à mot du pinax, on croirait, à lire les botanistes français, qu’il n’a jamais existé ni Bauhin ni pinax, au monde ; et, pour comble, ils font encore un crime à Linnaeus de n’avoir pas imité leur partialité. A l’égard des plantes dont Tournefort n’a pas tiré les noms du pinax, on en trouve aisément la concordance dans les auteurs français linnaeistes, tels que Sauvages, Gouan, Gérard, Guettard, et d’Alibard, qui l’a presque toujours suivi.

J’ai fait cet hiver une seule herborisation dans le bois de Boulogne, et j’en ai rapporté quelques mousses. Mais il ne faut pas s’attendre qu’on puisse compléter tous les genres, même par une espèce unique. Il y en a de bien difficiles à mettre dans un herbier, et il y en a de si rares, qu’ils n’ont jamais passé et vraisemblablement ne passeront jamais sous mes yeux. Je crois que, dans cette famille et celle des algues, il faut se tenir aux genres, dont on rencontre assez souvent des espèces, pour avoir le plaisir de s’y reconnaître, et négliger ceux dont la vue ne nous reprochera jamais notre ignorance, ou dont la figure extraordinaire nous fera faire effort pour la vaincre. J’ai la vue fort courte, mes yeux deviennent mauvais, et je ne puis plus espérer de recueillir que ce qui se présentera fortuitement dans les lieux à peu près où je saurai qu’est ce que je cherche. A l’égard de la manière de chercher, j’ai suivi M. de Jussieu dans sa dernière herborisation, et je la trouvai si tumultueuse et si peu utile pour moi, que, quand il en aurait encore fait, j’aurais renoncé à l’y suivre. J’ai accompagné son neveu l’année dernière, moi vingtième, à Montmorency, et j’en ai rapporté quelques jolies plantes, entre autres la lisimachia tenella, que je crois vous avoir envoyée. Mais j’ai trouvé dans cette herborisation que les indications de Tournefort et de Vaillant sont très -fautives, ou que, depuis eux, bien des plantes ont changé de sol. J’ai cherché entre autres, et j’ai engagé tout le monde à chercher avec soin le plantago monanthos à la queue de l’étang de Montmorency, et dans tous les endroits où Tournefort et Vaillant l’indiquent, et nous n’en avons pu trouver un seul pied: en revanche, j’ai trouvé plusieurs plantes de remarque, et même tout près de Paris, dans des lieux où elles ne sont point indiquées. En général j’ai toujours été malheureux en cherchant d’après les autres. Je trouve encore mieux mon compte à chercher de mon chef.

J’oubliais, monsieur, de vous parler de vos livres. Je n’ai fait encore qu’y jeter les yeux ; et comme ils ne sont pas de taille à porter dans la poche, et que je ne lis guère l’été dans la chambre, je tarderai peut-être jusqu’à la fin de l’hiver prochain à vous rendre ceux dont vous n’aurez pas affaire avant ce temps-là. J’ai commencé de lire l’Anthologie de Pontedera, et j’y trouve contre le système sexuel des objections qui me paraissent bien fortes, et dont je ne sais pas comment Linnaeus s’est tiré. Je suis souvent tenté d’écrire dans cet auteur et dans les autres les noms de Linnaeus à côté des leurs pour me reconnaître. J’ai déjà même cédé à cette tentation pour quelques-unes, n’imaginant à cela rien que d’avantageux pour l’exemplaire. Je sens pourtant que c’est une liberté que je n’aurais pas dû prendre sans votre agrément, et je l’attendrai pour continuer.

Je vous dois des remerciements, monsieur, pour l’emplacement que vous avez la bonté de m’offrir pour la dessiccation des plantes: mais quoique ce soit un avantage dont je sens bien de la privation, la nécessité de les visiter souvent, et l’éloignement des lieux, qui me ferait consumer beaucoup de temps en courses, m’empêchent de me prévaloir de cette offre.

La fantaisie m’a pris de faire une collection de fruits et de graines de toute espèce, qui devraient, avec un herbier, faire la troisième partie d’un cabinet d’histoire naturelle. Quoique j’aie encore acquis très peu de chose, et que je ne puisse espérer de rien acquérir que très lentement et par hasard, je sens déjà pour cet objet le défaut de place: mais le plaisir de parcourir et de visiter incessamment ma petite collection peut seul me payer la peine de la faire ; et si je la tenais loin de mes yeux, je cesserais d’en jouir. Si par hasard vos gardes et jardiniers trouvaient quelquefois sous leurs pas des faînes de hêtres, des fruits d’aunes, d’érables, de bouleau, et généralement de tous les fruits secs des arbres des forêts ou d’autres, qu’ils en ramassassent, en passant quelques-uns dans leurs poches, et que vous voulussiez bien m’en faire parvenir quelques échantillons par occasion, j’aurais un double plaisir d’en orner ma collection naissante.

Excepté l’Histoire des Mousses par Dillenius, j’ai à moi les autres livres de botanique dont vous m’envoyez la note: mais, quand je n’en aurais aucun, je me garderais assurément de consentira vous priver, pour mon agrément, du moindre des amusements qui sont à votre portée. Je vous prie, monsieur, d’agréer mon respect.

[Arv. ed]

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Lettre X – Sur les mousses.

A Paris, le 19 décembre 1771.

Voici, monsieur, quelques échantillons de mousses que j’ai rassemblés à la hâte, pour vous mettre à portée au moins de distinguer les principaux genres avant que la saison de les observer soit passée. C’est une étude à laquelle j’employai délicieusement l’hiver que j’ai passé à Wootton, où je me trouvais environné de montagnes, de bois et de rochers tapissés de capillaires et de mousses des plus curieuses. Mais, depuis lors, j’ai si bien perdu cette famille de vue, que ma mémoire éteinte ne me fournit presque plus rien de ce que j’avais acquis en ce genre ; et n’ayant point l’ouvrage de Dillenius, guide indispensable dans ces recherches, je ne suis parvenu qu’avec beaucoup d’effort, et souvent avec doute, à déterminer les espèces que je vous envoie. Plus je m’opiniâtre à vaincre les difficultés par moi-même et sans le secours de personne, plus je me confirme dans l’opinion que la botanique, telle qu’on la cultive, est une science qui ne s’acquiert que par tradition: on montre la plante, on la nomme ; sa figure et son nom se gravent ensemble dans la mémoire. Il y a peu de peine à retenir ainsi la nomenclature d’un grand nombre de plantes: mais, quand on se croit pour cela botaniste, on se trompe, on n’est qu’herboriste ; et quand il s’agit de déterminer par soi-même et sans guide les plantes qu’on n’a jamais vues, c’est alors qu’on se trouve arrêté tout court, et qu’on est au bout de sa doctrine. Je suis resté plus ignorant encore en prenant la route contraire. Toujours seul et sans autre maître que la nature, j’ai mis des efforts incroyables à de très faibles progrès. Je suis parvenu à pouvoir, en bien travaillant, déterminer à peu près les genres ; mais pour les espèces, dont les différences sont souvent très peu marquées par la nature, et plus mal énoncées par les auteurs, je n’ai pu parvenir à en distinguer avec certitude qu’un très petit nombre, surtout dans la famille des mousses, et surtout dans les genres difficiles, tels que les hypnum, les jungermania, les lichens. Je crois pourtant être sûr de celles que je vous envoie, à une ou deux près que j’ai désignées par un point interrogeant, afin que vous puissiez vérifier, dans Vaillant et dans Dillenius, si je me suis trompé ou non. Quoi qu’il en soit, je crois qu’il faut commencer à connaître empiriquement un certain nombre d’espèces pour parvenir à déterminer les autres, et je crois que celles que je vous envoie peuvent suffire, en les étudiant bien, à vous familiariser avec la famille et à en distinguer au moins les genres au premier coup d’œil par le facies propre à chacun d’eux. Mais il y a une autre difficulté, c’est que les mousses ainsi disposées par brins n’ont point sur le papier le même coup d’œil qu’elles ont sur la terre rassemblées par touffes ou gazons serrés. Ainsi l’on herborise inutilement dans un herbier et surtout dans un moussier, si l’on n’a commencé par herboriser sur la terre. Ces sortes de recueils doivent servir seulement de mémoratifs, mais non pas d’instruction première. Je cloute cependant, monsieur, que vous trouviez aisément le temps et la patience de vous appesantir à l’examen de chaque touffe d’herbe ou de mousse que vous trouverez en votre chemin. Mais voici le moyen qu’il me semble que vous pourriez prendre pour analyser avec succès toutes les productions végétales de vos environs, sans vous ennuyer à des détails minutieux, insupportables pour les esprits accoutumés à généraliser les idées et à regarder toujours les objets en grand. Il faudrait inspirer à quelqu’un de vos laquais, garde ou garçon jardinier, un peu de goût pour l’étude des plantes, et le mener à votre suite dans vos promenades, lui faire cueillir les plantes que vous ne connaîtriez pas, particulièrement les mousses et les graminées, deux familles difficiles et nombreuses. Il faudrait qu’il tâchât de les prendre dans l’état de floraison où leurs caractères déterminants sont les plus marqués. En prenant deux exemplaires de chacun, il en mettrait un à part pour me l’envoyer, sous le même numéro que le semblable qui vous resterait, et sur lequel vous feriez mettre ensuite le nom de la plante, quand je vous l’aurais envoyé. Vous vous éviteriez ainsi le travail de cette détermination, et ce travail ne serait qu’un plaisir pour moi, qui en ai l’habitude et qui m’y livre avec passion. Il me semble, monsieur, que de cette manière vous auriez fait en peu de temps le relevé des productions végétales de vos terres et des environs ; et que, vous livrant sans fatigue au plaisir d’observer, vous pourriez encore, au moyen d’une nomenclature assurée, avoir celui de comparer vos observations avec celles des auteurs. Je ne me fais pourtant pas fort de tout déterminer. Mais la longue habitude de fureter des campagnes m’a rendu familières la plupart des plantes indigènes. Il n’y a que les jardins et productions exotiques où je me trouve en pays perdu. Enfin ce que je n’aurai pu déterminer sera pour vous, monsieur, un objet de recherche et de curiosité qui rendra vos amusements plus piquants. Si cet arrangement vous plaît, je suis à vos ordres, et vous pouvez être sûr de me procurer un amusement très intéressant pour moi.

J’attends la note que vous m’avez promise pour travailler à la remplir autant qu’il dépendra de moi. L’occupation de travailler à des herbiers remplira très -agréablement mes beaux jours d’été. Cependant je ne prévois pas d’être jamais bien riche en plantes étrangères ; et, selon moi, le plus grand agrément de la botanique est de pouvoir étudier et connaître la nature autour de soi plutôt qu’aux Indes. J’ai été pourtant assez heureux pour pouvoir insérer dans le petit-recueil que j’ai eu l’honneur de vous envoyer, quelques plantes curieuses, et entre autres le vrai papier, qui jusqu’ici n’était point connu en France, pas même de M. de Jussieu. Il est vrai que je n’ai pu vous en envoyer qu’un brin bien misérable, mais c’en est assez pour distinguer ce rare et précieux souchet. Voilà bien du bavardage ; mais la botanique m’entraîne, et j’ai le plaisir d’en parler avec vous: accordez-moi, monsieur, un peu d’indulgence.

Je ne vous envoie que de vieilles mousses ; j’en ai vainement cherché de nouvelles dans la campagne. Il n’y en aura guère qu’au mois de février, parce que l’automne a été trop sec ; encore faudra-t-il les chercher au loin. On n’en trouve guère autour de Paris que les mêmes répétées.

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Lettres à Mme la Duchesse de Portland

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Lettre I

A Wootton, le 20 octobre 1766.

Vous avez raison, madame la duchesse, de commencer la correspondance, que vous me faites l’honneur de me proposer, par m’envoyer des livres pour me mettre en état de la soutenir: mais je crains que ce ne soit peine perdue ; je ne retiens plus rien de ce que je lis ; je n’ai plus de mémoire pour les livres, il ne m’en reste que pour les personnes, pour les bontés qu’on a pour moi ; et j’espère à ce titre profiter plus avec vos lettres qu’avec tous les livres de l’univers. Il en est un, madame, où vous savez si bien lire, et où je voudrais bien apprendre à épeler quelques mots après vous. Heureux qui sait prendre assez de goût à cette intéressante lecture pour n’avoir besoin d’aucune autre, et qui, méprisant les instructions des hommes, qui sont menteurs, s’attache à celles de la nature, qui ne ment point ! Vous l’étudiez avec autant de plaisir que de succès ; vous la suivez dans tous ses règnes ; aucune de ses productions ne vous est étrangère ; vous savez assortir les fossiles, les minéraux, les coquillages, cultiver les plantes, apprivoiser les oiseaux: et que n’apprivoiseriez-vous pas ? Je connais un animal un peu sauvage qui vivrait avec grand plaisir dans votre ménagerie, en attendant l’honneur d’être admis un jour en momie dans votre cabinet.

J’aurais bien les mêmes goûts si j’étais en état de les satisfaire ; mais un solitaire et un commençant de mon âge doit rétrécir beaucoup l’univers, s’il veut le connaître ; et moi, qui me perds comme un insecte parmi les herbes d’un pré, je n’ai garde d’aller escalader les palmiers de l’Afrique ni les cèdres du Liban. Le temps presse, et, loin d’aspirer à savoir un jour la botanique, j’ose à peine espérer d’herboriser aussi bien que les moutons qui paissent sous ma fenêtre, et de savoir comme eux trier mon foin.

J’avoue pourtant, comme les hommes ne sont guère conséquents, et que les tentations viennent par la facilité d’y succomber, que le jardin de mon excellent voisin, M. de Granville, m’a donné le projet ambitieux d’en connaître les richesses: mais voilà précisément ce qui prouve que, ne sachant rien, je ne suis fait pour rien apprendre. Je vois les plantes, il me les nomme, je les oublie ; je les revois, il me les renomme, je les oublie encore ; et il ne résulte de tout cela que l’épreuve que nous faisons sans cesse, moi de sa complaisance, et lui de mon incapacité. Ainsi, du côté de la botanique, peu d’avantage ; mais un très grand pour le bonheur de la vie, dans celui de cultiver la société d’un voisin bienfaisant, obligeant, aimable, et, pour dire encore plus, s’il est possible, à qui je dois l’honneur d’être connu de vous.

Voyez donc, madame la duchesse, quel ignare correspondant vous vous choisissez, et ce qu’il pourra mettre du sien contre vos lumières. Je suis en conscience obligé de vous avertir de la mesure des miennes ; après cela, si vous daignez vous en contenter, à la bonne heure ; je n’ai garde de refuser un accord si avantageux pour moi. Je vous rendrai de l’herbe pour vos plantes, des rêveries pour vos observations ; je m’instruirai cependant par vos bontés: et puissé-je un jour, devenu meilleur herboriste, orner de quelques fleurs la couronne que vous doit la botanique, pour l’honneur que vous lui faites de la cultiver.

J’avais apporté de Suisse quelques plantes sèches qui se sont pourries en chemin: c’est un herbier à recommencer, et je n’ai plus pour cela les mêmes ressources. Je détacherai toutefois de ce qui me reste quelques échantillons des moins gâtés, auxquels j’en joindrai quelques uns de ce pays en fort petit nombre, selon l’étendue de mon savoir, et je prierai M. Granville de vous les faire passer quand il en aura l’occasion ; mais il faut auparavant les trier, les démoisir, et surtout retrouver les noms à moitié perdus ; ce qui n’est pas pour moi une petite affaire. Et, à propos des noms, comment parviendrons-nous, madame, à nous entendre ? Je ne connais point les noms anglais ; ceux que je connais sont tous du Pinax de Gaspard Bauhin ou du Species plantarum de M. Linnaeus, et je ne puis en faire la synonymie avec Gérard, qui leur est antérieur à l’un et à l’autre, ni avec le Synopsis, qui est antérieur au second, et qui cite rarement le premier ; en sorte que mon Species me devient inutile pour vous nommer l’espèce de plante que j’y connais, et pour y rapporter celle que vous pouvez me faire connaître. Si par hasard, madame la duchesse, vous aviez aussi le Species plantarum ou le Pinax, ce point de réunion nous serait très -commode pour nous entendre, sans quoi je ne sais pas trop comment nous ferons.

J’avais écrit à milord Maréchal deux jours avant de recevoir la lettre dont vous m’avez honoré. Je lui en écrirai bientôt une autre pour m’acquitter de votre commission, et pour lui demander ses félicitations sur l’avantage que son nom m’a procuré près de vous. J’ai renoncé à tout commerce de lettres, hors avec lui seul et un autre ami. Vous serez la troisième, madame la duchesse, et vous me ferez chérir toujours plus la botanique à qui je dois cet honneur. Passé cela, la porte est fermée aux correspondances. Je deviens de jour en jour plus paresseux ; il m’en coûte beaucoup d’écrire à cause de mes incommodités ; et content d’un si bon choix je m’y borne, bien sûr que, si je l’étendais davantage, le même bonheur ne m’y suivrait pas.

Je vous supplie, madame la duchesse, d’agréer mon profond respect.

J. J. Rousseau: Oeuvres complètes

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Lettres à Mme la Duchesse de Portland

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Lettre II

À Wootton, le 12 février 1767.

Je n’aurais pas, madame la duchesse, tardé un seul instant de calmer, si je l’avais pu, vos inquiétudes sur la santé de milord Maréchal ; mais je craignis de ne faire, en vous écrivant, qu’augmenter ces inquiétudes, qui devinrent pour moi des alarmes. La seule chose qui me rassurât était que j’avais de lui une lettre du 22 novembre ; et je présumais que ce qu’en disaient les papiers publics ne pouvait guère être plus récent que cela. Je raisonnai là-dessus avec M. Granville, qui devait partir dans peu de jours, et qui se chargea de vous rendre compte de ce que nous avions pensé, en attendant que je pusse, madame, vous marquer quelque chose de plus positif: dans cette lettre du 22 novembre, milord Maréchal me marquait qu’il se sentait vieillir et affaiblir, qu’il n’écrivait plus qu’avec peine, qu’il avait cessé d’écrire à ses parents et amis, et qu’il m’écrirait désormais fort rarement à moi-même. Cette résolution, qui peut-être était déjà l’effet de sa maladie, fait que son silence depuis ce temps-là me surprend moins, mais il me chagrine extrêmement. J’attendais quelque réponse aux lettres que je lui ai écrites ; je la demandais incessamment, et j’espérais vous en faire part aussitôt ; il n’est rien venu. J’ai aussi écrit à son banquier à Londres, qui ne savait rien non plus, mais qui, ayant fait des informations, m’a marqué qu’en effet milord Maréchal avait été fort malade, mais qu’il était beaucoup mieux. Voilà tout ce que j’en sais, madame la duchesse. Probablement vous en savez davantage à présent vous-même ; et, cela supposé, j’oserais vous supplier de vouloir bien me faire écrire un mot pour me tirer du trouble où je suis. À moins que les amis charitables ne m’instruisent de ce qu’il m’importe de savoir, je ne suis pas en position de pouvoir l’apprendre par moi-même.

Je n’ose presque plus vous parler de plantes, depuis que, vous ayant trop annoncé les chiffons que j’avais apportés de Suisse, je n’ai pu encore vous rien envoyer. Il faut, madame, vous avouer toute ma misère: outre que ces débris valaient peu la peine de vous être offerts, j’ai été retardé par la difficulté d’en trouver les noms, qui manquaient à la plupart ; et cette difficulté mal vaincue m’a fait sentir que j’avais fait une entreprise trop pénible à mon âge, en voulant m’obstiner à connaître les plantes tout seul. Il faut, en botanique, commencer par être guidé ; il faut du moins apprendre empiriquement les noms d’un certain nombre de plantes avant de vouloir les étudier méthodiquement: il faut premièrement être herboriste, et puis devenir botaniste après, si l’on peut. J’ai voulu faire le contraire, et je m’en suis mal trouvé. Les livres des botanistes modernes n’instruisent que les botanistes, ils sont inutiles aux ignorants. Il nous manque un livre vraiment élémentaire, avec lequel un homme qui n’aurait jamais vu de plantes pût parvenir à les étudier seul. Voilà le livre qu’il me faudrait au défaut d’instructions verbales ; car où les trouver ? Il n’y a point autour de ma demeure d’autres herboristes que les moutons. Une difficulté plus grande est que j’ai de très mauvais yeux pour analyser les plantes par les parties de la fructification. Je voudrais étudier les mousses et les gramens qui sont à ma portée ; je m’éborgne, et je ne vois rien. Il semble, madame la duchesse, que vous ayez exactement deviné mes besoins en m’envoyant les deux livres qui me sont les plus utiles. Le Synopsis comprend des descriptions à ma portée et que je suis en état de suivre sans m’arracher les yeux, et le Petiver m’aide beaucoup par ses figures, qui prêtent à mon imagination autant qu’un objet sans couleur peut y prêter. C’est encore un grand défaut des botanistes modernes de l’avoir négligée entièrement. Quand j’ai vu dans mon Linnaeus la classe et l’ordre d’une plante qui m’est inconnue, je voudrais me figurer cette plan te, savoir si elle est grande ou petite, si la fleur est bleue ou rouge, me représenter son port. Rien. Je lis une description caractéristique, d’après laquelle je ne puis rien me représenter. Cela n’est-il pas désolant ?

Cependant, madame la duchesse, je suis assez fou pour m’obstiner, ou plutôt je suis assez sage ; car ce goût est pour moi une affaire de raison. J’ai quelquefois besoin d’art pour me conserver dans ce calme précieux au milieu des agitations qui troublent ma vie, pour tenir au loin ces passions haineuses que vous ne connaissez pas, que je n’ai guère connues que dans les autres, et que je ne veux pas laisser approcher de moi. Je ne veux pas, s’il est possible, que de tristes souvenirs viennent troubler la paix de ma solitude. Je veux oublier les hommes et leurs injustices. Je veux m’attendrir chaque jour sur les merveilles de celui qui les fit pour être bons, et dont ils ont si indignement dégradé l’ouvrage. Les végétaux dans nos bois et dans nos montagnes sont encore tels qu’ils sortirent originairement de ses mains, et c’est là que j’aime à étudier la nature ; car je vous avoue que je ne sens plus le même charme à herboriser dans un jardin. Je trouve qu’elle n’y est plus la même ; elle y a plus d’éclat, mais elle n’y est pas si touchante. Les hommes disent qu’ils l’embellissent, et moi je trouve qu’ils la défigurent. Pardon, madame la duchesse ; en parlant des jardins j’ai peut-être un peu médit du vôtre ; mais, si j’étais à portée, je lui ferais bien réparation. Que n’y puis-je faire seulement cinq ou six herborisations à votre suite, sous M. le docteur Solander ! Il me semble que le petit fonds de connaissances que je tâcherais de rapporter de ses Instructions et des vôtres suffirait pour ranimer mon courage, souvent prêt à succomber sous le poids de mon ignorance. Je vous annonçais du bavardage et des rêveries ; en voilà beaucoup trop. Ce sont des herborisations d’hiver ; quand il n’y a plus rien sur la terre, j’herborise dans ma tête, et malheureusement je n’y trouve que de mauvaise herbe. Tout ce que j’ai de bon s’est réfugié dans mon cœur, madame la duchesse, et il est plein des sentiments qui vous sont dus.

Mes chiffons de plantes sont prêts ou à peu près ; mais, faute de savoir les occasions pour les envoyer, j’attendrai le retour de M. Granville pour le prier de vous les faire parvenir.

J. J. Rousseau: Oeuvres complètes

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LETTRES SUR LA BOTANIQUE

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Lettre III

Wootton, 28 février 1767.

Madame la duchesse,

Pardonnez mon importunité: je suis trop touché de la bonté que vous avez eue de me tirer de peine sur la santé de milord Maréchal, pour différer à vous en remercier. Je suis peu sensible à mille bons offices où ceux qui veulent me les rendre à toute force consultent plus leur goût que le mien. Mais les soins pareils à celui que vous avez bien voulu prendre en cette occasion m’affectent véritablement, et me trouveront toujours plein de reconnaissance. C’est aussi, madame la duchesse, un sentiment qui sera joint désormais à tous ceux que vous m’avez inspirés.

Pour dire à présent un petit mot de botanique, voici l’échantillon d’une plante que j’ai trouvée attachée à un rocher, et qui peut-être vous est très connue, mais que pour moi je ne connaissais point du tout. Par sa figure et par sa fructification, elle paraît appartenir aux fougères ; mais, par sa substance et par sa stature, elle semble être de la famille des mousses. J’ai de trop mauvais yeux, un trop mauvais microscope, et trop peu de savoir pour rien décider là-dessus. Il faut, madame la duchesse, que vous acceptiez les hommages de mon ignorance et de ma bonne volonté ; c’est tout ce que je puis mettre de ma part dans notre correspondance, après le tribut de mon profond respect.

J. J. Rousseau: Oeuvres complètes

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Lettre IV

À Wootton, le 29 avril 1767.

Je reçois, madame la duchesse, avec une nouvelle reconnaissance, les nouveaux témoignasses de votre souvenir et de vos bontés dans le livre que M. Granville m’a remis de votre part, et dans l’instruction que vous avez bien voulu me donner sur la petite plante qui m’était inconnue. Vous avez trouvé un très bon moyen de ranimer ma mémoire éteinte, et je suis très sûr de n’oublier jamais ce que j’aurai le bonheur d’apprendre de vous. Ce petit adiantum n’est pas rare sur nos rochers ; et j’en ai même vu plusieurs pieds sur des racines d’arbres, qu’il sera facile d’en détacher pour le transplanter sur vos murs.

Vous aurez occasion, madame, de redresser bien des erreurs dans le petit misérable débris de plantes que M. Granville veut bien se charger de vous faire tenir. J’ai hasardé de donner des noms du Species de Linnaeus à celles qui n’en avaient point ; mais je n’ai eu cette confiance qu’avec celle que vous voudriez bien marquer chaque faute, et prendre la peine de m’en avertir. Dans cet espoir, j’y ai même joint une petite plante qui me vient de vous, madame la duchesse, par M. Granville, et dont n’ayant pu trouver le nom par moi-même, j’ai pris le parti de le laisser en blanc. Cette plante me paraît approcher de l’ornithogale (Star of Bethlehem) plus que d’aucune que je connaisse ; mais, sa fleur étant close, et sa racine n’étant pas bulbeuse, je ne puis imaginer ce que c’est. Je ne vous envoie cette plante que pour vous supplier de vouloir bien me la nommer.

De toutes les grâces que vous m’avez faites, madame la duchesse, celle à laquelle je suis le plus sensible, et dont je suis le plus tenté d’abuser, est d’avoir bien voulu me donner plusieurs fois des nouvelles de la santé de milord Maréchal. Ne pourrais-je point encore, par votre obligeante entremise, parvenir à savoir si mes lettres lui parviennent ? Je fis partir, le 16 de ce mois, la quatrième que je lui ai écrite depuis sa dernière. Je ne demande point qu’il y réponde, je désirerais seulement d’apprendre s’il les reçoit. Je prends bien toutes les précautions qui sont en mon pouvoir pour qu’elles lui parviennent ; mais les précautions qui sont en mon pouvoir à cet égard, comme à beaucoup d’autres, sont bien peu de chose dans la situation où je suis.

Je vous supplie, madame la duchesse, d’agréer avec bonté mon profond respect.

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LETTRES SUR LA BOTANIQUE

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Lettre V

Ce 10 juillet 1767.

Permettez, madame la duchesse, que, quoique habitant hors de l’Angleterre, je prenne la liberté de me rappeler à votre souvenir. Celui de vos bontés m’a suivi dans mes voyages et contribue à embellir ma retraite. J’y ai apporté le dernier livre que vous m’avez envoyé ; et je m’amuse à faire la comparaison des plantes de ce canton avec celles de votre île. Si j’osais me flatter, madame la duchesse, que mes observations pussent avoir pour vous le moindre intérêt, le désir de vous plaire me les rendrait plus importantes, et l’ambition de vous appartenir me fait aspirer au titre de votre herboriste, comme si j’avais les connaissances qui me rendraient digne de le porter. Accordez-moi, madame, je vous en supplie, la permission de joindre ce titre au nouveau nom que je substitue à celui sous lequel j’ai vécu si malheureux. Je dois cesser de l’être sous vos auspices ; et l’herboriste de madame la duchesse de Portland se consolera sans peine de la mort de J. J. Rousseau. Au reste, je tâcherai bien que ce ne soit pas là un titre purement honoraire ; je souhaite qu’il m’attire aussi l’honneur de vos ordres, et je le mériterai du moins par mon zèle à les remplir.

Je ne signe point ici mon nouveau nom, et je ne date point du lieu de ma retraite[11], n’ayant pu demander encore la permission que j’ai besoin d’obtenir pour cela. S’il vous plaît, en attendant, m’honorer d’une réponse, vous pourrez, madame la duchesse, l’adresser sous mon ancien nom, à Mess…, qui me la feront parvenir. Je finis par remplir un devoir qui m’est bien précieux, en vous suppliant, madame la duchesse, d’agréer ma très humble reconnaissance et les assurances de mon profond respect.

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Lettre VI

12 septembre 1767.

Je suis d’autant plus touché, madame la duchesse, des nouveaux témoignages de bonté dont il vous a plu m’honorer, que j’avais quelque crainte que l’éloignement ne m’eût fait oublier de vous. Je tâcherai de mériter toujours par mes sentiments les mêmes grâces, et les mêmes souvenirs par mon assiduité à vous les rappeler. Je suis comblé de la permission que vous voulez bien m’accorder, et très fier de l’honneur de vous appartenir en quelque chose. Pour commencer, madame, à remplir des fonctions que vous me rendez précieuses, je vous envoie ci-joints deux petits échantillons de plantes que j’ai trouvées à mon voisinage, parmi les bruyères qui bordent un parc, dans un terrain assez humide, où croissent aussi la camomille odorante, le Sagina procumbens, l’Hieracium umbellotum de Linnaeus, et d’autres plantes que je ne puis vous nommer exactement, n’ayant point encore ici mes livres de botanique, excepté le Flora Britannica, qui ne m’a pas quitté un seul moment.

De ces deux plantes, l’une, n° 2, me paraît être une petite gentiane, appelée, dans le Synopsis, Centaurium palustre luteum minimum nostras. Flor. Brit. 131.

Pour l’autre, n°, 1, je ne saurais dire ce que c’est, à moins que ce ne soit peut-être une élatine de Linnaeus, appelée par Vaillant Alsinastrum serpyllifolium, etc. La phrase s’y rapporte assez bien ; mais l’élatine doit avoir huit étamines, et je n’en ai jamais pu découvrir que quatre. La fleur est très petite ; et mes yeux, déjà faibles naturellement, ont tant pleuré, que je les perds avant le temps: ainsi je ne me fie plus à eux. Dites-moi de grâce ce qu’il en est, madame la duchesse ; c’est moi qui devrais, en vertu de mon emploi, vous instruire ; et c’est vous qui m’instruisez. Ne dédaignez pas de continuer, je vous en supplie ; et permettez que je vous rappelle la plante à fleur jaune que vous envoyâtes l’année dernière à M. Granville, et dont je vous ai renvoyé un exemplaire pour en apprendre le nom.

Et à propos de M. Granville, mon bon voisin, permettez, madame, que je vous témoigne l’inquiétude que son silence me cause. Je lui ai écrit, et il ne m’a point répondu, lui qui est si exact. Serait-il malade ? J’en suis véritablement en peine.

Mais je le suis plus encore de Milord Maréchal, mon ami, mon protecteur, mon père, qui m’a totalement oublié. Non, madame, cela ne saurait être. Quoi qu’on ait pu faire, je puis être dans sa disgrâce, mais je suis sûr qu’il m’aime toujours. Ce qui m’afflige de ma position, c’est qu’elle m’ôte les moyens de lui écrire. J’espère pourtant en avoir dans peu l’occasion, et je n’ai pas besoin de vous dire avec quel empressement je la saisirai. En attendant, j’implore vos bontés pour avoir de ses nouvelles, et, si j’ose ajouter, pour lui faire dire un mot de moi.

J’ai l’honneur d’être avec un profond respect.

Madame la duchesse,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

HERBORISTE

P. S. J’avais dit au jardinier de M. Davenport que je lui montrerais les rochers où croissait le petit adiantum, pour que vous pussiez, madame, en emporter des plantes. Je ne me pardonne point de l’avoir oublié. Ces rochers sont au midi de la maison et regardent le nord. Il est très aisé d’en détacher des plantes, parce qu’il y en a qui croissent sur des racines d’arbres.

Le long retard, madame, du départ de cette lettre, causé par des difficultés qui tiennent à ma situation, me met à portée de rectifier avant qu’elle parte ma balourdise sur la plante ci-jointe n°1 ; car ayant dans l’intervalle reçu mes livres de botanique, j’y ai trouvé, à l’aide des figures, que Michelius avait fait un genre de cette plante sous le nom de Linocarpon, et que Linnaeus l’avait mise parmi les espèces du lin. Elle est aussi dans le Synopsis sous le nom de Radiola, et j’en aurais trouvé la figure dans le Flora Britannica que j’avais avec moi ; mais précisément la planche 15, où est cette figure, se trouve omise dans mon exemplaire et n’est que dans le Synopsis, que je n’avais pas. Ce long verbiage a pour but, madame la duchesse, de vous expliquer comment ma bévue tient à mon ignorance, à la vérité, mais non pas à ma négligence. Je n’en mettrai jamais dans la correspondance que vous me permettez d’avoir avec vous, ni dans mes efforts pour mériter un titre dont je m’honore: mais, tant que dureront les incommodités de ma position présente, l’exactitude de mes lettres en souffrira, et je prends le parti de fermer celle-ci sans être sûr encore du jour où je la pourrai faire partir.

J. J. Rousseau: Oeuvres complètes

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LETTRES SUR LA BOTANIQUE

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Lettre VII

Ce 4 janvier 1768.

Je n’aurais pas tardé si longtemps, madame la duchesse, à vous faire mes très humbles remerciements pour la peine que vous avez prise d’écrire en ma faveur à Milord Maréchal et à M. Granville, si je n’avais été détenu près de trois mois dans la chambre d’un ami qui est tombé malade chez moi, et dont je n’ai pas quitté le chevet durant tout ce temps, sans pouvoir donner un moment à nul autre soin. Enfin la Providence a béni mon zèle ; je l’ai guéri presque malgré lui. Il est parti hier bien rétabli ; et le premier moment que son départ me laisse est employé, madame, à remplir auprès de vous un devoir que je mets au nombre de mes plus grands plaisirs.

Je n’ai reçu aucune nouvelle de Milord Maréchal ; et, ne pouvant lui écrire directement d’ici, j’ai profité de l’occasion de l’ami qui vient de partir, pour lui faire passer une lettre: puisse-t-elle le trouver dans cet état de santé et de bonheur que les plus tendres vœux de mon cœur demandent au ciel pour lui tous les jours ! J’ai reçu de mon excellent voisin, M. Granville, une lettre qui m’a tout réjoui le cœur. Je compte de lui écrire dans peu de jours.

Permettrez-vous, madame la duchesse, que je prenne la liberté de disputer avec vous sur la plante sans nom que vous aviez envoyée à M. Granville, et dont je vous ai renvoyé un exemplaire avec les plantes de Suisse, pour vous supplier de vouloir bien me la nommer ? Je ne crois pas que ce soit le viola liutea, comme vous me le marquez ; ces deux plantes n’ayant rien de commun, ce me semble, que la couleur jaune de la fleur. Celle en question me parait être de la famille des liliacées, à six pétales, six étamines en plumasseau: si la racine était bulbeuse, je la prendrais pour un ornithogale ; ne l’étant pas, elle me paraît ressembler fort à un anthericum ossifragum de Linnaeus, appelé par Gaspard Bauhin pseudo asphodelus anglicus ou scoticus. Je vous avoue, madame, que je serais très aise de m’assurer du vrai nom de cette plante ; car je ne peux être indifférent sur rien de ce qui me vient de vous.

Je ne croyais pas qu’on trouvât en Angleterre plusieurs des nouvelles plantes dont vous venez d’orner vos jardins de Bullstrode ; mais, pour trouver la nature riche partout, il ne faut que des yeux qui sachent voir ses richesses. Voilà, madame la duchesse, ce que vous avez et ce qui me manque ; si j’avais vos connaissances, en herborisant dans mes environs, je suis sûr que j’en tirerais beaucoup de choses qui pourraient peut-être avoir leur place à Bullstrode. Au retour de la belle saison, je prendrai note des plantes que j’observerai, à mesure que je pourrai les connaître ; et, s’il s’en trouvait quelqu’une qui vous convînt, je trouverais les moyens de vous l’envoyer, soit en nature, soit en graines. Si, par exemple, madame, vous vouliez faire semer le gentiana filiformis, j’en recueillerais facilement de la graine l’automne prochain ; car j’ai découvert un canton où elle est en abondance. De grâce, madame la duchesse, puisque j’ai l’honneur de vous appartenir, ne laissez pas sans fonction un titre où je mets tant de gloire. Je n’en connais point, je vous proteste, qui me flatte davantage que celle d’être toute ma vie, avec un profond respect, madame la duchesse, votre très humble et très obéissant serviteur.

HERBORISTE

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LETTRES SUR LA BOTANIQUE

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Lettre VIII

À Lyon, le 3 juillet 1768.

S’il était en mon pouvoir, madame la duchesse, de mettre de l’exactitude dans quelque correspondance, ce serait assurément dans celle dont vous m’honorez ; mais, outre l’indolence et le découragement qui me subjuguent chaque jour davantage, les tracas secrets dont on me tourmente absorbent malgré moi le peu d’activité qui me reste, et me voilà maintenant embarqué dans un grand voyage, qui seul serait une terrible affaire pour un paresseux tel que moi. Cependant, comme la botanique en est le principal objet, je tâcherai de l’approprier à l’honneur que j’ai de vous appartenir, en vous rendant compte de mes herborisations, an risque de vous ennuyer, madame, de détails triviaux qui n’ont rien de nouveau pour vous. Je pourrais vous en faire d’intéressants sur le jardin de l’École vétérinaire de cette ville, dont les directeurs, naturalistes, botanistes, et de plus très aimables, sont en même temps très communicatifs ; mais les richesses exotiques de ce jardin m’accablent, me troublent, par leur multitude ; et, à force de voir à la fois trop de choses, je ne discerne et ne retiens rien du tout. J’espère me trouver un peu plus à l’aise dans les montagnes de la grande Chartreuse, où je compte aller herboriser la semaine prochaine avec deux de ces messieurs, qui veulent bien faire cette course, et dont les lumières me la rendront très utile. Si j’eusse été à portée de consulter plus souvent les vôtres, madame la duchesse, je serais plus avancé que je ne suis.

Quelque riche que soit le jardin de l’École vétérinaire, je n’ai cependant pu y trouver le gentiana campestris ni le swertia perennis ; et comme le gentiana filiformis n’était pas même encore sorti de terre avant mon départ de Trye, il m’a par conséquent été impossible d’en recueillir de la graine, et il se trouve qu’avec le plus grand zèle pour faire les commissions dont vous avez bien voulu m’honorer, je n’ai pu encore en exécuter aucune. J’espère être à l’avenir moins malheureux, et pouvoir porter avec plus de succès lui titre dont je me glorifie.

J’ai commencé le catalogue d’un herbier dont on m’a fait présent, et que je compte augmenter dans mes courses. J’ai pensé, madame la duchesse, qu’en vous envoyant ce catalogue, ou du moins celui des plantes que je puis avoir à double, si vous preniez la peine d’y marquer celles qui vous manquent, je pourrais avoir l’honneur de vous les envoyer fraîches ou sèches, selon la manière que vous le voudriez, pour l’augmentation de votre jardin ou de votre herbier. Donnez-moi vos ordres, madame, pour les Alpes, dont je vais parcourir quelques-unes ; je vous demande en grâce de pouvoir ajouter au plaisir que je trouve à mes herborisations celui d’en faire quelques-unes pour votre service. Mon adresse fixe, durant mes courses, sera celle-ci:

A monsieur Renou, chez Mess…

J’ose vous supplier, madame la duchesse, de vouloir bien me donner des nouvelles de Milord Maréchal, toutes les fois que vous me ferez l’honneur de m’écrire. Je crains bien que tout ce qui se passe à Neuchâtel n’afflige son excellent cœur: car je sais qu’il aime toujours ce pays-là, malgré l’ingratitude de ses habitants. Je suis affligé aussi de n’avoir plus de nouvelles de M. Granville: je lui serai toute ma vie attaché.

Je vous supplie, madame la duchesse, d’agréer avec bonté mon profond respect.

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LETTRES SUR LA BOTANIQUE

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Lettre IX

A Bourgoin en Dauphiné, le 21 août 1769.

Madame la duchesse,

Deux voyages consécutifs immédiatement après la réception de la lettre dont vous m’avez honoré le 5 juin dernier, m’ont empêché de vous témoigner plus tôt ma joie, tant pour la conservation de votre santé que pour le rétablissement de celle du cher fils dont vous étiez en alarmes, et ma gratitude pour les marques de souvenir qu’il vous a plu m’accorder. Le second de ces voyages a été fait à votre intention ; et, voyant passer la saison de l’herborisation que j’avais en vue, j’ai préféré dans cette occasion le plaisir de vous servir à l’honneur de vous répondre. Je suis donc parti avec quelques amateurs pour aller sur le mont Pila, à douze ou quinze lieues d’ici, dans l’espoir, madame la duchesse, d’y trouver quelques plantes ou quelques graines qui méritassent de trouver place dans votre herbier ou dans vos jardins: je n’ai pas eu le bonheur de remplir à mon gré mon attente. Il était trop tard pour les fleurs et pour les graines ; la pluie et d’autres accidents nous ayant sans cesse contrariés, m’ont fait faire un voyage aussi peu utile qu’agréable ; et je n’ai presque rien rapporté. Voici pourtant, madame la duchesse, une note des débris de ma chétive collecte. C’est une courte liste des plantes dont j’ai pu conserver quelque chose en nature, et j’ai ajouté une étoile à chacune de celles dont j’ai recueilli quelques graines, la plupart en bien petite quantité. Si parmi les plantes ou parmi les graines il se trouve quelque chose ou le tout qui puisse vous agréer, daignez, madame, m’honorer de vos ordres, et me marquer à qui je pourrais envoyer le paquet, soit à Lyon, soit à Paris, pour vous le faire parvenir. Je tiens prêt le tout pour partir immédiatement après la réception de votre note ; mais je crains bien qu’il ne se trouve rien là digne d’y entrer, et que je ne continue d’être à votre égard un serviteur inutile malgré son zèle.

J’ai la mortification de ne pouvoir, quant à présent, vous envoyer, madame la duchesse, de la graine gentiana filiformis, la plante étant très petite, très fugitive, difficile à remarquer pour les yeux qui ne sont pas botanistes, un curé, à qui j’avais compté m’adresser pour cela, étant mort dans l’intervalle, et ne connaissant personne dans le pays à qui pouvoir donner ma commission.

Une foulure que je me suis faite à la main droite par une chute, ne me permettant d’écrire qu’avec beaucoup de peine, me force à finir cette lettre plus tôt que je n’aurais désiré. Daignez, madame le duchesse, agréer avec bonté le zèle et le profond respect de votre très humble et très obéissant serviteur,

HERBORISTE

J. J. Rousseau: Oeuvres complètes

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Lettre X

À Monquin, le 21 décembre 1769.

C’est, madame la duchesse, avec bien de la honte et du regret que je m’acquitte si tard du petit envoi que j’avais eu l’honneur de vous annoncer, et qui ne valait assurément pas la peine d’être attendu. Enfin, puisque mieux vaut tard que jamais, je fis partir jeudi dernier, pour Lyon, une boîte à l’adresse de M. le chevalier Lambert, contenant les plantes et graines dont je joins ici la note. Je désire extrêmement que le tout vous parvienne en bon état ; mais comme je n’ose espérer que la boîte ne soit pas ouverte en route, et même plusieurs fois, je crains fort que ces herbes, fragiles et déjà gâtées par l’humidité, ne vous arrivent absolument détruites ou méconnaissables. Les graines au moins pourraient, madame la duchesse, vous dédommager des plantes, si elles étaient plus abondantes ; mais vous pardonnerez leur misère aux divers accidents qui ont, là-dessus, contrarié mes soins. Quelques-uns de ces accidents ne laissent pas d’être risibles, quoiqu’ils m’aient donné bien du chagrin. Par exemple, les rats ont mangé sur ma table presque toute la graine de bistorte que j’y avais étendue pour la faire sécher ; et, ayant mis d’autres graines sur ma fenêtre pour le même effet, un coup de vent a fait voler dans la chambre tous mes papiers, et j’ai été condamné à la pénitence de Psyché ; mais il a fallu la faire moi-même, et les fourmis ne sont point venues m’aider. Toutes ces contrariétés m’ont d’autant plus fâché, que j’aurais bien voulu qu’il pût aller jusqu’à Callwich un peu du superflu de Bullstrode ; mais je tâcherai d’être mieux fourni une autre fois ; car, quoique les honnêtes gens qui disposent de moi, fâchés de me voir trouver des douceurs dans la botanique, cherchent à me rebuter de cet innocent amusement en y versant le poison de leurs viles âmes, ils ne me forceront jamais à y renoncer volontairement. Ainsi, madame la duchesse, veuillez bien m’honorer de vos ordres et me faire mériter le titre que vous m’avez permis de prendre ; je tâcherai de suppléer à mon ignorance à force de zèle pour exécuter vos commissions.

Vous trouverez, madame, une ombellifère à laquelle j’ai pris la liberté de donner le nom de seseti Halleri, faute de savoir la trouver dans le Species, au lieu qu’elle est bien décrite dans la dernière édition des Plantes de Suisse de M. Haller, n°762. C’est une très belle plante, qui est plus belle encore en ce pays que dans les contrées plus méridionales, parce que les premières atteintes du froid lavent son vert foncé d’un beau pourpre, et surtout la couronne des graines, car elle ne fleurit que dans l’arrière-saison, ce qui fait aussi que les graines ont peine à mûrir et qu’il est difficile d’en recueillir. J’ai cependant trouvé le moyen d’en ramasser quelques-unes que vous trouverez, madame la duchesse, avec les autres. Vous aurez la bonté de les recommander à votre jardinier, car, encore un coup, la plante est belle, et si peu commune, qu’elle n’a pas même encore un nom parmi les botanistes. Malheureusement le spécimen que j’ai l’honneur de vous envoyer est mesquin et en fort mauvais état ; mais les graines y suppléeront.

Je vous suis extrêmement obligé, madame, de la bonté que vous avez eue de me donner des nouvelles de mon excellent voisin M. Granville, et des témoignages du souvenir de son aimable nièce miss Dewes, J’espère qu’elle se rappelle assez les traits de son vieux berger pour convenir qu’il ne ressemble guère à la figure de cyclope qu’il a plu à M. Hume de faire graver sous mon nom. Son graveur a peint mon visage comme sa plume a peint mon caractère. Il n’a pas vu que la seule chose que tout cela peint fidèlement est lui-même.

Je vous supplie, madame la duchesse, d’agréer avec bonté mon profond respect.

J. J. Rousseau: Oeuvres complètes

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LETTRES SUR LA BOTANIQUE

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Lettre XI

A Paris, le 17 avril 1772.

J’ai reçu, madame la duchesse, avec bien de la reconnaissance, et la lettre dont vous m’avez honoré le 17 mars, et le nombreux envoi de graines dont vous avez bien voulu enrichir ma petite collection. Cet envoi en fera de toutes manières la plus considérable partie, et réveille déjà mon zélé pour la compléter autant qu’il se peut. Je suis bien sensible aussi à la bonté qu’a M. le docteur Solander d’y vouloir contribuer pour quelque chose ; mais comme je n’ai rien trouvé, dans le paquet qui m’indiquât ce qui pouvait venir de lui, je reste en doute si le petit nombre de graines ou fruits que vous me marquez qu’il m’envoie était joint au même paquet, ou s’il en a fait un autre à part qui, cela supposé, ne m’est pas encore parvenu.

Je vous remercie aussi, madame la duchesse, de la bonté que vous avez de m’apprendre l’heureux mariage de miss Dewes et de M. Sparow ; je m’en réjouis de tout mon cœur, et pour elle, si bien faite pour rendre un honnête homme heureux et pour l’être, et pour son digne oncle, que l’heureux succès de ce mariage comblera de joie dans ses vieux jours.

Je suis bien sensible au souvenir de milord Nuncham ; j’espère qu’il ne doutera jamais de mes sentiments, comme je ne doute point de ses bontés. Je me serais flatté durant l’ambassade de milord Harcourt du plaisir de le voir à Paris, mais on m’assure qu’il n’y est point venu, et ce n’est pas une mortification pour moi seul.

Avez-vous pu douter un instant, madame la duchesse, que je n’eusse reçu avec autant d’empressement que de respect le livre des jardins anglais que vous avez bien voulu penser à m’envoyer ? Quoique son plus grand prix fût venu pour moi de la main dont je l’aurais reçu, je n’ignore pas celui qu’il a par lui-même, puisqu’il est estimé et traduit dans ce pays ; et d’ailleurs j’en dois aimer le sujet, ayant été le premier en terre ferme à célébrer et faire connaître ces mêmes jardins. Mais celui de Bullstrode, où toutes les richesses de la nature sont rassemblées et assorties avec autant de savoir que de goût, mériterait bien un chantre particulier.

Pour faire une diversion de mon goût à mes occupations, je me suis proposé de faire des herbiers pour les naturalistes et amateurs qui voudront en acquérir. Le règne végétal, le plus riant des trois, et peut-être le plus riche, est très -négligé et presque oublié dans les cabinets d’histoire naturelle, où il devrait briller par préférence. J’ai pensé que de petits herbiers, bien choisis et faits avec soin, pourraient favoriser le goût de la botanique, et je vais travailler cet été à des collections que je mettrai, j’espère, en état d’être distribuées dans un an d’ici. Si par hasard il se trouvait parmi vos connaissances quelqu’un qui voulût acquérir de pareils herbiers, je les servirais de mon mieux, et je continuerai de même s’ils sont contents de mes essais. Mais je souhaiterais particulièrement, madame la duchesse, que vous m’honorassiez quelquefois de vos ordres, et de mériter toujours, par des actes de mon zèle, l’honneur que j’ai de vous appartenir.

J. J. Rousseau: Oeuvres complètes

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LETTRES SUR LA BOTANIQUE

Lettres à Mme la Duchesse de Portland

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Lettre XII

A Paris, le 19 mai 1772.

Je dois, madame la duchesse, le principal plaisir que m’ait fait le poème sur les jardins anglais, que vous avez eu la bonté de m’envoyer, à la main dont il me vient. Car mon ignorance dans la langue anglaise, qui m’empêche d’en entendre la poésie, ne me laisse pas partager le plaisir que l’on prend à le lire. Je croyais avoir eu l’honneur de vous marquer, madame, que nous avons cet ouvrage traduit ici ; vous avez supposé que je préférais l’original, et cela serait très vrai si j’étais en état de le lire, mais je n’en comprends tout au plus que les notes, qui ne sont pas, à ce qu’il me semble, la partie la plus intéressante de l’ouvrage. Si mon étourderie m’a fait oublier mon incapacité, j’en suis puni par mes vains efforts pour la surmonter. Ce qui n’empêche pas que cet envoi ne me soit précieux comme un nouveau témoignage de vos bontés et une nouvelle marque de votre souvenir. Je vous supplie, madame la duchesse, d’agréer mon remerciement et mon respect.

Je reçois en ce moment, madame, la lettre que vous me fîtes l’honneur de m’écrire l’année dernière en date du 20 mars 1771. Celui qui me l’envoie de Genève (M. Moultou) ne me dit point les raisons de ce long retard: il me marque seulement qu’il n’y a pas de sa faute ; voilà tout ce que j’en sais.

J. J. Rousseau: Oeuvres complètes

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LETTRES SUR LA BOTANIQUE

Lettres à Mme la Duchesse de Portland

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Lettre XIII

Paris, le 19 juillet 1772.

C’est, madame la duchesse, par un quiproquo bien inexcusable, mais bien involontaire, que j’ai si tard l’honneur de vous remercier des fruits rares que vous avez eu la bonté de m’envoyer de la part de M. le docteur Solander, et de la lettre du 24 juin, par laquelle vous avez bien voulu me donner avis de cet envoi. Je dois aussi à ce savant naturaliste des remerciements, qui seront accueillis bien plus favorablement, si vous daignez, madame la duchesse, vous en charger, comme vous avez fait l’envoi, que venant directement d’un homme qui n’a point l’honneur d’être connu de lui. Pour comble de grâce, vous voulez bien encore me promettre les noms des nouveaux genres lorsqu’il leur en aura donné: ce qui suppose aussi la description du genre ; car les noms dépourvus d’idées ne sont que des mots, qui servent moins à orner la mémoire qu’à la charger. A tant de bontés de votre part, je ne puis vous offrir, madame, en signe de reconnaissance, que le plaisir que j’ai de vous être obligé.

Ce n’est point sans un vrai déplaisir que j’apprends que ce grand voyage, sur lequel toute l’Europe savante avait les yeux, n’aura pas lieu. C’est une grande perte pour la cosmographie, pour la navigation, et pour l’histoire naturelle en général, et c’est, j’en suis très sûr, un chagrin pour cet homme illustre que le zèle de l’instruction publique rendait insensible aux périls et aux fatigues dont l’expérience l’avait déjà si parfaitement instruit. Mais je vois chaque jour mieux que les hommes sont partout les mêmes, et que le progrès de l’envie et de la jalousie fait plus de mal aux âmes, que celui des lumières, qui en est la cause, ne peut faire de bien aux esprits.

Je n’ai certainement pas oublié, madame la duchesse, que vous aviez désiré de la graine du gentiana filiformis ; mais ce souvenir n’a fait qu’augmenter mon regret d’avoir perdu cette plante, sans me fournir aucun moyen de ; la recouvrer. Sur le lieu même où je la trouvai, qui est à Trye, je la cherchai vainement l’année suivante, et soit que je n’eusse pas bien retenu la place ou le temps de sa florescence, soit qu’elle n’eût point grené, et qu’elle ne se fût pas renouvelée, il me fut impossible d’en retrouver le moindre vestige. J’ai éprouvé souvent la même mortification au sujet d’autres plantes que j’ai trouvées disparues des lieux où auparavant on les rencontrait abondamment ; par exemple, le plantago uniflora, qui jadis bordait l’étang de Montmorency et dont j’ai fait en vain l’année dernière la recherche avec de meilleurs botanistes et qui avaient de meilleurs yeux que moi ; je vous proteste, madame la duchesse, que je ferais de tout mon cœur le voyage de Trye pour y cueillir cette petite gentiane et sa graine, et vous faire parvenir l’une et l’autre, si j’avais le moindre espoir de succès. Mais ne l’ayant pas trouvée l’année suivante, étant encore sur les lieux, quelle apparence qu’au bout de plusieurs années, où tous les renseignements qui me restaient encore se sont effacés, je puisse retrouver la trace de cette petite et fugace plante ? Elle n’est point ici au Jardin du Roi, ni, que je sache, en aucun autre jardin, et très peu de gens même la connaissent. A l’égard du carthamus lanatus, j’enjoindrai de la graine aux échantillons d’herbiers que j’espère vous envoyer à la fin de l’hiver.

J’apprends, madame la duchesse, avec une bien douce joie, le parfait rétablissement de mon ancien et bon voisin M. Granville. Je suis très -touché de la peine que vous avez prise de m’en instruire, et vous avez par-là redoublé le prix d’une si bonne nouvelle.

Je vous supplie, madame la duchesse, d’agréer, avec mon respect, mes vifs et vrais remerciements de toutes vos bontés.

J. J. Rousseau: Oeuvres complètes

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LETTRES SUR LA BOTANIQUE

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Lettre XIV

A Paris, le 22 octobre 1773.

J’ai reçu, dans son temps, la lettre dont m’a honoré madame la duchesse, le 7 octobre ; quant à celle dont il y est fait mention, écrite quinze jours auparavant, je ne l’ai point reçue: la quantité de sottes lettres qui me venaient de toutes paris par la poste nie force à rebuter toutes celles dont l’écriture ne m’est pas connue, et il se peut qu’en mon absence la lettre de madame la duchesse n’ait pas été distinguée des autres. J’irais la réclamer à la poste, si l’expérience ne m’avait appris que mes lettres disparaissaient aussitôt qu’elles sont rendues, et qu’il ne m’est plus possible de les ravoir. C’est ainsi que j’en ai perdu une de M. Linnaeus que je n’ai jamais pu ravoir, après avoir appris qu’elle était de lui, quoique j’aie employé pour cela le crédit d’une personne qui en a beaucoup dans les postes.

Le témoignage du souvenir de M. Granville, que madame la duchesse a eu la bonté de me transmettre, m’a fait un plaisir auquel rien n’eût manqué, si j’eusse appris en même temps que sa santé était meilleure.

M. de Saint-Paul doit avoir fait passer à madame la duchesse deux échantillons d’herbiers portatifs qui me paraissaient plus commodes et presque aussi utiles que les grands. Si j’avais le bonheur que l’un ou l’autre, ou tous les deux, fussent du goût de madame la duchesse, je me ferais un vrai plaisir de les continuer, et cela me conserverait pour la botanique un reste de goût presque éteint, et que je regrette. J’attends là-dessus les ordres de madame la duchesse, et je la supplie d’agréer mon respect.

J. J. Rousseau: Oeuvres complètes

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LETTRES SUR LA BOTANIQUE

Lettres à Mme la Duchesse de Portland

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Lettre XV

A Paris, le 11 juillet 1776.

Le témoignage de souvenir et de bonté dont m’honore madame la duchesse de Portland, est un cadeau bien précieux que je reçois avec autant de reconnaissance que de respect. Quant à l’autre cadeau qu’elle m’annonce, je la supplie de permettre que je ne l’accepte pas. Si la magnificence en est digne d’elle, elle n’est proportionnée ni à ma situation ni à mes besoins. Je me suis défait de tous mes livres de botanique, j’en ai quitté l’agréable amusement, devenu trop fatigant pour mon âge. Je n’ai pas un pouce de terre pour y mettre du persil ou des œillets, à plus forte raison des plantes d’Afrique ; et, dans ma plus grande passion pour la botanique, content du foin que je trouvais sous mes pas, je n’eus jamais de goût pour les plantes étrangères qu’on ne trouve parmi nous qu’en exil et dénaturées dans les jardins des curieux. Celles que veut bien m’envoyer madame la duchesse seraient donc perdues entre mes mains ; il en serait de même et par la même raison de l’herbarium amboïnense, et cette perte serait regrettable à proportion du prix de ce livre et de l’envoi. Voilà la raison qui m’empêche d’accepter ce superbe cadeau ; si toutefois ce n’est pas l’accepter que d’en garder le souvenir et la reconnaissance, en désirant qu’il soit employé plus utilement.

Je supplie très humblement madame la duchesse d’agréer mon profond respect.

On vient de m’envoyer la caisse ; et, quoique j’eusse extrêmement désiré d’en retirer la lettre de madame la duchesse, il m’a paru plus convenable, puisque j’avais à la rendre, de la renvoyer sans l’ouvrir.

J. J. Rousseau: Oeuvres complètes

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LETTRES SUR LA BOTANIQUE

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Lettre à M. du Peyrou

10 octobre 1764

Traité historique des plantes qui croissent dans la Lorraine et les Trois Évêchés, par M. P. J. Buc’hoz, avocat au parlement de Metz, docteur en médecine, etc.

Cet ouvrage, dont deux volumes ont déjà, paru, en aura vingt in-8°, avec des planches gravées.

J’en étais ici, monsieur, quand j’ai reçu votre docte lettre ; je suis charmé de vos progrès. Je vous exhorte à continuer ; vous serez notre maître, et vous aurez tout l’honneur de notre futur savoir. Je vous conseille pourtant de consulter M. Marais sur les noms des plantes, plus que sur leur étymologie ; car asphodelos, et non pas asphodeilos, n’a pour racine aucun mot qui signifie ni mort ni herbe, mais tout au plus un verbe qui signifie je tue, parce que les pétales de l’asphodèle ont quelque ressemblance à des fers de pique. Au reste, j’ai connu des asphodèles qui avaient de longues tiges et des feuilles semblables à celles des lis. Peut-être faut-il dire correctement du genre des asphodèles. La plante aquatique est bien nénuphar, autrement nymphœa, comme je disais. Il faut redresser ma faute sur le calament, qui ne s’appelle pas en latin calamentum, mais calamintha, comme qui dirait belle menthe.

Le temps ni mon état présent ne m’en laissent pas dire davantage. Puisque mon silence doit parler pour moi, vous savez, monsieur, combien j’ai à me taire.

J. J. Rousseau: Oeuvres complètes

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LETTRES SUR LA BOTANIQUE

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Lettre à M. Liotard le neveu

HERBORISTE À GRENOBLE

Bourgoin, le 7 novembre 1768.

J’ai reçu, monsieur, les deux lettres que vous m’avez fait l’amitié de m’écrire. Je n’ai point fait de réponse à la première, parce qu’elle était une réponse elle-même, et qu’elle n’en exigeait pas. Je vous envoie ci-joint le catalogue qui était avec la seconde, et sur lequel j’ai marqué les plantes que je serais bien aise d’avoir. Les dénominations de plusieurs d’entre elles ne sont pas exactes, ou du moins ne sont pas dans mon Species de l’édition de 1762. Vous m’obligerez de vouloir bien les y rapporter, avec le secours de M. Clappier, que je remercie, et que je salue. J’accepte l’offre de quelques mousses que vous voulez bien y joindre, pourvu que vous ayez la bonté d’y mettre aussi très exactement les noms ; car je serais peut-être fort embarrassé pour les déterminer sans le secours de mon Dillenius, que je n’ai plus. A l’égard du prix, je le réglerais de bon cœur si je pouvais n’écouter que la libéralité que j’y voudrais mettre ; mais, ma situation me forçant de me borner en toutes choses aux prix communs, je vous prie de vouloir bien régler celui-là de façon que vous y trouviez honnêtement votre compte, sans oublier de joindre à cette note celle des ports, et autres menus trais qui doivent vous être remboursés ; et, comme je n’ai aucune correspondance à Grenoble, je vous enverrai le montant par le courrier, à moins que vous ne m’indiquiez quelque autre voie. L’offre de venir vous-même est obligeante ; mais je ne l’accepte pas, attendu que je n’en pourrais profiter, qu’il ne fait plus le temps d’herboriser, et que je ne suis pas en état de sortir pour cela. Portez-vous bien, mon cher M. Liotard ; je vous salue de tout mon cœur.

RENOU

Pourriez-vous me dire si le pistacia therebinthus et l’osiris alba croissent auprès de Grenoble ? Je crois avoir trouvé l’un et l’autre au-dessus de la Bastille[12], mais je n’en suis pas sûr.

J. J. Rousseau: Oeuvres complètes

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LETTRES SUR LA BOTANIQUE

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Lettres à M. de la Tourette

Conseiller en la Cour des Monnaies de Lyon

[13]

J. J. Rousseau: Oeuvres complètes

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LETTRES SUR LA BOTANIQUE

Lettres à M. de la Tourette

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Lettre I

À Monquin, le 17 17/12 69[14]

J’ai différé, monsieur, de quelques jours à vous accuser la réception du livre que vous avez eu la bonté de m’envoyer de la part de M. Gouan, et à vous remercier, pour me débarrasser auparavant d’un envoi que j’avais à faire, et me ménager le plaisir de m’entretenir un peu plus long temps avec vous.

Je ne suis pas surpris que vous soyez revenu d’ltalie plus satisfait de la nature que des hommes ; c’est ce qui arrive généralement aux bons observateurs, même dans les climats où elle est moins belle. Je sais qu’on trouve peu de penseurs dans ce pays-là ; mais je ne conviendrais pas tout-à-fait qu’on n’y trouve à satisfaire que les yeux, j’y voudrais ajouter les oreilles. Au reste, quand j’appris votre voyage, je craignis, monsieur, que les autres parties de l’histoire naturelle ne fissent quelque tort à la botanique, et que vous ne rapportassiez de ce pays -là plus de raretés pour votre cabinet que de plantes pour votre herbier. Je présume, au ton de votre lettre, que je ne me suis pas beaucoup trompé. Ah ! monsieur, vous feriez grand tort à la botanique de l’abandonner après lui avoir si bien montré, par le bien que vous lui avez déjà fait, celui que vous pouvez encore lui faire.

Vous me faites bien sentir et déplorer ma misère, en me demandant compte de mon herborisation de Pila. J’y allai dans une mauvaise saison, par un très -mauvais temps, comme vous savez, avec de très mauvais yeux, et avec des compagnons de voyage encore plus ignorants que moi, et privé par conséquent de la ressource pour y suppléer que j’avais à la grande Chartreuse. J’ajouterai qu’il n’y a point, selon moi, de comparaison à faire entre les deux herborisations, et que celle de Pila me parait aussi pauvre que celle de la Chartreuse est abondante et riche. Je n’aperçus pas une astrantia, pas une pirola, pas une soldanelle, pas une ombellifère, excepté le meum ; pas une saxifrage, pas une gentiane, pas une légumineuse, pas une belle didyname, excepté la mélisse à grandes fleurs. J’avoue aussi que nous errions sans guides, et sans savoir où chercher les places riches, et je ne suis pas étonné qu’avec tous les avantages qui me manquaient, vous ayez trouvé dans cette triste et vilaine montagne des richesses que je n’y ai pas vues. Quoi qu’il en soit, je vous envoie, monsieur, la courte liste de ce que j’y ai vu, plutôt que de ce que j’en ai rapporté ; car la pluie et ma maladresse ont fait que presque tout ce que j’avais recueilli s’est trouvé gâté et pourri à mon arrivée ici. Il n’y a dans tout cela que deux ou trois plantes qui m’aient fait un grand plaisir. Je mets à leur tête le sonchus alpinus, plante de cinq pieds de haut, dont le feuillage et le port sont admirables, et à qui ses grandes et belles fleurs bleues donnent un éclat qui la rendrait digne d’entrer dans votre jardin. J’aurais voulu, pour tout au monde, en avoir des graines ; mais cela ne me fut pas possible, le seul pied que nous trouvâmes étant tout nouvellement en fleurs ; et, vu la grandeur de la plante, et qu’elle est extrêmement aqueuse, à peine en ai-je pu conserver quelques débris à demi pourris. Comme j’ai trouvé en route quelques autres plantes assez jolies, j’en ai ajouté séparément la note, pour ne pas la confondre avec ce que j’ai trouvé sur la montagne. Quant à la désignation particulière des lieux, il m’est impossible de vous la donner ; car, outre la difficulté de la faire intelligiblement, je ne m’en ressouviens pas moi-même ; ma mauvaise vue et mon étourderie font que je ne sais presque jamais où je suis ; je ne puis venir à bout de m’orienter, et je me perds à chaque instant quand je suis seul, sitôt que je perds mon renseignement de vue.

Vous souvenez-vous, monsieur, d’un petit souchet que nous trouvâmes en assez grande abondance auprès de la grande Chartreuse, et que je crus d’abord être le cyperus fuscus, Lin ? Ce n’est point lui, et il n’en est l’ait aucune mention, que je sache, ni dans le Species, ni dans aucun auteur de botanique, hors le seul Michelius, dont voici la phrase: Cyperus radice repente, odora, locustis unciam longis et lineam latis. Tab. 31,f.I. Si vous avez, monsieur, quelque renseignement plus précis ou plus sûr dudit souchet, je vous serais très obligé de vouloir bien m’en faire part.

La botanique devient un tracas si embarrassant et si dispendieux quand on s’en occupe avec autant de passion, que, pour y mettre de la réforme, je suis tenté de me défaire de mes livres de plantes. La nomenclature et la synonymie forment une étude immense et pénible: quand on ne veut qu’observer, s’instruire, et s’amuser entre la nature et soi, l’on n’a pas besoin de tant de livres. Il en faut peut-être pour prendre quelque idée du système végétal, et apprendre à observer ; mais, quand une fois on a les yeux ouverts, quelque ignorant d’ailleurs qu’on puisse être, on n’a plus besoin de livres pour voir et admirer sans cesse. Pour moi, du moins, en qui l’opiniâtreté a mal suppléé à la mémoire, et qui n’ai fait que bien peu de progrès, je sens néanmoins qu’avec les gramens d’une cour ou d’un pré j’aurais de quoi m’occuper tout le reste de ma vie, sans jamais m’ennuyer un moment. Pardon, monsieur, de tout ce long bavardage. Le sujet fera mon excuse auprès de vous. Agréez, je vous supplie, mes très humbles salutations.

J. J. Rousseau: Oeuvres complètes

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LETTRES SUR LA BOTANIQUE

Lettres à M. de la Tourette

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Lettre II

Monquin, le 17 26/1 70.

Pauvres aveugles que nous sommes !

Ciel, démasque les imposteurs,

Et force leurs barbares cœurs

A s’ouvrir aux regards des hommes.

C’en est fait, monsieur, pour moi de la botanique ; il n’en est plus question quant à présent, et il y a peu d’apparence que je sois dans le cas d’y revenir. D’ailleurs je vieillis, je ne suis plus ingambe pour herboriser ; et des incommodités qui m’avaient laissé d’assez longs relâches menacent de me faire payer cette trêve. C’est bien assez désormais pour mes forces des courses de nécessité ; je dois renoncer à celles d’agrément, ou les borner à des promenades qui ne satisfont pas l’avidité d’un botanophile. Mais, en renonçant à une étude charmante, qui pour moi s’était transformée en passion, je ne renonce pas aux avantages qu’elle m’a procurés, et surtout, monsieur, à cultiver votre connaissance et vos bontés, dont j’espère aller dans peu vous remercier en personne. C’est à vous qu’il faut renvoyer toutes les exhortations que vous me faites sur l’entreprise d’un dictionnaire de botanique, dont il est étonnant que ceux qui cultivent cette science sentent si peu la nécessité. Votre âge, monsieur, vos talents, vos connaissances, vous donnaient les moyens de former, diriger et exécuter supérieurement cette entreprise ; et les applaudissements avec lesquels vos premiers essais ont été reçus du public vous sont garants de ceux avec lesquels il accueillerait un travail plus considérable. Pour moi, qui ne suis dans cette étude, ainsi que dans beaucoup d’autres, qu’un écolier radoteur, j’ai songé plutôt, en herborisant, à me distraire et m’amuser qu’à m’instruire, et n’ai point eu, dans mes observations tardives, la sotte idée d’enseigner au public ce que je ne savais pas moi-même. Monsieur, j’ai vécu quarante ans heureux sans faire des livres ; je me suis laissé entraîner dans cette carrière tard et malgré moi: j’en suis sorti de bonne heure. Si je ne retrouve pas, après l’avoir quittée, le bonheur dont je jouissais avant d’y entrer, je retrouve au moins assez de bon sens pour sentir que je n’y étais pas propre, et pour perdre à jamais la tentation d’y rentrer.

J’avoue pourtant que les difficultés que j’ai trouvées dans l’étude des plantes m’ont donné quelques idées sur le moyen de la faciliter et de la rendre utile aux autres, en suivant le fil du système végétal par une méthode plus graduelle et moins abstraite que celle de Tournefort et de tous ses successeurs, sans en excepter Linnaeus lui-même. Peut-être mon idée est-elle impraticable. Nous en causerons, si vous voulez, quand j’aurai l’honneur de vous voir. Si vous la trouviez digne d’être adoptée, et qu’elle vous tentât d’entreprendre sur ce plan des institutions botaniques, je croirais avoir beaucoup plus fait en vous excitant à ce travail, que si je l’avais entrepris moi-même.

Je vous dois des remerciements, monsieur, pour les plantes que vous avez eu la bonté de m’envoyer dans votre lettre, et bien plus encore pour les éclaircissements dont vous les avez accompagnées. Le papyrus m’a fait grand plaisir, et je l’ai mis bien précieusement dans mon herbier. Votre antirrhinum purpureum m’a bien prouvé que le mien n’était pas le vrai, quoiqu’il y ressemble beaucoup ; je penche à croire avec vous que c’est une variété de l’arvense ; et je vous avoue que j’en trouve plusieurs dans le Species, dont les phrases ne suffisent point pour me donner des différences spécifiques bien claires. Voilà, ce me semble, un défaut que n’aurait jamais la méthode que j’imagine, parce qu’on aurait toujours un objet fixe et réel de comparaison, sur lequel on pourrait aisément assigner les différences.

Parmi les plantes dont je vous ai précédemment envoyé la liste, j’en ai omis une dont Linnaeus n’a pas marqué la patrie, et que j’ai trouvée à Pila, c’est le rubia peregrina ; je ne sais si vous l’avez aussi remarquée ; elle n’est pas absolument rare dans la Savoie et dans le Dauphiné.

Je suis ici dans un grand embarras pour le transport de mon bagage, consistant, en grande partie, dans un attirail de botanique. J’ai surtout, dans des papiers épars, un grand nombre de plantes sèches en assez mauvais ordre, et communes pour la plupart, mais dont cependant quelques-unes sont plus curieuses: mais je n’ai ni le temps ni le courage de les trier, puisque ce travail me devient désormais inutile. Avant de jeter au feu tout ce fatras de paperasses, j’ai voulu prendre la liberté de vous en parler à tout hasard ; et si vous étiez tenté de parcourir ce foin, qui véritablement n’en vaut pas la peine, j’en pourrais faire une liasse qui vous parviendrait par M. Pasquet ; car, pour moi, je ne sais comment emporter tout cela, ni qu’en faire. Je crois me rappeler, par exemple, qu’il s’y trouve quelques fougères, entre autres le polypodium fragrans, que j’ai herborisées en Angleterre, et qui ne sont pas communes partout. Si même la revue de mon herbier et de mes livres de botanique pouvait vous amuser quelques moments, le tout pourrait être déposé chez vous, et vous le visiteriez à votre aise. Je ne doute pas que vous n’ayez la plupart de mes livres. Il peut cependant s’en trouver d’anglais, comme Parkinson, et le Gérard émaculé, que peut-être n’avez -vous pas. Le Valerius Cordus est assez rare ; j’avais aussi Tragus, mais je l’ai donné à M. Clappier.

Je suis surpris de n’avoir aucune nouvelle de M. Gouan, à qui j’ai envoyé les carex[15] de ce pays qu’il paraissait désirer, et quelques autres petites plantes, le tout à l’adresse de M. de Saint-Priest, qu’il m’avait donnée. Peut-être le paquet ne lui est-il pas parvenu: c’est ce que je ne saurais vérifier, vu que jamais un seul mot de vérité ne pénètre à travers l’édifice de ténèbres qu’on a pris soin d’élever autour de moi. Heureusement les ouvrages des hommes sont périssables comme eux, mais la vérité est éternelle: post tenebras lux.

Agréez, monsieur, je vous supplie, mes plus sincères salutations.

J. J. Rousseau: Oeuvres complètes

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LETTRES SUR LA BOTANIQUE

Lettres à M. de la Tourette

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Lettre III

Monquin, le 17 22/2 70.

Pauvres aveugles que nous sommes ! etc.

Ne faites, monsieur, aucune attention à la bizarrerie de ma date ; c’est une formule générale qui n’a nul trait à ceux à qui j’écris, mais seulement aux honnêtes gens qui disposent de moi avec autant d’équité que de bonté. C’est, pour ceux qui se laissent séduire par la puissance et tromper par l’imposture, un avis qui les rendra plus inexcusables, si, jugeant sur des choses que tout devrait leur rendre suspectes, ils s’obstinent à se refuser aux moyens que prescrit la justice pour s’assurer de la vérité.

C’est avec regret que je vois reculer, par mon état et par la mauvaise saison, le moment de me rapprocher de vous. J’espère cependant ne pas tarder beaucoup encore. Si j’avais quelques graines qui valussent la peine de vous être présentées, je prendrais le parti de vous les envoyer d’avance, pour ne pas laisser passer le temps de les semer ; mais j’avais fort peu de chose, et je le joignis avec des plantes de Pila, dans un envoi que je fis il y a quelques mois à madame la duchesse de Portland, et qui n’a pas été ! plus heureux, selon toute apparence, que celui que j’ai fait à M. Gouan, puisque je n’ai aucune nouvelle ni de l’un ni de l’autre. Comme celui de madame de Portland était plus considérable, et que j’y avais mis plus de soin et de temps, je le regrette davantage ; mais il faut bien que j’apprenne à me consoler de tout. J’ai pourtant encore quelques graines d’un fort beau seseli de ce pays, que j’appelle seseli Halleri, parce que je ne le trouve pas dans Linnaeus. J’en ai aussi d’une plante d’Amérique, que j’ai fait semer dans ce pays avec d’autres graines qu’on m’avait données, et qui seule à réussi. Elle s’appelle gombaut dans les îles, et j’ai trouvé que c’était l’hibiscus esculentus ; il a bien levé, bien fleuri ; et j’en ai tiré d’une capsule quelques graines bien mûres, que je vous porterai avec le seseli, si vous ne les avez pas. Comme l’une de ces plantes est des pays chauds, et que l’autre grène fort tard dans nos campagnes, je présume que rien ne presse pour les mettre en terre, sans quoi je prendrais le parti de vous les envoyer.

Votre galium rotundifolium, monsieur, est hier lui-même à mon avis, quoiqu’il doive avoir la fleur blanche, et que le vôtre l’ait flave ; mais comme il arrive à beaucoup de fleurs blanches de jaunir en séchant, je pense que les siennes sont dans le même cas. Ce n’est point du tout mon rubia peregrina, plante beaucoup plus grande, plus rigide, plus âpre, et de la consistance tout au moins de la garance ordinaire, outre que je suis certain d’y avoir vu des baies que n’a pas votre galium, et qui sont le caractère générique des rubia. Cependant je suis, je vous l’avoue, hors d’état de vous en envoyer un échantillon. Voici, là-dessus, mon histoire.

J’avais souvent vu en Savoie et en Dauphiné la garance sauvage, et j’en avais pris quelques échantillons. L’année dernière, à Pila, j’en vis encore ; mais elle me parut différente des autres, et il me semble que j’en mis un spécimen dans mon portefeuille. Depuis mon retour, lisant, par hasard, dans l’article rubia peregrina, que sa feuille n’avait point de nervure en dessus, je me rappelai ou crus me rappeler que mon rubia de Pila n’en avait point non plus ; de là je conclus que c’était le rubia peregrina. En m’échauffant sur cette idée, je vins à conclure la même chose des autres garances que j’avais trouvées dans ces pays, parce qu’elles n’avaient d’ordinaire que quatre feuilles ; pour que cette conclusion fut raisonnable, il aurait fallu chercher les plantes et vérifier ; voilà ce que ma paresse ne me permit point de faire, vu le désordre de mes paperasses, et le temps qu’il aurait fallu mettre à cette recherche. Depuis la réception, monsieur, de votre lettre, j’ai mis plus de huit jours à feuilleter tous mes livres et papiers l’un après l’autre, sans pouvoir retrouver ma plante de Pila, que j’ai peut-être jetée avec tout ce qui est arrivé pourri. J’en ai retrouvé quelques-unes des autres ; mais j’ai eu la mortification d’y trouver la nervure bien marquée, qui m’a désabusé, du moins sur celles-là. Cependant ma mémoire, qui me trompe si souvent, me retrace si bien celle de Pila, que j’ai peine encore à en démordre, et je ne désespère pas qu’elle ne se retrouve dans mes papiers ou dans mes livres. Quoi qu’il en soit, figurez-vous dans l’échantillon ci-joint les feuilles un peu plus larges et sans nervure ; voilà ma plante de Pila.

Quelqu’un de ma connaissance a souhaité d’acquérir mes livres de botanique en entier, et me demande même la préférence ; ainsi je ne me prévaudrai point sur cet article de vos obligeantes offres. Quant au fourrage épars dans des chiffons, puisque vous ne dédaignez pas de le parcourir, je le ferai remettre à M. Pasquet ; mais il faut auparavant que je feuillette et vide mes livres dans lesquels j’ai la mauvaise habitude de fourrer, en arrivant, les plantes que j’apporte, parce que cela est plus tôt fait. J’ai trouvé le secret de gâter, de cette façon, presque tous mes livres, et de perdre presque toutes mes plantes, parce qu’elles tombent et se brisent sans que j’y fasse attention, tandis que je feuillette et parcours le livre, uniquement occupé de ce que j’y cherche.

Je vous prie, monsieur, de faire agréer mes remerciements et salutations à monsieur votre frère. Persuadé de ses bontés et des vôtres, je me prévaudrai volontiers de vos offres dans l’occasion. Je finis, sans façon, en vous saluant, monsieur, de tout mon cœur.

J. J. Rousseau: Oeuvres complètes

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LETTRES SUR LA BOTANIQUE

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Lettre IV

Monquin, le 17 16/3 70

Pauvres aveugles que nous sommes ! etc.

Voici, monsieur, mes misérables herbailles, où j’ai bien peur que vous ne trouviez rien qui mérite d’être ramassé, si ce n’est des plantes que vous m’avez données vous-même, dont j’avais quelques-unes à double, et dont, après en avoir mis plusieurs dans mon herbier, je n’ai pas eu le temps de tirer le même parti des autres. Tout l’usage que je vous conseille d’en faire est de mettre le tout au feu. Cependant, si vous avez la patience de feuilleter ce fatras, vous y trouverez, je crois, quelques plantes qu’un officier obligeant a eu la bonté de m’apporter de Corse, et que je ne connais pas.

Voici aussi quelques graines du seseli Halleri. Il y en a peu, et je ne l’ai recueilli qu’avec beaucoup de peine, parce qu’il grène fort tard et mûrit difficilement en ce pays: mais il y devient, en revanche, une très belle plante, tant par son beau port que par la teinte de pourpre que les premières atteintes du froid donnent à ses ombelles et à ses tiges. Je hasarde aussi d’y joindre quelques graines de gombaut, quoique vous ne m’en ayez rien dit, et que peut-être vous l’ayez ou ne vous en souciiez pas, et quelques graines de l’heptaphillon, qu’on ne s’avise guère de ramasser ; et qui peut-être ne lève pas dans les jardins, car je ne me souviens pas d’y en avoir jamais vu.

Pardon, monsieur, de la hâte extrême avec laquelle je vous écris ces deux mots, et qui m’a fait presque oublier de vous remercier de l’asperula taurina, qui m’a fait bien grand plaisir. Si nos chemins étaient praticables pour les voitures, je serais déjà » près de vous. Je vous porterai le catalogue de mes livres, nous y marquerons ceux qui peuvent vous convenir ; et si l’acquéreur veut s’en défaire, j’aurai soin de vous les procurer. Je ne demande pas mieux, monsieur, je vous assure, que de cultiver vos bontés ; et si jamais j’ai le bonheur d’être un peu mieux connu de vous que de monsieur**, qui dit si bien me connaître, j’espère que vous ne m’en trouverez pas indigne. Je vous salue de tout mon cœur.

Avez-vous le dianthus superbus ? Je vous l’envoie à tout hasard. C’est réellement un bien bel oeillet, et d’une odeur bien suave, quoique faible. J’ai pu recueillir de la graine bien aisément, car il croît en abondance dans un pré qui est sous mes fenêtres. Il ne devrait être permis qu’aux chevaux du soleil de se nourrir d’un pareil foin.

J. J. Rousseau: Oeuvres complètes

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LETTRES SUR LA BOTANIQUE

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Lettre V

A Paris, le 17 4/7 70.

Pauvres aveugles que nous sommes ! etc.

Je voulais, monsieur, vous rendre compte de mon voyage en arrivant à Paris ; mais il m’a fallu quelques jours pour m’arranger et me remettre au courant avec mes anciennes connaissances. Fatigué d’un voyage de deux jours, j’en séjournai trois ou quatre à Dijon, d’où, par la même raison, j’allai faire un pareil séjour à Auxerre, après avoir eu le plaisir de voir en passant M. de Buffon, qui me fit l’accueil le plus obligeant. Je vis aussi à Montbar M. Daubenton le subdélégué, lequel, après une heure ou deux de promenade ensemble dans le jardin, me dit que j’avais déjà des commencements, et qu’en continuant de travailler je pourrais devenir un peu botaniste. Mais, le lendemain l’étant allé voir avant mon départ, je parcourus avec lui sa pépinière, malgré la pluie qui nous incommodait fort ; et n’y connaissant presque rien, je démentis si bien la bonne opinion qu’il avait eue de moi la veille, qu’il rétracta son éloge et ne me dit plus rien du tout. Malgré ce mauvais succès, je n’ai pas laissé d’herboriser un peu durant ma route, et de me trouver en pays de connaissance dans la campagne et dans les bois. Dans presque toute la Bourgogne j’ai vu la terre couverte, à droite et à gauche, de cette même grande gentiane jaune que je n’avais pu trouver à Pila. Les champs, entre Montbar et Chably, sont pleins de bulbocastanum, mais la bulbe en est beaucoup plus âcre qu’en Angleterre, et presque immangeable ; l’œnante fistulosa et la coquelourde (pulsatilla) y sont aussi en quantité: mais n’ayant traversé la forêt de Fontainebleau que très à la hâte, je n’y ai rien vu du tout de remarquable que le geranium grandiflorum, que je trouvai sous mes pieds par hasard une seule fois.

J’allai hier voir M. Daubenton au Jardin du Roi ; j’y rencontrai en me promenant, M. Richard, jardinier de Trianon, avec lequel je m’empressai, comme vous jugez bien, de faire connaissance. Il me promit de me faire voir son jardin^ qui est beaucoup plus riche que celui du roi à Paris: ainsi me voilà à portée de faire, dans l’un et dans l’autre, quelque connaissance avec les plantes exotiques, sur lesquelles, comme vous avez pu voir, je suis parfaitement ignorant. Je prendrai, pour voir Trianon plus à mon aise, quelque moment où la cour ne sera pas à Versailles, et je tâcherai de me fournir à double de tout ce qu’on me permettra de prendre, afin de pouvoir vous envoyer ce que vous pourriez ne pas avoir. J’ai aussi vu le jardin de M. Cochin, qui m’a paru fort beau ; mais, en l’absence du maître, je n’ai osé toucher à rien. Je suis, depuis mon arrivée, tellement accablé de visites et de dîners, que si ceci dure, il est impossible que j’y tienne, et malheureusement je manque de force pour me défendre. Cependant, si je ne prends bien vite un autre train de vie, mon estomac et ma botanique sont en grand péril. Tout ceci n’est pas le moyen de reprendre la copie de musique d’une façon bien lucrative ; et j’ai peur qu’à force de dîner en ville je ne finisse par mourir de faim chez moi. Mon âme navrée avait besoin de quelque dissipation, je le sens ; mais je crains de n’en pouvoir ici régler la mesure, et j’aimerais encore mieux être tout en moi que tout hors de moi. Je n’ai point trouvé, monsieur, de société mieux tempérée et qui me convînt mieux que la vôtre ; point d’accueil plus selon mon cœur que celui que, sous vos auspices, j’ai reçu de l’adorable Mélanie. S’il m’était donné de me choisir une vie égale et douce, je voudrais, tous les jours de la mienne, passer la matinée au travail, soit à ma copie, soit sur mon herbier ; dîner avec vous et Mélanie ; nourrir ensuite, une heure ou deux, mon oreille et mon cœur, des sons de sa voix et de ceux de sa harpe ; puis me promener tête-à-tête avec vous le reste de la journée, en herborisant et philosophant selon notre fantaisie. Lyon m’a laissé des regrets qui m’en rapprocheront quelque jour peut-être: si cela m’arrive, vous ne serez pas oublié, monsieur, dans mes projets: puissiez-vous concourir à leur exécution ! Je suis fâché de ne savoir pas ici l’adresse de monsieur votre frère, s’il y est encore: je n’aurais pas tardé si longtemps à l’aller voir, me rappeler à son souvenir, et le prier de vouloir bien me rappeler quelquefois au vôtre et à celui de M**.

Si mon papier ne finissait pas, si la poste n’allait pas partir, je ne saurais pas finir moi-même. Mon bavardage n’est pas mieux ordonné sur le papier que dans la conversation. Veuillez supporter l’un comme vous avez supporté l’autre. Vale, et me ama.

J. J. Rousseau: Oeuvres complètes

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Lettre VI

A Paris, le 17 28/9 70.

Pauvres aveugles que nous sommes ! etc.

Je ne voulais, monsieur, m’accuser de mes torts qu’après les avoir réparés ; mais le mauvais temps qu’il fait et la saison qui se gâte me punissent d’avoir négligé le Jardin du Roi tandis qu’il faisait beau, et me mettent hors d’état de vous rendre compte, quant à présent, du plantago uniflora, et des autres plantes curieuses dont j’aurais pu vous parler si j’avais su mieux profiter des bontés de M. de Jussieu. Je ne désespère pas pourtant de profiter encore de quelque beau jour d’automne pour faire ce pèlerinage, et aller recevoir, pour cette année, les adieux de la syngénésie: mais, en attendant ce moment, permettez, monsieur, que je prenne celui-ci pour vous remercier, quoique tard, de la continuation de vos bontés et de vos lettres, qui me feront toujours le plus vrai plaisir, quoique je sois peu exact à y répondre. J’ai encore à m’accuser de beaucoup d’autres omissions pour lesquelles je n’ai pas moins besoin de pardon. Je voulais aller remercier monsieur votre frère de l’honneur de son souvenir, et lui rendre sa visite ; j’ai tardé d’abord, et puis j’ai oublié son adresse. Je le revis une fois à la comédie italienne ; mais nous étions dans des loges éloignées, je ne pus l’aborder, et maintenant j’ignore même s’il est encore à Paris. Autre tort inexcusable ; je me suis rappelé de ne vous avoir point remercié de la connaissance de M. Robinet, et de l’accueil obligeant que vous m’avez attiré de lui. Si vous comptez avec votre serviteur, il restera trop insolvable ; mais puisque nous sommes en usage, moi de faillir, vous de pardonner, couvrez encore cette fois mes fautes de votre indulgence, et je tâcherai d’en avoir moins besoin dans la suite, pourvu toutefois que vous n’exigiez pas de l’exactitude dans mes réponses: car ce devoir est absolument au-dessus de mes forces, surtout dans ma position actuelle. Adieu, monsieur ; souvenez-vous quelquefois, je vous supplie, d’un homme qui vous est bien sincèrement attaché, et qui ne se rappelle jamais sans plaisir et sans regret les promenades charmantes qu’il a eu le bonheur de faire avec vous.

On a représenté Pygmalion à Montigny ; je n’y étais pas, ainsi je n’en puis parler. Jamais le souvenir de ma première Galathée ne me laissera le désir d’en voir une autre.

J. J. Rousseau: Oeuvres complètes

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Lettre VII

A Paris, le 17 26/11 70.

Pauvres aveugles que nous sommes ! etc.

Je ne sais presque plus, monsieur, comment oser vous écrire, après avoir tardé si longtemps à vous remercier du trésor de plantes sèches que vous avez eu la bonté de m’envoyer en dernier lieu. N’ayant pas encore eu le temps de les placer, je ne les ai pas extrêmement examinées ; mais je vois à vue de pays qu’elles sont belles et bonnes ; je ne doute pas qu’elles ne soient bien dénommées, et que toutes les observations que vous me demandez ne se réduisent à des approbations. Cet envoi me remettra, je l’espère, un peu dans le train de la botanique, que d’autres soins m’ont fait extrêmement négliger depuis mon arrivée ici ; et le désir de vous témoigner ma bien impuissante, mais bien sincère reconnaissance, me fournira peut-être avec le temps quelque chose à vous envoyer. Quant à présent je me présente tout-à-fait à vide, n’ayant des semences dont vous m’envoyez la note que le seul doronicum pardulianches que je crois vous avoir déjà donné, et dont je vous envoie mon misérable reste. Si j’eusse été prévenu quand j’allai à Pila l’année dernière, j’aurais pu vous apporter aisément un litron des semences du prenanthes purpurea, et il y en a quelques autres comme le tamus, et la gentiane perfoliée que vous devez trouver aisément autour de vous. Je n’ai pas oublié le plantago monanthos, mais on n’a pu me le donner au Jardin du Roi, où il n’y en avait qu’un seul pied sans fleur et sans fruit ; j’en ai depuis recouvré un petit vilain échantillon que je vous enverrai avec autre chose, si je ne trouve pas mieux ; mais comme il croît en abondance autour de l’étang de Montmorency, j’y compte aller herboriser le printemps prochain, et vous envoyer, s’il se peut, plantes et graines. Depuis que je suis à Paris, je n’ai été encore que trois ou quatre fois au Jardin du Roi ; et quoiqu’on m’y accueille avec la plus grande honnêteté et qu’on m’y donne volontiers des échantillons déplantes, je vous avoue que je n’ai pu m’enhardir encore à demander des graines. Si j’en viens là, c’est pour vous servir que j’en aurai le courage, mais cela ne peut venir tout d’un coup. J’ai parié à M. de Jussieu du papyrus que vous avez rapporté de Naples ; il doute que ce soit le vrai papier nilotica. Si vous pouviez lui en envoyer, soit plante, soit graines, soit par moi, soit par d’autres, j’ai vu que cela lui ferait grand plaisir, et ce serait peut-être un excellent moyen d’obtenir de lui beaucoup de choses qu’alors nous aurions bonne grâce à demander, quoique je sache bien par expérience qu’il est charmé d’obliger gratuitement ; mais j’ai besoin de quelque chose pour m’enhardir, quand il faut demander.

Je remets avec cette lettre à MM. Boy de La Tour qui s’en retournent, une boîte contenant une araignée de mer, qui vient de bien loin ; car on me l’a envoyée du golfe du Mexique. Comme cependant ce n’est pas une pièce bien rare et qu’elle a été fort endommagée dans le trajet, j’hésitais à vous l’envoyer ; mais on me dit qu’elle peut se raccommoder et trouver place encore dans un cabinet: cela supposé, je vous prie de lui en donner une dans le vôtre, en considération d’un homme qui vous sera toute sa vie bien sincèrement attaché. J’ai mis dans la même boîte les deux ou trois semences de doronic et autres que j’avais sous la main. Je compte l’été prochain me remettre au courant de la botanique pour tâcher de mettre un peu du mien dans une correspondance qui m’est précieuse, et dont j’ai eu jusqu’ici seul tout le profit. Je crains d’avoir poussé l’étourderie au point de ne vous avoir pas remercié de la complaisance de M. Robinet, et des honnêtetés dont il m’a comblé. J’ai aussi laissé repartir d’ici M. de Fleurieu sans aller lui rendre mes devoirs, comme je le devais et voulais faire. Ma volonté, monsieur, n’aura jamais de tort auprès de vous ni des vôtres ; mais ma négligence m’en donne souvent de bien inexcusables que je vous prie toutefois d’excuser dans votre miséricorde. Ma femme a été très sensible à l’honneur de votre souvenir, et nous vous prions l’un et l’autre d’agréer nos très humbles salutations.

J. J. Rousseau: Oeuvres complètes

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Lettre VIII

A Paris, le 17 25/1 72.

Pauvres aveugles que nous sommes ! etc.

J’ai reçu, monsieur, avec grand plaisir, de vos nouvelles, des témoignages de votre souvenir, et des détails de vos intéressantes occupations. Mais vous me parlez d’un envoi de plantes par M. l’abbé Rosier, que je n’ai point reçu. Je me souviens bien d’en avoir reçu un de votre part, et de vous en avoir remercié, quoiqu’un peu tard, avant votre voyage de Paris ; mais depuis votre retour à Lyon, votre lettre a été pour moi votre premier signe de vie ; et j’en ai été d’autant plus charmé, que j’avais presque cessé de m’y attendre.

En apprenant les changements survenus à Lyon, j’avais si bien préjugé que vous vous regarderiez comme affranchi d’un dur esclavage, et que, dégagé de devoirs, respectables assurément, mais qu’un homme de goût mettra difficilement au nombre de ses plaisirs, vous en goûteriez un très vif à vous livrer tout entier à l’étude de la nature, que j’avais résolu de vous en féliciter. Je suis fort aise de pouvoir du moins exécuter après coup, et sur votre propre témoignage, une résolution que ma paresse ne m’a pas permis d’exécuter d’avance, quoique très sûr que cette félicitation ne viendrait pas mal à propos.

Les détails de vos herborisations et de vos découvertes m’ont fait battre le cœur d’aise. Il me semblait que j’étais à votre suite, et que je partageais vos plaisirs ; ces plaisirs si purs, si doux, que si peu d’hommes savent goûter, et dont, parmi ce peu-là, moins encore sont dignes, puisque je vois, avec autant de surprise que de chagrin, que la botanique elle-même n’est pas exempte de ces jalousies, de ces haines couvertes et cruelles qui empoisonnent et déshonorent tous les autres genres d’études. Ne me soupçonnez point, monsieur, d’avoir abandonné ce goût délicieux ; il jette un charme toujours nouveau sur ma vie solitaire. Je m’y livre pour moi seul, sans succès, sans progrès, presque sans communication, mais chaque jour plus convaincu que les loisirs livrés à la contemplation de la nature sont les moments de la vie où l’on jouit le plus délicieusement de soi. J’avoue pourtant que, depuis votre départ, j’ai joint un petit objet d’amour propre à celui d’amuser innocemment et agréablement mon oisiveté. Quelques fruits étrangers, quelques graines qui me sont par hasard tombées entre les mains, m’ont inspiré la fantaisie de commencer une très petite collection en ce genre. Je dis commencer, car je serais bien fâché de tenter de l’achever, quand la chose me serait possible, n’ignorant pas que, tandis qu’on est pauvre, on ne sent que le plaisir d’acquérir ; et que, quand on est riche, au contraire, on ne sent que la privation de ce qui nous manque, et l’inquiétude inséparable du désir de compléter ce qu’on a. Vous devez depuis longtemps en être à cette inquiétude, vous, monsieur, dont la riche collection rassemble en petit presque toutes les productions de la nature, et prouve, par son bel assortiment, combien M, l’abbé Rosier a eu raison de dire qu’elle est l’ouvrage du choix et non du hasard. Pour moi, qui ne vais que tâtonnant dans un petit coin de cet immense labyrinthe, je rassemble fortuitement et précieusement tout ce qui me tombe sous la main, et non seulement j’accepte avec ardeur et reconnaissance les plantes que vous voulez bien m’offrir ; mais, si vous vous trouviez avec cela quelques fruits ou graines surnuméraires et de rebut dont vous voulussiez bien m’enrichir, j’en ferais la gloire de ma petite collection naissante. Je suis confus de ne pouvoir, dans ma misère, rien vous offrir en échange, au moins pour le moment. Car, quoique j’eusse rassemblé quelques plantes depuis mon arrivée à Paris, ma négligence et l’humidité de la chambre que j’ai d’abord habitée ont tout laissé pourrir. Peut-être serai-je plus heureux cette année, ayant résolu d’employer plus de soin dans la dessiccation de mes plantes, et surtout de les coller à mesure qu’elles sont sèches ; moyen qui m’a paru le meilleur pour les conserver. J’aurai mauvaise grâce, ayant fait une recherche vaine, de vous faire valoir une herborisation que j’ai faite à Montmorency l’été dernier avec la Caterve du Jardin du Roi ; mais il est certain qu’elle ne fut entreprise de ma part que pour trouver le plantago monanthos, que j’eus le chagrin d’y chercher inutilement. M. de Jussieu le jeune, qui vous a vu sans doute à Lyon, aura pu vous dire avec quelle ardeur je priai tous ces messieurs, sitôt que nous approchâmes de la queue de l’étang, de m’aidera la recherche de cette plante ; ce qu’ils firent, et entre autres M. Thouin, avec une complaisance et un soin qui méritaient lui meilleur succès.

Nous ne trouvâmes rien ; et après deux heures d’une recherche inutile, au fort de la chaleur, et le jour le plus chaud de l’année, nous fûmes respirer et faire la halte sous des arbres qui n’étaient pas loin, concluant unanimement que le plantago uniflora, indiqué par Tournefort et M. de Jussieu aux environs de l’étang de Montmorency, en avait absolument disparu. L’herborisation au surplus fut assez riche en plantes communes ; mais tout ce qui vaut la peine d’être mentionné se réduit à l’osmonde royale, le Iythrum hyssopifolia, le Iysimachia tenella, le peplis portula, le drosera rotundifolia, le cyperus fuscus, le schœnus nigricans, et l’hydrocotyle, naissantes avec quelques feuilles petites et rares, sans aucune fleur.

Le papier me manque pour prolonger ma lettre. Je ne vous parle point de moi, parce que je n’ai plus rien de nouveau à vous en dire, et que je ne prends plus aucun intérêt à ce que disent, publient, impriment, inventent, assurent, et prouvent, à ce qu’ils prétendent, mes contemporains, de l’être imaginaire et fantastique auquel il leur a plu de donner mon nom. Je finis donc mon bavardage avec ma feuille, vous priant d’excuser le désordre et le griffonnage d’un homme qui a perdu toute habitude d’écrire, et qui ne la reprend presque que pour vous. Je vous salue, monsieur, de tout mon cœur, et vous prie de ne pas m’oublier auprès de monsieur et madame de Fleurieu.

J. J. Rousseau: Oeuvres complètes

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Lettre IX

A Paris, le 17 7/1 73.

Pauvres aveugles que nous sommes ! etc.

Votre seconde lettre, monsieur, m’a fait sentir bien vivement le tort d’avoir tardé si longtemps à répondre à la précédente, et à vous remercier des plantes qui l’accompagnaient. Ce n’est pas que je n’aie été bien sensible à votre souvenir et à votre envoi ; mais la nécessité d’une vie trop sédentaire et l’inhabitude d’écrire des lettres en augmentent journellement la difficulté, et je sens qu’il faudra renoncer bientôt à tout commerce épistolaire, même avec les personnes qui, comme vous, monsieur, me l’ont toujours rendu instructif et agréable.

Mon occupation principale et la diminution de mes forces ont ralenti mon goût pour la botanique, au point de craindre de le perdre tout-à-fait. Vos lettres et vos envois sont bien propres à le ranimer. Le retour de la belle saison y contribuera peut-être: mais je doute qu’en aucun temps ma paresse s’accommode longtemps de la fantaisie des collections. Celle de graines qu’a faite M. Thouin avait excité mon émulation, et j’avais tenté de rassembler en petit autant de diverses semences et de fruits, soit indigènes, soit exotiques qu’il en pourrait tomber sous ma main: j’ai bien fait des courses dans cette intention. J’en suis revenu avec des moissons assez raisonnables, et beaucoup de personnes obligeantes ayant contribué à les augmenter, je me suis bientôt senti, dans ma pauvreté, l’embarras des richesses ; car, quoique je n’aie pas en tout un millier d’espèces, l’effroi m’a pris en tentant de ranger tout cela ; et la place d’ailleurs me manquant pour y mettre une espèce d’ordre, j’ai presque renoncé à cette entreprise ; et j’ai des paquets de graines qui m’ont été envoyés d’Angleterre et d’ailleurs, depuis assez longtemps, sans que j’aie encore été tenté de les ouvrir. Ainsi, à moins que cette fantaisie ne se ranime, elle est, quant à présent, à peu près éteinte.

Ce qui pourra contribuer avec le goût de la promenade qui ne me quittera jamais, à me conserver celui d’un peu d’herborisation, c’est l’entreprise des petits herbiers en miniature que je me suis chargé de faire pour quelques personnes, et qui, quoique uniquement composés de plantes des environs de Paris, me tiendront toujours un peu en haleine pour les ramasser et les dessécher.

Quoi qu’il arrive de ce goût attiédi, il me laissera toujours des souvenirs agréables des promenades champêtres dans lesquelles j’ai eu l’honneur de vous suivre, et dont la botanique a été le sujet ; et, s’il me reste de tout cela quelque part dans votre bienveillance, je ne croirai pas avoir cultivé sans fruit la botanique, même quand elle aura perdu pour moi ses attraits. Quant à l’admiration dont vous me parlez, méritée ou non, je ne vous en remercie pas, parce que c’est unim sentiment qui n’a jamais flatté mon cœur. J’ai promis à M. de Châteaubourg que je vous remercierais de m’avoir procuré le plaisir d’apprendre par lui de vos nouvelles, et je m’acquitte avec plaisir de ma promesse. Ma femme est très sensible à l’honneur de votre souvenir, et nous vous prions, monsieur, l’un et l’autre, d’agréer nos remerciements et nos salutations.

J. J. Rousseau: Oeuvres complètes

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LETTRES SUR LA BOTANIQUE

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Lettre à M. L’abbé de Pramont

N. B —L’abbé de Pramont avait confié à Rousseau une collection de planches gravées représentant des plantes, et accompagnées d’un texte explicatif pour chaque plante. Rousseau les a rangées suivant la méthode de Linnée, et a joint au texte des notes en assez grand nombre. Ce recueil en deux volumes grand in-folio contenant 398 planches, et ayant pour titre la Botanique mise à la portée de tout le monde par les sieur et dame Regnault, Paris, 1774[16], a été déposé à la bibliothèque de la Chambre des Députés. En tête est, avec l’original de la lettre qu’on va lire, une Table raisonnée et méthodique faite par Rousseau avec beaucoup de soin.

A Paris, le 13 avril 1778.

Vos planches gravées, monsieur, sont revues et arrangées comme vous l’avez désiré. Vous êtes prié de vouloir bien les faire retirer. Elles pourraient se gâter dans ma chambre, et n’y feraient plus qu’un embarras, parce que la peine que j’ai eue à les arranger me fait craindre d’y toucher derechef. Je dois vous prévenir, monsieur, qu’il y a quelques feuilles du discours extrêmement barbouillées et presque inlisibles ; difficiles même à relier sans rogner de l’écriture que j’ai quelquefois prolongée étourdiment sur la marge. Quoique j’aie assez rarement succombé à la tentation de faire des remarques, l’amour de la botanique et le désir de vous complaire m’ont quelquefois emporté. Je ne puis écrire lisiblement que quand je copie, et j’avoue que je n’ai pas eu le courage de doubler mon travail en faisant des brouillons. Si ce griffonnage vous dégoûtait de votre exemplaire, après l’avoir parcouru, je vous offre, monsieur, le remboursement, avec l’assurance qu’il ne restera pas à ma charge. Agréez, monsieur, mes très humbles salutations.

La Table méthodique dont il vient d’être parlé, est précédée d’un court préliminaire et terminée par cette observation:

« La méthode de Linnaeus n’est pas, à la vérité parfaitement naturelle. Il est impossible de réduire en un ordre méthodique et en même temps vrai et exact les productions de la nature, qui sont si variées et qui ne se rapprochent que par des gradations insensibles. Mais un système de botanique n’est point une histoire naturelle: c’est une table, une méthode qui, à l’aide de quelques caractères remarquables et à peu près constants, apprend à rassembler les végétaux connus et à y ramener les nouveaux individus qu’on découvre. Ce moyen est nécessaire pour en faciliter l’étude et fixer la mémoire. Ainsi aucun système botanique n’est véritablement naturel. Le meilleur est celui qui se trouve fondé sur les caractères les plus fixes et les plus aisés à connaître. »

Quant aux notes qu’on trouve presque sur chaque feuille du Recueil en question, elles prouvent une profonde connaissance de la matière, et sont quelquefois rédigées d’une manière piquante. En voici deux prises au hasard.

SUR LA GRANDE CAPUCINE, N° 128.

« Madame de Linnée a remarqué que ses fleurs rayonnent et jettent une sorte de lueur avant le crépuscule. Ce que je vois de plus sur dans cette observation, c’est que les dames dans ce pays-là se lèvent plus matin que dans celui-ci. »

SUR LA MÉLISSE OU CITRONNELLE, N° 214

« Chaque auteur la gratifie d’une vertu. C’est comme les fées marraines, dont chacune douait la filleule de quelque beauté ou qualité particulière. »

FIN des LETTRES SUR LA BOTANIQUE

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