Abstract

Four fictional love letters from an older man to a young woman, Sara, written as a literary exercise in response to a wager. A minor gallant text, without philosophical content.

Testo originale francese · Arvensa Editions · pubblico dominio

Avertissement

[40]

On comprendra sans peine comment une espèce de défi a pu faire écrire ces quatre lettres. On demandait si un amant d’un demi-siècle pouvait ne pas faire rire. Il m’a semblé qu’on pouvait se laisser surprendre à tout âge ; qu’un barbon pouvait même écrire jusqu’à quatre lettres d’amour, et intéresser encore les honnêtes gens, mais qu’il ne pouvait aller jusqu’à six sans se déshonorer. Je n’ai pas besoin de dire ici mes raisons ; on peut les sentir en lisant ces lettres : après leur lecture on en jugera.

Seconde lettre

Puisque je vous ai écrit, je veux vous écrire encore : ma première faute en attire une autre. Mais je saurai m’arrêter, soyez-en sûre ; et c’est la manière dont vous m’avez traité durant mon délire qui décidera de mes sentiments à votre égard quand j’en serai revenu. Vous avez beau feindre de n’avoir pas lu ma lettre, vous mentez ; je le sais, vous l’avez lue. Oui, vous mentez sans me rien dire, par l’air égal avec lequel vous croyez m’en imposer. Si vous êtes la même qu’auparavant, c’est parce que vous avez été toujours fausse ; et la simplicité que vous affectez avec moi me prouve que vous n’en avez jamais eu. Vous ne dissimulez ma folie que pour l’augmenter ; vous n’êtes pas contente que je vous écrive, si vous ne me voyez encore à vos pieds ; vous voulez me rendre aussi ridicule que je peux l’être ; vous voulez me donner en spectacle à vous-même, peut-être à d’autres ; et vous ne vous croyez pas assez triomphante si je ne suis déshonoré.

Je vois tout cela, fille artificieuse, dans cette feinte modestie par laquelle vous espérez m’en imposer, dans cette feinte égalité par laquelle vous me semblez vouloir me tenter d’oublier ma faute, en paraissant vous-même n’en rien savoir. Encore une fois, vous avez lu ma lettre ; je le sais, je l’ai vu. Je vous ai vue, quand j’entrais dans votre chambre, poser précipitamment le livre où je l’avais mise ; je vous ai vue rougir, et marquer un moment de trouble. Trouble séducteur et cruel, qui peut-être est encore un de vos pièges, et qui m’a fait plus de mal que tous vos regards. Que devins-je à cet aspect, qui m’agite encore ? Cent fois, en un instant, prêta me précipiter aux pieds de l’orgueilleuse, que de combats, que d’efforts pour me retenir ! Je sortis pourtant, je sortis palpitant de joie d’échapper à l’indigne bassesse que j’allais faire. Ce seul moment me venge de tes outrages. Sois moins fière, ô Sara ! d’un penchant que je peux vaincre, puisqu’une fois en ma vie j’ai déjà triomphé de toi.

Infortuné ! j’impute à ta vanité des fictions de mon amour-propre. Que n’ai-je le bonheur de pouvoir croire que tu t’occupes de moi, ne fût-ce que pour me tyranniser ! Mais daigner tyranniser un amant grisou serait lui faire trop d’honneur encore. Non, tu n’as point d’autre art que ton indifférence : ton dédain fait toute ta coquetterie, tu me désoles sans songer à moi. Je suis malheureux jusqu’à ne pouvoir t’occuper au moins de mes ridicules, et tu méprises ma folie jusqu’à ne daigner pas même t’en moquer. Tu as lu ma lettre, et tu l’as oubliée ; tu ne m’as point parlé de mes maux, parce que tu n’y songeais plus. Quoi ! je suis donc nul pour toi ! Mes fureurs, mes tourments, loin d’exciter ta pitié, n’excitent pas même ton attention ! Ah ! où est cette douceur que tes yeux promettent ? où est ce sentiment si tendre qui paraît les animer ?… Barbare !… insensible à mon état, tu dois l’être à tout sentiment honnête. Ta figure promet une âme ; elle ment, tu n’as que de la férocité… Ah, Sara ! j’aurais attendu de ton bon cœur quelque consolation dans ma misère.

Quatrième lettre

Quoi ! c’était vous que je redoutais ! c’était vous que je rougissais d’aimer ! O Sara ! fille adorable ! âme plus belle que ta figure ! si je m’estime désormais quelque chose, c’est d’avoir un cœur fait pour sentir tout ton prix. Oui, sans doute, je rougis de l’amour que j’avais pour toi ; mais c’est parce qu’il était trop rampant, trop languissant, trop faible, trop peu digne de son objet. Il y a six mois que mes yeux et mon cœur dévorent tes charmes ; il y a six mois que tu m’occupes seule, et que je ne vis que pour toi : mais ce n’est que d’hier que j’ai appris à t’aimer. Tandis que tu me parlais, et que des discours dignes du ciel sortaient de ta bouche, je croyais voir changer tes traits, ton air, ton port, ta figure ; je ne sais quel feu surnaturel luisait dans tes yeux, des rayons de lumière semblaient t’entourer. Ah ! Sara ! si réellement tu n’es pas une mortelle, si tu es l’ange envoyé du ciel pour ramener qui cœur qui s’égare, dis-le-moi, peut-être il est temps encore. Ne laisse plus profaner ton image par des désirs formés malgré moi. Hélas ! si je m’abuse dans mes vœux, dans mes transports, dans mes téméraires hommages, guéris-moi d’une erreur qui t’offense, apprends-moi comment il faut t’adorer.

Vous m’avez subjugué, Sara, de toutes les manières ; et si vous me faites aimer ma folie, vous me la faites cruellement sentir. Quand je compare votre conduite à la mienne, je trouve un sage dans une jeune fille, et je ne sens en moi qu’un vieux enfant. Votre douceur, si pleine de dignité, de raison, de bienséance, m’a dit tout ce que ne m’eût pas dit un accueil plus sévère ; elle m’a fait plus rougir de moi que n’eussent fait vos reproches ; et l’accent un peu plus grave que vous avez mis hier dans vos discours m’a fait aisément connaître que je n’aurais pas dû vous exposer à me les tenir deux fois. Je vous entends, Sara ; et j’espère vous prouver aussi que si je ne suis pas digne de vous plaire par mon amour, je le suis par les sentiments qui l’accompagnent. Mon égarement sera aussi court qu’il a été grand ; vous me l’avez montré, cela suffit, j’en saurai sortir, soyez-en sûre : quelque aliéné que je puisse être, si j’en avais vu toute l’étendue, jamais je n’aurais fait le premier pas. Quand je méritais des censures, vous ne m’avez donné que des avis, et vous avez bien voulu ne me voir que faible lorsque j’étais criminel. Ce que vous ne m’avez pas dit, je sais me le dire ; je sais donner à ma conduite auprès de vous le nom que vous ne lui avez pas donné ; et si j’ai pu faire une bassesse sans la connaître, je vous ferai voir que je ne porte point un cœur bas. Sans doute c’est moins mon âge que le vôtre qui me rend coupable. Mon mépris pour moi m’empêchait de voir toute l’indignité de ma démarche. Trente ans de différence ne me montraient que ma honte, et me cachaient vos dangers. Hélas ! quels dangers ! Je n’étais pas assez vain pour en supposer : je n’imaginais pas pouvoir tendre un piège à votre innocence ; et si vous eussiez été moins vertueuse, j’étais un suborneur sans en rien savoir.

O Sara ! ta vertu est à des épreuves plus dangereuses, et tes charmes ont mieux à choisir. Mais mon devoir ne dépend ni de ta vertu ni de tes charmes ; sa voix me parle, et je le suivrai. Qu’un éternel oubli ne peut-il te cacher mes erreurs ! Que ne les puis-je oublier moi-même ! Mais non, je le sens, j’en ai pour la vie, et le trait s’enfonce par mes efforts pour l’arracher. C’est mon sort de brûler, jusqu’à mon dernier soupir, d’un feu que rien ne peut éteindre, et auquel chaque jour ôte un degré d’espérance, et en ajoute un de déraison. Voilà ce qui ne dépend pas de moi ; mais voici, Sara, ce qui en dépend. Je vous donne ma foi d’homme qui ne la faussa jamais, que je ne vous reparlerai de mes jours de cette passion ridicule et malheureuse que j’ai pu peut-être empêcher de naître, mais que je ne puis plus étouffer. Quand je dis que je ne vous en parlerai pas, j’entends que rien en moi ne vous dira ce que je dois taire. J’impose à mes yeux le même silence qu’à ma bouche : mais, de grâce, imposez aux vôtres de ne plus venir m’arracher ce triste secret. Je suis à l’épreuve de tout, hors de vos regards : vous savez trop combien il vous est aisé de me rendre parjure. Un triomphe si sûr pour vous, et si flétrissant pour moi, pourrait-il flatter votre belle âme ? Non, divine Sara, ne profane pas le temple où tu es adorée, et laisse au moins quelque vertu dans ce cœur à qui tu as tout ôté.

Je ne puis ni ne veux reprendre le malheureux secret qui m’est échappé ; il est trop tard, il faut qu’il vous reste ; et il est si peu intéressant pour vous, qu’il serait bientôt oublié si l’aveu ne s’en renouvelait sans cesse. Ah ! je serais trop à plaindre dans ma misère, si jamais je ne pouvais me dire que vous la plaignez ; et vous devez d’autant plus la plaindre, que vous n’aurez jamais à m’en consoler. Vous me verrez toujours tel que je dois être, mais connaissez-moi toujours tel que je suis ; vous n’aurez plus à censurer mes discours, mais souffrez mes lettres : c’est tout ce que je vous demande. Je n’approcherai de vous que comme d’une divinité devant laquelle on impose silence à ses passions. Vos vertus suspendront l’effet de vos charmes ; votre présence purifiera mon cœur ; je ne craindrai point d’être un séducteur en ne vous disant rien qu’il ne vous convienne d’entendre ; je cesserai de me croire ridicule quand vous ne me verrez jamais tel ; et je voudrai n’être plus coupable, quand je ne pourrai l’être que loin de vous.

Mes lettres ! Non. Je ne dois pas même désirer de vous écrire, et vous ne devez le souffrir jamais. Je vous estimerais moins si vous en étiez capable. Sara, je te donne cette arme pour t’en servir contre moi. Tu peux être dépositaire de mon fatal secret, tu n’en peux être la confidente. C’est assez pour moi que tu le saches, ce serait trop pour toi de l’entendre répéter. Je me tairai : qu’aurais-je de plus à te dire ? Bannis-moi, méprise-moi désormais, si tu revois jamais ton amant dans l’ami que tu t’es choisi. Sans pouvoir te fuir, je te dis adieu pour la vie. Ce sacrifice était le dernier qui me restait à te faire ; c’était le seul qui fût digne de tes vertus et de mon cœur.

FIN des LETTRES À SARA

Table des matières du titre

Liste des Mélanges ou littérature variée

Liste générale des titres