Abstract
Nine letters defending Émile and the Social Contract, condemned and burned in Geneva: Rousseau defends natural religion against the charge of heresy and attacks the usurpation of sovereign authority by Geneva’s Small Council, developing a sharp analysis of his homeland’s constitution.
Testo originale francese · Arvensa Editions · pubblico dominio
Lettre I
État de la question par rapport à l’auteur. Si elle est de la compétence des tribunaux civils. Manière injuste de la résoudre.
Non, Monsieur, je ne vous blâme point de ne vous être pas joint aux représentants pour soutenir ma cause. Loin d’avoir approuvé moi-même cette démarche, je m’y suis opposé de tout mon pouvoir, et mes parents s’en sont retirés à ma sollicitation. L’on s’est tu quand il fallait parler ; on a parlé quand il ne restait qu’à se taire. Je prévis l’inutilité des représentations, j’en pressentis les conséquences : je jugeai que leurs suites inévitables troubleraient le repos public, ou changeraient la constitution de l’État. L’événement a trop justifié mes craintes. Vous voilà réduits à l’alternative qui m’effrayait. La crise où vous êtes exige une autre délibération dont je ne suis plus l’objet. Sur ce qui a été fait vous demandez ce que vous devez faire : vous considérez que l’effet de ces démarches, étant relatif au corps de la bourgeoisie, ne retombera pas moins sur ceux qui s’en sont abstenus que sur ceux qui les ont faites. Ainsi, quels qu’aient été d’abord les divers avis, l’intérêt commun doit ici tout réunir. Vos droits et attaqués ne peuvent plus demeurer en doute ; il faut qu’ils soient reconnus ou anéantis, et c’est leur évidence qui les met en ou péril. Il ne fallait pas approcher le flambeau durant l’orage ; mais aujourd’hui le feu est à la maison.
Quoiqu’il ne s’agisse plus de mes intérêts, mon honneur me rend toujours partie dans cette affaire ; vous le savez, et vous me consultez toutefois comme un homme neutre ; vous supposez que le préjugé ne m’aveuglera point et que la passion ne me rendra point injuste : je l’espère aussi ; mais dans des circonstances si délicates, qui peut répondre de soi ? Je sens qu’il m’est impossible de m’oublier dans une querelle dont je suis le sujet, et qui a mes malheurs pour première cause. Que ferai-je donc, Monsieur, pour répondre à votre confiance et justifier votre estime autant qu’il est en moi ? Le voici. Dans la juste défiance de moi-même, je vous dirai moins mon avis que mes raisons : vous les pèserez, vous comparerez, et vous choisirez. Faites plus ; défiez-vous toujours, non de mes intentions ; Dieu le sait, elles sont pures ; mais de mon jugement. L’homme le plus juste, quand il est ulcéré voit rarement les choses comme elles sont. Je ne veux sûrement pas vous tromper, mais je puis me tromper ; je le pourrais en toute autre chose, et cela doit arriver ici plus probablement. Tenez-vous donc sur vos gardes, et quand je n’aurais pas dix fois raison, ne me l’accordez pas une.
Voilà, Monsieur, la précaution que vous devez prendre, et voici celle que je veux prendre à mon tour. Je commencerai par vous parler de moi, de mes griefs, des durs procédés de vos magistrats ; quand cela sera fait et que j’aurai bien soulagé mon cœur, je m’oublierai moi-même, je vous parlerai de vous, de votre situation, c’est-à-dire, de la République ; et je ne crois pas trop présumer de moi, si j’espère, au moyen de cet arrangement, traiter avec équité la question que vous me faites.
J’ai été outragé d’une manière d’autant plus cruelle que je me flattais d’avoir bien mérité de la patrie. Si ma conduite eût eu besoin de grâce, je pouvais raisonnablement espérer de l’obtenir. Cependant, avec un empressement sans exemple, sans avertissement, sans citation, sans examen, on s’est hâté de flétrir mes livres ; on a fait plus ; sans égard pour mes malheurs, pour mes maux, pour mon état, on a décrété ma personne avec la même précipitation, l’on ne m’a pas même épargné les termes qu’on emploie pour les malfaiteurs. Ces messieurs n’ont pas été indulgents, ont-ils du moins été justes ? C’est ce que je veux rechercher avec vous. Ne vous effrayez pas, je vous prie, de l’étendue que je suis forcé de donner à ces lettres. Dans la multitude de questions qui se présentent, je voudrais être sobre en paroles : mais, Monsieur, quoi qu’on puisse faire, il en faut pour raisonner.
Rassemblons d’abord les motifs qu’ils ont donnés de cette procédure, non dans le réquisitoire, non dans l’arrêt, porté dans le secret, et resté dans les ténèbres[724], mais dans les réponses du Conseil aux représentations des citoyens et bourgeois, ou plutôt dans les Lettres écrites de la campagne : ouvrage qui leur sert de manifeste, et dans lequel seul ils daignent raisonner avec vous.
« Mes livres sont, disent-ils, impies, scandaleux, téméraires, pleins de blasphèmes et de calomnies contre la religion. Sous l’apparence des doutes l’auteur y a rassemblé tout ce qui peut tendre à saper, ébranler et détruire les principaux fondements de la religion chrétienne révélée.
Ils attaquent tous les gouvernements.
Ces livres sont d’autant plus dangereux et répréhensibles, qu’ils sont écrits en français, du style le plus séducteur, qu’ils paraissent sous le nom et la qualification d’un citoyen de Genève, et que, selon l’intention de l’auteur, l’Émile doit servir de guide aux pères, aux mères, aux précepteurs.
En jugeant ces livres, il n’a pas été possible au Conseil de ne jeter aucun regard sur celui qui en était présumé l’auteur. »
Au reste, le décret porté contre moi, « n’est, continuent-ils, ni un jugement, ni une sentence, mais un simple appointement provisoire qui laissait dans leur entier mes exceptions et défenses, et qui dans le cas prévu servait de préparatoire à la procédure prescrite par les édits et par l’ordonnance ecclésiastique. »
À cela les Représentants, sans entrer dans l’examen de la doctrine, objectèrent : « que le Conseil avait jugé sans formalités préliminaires : que l’article 88 de l’ordonnance ecclésiastique avait été violé dans ce jugement : que la procédure faite en 1562 contre Jean Morelli à forme de cet article en montrait clairement l’usage, et donnait par cet exemple une jurisprudence qu’on n’aurait pas dû mépriser que cette nouvelle manière de procéder était même contraire à la règle du droit naturel admise chez tous les peuples, laquelle exige que nul ne soit condamné sans avoir été entendu dans ses défenses ; qu’on ne peut flétrir un ouvrage sans flétrir en même temps l’auteur dont il porte le nom ; qu’on ne voit pas quelles exceptions et défenses il reste à un homme déclaré impie, téméraire, scandaleux dans ses écrits, et après la sentence rendue et exécutée contre ces mêmes écrits, puisque les choses n’étant point susceptibles d’infamie, celle qui résulte de la combustion d’un livre par la main du bourreau rejaillit nécessairement sur l’auteur : d’où il suit qu’on n’a pu enlever à un citoyen le bien le plus précieux, l’honneur ; qu’on ne pouvait détruire sa réputation, son état, sans commencer par l’entendre ; que les ouvrages condamnés et flétris méritaient du moins autant de support et de tolérance que divers autres écrits où l’on fait de cruelles satires sur la religion, et qui ont été répandus et même imprimés dans la ville : qu’enfin par rapport aux gouvernements, il a toujours été permis dans Genève de raisonner librement sur cette matière générale, qu’on n’y défend aucun livre qui en traite, qu’on n’y flétrit aucun auteur pour en avoir traité, quel que soit son sentiment ; et que, loin d’attaquer le gouvernement de la République en particulier, je ne laisse échapper aucune occasion d’en faire l’éloge. »
À ces objections il fut répliqué de la part du Conseil : « que ce n’est point manquer à la règle qui veut que nul ne soit condamné sans l’entendre, que de condamner un livre après en avoir pris lecture et l’avoir examiné suffisamment : que l’article 88 des ordonnances n’est applicable qu’à un homme qui dogmatise et non à un livre destructif de la religion chrétienne : qu’il n’est pas vrai que la flétrissure d’un ouvrage se communique à l’auteur, lequel peut n’avoir été qu’imprudent ou maladroit : qu’à l’égard des ouvrages scandaleux tolérés ou même imprimés dans Genève, il n’est pas raisonnable de prétendre que pour avoir dissimulé quelquefois, un gouvernement soit obligé de dissimuler toujours ; que d’ailleurs les livres où l’on ne fait que tourner en ridicule la religion ne sont pas à beaucoup près aussi punissables que ceux où sans détour on l’attaque par le raisonnement. Qu’enfin ce que le Conseil doit au maintien de la religion chrétienne dans sa pureté, au bien public, aux lois, et à l’honneur du gouvernement lui ayant fait porter cette sentence, ne lui permet ni de la changer ni de l’affaiblir. »
Ce ne sont pas là toutes les raisons, objections et réponses qui ont été alléguées de part et d’autre, mais ce sont les principales, et elles suffisent pour établir par rapport à moi la question de fait et de droit.
Cependant comme l’objet, ainsi présenté, demeure encore un peu vague, je vais tâcher de le fixer avec plus de précision, de peur que vous n’étendiez ma défense à la partie de cet objet que je n’y veux pas embrasser.
Je suis homme et j’ai fait des livres ; j’ai donc fait aussi des erreurs[725]. J’en aperçois moi-même en assez grand nombre : je ne doute pas que d’autres n’en voient beaucoup davantage, et qu’il n’y en ait bien plus encore que ni moi ni d’autres ne voyons point. Si l’on ne dit que cela j’y souscris.
Mais quel auteur n’est pas dans le même cas, ou s’ose flatter de n’y pas être ? Là-dessus donc, point de dispute. Si l’on me réfute et qu’on ait raison, l’erreur est corrigée et je me tais. Si l’on me réfute et qu’on ait tort, je me tais encore ; dois-je répondre du fait d’autrui ? En tout état de cause, après avoir entendu les deux parties, le public, est juge, il prononce, le livre triomphe ou tombe, et le procès est fini.
Les erreurs des auteurs sont souvent fort indifférentes ; mais il en est aussi de dommageables, même contre l’intention de celui qui les commet. On peut se tromper au préjudice du public comme au sien propre ; on peut nuire innocemment. Les controverses sur les matières de jurisprudence, de morale, de religion tombent fréquemment dans ce cas. Nécessairement un des deux disputants se trompe, et l’erreur sur ces matières important toujours devient faute ; cependant on ne la punit pas quand on la présume involontaire. Un homme n’est pas coupable pour nuire en voulant servir, et si l’on poursuivait criminellement un auteur pour des fautes d’ignorance ou d’inadvertance, pour de mauvaises maximes qu’on pourrait tirer de ses écrits très conséquemment mais contre son gré, quel écrivain pourrait se mettre à l’abri des poursuites ? Il faudrait être inspiré du Saint-Esprit pour se faire auteur et n’avoir que des gens inspirés du Saint-Esprit pour juges.
Si l’on ne m’impute que de pareilles fautes, je ne m’en défends pas plus que des simples erreurs. Je ne puis affirmer n’en avoir point commis de telles, parce que je ne suis pas un ange ; mais ces fautes qu’on prétend trouver dans mes écrits peuvent fort bien n’y pas être, parce que ceux qui les y trouvent ne sont pas des anges, non plus. Hommes et sujets à l’erreur ainsi que moi, sur quoi prétendent-ils que leur raison soit l’arbitre de la mienne, et que je sois punissable pour n’avoir pas pensé comme eux ?
Le public est donc aussi le juge de semblables fautes ; son blâme en est le seul châtiment. Nul ne peut se soustraire à ce juge, et quant à moi, je n’en appelle pas. Il est vrai que si le magistrat trouve ces fautes nuisibles il peut défendre le livre qui les contient ; mais je le répète ; il ne peut punir pour cela l’auteur qui les a commises ; puisque ce serait punir un délit qui peut être involontaire, et qu’on ne doit punir dans le mal que la volonté. Ainsi ce n’est point encore là ce dont il s’agit.
Mais il y a bien de la différence entre un livre qui contient des erreurs nuisibles et un livre pernicieux. Des principes établis, la chaîne d’un raisonnement suivi, des conséquences déduites manifestent l’intention de l’auteur, et cette intention dépendant de sa volonté rentre sous la juridiction des lois. Si cette intention est évidemment mauvaise, ce n’est plus erreur, ni faute, c’est crime ; ici tout change. Il ne s’agit plus d’une dispute littéraire dont le public juge selon la raison, mais d’un procès criminel qui doit être jugé dans les tribunaux selon toute la rigueur des lois ; telle est la position critique où m’ont mis des magistrats qui se disent justes, et des écrivains zélés qui les trouvent trop cléments. Sitôt qu’on m’apprête des prisons, des bourreaux, des chaînes, quiconque m’accuse est un délateur ; il sait qu’il n’attaque pas seulement l’auteur mais l’homme, il sait que ce qu’il écrit peut influer sur mon sort[726] : ce n’est plus à ma seule réputation qu’il en veut, c’est à mon honneur, à ma liberté, à ma vie.
Ceci, Monsieur, nous ramène tout d’un coup à l’état de la question dont il me paraît que le public s’écarte. Si j’ai écrit des choses répréhensibles on peut m’en blâmer, on peut supprimer le livre. Mais pour le flétrir, pour m’attaquer personnellement, il faut plus ; la faute ne suffit pas, il faut un délit, un crime ; il faut que j’aie écrit à mauvaise intention un livre pernicieux, et que cela soit prouvé, non comme un auteur prouve qu’un autre auteur se trompe, mais comme un accusateur doit convaincre devant le juge l’accusé. Pour être traité comme un malfaiteur il faut que je sois convaincu de l’être. C’est la première question qu’il s’agit d’examiner. La seconde, en supposant le délit constaté, est d’en fixer la nature, le lieu où il a été commis, le tribunal qui doit en juger, la loi qui le condamne, et la peine qui doit le punir. Ces deux questions une fois résolues décideront si j’ai été traité justement ou non.
Pour savoir si j’ai écrit des livres pernicieux il faut en examiner les principes, et voir ce qu’il en résulterait si ces principes étaient admis. Comme j’ai traité beaucoup de matières, je dois me restreindre à celles sur lesquelles je suis poursuivi, savoir, la religion et le gouvernement. Commençons par le premier article, à l’exemple des juges qui ne se sont pas expliqués sur le second.
On trouve dans l’Émile la Profession de foi d’un prêtre catholique, et dans l’Héloïse celle d’une femme dévote : ces deux pièces s’accordent assez pour qu’on puisse expliquer l’une par l’autre, et de cet accord on peut présumer avec quelque vraisemblance que si l’auteur qui a publié les livres où elles sont contenues ne les adopte pas en entier l’une et l’autre, du moins il les favorise beaucoup. De ces deux professions de foi la première étant la plus étendue et la seule où l’on ait trouvé le corps du délit, doit être examinée par préférence.
Cet examen, pour aller à son but, rend encore un éclaircissement nécessaire. Car remarquez bien qu’éclaircir et distinguer les propositions que brouillent et confondent mes accusateurs, c’est leur répondre. Comme ils disputent contre l’évidence, quand la question est bien posée, ils sont réfutés.
Je distingue dans la religion deux parties, outre la forme du culte, qui n’est qu’un cérémonial. Ces deux parties sont le dogme et la morale. Je divise les dogmes encore en deux parties ; savoir, celle qui posant les principes de nos devoirs sert de base à la morale, et celle qui, purement de foi, ne contient que des dogmes spéculatifs.
De cette division, qui me paraît exacte, résulte celle des sentiments sur la religion d’une part en vrais, faux ou douteux, et de l’autre en bons, mauvais ou indifférents.
Le jugement des premiers appartient à la raison seule, et si les théologiens s’en sont emparés, c’est comme raisonneurs, c’est comme professeurs de la science par laquelle on parvient à la connaissance du vrai et du faux en matière de foi. Si l’erreur en cette partie est nuisible, c’est seulement à ceux qui errent, et c’est seulement un préjudice pour la vie à venir sur laquelle les tribunaux humains ne peuvent étendre leur compétence. Lorsqu’ils connaissent de cette matière, ce n’est plus comme juges du vrai et du faux, mais comme ministres des lois civiles qui règlent la forme extérieure du culte : il ne s’agit pas encore ici de cette partie ; il en sera traité ci-après.
Quant à la partie de la religion qui regarde la morale, c’est-à-dire, la justice, le bien public, l’obéissance aux lois naturelles et positives, les vertus sociales et tous les devoirs de l’homme et du citoyen, il appartient au gouvernement d’en connaître : c’est en ce point seul que la religion entre directement sous sa juridiction, et qu’il doit bannir, non l’erreur, dont il n’est pas juge, mais tout sentiment nuisible qui tend à couper le nœud social.
Voilà, Monsieur, la distinction que vous avez à faire pour juger de cette pièce, portée au tribunal, non des prêtres, mais des magistrats. J’avoue qu’elle n’est pas toute affirmative. On y voit des objections et des doutes. Posons, ce qui n’est pas, que ces doutes soient des négations. Mais elle est affirmative dans sa plus grande partie ; elle est affirmative et démonstrative sur tous les points fondamentaux de la religion civile ; elle est tellement décisive sur tout ce qui tient à la providence éternelle, à l’amour du prochain, à la justice, à la paix, au bonheur des hommes, aux lois de la société, à toutes les vertus, que les objections, les doutes mêmes y ont pour objet quelque avantage, et je défie qu’on m’y montre un seul point de doctrine attaqué que je ne prouve être nuisible aux hommes ou par lui-même ou par ses inévitables effets.
La religion est utile et même nécessaire aux peuples. Cela n’est-il pas dit, soutenu, prouvé dans ce même écrit ? Loin d’attaquer les vrais principes de la religion, l’auteur les pose, les affermit de tout son pouvoir ; ce qu’il attaque, ce qu’il combat, ce qu’il doit combattre, c’est le fanatisme aveugle, la superstition cruelle, le stupide préjugé. Mais il faut, disent-ils, respecter tout cela. Mais pourquoi ? Parce que c’est ainsi qu’on mène les peuples. Oui, c’est ainsi qu’on les mène à leur perte. La superstition est le plus terrible fléau du genre humain ; elle abrutit les simples, elle persécute les sages, elle enchaîne les nations, elle fait partout cent maux effroyables : quel bien fait-elle ? Aucun ; si elle le fait, c’est aux tyrans ; elle est leur arme la plus terrible, et cela même est le plus grand mal qu’elle ait jamais fait.
Ils disent qu’en attaquant la superstition je veux détruire la religion même : comment le savent-ils ? pourquoi confondent-ils ces deux causes, que je distingue avec tant de soin ? Comment ne voient-ils point que cette imputation réfléchit contre eux dans doute sa force, et que la religion n’a point d’ennemis plus terribles que les défenseurs de la superstition ? Il serait bien cruel qu’il fût si aisé d’inculper l’intention d’un homme, quand il est si difficile de la justifier. Par cela même qu’il n’est pas prouvé qu’elle si mauvaise, on la doit juger bonne. Autrement qui pourrait être à l’abri des jugements arbitraires de ses ennemis ? Quoi ! leur simple affirmation fait preuve de ce qu’ils ne peuvent savoir, et la mienne, ointe à toute ma conduite, n’établit point mes propres sentiments ? Quel moyen me reste donc de les faire connaître ? Le bien que je sens dans mon cœur je ne puis le montrer, je l’avoue ; mais quel est l’homme abominable qui s’ose vanter d’y voir le mal qui n’y fut jamais ?
Plus on serait coupable de prêcher l’irréligion, dit très bien M. d’Alembert, plus il est criminel d’en accuser ceux qui ne la prêchent pas en effet. Ceux qui jugent publiquement de mon christianisme montrent seulement l’espèce du leur, et la seule chose qu’ils ont prouvée est qu’eux et moi n’avons pas la même religion. Voilà précisément ce qui les fâche : on sent que le mal prétendu les aigrit moins que le bien même. Ce bien qu’ils sont forcés de trouver dans mes écrits les dépite et les gêne ; réduits à le tourner en mal encore, ils sentent qu’ils e découvrent trop. Combien ils seraient plus à leur aise si ce bien n’y était pas !
Quand on ne me juge point sur ce que j’ai dit, ais sur ce qu’on assure que j’ai voulu dire, quand on cherche dans mes intentions le mal qui n’est pas dans mes écrits, que puis-je faire ? Ils démentent es discours par mes pensées ; quand j’ai dit blanc s affirment que j’ai voulu dire noir ; ils se mettent la place de Dieu pour faire l’œuvre du Diable ; comment dérober ma tête à des coups portés de haut ?
Pour prouver que l’auteur n’a point eu l’horrible intention qu’ils lui prêtent, je ne vois qu’un moyen ; c’est d’en juger sur l’ouvrage. Ah ! qu’on en juge Ainsi j’y consens ; mais cette tâche n’est pas la mienne, et un examen suivi sous ce point de vue ait de ma part une indignité. Non, Monsieur, il Y a ni malheur ni flétrissure qui puissent me réduire cette abjection. Je croirais outrager l’auteur, l’éditeur, le lecteur même, par une justification d’autant plus honteuse qu’elle est plus facile ; c’est dégrader la vertu que montrer qu’elle n’est pas un crime ; c’est obscurcir l’évidence que prouver qu’elle est la vérité. Non, lisez et jugez vous-même. Malheur à vous, si, durant cette lecture, votre cœur ne bénit pas cent fois l’homme vertueux et ferme qui ose instruire ainsi les humains !
Eh ! comment me résoudrais-je à justifier cet ouvrage ? moi qui crois effacer par lui les fautes de ma vie entière ; moi qui mets les maux qu’il m’attire en compensation de ceux que j’ai faits, moi qui, plein de confiance espère un jour dire au juge suprême : daigne juger dans ta clémence un homme faible ; j’ai fait le mal sur la terre, mais j’ai publié cet écrit.
Mon cher Monsieur, permettez à mon cœur gonflé d’exhaler de temps en temps ses soupirs ; mais soyez sûr que dans mes discussions je ne mêlerai ni déclamations ni plaintes. Je n’y mettrai pas même la vivacité de mes adversaires ; je raisonnerai toujours de sang-froid. Je reviens donc.
Tâchons de prendre un milieu qui vous satisfasse, et qui ne m’avilisse pas. Supposons un moment la Profession de foi du vicaire adoptée dans un coin du monde chrétien, et voyons ce qu’il en résulterait en bien et en mal. Ce ne sera ni l’attaquer ni la défendre ; ce sera la juger par ses effets.
Je vois d’abord les choses les plus nouvelles sans aucune apparence de nouveauté ; nul changement dans le culte et de grands changements dans les cœurs, des conversions sans éclat, de la foi sans dispute, du zèle sans fanatisme, de la raison sans impiété, peu de dogmes et beaucoup de vertus, la tolérance du philosophe et la charité du chrétien.
Nos prosélytes auront deux règles de foi qui n’en font qu’une, la raison et l’Évangile ; la seconde sera d’autant plus immuable qu’elle ne se fondera que sur la première, et nullement sur certains faits, lesquels ayant besoin d’être attestés, remettent la religion sous l’autorité des hommes.
Toute la différence qu’il y aura d’eux aux autres chrétiens est que ceux-ci sont des gens qui disputent beaucoup sur l’Évangile sans se soucier de le pratiquer, au lieu que nos gens s’attacheront beaucoup à la pratique, et ne disputeront point.
Quand les chrétiens disputeurs viendront leur dire : Vous vous dites chrétiens sans l’être ; car pour être chrétiens il faut croire en Jésus-Christ, et vous n’y croyez point ; les chrétiens paisibles leur répondront : « Nous ne savons pas bien si nous croyons en Jésus-Christ dans votre idée, parce que nous ne l’entendons pas. Mais nous tâchons d’observer ce qu’il nous prescrit. Nous sommes chrétiens, chacun à notre manière, nous en gardant sa parole, et vous en croyant en lui. Sa charité veut que nous soyons tous frères, nous la suivons en vous admettant pour tels ; pour l’amour de lui ne nous ôtez pas un titre que nous honorons de toutes nos forces et qui nous est aussi cher qu’à vous. »
Les chrétiens disputeurs insisteront sans doute. En vous renommant de Jésus il faudrait nous dire à quel titre ? Vous gardez, dites-vous, sa parole, mais quelle autorité lui donnez-vous ? Reconnaissez-vous la révélation ? Ne la reconnaissez-vous pas ? Admettez-vous l’Évangile en entier, ne l’admettez-vous qu’en partie ? Sur quoi fondez-vous ces distinctions ? Plaisants chrétiens, qui marchandent avec le maître, qui choisissent dans sa doctrine ce qu’il leur plaît d’admettre et de rejeter !
À cela les autres diront paisiblement : « Mes frères, nous ne marchandons point, car notre foi n’est pas un commerce : Vous supposez qu’il dépend de nous d’admettre ou de rejeter comme il nous plaît ; mais cela n’est pas, et notre raison n’obéit point à notre volonté. Nous aurions beau vouloir que ce qui nous paraît faux nous parût vrai, il nous paraîtrait faux malgré nous. Tout ce qui dépend de nous est de parler selon notre pensée ou contre notre pensée, et notre seul crime est de ne vouloir pas vous tromper.
« Nous reconnaissons l’autorité de Jésus-Christ, parce que notre intelligence acquiesce à ses préceptes et nous en découvre la sublimité. Elle nous dit qu’il convient aux hommes de suivre ces préceptes, mais qu’il était au-dessus d’eux de les trouver. Nous admettons la Révélation comme émanée de l’Esprit de Dieu, sans en savoir la manière, et sans nous tourmenter pour la découvrir : pourvu que nous sachions que Dieu a parlé, peu nous importe d’expliquer comment il s’y est pris, pour se faire entendre. Ainsi reconnaissant dans l’Évangile l’autorité divine, nous croyons Jésus-Christ revêtu de cette autorité ; nous reconnaissons une vertu plus qu’humaine dans sa conduite, et une sagesse plus qu’humaine dans ses leçons. Voilà ce qui est bien décidé pour nous. Comment cela s’est-il fait ? Voilà ce qui ne l’est pas ; cela nous passe. Cela ne vous passe pas, vous ; à la bonne heure ; nous vous en félicitons de tout notre cœur. Votre raison peut être supérieure à la nôtre ; mais ce n’est pas à dire qu’elle doive nous servir de loi. Nous consentons que vous sachiez tout ; souffrez que nous ignorions quelque chose.
« Vous nous demandez si nous admettons tout l’Évangile ; nous admettons tous les enseignements qu’a donnés Jésus-Christ. L’utilité, la nécessité de la plupart de ces enseignements nous frappe et nous tâchons de nous y conformer. Quelques-uns ne sont pas à notre portée ; ils ont été donnés sans doute pour des esprits plus intelligents que nous. Nous ne croyons point avoir atteint les limites de la raison humaine, et les hommes plus pénétrants besoin de préceptes plus élevés.
« Beaucoup de choses dans l’Évangile passent notre raison, et même la choquent ; nous ne les rejetons pourtant pas. Convaincus de la faiblesse de notre entendement, nous savons respecter ce que nous ne pouvons concevoir, quand l’association de ce que nous concevons nous le fait juger supérieur à nos lumières. Tout ce qui nous est nécessaire à savoir pour être saints nous paraît clair dans l’Évangile ; qu’avons-nous besoin d’entendre le reste ? Sur ce point nous demeurerons ignorants mais exempts d’erreur, et nous n’en serons pas moins gens de bien ; cette humble réserve elle-même est l’esprit de l’Évangile.
« Nous ne respectons pas précisément ce livre sacré comme livre, mais comme la parole et la vie de Jésus-Christ. Le caractère de vérité, de sagesse et de sainteté qui s’y trouve nous apprend que cette histoire n’a pas été essentiellement altérée[727] ; mais il n’est pas démontré pour nous qu’elle ne l’ait point été du tout. Qui sait si les choses que nous n’y comprenons pas ne sont point des fautes glissées dans le texte ? Qui sait si des disciples si fort inférieurs à leur maître l’ont bien compris et bien rendu partout ? Nous ne décidons point là-dessus, nous ne présumons pas même, et nous ne vous proposons des conjectures que parce que vous l’exigez.
« Nous pouvons nous tromper dans nos idées, mais vous pouvez aussi vous tromper dans les vôtres. Pourquoi ne le pourriez-vous pas étant hommes ? Vous pouvez avoir autant de bonne foi que nous, mais vous n’en sauriez avoir davantage : vous pouvez être plus éclairés, mais vous n’êtes pas infaillibles. Qui jugera donc entre les deux partis ? sera-ce vous ? cela n’est pas juste. Bien moins sera-ce nous qui nous défions si fort de nous-mêmes. Laissons donc cette décision au juge commun qui nous entend, et puisque nous sommes d’accord sur les règles de nos devoirs réciproques, supportez-nous sur le reste, comme nous vous supportons. Soyons hommes de paix, soyons frères ; unissons-nous dans l’amour de notre commun maître, dans la pratique des vertus qu’il nous prescrit. Voilà ce qui fait le vrai chrétien. »
« Que si vous vous obstinez à nous refuser ce précieux titre ; après avoir tout fait pour vivre fraternellement avec vous, nous nous consolerons je cette injustice, en songeant que les mots ne sont pas les choses, que les premiers disciples de Jésus ne prenaient point le nom de chrétiens, que le martyr Étienne ne le porta jamais, et que quand Paul fut converti à la foi de Christ, il n’y avait encore aucuns chrétiens[728] sur la terre. »
Croyez-vous, Monsieur, qu’une controverse ainsi traitée sera fort animée et fort longue, et qu’une des parties ne sera pas bientôt réduite au silence quand l’autre ne voudra point disputer.
Si nos prosélytes sont maîtres du pays où ils vivent, ils établiront une forme de culte aussi simple que leur croyance, et la religion qui résultera de tout cela sera la plus utile aux hommes par sa simplicité même. Dégagée de tout ce qu’ils mettent à la place des vertus, et n’ayant ni rites superstitieux, ni subtilités dans la doctrine, elle ira tout entière à son vrai but, qui est la pratique de nos devoirs. Les mots de dévot et d’orthodoxe y seront sans usage ; la monotonie de certains sons articulés n’y sera pas la piété ; il n’y aura d’impies que les méchants, ni de fidèles que les gens de bien.
Cette institution une fois faite, tous seront obligés par les lois de s’y soumettre, parce qu’elle n’est point fondée sur l’autorité des hommes, qu’elle n’a rien qui ne soit dans l’ordre des lumières naturelles, qu’elle ne contient aucun article qui ne se rapporte au bien de la société, et qu’elle n’est mêlée d’aucun dogme inutile à la morale, d’aucun point de pure spéculation.
Nos prosélytes seront-ils intolérants pour cela ? Au contraire, ils seront tolérants par principe, ils le seront plus qu’on ne peut l’être dans aucune autre doctrine, puisqu’ils admettront toutes les bonnes religions qui ne s’admettent pas entre elles, c’est-à-dire, toutes celles qui ayant l’essentiel qu’elles négligent, font l’essentiel de ce qui ne l’est Point. En s’attachant, eux, à ce seul essentiel, ils laisseront les autres en faire à leur gré l’accessoire, pourvu qu’ils ne le rejettent pas : ils les laisseront expliquer ce qu’ils n’expliquent point, décider ce qu’ils ne décident point. Ils laisseront à chacun ses rites, ses formules de foi, sa croyance ; ils diront : Admettez avec nous les principes des devoirs de l’homme et du citoyen ; du reste, croyez tout ce qu’il vous plaira, Quant aux religions qui sent essentiellement mauvaises, qui portent l’homme à faire le mal, ils ne les toléreront point ; parce que cela même est contraire à la véritable tolérance, qui n’a pour but que la paix du genre humain. Le vrai tolérant ne tolère point le crime, il ne tolère aucun dogme qui rende les hommes méchants.
Maintenant supposons au contraire, que nos prosélytes soient sous la domination d’autrui : comme gens de paix ils seront soumis aux lois de leurs maîtres, même en matière de religion, à moins que cette religion ne fût essentiellement mauvaise ; car alors, sans outrager ceux qui la professent, ils refuseraient de la professer. Ils leur diraient : puisque Dieu nous appelle à la servitude, nous voulons être de bons serviteurs, et vos sentiments nous empêcheraient de l’être ; nous connaissons nos devoirs, nous les aimons, nous rejetons ce qui nous en détache ; c’est afin de vous être fidèles que nous n’adoptons pas la loi de l’iniquité.
Mais si la religion du pays est bonne en elle-même, et que ce qu’elle a de mauvais soit seulement dans des interprétations particulières, ou dans des dogmes purement spéculatifs, ils s’attacheront à l’essentiel et toléreront le reste, tant par respect pour les lois que par amour pour la paix. Quand ils seront appelés à déclarer expressément leur croyance, ils le feront, parce qu’il ne faut point mentir ; ils diront au besoin leur sentiment avec fermeté, même avec force ; ils se défendront par la raison si on les attaque. Du reste, ils ne disputeront point contre leurs frères, et sans s’obstiner à vouloir les convaincre, ils leur resteront unis par la charité, ils assisteront à leurs assemblées, ils adopteront leurs formules, et ne se croyant pas plus infaillibles qu’eux, ils se soumettront à l’avis du plus grand nombre, en ce qui n’intéresse pas leur conscience et ne leur paraît pas importer au salut.
Voilà le bien, me direz-vous, voyons le mal. Il sera dit en peu de paroles, Dieu ne sera plus l’organe de la méchanceté des hommes. La religion ne servira plus d’instrument à la tyrannie des gens d’Église et à la vengeance des usurpateurs ; elle ne servira plus qu’à rendre les croyants bons et justes ; ce n’est pas là le compte de ceux qui les mènent c’est pis pour eux que si elle ne servait à rien.
Ainsi donc la doctrine en question est bonne au genre humain et mauvaise à ses oppresseurs. Dans quelle classe absolue la faut-il mettre ? J’ai dit fidèlement le pour et le contre, comparez et choisissez. Tout bien examiné, je crois que vous conviendrez de deux choses : l’une que ces hommes que je suppose se conduiraient en ceci très conséquemment à la Profession de foi du vicaire ; l’autre que cette conduite serait non seulement irréprochable mais vraiment chrétienne, et qu’on aurait tort de refuser à ces hommes bons et pieux le nom de chrétiens ; puisqu’ils le mériteraient parfaitement par leur conduite, et qu’ils seraient moins opposés par leurs sentiments à beaucoup de sectes qui le prennent et à qui on ne le dispute pas, que plusieurs de ces mêmes sectes ne sont opposées entre elles. Ce ne seraient pas, si l’on veut, des chrétiens à la mode de saint Paul qui était naturellement persécuteur, et qui n’avait pas entendu Jésus-Christ lui-même ; mais ce seraient des chrétiens à la mode de saint Jacques, choisi par le maître en personne et qui avait reçu de sa propre bouche les instructions qu’il nous transmet. Tout ce raisonnement est bien simple, mais il me paraît concluant.
Vous me demanderez peut-être comment on peut accorder cette doctrine avec celle d’un homme qui dit que l’Évangile est absurde et pernicieux à la société ? En avouant franchement que cet accord me paraît difficile, je vous demanderai à mon tour où est cet homme qui dit que l’Évangile est absurde et pernicieux ? Vos messieurs m’accusent de l’avoir dit ; et où ? Dans le Contrat social au chapitre de la religion civile. Voici qui est singulier ! Dans ce même livre et dans ce même chapitre je pense avoir dit précisément le contraire : je pense avoir dit que l’Évangile est sublime et le plus fort lien de la société[729]. Je ne veux pas taxer ces messieurs de mensonge ; mais avouez que deux propositions si contraires dans le même livre et dans le même chapitre doivent faire un tout bien extravagant.
N’y aurait-il point ici quelque nouvelle équivoque, à la faveur de laquelle on me rendit plus coupable ou plus fou que je ne suis ? Ce mot de Société présente un sens un peu vague : il y a dans le monde des sociétés de bien des sortes, et il n’est pas impossible que ce qui sert à l’une nuise à l’autre. Voyons : la méthode favorite de mes agresseurs est toujours d’offrir avec art des idées indéterminées ; continuons pour toute réponse à tâcher de les fixer.
Le chapitre dont je parle est destiné, comme on le voit par le titre, à examiner comment les institutions religieuses peuvent entrer dans la constitution de l’État. Ainsi ce dont il s’agit ici n’est point de considérer les religions comme vraies ou fausses, ni même comme bonnes ou mauvaises en elles-mêmes, mais de les considérer uniquement par leurs rapports aux corps politiques, et comme parties de la législation.
Dans cette vue, l’auteur fait voir que toutes les anciennes religions, sans en excepter la juive furent nationales dans leur origine, appropriées, incorporées à l’État, et formant la base ou du moins faisant partie du système législatif.
Le christianisme, au contraire, est dans son principe une religion universelle, qui n’a rien d’exclusif, rien de local, rien de propre à tel pays plutôt qu’à tel autre. Son divin Auteur embrassant également tous les hommes dans sa charité sans bornes, est venu lever la barrière qui séparait les nations, et réunir tout le genre humain dans un peuple de frères : « car en toute nation celui qui le craint et qui s’adonne à la justice lui est agréable [730] » Tel est le véritable esprit de l’Évangile.
Ceux donc qui ont voulu faire du christianisme une religion nationale et l’introduire comme partie constitutive dans le système de la législation, ont fait par-là deux fautes, nuisibles, l’une à la religion, et l’autre à l’État. Ils se sont écartés de l’esprit de Jésus-Christ dont le règne n’est pas de ce monde, et mêlant aux intérêts terrestres ceux de la religion, ils ont souillé sa pureté céleste, ils en ont fait l’arme des tyrans et l’instrument des persécuteurs. Ils n’ont pas moins blessé les saines maximes de la politique, puisqu’au lieu de simplifier la machine du gouvernement, ils l’ont composée, ils lui ont donné des ressorts étrangers superflus, et l’assujettissant à deux mobiles différents, souvent contraires, ils ont causé les tiraillements qu’on sent dans tous les États chrétiens où l’on a fait entrer la religion dans le système politique.
Le parfait christianisme est l’institution sociale universelle ; mais pour montrer qu’il n’est point un établissement politique et qu’il ne concourt point aux bonnes institutions particulières, il fallait ôter les sophismes de ceux qui mêlent la religion à tout, comme une prise avec laquelle ils s’emparent de tout. Tous les établissements humains sont fondés sur les passions humaines et se conservent par elles : ce qui combat et détruit les passions n’est donc pas propre à fortifier ces établissements. Comment ce qui détache les cœurs de la terre nous donnerait-il plus d’intérêt pour ce qui s’y fait ? comment ce qui nous occupe uniquement d’une autre patrie nous attacherait-il davantage à celle-ci ?
Les religions nationales sont utiles à l’État comme parties de sa constitution, cela est incontestable ; mais elles sont nuisibles au genre humain, et même à l’État dans un autre sens : j’ai montré comment et pourquoi.
Le christianisme, au contraire, rendant les hommes justes, modérés, amis de la paix, est très avantageux à la société générale ; mais il énerve la force du ressort politique, il complique les mouvements de la machine, il rompt l’unité du corps moral, et ne lui étant pas assez approprié il faut qu’il dégénère ou qu’il demeure une pièce étrangère et embarrassante.
Voilà donc un préjudice et des inconvénients des deux côtés relativement au corps politique. Cependant il importe que l’État ne soit pas sans religion, et cela importe par des raisons graves, sur lesquelles j’ai partout fortement insisté : mais il vaudrait mieux encore n’en point avoir, que d’en avoir une barbare et persécutante qui, tyrannisant les lois mêmes, contrarierait les devoirs du citoyen. On dirait que tout ce qui s’est passé dans Genève à mon égard n’est fait que pour établir ce chapitre en exemple, pour prouver par ma propre histoire que j’ai très bien raisonné.
Que doit faire un sage législateur dans cette alternative ? De deux choses l’une. La première, d’établir une religion purement civile, dans laquelle renfermant les dogmes fondamentaux de toute bonne religion, tous les dogmes vraiment utiles à la société, soit universelle soit particulière, il omette tous les autres qui peuvent importer à la foi, mais nullement au bien terrestre, unique objet de la législation : car comment le mystère de la Trinité, par exemple, peut-il concourir à la bonne constitution de l’État, en quoi ses membres seront-ils meilleurs citoyens quand ils auront rejeté le mérite des bonnes œuvres, et que fait au bien de la société civile le dogme du péché originel ? Bien que le vrai christianisme soit une institution de paix, qui ne voit que le christianisme dogmatique ou théologique est, par la multitude et l’obscurité de ses dogmes, surtout par l’obligation de les admettre, un champ de bataille toujours ouvert entre les hommes, et cela sans qu’à force d’interprétations et de décisions on puisse prévenir de nouvelles disputes sur les décisions mêmes ?
L’autre expédient est de laisser le christianisme tel qu’il est dans son véritable esprit, libre, dégagé de tout lien de chair, sans autre obligation que celle de la conscience, sans autre gêne dans les dogmes que les mœurs et les lois. La religion chrétienne est, par la pureté de sa morale, toujours bonne et saine dans l’État, pourvu qu’on n’en fasse pas une partie de sa constitution, pourvu qu’elle y soit admise uniquement comme religion, sentiment, opinion, croyance ; mais comme loi politique, le christianisme dogmatique est un mauvais établissement.
Tel est, Monsieur, la plus forte conséquence qu’on puisse tirer de ce chapitre, où, bien loin de taxer le pur Évangile[731] d’être pernicieux à la société, je le trouve, en quelque sorte, trop sociable, embrassant trop tout le genre humain pour une législation qui doit être exclusive ; inspirant l’humanité plutôt que le patriotisme, et tendant à former des hommes plutôt que des citoyens[732]. Si je me suis trompé j’ai fait une erreur en politique, mais où est mon impiété ?
La science du salut et celle du gouvernement sont très différentes ; vouloir que la première embrasse tout est un fanatisme de petit esprit ; c’est penser comme les alchimistes, qui dans l’art de faire de l’or voient aussi la médecine universelle, ou comme les mahométans qui prétendent trouver toutes les sciences dans l’Alcoran. La doctrine de l’Évangile n’a qu’un objet ; c’est d’appeler et sauver tous les hommes ; leur liberté, leur bien-être ici-bas n’y entre pour rien. Jésus l’a dit mille fois. Mêler à cet objet des vues terrestres, c’est altérer sa simplicité sublime, c’est souiller sa sainteté par des intérêts humains : c’est cela qui est vraiment une impiété.
Ces distinctions sont de tous temps établies. On ne les a confondues que pour moi seul. En ôtant des institutions nationales la religion chrétienne, je l’établis la meilleure pour le genre humain. L’auteur de l’Esprit des lois a fait plus ; il a dit que la musulmane était la meilleure pour les contrées asiatiques. Il raisonnait en politique, et moi aussi. Dans quel pays a-t-on cherché querelle, je ne dis pas à l’auteur, mais au livre[733] ? Pourquoi donc suis-je coupable, ou pourquoi ne l’était-il pas ?
Voilà, Monsieur, comment par des extraits fidèles un critique équitable parvient à connaître les vrais sentiments d’un auteur et le dessein dans lequel il a composé son livre. Qu’on examine tous les miens par cette méthode, je ne crains point les jugements que tout honnête homme en pourra porter. Mais ce n’est pas ainsi que ces messieurs s’y prennent, ils n’ont garde, ils n’y trouveraient pas ce qu’ils cherchent. Dans le projet de me rendre coupable à tout prix, ils écartent le vrai but de l’ouvrage ; ils lui donnent pour but chaque erreur, Chaque négligence échappée à l’auteur, et si par hasard il laisse un passage équivoque, ils ne manquent pas de l’interpréter dans le sens qui n’est pas le sien. Sur un grand champ couvert d’une moisson fertile, ils vont triant avec soin quelques mauvaises plantes, pour accuser celui qui J’ai semé d’être un empoisonneur.
Mes propositions ne pouvaient faire aucun mal à leur place : elles étaient vraies, utiles, honnêtes dans le sens que je leur donnais. Ce sont leurs falsifications, leurs subreptions, leurs interprétations frauduleuses qui les rendent punissables : il faut les brûler dans leurs livres, et les couronner dans les miens.
Combien de fois les auteurs diffamés et le public indigné n’ont-ils pas réclamé contre cette manière odieuse de déchiqueter un ouvrage, d’en défigurer toutes les parties, d’en juger sur des lambeaux enlevés çà et là, au choix d’un accusateur infidèle, qui produit le mal lui-même, en le détachant du bien qui le corrige et l’explique, en détorquant partout le vrai sens ! Qu’on juge La Bruyère ou La Rochefoucauld sur des maximes isolées, à la bonne heure ; encore sera-t-il juste de comparer et de compter. Mais dans un livre de raisonnement, combien de sens divers ne peut pas avoir la même proposition selon la manière dont l’auteur l’emploie et dont il la fait envisager ! Il n’y a peut-être pas une de celles qu’on m’impute à laquelle au lieu où je l’ai mise la page qui précède ou celle qui suit ne serve de réponse, et que je n’aie prise en un sens différent de celui que lui donnent mes accusateurs. Vous verrez avant la fin de ces lettres des preuves de cela qui vous surprendront.
Mais qu’il y ait des propositions fausses, répréhensibles, blâmables en elles-mêmes, cela suffit-il pour rendre un livre pernicieux ? Un bon livre n’est pas celui qui ne contient rien de mauvais ou rien qu’on puisse interpréter en mal ; autrement il n’y aurait point de bons livres : mais un bon livre est celui qui contient plus de bonnes choses que de mauvaises, un bon livre est celui dont l’effet total est de mener au bien, malgré le mal qui peut s’y trouver. Eh ! que serait-ce, mon Dieu ! si dans un grand ouvrage plein de vérités utiles, de leçons d’humanité, de piété, de vertu, il était permis d’aller chercher avec une maligne exactitude toutes les erreurs, toutes les propositions équivoques, suspectes, où inconsidérées, toutes les inconséquences qui peuvent échapper dans le détail à un auteur surchargé de sa matière, accablé des nombreuses idées qu’elle lui suggère, distrait des unes par les autres, et qui peut à peine assembler dans sa tête toutes les parties de son vaste plan ? S’il était permis de faire un amas de toutes ses fautes, de les aggraver les unes par les autres, en rapprochant ce qui est épars, en liant ce qui est isolé ; puis, taisant la multitude de choses bonnes et louables qui les démentent, qui les expliquent, qui les rachètent, qui montrent le vrai but de l’auteur, de donner cet affreux recueil pour celui de ses principes, d’avancer que c’est là le résumé de ses vrais sentiments, et de le juger sur un pareil extrait ? Dans quel désert faudrait-il fuir, dans quel antre faudrait-il se cacher pour échapper aux poursuites de pareils hommes, qui sous l’apparence du mal puniraient le bien, qui compteraient pour rien le cœur, les intentions, la droiture par tout évidente, et traiteraient la faute la plus légère et la plus involontaire comme le crime d’un scélérat ? Y a-t-il un seul livre au monde, quelque vrai, quelque bon, quelque excellent qu’il puisse être, qui put échapper à cette infâme inquisition ? Non, Monsieur, il n’y en a pas un, pas un seul, non pas l’Évangile même : car le mal qui n’y serait pas, ils sauraient l’y mettre par leurs extraits infidèles, par leurs fausses interprétations.
« Nous vous déférons, oseraient-ils dire, un Livre scandaleux, téméraire, impie, dont la morale est d’enrichir le riche et de dépouiller le pauvre[734], d’apprendre aux enfants à renier leur mère et leurs frères[735], de s’emparer sans scrupule du bien d’autrui[736], de n’instruire point les méchants, de peur qu’ils ne se corrigent et qu’ils ne soient pardonnés[737], de haïr père, mère, femme, enfants, tous ses proches[738] ; un Livre où l’on souffle partout le feu de discorde[739], où l’on se vante d’armer le fils contre le père[740], les parents l’un contre l’autre[741], les domestiques contre leurs maîtres[742] ; où l’on approuve la violation des Lois[743], où l’on impose en devoir la persécution[744], où pour porter les peuples au brigandage, on fait du bonheur éternel le prix de la force et la conquête des hommes violents[745]. »
Figurez-vous une âme infernale analysant ainsi tout l’Évangile, formant de cette calomnieuse analyse sous le nom de Profession de foi évangélique un écrit qui ferait horreur, et les dévots pharisiens prônant cet écrit d’un air de triomphe comme l’abrégé des leçons de Jésus-Christ. Voilà pourtant jusqu’où peut mener cette indigne méthode. Quiconque aura lu mes livres et lira les imputations de ceux qui m’accusent, qui me jugent, qui me condamnent, qui me poursuivent, verra que c’est ainsi que tous m’ont traité.
Je crois vous avoir prouvé que ces messieurs ne m’ont pas jugé selon la raison ; j’ai maintenant à vous prouver qu’ils ne m’ont pas jugé selon les lois : mais laissez-moi reprendre un instant haleine. À quels tristes essais me vois-je réduit à mon âge ? Devais-je apprendre si tard à faire mon apologie ? Était-ce la peine de commencer ?
Lettre II
De la religion de Genève. Principes de la réformation. L’auteur entame la discussion des miracles.
J’ai supposé, Monsieur, dans ma précédente lettre que j’avais commis en effet contre la foi les erreurs dont on m’accuse, et j’ai fait voir que ces erreurs n’étant point nuisibles à la société n’étaient pas punissables devant la justice humaine. Dieu s’est réservé sa propre défense, et le châtiment des fautes qui n’offensent que lui. C’est un sacrilège à des hommes de se faire les vengeurs de la divinité comme si leur protection lui était nécessaire. Les magistrats, les rois n’ont aucune autorité sur les âmes, et pourvu qu’on soit fidèle aux lois de la société dans ce monde, ce n’est point à eux de se mêler de ce qu’on deviendra dans l’autre, où ils n’ont aucune inspection. Si l’on perdait ce principe de vue, les lois faites pour le bonheur du genre humain en seraient bientôt le tourment, et sous leur inquisition terrible, les hommes, jugés par leur foi plus que par leurs œuvres, seraient tous à la merci de quiconque voudrait les opprimer.
Si les lois n’ont nulle autorité sur les sentiments des hommes en ce qui tient uniquement à la religion, elles n’en ont point non plus en cette partie sur les écrits où l’on manifeste ces sentiments. Si les auteurs de ces écrits sont punissables, ce n’est jamais précisément pour avoir enseigné l’erreur, puisque la loi ni ses ministres ne jugent pas de ce qui n’est précisément qu’une erreur. L’auteur des Lettres écrites de la campagne paraît convenir de ce principe[746]. Peut-être même en accordant que la politique et la philosophie pourront soutenir la liberté de tout écrire, le pousserait-il trop loin. Ce n’est pas ce que je veux examiner ici.
Mais voici comment vos messieurs et lui tournent la chose pour autoriser le jugement rendu contre mes livres et contre moi. Ils me jugent moins comme chrétien que comme citoyen ; ils me regardent moins comme impie envers Dieu que comme rebelle aux lois ; ils voient moins en moi le péché que le crime, et l’hérésie que la désobéissance. J’ai, selon eux, attaqué la religion de l’État ; j’ai donc encouru la peine portée par la loi contre ceux qui l’attaquent. Voilà, je crois, le sens de ce qu’ils ont dit d’intelligible pour justifier leur procédé.
Je ne vois à cela que trois petites difficultés. La première, de savoir quelle est cette religion de l’État ; la seconde, de montrer comment je l’ai attaquée ; la troisième, de trouver cette loi selon laquelle j’ai été jugé.
Qu’est-ce que la religion de l’État ? C’est la sainte Réformation évangélique. Voilà sans contredit des mots bien sonnants. Mais qu’est-ce à Genève aujourd’hui que la sainte Réformation évangélique ? Le sauriez-vous, Monsieur, par hasard ? En ce cas je vous en félicite. Quant à moi, je l’ignore. J’avais cru le savoir ci-devant ; mais je me trompais ainsi que bien d’autres, plus savants que moi sur tout autre point, et non moins ignorants sur celui-là.
Quand les Réformateurs se détachèrent de l’Église romaine ils l’accusèrent d’erreur ; et pour corriger cette erreur dans sa source, ils donnèrent à l’Écriture un autre sens que celui que l’Église lui donnait. On leur demanda de quelle autorité ils s’écartaient ainsi de la doctrine reçue ? Ils dirent que c’était de leur autorité propre, de celle de leur raison. Ils dirent que le sens de la Bible étant intelligible et clair à tous les hommes en ce qui était du salut, chacun était juge compétent de la doctrine, et pouvait interpréter la Bible, qui en est la règle, selon son esprit particulier ; que tous s’accorderaient ainsi sur les choses essentielles, et que celles sur lesquelles ils ne pourraient s’accorder ne l’étaient point.
Voilà donc l’esprit particulier établi pour unique interprète de l’Écriture ; voilà l’autorité de l’Église rejetée ; voilà chacun mis pour la doctrine sous sa propre juridiction. Tels sont les deux points fondamentaux de la Réforme : reconnaître la Bible pour règle de sa croyance, et n’admettre d’autre interprète du sens de la Bible que soi. Ces deux points combinés forment le principe sur lequel les chrétiens réformés se sont séparés de l’Église romaine, et ils ne pouvaient moins faire sans tomber en contradiction ; car quelle autorité interprétative auraient-ils pu se réserver, après avoir rejeté celle du corps de l’Église ?
Mais, dira-t-on, comment sur un tel principe les réformés ont-ils pu se réunir ? Comment voulant avoir chacun leur façon de penser ont-ils fait corps contre l’Église catholique ? Ils le devaient faire : ils se réunissaient en ceci, que tous reconnaissaient chacun d’eux comme juge compétent pour lui-même. Ils toléraient et ils devaient tolérer toutes les interprétations hors une, savoir celle qui ôte la liberté des interprétations. Or cette unique interprétation qu’ils rejetaient était celle des catholiques. Ils devaient donc proscrire de concert Rome seule, qui les proscrivait également tous. La diversité même de leurs façons de penser sur tout le reste était le lien commun qui les unissait. C’étaient autant de petits États ligués contre une grande puissance, et dont la confédération générale n’ôtait rien à l’indépendance de chacun.
Voilà comment la Réformation évangélique s’est établie, et voilà comment elle doit se conserver. il est bien vrai que la doctrine du plus grand nombre peut être proposée à tous, comme la plus probable ou la plus autorisée. Le souverain peut même la rédiger en formule et la prescrire à ceux qu’il charge d’enseigner, parce qu’il faut quelque ordre, quelque règle dans les instructions publiques, et qu’au fond l’on ne gêne en ceci la liberté de personne, puisque nul n’est forcé d’enseigner malgré lui : mais il ne s’ensuit pas de là que les particuliers soient obligés d’admettre précisément ces interprétations qu’on leur donne et cette doctrine qu’on leur enseigne. Chacun en demeure seul juge pour lui-même, et ne reconnaît en cela d’autre autorité que la sienne propre. Les bonnes instructions doivent moins fixer le choix que nous devons faire que nous mettre en état de bien choisir. Tel est le véritable esprit de la Réformation, tel en est le vrai fondement. La raison particulière y prononce, en tirant la foi de la règle commune qu’elle établit, savoir l’Évangile ; et il est tellement de l’essence de la raison d’être libre, que quand elle voudrait s’asservir à l’autorité, cela ne dépendrait pas d’elle. Portez la moindre atteinte à ce principe, et tout l’évangélisme croule à l’instant. Qu’on me prouve aujourd’hui qu’en matière de foi je suis obligé de me soumettre aux décisions de quelqu’un, dès demain je me fais catholique, et tout homme conséquent et vrai fera comme moi.
Or la libre interprétation de l’Écriture emporte non seulement le droit d’en expliquer les passages, chacun selon son sens particulier, mais celui de rester dans le doute sur ceux qu’on trouve douteux et celui de ne pas comprendre ceux qu’on trouve douteux, et celui de ne pas comprendre ceux qu’on trouve incompréhensibles. Voilà le droit de chaque fidèle, droit sur lequel ni les pasteurs ni les magistrats n’ont rien à voir. Pourvu qu’on respecte toute la Bible et qu’on s’accorde sur les points capitaux on vit selon la Réformation évangélique. Le serment des bourgeois de Genève n’emporte rien de plus que cela.
Or je vois déjà vos docteurs triompher sur ces points capitaux, et prétendre que je m’en écarte. Doucement, Messieurs, de grâce ; ce n’est pas encore de moi qu’il s’agit, c’est de vous. Sachons d’abord quels sont, selon vous, ces points capitaux, sachons quel droit vous avez de me contraindre à les voir où je ne les vois pas, et où peut-être vous ne les voyez pas vous-mêmes. N’oubliez point, s’il vous plaît, que me donner vos décisions pour lois, c’est vous écarter de la sainte Réformation évangélique, c’est en ébranler les vrais fondements ; c’est vous qui par la loi méritez punition.
Soit que l’on considère l’état politique de votre République lorsque la Réformation fut instituée soit que l’on pèse les termes de vos anciens édits par rapport à la religion qu’ils prescrivent, on voit que la Réformation est partout mise en opposition avec l’Église romaine, et que les lois n’ont pour objet que d’abjurer les principes et le culte de celle-ci, destructifs de la liberté dans tous les sens.
Dans cette position particulière l’État n’existait, pour ainsi dire, que par la séparation des deux Églises, et la République était anéantie si le papisme reprenait le dessus. Ainsi la loi qui fixait le culte évangélique n’y considérait que l’abolition du culte romain. C’est ce qu’attestent les invectives, mêmes indécentes, qu’on voit contre celui-ci dans vos premières ordonnances, et qu’on a sagement retranchées dans la suite, quand le même danger n’existait plus : C’est ce qu’atteste aussi le serment du consistoire, lequel consiste uniquement à empêcher toutes idolâtries, blasphèmes, dissolutions, et autres choses contrevenantes à l’honneur de Dieu et à la Réformation de l’Évangile. Tels sont les termes de l’ordonnance passée en 1562. Dans la revue de la même ordonnance en 1576 on mit à la tête du serment, de veiller sur tous scandales[747] : ce qui montre que dans la première formule du serment on n’avait pour objet que la séparation de l’Église romaine ; dans la suite on pourvut encore à la police : cela est naturel quand un établissement commence à prendre de la consistance : mais enfin dans l’une et dans l’autre leçon, ni dans aucun serinent de magistrats, de bourgeois, de ministres, il n’est question ni d’erreur ni d’hérésie. Loin que ce fut là l’objet de la Réformation ni des lois, c’eût été se mettre en contradiction avec soi-même. Ainsi vos édits n’ont fixé sous ce mot de Réformation que les points controversés avec l’Église romaine.
Je sais que votre histoire et celle en général de la Réforme est pleine de faits qui montrent une inquisition très sévère, et que, de persécutés les Réformateurs devinrent bientôt persécuteurs : mais ce contraste, si choquant dans toute l’histoire du christianisme, ne prouve autre chose dans la vôtre que l’inconséquence des hommes et l’empire des passions sur la raison. À force de disputer contre le clergé catholique, le clergé protestant prit l’esprit disputeur et pointilleux. Il voulait tout décider, tout régler, prononcer sur tout : chacun proposait modestement son sentiment pour loi suprême à tous les autres ; ce n’était pas le moyen de vivre en paix. Calvin, sans doute, était un grand homme ; mais enfin c’était un homme, et qui pis est, un théologien : il avait d’ailleurs tout l’orgueil du génie qui sent sa supériorité, et qui s’indigne qu’on la lui dispute : la plupart de ses collègues étaient dans le même cas ; tous en cela d’autant plus coupables qu’ils étaient plus inconséquents.
Aussi quelle prise n’ont-ils pas donnée en ce point aux catholiques, et quelle pitié n’est-ce pas de voir dans leurs défenses ces savants hommes, ces esprits éclairés qui raisonnaient si bien sur tout autre article, déraisonner si sottement sur celui-là ? Ces contradictions ne prouvaient cependant autre chose, sinon qu’ils suivaient bien plus leurs passions que leurs principes. Leur dure orthodoxie était elle-même une hérésie. C’était bien là l’esprit des Réformateurs, mais ce n’était pas celui de la Réformation.
La religion protestante est tolérante par principe, elle est tolérante essentiellement, elle l’est autant qu’il est possible de l’être, puisque le seul dogme qu’elle ne tolère pas est celui de l’intolérance. Voilà l’insurmontable barrière qui nous sépare des catholiques et qui réunit les autres communions entre elles ; chacune regarde bien les autres comme étant dans l’erreur ; mais nulle ne regarde ou ne doit regarder cette erreur comme un obstacle au salut[748].
Les réformés de nos jours, du moins les ministres, ne connaissent ou n’aiment plus leur religion. S’ils l’avaient connue et aimée, à la publication de mon livre ils auraient poussé de concert un cri de joie, ils se seraient tous unis avec moi qui n’attaquais que leurs adversaires ; mais ils aiment mieux abandonner leur propre cause que de soutenir la mienne : avec leur ton risiblement arrogant, avec leur rage de chicane et d’intolérance, ils ne savent plus ce qu’ils croient ni ce qu’ils veulent ni ce qu’ils disent. Je ne les vois plus que comme de mauvais valets des prêtres, qui les servent moins par amour pour eux que par haine contre moi[749]. Quand ils auront bien disputé, bien chamaillé, bien ergoté, bien prononcé ; tout au fort de leur petit triomphe, le clergé romain, qui maintenant rit et les laisse faire, viendra les chasser armé d’arguments ad hominem sans réplique, et les battant de leurs propres armes, il leur dira : cela va bien ; mais à présent ôtez-vous de là, méchants intrus que vous êtes ; vous n’avez travaillé que pour nous. Je reviens à mon sujet.
L’Église de Genève n’a donc et ne doit avoir comme réformée aucune profession de foi précise, articulée, et commune à tous ses membres. Si l’on voulait en avoir une, en cela même on blesserait la liberté évangélique, on renoncerait au principe de la Réformation, on violerait la loi de l’État. Toutes les Églises protestantes qui ont dressé des formules de profession de foi, tous les synodes qui ont déterminé des points de doctrines, n’ont voulu que prescrire aux pasteurs celle qu’ils devaient enseigner, et cela était bon et convenable. Mais si ces Églises et ces synodes ont prétendu faire plus par ces formules, et prescrire aux fidèles ce qu’ils devaient croire ; alors par de telles décisions ces assemblées n’ont prouvé autre chose, sinon qu’elles ignoraient leur propre religion.
L’Église de Genève paraissait depuis longtemps s’écarter moins que les autres du véritable esprit du christianisme, et c’est sur cette trompeuse apparence que j’honorai ses pasteurs d’éloges dont je les croyais dignes ; car mon intention n’était assurément pas d’abuser le public. Mais qui peut voir aujourd’hui ces mêmes ministres, jadis si coulants et devenus tout à coup si rigides, chicaner sur l’orthodoxie d’un laïque et laisser la leur dans une si scandaleuse incertitude ? on leur demande si Jésus-Christ est Dieu, ils n’osent répondre : on leur demande quels mystères ils admettent, ils n’osent répondre. Sur quoi donc répondront-ils, et quels seront les articles fondamentaux, différents des miens, sur lesquels ils veulent qu’on se décide, si ceux-là n’y sont pas compris ?
Un philosophe jette sur eux un coup d’œil rapide ; il les pénètre, il les voit Ariens, Sociniens ; il le dit, et pense leur faire honneur : mais il ne voit pas qu’il expose leur intérêt temporel ; la seule chose qui généralement décide ici-bas de la foi des hommes.
Aussitôt alarmés, effrayés, ils s’assemblent, ils discutent, ils s’agitent, ils ne savent à quel saint se vouer ; et après force consultations[750], délibérations, conférences, le tout aboutit à un amphigouri où l’on ne dit ni oui ni non, et auquel il est aussi peu possible de rien comprendre qu’aux deux plaidoyers de Rabelais[751]. La doctrine orthodoxe n’est-elle pas bien claire, et ne la voilà-t-il pas en de sûres mains ?
Cependant parce qu’un d’entre eux compilant force plaisanteries scolastiques aussi bénignes qu’élégantes, pour juger mon christianisme ne craint pas d’abjurer le sien ; tout charmés du savoir de leur confrère, et surtout de sa logique, ils avouent son docte ouvrage, et l’en remercient par une députation. Ce sont, en vérité, de singulières gens que messieurs vos ministres ! on ne sait ni ce qu’ils croient ni ce qu’ils ne croient pas ; on ne sait pas même ce qu’ils font semblant de croire : leur seule manière d’établir leur foi est d’attaquer celle de autres ; ils font comme les jésuites qui, dit-on, forçaient tout le monde à signer la constitution 1,1 sans vouloir la signer eux-mêmes. Au lieu de s’expliquer sur la doctrine qu’on leur impute ils pensent donner le change aux autres Églises en cherchant querelle à leur propre défenseur, ils veulent prouver par leur ingratitude qu’ils n’avaient pas besoin de mes soins, et croient se montrer assez orthodoxes en se montrant persécuteurs.
De tout ceci je conclus qu’il n’est pas aisé de dire en quoi consiste à Genève aujourd’hui la sainte Réformation. Tout ce qu’on peut avancer de certain sur cet article est, qu’elle doit consister principalement à rejeter les points contestés à l’Église romaine par les premiers Réformateurs, et surtout par Calvin. C’est là l’esprit de votre institution ; c’est par là que vous êtes un peuple libre, et c’est par ce côté seul que la religion fait chez vous partie de la loi de l’État.
De cette première question je passe à la seconde, et je dis ; dans un livre où la vérité, l’utilité, la nécessité de la religion en général est établie avec la plus grande force, où, sans donner aucune exclusion[752], l’auteur préfère la religion chrétienne à tout autre culte, et la Réformation évangélique à toute autre secte, comment se peut-il que cette même Réformation soit attaquée ? Cela paraît difficile à concevoir. Voyons cependant.
J’ai prouvé ci-devant en général et je prouverai plus en détail ci-après qu’il n’est pas vrai que le christianisme soit attaqué dans mon livre. or lorsque les principes communs ne sont pas attaqués on ne peut attaquer en particulier aucune secte que de deux manières ; savoir, indirectement en soutenant les dogmes distinctifs de ses adversaires, ou directement en attaquant les siens.
Mais comment aurais-je soutenu les dogmes distinctifs des catholiques, puisqu’au contraire ce sont les seuls que j’aie attaqués, et puisque c’est cette attaque même qui a soulevé contre moi le parti catholique, sans lequel il est sûr que les protestants n’auraient rien dit ? Voilà, je l’avoue, une des choses les plus étranges dont on ait jamais ouï parler, mais elle n’en est pas moins vraie. Je suis confesseur de la foi protestante à Paris, c’est pour cela que je le suis encore à Genève.
Et comment aurais-je attaqué les dogmes distinctifs des protestants, puisqu’au contraire ce sont ceux que j’ai soutenus avec le plus de force, puisque je n’ai cessé d’insister sur l’autorité de la raison en matière de foi, sur la libre interprétation des Écritures, sur la tolérance évangélique, et sur l’obéissance aux lois, même en matière de culte ; tous dogmes distinctifs et radicaux de l’Église réformée et sans lesquels, loin d’être solidement établie, elle ne pourrait pas même exister.
Il y a plus : voyez quelle force la forme même de l’ouvrage ajoute aux arguments en faveur des Réformés. C’est un prêtre catholique qui parle, et ce prêtre n’est ni un impie ni un libertin : C’est un homme croyant et pieux, plein de candeur, de droiture, et malgré ses difficultés, ses objections, ses doutes, nourrissant au fond de son cœur le plus vrai respect pour le culte qu’il professe ; un homme qui dans les épanchements les plus intimes déclare qu’appelé dans ce culte au service de l’Église il y remplit avec toute l’exactitude possible les soins qui lui sont prescrits, que sa conscience lui reprocherait d’y manquer volontairement dans la moindre chose, que dans le mystère qui choque le plus sa raison, il se recueille au moment de la consécration pour la faire avec toutes les dispositions qu’exigent l’Église et la grandeur du sacrement, qu’il prononce avec respect les mots sacramentaux, qu’il donne à leur effet toute la foi qui dépend de lui, et que, quoi qu’il en soit de ce mystère inconcevable, il ne craint pas qu’au jour du jugement il soit puni pour J’avoir jamais profané dans son cœur[753].
Voilà comment parle et pense cet homme vénérable, vraiment bon, sage, vraiment chrétien, et le catholique le plus sincère qui peut-être ait jamais existé.
Écoutez toutefois ce que dit ce vertueux prêtre à un jeune homme protestant qui s’était fait catholique et auquel il donne des conseils. « Retournez dans votre patrie, reprenez la religion de vos pères, suivez-la dans la sincérité de votre cœur et ne la quittez plus ; elle est très simple et très sainte ; je la crois de toutes les religions qui sont sur la terre celle dont la morale est la plus pure, et dont la raison se contente le mieux[754]. »
Il ajoute un moment après. « Quand vous voudrez écouter votre conscience, mille obstacles vains disparaîtront à sa voix. Vous sentirez que dans l’incertitude où nous sommes, c’est une inexcusable présomption de professer une autre religion que celle où l’on est né, et une fausseté de ne pas pratiquer sincèrement celle qu’on professe. Si l’on s’égare, on s’ôte une grande excuse au tribunal du souverain juge. Ne pardonnera-t-il pas plutôt l’erreur où l’on fut nourri que celle qu’on osa choisir soi-même[755] ? »
Quelques pages auparavant il avait dit : « Si j’avais des protestants à mon voisinage ou dans ma paroisse, je ne les distinguerais point de mes paroissiens en ce qui tient à la charité chrétienne ; je les porterais tous également à s’entr’aimer, à se regarder comme frères, à respecter toutes les religions et à vivre en paix chacun dans la sienne, Je pense que solliciter quelqu’un de quitter celle où il est né, c’est le solliciter de mal faire et par conséquent faire mal soi-même. En attendant de plus grandes lumières, gardons l’ordre public, dans tout pays respectons les lois, ne troublons point le culte qu’elles prescrivent, ne portons point les citoyens à la désobéissance : car nous ne savons point certainement si c’est un bien pour eux de quitter leurs opinions pour d’autres, et nous savons très certainement que c’est un mal de désobéir aux lois. »
Voilà, Monsieur, comment parle un prêtre catholique dans un écrit où l’on m’accuse d’avoir attaqué le culte des réformés, et où il n’en est pas dit autre chose. Ce qu’on aurait pu me reprocher, peut-être, était une partialité outrée en leur faveur, et un défaut de convenance, en faisant parler un prêtre catholique comme jamais prêtre catholique n’a parlé. Ainsi j’ai fait en toute chose précisément le contraire de ce qu’on m’accuse d’avoir fait. On dirait que vos magistrats se sont conduits par gageure : quand ils auraient parié de juger contre l’évidence, ils n’auraient pu mieux réussir.
Mais ce livre contient des objections, des difficultés, des doutes ! Et pourquoi non, je vous prie ? Où est le crime à un protestant de proposer ses doutes sur ce qu’il trouve douteux, et ses objections sur ce qu’il en trouve susceptible ? Si ce qui vous paraît clair me paraît obscur, si ce que vous jugez démontré ne me semble pas l’être, de quel droit prétendez-vous soumettre ma raison à la vôtre, et me donner votre autorité pour loi, comme si vous prétendiez à l’infaillibilité du pape ? N’est-il pas plaisant qu’il faille raisonner en catholique pour m’accuser d’attaquer les protestants ?
Mais ces objections et ces doutes tombent sur les points fondamentaux de la foi ? Sous l’apparence de ces doutes on a rassemblé tout ce qui peut tendre à saper, ébranler et détruire les principaux fondements de la religion chrétienne ? Voilà qui change la thèse, et si cela est vrai, je puis être coupable ; mais aussi c’est un mensonge, et un mensonge bien imprudent de la part de gens qui ne savent pas eux-mêmes en quoi consistent les principes fondamentaux de leur christianisme. Pour moi, je sais très bien en quoi consistent les principes fondamentaux du mien, et je l’ai dit. Presque toute la profession de foi de la Julie est affirmative, toute la première partie de celle du vicaire est affirmative, la moitié de la seconde partie est encore affirmative, une partie du chapitre de la religion civile est affirmative, la Lettre à M. l’archevêque de Paris est affirmative. Voilà, Messieurs, mes articles fondamentaux : voyons les vôtres.
Ils sont adroits, ces messieurs ; ils établissent la méthode de discussion la plus nouvelle et la plus commode pour des persécuteurs. Ils laissent avec art tous les principes de la doctrine incertains et vagues. Mais un auteur a-t-il le malheur de leur déplaire, ils vont furetant dans ses livres quelles peuvent être ses opinions. Quand ils croient les avoir bien constatées, ils prennent les contraires de ces mêmes opinions et en font autant d’articles de foi. Ensuite ils crient à l’impie, au blasphème, parce que l’auteur n’a pas d’avance admis dans ses livres les prétendus articles de foi qu’ils ont bâtis après coup pour le tourmenter.
Comment les suivre dans ces multitudes de points sur lesquels ils m’ont attaqué ? Comment rassembler tous leurs libelles, comment les lire ? Qui peut aller trier tous ces lambeaux, toutes ces guenilles chez les fripiers de Genève ou dans le fumier du Mercure de Neuchâtel ? Je me perds, je m’embourbe au milieu de tant de bêtises. Tirons de ce fatras un seul article pour servir d’exemple, leur article le plus triomphant, celui pour lequel leurs prédicants[756] se sont mis en campagne et dont ils ont fait le plus de bruit : des miracles.
J’entre dans un long examen. Pardonnez-m’en l’ennui, je vous supplie. Je ne veux discuter ce point si terrible que pour vous épargner ceux sur lesquels ils ont moins insisté.
Ils disent donc « Jean-Jacques Rousseau n’est pas chrétien quoiqu’il se donne pour tel ; car nous, qui certainement le sommes, ne pensons pas comme lui. J. -J. Rousseau ne croit point à la Révélation, quoiqu’il dise y croire : en voici la preuve. »
« Dieu ne révèle pas sa volonté immédiatement à tous les hommes. Il leur parle par ses envoyés, et ses envoyés ont pour preuve de leur mission les miracles. Donc quiconque rejette les miracles rejette les envoyés de Dieu, et qui rejette les envoyés de Dieu rejette la Révélation. Or Jean-Jacques Rousseau rejette les miracles. »
Accordons d’abord et le principe et le fait comme s’ils étaient vrais : nous y reviendrons dans la suite. Cela supposé, le raisonnement précédent n’a qu’un défaut : c’est qu’il fait directement contre ceux qui s’en servent. Il est très bon pour les catholiques, mais très mauvais pour les protestants. Il faut prouver à mon tour.
Vous trouverez que je me répète souvent, mais qu’importe ? Lorsqu’une même proposition m’est nécessaire à des arguments tout différents, dois-je éviter de la reprendre ? Cette affectation serait puérile. Ce n’est pas de variété qu’il s’agit, c’est de vérité, de raisonnements justes et concluants. le reste, et ne songez qu’à cela.
Quand les premiers Réformateurs commencèrent à se faire entendre l’Église universelle était en paix ; tous les sentiments étaient unanimes ; il n’y avait pas un dogme essentiel débattu parmi les chrétiens.
Dans cet état tranquille, tout à coup deux ou trois hommes élèvent leur voix, et crient dans toute l’Europe : Chrétiens, prenez garde à vous ; on vous trompe, on vous égare, on vous mène dans le chemin de l’enfer : le pape est l’antéchrist, le suppôt de Satan, son Église est l’école du mensonge. Vous êtes perdus si vous ne nous écoutez.
À ces premières clameurs l’Europe étonnée resta quelques moments en silence, attendant ce qu’il en arriverait. Enfin le clergé revenu de sa première surprise et voyant que ces nouveaux venus se faisaient des sectateurs, comme s’en fait toujours tout homme qui dogmatise, comprit qu’il fallait s’expliquer avec eux. Il commença par leur demander à qui ils en avaient avec tout ce vacarme ? Ceux-ci répondent fièrement qu’ils sont les apôtres de la vérité, appelés à réformer l’Église et à ramener les fidèles de la voie de perdition où les conduisaient les prêtres.
Mais, leur répliqua-t-on, qui vous a donné cette belle commission, de venir troubler la paix de l’Église et la tranquillité publique ? Notre conscience, dirent-ils, la raison, la lumière intérieure, la voix de Dieu à laquelle nous ne pouvons résister sans crime : c’est lui qui nous appelle à ce saint ministère, et nous suivons notre vocation.
Vous êtes donc envoyés de Dieu, reprirent les catholiques. En ce cas, nous convenons que vous devez prêcher, réformer, instruire, et qu’on doit vous écouter. Mais pour obtenir ce droit commencez par nous montrer vos lettres de créance. Prophétisez, guérissez, illuminez, faites des miracles, déployez les preuves de votre mission.
La réplique des Réformateurs est belle, et vaut bien la peine d’être transcrite.
« Oui, nous sommes les envoyés de Dieu : mais notre mission n’est point extraordinaire : elle est dans l’impulsion d’une conscience droite, dans les lumières d’un entendement sain. Nous ne vous apportons point une révélation nouvelle nous nous bornons à celle qui vous a été donnée, à que vous n’entendez plus. Nous venons à vous, non pas avec des prodiges qui peuvent être trompeurs et dont tant de fausses doctrines se sont étayées, mais avec les signes de la vérité et de la raison qui ne trompent point ; avec ce livre saint que vous défigurez et que nous vous expliquons. Nos miracles sont des arguments invincibles, nos prophéties sont des démonstrations : nous vous prédisons que si vous n’écoutez la voix de Christ qui vous parle par nos bouches, vous serez punis comme des serviteurs infidèles à qui l’on dit la volonté de leurs maîtres, et qui ne veulent pas l’accomplir. »
Il n’était pas naturel que les catholiques convinssent de l’évidence de cette nouvelle doctrine, et c’est aussi ce que la plupart d’entre eux se gardèrent bien de faire. Or on voit que la dispute étant réduite à ce point ne pouvait plus finir, et que chacun devait se donner gain de cause ; les protestants soutenant toujours que leurs interprétations et leurs preuves étaient si claires qu’il fallait être de mauvaise foi pour s’y refuser ; et les catholiques, de leur côté, trouvant que les petits arguments de quelques particuliers, qui même n’étaient pas sans réplique, ne devaient pas l’emporter sur l’autorité de toute l’Église qui de tout temps avait autrement décidé qu’eux les points débattus.
Tel est l’état où la querelle est restée. On n’a cessé de disputer sur la force des preuves : dispute qui n’aura jamais de fin, tant que les hommes n’auront pas tous la même tête.
Mais ce n’était pas de cela qu’il s’agissait pour les catholiques. Ils prirent le change, et si, sans s’amuser à chicaner les preuves de leurs adversaires, ils s’en fussent tenus à leur disputer le droit de prouver, ils les auraient embarrassés, ce me semble.
« Premièrement, leur auraient-ils dit, votre manière de raisonner n’est qu’une pétition de principe ; car si la force de vos preuves est le signe de votre mission, il s’ensuit pour ceux qu’elles ne convainquent pas que votre mission est fausse, et qu’ainsi nous pouvons légitimement, tous tant que nous sommes, vous punir comme hérétiques, Comme faux apôtres, comme perturbateurs de l’Église et du genre humain. »
« Vous ne prêchez pas, dites-vous, des doctrines nouvelles : et que faites-vous donc en nous prêchant vos nouvelles explications ? Donner un nouveau sens aux paroles de l’Écriture n’est-ce pas établir Une nouvelle doctrine ? N’est-ce pas faire parler Dieu tout autrement qu’il n’a fait ? Ce ne sont pas les sons mais les sens des mots qui sont révélés : changer ces sens reconnus et fixés par l’Église, c’est changer la Révélation. »
« Voyez, de plus, combien vous êtes injustes ! Vous convenez qu’il faut des miracles pour autoriser une mission divine, et cependant vous, simples particuliers de votre propre aveu, vous venez nous parler avec empire et comme les envoyés de Dieu[757]. Vous réclamez l’autorité d’interpréter l’Écriture à votre fantaisie, et vous prétendez nous ôter la même liberté. Vous vous arrogez à vous seuls un droit que vous refusez et à chacun de nous et à nous tous qui composons l’Église. Quel titre avez-vous donc pour soumettre ainsi nos jugements communs à votre esprit particulier ? Quelle insupportable suffisance de prétendre avoir toujours raison, et raison seuls contre tout le monde, sans vouloir laisser dans leur sentiment ceux qui ne sont pas du vôtre, et qui pensent avoir raison aussi[758] ! Les distinctions dont vous nous payez seraient tout au plus tolérables si vous disiez simplement votre avis, et que vous en restassiez là ; mais point. Vous nous faites une guerre ouverte ; vous soufflez le feu de toutes parts. Résister à vos leçons c’est être rebelle, idolâtre, digne de l’enfer. Vous voulez absolument convertir, convaincre, contraindre même. Vous dogmatisez, vous prêchez, vous censurez, vous anathématisez, vous excommuniez, vous punissez, vous mettez à mort : vous exercez l’autorité des prophètes, et vous ne vous donnez que pour des particuliers. Quoi ! vous novateurs, sur votre seule opinion, soutenus de quelques centaines d’hommes vous brûlez vos adversaires ; et nous, avec quinze siècles d’antiquité et la voix de cent millions d’hommes, nous aurons tort de vous brûler ? Non, cessez de parler, d’agir en apôtres, ou montrez vos titres, ou quand nous serons les plus forts vous serez très justement traités en imposteurs. »
À ce discours, voyez-vous, Monsieur, ce que nos Réformateurs auraient eu de solide à répondre ? Pour moi je ne le vois pas. Je pense qu’ils auraient été réduits à se taire ou à faire des miracles. Triste ressource pour des amis de la vérité !
Je conclus de là qu’établir la nécessité des miracles en preuve de la mission des envoyés de Dieu qui prêchent une doctrine nouvelle, c’est renverser la Réformation de fond en comble ; c’est faire pour me combattre ce qu’on m’accuse faussement d’avoir fait.
Je n’ai pas tout dit, Monsieur, sur ce chapitre ; mais ce qui me reste à dire ne peut se couper, et ne fera qu’une trop longue lettre : il est temps d’achever celle-ci.
Lettre III
Continuation du même sujet (les miracles). Court examen de quelques autres accusations.
Je reprends, Monsieur, cette question des miracles que j’ai entrepris de discuter avec vous, et après avoir prouvé qu’établir leur nécessité c’était détruire le protestantisme, je vais chercher à présent quel est leur usage pour prouver la Révélation.
Les hommes ayant des têtes si diversement organisées ne sauraient être affectés tous également des mêmes arguments, surtout en matières de foi. Ce qui paraît évident à l’un ne paraît pas même probable à l’autre ; l’un par son tour d’esprit n’est frappé que d’un genre de preuves, l’autre ne l’est que d’un genre tout différent. Tous peuvent bien quelquefois convenir des mêmes choses, mais il est très rare qu’ils en conviennent par les mêmes raisons : ce qui, pour le dire en passant, montre combien la dispute en elle-même est peu sensée : autant vaudrait vouloir forcer autrui de voir par nos yeux.
Lors donc que Dieu donne aux hommes une Révélation que tous sont obligés de croire, il faut qu’il l’établisse sur des preuves bonnes pour tous, et qui par conséquent soient aussi diverses que les manières de voir de ceux qui doivent les adopter.
Sur ce raisonnement, qui me paraît juste et simple, on a trouvé que Dieu avait donné à la mission de ses envoyés divers caractères qui rendaient cette mission reconnaissable à tous les hommes, petits et grands, sages et sots, savants et ignorants. Celui d’entre eux qui a le cerveau assez flexible pour s’affecter à la fois de tous ces caractères est heureux sans doute : mais celui qui n’est frappé que de quelques-uns n’est pas à plaindre, pourvu qu’il en soit frappé suffisamment pour être persuadé.
Le premier, le plus important, le plus certain de ces caractères se tire de la nature de la doctrine ; c’est-à-dire, de son utilité, de sa beauté[759], de sa sainteté, de sa vérité, de sa profondeur, et de toutes les autres qualités qui peuvent annoncer aux hommes les instructions de la suprême sagesse, et les préceptes de la suprême bonté. Ce caractère est, comme j’ai dit, le plus sûr, le plus infaillible, il porte en lui-même une preuve qui dispense de toute autre ; mais il est le moins facile à constater : il exige, pour être senti, de l’étude, de la réflexion, des connaissances, des discussions qui ne conviennent qu’aux hommes sages qui sont instruits et qui savent raisonner.
Le second caractère est dans celui des hommes choisis de Dieu pour annoncer sa parole ; leur sainteté, leur véracité, leur justice, leurs mœurs pures et sans tache, leurs vertus inaccessibles aux passions humaines sont, avec les qualités de l’entendement la raison, l’esprit, le savoir, la prudence, autant d’indices respectables, dont la réunion quand rien ne s’y dément, forme une preuve complète en leur faveur, et dit qu’ils sont plus que des hommes. Ceci est le signe qui frappe par préférence les gens bons et droits qui voient la vérité partout où ils voient la justice, et n’entendent la voix de Dieu que dans la bouche de la vertu. Ce caractère a sa certitude encore, mais il n’est pas impossible qu’il trompe, et ce n’est pas un prodige qu’un imposteur abuse les gens de bien, ni qu’un homme de bien s’abuse lui-même, entraîné par l’ardeur d’un saint zèle qu’il prendra pour de l’inspiration.
Le troisième caractère des envoyés de Dieu, est une émanation de la puissance divine, qui peut interrompre et changer le cours de la nature à la volonté de ceux qui reçoivent cette émanation. Ce caractère est sans contredit le plus brillant des trois, le plus frappant, le plus prompt à sauter aux yeux, celui qui se marquant par un effet subit et sensible, semble exiger le moins d’examen et de discussion : par là ce caractère est aussi celui qui saisit spécialement le peuple, incapable de raisonnements suivis, d’observations lentes et sûres, et en toute chose esclave de ses sens : mais c’est ce qui rend ce même caractère équivoque, comme il sera prouvé ci-après ; et en effet, pourvu qu’il frappe ceux auxquels il est destiné qu’importe qu’il soit apparent ou réel ? C’est une distinction qu’ils sont hors d’état de faire : ce qui montre qu’il n’y a de signe vraiment certain que celui qui se tire de la doctrine, et qu’il n’y a par conséquent que les bons raisonneurs qui puissent avoir une foi solide et sûre ; mais la bonté divine se prête aux faiblesses du vulgaire et veut bien lui donner des preuves qui fassent pour lui.
Je m’arrête ici sans rechercher si ce dénombrement peut aller plus loin : c’est une discussion inutile à la nôtre : car il est clair que quand tous ces signes se trouvent réunis c’en est assez pour persuader tous les hommes, les sages, les bons et le peuple. Tous, excepté les fous, incapables de raison, et les méchants qui ne veulent être convaincus de rien.
Ces caractères sont des preuves de l’autorité de ceux en qui ils résident ; ce sont les raisons sur lesquelles on est obligé de les croire. Quand tout cela est fait la vérité de leur mission est établie ; ils peuvent alors agir avec droit et puissance en qualité d’envoyés de Dieu. Les preuves sont les moyens, la foi due à la doctrine est la fin. Pourvu qu’on admette la doctrine c’est la chose la plus vaine de disputer sur le nombre et le choix des preuves, et si une seule me persuade, vouloir m’en faire adopter d’autres est un soin perdu. Il serait du moins bien ridicule de soutenir qu’un homme ne croit pas ce qu’il dit croire, parce qu’il ne le croit pas précisément par les mêmes raisons que nous disons avoir de le croire aussi.
Voilà, ce me semble, des principes clairs et incontestables : venons à l’application. Je me déclare chrétien ; mes persécuteurs disent que je ne le suis pas. Ils prouvent que je ne suis pas chrétien parce que je rejette la Révélation, et ils prouvent que je rejette la Révélation parce que je ne crois pas aux miracles.
Mais pour que cette conséquence fût juste, il faudrait de deux choses l’une : ou que les miracles fussent l’unique preuve de la Révélation, ou que je rejetasse également les autres preuves qui l’attestent. Or il n’est pas vrai que les miracles soient l’unique preuve de la Révélation, et il n’est pas vrai que je rejette les autres preuves ; puisqu’au contraire on les trouve établies dans l’ouvrage Même où l’on m’accuse de détruire la Révélation[760].
Voilà précisément à quoi nous en sommes. Ces messieurs, déterminés à me faire malgré moi rejeter la Révélation, comptent pour rien que je l’admette sur les preuves qui me convainquent, si je ne l’admets encore sur celles qui ne me convainquent pas, et parce que je ne le puis ils disent que je la rejette. Peut-on rien concevoir de plus injuste et de plus extravagant ?
Et voyez, de grâce, si j’en dis trop ; lorsqu’ils me font un crime de ne pas admettre une preuve que non seulement Jésus n’a pas donnée, mais qu’il a refusée expressément.
Il ne s’annonça pas d’abord par des miracles mais par la prédication. À douze ans il disputait déjà dans le temple avec les docteurs, tantôt les interrogeant et tantôt les surprenant par la sagesse de ses réponses. Ce fut là le commencement de ses fonctions, comme il le déclara lui-même à sa mère et à Joseph[761]. Dans le pays avant qu’il fît aucun miracle il se mit à prêcher aux peuples le royaume des cieux[762], et il avait déjà rassemblé plusieurs disciples sans s’être autorisé près d’eux d’aucun signe, puisqu’il est dit que ce fut à Cana qu’il fit le premier[763].
Quand il fit ensuite des miracles, c’était le plus souvent dans des occasions particulières dont le choix n’annonçait pas un témoignage public, et dont le but était si peu de manifester sa puissance, qu’on ne lui en a jamais demandé pour cette fin qu’il ne les ait refusés. Voyez là-dessus toute l’histoire de sa vie ; écoutez surtout sa propre déclaration : elle est si décisive que vous n’y trouverez rien à répliquer.
Sa carrière était déjà fort avancée, quand les docteurs, le voyant faire tout de bon le prophète au milieu d’eux, s’avisèrent de lui demander un signe. À cela qu’aurait dû répondre Jésus, selon vos messieurs ? « Vous demandez un signe, vous en avez eu cent. Croyez-vous que je sois venu m’annoncer à vous pour le Messie sans commencer par rendre témoignage de moi, comme si j’avais voulu vous forcer à me méconnaître et vous faire errer malgré vous ? Non, Cana, le centenier, le lépreux, les aveugles, les paralytiques, la multiplication des pains, toute la Galilée, toute la Judée déposent pour moi. Voilà mes signes ; pourquoi feignez-vous de ne les pas voir ? »
Au lieu de cette réponse, que Jésus ne fit point, voici, Monsieur, celle qu’il fit. « La nation méchante et adultère demande un signe, et il ne lui en sera point donné. Ailleurs il ajoute. Il ne lui sera point donné d’autre signe que celui de Jonas le Prophète. Et leur tournant le dos, il s’en alla[764]«
Voyez d’abord comment, blâmant cette manie des signes miraculeux, il traite ceux qui les demandent ? Et cela ne lui arrive pas une fois seulement mais plusieurs[765]. Dans le système de vos messieurs cette demande était très légitime : pourquoi donc insulter ceux qui la faisaient ?
Voyez ensuite à qui nous devons ajouter foi par préférence ; d’eux, qui soutiennent que c’est rejeter la Révélation chrétienne que de ne pas admettre les miracles de Jésus pour les signes qui l’établissent, ou de Jésus lui-même, qui déclare qu’il n’a point de signe à donner.
Ils demanderont ce que c’est donc que le signe de Jonas le prophète ? Je leur répondrai que c’est sa prédication aux Ninivites, précisément le même signe qu’employait Jésus avec les Juifs, comme il l’explique lui-même[766]. On ne peut donner au second passage qu’un sens qui se rapporte au premier, autrement Jésus se serait contredit. Or dans le premier passage où l’on demande un miracle en signe, Jésus dit positivement qu’il n’en sera donné aucun. Donc le sens du second passage n’indique aucun signe miraculeux.
Un troisième passage, insisteront-ils, explique ce signe par la résurrection de Jésus[767]. Je le nie ; il l’explique tout au plus par sa mort. Or la mort d’un homme n’est pas un miracle ; ce n’en est pas même un qu’après avoir resté trois jours dans la terre un corps en soit retiré. Dans ce passage il n’est pas dit un mot de la résurrection. D’ailleurs quel genre de preuve serait-ce de s’autoriser durant sa vie sur un signe qui n’aura lieu qu’après sa mort ? Ce serait vouloir ne trouver que des incrédules, ce serait cacher la chandelle sous le boisseau : Comme cette conduite serait injuste, cette interprétation serait impie.
De plus, l’argument invincible revient encore. Le sens du troisième passage ne doit pas attaquer le premier, et le premier affirme qu’il ne sera point donné de signe, point du tout, aucun. Enfin, quoi qu’il en puisse être, il reste toujours prouvé par le témoignage de Jésus même, que, s’il a fait de, miracles durant sa vie, il n’en a point fait en signe e sa mission.
Toutes les fois que les Juifs ont insisté sur ce genre de preuves, il les a toujours renvoyés avec mépris, sans daigner jamais les satisfaire. Il n’approuvait pas même qu’on prît en ce sens ses œuvres de charité. Si vous ne voyez des prodiges et des miracles, vous ne croyez point, disait-il à celui qui le priait de guérir son fils[768]. Parle-t-on sur ce ton-là quand on veut donner des prodiges en preuves ?
Combien n’était-il pas étonnant que, s’il en eût tant donné de telles, on continuât sans cesse à lui en demander ? Quel miracle fais-tu, lui disaient les Juifs, afin que l’ayant vu nous croyons à toi ? Moise donna la manne dans le désert à nos pères ; mais toi, quelle œuvre fais-tu[769] ? C’est à peu près, dans le sens de vos messieurs, et laissant à part la majesté royale, comme si quelqu’un venait dire à Frédéric : On te dit un grand capitaine ; et pourquoi donc ? Qu’as-tu fait qui te montre tel ? Gustave vainquit à Leipzig, à Lutzen, Charles à Frawstat, à Narval, mais où sont tes monuments ? Quelle victoire as-tu remportée, quelle place as-tu prise, quelle marche as-tu faite, quelle campagne t’a couvert de gloire ? de quel droit portes-tu le nom de Grand ? L’impudence d’un pareil discours est-elle concevable, et trouverait-on sur la terre entière un homme capable de le tenir ?
Cependant, sans faire honte à ceux qui lui en tenaient un semblable, sans leur accorder aucun miracle, sans les édifier au moins sur ceux qu’il avait faits, Jésus, en réponse à leur question, se contente d’allégoriser sur le pain du Ciel : aussi, loin que sa réponse lui donnât de nouveaux disciples elle lui en ôta plusieurs de ceux qu’il avait, et qui, sans doute, pensaient comme vos théologiens. La désertion fut telle qu’il dit aux douze : Et vous, ne voulez-vous pas aussi vous en aller ? Il ne paraît pas qu’il eut fort à cœur de conserver ceux qu’il ne pouvait retenir par des miracles.
Les Juifs demandaient un signe du Ciel. Dans leur système, ils avaient raison. Le signe qui devait constater la venue du Messie ne pouvait pour eux être trop évident, trop décisif, trop au-dessus de tout soupçon, ni avoir trop de témoins oculaires ; comme le témoignage immédiat de Dieu vaut toujours mieux que celui des hommes, il était plus sûr d’en croire au signe même, qu’aux gens qui disaient l’avoir vu, et pour cet effet le Ciel était préférable à la terre.
Les Juifs avaient donc raison dans leur vue, parce qu’ils voulaient un Messie apparent et tout miraculeux. Mais Jésus dit après le prophète que le royaume des cieux ne vient point avec apparence, que celui qui l’annonce ne débat point, ne crie point, qu’on n’entend point sa voix dans les rues. Tour cela ne respire pas l’ostentation des miracles ; aussi n’était-elle pas le but qu’il se proposait dans les siens. Il n’y mettait ni l’appareil ni l’authenticité nécessaire pour constater de vrais signes, parce qu’il ne les donnait point pour tels. Au contraire il recommandait le secret aux malades qu’il guérissait, aux boiteux qu’il faisait marcher, aux possédés qu’il délivrait du Démon. L’on eût dit qu’il craignait que sa vertu miraculeuse ne fût connue, on m’avouera que c’était une étrange manière d’en faire la preuve de sa mission.
Mais tout cela s’explique de soi-même, sitôt que l’on conçoit que les Juifs allaient cherchant cette preuve où Jésus ne voulait pas qu’elle fût. Celui qui me rejette a, disait-il, qui le juge. Ajoutait-il, les miracles que j’ai faits le condamneront ? Non, mais : la parole que j’ai portée le condamnera. La preuve est donc dans la parole et non dans les miracles.
On voit dans l’Évangile que ceux de Jésus étaient tous utiles : mais ils étaient sans éclat, sans apprêt, sans pompe, ils étaient simples comme ses discours, comme sa vie, comme toute sa conduite. Le plus apparent, le plus palpable qu’il ait fait est sans contredit celui de la multiplication des cinq pains et des deux poissons qui nourrirent cinq mille hommes. Non seulement ses disciples avaient vu le miracle, mais il avait pour ainsi dire passé par leurs mains ; et cependant ils n’y pensaient pas, ils ne s’en doutaient presque pas. Concevez-vous qu’on puisse donner pour signes notoires au genre humain dans tous les siècles des faits auxquels les témoins les plus immédiats font à peine attention[770] ?
Et tant s’en faut que l’objet réel des miracles de Jésus fut d’établir la foi, qu’au contraire il commençait par exiger la foi avant que de faire le miracle. Rien n’est si fréquent dans l’Évangile. C’est précisément pour cela, c’est parce qu’un prophète n’est sans honneur que dans son pays, qu’il fit dans le sien très peu de miracles[771] ; il est dit même qu’il n’en put faire, à cause de leur incrédulité[772]. Comment ? c’était à cause de leur incrédulité qu’il en fallait faire pour les convaincre, si ses miracles avaient eu cet objet ; mais ils ne l’avaient pas. C’étaient simplement des actes de bonté, de charité, de bienfaisance, qu’il faisait en faveur de ses amis, et de ceux qui croyaient en lui ; et c’était dans de pareils actes que consistaient les œuvres de miséricorde, vraiment dignes d’être siennes, qu’il disait rendre témoignage de lui[773]. Ces œuvres marquaient le pouvoir de bien faire plutôt que la volonté d’étonner, c’étaient des vertus[774] plus que des miracles. Et comment la suprême sagesse eût-elle employé des moyens si contraires à la fin qu’elle se proposait ? Comment n’eût-elle pas prévu que les miracles dont elle appuyait l’autorité de ses envoyés produiraient un effet tout opposé, qu’ils feraient suspecter la vérité de l’histoire tant sur les miracles que sur la mission, et que parmi tant de solides preuves, celle-là ne ferait que rendre plus difficiles sur toutes les autres les gens éclairés et vrais ? Oui je le soutiendrai toujours, l’appui qu’on veut donner à la croyance en est le plus grand obstacle : ôtez les miracles de l’Évangile et toute la terre est aux pieds de Jésus-Christ[775].
Vous voyez, Monsieur, qu’il est attesté par l’Écriture même que dans la mission de Jésus-Christ les miracles ne sont point un signe tellement nécessaire à la foi qu’on n’en puisse avoir sans les admettre. Accordons que d’autres passages présentent un sens contraire à ceux-ci, ceux-ci réciproquement présentent un sens contraire aux autres, et alors je choisis, usant de mon droit, celui de ces sens qui me paraît le plus raisonnable et le plus clair. Si j’avais l’orgueil de vouloir tout expliquer, je pourrais en vrai théologien tordre et tirer chaque passage à mon sens ; mais la bonne foi ne me permet point ces interprétations sophistiques : suffisamment autorisé dans mon sentiment[776] par ce que je comprends, je reste en paix sur ce que je ne comprends pas, et que ceux qui me l’expliquent me font encore moins comprendre. L’autorité que je donne à l’Évangile je ne la donne point aux interprétations des hommes, et je n’entends pas plus les soumettre à la mienne que me soumettre à la leur. La règle est commune, et claire en ce qui importe ; la raison qui l’explique est particulière, et chacun a la sienne qui ne fait autorité que pour lui. Se laisser mener par autrui sur cette matière c’est substituer l’explication au texte, c’est se soumettre aux hommes et non pas à Dieu.
Je reprends mon raisonnement, et après avoir établi que les miracles ne sont pas un signe nécessaire à la foi, je vais montrer en confirmation de cela que les miracles ne sont pas un signe infaillible et dont les hommes puissent juger.
Un miracle est, dans un fait particulier, un acte immédiat de la puissance divine, un changement sensible dans l’ordre de la nature, une exception réelle et visible à ses lois. Voilà l’idée dont il ne faut pas s’écarter si l’on veut s’entendre en raisonnant sur cette matière. Cette idée offre deux questions à résoudre.
La première : Dieu peut-il faire des miracles ? C’est-à-dire, peut-il déroger aux lois qu’il a établies ? Cette question sérieusement traitée serait impie si elle n’était absurde : ce serait faire trop d’honneur à celui qui la résoudrait négativement que de le punir ; il suffirait de l’enfermer. Mais aussi quel homme a jamais nié que Dieu pût faire des miracles ? Il fallait être hébreu pour demander si Dieu pouvait dresser des tables dans le désert.
Seconde question : Dieu veut-il faire des miracles ? C’est autre chose. Cette question en elle-même et abstraction faite de toute autre considération est parfaitement indifférente ; elle n’intéresse en rien la gloire de Dieu dont nous ne pouvons fonder les desseins. Je dirai plus ; s’il pouvait y avoir quelque différence quant à la foi dans la manière d’y répondre, les plus grandes idées que nous puissions avoir de la sagesse et de la majesté divine seraient pour la négative, il n’y a que l’orgueil humain qui soit contre. Voilà jusqu’où la raison peut aller. Cette question, du reste, est purement oiseuse, et pour la résoudre il faudrait lire dans les décrets éternels ; car, comme on verra tout à l’heure, elle est impossible à décider par les faits. Gardons-nous d’oser porter un œil curieux sur ces mystères. Rendons ce respect à l’essence infinie de ne rien prononcer d’elle : nous n’en connaissons que l’immensité.
Cependant quand un mortel vient hardiment nous affirmer qu’il a vu un miracle, il tranche net cette grande question, jugez si l’on doit l’en croire sur sa parole ! Ils seraient mille que je ne les en croirais pas.
Je laisse à part le grossier sophisme d’employer la preuve morale à constater des faits naturellement impossibles, puisqu’alors le principe même de la crédibilité fondé sur la possibilité naturelle est en défaut. Si les hommes veulent bien en pareil cas admettre cette preuve dans des choses de pure spéculation, ou dans des faits dont la vérité ne les touche guère, assurons-nous qu’ils seraient plus difficiles s’il s’agissait pour eux du moindre intérêt temporel. Supposons qu’un mort vînt redemander ses biens à ses héritiers affirmant qu’il est ressuscité et requérant d’être admis à la preuve[777], croyez-vous qu’il y ait un seul tribunal sur la terre où cela lui fût accordé ? Mais encore un coup n’entamons pas ici le débat : laissons aux faits toute la certitude qu’on leur donne, et contentons-nous de distinguer ce que le sens peut attester de ce que la raison peut conclure.
Puisqu’un miracle est une exception aux lois de la nature, pour en juger, il faut connaître ces lois, et pour en juger sûrement il faut les connaître toutes, car une seule qu’on ne connaîtrait pas pourrait en certains cas inconnus aux spectateurs changer l’effet de celles qu’on connaîtrait. Ainsi celui qui prononce qu’un tel ou tel acte est un miracle déclare qu’il connaît toutes les lois de la nature et qu’il sait que cet acte en est une exception.
Mais quel est ce mortel qui connaît toutes les lois de la nature ? Newton ne se vantait pas de les connaître. Un homme sage témoin d’un fait inouï peut attester qu’il a vu ce fait et l’on peut le croire ; mais ni cet homme sage, ni nul autre homme sage sur la terre n’affirmera jamais que ce fait, quelque étonnant qu’il puisse être, soit un miracle, car comment peut-il le savoir ?
Tout ce qu’on peut dire de celui qui se vante de faire des miracles est qu’il fait des choses fort extraordinaires ; mais qui est-ce qui nie qu’il se fasse des choses fort extraordinaires ? J’en ai vu, moi, de ces choses-là, et même j’en ai fait[778].
L’étude de la nature y fait faire tous les jours de nouvelles découvertes : l’industrie humaine se perfectionne tous les jours. La chimie curieuse a des transmutations, des précipitations, des détonations, des explosions, des phosphores, des pyrophores, des tremblements de terre, et mille autres merveilles à faire signer mille fois le peuple qui les verrait. L’huile de Gayac et l’esprit de nitre ne sont pas des liqueurs fort rares ; mêlez-les ensemble, et vous verrez ce qu’il en arrivera ; mais n’allez pas faire cette épreuve dans une chambre, car vous pourriez bien mettre le feu à la maison[779]. Si les prêtres de Baal avaient eu M. Rouelle au milieu d’eux, leur bûcher eût pris feu de lui-même et Élie eût été pris pour dupe.
Vous versez de l’eau dans de l’eau, voilà de l’encre ; vous versez de l’eau dans de l’eau, voilà un corps dur. Un prophète du collège d’Harcourt va en Guinée et dit au peuple : reconnaissez le pouvoir de celui qui m’envoie, je vais convertir de l’eau en pierre ; par des moyens connus du moindre écolier il fait de la glace : voilà les nègres prêts à l’adorer.
Jadis les prophètes faisaient descendre à leur voix le feu du ciel ; aujourd’hui les enfants en font autant avec un petit morceau de verre. Josué fit arrêter le soleil ; un faiseur d’almanachs va le faire éclipser ; le prodige est encore plus sensible. Le cabinet de M. l’abbé Nollet est un laboratoire de magie, les récréations mathématiques sont un recueil de miracles ; que dis-je ? les foires même en fourmilleront, les Briochés n’y sont pas rares ; le seul paysan de Northollande que j’ai vu vingt fois allumer sa chandelle avec son couteau a de quoi subjuguer tout le peuple, même à Paris ; que pensez-vous qu’il eût fait en Syrie ?
C’est un spectacle bien singulier que ces foires de Paris ; il n’y en pas une où l’on ne voie les choses les plus étonnantes, sans que le public daigne presque y faire attention ; tant on est accoutumé aux choses étonnantes, et même à celles qu’on ne peut concevoir ! On y voit au moment que j’écris ceci deux machines portatives séparées, dont l’une marche ou s’arrête exactement à la volonté de celui qui fait marcher ou arrêter l’autre. J’y ai vu une tête de bois qui parlait, et dont on ne parlait pas tant que de celle d’Albert le Grand. J’ai vu même une chose plus surprenante ; c’était force têtes d’hommes, de savants, d’académiciens qui couraient aux miracles des convulsions, et qui en revenaient tout émerveillés.
Avec le canon, l’optique, l’aimant, le baromètre, quels prodiges ne fait-on pas chez les ignorants ? Les Européens avec leurs arts ont toujours passé pour des dieux parmi les barbares. Si dans le sein même des arts, des sciences, des collèges, des académies ; si dans le milieu de l’Europe, en France, en Angleterre, un homme fut venu le siècle dernier, armé de tous les miracles de l’électricité que nos physiciens opèrent aujourd’hui, l’eût-on brûlé comme un sorcier, l’eût-on suivi comme un prophète ? Il est à présumer qu’on eût fait l’un ou l’autre : il, est certain qu’on aurait eu tort.
Je ne sais si l’art de guérir est trouvé ni s’il se trouvera jamais : ce que je sais c’est qu’il n’est pas hors de la nature. Il est tout aussi naturel qu’un homme guérisse qu’il l’est qu’il tombe malade, il peut tout aussi bien guérir subitement que mourir subitement. Tout ce qu’on pourra dire de certaines guérisons, c’est qu’elles sont surprenantes, mais non pas qu’elles sont impossibles ; comment prouverez-vous donc que ce sont des miracles ? Il y a pourtant, je l’avoue, des choses qui m’étonneraient fort si j’en étais le témoin : ce ne serait pas tant de voir marcher un boiteux qu’un homme qui n’avait point de jambe, ni de voir un paralytique mouvoir son bras qu’un homme qui n’en a qu’un reprendre les deux. Cela me frapperait encore plus, je l’avoue, que de voir ressusciter un mort ; car enfin un mort peut n’être pas mort[780]. Voyez le livre de M. Bruhier[781].
Au reste, quelque frappant que pût me paraître un pareil spectacle, je ne voudrais pour rien au monde en être témoin ; car que sais-je ce qu’il en pourrait arriver ? Au lieu de me rendre crédule, j’aurais grand-peur qu’il ne me rendît que fou mais ce n’est pas de moi qu’il s’agit, revenons.
On vient de trouver le secret de ressusciter des noyés ; on a déjà cherché celui de ressusciter les pendus ; qui sait si, dans d’autres genres de mort, on ne parviendra pas à rendre la vie à des corps qu’on en avait cru privés. On ne savait jadis ce que c’était que d’abattre la cataracte ; c’est un jeu maintenant pour nos chirurgiens. Qui sait s’il n’y a pas quelque secret trouvable pour la faire tomber d’un coup ? Qui sait si le possesseur d’un pareil secret ne peut pas faire avec simplicité, ce qu’un spectateur va prendre pour un miracle, et ce qu’un auteur prévenu peut donner pour tel[782] ? Tout cela n’est pas vraisemblable, soit : mais nous n’avons point de preuve que cela soit impossible, et c’est de l’impossibilité physique qu’il s’agit ici. Sans cela, Dieu déployant à nos yeux sa puissance n’aurait pu nous donner que des signes vraisemblables, de simples probabilités, et il arriverait de là que l’autorité des miracles n’étant fondée que sur l’ignorance de ceux pour qui ils auraient été faits, ce qui serait miraculeux pour un siècle ou pour un peuple ne le serait plus pour d’autres, de sorte que la preuve universelle étant en défaut, le système établi sur elle serait détruit. Non, donnez-moi des miracles qui demeurent tels quoi qu’il arrive, dans tous les temps et dans tous les lieux. Si plusieurs de ceux qui sont rapportés dans la Bible paraissent être dans ce cas, d’autres aussi paraissent n’y pas être. Réponds-moi donc, théologien, prétends-tu que je passe le tout en bloc, ou si tu me permets le triage ? Quand tu m’auras décidé ce point, nous verrons après.
Remarquez bien, Monsieur, qu’en supposant tout au plus quelque amplification dans les circonstances, je n’établis aucun doute sur le fond de tous les faits. C’est ce que j’ai déjà dit, et qu’il n’est pas superflu de redire. Jésus, éclairé de l’esprit de Dieu, avait des lumières si supérieures à celles de ses disciples, qu’il n’est pas étonnant qu’il ait opéré des multitudes de choses extraordinaires où l’ignorance des spectateurs a vu le prodige qui n’y était pas. À quel point, en vertu de ces lumières pouvait-il agir par des voies naturelles, inconnues à eux et à nous[783] ? Voilà ce que nous ne savons point et ce que nous ne pouvons savoir. Les spectateurs des choses merveilleuses sont naturellement portés à les décrire avec exagération. Là-dessus on peut de très bonne foi s’abuser soi-même en abusant les autres : pour peu qu’un fait soit au-dessus de nos lumières nous le supposons au-dessus de la raison, et l’esprit vit enfin du prodige où le cœur nous fait désirer fortement d’en voir.
Les miracles sont, comme j’ai dit, les preuves des simples pour qui les lois de la nature forment un cercle très étroit autour d’eux. Mais la sphère s’étend à mesure que les hommes s’instruisent et qu’ils sentent combien il leur reste encore à savoir. Le grand physicien voit si loin les bornes de cette sphère qu’il ne saurait discerner un miracle au-delà. Cela ne se peut est un mot qui sort rarement de la bouche des sages ; ils disent plus fréquemment, je ne sais.
Que devons-nous donc penser de tant de miracles rapportés par des auteurs, véridiques, je n’en doute pas, mais d’une si crasse ignorance, et si pleins d’ardeur pour la gloire de leur maître ? Faut-il rejeter tous ces faits ? Non. Faut-il tous les admettre ? je l’ignore[784]. Nous devons les respecter sans prononcer sur leur nature, dussions-nous être cent fois décrétés. Car enfin l’autorité des lois ne peut s’étendre jusqu’à nous forcer de mal raisonner ; et c’est pourtant ce qu’il faut faire pour trouver nécessairement un miracle où la raison ne peut voir qu’un fait étonnant.
Quand il serait vrai que les catholiques ont un moyen sûr pour eux de faire cette distinction, que s’ensuivrait-il pour nous ? Dans leur système, lorsque l’Église une fois reconnue a décidé qu’un tel fait est un miracle, il est un miracle, car l’Église ne peut se tromper. Mais ce n’est pas aux catholiques que j’ai à faire ici, c’est aux réformés. Ceux-ci ont très bien réfuté quelques parties de la Profession de foi du vicaire qui, n’étant écrite que contre l’Église romaine, ne pouvait ni ne devait rien prouver contre eux. Les catholiques pourront de même réfuter aisément ces lettres, parce que je n’ai point à faire ici aux catholiques, et que nos principes ne sont pas les leurs. Quand il s’agit de montrer que je ne prouve pas ce que je n’ai pas voulu prouver, c’est là que mes adversaires triomphent.
De tout ce que je viens d’exposer je conclus que les faits les plus attestés, quand même on les admettrait dans toutes leurs circonstances, ne prouveraient rien, et qu’on peut même y soupçonner de l’exagération dans les circonstances, sans inculper la bonne foi de ceux qui les ont rapportés. Les découvertes continuelles qui se font dans les lois de la nature, celles qui probablement se feront encore, celles qui resteront toujours à faire, les progrès passés, présents et futurs de l’industrie humaine, les diverses bornes que donnent les peuples à l’ordre des possibles selon qu’ils sont plus ou moins éclairés ; tout nous prouve que nous ne pouvons connaître ces bornes. Cependant il faut qu’un miracle pour être vraiment tel les passe. Soit donc qu’il y ait des miracles, soit qu’il n’y en ait pas, il est impossible au sage de s’assurer que quelque fait que ce puisse être en est un.
Indépendamment des preuves de cette impossibilité que je viens d’établir, j’en vois une autre non moins forte dans la supposition même : car, accordons qu’il y ait de vrais miracles ; de quoi nous serviront-ils s’il y a aussi de faux miracles desquels il est impossible de les discerner ? Et faites bien attention que je n’appelle pas ici faux miracle un miracle qui n’est pas réel, mais un acte bien réellement surnaturel fait pour soutenir une fausse doctrine. Comme le mot de miracle en ce sens peut blesser les oreilles pieuses, employons un autre mot et donnons-lui le nom de prestige : mais souvenons-nous qu’il est impossible aux sens humains de discerner un prestige d’un miracle.
La même autorité qui atteste les miracles atteste aussi les prestiges, et cette autorité prouve encore que l’apparence des prestiges ne diffère en rien de celle des miracles. Comment donc distinguer les uns des autres, et que peut prouver le miracle, si celui qui le voit ne peut discerner par aucune marque assurée et tirée de la chose même si c’est l’œuvre de Dieu ou si c’est l’œuvre du Démon ? Il faudrait un second miracle pour certifier le premier.
Quand Aaron jeta sa verge devant Pharaon et qu’elle fut changée en serpent, les magiciens jetèrent aussi leurs verges et elles furent changées en serpents. Soit que ce changement fût réel des deux côtés, comme il est dit dans l’Écriture, soit qu’il n’y eût de réel que le miracle d’Aaron et que le prestige des magiciens ne fût qu’apparent, comme le disent quelques théologiens, il n’importe, cette apparence était exactement la même ; l’Exode n’y remarque aucune différence, et s’il y en eût eu, les magiciens se seraient gardés de s’exposer au parallèle, ou s’ils l’avaient fait ils auraient été confondus.
Or les hommes ne peuvent juger des miracles que par leurs sens, et si la sensation est la même, la différence réelle qu’ils ne peuvent apercevoir n’est rien pour eux. Ainsi le signe, comme signe, ne prouve pas plus d’un côté que de l’autre, et le prophète en ceci n’a pas plus d’avantage que le magicien. Si c’est encore là de mon beau style, convenez qu’il en faut un bien plus beau pour le réfuter.
Il est vrai que le serpent d’Aaron dévora les serpents des magiciens. Mais, forcé d’admettre une fois la magie, Pharaon put fort bien n’en conclure autre chose, sinon qu’Aaron était plus habile qu’eux dans cet art ; c’est ainsi que Simon ravi des choses que faisait Philippe, voulut acheter des apôtres le secret d’en faire autant qu’eux.
D’ailleurs l’infériorité des magiciens était due à la présence d’Aaron. Mais Aaron absent, eux faisant les mêmes signes, avaient droit de prétendre à la même autorité. Le signe en lui-même ne prouvait donc rien.
Quand Moïse changea l’eau en sang, les magiciens changèrent l’eau en sang ; quand Moïse produisit des grenouilles, les magiciens produisirent des grenouilles. Ils échouèrent à la troisième plaie ; mais tenons-nous aux deux premières dont Dieu même avait fait la preuve du pouvoir divin[785]. Les magiciens firent aussi cette preuve-là.
Quant à la troisième plaie qu’ils ne purent imiter, on ne voit pas ce qui la rendait si difficile, au point de marquer que le doigt de Dieu était là. Pourquoi ceux qui purent produire un animal ne purent-ils produire un insecte, et comment, après avoir fait des grenouilles, ne purent-ils faire des poux ? S’il est vrai qu’il n’y ait dans ces choses-là que le premier pas qui coûte, c’était assurément s’arrêter en beau chemin.
Le même Moïse, instruit par toutes ces expériences, ordonne que si un faux prophète vient annoncer d’autres dieux, c’est-à-dire, une fausse doctrine, et que ce faux prophète autorise son dire par des prédictions ou des prodiges qui réussissent, il ne faut point l’écouter mais le mettre à mort. On peut donc employer de vrais signes en faveur d’une fausse doctrine ; un signe en lui-même ne prouve donc rien.
La même doctrine des signes par des prestiges est établie en mille endroits de l’Écriture.
Bien plus ; après avoir déclaré qu’il ne fera point de signes, Jésus annonce de faux Christs qui en feront ; il dit qu’ils feront de grands signes, des miracles capables de séduire les élus mêmes, s’il était possible[786]. Ne serait-on pas tenté sur ce langage de prendre les signes pour des preuves de fausseté ?
Quoi ! Dieu, maître du choix de ses preuves quand il veut parler aux hommes, choisit par préférence celles qui supposent des connaissances qu’il sait qu’ils n’ont pas ! Il prend pour les instruire la même voie qu’il sait que prendra le Démon pour les tromper ! Cette marche serait-elle donc celle de la divinité ? Se pourrait-il que Dieu et le Diable suivissent la même route ? Voilà ce que je ne puis concevoir.
Nos théologiens, meilleurs raisonneurs mais de moins bonne foi que les anciens, sont fort embarrassés de cette magie : ils voudraient bien pouvoir tout à fait s’en délivrer, mais ils n’osent, ils sentent que la nier serait nier trop. Ces gens toujours si décisifs changent ici de langage, ils ne la nient ni ne l’admettent ; ils prennent le parti de tergiverser, de chercher des faux-fuyants, à chaque pas ils s’arrêtent, ils ne savent sur quel pied danser.
Je crois, Monsieur, vous avoir fait sentir où gît la difficulté. Pour que rien ne manque à sa clarté, la voici mise en dilemme.
Si l’on nie les prestiges, on ne peut prouver les miracles ; parce que les uns et les autres sont fondés sur la même autorité.
Et si l’on admet les prestiges avec les miracles on n’a point de règle sûre, précise et claire pour distinguer les uns des autres : ainsi les miracles ne prouvent rien.
Je sais bien que nos gens ainsi pressés reviennent à la doctrine : mais ils oublient bonnement que si la doctrine est établie, le miracle est superflu, et que si elle ne l’est pas, elle ne peut rien prouver.
Ne prenez pas ici le change, je vous supplie, et de ce que je n’ai pas regardé les miracles comme essentiels au christianisme, n’allez pas conclure que j’ai rejeté les miracles. Non, Monsieur, je ne les ai rejetés ni ne les rejette ; si j’ai dit des raisons pour en douter, je n’ai point dissimulé les raisons d’y croire ; il y a une grande différence entre nier une chose et ne la pas affirmer, entre la rejeter et ne pas l’admettre, et j’ai si peu décidé ce point, que je défie qu’on trouve un seul endroit dans tous rues écrits où je sois affirmatif contre les miracles.
Eh ! comment l’aurais-je été malgré mes propres doutes, puisque partout où je suis quant à moi, le plus décidé, je n’affirme rien encore. Voyez quelles affirmations peut faire un homme qui parle ainsi dès sa préface[787].
« À l’égard de ce qu’on appellera la partie systématique, qui n’est autre chose ici que la marche de la nature, c’est là ce qui déroutera le plus les lecteurs ; c’est aussi par là qu’on m’attaquera sans doute, et peut-être n’aura-t-on pas tort. On Croira moins lire un traité d’éducation que les rêveries d’un visionnaire sur l’éducation. Qu’y faire ? Ce n’est pas sur les idées d’autrui que j’écris c’est sur les miennes, Je ne vois point comme les autres hommes ; il y a longtemps qu’on me l’a reproché. Mais dépend-il de moi de me donner d’autres yeux, et de n’affecter d’autres idées ? Non ; il dépend de moi de ne point abonder dans mon sens, de ne point croire être seul plus sage que tout le monde ; il dépend de moi, non de changer de sentiment, mais de me défier du mien : Voilà tout ce que je puis faire, et ce que je fais. Que si je prends quelquefois le ton affirmatif, ce n’est point pour en imposer au lecteur ; c’est pour lui parler comme je pense. Pourquoi proposerais-je par forme de doute ce dont quant à moi je ne doute point ? Je dis exactement ce qui se passe dans mon esprit. »
« En exposant avec liberté mon sentiment, j, entends si peu qu’il fasse autorité que j’y joins toujours mes raisons, afin qu’on les pèse et qu’on me juge. Mais quoique je ne veuille point m’obstiner à défendre mes idées, je ne me crois pas moins obligé de les proposer ; car les maximes sur lesquelles je suis d’un avis contraire à celui des autres ne sont point indifférentes. Ce sont de celles dont la vérité ou la fausseté importe à connaître, et qui font le bonheur ou le malheur du genre humain. »
Un auteur qui ne sait lui-même s’il n’est point dans l’erreur, qui craint que tout ce qu’il dit ne soit un tissu de rêveries, qui, ne pouvant changer de sentiments, se défie du sien, qui ne prend point le ton affirmatif pour le donner, mais pour parier comme il pense, qui, ne voulant point faire autorité dit toujours ses raisons afin qu’on le juge, et qui même ne veut, point s’obstiner à défendre ses idées ; un auteur qui parle ainsi à la tête de son livre y veut-il prononcer des oracles ? Veut-il donner des décisions, et par cette déclaration préliminaire ne met-il pas au nombre des doutes ses plus fortes assertions ?
Et qu’on ne dise point que je manque à mes engagements en m’obstinant à défendre ici mes idées. Ce serait le comble de l’injustice. Ce ne sont point Mes idées que je défends, c’est ma personne. Si l’on n’eût attaqué que mes livres, j’aurais constamment gardé le silence ; c’était un point résolu. Depuis ma déclaration faite en 1753, m’a-t-on vu répondre à quelqu’un, ou me taisais-je faute d’agresseurs ? Mais quand on me poursuit, quand on me décrète, quand on me déshonore pour avoir dit ce que je n’ai pas dit, il faut bien pour me défendre montrer que je ne l’ai pas dit. Ce sont mes ennemis qui malgré moi me remettent la plume à la main. Eh ! qu’ils me laissent en repos, et j’y laisserai le public ; j’en donne de bon cœur ma parole.
Ceci sert déjà de réponse à l’objection rétorsive que j’ai prévenue, de vouloir faire moi-même le réformateur en bravant les opinions de tout mon siècle ; car rien n’a moins l’air de bravade qu’un pareil langage, et ce n’est pas assurément prendre un ton de prophète que de parler avec tant de circonspection. J’ai regardé comme un devoir de dire mon sentiment en choses importantes et utiles ; mais ai-je dit un mot, ai-je fait un pas pour le faire adopter à d’autres ; quelqu’un a-t-il vu dans ma conduite l’air d’un homme qui cherchait à se faire des sectateurs ?
En transcrivant l’écrit particulier qui fait tant d’imprévus zélateurs de la foi, j’avertis encore le lecteur qu’il doit se défier de mes jugements, que c’est à lui de voir s’il peut tirer de cet écrit quelques réflexions utiles, que je ne lui propose ni le sentiment, d’autrui ni le mien pour règle, que je le lui présente à examiner[788].
Et lorsque je reprends la parole voici ce que j’ajoute encore à la fin.
« J’ai transcrit cet écrit, non comme une règle des sentiments qu’on doit suivre en matière de religion, mais comme un exemple de la manière dont on peut raisonner avec son élève pour ne point s’écarter de la méthode que j’ai tâché d’établir. Tant qu’on ne donne rien à l’autorité des hommes ni aux préjugés des pays où l’on est né, les seules lumières de la raison ne peuvent dans l’institution de la nature nous mener plus loin que la religion naturelle, et c’est à quoi je me borne avec mon Émile. S’il en doit avoir une autre, je n’ai plus en cela le droit d’être son guide ; c’est à lui seul de la choisir[789]. »
Quel est après cela l’homme assez impudent pour m’oser taxer d’avoir nié les miracles qui ne sont pas même niés dans cet écrit ? Je n’en ai pas parlé ailleurs[790].
Quoi ! parce que l’auteur d’un écrit publié par un autre y introduit un raisonneur qu’il désapprouve[791], et qui dans une dispute rejette les miracles, il s’ensuit de là que non seulement l’auteur de cet écrit mais l’éditeur rejette aussi les miracles ? Quel tissu de témérités ! Qu’on se permette de telles présomptions dans la chaleur d’une querelle littéraire, cela est très blâmable et trop commun, mais les prendre pour des preuves dans les tribunaux ! Voilà une jurisprudence à faire trembler l’homme le plus juste et le plus ferme qui a le malheur de vivre sous de pareils magistrats.
L’auteur de la Profession de foi fait des objections tant sur l’utilité que sur la réalité des miracles, mais ces objections ne sont point des négations. Voici là-dessus ce qu’il dit de plus fort. » C’est l’ordre inaltérable de la nature qui montre le mieux l’Être suprême. S’il arrivait beaucoup d’exceptions, je ne saurais plus qu’en penser, et pour moi je crois trop en Dieu pour croire à tant de miracles si peu dignes de lui. »
Or je vous prie, qu’est-ce que cela dit ? Qu’une trop grande multitude de miracles les rendrait suspects à l’auteur. Qu’il n’admet point indistinctement toute sorte de miracles, et que sa foi en Dieu lui fait rejeter tous ceux qui ne sont pas dignes de Dieu. Quoi donc ? Celui qui n’admet pas tous les miracles rejette-t-il tous les miracles, et faut-il croire à tous ceux de la légende pour croire l’ascension de Christ.
Pour comble. Loin que les doutes contenus dans cette seconde partie de la Profession de foi puissent être pris pour des négations, les négations, au contraire, qu’elle peut contenir, ne doivent être prises que pour des doutes. C’est la déclaration de l’auteur, en la commençant, sur les sentiments qu’il va combattre. Ne donnez, dit-il, à mes discours que l’autorité de la raison. J’ignore si je suis dans l’erreur. Il est difficile, quand on discute, de ne pas prendre quelquefois le ton affirmatif ; mais souvenez-vous, qu’ici toutes mes affirmations ne sont que des raisons de douter[792]. Peut-on parler plus positivement ?
Quant à moi, je vois des faits attestés dans les saintes Écritures ; cela suffit pour arrêter sur ce point mon jugement. S’ils étaient ailleurs je rejetterais ces faits ou je leur ôterais le nom de miracles ; mais parce qu’ils sont dans l’Écriture, je ne les rejette point. Je ne les admets pas, non plus, parce que ma raison s’y refuse, et que ma décision sur cet article n’intéresse point mon salut. Nul chrétien judicieux ne peut croire que tout soit inspiré dans la Bible, jusqu’aux mots et aux erreurs, Ce qu’on doit croire inspiré est tout ce qui tient à nos devoirs ; car pourquoi Dieu aurait-il inspiré le reste ? Or la doctrine des miracles n’y tient nullement ; c’est ce que je viens de prouver. Ainsi le sentiment qu’on peut avoir en cela n’a nul trait au respect qu’on doit aux livres sacrés.
D’ailleurs il est impossible aux hommes de s’assurer que quelque fait que ce puisse être est un miracle[793], c’est encore ce que j’ai prouvé. Donc en admettant tous les faits contenus dans la Bible, on peut rejeter les miracles sans impiété, et même sans inconséquence. Je n’ai pas été jusque-là.
Voilà comment vos messieurs tirent des miracles, qui ne sont pas certains, qui ne sont pas nécessaires, qui ne prouvent rien, et que je n’ai pas rejetés, la preuve évidente que je renverse les fondements du christianisme, et que je ne suis pas chrétien.
L’ennui vous empêcherait de me suivre si j’entrais dans le même détail sur les autres accusations qu’ils entassent, pour tâcher de couvrir par le nombre l’injustice de chacune en particulier. Ils m’accusent par exemple de rejeter la prière. Voyez le livre, et vous trouverez une prière dans l’endroit même dont il s’agit. L’homme pieux qui parle[794] ne croit pas, il est vrai, qu’il soit absolument nécessaire de demander à Dieu telle ou telle chose en particulier[795]. Il ne désapprouve point qu’on le fasse ; quant à moi, dit-il, je ne le fais pas, persuadé que Dieu est un bon père qui sait mieux que ses enfants ce qui leur convient. Mais ne peut-on lui rendre aucun autre culte aussi digne de lui ? Les hommages d’un cœur plein de zèle, les adorations, les louanges, la contemplation de sa grandeur, l’aveu de notre néant, la résignation à sa volonté, la soumission à ses lois, une vie pure et sainte, tout cela ne vaut-il pas bien des vœux intéressés et mercenaires ? Près d’un Dieu juste la meilleure manière de demander est de mériter d’obtenir. Les anges qui le louent autour de son trône le prient-ils ? Qu’auraient-ils à lui demander ? Ce mot de prière est souvent employé dans l’Écriture pour hommage, adoration et qui fait le plus est quitte du moins. Pour moi, je ne rejette aucune des manières d’honorer Dieu, j’ai toujours approuvé qu’on se joignit à l’Église qui le prie ; je le fais ; le prêtre savoyard le faisait lui-même[796]. L’écrit si violemment attaqué est plein de tout cela. N’importe : je rejette, dit-on, la prière ; je suis un impie à brûler. Me voilà jugé.
Ils disent encore que j’accuse la morale chrétienne de rendre tous nos devoirs impraticables en les outrant. La morale chrétienne est celle de l’Évangile ; je n’en reconnais point d’autre, et c’est en ce sens aussi que l’entend mon accusateur, puisque c’est des imputations où celle-là se trouve comprise qu’il conclut, quelques lignes après, que c’est par dérision que j’appelle l’Évangile divin[797].
Or voyez si l’on peut avancer une fausseté plus noire et montrer une mauvaise foi plus marquée, puisque dans le passage de mon livre où ceci se rapporte, il n’est pas même possible que j’aie voulu parler de l’Évangile.
Voici, Monsieur, ce passage : il est dans le quatrième tome d’Émile page 64. » En n’asservissant les honnêtes femmes qu’à de tristes devoirs, on a banni du mariage tout ce qui pouvait le rendre agréable aux hommes. Faut-il s’étonner si la taciturnité qu’ils voient régner chez eux les en chasse, ou s’ils sont peu tentés d’embrasser un état si déplaisant. À force d’outrer tous les devoirs le christianisme les rend impraticables et vains à force d’interdire aux femmes le chant, la danse et tous les amusements du monde, il les rend maussades, grondeuses, insupportables dans leurs maisons. »
Mais où est-ce que l’Évangile interdit aux femmes le chant et la danse ? où est-ce qu’il les asservit à de tristes devoirs ? Tout au contraire il y est parlé des devoirs des maris mais il n’y est pas dit un mot de ceux des femmes. Donc on a tort de me faire dire de l’Évangile ce que je n’ai dit que des jansénistes, des méthodistes, et d’autres dévots d’aujourd’hui, qui font du christianisme une religion aussi terrible et déplaisante[798], qu’elle est agréable et douce sous la véritable loi de Jésus-Christ.
Je ne voudrais pas prendre le ton du père Berruyer que je n’aime guère, et que je trouve même de très mauvais goût ; mais je ne puis m’empêcher de dire qu’une des choses qui me charment dans le caractère de Jésus, n’est pas seulement la douceur des mœurs, la simplicité, mais la facilité, la grâce et même l’élégance. Il ne fuyait ni les plaisirs ni les fêtes, il allait aux noces, il voyait les femmes, il jouait avec les enfants, il aimait les parfums, il mangeait chez les financiers. Ses disciples ne jeûnaient point ; son austérité n’était point fâcheuse. Il était à la fois indulgent et juste, doux aux faibles et terrible aux méchants. Sa morale avait quelque chose d’attrayant, de caressant, de tendre ; il avait le cœur sensible, il était homme de bonne société. Quand il n’eût pas été le plus sage des mortels, il en eût été le plus aimable.
Certains passages de saint Paul outrés ou mal entendus ont fait bien des fanatiques, et ces fanatiques ont souvent défiguré et déshonoré le christianisme. Si l’on s’en fût tenu à l’esprit du Maître, cela ne serait pas arrivé. Qu’on m’accuse de n’être pas toujours de l’avis de saint Paul, on peut me réduire à prouver que j’ai quelquefois raison de Il en pas être. Mais il ne s’ensuivra jamais de là que ce soit par dérision que je trouve l’Évangile divin. Voilà pourtant comment raisonnent mes persécuteurs.
Pardon, Monsieur ; je vous excède avec ces longs détails ; je le sens et je les termine ; je n’en ai déjà que trop dit pour ma défense, et je m’ennuie moi-même de répondre toujours par des raisons à des accusations sans raison.
Lettre IV
L’auteur se suppose coupable ; il compare la procédure à la loi.
Je vous ai fait voir, Monsieur, que les imputations tirées de mes livres en preuve que j’attaquais la religion établie par les lois étaient fausses. C’est, cependant, sur ces imputations que j’ai été jugé coupable, et traité comme tel. Supposons maintenant que je le fusse en effet, et voyons en cet état la punition qui m’était due.
Ainsi que la vertu le vice a ses degrés.
Pour être coupable d’un crime on ne l’est pas de tous. La justice consiste à mesurer exactement la peine à la faute, et l’extrême justice elle-même est une injure, lorsqu’elle n’a nul égard aux considérations raisonnables qui doivent tempérer la rigueur de la loi.
Le délit supposé réel, il nous reste à chercher quelle est sa nature et quelle procédure est prescrite en pareil cas par vos lois.
Si j’ai violé mon serment de bourgeois, comme on m’en accuse, j’ai commis un crime d’État, et la connaissance de ce crime appartient directement au Conseil ; cela est incontestable.
Mais si tout mon crime consiste en erreur sur la doctrine, cette erreur fût-elle même une impiété, c’est autre chose. Selon vos édits il appartient à un autre tribunal d’en connaître en premier ressort.
Et quand même mon crime serait un crime d’État, si pour le déclarer tel il faut préalablement une décision sur la doctrine, ce n’est pas au Conseil de la donner. C’est bien à lui de punir le crime, mais non pas de le constater. Cela est formel par vos édits, comme nous verrons ci-après.
Il s’agit d’abord de savoir si j’ai violé mon serment de bourgeois, c’est-à-dire, le serment qu’ont prêté mes ancêtres, quand ils ont été admis à la bourgeoisie : car pour moi, n’ayant pas habité la ville et n’ayant fait aucune fonction de citoyen, je n’en ai point prêté le serment : mais passons.
Dans la formule de ce serment, il n’y a que deux articles qui puissent regarder mon délit. On promet par le premier, de vivre selon la réformation du saint Évangile ; et par le dernier, de ne faire, ne souffrir aucunes pratiques, machinations ou entreprises contre la réformation du saint Évangile.
Or loin d’enfreindre le premier article, je m’y suis conformé avec une fidélité et même une hardiesse qui ont peu d’exemples, professant hautement ma religion chez les catholiques, quoique j’eusse autrefois vécu dans la leur ; et l’on ne peut alléguer cet écart de mon enfance comme une infraction au serment, surtout depuis ma réunion authentique à votre Église en 1754 et mon rétablissement dans mes droits de bourgeoisie, notoire à tout Genève, et dont j’ai d’ailleurs des preuves positives.
On ne saurait dire, non plus, que j’aie enfreint ce premier article par les livres condamnés ; puisque je n’ai point cessé de m’y déclarer protestant. D’ailleurs, autre chose est la conduite, autre chose sont les écrits. Vivre selon la Réformation c’est professer la Réformation, quoiqu’on se puisse écarter par erreur de sa doctrine dans de blâmables écrits, ou commettre d’autres péchés qui offensent Dieu, mais qui par le seul fait ne retranche pas le délinquant de l’Église. Cette distinction, quand pourrait la disputer en général, est ici dans le serment même ; puisqu’on y sépare en deux articles, ce qui n’en pourrait faire qu’un, si la profession de la religion était incompatible avec toute entreprise contre la religion. On y jure par le premier de vivre selon la Réformation, et l’on y jure par le dernier de ne rien entreprendre contre la Réformation. Ces deux articles sont très distincts et même séparés par beaucoup d’autres. Dans le sens du législateur ces deux choses sont donc séparables Donc quand j’aurais violé ce dernier article, il ne s’ensuit pas que j’aie violé le premier. Mais ai-je violé ce dernier article ?
Voici comment l’auteur des Lettres écrites de la campagne établit l’affirmative, page 30 :
« Le serment des bourgeois leur impose l’obligation de ne faire, ne souffrir être faites aucunes pratiques, machinations ou entreprises contre la sainte réformation évangélique. Il semble que c’est un peu[799] pratiquer et machiner contre elle que de chercher à prouver dans deux livres si séduisants que le pur Évangile est absurde en lui-même et pernicieux à la société. Le Conseil était donc obligé de jeter un regard sur celui que tant de présomptions si véhémentes accusaient de cette entreprise. »
Voyez d’abord que ces messieurs sont agréables ! Il leur semble entrevoir de loin un peu de pratique et de machination. Sur ce petit semblant éloigné d’une petite manœuvre, ils jettent un regard sur celui qu’ils en présument l’auteur ; et ce regard est un décret de prise de corps.
Il est vrai que le même auteur s’égaie à prouver ensuite que c’est par pure bonté pour moi qu’ils m’ont décrété. Le Conseil, dit-il, pouvait ajourner personnellement M. Rousseau, il pouvait l’assigner pour être ouï, il pouvait le décréter… De ces trois partis le dernier était incomparablement le plus doux… ce n’était au fond qu’un avertissement de ne pas revenir, s’il ne voulait pas s’exposer à une procédure, ou s’il voulait s’y exposer, de bien préparer ses défenses[800].
Ainsi plaisantait, dit Brantôme, l’exécuteur de l’infortuné don Carlos infant d’Espagne. Comme le prince criait et voulait se débattre : Paix, monseigneur, lui disait-il en l’étranglant, tout ce qu’on fait n’est que pour votre bien.
Mais quelles sont donc ces pratiques et machinations dont on m’accuse ? Pratiquer, si j’entends ma langue c’est se ménager des intelligences secrètes ; machiner, c’est faire de sourdes menées, c’est faire ce que certaines gens font contre le christianisme et contre moi. Mais je ne conçois rien de moins secret, rien de moins caché dans le monde, que de publier un livre et d’y mettre son nom. Quand j’ai dit mon sentiment sur quelque matière que ce fût, je l’ai dit hautement, à la face du public, je me suis nommé, et puis je suis demeuré tranquille dans ma retraite : on me persuadera difficilement que cela ressemble à des pratiques et machinations.
Pour bien entendre l’esprit du serment et le sens des termes, il faut se transporter au temps où la formule en fut dressée et où il s’agissait essentiellement pour l’État de ne pas retomber sous le double joug qu’on venait de secouer. Tous les jours on découvrait quelque nouvelle trame en faveur de la maison de Savoie ou des évêques, sous prétexte de religion. Voilà sur quoi tombent clairement les mots de pratiques et de machinations, qui, depuis que la langue française existe n’ont sûrement jamais été employés pour les sentiments généraux qu’un homme publie dans un livre où il se nomme, sans projet, sans objet, sans vue particulière, et sans trait à aucun gouvernement. Cette accusation paraît si peu sérieuse à l’auteur même qui l’ose faire, qu’il me reconnaît fidèle aux devoirs du citoyen[801]. Or comment pourrais-je l’être, si j’avais enfreint mon serment de bourgeois ?
Il n’est donc pas vrai que j’aie enfreint ce serment. J’ajoute que, quand cela serait vrai, rien ne serait plus inouï dans Genève en choses de cette espèce, que la procédure faite contre moi. Il n’y a peut-être pas de bourgeois qui n’enfreigne ce serment en quelque article[802], sans qu’on s’avise pour cela de lui chercher querelle, et bien moins de le décréter.
On ne peut pas dire, non plus, que j’attaque la morale dans un livre où j’établis de tout mon pouvoir la préférence du bien général sur le bien particulier et où je rapporte nos devoirs envers les hommes à nos devoirs envers Dieu ; seul principe sur lequel la morale puisse être fondée, pour être réelle et passer l’apparence. On ne peut pas dire que ce livre tende en aucune sorte à troubler le culte établi ni l’ordre public puisque au contraire j’y insiste sur le respect qu’on doit aux formes établies, sur l’obéissance aux lois en toute chose, même en matière de religion, et puisque c’est de cette obéissance prescrite qu’un prêtre de Genève m’a le plus aigrement repris.
Ce délit si terrible et dont on fait tant de bruit se réduit donc, en l’admettant pour réel, à quelque erreur sur la foi qui, si elle n’est avantageuse à la société, lui est du moins très indifférente ; le plus grand mal qui en résulte étant la tolérance pour les sentiments d’autrui, par conséquent la paix dans l’État et dans le monde sur les matières de religion.
Mais je vous demande, à vous, Monsieur, qui connaissez votre gouvernement et vos lois, à qui il appartient de juger, et surtout en première instance, des erreurs sur la foi que peut commettre un particulier ? Est-ce au Conseil, est-ce au consistoire ? Voilà le nœud de la question.
Il fallait d’abord réduire le délit à son espèce. À présent qu’elle est connue, il faut comparer la procédure à la loi.
Vos édits ne fixent pas la peine due à celui qui erre en matière de foi et qui publie son erreur. Mais par l’article 88 de l’ordonnance ecclésiastique, au chapitre du consistoire, ils règlent l’ordre de la procédure contre celui qui dogmatise. Cet article est couché en ces termes :
S’il y a quelqu’un qui dogmatise contre la doctrine reçue, qu’il soit appelé pour conférer avec lui : s’il se range, qu’on le supporte sans scandale ni diffame : s’il est opiniâtre, qu’on l’admoneste par quelques fois pour essayer à le réduire. Si on voit enfin qu’il soit besoin de plus grande sévérité, qu’on lui interdise la sainte cène, et qu’on en avertisse le magistrat afin d’y pourvoir.
On voit par là : 1° Que la première inquisition de cette espèce de délit appartient au consistoire ;
2° Que le législateur n’entend point qu’un tel délit soit irrémissible, si celui qui l’a commis se repent et se range ;
3° Qu’il prescrit les voies qu’on doit suivre pour ramener le coupable à son devoir ;
4° Que ces voies sont pleines de douceur, d’égards, de commisération ; telles qu’il convient à des chrétiens d’en user, à l’exemple de leur maître, dans les fautes qui ne troublent point la société civile et n’intéressent que la religion ;
5° Qu’enfin la dernière et plus grande peine qu’il prescrit est tirée de la nature du délit, comme cela devrait toujours être, en privant le coupable de la sainte cène et de la communion de l’Église, qu’il a offensée, et qu’il veut continuer d’offenser.
Après tout cela le consistoire le dénonce au magistrat qui doit alors y pourvoir, parce que la loi ne souffrant dans l’État qu’une seule religion, celui qui s’obstine à vouloir en professer et enseigner une autre, doit être retranché de l’État.
On voit l’application de toutes les parties de cette loi dans la forme de procédure suivie en 1563 contre Jean Morelli.
Jean Morelli, habitant de Genève, avait fait et publié un livre dans lequel il attaquait la discipline ecclésiastique et qui fut censuré au synode d’Orléans. L’auteur, se plaignant beaucoup de cette censure et ayant été, pour ce même livre appelé au consistoire de Genève, n’y voulut point comparaître et s’enfuit ; puis étant revenu avec la permission du magistrat pour se réconcilier avec les ministres, il ne tint compte de leur parler ni de se rendre au consistoire, jusqu’à ce qu’y étant cité de nouveau il comparut enfin et, après de longues disputes, ayant refusé toute espèce de satisfaction, il fût déféré et cité au Conseil, où, au lieu de comparaître, il fit présenter par sa femme une excuse par écrit, et s’enfuit derechef de la ville.
Il fut donc enfin procédé contre lui, c’est-à-dire, contre son livre, et comme la sentence rendue en cette occasion est importante, même quant aux termes, et peu connue, je vais vous la transcrire ici tout entière ; elle peut avoir son utilité.
« [803]Nous syndiques, juges des causes criminelles de cette cité, ayant entendu le rapport du vénérable consistoire de cette Église, des procédures tenues envers Jean Morelli, habitant de cette cité : d’autant que maintenant pour la seconde fois il a abandonné cette cité, et au lieu de comparaître devant nous et notre Conseil, quand il y était renvoyé, s’est montré désobéissant : à ces causes et autres justes à ce nous mouvantes, séants pour tribunal au lieu de nos ancêtres, selon nos anciennes coutumes, après bonne participation de Conseil avec nos citoyens, ayant Dieu et ses saintes Écritures devant nos yeux et invoqué son saint nom pour faire droit jugement ; disant : Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, Amen. Par cette notre définitive sentence, laquelle donnons ici par écrit, avons avisé par meure délibération de procéder plus outre, comme en cas de contumace dudit Morelli : surtout afin d’avertir tous ceux qu’il appartiendra, de se donner garde du livre, afin de n’y être point abusés. Étant donc, dûment informés des rêveries et erreurs lesquels y sont contenus, et surtout que ledit livre tend à faire schismes et troubles dans l’Église d’une façon séditieuse : l’avons condamné et condamnons comme un livre nuisible et pernicieux, et pour donner exemple, ordonné et ordonnons que l’un d’iceux soit présentement brûlé : défendant à tous libraire, d’en tenir ni exposer en vente : et à tous citoyens, bourgeois et habitants de cette ville de quelque qualité qu’ils soient, d’en acheter ni avoir pour y lire : commandant à tous ceux qui en auraient de nous les apporter, et ceux qui sauraient où il y en a, de le nous révéler dans vingt-quatre heures, sous peine d’être rigoureusement punis. »
« Et à vous notre lieutenant commandons que fassiez mettre notre présente sentence à due et entière exécution. »
« Prononcée et exécutée le jeudi seizième jour de septembre mil cinq cent soixante-trois.
« Ainsi signé P. Chenelat. »
Vous trouverez, Monsieur, des observations de plus d’un genre à faire en temps et lieu sur cette pièce. Quant à présent ne perdons pas notre objet de vue. Voilà comment il fut procédé au jugement de Morelli, dont le livre ne fut brûlé qu’à la fin du procès, sans qu’il fût parlé de bourreau ni de flétrissure, et dont la personne ne fut jamais décrétée, quoiqu’il fût opiniâtre et contumax.
Au lieu de cela, chacun sait comment le Conseil a procédé contre moi dans l’instant que l’ouvrage a paru, et sans qu’il ait même été fait mention du consistoire. Recevoir le livre par la poste, le lire, l’examiner, le déférer, le brûler, me décréter, tout cela fut l’affaire de huit ou dix jours : on ne saurait imaginer une procédure plus expéditive.
Je me suppose ici dans le cas de la loi, dans le seul cas où je puisse être punissable. Car autrement de quel droit punirait-on des fautes qui n’attaquent personne et sur lesquelles les lois n’ont rien prononcé ?
L’édit a-t-il donc été observé dans cette affaire Vous autres gens de bon sens vous imagineriez en l’examinant qu’il a été violé comme à plaisir dans toutes ses parties. » Le Sieur Rousseau, disent les Représentants, n’a point été appelé au consistoire mais le magnifique Conseil a d’abord procédé contre lui ; il devait être supporté sans scandale, mais ses écrits ont été traités par un jugement public, comme téméraires, impies, scandaleux ; il devait être supporté sans diffame ; mais il a été flétri de la manière la plus diffamante, ses deux livres ayant été lacérés et brûlés par la main du bourreau.
« L’édit n’a donc pas été observé, continuent-ils, tant à l’égard de la juridiction qui appartient au consistoire que relativement au sr Rousseau, qui levait être appelé, supporté sans scandale ni diffame, admonesté par quelques fois, et qui ne pouvait être jugé qu’en cas d’opiniâtreté obstinée. »
Voilà, sans doute, qui vous paraît plus clair que le jour, et à moi aussi. Eh bien non : vous allez voir comment ces gens qui savent montrer le soleil à minuit savent le cacher à midi.
L’adresse ordinaire aux sophistes est d’entasser force arguments pour en couvrir la faiblesse. Pour éviter des répétitions et gagner du temps, divisons ceux des Lettres écrites de la campagne ; bornons-nous aux plus essentiels, laissons ceux que j’ai ci-devant réfutés, et pour ne point altérer les autres rapportons-les dans les termes de l’auteur.
C’est d’après nos lois, dit-il, que je dois examiner ce qui s’est fait à l’égard de M. Rousseau. Fort bien ; voyons.
Le premier article du serment des bourgeois les oblige à vivre selon la Réformation du saint Évangile. Or, je le demande, est-ce vivre selon l’Évangile, que d’écrire contre l’Évangile ?
Premier sophisme. Pour voir clairement si c’est là mon cas, remettez dans la mineure de cet argument le mot Réformation que l’auteur en ôte, et qui est nécessaire pour que son raisonnement soit concluant.
Second sophisme. Il ne s’agit pas dans cet article du serment d’écrire selon la Réformation, mais de vivre selon la Réformation. Ces deux choses, comme on l’a vu ci-devant sont distinguées dans le serment même ; et l’on a vu encore s’il est vrai que j’aie écrit ni contre la Réformation ni contre l’Évangile.
Le premier devoir des syndics et Conseil est de maintenir la pure religion.
Troisième sophisme. Leur devoir est bien de maintenir la pure religion, mais non pas de prononcer sur ce qui n’est ou n’est pas la pure religion, Le souverain les a bien chargés de maintenir la pure religion, mais il ne les a pas faits pour cela juge, de la doctrine. C’est un autre corps qu’il a chargé de ce soin, et c’est ce corps qu’ils doivent consulter sur toutes les matières de religion, comme ils ont toujours fait depuis que votre gouvernement existe. En cas de délit en ces matières, deux tribunaux sont établis, l’un pour le constater, et l’autre pour le punir ; cela est évident par les termes de l’ordonnance : nous y reviendrons ci-après.
Suivent les imputations ci-devant examinées, et que par cette raison je ne répéterai pas ; mais je ne puis m’abstenir de transcrire ici l’article qui les termine : il est curieux.
Il est vrai que M. Rousseau et ses partisans prétendent que ces doutes n’attaquent point réellement le christianisme, qu’à cela près il continue d’appeler divin. Mais si un livre caractérisé, comme l’Évangile l’est dans les ouvrages de M. Rousseau, peut encore être appelé divin, qu’on me dise quel est donc le nouveau sens attaché à ce terme ? En vérité si c’est une contradiction, elle est choquante ; si c’est une plaisanterie, convenez qu’elle est bien déplacée dans un pareil sujet[804].
J’entends. Le culte spirituel, la pureté du cœur les œuvres de miséricorde, la confiance, l’humilité, la résignation, la tolérance, l’oubli des injures, le pardon des ennemis, l’amour du prochain, la fraternité universelle et l’union du genre humain par la charité, sont autant d’inventions du Diable. Serait-ce là le sentiment de l’auteur et de ses amis ? On le dirait à leurs raisonnements et surtout à leurs œuvres. En vérité, si c’est une contradiction, elle est choquante. Si c’est une plaisanterie, convenez qu’elle est bien déplacée dans un pareil sujet.
Ajoutez que la plaisanterie sur un pareil sujet est si fort du goût de ces messieurs, que, selon leurs propres maximes, elle eût dû, si je l’avais faite, me faire trouver grâce devant eux[805].
Après l’exposition de mes crimes, écoutez les raisons pour lesquelles on a si cruellement renchéri sur la rigueur de la loi dans la poursuite du criminel.
Ces deux livres paraissent sous le nom d’un citoyen de Genève. L’Europe en témoigne son scandale. Le premier parlement d’un royaume voisin poursuit Émile et son auteur. Que fera le gouvernement de Genève ?
Arrêtons un moment. Je crois apercevoir ici quelque mensonge.
Selon notre auteur le scandale de l’Europe força le Conseil de Genève de sévir contre le livre et l’auteur d’Émile, à l’exemple du parlement de Paris : mais au contraire, ce furent les décrets de ces deux tribunaux qui causèrent le scandale de l’Europe. Il y avait peu de jours que le livre était publié à Paris lorsque le parlement le condamna[806] ; il ne paraissait encore en nul autre pays, pas même en Hollande, où il était imprimé ; et il n’y eut entre le décret du parlement de Paris et celui du conseil de Genève que neuf jours d’intervalle[807] ; le temps à peu près qu’il fallait pour avoir avis de ce qui se passait à Paris. Le vacarme affreux qui fut fait en Suisse sur cette affaire, mon expulsion de chez mon ami, les tentatives faites à Neufchâtel et même à la Cour pour m’ôter mon dernier asile, tout cela vint de Genève et des environs, après le décret. On sait quels furent les instigateurs, on sait quels furent les émissaires, leur activité fut sans exemple ; il ne tint pas à eux qu’on ne m’ôtât le feu et l’eau dans l’Europe entière, qu’il ne me restât pas une terre pour lit, pas une pierre pour chevet. Ne transposons donc point ici les choses, et ne donnons point pour motif du décret de Genève le scandale qui en fut l’effet.
Le premier parlement d’un royaume voisin poursuit Émile et son auteur. Que fera le gouvernement de Genève ?
La réponse est simple. Il ne fera rien, il ne doit rien faire, ou plutôt, il doit ne rien faire. Il renverserait tout ordre judiciaire, il braverait le parlement de Paris, il lui disputerait la compétence en l’imitant. C’était précisément parce que j’étais décrété à Paris que je ne pouvais l’être à Genève. Le délit d’un criminel a certainement un lieu et un lieu unique ; il ne peut pas plus être coupable à la fois du même délit en deux États, qu’il ne peut être en deux lieux dans le même temps, et s’il veut purger les deux décrets, comment voulez-vous qu’il se partage ? En effet, avez-vous jamais ouï dire qu’on ait décrété le même homme en deux pays à la fois pour le même fait ? C’en est ici le premier exemple, et probablement ce sera le dernier. J’aurai dans mes malheurs le triste honneur d’être à tous égards un exemple unique.
Les crimes les plus atroces, les assassinats même ne sont pas et ne doivent pas être poursuivis par devant d’autres tribunaux que ceux des lieux où ils ont été commis. Si un Genevois tuait un homme, même un autre Genevois en pays étranger, le Conseil de Genève ne pourrait s’attribuer la connaissance de ce crime : il pourrait livrer le coupable s’il était réclamé, il pourrait en solliciter le châtiment, mais à moins qu’on ne lui remît volontairement le jugement avec les pièces de la procédure, il ne le jugerait pas, parce qu’il ne lui appartient pas de connaître d’un délit commis chez un autre souverain, et qu’il ne peut pas même ordonner les informations nécessaires pour le constater. Voilà la règle et voilà la réponse à la question ; que fera le gouvernement de Genève ? Ce sont ici les plus simples notions du droit public qu’il serait honteux au dernier magistrat d’ignorer. Faudra-t-il toujours que j’enseigne à mes dépens les éléments de la jurisprudence à mes juges ?
Il devait suivant les auteurs des représentations se borner à défendre provisionnellement le débit dans la ville[808]. C’est, en effet, tout ce qu’il pouvait légitimement faire pour contenter son animosité ; c’est ce qu’il avait déjà fait pour la Nouvelle Héloïse, mais voyant que le parlement de Paris ne disait rien, et qu’on ne faisait nulle part une semblable défense, il en eut honte et la retira tout doucement[809]. Mais une improbation si faible n’aurait-elle pas été taxée de secrète connivence ? Mais il y a longtemps que, pour d’autres écrits beaucoup moins tolérables, on taxe le Conseil de Genève d’une connivence assez peu secrète, sans qu’il se mette fort en peine de ce jugement. Personne, dit-on, n’aurait pu se scandaliser de la modération dont on aurait usé. Le cri public vous apprend combien on est scandalisé au contraire. De bonne foi, s’il s’était agi d’un homme aussi désagréable au public que M. Rousseau lui était cher, ce qu’on appelle modération n’aurait-il pas été taxé d’indifférence, de tiédeur impardonnable ? Ce n’aurait pas été un si grand mal que cela, et l’on ne donne pas des noms si honnêtes à la dureté qu’on exerce envers moi pour mes écrits, ni au support que l’on prête à ceux d’un autre.
En continuant de me supposer coupable, supposons, de plus, que le Conseil de Genève avait droit de me punir, que la procédure eût été conforme à la loi, et que cependant, sans vouloir même censurer mes livres, il m’eût reçu paisiblement arrivant de Paris ; qu’auraient dit les honnêtes gens ? Le voici.
« Ils ont fermé les yeux, ils le devaient. Que pouvaient-ils faire ? User de rigueur en cette occasion eût été barbarie, ingratitude, injustice même, puisque la véritable justice compense le mal par bien. Le coupable a tendrement aimé sa patrie, en a bien mérité ; il l’a honorée dans l’Europe, tandis que ses compatriotes avaient honte du nom genevois, Il en a fait gloire, il l’a réhabilité chez l’étranger. Il a donné ci-devant des conseils utiles, il voulait le bien public, il s’est trompé, mais il était pardonnable. Il a fait les plus grands éloges des magistrats, il cherchait à leur rendre la confiance de, la bourgeoisie ; il a défendu la religion des ministres, il méritait quelque retour de la part de tous. Et de quel front eussent-ils osé sévir pour quelques erreurs contre le défenseur de la divinité, contre l’apologiste de la religion si généralement attaquée, tandis qu’ils toléraient, qu’ils permettaient même les écrits les plus odieux, les plus indécents, les plus insultants au christianisme, aux bonnes mœurs, les plus destructifs de toute vertu, de toute morale, ceux mêmes que Rousseau a cru devoir réfuter ? On eût cherché les motifs secrets d’une partialité si choquante ; on les eût trouvés dans le zèle de l’accusé pour la liberté et dans les projets des juges pour la détruire. Rousseau eût passe pour le martyr des lois de sa patrie. Ses persécuteurs en prenant en cette seule occasion le masque de l’hypocrisie eussent été taxés de se jouer de la religion, d’en faire l’arme de leur vengeance et l’instrument de leur haine. Enfin par cet empressement de punir un homme dont l’amour pour sa patrie est le plus grand crime, ils n’eussent fait que se rendre odieux aux gens de bien, suspects à la bourgeoisie et méprisables aux étrangers. » Voilà, Monsieur, ce qu’on aurait pu dire ; voilà tout le risque qu’aurait couru le Conseil dans le cas supposé du délit, en s’abstenant d’en connaître.
Quelqu’un a eu raison de dire qu’il fallait brûler l’Évangile ou les livres de M. Rousseau.
La commode méthode que suivent toujours ces messieurs contre moi ! s’il leur faut des preuves, ils multiplient des assertions et s’il leur faut des témoignages, ils font parler des quidams.
La sentence de celui-ci n’a qu’un sens qui ne soit pas extravagant, et ce sens est un blasphème.
Car quel blasphème n’est-ce pas de supposer l’Évangile et le recueil de mes livres si semblables dans leurs maximes qu’ils se suppléent mutuellement et qu’on en puisse indifféremment brûler un comme superflu, pourvu que l’on conserve l’autre ? Sans doute, j’ai suivi du plus près que j’ai pu la doctrine de l’Évangile ; je l’ai aimée, je l’ai adoptée, étendue, expliquée, sans m’arrêter aux obscurités, aux difficultés, aux mystères, sans me détourner de l’essentiel : je m’y suis attaché avec tout le zèle de mon cœur, je me suis indigné, récrié de voir cette sainte doctrine ainsi profanée, avilie par nos prétendus chrétiens, et surtout par ceux qui font profession de nous en instruire. J’ose même croire, et je m’en vante, qu’aucun d’eux ne parla plus dignement que moi du vrai christianisme et de son auteur. J’ai là-dessus le témoignage, l’applaudissement même de mes adversaires, non de ceux de Genève à la vérité, mais de ceux dont la haine n’est point une rage, et à qui la passion n’a point ôté tout sentiment d’équité. Voilà ce qui est vrai, voilà ce que prouvent et ma réponse au roi de Pologne, et ma lettre à M. d’Alembert, et l’Héloïse, et l’Émile, et tous mes écrits, qui respirent le même amour pour l’Évangile, la même vénération pour Jésus-Christ. Mais qu’il s’ensuive de là qu’en rien je puisse approcher de mon maître et que mes livres puissent suppléer à ses leçons, c’est ce qui est faux, absurde, abominable ; je déteste ce blasphème et désavoue cette témérité. Rien ne peut se comparer à l’Évangile. Mais sa sublime simplicité n’est pas également à la portée de tout le monde. Il faut quelquefois pour l’y mettre l’exposer sous bien des jours. Il faut conserver ce livre sacré comme la règle du maître, et les miens comme les commentaires de l’écolier.
J’ai traité jusqu’ici la question d’une manière un peu générale ; rapprochons-la maintenant des faits, par le parallèle des procédures de 1563 et de 1762, et des raisons qu’on donne de leurs différences. Comme c’est ici le point décisif par rapport à moi, je ne puis, sans négliger ma cause, vous épargner ces détails, peut-être ingrats en eux-mêmes, mais intéressants, à bien des égards, pour vous et pour vos concitoyens. C’est une autre discussion qui ne peut être interrompue et qui tiendra seule une longue lettre. Mais, Monsieur, encore un peu de courage ; ce sera la dernière de cette espèce dans laquelle je vous entretiendrai de moi.
Lettre V
Continuation du même sujet. Jurisprudence tirée des procédures faites en cas semblables. But de l’auteur en publiant la Profession de foi.
Après avoir établi comme vous avez vu, la nécessité de sévir contre moi, l’auteur des Lettres prouve, comme vous allez voir, que la procédure faite contre Jean Morelli, quoique exactement conforme à l’ordonnance, et dans un cas semblable au mien, n’était point un exemple à suivre à mon égard ; attendu, premièrement, que le Conseil étant au-dessus de l’ordonnance n’est point obligé de s’y conformer ; que d’ailleurs mon crime étant plus grave que le délit de Morelli devait être traité plus sévèrement. À ces preuves l’auteur ajoute, qu’il n’est pas vrai qu’on m’ait jugé sans m’entendre, puisqu’il suffisait d’entendre le, livre même et que la flétrissure du livre ne tombe en aucune façon sur l’auteur ; qu’enfin les ouvrages qu’on reproche au Conseil d’avoir tolérés sont innocents et tolérables en comparaison des miens.
Quant au premier article, vous aurez peut-être peine à croire qu’on ait osé mettre sans façon le petit Conseil au-dessus des lois. Je ne connais rien de plus sûr pour vous en convaincre que de vous transcrire le passage où ce principe est établi et de peur de changer le sens de ce passage en le tronquant, je le transcrirai tout entier.
« [810]L’ordonnance a-t-elle voulu lier les mains à la puissance civile et l’obliger à ne réprimer aucun délit contre la religion qu’après que le consistoire en aurait connu ? Si cela était, il en résulterait qu’on pourrait impunément écrire contre la religion, que le gouvernement serait dans l’impuissance de réprimer cette licence, et de flétrir aucun livre de cette espèce ; car si l’ordonnance veut que le délinquant paraisse d’abord au consistoire, l’ordonnance ne prescrit pas moins que s’il se range on le supporte sans diffame. Ainsi quel qu’ait été son délit contre la religion, l’accusé en faisant semblant de se ranger pourra toujours échapper ; et celui qui aurait diffamé la religion par toute la terre au moyen d’un repentir simulé devrait être supporté sans diffame. Ceux qui connaissent l’esprit de sévérité, pour ne rien dire de plus, qui régnait, lorsque l’ordonnance fut compilée, pourront-ils croire que ce soit là le sens de l’article 88 de l’ordonnance ?
« Si le consistoire n’agit pas, son inaction enchaînera-t-elle le Conseil ? Ou du moins sera-t-il réduit à la fonction de délateur auprès du consistoire ? Ce n’est pas là ce qu’a entendu l’ordonnance, lorsqu’après avoir traité de l’établissement du devoir et du pouvoir du consistoire, elle conclut que la puissance civile reste en son entier, en sorte qu’il ne soit en rien dérogé à son autorité, ni au cours de la justice ordinaire par aucunes remontrances ecclésiastiques. Cette ordonnance ne suppose donc point, comme on le fait dans les représentations, que dans cette matière les ministres de l’Évangile soient des juges plus naturels que les Conseils. Tout ce qui est du ressort de l’autorité en matière de religion est du ressort du gouvernement. C’est le principe des protestants, et c’est singulièrement le principe de notre constitution qui en cas de dispute attribue aux Conseils le droit de décider sur le dogme. »
Vous voyez, Monsieur, dans ces dernières lignes le principe sur lequel est fondé ce qui les précède. Ainsi pour procéder dans cet examen avec ordre, il convient de commencer par la fin.
Tout ce qui est du ressort de l’autorité en matière de religion est du ressort du gouvernement.
Il y a ici dans le mot gouvernement une équivoque qu’il importe beaucoup d’éclaircir, et je vous conseille, si vous aimez la constitution de votre patrie, d’être attentif à la distinction que je vais faire ; vous en sentirez bientôt l’utilité.
Le mot de gouvernement n’a pas le même sens dans tous les pays, parce que la constitution des États n’est pas partout la même.
Dans les monarchies où la puissance exécutive est jointe à l’exercice de la souveraineté, le gouvernement n’est autre chose que le souverain lui-même agissant par ses ministres, par son conseil, ou par des corps qui dépendent absolument de sa volonté. Dans les républiques, surtout dans les démocraties, où le souverain n’agit jamais immédiatement par lui-même, c’est autre chose. Le gouvernement n’est alors que la puissance exécutive, et il est absolument distinct de la souveraineté.
Cette distinction est très importante en ces matières. Pour l’avoir bien présente à l’esprit on doit lire avec quelque soin dans le Contrat social les deux premiers chapitres du livre troisième, où j’ai tâché de fixer par un sens précis des expressions qu’on laissait avec art incertaines, pour leur donner au besoin telle acception qu’on voulait. En général, les chefs des républiques aiment extrêmement employer le langage des monarchies. À la faveur de termes qui semblent consacrés, ils savent amener peu à peu les choses que ces mots signifient. C’est ce que fait ici très habilement l’auteur des lettres, en prenant le mot de gouvernement, qui n’a rien d’effrayant en lui-même, pour l’exercice de la souveraineté, qui serait révoltant, attribué sans détour au petit Conseil.
C’est ce qu’il fait encore plus ouvertement dans un autre passage[811] où, après avoir dit que le petit Conseil est le gouvernement même, ce qui est vrai en prenant ce mot de gouvernement dans un sens subordonné, il ose ajouter qu’à ce titre il exerce toute l’autorité qui n’est pas attribuée aux autres corps de l’État ; prenant ainsi le mot de gouvernement dans le sens de la souveraineté, comme si tous les corps de l’État, et le Conseil général lui-même, étaient institués par le petit Conseil : car ce n’est qu’à la faveur de cette supposition qu’il peut s’attribuer à lui seul tous les pouvoirs que la loi ne donne expressément à personne. Je reprendrai ci-après cette question.
Cette équivoque éclaircie, on voit à découvert le sophisme de l’auteur. En effet, dire que tout ce qui est du ressort de l’autorité en matière de religion est du ressort du gouvernement, est une proposition véritable, si par ce mot de gouvernement on entend la puissance législative ou le souverain ; mais elle est très fausse si l’on entend la puissance exécutive ou le magistrat ; et l’on ne trouvera jamais dans votre République que le Conseil général ait attribué au petit Conseil le droit de régler en dernier ressort tout ce qui concerne la religion.
Une seconde équivoque plus subtile encore vient à l’appui de la première dans ce qui suit. C’est le principe des protestants, et c’est singulièrement l’esprit de notre constitution qui, dans le cas de dispute attribue aux Conseils le droit de décider sur le dogme. Ce droit, soit qu’il y ait dispute ou qu’il n’y en ait pas, appartient sans contredit aux Conseils mais non pas au Conseil. Voyez comment avec une lettre de plus ou de moins on pourrait changer la constitution d’un État !
Dans les principes des protestants, il n’y a point d’autre Église que l’État et point d’autre législateur ecclésiastique que le souverain. C’est ce qui est manifeste, surtout à Genève, où l’ordonnance ecclésiastique a reçu du souverain dans le Conseil général la même sanction que les édits civils.
Le souverain ayant donc prescrit sous le nom de Réformation la doctrine qui devait être enseignée à Genève et la forme de culte qu’on y devait suivre, a partagé entre deux corps le soin de maintenir cette doctrine et ce culte tels qu’ils sont fixés par la loi. À l’un elle a remis la matière des enseignements publics, la décision de ce qui est conforme ou contraire à la religion de l’État, les avertissements et admonitions convenables, et même les punitions spirituelles, telles que l’excommunication. Elle a chargé l’autre de pourvoir à l’exécution des lois sur ce point comme sur tout autre, et de punir civilement les prévaricateurs obstinés.
Ainsi toute procédure régulière sur cette matière doit commencer par l’examen du fait ; savoir, s’il est vrai que l’accusé soit coupable d’un délit contre la religion, et par la loi cet examen appartient au seul consistoire.
Quand le délit est constaté et qu’il est de nature à mériter une punition civile, c’est alors au magistrat seul de faire droit, et de décerner cette punition. Le tribunal ecclésiastique dénonce le coupable au tribunal civil, et voilà comment s’établit sur cette matière la compétence du Conseil.
Mais lorsque le Conseil veut prononcer en théologien sur ce qui est ou n’est pas du dogme, lorsque le consistoire veut usurper la juridiction civile, chacun de ces corps sort de sa compétence ; il désobéit à la loi et au souverain qui l’a portée, lequel n’est pas moins législateur en matière ecclésiastique qu’en matière civile, et doit être reconnu tel des deux côtés.
Le magistrat est toujours juge des ministres en tout ce qui regarde le civil, jamais en ce qui regarde le dogme, c’est le consistoire. Si le Conseil prononçait les jugements de l’Église il aurait le droit d’excommunication, et au contraire ses membres y sont soumis eux-mêmes. Une contradiction bien plaisante dans cette affaire est que je suis décrété pour mes erreurs et que je ne suis pas excommunié ; le Conseil me poursuit comme apostat et le consistoire me laisse au rang des fidèles ! Cela n’est-il pas singulier ?
Il est bien vrai que s’il arrive des dissensions entre les ministres sur la doctrine, et que par l’obstination d’une des parties ils ne puissent s’accorder ni entre eux ni par l’entremise des anciens, il est dit par l’article 18 que la cause doit être portée au magistrat pour y mettre ordre.
Mais mettre ordre à la querelle n’est pas décider du dogme. L’ordonnance explique elle-même le motif du recours au magistrat ; c’est l’obstination d’une des parties. Or la police dans tout l’État, l’inspection sur les querelles, le maintien de la paix et de toutes les fonctions publiques, la réduction des obstinés, sont incontestablement du ressort du magistrat. Il ne jugera pas pour cela de la doctrine, mais il rétablira dans l’assemblée l’ordre convenable pour qu’elle puisse en juger.
Et quand le Conseil serait juge de la doctrine en dernier ressort, toujours ne lui serait-il pas permis d’intervertir l’ordre établi par la loi, qui attribue au consistoire la première connaissance en ces matières ; tout de même qu’il ne lui est pas permis, bien que juge suprême, d’évoquer à soi les causes civiles, avant qu’elles aient passé aux premières appellations.
L’article 18 dit bien qu’en cas que les ministres ne puissent s’accorder, la cause doit être portée au magistrat pour y mettre ordre ; mais il ne dit point que la première connaissance de la doctrine pourra être ôtée au consistoire par le magistrat, et il n’y a pas un seul exemple de pareille usurpation depuis que la République existe[812]. C’est de quoi l’auteur des Lettres paraît convenir lui-même en disant qu’en cas de dispute les Conseils ont le droit de décider sur le dogme ; car c’est dire qu’ils n’ont ce droit qu’après l’examen du consistoire, et qu’ils ne l’ont point quand le consistoire est d’accord.
Ces distinctions du ressort civil et du ressort ecclésiastique sont claires, et fondées, non seulement sur la loi, mais sur la raison, qui ne veut pas que les juges, de qui dépend le sort des particuliers en puissent décider autrement que sur des faits constants, sur des corps de délit positifs, bien avérés, et non sur des imputations aussi vagues, aussi arbitraires que celles des erreurs sur la religion ; et de quelle sûreté jouiraient les citoyens, si, dans tant de dogmes obscurs, susceptibles de diverses interprétations, le juge pouvait choisir au gré de sa passion celui qui chargerait ou disculperait l’accusé, pour le condamner ou l’absoudre ?
La preuve de ces distinctions est dans l’institution même, qui n’aurait pas établi un tribunal inutile ; puisque si le Conseil pouvait juger, surtout en premier ressort, des matières ecclésiastiques, l’institution du consistoire ne servirait de rien.
Elle est encore en mille endroits de l’ordonnance, où le législateur distingue avec tant de soin l’autorité des deux ordres ; distinction bien vaine, si dans l’exercice de ses fonctions l’un était en tout soumis à l’autre. Voyez dans les articles 23 et 24 la spécification des crimes punissables par les lois, et de ceux dont la première inquisition appartient au consistoire.
Voyez la fin du même article 24, qui veut qu’en ce dernier cas, après la conviction du coupable le consistoire en fasse rapport au Conseil, en y ajoutant son avis. Afin, dit l’ordonnance, que le jugement concernant la punition soit toujours réservé à la seigneurie. Termes d’où l’on doit inférer que le jugement concernant la doctrine appartient au consistoire.
Voyez le serment des ministres, qui jurent de se rendre pour leur part sujets et obéissants aux lois ; et au magistrat en tant que leur ministère le porte : c’est-à-dire sans préjudicier à la liberté qu’ils doivent avoir d’enseigner selon que Dieu le leur commande. Mais où serait cette liberté, s, ils étaient par les lois sujets pour cette doctrine aux décisions d’un autre corps que le leur ?
Voyez l’article 80, où non seulement l’édit prescrit au consistoire de veiller et pourvoir aux désordres généraux et particuliers de l’Église, mais où il l’institue à cet effet. Cet article a-t-il un sens ou n’en a-t-il point ? est-il absolu, n’est-il que conditionnel ; et le consistoire établi par la loi n’aurait-il qu’une existence précaire, et dépendante du bon plaisir du Conseil ?
Voyez l’article 97 de la même ordonnance, où dans les cas qui exigent punition civile, il est dit que le consistoire ayant ouï les parties et fait les remontrances et censures ecclésiastiques doit rapporter le tout au Conseil, lequel, sur son rapport, remarquez bien la répétition de ce mot, avisera d’ordonner et faire jugement, selon l’exigence du cas. Voyez, enfin, ce qui suit dans le même article, et n’oubliez pas que c’est le souverain qui parle. Car combien que ce soient choses conjointes et inséparables que la seigneurie et supériorité que Dieu nous a donnée, et le gouvernement spirituel qu’il a établi dans son Église, elles ne doivent nullement être confuses ; puisque celui qui a tout empire de commander et auquel nous voulons rendre toute sujétion comme nous devons, veut être tellement reconnu auteur du gouvernement politique et ecclésiastique, que cependant il a expressément discerné tant les vocations que l’administration de l’un et de l’autre.
Mais comment ces administrations peuvent-elles être distinguées sous l’autorité commune du législateur, si l’une peut empiéter à son gré sur celle de l’autre ? S’il n’y a pas là de la contradiction, je n’en saurais voir nulle part.
À l’article 88, qui prescrit expressément l’ordre de procédure qu’on doit observer contre ceux qui dogmatisent, j’en joins un autre qui n’est pas moins important ; c’est l’article 53 au titre du catéchisme, où il est ordonné que ceux qui contreviendront au bon ordre, après avoir été remontrés suffisamment, s’ils persistent, soient appelés au consistoire, et si lors ils ne veulent obtempérer aux remontrances qui leur seront faites, qu’il en soit fait rapport à la seigneurie.
De quel bon ordre est-il parlé là ? Le titre le dit ; c’est du bon ordre en matière de doctrine, puisqu’il ne s’agit que du catéchisme qui en est le sommaire.
D’ailleurs le maintien du bon ordre en général paraît bien plus appartenir au magistrat tribunal ecclésiastique. Cependant voyez quelle gradation ! Premièrement il faut remontrer ; si le coupable persiste, il faut l’appeler au consistoire ; enfin s’il ne veut pas obtempérer, il faut faire rapport à la seigneurie. En toute matière de foi, le dernier ressort est toujours attribué aux Conseils ; telle est la loi, telles sont toutes vos lois. J’attends de voir quelque article, quelque passage dans vos édits, en vertu duquel le petit Conseil s’attribue aussi le premier ressort, et puisse faire tout d’un coup d’un pareil délit le sujet d’une procédure criminelle.
Cette marche n’est pas seulement contraire à la Loi, elle est contraire à l’équité, au bon sens, à l’usage universel. Dans tous les pays du monde la règle veut qu’en ce qui concerne une science ou un art, on prenne, avant que de prononcer, le jugement des professeurs dans cette science ou des experts en cet art ; pourquoi, dans la plus obscure, dans la plus difficile de toutes les sciences, pourquoi, lorsqu’il s’agit de l’honneur et de la liberté d’un homme, d’un citoyen, les magistrats négligeraient-ils les précautions qu’ils prennent dans l’art le plus mécanique au sujet du plus vil intérêt ?
Encore une fois, à tant d’autorité, à tant de raisons qui prouvent l’illégalité et l’irrégularité d’une telle procédure quelle loi, quel édit oppose-t-on pour la justifier ? Le seul passage qu’ait pu citer l’auteur des Lettres est celui-ci, dont encore il transpose les termes pour en altérer l’esprit : Que toutes les remontrances ecclésiastiques se fassent en telle sorte que par le consistoire ne soit en rien dérogé à l’autorité de la seigneurie ni de la justice ordinaire ; mais que la puissance civile demeure en son entier[813].
Or voici la conséquence qu’il en tire : « Cette ordonnance ne suppose donc point, comme on le fait dans les représentations que les ministres de l’Évangile soient dans ces matières des juges plus naturels que les Conseils. » Commençons d’abord par remettre le mot Conseil au singulier, et pour cause.
Mais où est-ce que les représentants ont supposé que les ministres de l’Évangile fussent dans ces matières des juges plus naturels que le Conseil[814] ?
Selon l’édit le consistoire et le Conseil sont juges naturels chacun dans sa partie, l’un de la doctrine, et l’autre du délit. Ainsi la puissance civile et l’ecclésiastique restent chacune en son entier sous l’autorité commune du souverain ; et que signifierait ici ce mot même de puissance civile, s’il n’y avait une autre puissance sous-entendue ? Pour moi je ne vois rien dans ce passage qui change le sens naturel de ceux que j’ai cités. Et bien loin de là ; les lignes qui suivent les confirment, en déterminant l’état où le consistoire doit avoir mis la procédure avant qu’elle soit portée au Conseil. C’est précisément la conclusion contraire à celle que l’auteur en voulait tirer.
Mais voyez comment, n’osant attaquer l’ordonnance par les termes, il l’attaque par les conséquences.
« L’ordonnance a-t-elle voulu lier les mains à la puissance civile, et l’obliger à ne réprimer aucun délit contre la religion qu’après que le consistoire en aurait connu ? Si cela était ainsi il en résulterait qu’on pourrait impunément écrire contre la religion ; car en faisant semblant de se ranger l’accusé pourrait toujours échapper, et celui qui aurait diffamé la religion par toute la terre devrait être supporté sans diffame au moyen d’un repentir simulé[815] » C’est donc pour éviter ce malheur affreux, cette impunité scandaleuse, que l’auteur ne veut pas qu’on suive la loi à la lettre. Toutefois seize pages après, le même auteur vous parle ainsi :
« La politique et la philosophie pourront soutenir cette liberté de tout écrire, mais nos lois l’ont réprouvée : or il s’agit de savoir si le jugement du Conseil contre les ouvrages de M. Rousseau et le décret contre sa personne sont contraires à nos lois, et non de savoir s’ils sont conformes à la philosophie et à la politique[816] »
Ailleurs encore cet auteur, convenant que la flétrissure d’un livre n’en détruit pas les arguments et peut même leur donner une publicité plus grande, ajoute : « À cet égard, je retrouve assez mes maximes dans celles des représentations. Mais ces maximes ne sont pas celles de nos lois[817] »
En resserrant et liant tous ces passages, je leur trouve à peu près le sens qui suit :
Quoique la philosophie, la politique et la raison puissent soutenir la liberté de tout écrire, on doit dans notre État punir cette liberté, parce que nos lois la réprouvent. Mais il ne faut pourtant pas suivre nos lois à la lettre, parce qu’alors on ne punirait pas cette liberté.
À parler vrai, j’entrevois là je ne sais quel galimatias qui me choque ; et pourtant l’auteur me paraît homme d’esprit : ainsi dans ce résumé je penche à croire que je me trompe, sans qu’il me soit possible de voir en quoi. Comparez donc vous-même les pages 14, 22, 30 ; et vous verrez si j’ai tort ou raison.
Quoi qu’il en soit, en attendant que l’auteur nous montre ces autres lois où les préceptes de la philosophie et de la politique sont réprouvés, reprenons l’examen de ses objections contre celle-ci.
Premièrement, loin que, de peur de laisser un délit impuni, il soit permis dans une république au magistrat d’aggraver la loi, il ne lui est pas même permis de l’étendre aux délits sur lesquels elle n’est pas formelle, et l’on sait combien de coupables échappent en Angleterre à la faveur de la moindre distinction subtile dans les termes de la loi. Quiconque est plus sévère que les lois, dit Vauvenargues est un tyran[818].
Mais voyons si la conséquence de l’impunité, dans l’espèce dont il s’agit, est si terrible que l’a faite l’auteur des Lettres.
Il faut, pour bien juger de l’esprit de la loi, se rappeler ce grand principe, que les meilleures lois criminelles sont toujours celles qui tirent de la nature des crimes les châtiments qui leur sont imposés. Ainsi les assassins doivent être punis de mort, les voleurs, de la perte de leur bien, ou, s’ils n’en ont pas, de celle de leur liberté, qui est alors le seul bien qui leur reste. De même, dans les délits qui sont uniquement contre la religion, les peines doivent être tirées uniquement de la religion ; telle est, par exemple, la privation de la preuve par serment en choses qui l’exigent ; telle est encore l’excommunication, prescrite ici comme la peine la plus grande de quiconque a dogmatisé contre la religion. Sauf, ensuite, le renvoi au magistrat, pour la peine civile due au délit civil, s’il y en a.
Or il faut se ressouvenir que l’ordonnance, l’auteur des Lettres, et moi, ne parlons ici que d’un délit simple contre la religion. Si le délit était complexe, comme si, par exemple, j’avais imprimé mon livre dans l’État sans permission, il est Incontestable que pour être absous devant le consistoire, je ne le serais pas devant le magistrat.
Cette distinction faite, je reviens et je dis : il y a cette différence entre les délits contre la religion et les délits civils, que les derniers font aux hommes, ou aux lois un tort, un mal réel pour lequel la sûreté publique exige nécessairement réparation et punition ; mais les autres sont seulement des offenses contre la divinité, à qui nul ne peut nuire et qui pardonne au repentir. Quand la divinité est apaisée, il n’y a plus de délit à punir, sauf le scandale, et le scandale se répare en donnant au repentir la même publicité qu’a eue la faute. La charité chrétienne imite alors la clémence divine, et ce serait une inconséquence absurde de venger la religion par une rigueur que la religion réprouve. La justice humaine n’a et ne doit avoir nul égard au repentir, je l’avoue ; mais voilà précisément pourquoi, dans une espèce de délit que le repentir peut réparer, l’ordonnance a pris des mesures pour que le tribunal civil n’en prît pas d’abord connaissance.
L’inconvénient terrible que l’auteur trouve à laisser impunis civilement les délits contre la religion n’a donc pas la réalité qu’il lui donne, et la conséquence qu’il en tire pour prouver que tel n’est pas l’esprit de la loi, n’est point juste, contre les termes formels de la loi.
Ainsi quel qu’ait été le délit contre la religion, ajoute-t-il, l’accusé en faisant semblant de se ranger pourra toujours échapper. L’ordonnance ne dit pas : s’il fait semblant de se ranger, elle dit, s’il se range, et il y a des règles aussi certaines qu’on en puisse avoir en tout autre cas pour distinguer ici la réalité de la fausse apparence, surtout quant aux effets extérieurs, seuls compris sous ce mot : s’il se range.
Si le délinquant s’étant rangé retombe, il commet un nouveau délit plus grave et qui mérite un traitement plus rigoureux. Il est relaps, et les voies de le ramener à son devoir sont plus sévères. Le Conseil a là-dessus pour modèle les formes judiciaires de l’inquisition[819], et si l’auteur des Lettres n’approuve pas qu’il soit aussi doux qu’elle, il doit au moins lui laisser toujours la distinction des cas ; car il n’est pas permis, de peur qu’un délinquant ne retombe, de le traiter d’avance comme s’il était déjà retombé.
C’est pourtant sur ces fausses conséquences que cet auteur s’appuie pour affirmer que l’édit dans cet article n’a pas eu pour objet de régler la procédure et de fixer la compétence des tribunaux. Qu’a donc voulu l’édit, selon lui ? Le voici.
Il a voulu empêcher que le consistoire ne sévît contre des gens auxquels on imputerait ce qu’ils n’auraient peut-être point dit, ou dont on aurait exagéré les écarts, qu’il ne sévît, dis-je, contre ces gens-là sans en avoir conféré avec eux, sans avoir essayé de les gagner.
Mais qu’est-ce que sévir, de la part du consistoire ? C’est excommunier, et déférer au Conseil. Ainsi, de peur que le consistoire ne défère trop légèrement un coupable au Conseil, l’édit le livre tout d’un coup au Conseil. C’est une précaution d’une espèce toute nouvelle. Cela est admirable que, dans le même cas, la loi prenne tant de mesures pour empêcher le consistoire de sévir précipitamment, et qu’elle n’en prenne aucune pour empêcher le Conseil de sévir précipitamment ; qu’elle porte une attention si scrupuleuse à prévenir la diffamation, et qu’elle n’en donne aucune à prévenir le supplice ; qu’elle pourvoie à tant de choses pour qu’un homme ne soit pas excommunié mal à propos, et qu’elle ne pourvoie à rien pour qu’il ne soit pas brûlé mal à propos, qu’elle craigne si fort la rigueur des ministres, et si peu celle des juges ! C’était bien fait assurément de compter pour beaucoup la communion des fidèles ; mais ce n’était pas bien fait de compter pour si peu leur sûreté, leur liberté, leur vie, et cette même religion qui prescrivait tant d’indulgence à ses gardiens, ne devait pas donner tant de barbarie à ses vengeurs.
Voilà toutefois, selon notre auteur, la solide raison pourquoi l’ordonnance n’a pas voulu dire ce qu’elle dit. Je crois que l’exposer c’est assez y répondre. Passons maintenant à l’application ; nous ne la trouverons pas moins curieuse que l’interprétation.
L’article 88 n’a pour objet que celui qui dogmatise, qui enseigne, qui instruit. Il ne parle point d’un simple auteur, d’un homme qui ne fait que publier un livre et qui, au surplus, se tient en repos. À dire la vérité, cette distinction me paraît un peu subtile ; car, comme disent très bien les représentants, on dogmatise par écrit tout comme de vive voix. Mais admettons cette subtilité ; nous y trouverons une distinction de faveur pour adoucir la loi, non de rigueur pour l’aggraver.
Dans tous les États du monde la police veille avec le plus grand soin sur ceux qui instruisent, qui enseignent, qui dogmatisent, elle ne permet ces sortes de fonctions qu’à gens autorisés. Il n’est pas même permis de prêcher la bonne doctrine si l’on n’est reçu prédicateur. Le peuple aveugle est facile à séduire ; un homme qui dogmatise, attroupe, et bientôt il peut ameuter. La moindre entreprise en ce point est toujours regardée comme un attentat punissable, à cause des conséquences qui peuvent en résulter.
Il n’en est pas de même de l’auteur d’un livre ; s’il enseigne, au moins il n’attroupe point, il n’ameute point, il ne force personne à l’écouter, à le lire ; il ne vous recherche point, il ne vient que quand vous le recherchez vous-même ; il vous laisse réfléchir sur ce qu’il vous dit, il ne dispute point avec vous, ne s’anime point, ne s’obstine point, ne lève point vos doutes, ne résout point vos objections, ne vous poursuit point ; voulez-vous le quitter, il vous quitte, et, ce qui est ici l’article important, il ne parle pas au peuple.
Aussi jamais la publication d’un livre ne fut-elle regardée par aucun gouvernement du même œil que les pratiques d’un dogmatiseur. Il y a même des pays où la liberté de la presse est entière ; mais il n’y en a aucun où il soit permis à tout le monde de dogmatiser indifféremment. Dans les pays où il est défendu d’imprimer des livres sans permission, ceux qui désobéissent sont punis quelquefois pour avoir désobéi ; mais la preuve qu’on ne regarde pas au fond ce que dit un livre comme une chose fort importante, est la facilité avec laquelle on laisse entrer dans l’État ces mêmes livres que, pour n’en pas paraître approuver les maximes, on n’y laisse pas imprimer.
Tout ceci est vrai, surtout, des livres qui ne sont pas écrits pour le peuple tels qu’ont toujours été les miens. Je sais que votre Conseil affirme dans ses réponses que, selon l’intention de l’auteur, l’Émile doit servir de guide aux pères et aux mères[820] : mais cette assertion n’est pas excusable, puisque j’ai manifesté dans la préface et plusieurs fois dans le livre une intention toute différente. Il s’agit d’un nouveau système d’éducation dont j’offre le plan à l’examen des sages, et non pas d’une méthode pour les pères et les mères, à laquelle je n’ai jamais songé. Si quelquefois, par une figure assez commune, je parais leur adresser la parole, c’est, ou pour me faire mieux entendre, ou pour m’exprimer en moins de mots. Il est vrai que j’entrepris mon livre à la sollicitation d’une mère ; mais cette mère, toute jeune et tout aimable qu’elle est, a de la philosophie et connaît le cœur humain ; elle est par la figure un ornement de son sexe, et par le génie une exception. C’est pour les esprits de la trempe du sien que j’ai pris la plume, non pour des messieurs tel ou tel, ni pour d’autres messieurs de pareille étoffe, qui me lisent sans m’entendre, et qui m’outragent sans me fâcher.
Il résulte de la distinction supposée que si la procédure prescrite par l’ordonnance contre un homme qui dogmatise n’est pas applicable à l’auteur d’un livre, c’est qu’elle est trop sévère pour ce dernier. Cette conséquence si naturelle, cette conséquence que vous et tous mes lecteurs tirez sûrement ainsi que moi, n’est point celle de l’auteur des Lettres. Il en tire une toute contraire. Il faut l’écouter lui-même : vous ne m’en croiriez pas, si je vous parlais d’après lui.
« Il ne faut que lire cet article de l’ordonnance pour voir évidemment qu’elle n’a en vue que cet ordre de personnes qui répandent par leurs discours des principes estimés dangereux. Si ces personnes se rangent, y est-il dit, qu’on les supporte sans diffame. Pourquoi ? C’est qu’alors on a une sûreté raisonnable qu’elles ne répandront plus cette ivraie, c’est qu’elles ne sont plus à craindre. Mais qu’importe la rétractation vraie ou simulée de celui qui par la voie de l’impression a imbu tout le monde de ses opinions ? Le délit est consommé ; il subsistera toujours, et ce délit, aux yeux de la loi, est de la même espèce que tous les autres, où le repentir est inutile dès que la justice en a pris connaissance. »
Il y a là de quoi s’émouvoir, mais calmons-nous, et raisonnons. Tant qu’un homme dogmatise, il fait du mal continuellement, jusqu’à ce qu’il se soit rangé cet homme est à craindre ; sa liberté même est un mal, parce qu’il en use pour nuire, pour continuer de dogmatiser. Que s’il se range à la fin, n’importe ; les enseignements qu’il a donnés sont toujours donnés, et le délit à cet égard est autant consommé qu’il peut l’être. Au contraire, aussitôt qu’un livre est publié, l’auteur ne fait plus de mal, c’est le livre seul qui en fait. Que l’auteur soit libre ou soit arrêté, le livre va toujours son train. La détention de l’auteur peut être un châtiment que la loi prononce, mais elle n’est jamais un remède au mal qu’il a fait, ni une précaution pour en arrêter le progrès.
Ainsi les remèdes à ces deux maux ne sont pas les mêmes. Pour tarir la source du mal que fait le dogmatiseur, il n’y a nul moyen prompt et sûr que de l’arrêter : mais arrêter l’auteur c’est ne remédier à rien du tout ; c’est au contraire augmenter la publicité du livre, et par conséquent empirer le mal, comme le dit très bien ailleurs l’auteur des Lettres. Ce n’est donc pas là un préliminaire à la procédure, ce n’est pas une précaution convenable à la chose, c’est une peine qui ne doit être infligée que par jugement, et qui n’a d’utilité que le châtiment du coupable. À moins donc que son délit ne soit un délit civil, il faut commencer par raisonner avec lui, l’admonester, le convaincre, l’exhorter à réparer le mal qu’il a fait, à donner une rétractation publique, à la donner librement afin qu’elle fasse son effet, et à la motiver si bien que ses derniers sentiments ramènent ceux qu’ont égaré les premiers. Si loin de se ranger il s’obstine, alors seulement on doit sévir contre lui. Telle est certainement la marche pour aller au bien de la chose, tel est le but de la loi, tel sera celui d’un sage gouvernement, qui doit bien moins se proposer de punir l’auteur que d’empêcher l’effet de l’ouvrage[821].
Comment ne le serait-ce pas pour l’auteur d’un livre, puisque l’ordonnance, qui suit en tout les voies convenables à l’esprit du christianisme, ne veut pas même qu’on arrête le dogmatiseur avant d’avoir épuisé tous les moyens possibles pour le ramener au devoir ? elle aime mieux courir les risques du mal qu’il peut continuer de faire que de manquer à la charité. Cherchez, de grâce, comment de cela seul on peut conclure que la même ordonnance veut qu’on débute contre l’Auteur par un décret de prise de corps ?
Cependant l’auteur des Lettres, après avoir déclaré qu’il retrouvait assez ses maximes sur cet article dans celles des représentants, ajoute : mais ces maximes ne sont pas celles de nos lois, et un moment après il ajoute encore, que ceux qui inclinent à une pleine tolérance pourraient tout au plus critiquer le Conseil de n’avoir pas dans ce cas fait taire une loi dont l’exercice ne leur paraît pas convenable [Page 23.]. Cette conclusion doit surprendre, après tant d’efforts pour prouver que la seule loi qui paraît s’appliquer à mon délit ne s’y applique pas nécessairement. Ce qu’on reproche au conseil, n’est point de n’avoir pas fait taire une loi qui existe, est d’en avoir fait parler une qui n’existe pas.
La logique employée ici par l’auteur me paraît toujours nouvelle. Qu’en pensez-vous, Monsieur ? connaissez-vous beaucoup d’arguments dans la forme de celui-ci ?
La loi force le Conseil à sévir contre l’auteur du livre.
Et où est-elle cette loi qui force le Conseil à sévir contre l’auteur du livre ?
Elle n’existe pas, à la vérité : mais il en existe une autre, qui, ordonnant de traiter avec douceur celui qui dogmatise, ordonne, par conséquent, de traiter avec rigueur l’auteur, dont elle ne parle point.
Ce raisonnement devient bien plus étrange encore pour qui sait que ce fut comme auteur et non comme dogmatiseur que Morelli fut poursuivi ; il avait aussi fait un livre, et ce fut pour ce livre seul qu’il fut accusé. Le corps du délit, selon la maxime de notre auteur était dans le livre même, l’auteur n’avait pas besoin d’être entendu ; cependant il le fut, et non seulement on l’entendit, mais on l’attendit ; on suivit de point en point toute la procédure prescrite par ce même article de l’ordonnance qu’on nous dit ne regarder ni les livres ni les auteurs. On ne brûla même le livre qu’après la retraite de l’auteur, jamais il ne fut décrété, l’on ne parla pas du bourreau[822] ; enfin tout cela se fit sous les yeux du législateur, par les rédacteurs de l’ordonnance, au moment qu’elle venait de passer, dans le temps même où régnait cet esprit de sévérité qui, selon notre Anonyme, l’avait dictée, et qu’il allègue en justification très claire de la rigueur exercée aujourd’hui contre moi.
Or écoutez là-dessus la distinction qu’il fait. Après avoir exposé toutes les voies de douceur dont on usa envers Morelli, le temps qu’on lui donna pour se ranger, la procédure lente et régulière qu’on suivit avant que son livre fût brûlé, il ajoute : « Toute cette marche est très sage. Mais en faut-il conclure que dans tous les cas et dans des cas très différents, il en faille absolument tenir une semblable ? Doit-on procéder contre un homme absent qui attaque la religion de la même manière qu’on procéderait contre un homme présent qui censure la discipline[823]. » C’est-à-dire en d’autres termes : « doit-on procéder contre un homme qui n’attaque point les lois, et qui vit hors de leur juridiction, avec autant de douceur que contre un homme qui vit sous leur juridiction et qui les attaque ? » Il ne semblerait pas, en effet, que cela dût faire une question. Voici, j’en suis sûr, la première fois qu’il a passé par l’esprit humain d’aggraver la peine d’un coupable, uniquement parce que le crime n’a pas été commis dans l’État.
« À la vérité, continue-t-il, on remarque dans les représentations à l’avantage de M. Rousseau que Morelli avait écrit contre un point de discipline, au lieu que les livres de M. Rousseau, au sentiment de ses juges, attaquent proprement la religion. Mais cette remarque pourrait bien n’être pas généralement adoptée, et ceux qui regardent la religion comme l’ouvrage de Dieu et l’appui de la constitution pourront penser qu’il est moins permis de l’attaquer que des points de discipline, qui, n’étant que l’ouvrage des hommes peuvent être suspects d’erreur, et du moins susceptibles d’une infinité de formes et de combinaisons différentes[824]. »
Ce discours, je vous l’avoue, me paraîtrait tout au plus passable dans la bouche d’un capucin, mais il me choquerait fort sous la plume d’un magistrat. Qu’importe que la remarque des représentants ne soit pas généralement adoptée, si ceux qui la rejettent ne le font que parce qu’ils raisonnent mal ?
Attaquer la religion est sans contredit un plus grand péché devant Dieu que d’attaquer la discipline. Il n’en est pas de même devant les tribunaux humains qui sont établis pour punir les crimes, non les péchés, et qui ne sont pas les vengeurs de Dieu mais des lois.
La religion ne peut jamais faire partie de la législation qu’en ce qui concerne les actions des hommes. La loi ordonne de faire ou de s’abstenir, mais elle ne peut ordonner de croire. Ainsi quiconque n’attaque point la pratique de la religion n’attaque point la loi.
Mais la discipline établie par la loi fait essentiellement partie de la législation, elle devient loi elle-même. Quiconque l’attaque attaque la loi et ne tend pas à moins qu’à troubler la constitution de l’État. Que cette constitution fût, avant d’être établie, susceptible de plusieurs formes et combinaisons différentes, en est-elle moins respectable et sacrée sous une de ces formes, quand elle en est une fois revêtue à l’exclusion de toutes les autres ; et dès lors la loi politique n’est-elle pas constante et fixe ainsi que la loi divine ?
Ceux donc qui n’adopteraient pas en cette affaire la remarque des représentants auraient d’autant plus de tort que cette remarque fut faite par le Conseil même dans la sentence contre le livre de Morelli, qu’elle accuse surtout de tendre à faire schisme et trouble dans l’État d’une manière séditieuse ; imputation dont il serait difficile de charger le mien.
Ce que les tribunaux civils ont à défendre n’est pas l’ouvrage de Dieu, c’est l’ouvrage des hommes ; ce n’est pas des âmes qu’ils sont chargés, c’est des corps ; c’est de l’État et non de l’Église qu’ils sont les vrais gardiens, et lorsqu’ils se mêlent des matières de religion, ce n’est qu’autant qu’elles sont du ressort des lois, autant que ces matières importent au bon ordre et à la sûreté publique. Voilà les saines maximes de la magistrature. Ce n’est pas, si l’on veut, la doctrine de la puissance absolue, mais c’est celle de la justice et de la raison. Jamais on ne s’en écartera dans les tribunaux civils sans donner dans les plus funestes abus, sans mettre l’État en combustion, sans faire des lois et de leur autorité le plus odieux brigandage. Je suis fâché pour le peuple de Genève que le Conseil le méprise assez pour l’oser leurrer par de tels discours, dont les plus bornés et les plus superstitieux de l’Europe ne sont plus les dupes. Sur cet article vos représentants raisonnent en hommes d’État, et vos magistrats raisonnent en moines.
Pour prouver que l’exemple de Morelli ne fait pas règle, l’auteur des Lettres oppose à la procédure faite contre lui celle qu’on fit en 1632 contre Nicolas Antoine, un pauvre fou qu’à la sollicitation des ministres le Conseil fit brûler pour le bien de son âme. Ces autodafés n’étaient pas rares jadis à Genève, et il paraît par ce qui me regarde que ces messieurs ne manquent pas de goût pour les renouveler.
Commençons toujours par transcrire fidèlement les passages, pour ne pas imiter la méthode de mes persécuteurs.
« Qu’on voie le procès de Nicolas Antoine. L’ordonnance ecclésiastique existait, et on était assez près du temps où elle avait été rédigée pour en connaître l’esprit ; Antoine fut-il cité au consistoire ? Cependant parmi tant de voix qui s’élevèrent contre cet arrêt sanguinaire, et au milieu des efforts que firent pour le sauver les gens humains et modérés, y eût-il quelqu’un qui réclamât contre l’irrégularité de la procédure ? Morelli fut cité au consistoire, Antoine ne le fut pas ; la citation au consistoire n’est donc pas nécessaire dans tous les cas[825]. »
Vous croirez là-dessus que le Conseil procéda d’emblée contre Nicolas Antoine comme il a fait contre moi, et qu’il ne fut pas seulement question du consistoire ni des ministres : Vous allez voir.
Nicolas Antoine ayant été, dans un de ses accès de fureur, sur le point de se précipiter dans le Rhône, le magistrat se détermina à le tirer du logis public où il était, pour le mettre à l’hôpital, où les médecins le traitèrent. Il y resta quelque temps proférant divers blasphèmes contre la religion chrétienne. » Les ministres le voyaient tous les jours et tâchaient, lorsque sa fureur paraissait un peu calmée, de le faire revenir de ses erreurs, ce qui n’aboutit à rien, Antoine ayant dit qu’il persisterait dans ses sentiments jusqu’à la mort, qu’il était prêt de souffrir pour la gloire du grand Dieu d’Israël. N’ayant rien pu gagner sur lui, ils en informèrent le Conseil, où ils le représentèrent pire que Servet, Gentilis et tous les autres antitrinitaires, concluant à ce qu’il fût mis en chambre close, ce qui fut exécuté[826]. »
Vous voyez là d’abord pourquoi il ne fut pas cité au consistoire ; c’est qu’étant grièvement malade et entre les mains des médecins, il lui était impossible d’y comparaître. Mais s’il n’allait pas au consistoire, le consistoire ou ses membres allaient vers lui. Les ministres le voyaient tous les jours, l’exhortaient tous les jours. Enfin n’ayant pu rien gagner sur lui, ils le dénoncent au Conseil, le représentent pire que d’autres qu’on avait punis de mort, requièrent qu’il soit mis en prison, et sur leur réquisition cela est exécuté.
En prison même les ministres firent de leur mieux pour le ramener, entrèrent avec lui dans la discussion de divers passages de l’Ancien Testament, et le conjurèrent par tout ce qu’ils purent imaginer de plus touchant de renoncer à ses erreurs[827], mais il y demeura ferme. Il le fut aussi devant le magistrat, qui lui fit subir les interrogatoires ordinaires. Lorsqu’il fut question de juger cette affaire, le magistrat consulta encore les ministres, qui comparurent en Conseil au nombre de quinze, tant pasteurs que professeurs. Leurs opinions furent partagées, mais l’avis du plus grand nombre fut suivi et Nicolas exécuté. De sorte que le procès fut tout ecclésiastique, et que Nicolas fut, pour ainsi dire, brûlé par la main des ministres.
Tel fut, Monsieur, l’ordre de la procédure dans laquelle l’auteur des Lettres nous assure qu’Antoine ne fut pas cité au consistoire. D’où il conclut que cette citation n’est donc pas toujours nécessaire. L’exercice vous paraît-il bien choisi ?
Supposons qu’il le soit, que s’ensuivra-t-il ? Les représentants concluaient d’un fait en confirmation d’une loi. L’auteur des Lettres conclut d’un fait contre cette même loi. Si l’autorité de chacun de ces deux faits détruit celle de l’autre, reste la loi dans son entier. Cette loi, quoiqu’une fois enfreinte, en est-elle moins expresse, et suffirait-il de l’avoir violée une fois pour avoir droit de la violer toujours ?
Concluons à notre tour. Si j’ai dogmatisé, je suis certainement dans le cas de la loi : si je n’ai pas dogmatisé, qu’a-t-on à me dire ? aucune loi n’a parlé de moi[828]. Donc on a transgressé la loi qui existe, ou supposé celle qui n’existe pas.
Il est vrai qu’en jugeant l’ouvrage on n’a pas jugé définitivement l’auteur. On n’a fait encore que le décréter, et l’on compte cela pour rien. Cela me paraît dur, cependant ; mais ne soyons jamais injustes, même envers ceux qui le sont envers nous, et ne cherchons point l’iniquité où elle peut ne pas être, Je ne fais point un crime au Conseil, ni même à l’auteur des Lettres de la distinction qu’ils mettent entre l’homme et le livre, pour se disculper de m’avoir jugé sans m’entendre. Les juges ont pu voir la chose comme ils la montrent, ainsi je ne les accuse en cela ni de supercherie ni de mauvaise foi. Je les accuse seulement de s’être trompés à mes dépens en un point très grave ; et se tromper pour absoudre est pardonnable, mais se tromper pour punir est une erreur bien cruelle.
Le Conseil avançait dans ses réponses que, malgré la flétrissure de mon livre, je restais, quant à ma personne, dans toutes mes exceptions et défenses.
Les auteurs des représentations répliquent qu’on ne comprend pas quelles exceptions et défenses il reste à un homme déclaré impie, téméraire, scandaleux, et flétri même par la main du bourreau dans des ouvrages qui portent son nom.
« Vous supposez ce qui n’est point, dit à cela auteur des Lettres ; savoir, que le jugement porte sur celui dont l’ouvrage porte le nom : mais ce jugement ne l’a pas encore effleuré, ses exceptions et défenses lui restent donc entières[829] »
Vous vous trompez vous-même, dirais-je à cet écrivain. Il est vrai que le jugement qui qualifie et flétrit le livre n’a pas encore attaqué la vie de l’auteur, mais il a déjà tué son honneur : ses exceptions et défenses lui restent encore entières pour ce qui regarde la peine afflictive, mais il a déjà reçu la peine infamante : il est déjà flétri et déshonoré, autant qu’il dépend de ses juges : la seule chose qui leur reste à décider, c’est s’il sera brûlé ou non.
La distinction sur ce point entre le livre et l’auteur est inepte, puisqu’un livre n’est pas punissable. Un livre n’est en lui-même ni impie ni téméraire ; ces épithètes ne peuvent tomber que sur la doctrine qu’il contient, c’est-à-dire sur l’auteur de cette doctrine. Quand on brûle un livre, que fait là le bourreau ? Déshonore-t-il les feuillets du livre ? qui jamais ouït dire qu’un livre eût de l’honneur ?
Voilà l’erreur ; en voici la source : un usage mal entendu.
On écrit beaucoup de livres ; on en écrit peu avec un désir sincère d’aller au bien. De cent ouvrages qui paraissent, soixante au moins ont pour objet des motifs d’intérêt ou d’ambition. Trente autres, dictés par l’esprit de parti, par la haine, vont, à la faveur de l’anonyme porter dans le public le poison de la calomnie et de la satire. Dix, peut-être, et c’est beaucoup, sont écrits dans de bonnes vues : on y dit la vérité qu’on sait, on y cherche le bien qu’on aime. Oui ; mais où est l’homme à qui l’on pardonne la vérité ? Il faut donc se cacher pour la dire. Pour être utile impunément, on lâche son livre dans le publie, et l’on fait le plongeon.
De ces divers livres, quelques-uns des mauvais et à peu près tous les bons sont dénoncés et proscrits dans les tribunaux : la raison de cela se voit sans que je la dise. Ce n’est, au surplus, qu’une formalité, pour ne pas paraître approuver tacitement ces livres. Du reste, pourvu que les noms des auteurs n’y soient pas, ces auteurs, quoique tout le monde les connaisse et les nomme, ne sont pas connus du magistrat. Plusieurs même sont dans l’usage d’avouer ces livres pour s’en faire honneur, et de les renier pour se mettre à couvert ; le même homme sera l’auteur ou ne le sera pas, devant le même homme selon qu’ils seront à l’audience ou dans un souper. C’est alternativement oui et non, sans difficulté, sans scrupule. De cette façon la sûreté ne coûte rien à la vanité. C’est là la prudence et l’habileté que l’auteur des Lettres me reproche de n’avoir pas eue, et qui pourtant n’exige pas, ce me semble, que pour l’avoir on se mette en grands frais d’esprit.
Cette manière de procéder contre des livres anonymes dont on ne veut pas connaître les auteurs est devenue un usage judiciaire. Quand on veut sévir contre le livre on le brûle, parce qu’il n’y a personne à entendre, et qu’on voit bien que l’auteur qui se cache n’est pas d’humeur à l’avouer ; sauf à rire le soir avec lui-même des informations qu’on vient d’ordonner le matin contre lui. Tel est l’usage.
Mais lorsqu’un auteur maladroit, c’est-à-dire, un auteur qui connaît son devoir, qui le veut remplir, se croit obligé de ne rien dire au public qu’il ne l’avoue, qu’il ne se nomme, qu’il ne se montre pour en répondre, alors l’équité, qui ne doit pas punir comme un crime la maladresse d’un homme d’honneur, veut qu’on procède avec lui d’une autre manière ; elle veut qu’on ne sépare point la cause du livre de celle de l’homme, puisqu’il déclare en mettant son nom ne les vouloir point séparer ; elle veut qu’on ne juge l’ouvrage qui ne peut répondre, qu’après avoir ouï l’auteur qui répond pour lui. Ainsi, bien que condamner un livre anonyme soit en effet ne condamner que le livre, condamner un livre qui porte le nom de l’auteur, c’est condamner l’auteur même, et quand on ne l’a point mis à portée de répondre, c’est le juger sans l’avoir entendu.
L’assignation préliminaire, même, si l’on veut, le décret de prise de corps est donc indispensable en pareil cas avant de procéder au jugement du livre, et vainement dirait-on avec l’auteur des Lettres que le délit est évident, qu’il est dans le livre même ; cela ne dispense point de suivre la forme judiciaire qu’on suit dans les plus grands crimes, dans les plus avérés, dans les mieux prouvés : Car quand toute la ville aurait vu un homme en assassiner un autre, encore ne jugerait-on point l’assassin sans l’entendre, ou sans l’avoir mis à portée d’être entendu.
Et pourquoi cette franchise d’un auteur qui se nomme tournerait-elle ainsi contre lui ? Ne doit-elle pas, au contraire, lui mériter des égards ? Ne doit-elle pas imposer aux juges plus de circonspection que s’il ne se fût pas nommé ? Pourquoi, quand il traite des questions hardies s’exposerait-il ainsi, s’il ne se sentait rassuré contre les dangers, par des raisons qu’il peut alléguer en sa faveur et qu’on peut présumer sur sa conduite même valoir la peine d’être entendues ? L’auteur des Lettres aura beau qualifier cette conduite d’imprudence et de maladresse ; elle n’en est pas moins celle d’un homme d’honneur, qui voit son devoir où d’autres voient cette imprudence, qui sent n’avoir rien à craindre de quiconque voudra procéder avec lui justement et qui regarde comme une lâcheté punissable de publier des choses qu’on ne veut pas avouer.
S’il n’est question que de la réputation d’auteur a-t-on besoin de mettre son nom à son livre ? Qui ne sait comment on s’y prend pour en avoir tout l’honneur sans rien risquer, pour s’en glorifier sans en répondre, pour prendre un air humble à force de vanité ? De quels auteurs d’une certaine volée ce petit tour d’adresse est-il ignoré ? Qui d’entre eux ne sait qu’il est même au-dessous de la dignité de se nommer, comme si chacun ne devait pas en lisant l’ouvrage deviner le grand homme qui l’a composé ?
Mais ces messieurs n’ont vu que l’usage ordinaire, et loin de voir l’exception qui faisait en ma faveur, ils l’ont fait servir contre moi. Ils devaient brûler le livre sans faire mention de l’auteur, ou S’ils en voulaient à l’auteur, attendre qu’il fût présent ou contumax pour brûler le livre. Mais point ; ils brûlent le livre comme si l’auteur n’était pas connu, et décrètent l’auteur comme si le livre n’était pas brûlé. Me décréter après m’avoir diffamé ! que me voulaient-ils donc encore ? Que me réservaient-ils de pis dans la suite ? Ignoraient-ils que l’honneur d’un honnête homme lui est plus cher que la vie ? Quel mal reste-t-il à lui faire quand on a commencé par le flétrir ? Que me sert de me présenter innocent devant les juges, quand le traitement qu’ils me font avant de m’entendre est la plus cruelle peine qu’ils pourraient m’imposer si j’étais jugé criminel ?
On commence par me traiter à tous égards comme un malfaiteur qui n’a plus d’honneur à perdre et qu’on ne peut punir désormais que dans son corps, et puis on dit tranquillement que je reste dans toutes mes exceptions et défens est Mais comment ces exceptions et défenses effaceront elles l’ignominie et le mal qu’on m’aura fait souffrir d’avance et dans mon livre et dans ma personne, quand j’aurai été promené dans les rues par des archers, quant aux maux qui m’accablent on aura pris soin d’ajouter les rigueurs de la prison ? Quoi donc ! pour être juste doit-on confondre dans la même classe et dans le même traitement toutes les fautes et tous les hommes ? pour un acte de franchise appelé maladresse, faut-il débuter par traitement un citoyen sans reproche dans les prisons comme un scélérat ? Et quel avantage aura donc devant les juges l’estime publique et l’intégrité de la vie entière, si cinquante ans d’honneur vis-à-vis du moindre indice[830] ne sauvent un homme d’aucun affront ?
« La comparaison d’Émile et du Contrat social avec d’autres ouvrages qui ont été tolérés, et la partialité qu’on en prend occasion de reprocher au Conseil ne me semblent pas fondées. Ce ne serait pas bien raisonner que de prétendre qu’un gouvernement parce qu’il aurait une fois dissimulé serait obligé de dissimuler toujours : si c’est une négligence on peut la redresser ; si c’est un silence forcé par les circonstances ou par la politique, il y aurait peu de justice à en faire la matière d’un reproche. Je ne prétends point justifier les ouvrages désignés dans les représentations ; mais en conscience y a-t-il parité entre des livres où l’on trouve des traits épars et indiscrets contre la religion, et des livres où sans détour, sans ménagement on l’attaque dans ses dogmes, dans sa morale, dans son influence sur la société civile ? Faisons impartialement la comparaison de ces ouvrages, jugeons-en par l’impression qu’ils ont faite dans le monde ; les uns s’impriment et se débitent partout ; on sait comment y ont été reçus les autres[831]. » J’ai cru devoir transcrire d’abord ce paragraphe en entier. Je le reprendrai maintenant par fragments. Il mérite un peu d’analyse.
Que n’imprime-t-on pas à Genève ; que n’y tolère-t-on pas ? Des ouvrages qu’on a peine à lire sans indignation s’y débitent publiquement ; tout le monde les lit, tout le monde les aime, les magistrats se taisent, les ministres sourient, l’air austère n’est plus du bon air. Moi seul et mes livres avons mérité l’animadversion du Conseil, et quelle animadversion ? L’on ne peut même l’imaginer plus violente ni plus terrible. Mon Dieu ! je n’aurais jamais cru d’être un si grand scélérat.
La comparaison d’Émile et du Contrat social avec d’autres ouvrages tolérés ne me semble pas fondée. Ah je l’espère !
Ce ne serait pas bien raisonner de prétendre qu’un gouvernement, parce qu’il aurait une fois dissimulé, serait obligé de dissimuler toujours. Soit ; mais voyez les temps, les lieux, les personnes ; voyez les écrits sur lesquels on dissimule, et ceux qu’on choisit pour ne plus dissimuler ; voyez les auteurs qu’on fête à Genève, et voyez ceux qu’on y poursuit.
Si c’est une négligence on peut la redresser. On le pouvait, on l’aurait dû, l’a-t-on fait ? Mes écrits et leur auteur ont été flétris sans avoir mérité de l’être ; et ceux qui l’ont mérité ne sont pas moins tolérés qu’auparavant. L’exception n’est que pour moi seul.
Si c’est un silence forcé par les circonstances et par la politique, il y aurait peu de justice à en faire la matière d’un reproche. Si l’on vous force à tolérer des écrits punissables, tolérez donc aussi ceux qui ne le sont pas. La décence au moins exige qu’on cache au peuple ces choquantes acceptions de personnes, qui punissent le faible innocent des fautes du puissant coupable. Quoi ! ces distinctions scandaleuses sont-elles donc des raisons, et feront-elles toujours des dupes ? Ne dirait-on pas que le sort de quelques satires obscènes intéresse beaucoup les potentats, et que votre ville va être écrasée si l’on n’y tolère, si l’on n’y imprime, si l’on n’y vend publiquement ces mêmes ouvrages qu’on proscrit dans le pays des auteurs ? Peuples, combien on vous en fait accroire en faisant si souvent intervenir les puissances pour autoriser le mal qu’elles ignorent et qu’on veut faire en leur nom !
Lorsque j’arrivai dans ce pays on eût dit que tout le royaume de France était à mes trousses. On brûle mes livres à Genève ; c’est pour complaire à la France. On m’y décrète ; la France le veut ainsi. L’on me fait chasser du canton de Berne ; c’est la France qui l’a demandé. L’on me poursuit jusque dans ces montagnes ; si l’on m’en eût pu chasser, c’eût encore été la France. Forcé par mille outrages j’écris une lettre apologétique. Pour le coup tout était perdu. J’étais entouré, surveillé ; la France envoyait des espions pour me guetter, des soldats pour m’enlever, des brigands pour m’assassiner ; il était même imprudent de sortir de ma maison. Tous les dangers me venaient toujours de la France, du parlement, du clergé, de la cour même ; on ne vit de la vie un pauvre barbouilleur de papier devenir pour son malheur un homme aussi important. Ennuyé de tant de bêtises, je vais en France ; je connaissais les Français, et j’étais malheureux. On m’accueille, on me caresse, je reçois mille honnêtetés et il ne tient qu’à moi d’en recevoir davantage. Je retourne tranquillement chez moi. L’on tombe des nues ; on n’en revient pas ; on blâme fortement mon étourderie, mais on cesse de me menacer de la France, on a raison. Si jamais des assassins daignent terminer mes souffrances, ce n’est sûrement pas de ce pays-là qu’ils viendront.
Je ne confonds point les diverses causes de mes disgrâces ; je sais bien discerner celles qui sont l’effet des circonstances, l’ouvrage de la triste nécessité, de celles qui me viennent uniquement de la haine de mes ennemis. Eh ! plût à Dieu que je n’en eusse pas plus à Genève qu’en France, et qu’ils n’y fussent pas plus implacables ! Chacun sait aujourd’hui d’où sont partis les coups qu’on m’a portés et qui m’ont été les plus sensibles. Vos gens me reprochent mes malheurs comme s’ils n’étaient pas leur ouvrage. Quelle noirceur plus cruelle que de me faire un crime à Genève des persécutions qu’on me suscitait dans la Suisse, et de m’accuser de n’être admis nulle part, en me faisant chasser de partout ! Faut-il que je reproche à l’amitié qui m’appela dans ces contrées le voisinage de mon pays ? J’ose en attester tous les peuples de l’Europe, y en a-t-il un seul, excepté la Suisse, où je n’eusse pas été reçu, même avec honneur ? Toutefois dois-je me plaindre du choix de ma retraite ? Non, malgré tant d’acharnement et d’outrages, j’ai plus gagné que perdu ; j’ai trouvé un homme. Âme noble et grande ! ô George Keith ! mon protecteur, mon ami, mon père ! où que vous soyez, où que j’achève mes tristes jours, et dussé-je ne vous revoir de ma vie ; non, je ne reprocherai point au Ciel mes misères ; je leur dois votre amitié.
En conscience, y a-t-il parité entre des livres où l’on trouve quelques traits épars et indiscrets contre la religion, et des livres où sans détour, sans ménagement on l’attaque dans ses dogmes, dans sa morale, dans son influence sur la société ?
En conscience !… Il ne siérait pas à un impie tel que moi d’oser parler de conscience… surtout vis-à-vis de ces bons chrétiens… ainsi je me tais… C’est pourtant une singulière conscience que celle qui fait dire à des magistrats ; nous souffrons volontiers qu’on blasphème, mais nous ne souffrons pas qu’on raisonne ! Ôtons, Monsieur, la disparité des sujets ; c’est avec ces mêmes façons de penser que les Athéniens applaudissaient aux impiétés d’Aristophane et firent mourir Socrate.
Une des choses qui me donnent le plus de confiance dans mes principes est de trouver leur application toujours juste dans les cas que j’avais le moins prévus ; tel est celui qui se présente ici. Une des maximes qui découlent de l’analyse que j’ai faite de la religion et de ce qui lui est essentiel est que les hommes ne doivent se mêler de celle d’autrui qu’en ce qui les intéresse ; d’où il suit qu’ils ne doivent jamais punir des offenses[832], faites uniquement à Dieu, qui saura bien les punir lui-même. Il faut honorer la Divinité et ne la venger jamais, disent après Montesquieu les représentants : ils ont raison. Cependant les ridicules outrageants, les impiétés grossières, les blasphèmes contre la religion sont punissables, jamais les raisonnements. Pourquoi cela ? Parce que dans ce premier cas on n’attaque pas seulement la religion, mais ceux qui la professent, on les insulte, on les outrage dan, leur culte, on marque un mépris révoltant pour ce qu’ils respectent et par conséquent pour eux. De tels outrages doivent être punis par les lois, parce qu’ils retombent sur les hommes, et que les hommes ont droit de s’en ressentir. Mais où est le mortel sur la terre qu’un raisonnement doive offenser ? Où est celui qui peut se fâcher de ce qu’on le traite en homme et qu’on le suppose raisonnable ? si le raisonneur se trompe ou nous trompe, et que vous vous intéressiez à lui ou à nous, montrez-lui son tort, désabusez-nous, battez-le de ses propres armes. Si vous n’en voulez pas prendre la peine, ne dites rien, ne l’écoutez pas, laissez-le raisonner ou déraisonner, et tout est fini sans bruit, sans querelle, sans insulte quelconque pour qui que ce soit. Mais sur quoi peut-on fonder la maxime contraire de tolérer la raillerie, le mépris, l’outrage, et de punir la raison ? La mienne s’y perd.
Ces messieurs voient si souvent M. de Voltaire. Comment ne leur a-t-il point inspiré cet esprit de tolérance qu’il prêche sans cesse, et dont il a quelquefois besoin ? S’ils l’eussent un peu consulté dans cette affaire, il me paraît qu’il eût pu leur parler à peu près ainsi :
« Messieurs, ce ne sont point les raisonneurs qui font du mal, ce sont les cafards. La philosophie peut aller son train sans risque ; le peuple ne l’entend pas ou la laisse dire, et lui rend tout le dédain qu’elle a pour lui. Raisonner est de toutes les folies des hommes celle qui nuit le moins au genre humain, et l’on voit même des gens sages entichés parfois de cette folie-là. Je ne raisonne pas, moi, cela est vrai, irai d’autres raisonnent, quel mal en arrive-t-il ? Voyez, tel, tel, et tel ouvrage ; n’y a-t-il que des plaisanteries dans ces livres-là ? Moi-même enfin, si je ne raisonne pas, je fais mieux ; je fais raisonner mes lecteurs. Voyez mon chapitre des Juifs ; voyez le même chapitre plus développé dans le Sermon des cinquante. Il a là du raisonnement ou l’équivalent, je pense. Vous conviendrez aussi qu’il y a peu de détour, et quelque chose de plus que des traits épars et indiscrets.
« Nous avons arrange que mon grand crédit à la Cour et ma toute-puissance prétendue vous serviraient de prétexte pour laisser courir en paix les jeux badins de mes vieux ans : cela est bon, mais ne brûlez pas pour cela des écrits plus graves ; car alors cela serait trop choquant. »
« J’ai tant prêché la tolérance ! Il ne faut pas toujours l’exiger des autres et n’en jamais user avec eux. Ce pauvre homme croit en Dieu ? passons-lui cela, il ne fera pas secte. Il est ennuyeux ? Tous les raisonneurs le sont. Nous ne mettrons pas celui-ci de nos soupers ; du reste, que nous importe ? Si l’on brûlait tous les livres ennuyeux, que deviendraient les bibliothèques ? et si l’on brûlait tous les gens ennuyeux, il faudrait faire un bûcher du pays. Croyez-moi, laissons raisonner ceux qui nous laissent plaisanter ; ne brûlons ni gens ni livres ; et restons en paix ; c’est mon avis. » Voilà, selon moi, ce qu’eût pu dire d’un meilleur ton M. de Voltaire, et ce n’eût pas été là, ce me semble, le plus mauvais conseil qu’il aurait donné[833].
Faisons impartialement la comparaison de ces ouvrages ; jugeons-en par l’impression qu’ils ont faite dans le monde. J’y consens de tout mon cœur. Les uns s’impriment et se débitent partout. On sait comment y ont été reçus les autres.
Ces mots les uns et les autres sont équivoques. Je ne dirai pas sous lesquels l’auteur entend mes écrits ; mais ce que je puis dire, c’est qu’on les imprime dans tous les pays, qu’on les traduit dans toutes les langues, qu’on a même fait à la fois deux traductions de l’Émile à Londres, honneur que n’eut jamais aucun autre livre excepté l’Héloïse, au moins, que je sache. Je dirai, de plus, qu’en France, en Angleterre, en Allemagne, même en Italie on me plaint, on m’aime, on voudrait m’accueillir, et qu’il n’y a partout qu’un cri d’indignation contre le Conseil de Genève. Voilà ce que je sais du sort de mes écrits ; j’ignore celui des autres.
Il est temps de finir. Vous voyez, Monsieur, que dans cette lettre et dans la précédente je me suis supposé coupable ; mais dans les trois premières j’ai montré que je ne l’étais pas. Or jugez de ce qu’une procédure injuste contre un coupable doit être contre un innocent !
Cependant ces messieurs, bien déterminés à laisser subsister cette procédure, ont hautement déclaré que le bien de la religion ne leur permettait pas de reconnaître leur tort, ni l’honneur du gouvernement de réparer leur injustice. Il faudrait un ouvrage entier pour montrer les conséquences de cette maxime qui consacre et change en arrêt du destin toutes les iniquités des ministres des lois. Ce n’est pas de cela qu’il s’agit encore, et je ne me suis proposé jusqu’ici que d’examiner si l’injustice avait été commise, et non si elle devait être réparée. Dans le cas de l’affirmative, nous verrons ci-après quelle ressource vos lois se sont ménagées pour remédier à leur violation. En attendant, que faut-il penser de ces juges inflexibles, qui procèdent dans leurs jugements aussi légèrement que s’ils ne tiraient point à conséquence, et qui les maintiennent avec autant d’obstination que s’ils y avaient apporté le plus mûr examen ?
Quelque longues qu’aient été ces discussions, j’ai cru que leur objet vous donnerait la patience de les suivre ; j’ose même dire que vous le deviez, puisqu’elles sont autant l’apologie de vos lois que la mienne. Dans un pays libre et dans une religion raisonnable, la loi qui rendrait criminel un livre pareil au mien serait une loi funeste, qu’il faudrait se hâter d’abroger pour l’honneur et le bien de l’État. Mais grâce au ciel il n’existe rien de tel parmi vous, comme je viens de le prouver, et il vaut mieux que l’injustice dont je suis la victime soit l’ouvrage du magistrat que des lois ; car les erreurs des hommes sont passagères, mais celles des lois durent autant qu’elles. Loin que l’ostracisme qui m’exile à jamais de mon pays soit l’ouvrage de mes fautes, je n’ai jamais mieux rempli mon devoir de citoyen qu’au moment que je cesse de l’être, et j’en aurais mérité le titre par l’acte qui m’y fait renoncer.
Rappelez-vous ce qui venait de se passer il y avait peu d’années au sujet de l’article Genève de M. d’Alembert. Loin de calmer les murmures excités par cet article l’écrit publié par les pasteurs les avait augmentés, et il n’y avait personne qui ne sache que mon ouvrage leur fit plus de bien que le leur. Le parti protestant, mécontent d’eux, n’éclatait pas, mais il pouvait éclater d’un moment à l’autre, et malheureusement les gouvernements s’alarment de si peu de chose en ces matières, que les querelles de théologiens, faites pour tomber dans l’oubli d’elles-mêmes prennent toujours de l’importance par celle qu’on leur veut donner.
Pour moi je regardais comme la gloire et le bonheur de la patrie d’avoir un clergé animé d’un esprit si rare dans son ordre, et qui, sans s’attacher à la doctrine purement spéculative, rapportait tout à la morale et aux devoirs de l’homme et du citoyen. Je pensais que, sans faire directement son apologie, justifier les maximes que je lui supposais et prévenir les censures qu’on en pourrait faire était un service à rendre à l’État. En montrant que ce qu’il négligeait n’était ni certain ni utile, j’espérais contenir ceux qui voudraient lui en faire un crime : sans le nommer, sans le désigner, sans compromettre son orthodoxie, c’était le donner en exemple aux autres théologiens.
L’entreprise était hardie, mais elle n’était pas téméraire, et sans des circonstances qu’il était difficile de prévoir, elle devait naturellement réussir. Je n’étais pas seul de ce sentiment ; des gens très éclairés, d’illustres magistrats même pensaient comme moi. Considérez l’état religieux de l’Europe au moment où je publiai mon livre, et vous verrez qu’il était plus que probable qu’il serait partout accueilli. La religion décréditée en tout lieu par la philosophie avait perdu son ascendant jusque sur le peuple. Les gens d’Église, obstinés à l’étayer par son côté faible, avaient laissé miner tout le reste, et l’édifice entier portant à faux était prêt à s’écrouler. Les controverses avaient cessé parce qu’elles n’intéressaient plus personne, et la paix régnait entre les différents partis, parce que nul ne se souciait plus du sien. Pour ôter les mauvaises branches on avait abattu l’arbre ; pour le replanter il fallait n’y laisser que le tronc.
Quel moment plus heureux pour établir solidement la paix universelle, que celui où l’animosité des partis suspendue laissait tout le monde en état d’écouter la raison » À qui pouvait déplaire un ouvrage où sans blâmer, du moins sans exclure personne, on faisait voir qu’au fond tous étaient d’accord ; que tant de dissensions ne s’étaient élevées, que tant de sang n’avait été versé que pour des malentendus ; que chacun devait rester en repos dans son culte, sans troubler celui des autres, que partout on devait servir Dieu, aimer son prochain, obéir aux lois, et qu’en cela seul consistait l’essence de toute bonne religion ? C’était établir à la fois la liberté philosophique et la piété religieuse ; c’était concilier l’amour de l’ordre et les égards pour les préjugés d’autrui ; c’était sans détruire les divers partis les ramener tous au terme commun de l’humanité et de la raison ; loin d’exciter des querelles, c’était couper la racine à celles qui germent encore, et qui renaîtront infailliblement d’un jour à l’autre, lorsque le zèle du fanatisme, qui n’est qu’assoupi se réveillera : c’était, en un mot dans ce siècle pacifique par indifférence, donner chacun des raisons très fortes, d’être toujours qu’il est maintenant sans savoir pourquoi.
Que de maux tout prêts à renaître n’étaient point prévenus si l’on m’eût écouté ! Quels inconvénients étaient attachés à cet avantage ? Pas un, non, pas un. Je défie qu’on m’en montre un seul probable et même possible, si ce n’est l’impunité des erreurs innocentes et l’impuissance des persécuteurs. Et comment se peut-il qu’après tant de tristes expériences et dans un siècle si éclairé, les gouvernements n’aient pas encore appris à jeter et briser Cette arme terrible, qu’on ne peut manier avec tant d’adresse qu’elle ne coupe la main qui s’en veut servir ? L’abbé de Saint-Pierre voulait qu’on ôtât les écoles de théologie et qu’on soutînt la religion. Quel parti prendre pour parvenir sans bruit à ce double objet, qui, bien vu, se confond en un ? Le parti que j’avais pris.
Une circonstance malheureuse en arrêtant l’effet de mes bons desseins a rassemblé sur ma tête tous les maux dont je voulais délivrer le genre humain. Renaîtra-t-il jamais un autre ami de la vérité que mon sort n’effraie pas ? Je l’ignore. Qu’il soit plus sage, s’il a le même zèle en sera-t-il plus heureux ? J’en doute. Le moment que j’avais saisi, puisqu’il est manqué, ne reviendra plus. Je souhaite de tout mon cœur que le parlement de Paris ne se repente pas un jour lui-même d’avoir remis dans la main de la superstition le poignard que j’en faisais tomber.
Mais laissons les lieux et les temps éloignés, et retournons à Genève. C’est là que je veux vous ramener par une dernière observation que vous êtes bien à portée de faire, et qui doit certainement vous frapper. Jetez les yeux sur ce qui se passe autour de vous. Quels sont ceux qui me poursuivent, quels sont ceux qui me défendent ? voyez parmi les représentants l’élite de vos citoyens. Genève en a-t-elle de plus estimables ? Je ne veux point parler de mes persécuteurs ; à Dieu le plaise que je souille à jamais ma plume et n’a cause des traits de la satire ; je laisse sans regret cette arme à mes ennemis : mais comparez et jugez vous-même. De quel côté sont les mœurs, les vertus, la solide piété, le plus vrai patriotisme ? Quoi ! j’offense les lois, et leurs plus zélés défenseurs sont les miens ! J’attaque le gouvernement, et les meilleurs citoyens m’approuvent ! J’attaque la religion, et j’ai pour moi ceux qui ont le plus de religion ! Cette seule observation dit tout ; elle seule montre mon vrai crime et le vrai sujet de mes disgrâces. Ceux qui me haïssent et m’outragent font mon éloge en dépit d’eux. Leur haine s’explique d’elle-même. Un Genevois peut-il s’y tromper ?
Lettre VI
S’il est vrai que l’auteur attaque les gouvernements. Courte analyse de son livre. La procédure faite à Genève est sans exemple, et n’a été suivie en aucun pays.
Encore une lettre, Monsieur, et vous êtes délivré de moi. Mais je me trouve en la commençant dans une situation bien bizarre ; obligé de l’écrire, et ne sachant de quoi la remplir. Concevez-vous qu’on ait à se justifier d’un crime qu’on ignore, et qu’il faille se défendre sans savoir de quoi l’on est accusé ? C’est pourtant ce que j’ai à faire au sujet des gouvernements. Je suis, non pas accusé, mais jugé, mais flétri pour avoir publié deux ouvrages téméraires, scandaleux, impies, tendant à détruire la religion chrétienne et tous les gouvernements. Quant à la religion, nous avons eu du moins quelque prise pour trouver ce qu’on a voulu dire, et nous l’avons examiné. Mais quant aux gouvernements, rien ne peut nous fournir le moindre indice. On a toujours évité toute espèce d’explication sur ce point : on n’a jamais voulu dire en quel lieu j’entreprenais ainsi de les détruire, ni comment, ni pourquoi, ni rien de ce qui peut constater que le délit n’est pas imaginaire. C’est comme si l’on jugeait quelqu’un pour avoir tué un homme sans dire ni où, ni qui, ni quand ; pour un meurtre abstrait. À l’inquisition l’on force bien l’accusé de deviner de quoi on l’accuse, mais on ne le juge pas sans dire sur quoi.
L’auteur des Lettres écrites de la campagne évite avec le même soin de s’expliquer sur ce prétendu délit ; il joint également la religion et les gouvernements dans la même accusation générale : puis, entrant en matière sur la religion, il déclare vouloir s’y borner, et il tient parole. Comment parviendrons-nous à vérifier l’accusation qui regarde les gouvernements si ceux qui l’intentent refusent de dire sur quoi elle porte ?
Remarquez même comment d’un trait de plume cet auteur change l’état de la question. Le Conseil prononce que mes livres tendent à détruire tous les gouvernements. L’auteur des Lettres dit seulement que les gouvernements y sont livrés à la plus audacieuse critique. Cela est fort différent. Une critique, quelque audacieuse qu’elle puisse être n’est point une conspiration. Critiquer ou blâmer quelques lois n’est pas renverser toutes les lois. Autant vaudrait accuser quelqu’un d’assassiner les malades lorsqu’il montre les fautes des médecins.
Encore une fois, que répondre à des raisons qu’on ne veut pas dire ? Comment se justifier contre un jugement porté sans motifs ? Que, sans preuve de part ni d’autre, ces messieurs disent que je veux renverser tous les gouvernements, et que je dise, moi, que je ne veux pas renverser tous les gouvernements, il y a dans ces assertions parité exacte, excepté que le préjugé est pour moi ; car il est à présumer que je sais mieux que personne ce que je veux faire.
Mais où la parité manque, c’est dans l’effet de l’assertion. Sur la leur mon livre est brûlé, ma personne est décrétée ; et ce que j’affirme ne rétablit rien. Seulement, si je prouve que l’accusation est fausse et le jugement inique, l’affront qu’ils m’ont fait retourne à eux-mêmes : le décret, le bourreau tout y devrait retourner ; puisque nul ne détruit si radicalement le gouvernement, que celui qui en tire un usage directement contraire à la fin pour laquelle il est institué.
Il ne suffit pas que j’affirme, il faut que je prouve ; et c’est ici qu’on voit combien est déplorable le sort d’un particulier soumis à d’injustes magistrats, quand ils n’ont rien à craindre du souverain, et qu’ils se mettent au-dessus des lois. D’une affirmation sans preuve, ils font une démonstration ; voilà l’innocent puni. Bien plus, de sa défense même ils lui font un nouveau crime, et il ne tiendrait pas à eux de le punir encore d’avoir prouvé qu’il était innocent.
Comment m’y prendre pour montrer qu’ils n’ont pas dit vrai ; pour prouver que je ne détruis point les gouvernements ? Quelque endroit de mes écrits que je défende, ils diront que ce n’est pas celui-là qu’ils ont condamné ; quoiqu’ils aient condamné tout, le bon comme le mauvais, sans nulle distinction. Pour ne leur laisser aucune défaite, il faudrait donc tout reprendre, tout suivre d’un bout à l’autre, livre à livre, page à page, ligne à ligne, et presque enfin, mot à mot. Il faudrait de plus, examiner tous les gouvernements du monde, puisqu’ils disent que je les détruis tous. Quelle entreprise ! que d’années y faudrait-il employer ? Que d’in-folio faudrait-il écrire ; et après cela, qui les lirait ?
Exigez de moi ce qui est faisable. Tout homme sensé doit se contenter de ce que j’ai à vous dire vous ne voulez sûrement rien de plus.
De mes deux livres brûlés à la fois sous des imputations communes, il n’y en a qu’un qui traite du droit politique et des matières de gouvernement. Si l’autre en traite, ce n’est que dans un extrait du premier. Ainsi je suppose que c’est sur celui-ci seulement que tombe l’accusation. Si cette accusation portait sur quelque passage particulier, on l’aurait cité, sans doute ; on en aurait au moins extrait quelque maxime, fidèle ou infidèle, comme on a fait sur les points concernant la religion.
C’est donc le système établi dans le corps de l’ouvrage qui détruit les gouvernements ; il ne s’agit donc que d’exposer ce système ou de faire une analyse du livre ; et si nous n’y voyons évidemment, les principes destructifs dont il s’agit, nous saurons du moins où les chercher dans l’ouvrage, en suivant la méthode de l’auteur.
Mais, Monsieur, si durant cette analyse, qui sera courte, vous trouvez quelque conséquence à tirer, de grâce ne vous pressez pas. Attendez que nous en raisonnions ensemble. Après cela vous y reviendrez si vous voulez.
Qu’est-ce qui fait que l’État est un ? C’est l’union de ses membres. Et d’où naît l’union de ses membres ? De l’obligation qui les lie. Tout est d’accord jusqu’ici.
Mais quel est le fondement de cette obligation ? Voilà où les auteurs se divisent. Selon les uns, c’est la force ; selon d’autres, l’autorité paternelle ; selon d’autres, la volonté de Dieu. Chacun établit son principe et attaque celui des autres : je n’ai pas moi-même fait autrement, et, suivant la plus saine partie de ceux qui ont discuté ces matières, j’ai posé pour fondement du corps politique la convention de ses membres, j’ai réfuté les principes différents du mien.
Indépendamment de la vérité de ce principe, il l’emporte sur tous les autres par la solidité du fondement qu’il établit ; car quel fondement plus sûr peut avoir l’obligation parmi les hommes que le libre engagement de celui qui s’oblige ? On peut disputer tout autre principe[834] ; on ne saurait disputer celui-là.
Mais par cette condition de la liberté, qui en renferme d’autres, toutes sortes d’engagements ne sont pas valides, même devant les tribunaux humains. Ainsi pour déterminer celui-ci l’on doit en expliquer la nature, on doit en trouver l’usage et la fin, on doit prouver qu’il est convenable à des hommes, et qu’il n’a rien de contraire aux lois naturelle, car il n’est pas plus permis d’enfreindre les lois naturelles par le contrat social, qu’il n’est permis d’enfreindre les lois positives par les contrats de, particuliers, et ce n’est que par ces lois mêmes qu’existe la liberté qui donne force à l’engagement.
J’ai pour résultat de cet examen que l’établissement du contrat social est un pacte d’une espèce particulière, par lequel chacun s’engage envers tous d’où s’ensuit l’engagement réciproque de tous envers chacun, qui est l’objet immédiat de l’union.
Je dis que cet engagement est d’une espèce particulière, en ce qu’étant absolu, sans condition, sans réserve, il ne peut toutefois être injuste ni susceptible d’abus ; puisqu’il n’est pas possible que le corps se veuille nuire à lui-même, tant que le tout ne veut que pour tous.
Il est encore d’une espèce particulière en ce qu’il lie les contractants sans les assujettir à personne, et qu’en leur donnant leur seule volonté pour règle il les laisse aussi libres qu’auparavant.
La volonté de tous est donc l’ordre, la règle suprême, et cette règle générale et personnifiée est ce que j’appelle le souverain.
Il suit de là que la souveraineté est indivisible, inaliénable, et qu’elle réside essentiellement dans tous les membres du corps.
Mais comment agit cet être abstrait et collectif ?
Il agit par des lois, et il ne saurait agir autrement. Et qu’est-ce qu’une loi ? C’est une déclaration publique et solennelle de la volonté générale, sur un objet d’intérêt commun.
Je dis, sur un objet d’intérêt commun ; parce que la loi perdrait sa force et cesserait d’être légitime, si l’objet n en importait à tous.
La loi ne peut par sa nature avoir un objet particulier et individuel : mais l’application de la loi tombe sur des objets particuliers et individuels.
Le pouvoir législatif qui est le souverain a donc besoin d’un autre pouvoir qui exécute, c’est-à-dire, qui réduise la loi en actes particuliers. Ce second pouvoir doit être établi de manière qu’il exécute toujours la loi, et qu’il n’exécute jamais que la loi. ici vient l’institution du gouvernement.
Qu’est-ce que le gouvernement ? C’est un corps intermédiaire établi entre les sujets et le souverain pour leur mutuelle correspondance, chargé de l’exécution des lois et du maintien de la liberté tarit civile que politique.
Le gouvernement comme partie intégrante du, corps politique participe à la volonté générale qui le constitue ; comme corps lui-même il a sa volonté propre Ces deux volontés quelquefois s’accordent et quelquefois se combattent. C’est de l’effet combiné de ce concours et de ce conflit que résulte le jeu de toute la machine.
Le principe qui constitue les diverses formes du gouvernement consiste dans le nombre des membres qui le composent. Plus ce nombre est petit, plus le gouvernement a de force ; plus le nombre est grand, plus le gouvernement est faible ; et comme la souveraineté tend toujours au relâchement, le gouvernement tend toujours à se renforcer. Ainsi le corps exécutif doit l’emporter à la longue sur le corps législatif, et quand la loi est enfin soumise aux hommes, il ne reste que des esclaves et des maîtres, l’État est détruit.
Avant cette destruction, le gouvernement doit par son progrès naturel changer de forme et passer par degrés du grand nombre au moindre.
Les diverses formes dont le gouvernement est susceptible se réduisent à trois principales. Après les avoir comparées par leurs avantages et par leurs inconvénients, je donne la préférence à celle qui est intermédiaire entre les deux extrêmes et qui porte le nom d’aristocratie. On doit se souvenir ici que la constitution de l’État et celle du gouvernement sont deux choses très distinctes, et que je ne les ai pas confondues. Le meilleur des gouvernements est l’aristocratique ; la pire des souverainetés est l’aristocratique.
Ces discussions en amènent d’autres sur la manière dont le gouvernement dégénère, et sut les moyens de retarder la destruction du corps politique.
Enfin dans le dernier livre j’examine par voie de comparaison avec le meilleur gouvernement qui ait existé, savoir celui de Rome, la police la plus favorable à la bonne constitution de l’État ; puis je termine ce livre et tout l’ouvrage par des recherches sur la manière dont la religion peut et doit entrer comme partie constitutive dans la composition du corps politique.
Que pensiez-vous, Monsieur, en lisant cette analyse courte et fidèle de mon livre ? Je le devine. Vous disiez en vous-même ; voilà l’histoire du gouvernement de Genève. C’est ce qu’ont dit à la lecture du même ouvrage tous ceux qui connaissent votre constitution.
Et en effet, ce contrat primitif, cette essence de la souveraineté cet empire des lois, cette institution du gouvernement, cette manière de le resserrer à divers degrés pour compenser l’autorité par la force, cette tendance à l’usurpation, ces assemblées périodiques, cette adresse à les ôter, cette destruction prochaine, enfin, qui vous menace et que je voulais prévenir ; n’est-ce pas trait pour trait l’image de votre République, depuis sa naissance jusqu’à ce jour ?
J’ai donc pris votre constitution, que je trouvais belle, pour modèle des institutions politiques, et vous proposant en exemple à l’Europe, loin de chercher à vous détruire j’exposais les moyens de vous conserver. Cette constitution, toute bonne qu’elle est, n’est pas sans défaut ; on pouvait prévenir les altérations qu’elle a souffertes, la garantir du danger qu’elle court aujourd’hui. J’ai prévu ce danger, je l’ai fait entendre, j’indiquais des préservatifs ; était-ce la vouloir détruire que de montrer ce qu’il fallait faire pour la maintenir ? C’était par mon attachement pour elle que j’aurais voulu que rien ne pût l’altérer. Voilà tout mon crime ; j’avais tort, peut-être ; mais si l’amour de la patrie m’aveugla sur cet article, était-ce à elle de m’en punir ?
Comment pouvais-je tendre à renverser tous les gouvernements, en posant en principes tous ceux du vôtre ? Le fait seul détruit l’accusation. Puisqu’il y avait un gouvernement existant sur mon modèle, je ne tendais donc pas à détruire tous ceux qui existaient. Eh ! Monsieur ; si je n’avais fait qu’un système, vous êtes bien sûr qu’on n’aurait rien dit. On se fut contenté de reléguer le Contrat social avec la République de Platon, l’Utopie et les Sévarambes dans le pays des chimères. Mais je peignais un objet existant, et l’on voulait que cet objet changeât de face. Mon livre portait témoignage contre l’attentat qu’on allait faire. Voilà ce qu’on ne m’a pas pardonné.
Mais voici qui vous paraîtra bizarre. Mon livre attaque tous les gouvernements, et il n’est proscrit dans aucun ! Il en établit un seul, il le propose en exemple, et c’est dans celui-là qu’il est brûlé ! N’est-il pas singulier que les gouvernements attaqués se taisent, et que le gouvernement respecté sévisse ? Quoi ! Le magistrat de Genève se fait le protecteur des autres gouvernements contre le sien même ! Il punit son propre citoyen d’avoir préféré les lois de son pays à toutes les autres ! Cela est-il concevable, et le croiriez-vous si vous ne l’eussiez vu ? Dans tout le reste de l’Europe quelqu’un s’est-il avisé de flétrir l’ouvrage ? Non ; pas même l’État où il a été imprimé[835]. Pas même la France où les magistrats sont là-dessus si sévères. Y a-t-on défendu le livre ? Rien de semblable ; on n’a pas laissé d’abord entrer l’édition de Hollande, mais on l’a contrefaite en France, et l’ouvrage y court sans difficulté. C’était donc une affaire de commerce et non de police : on préférait le profit du libraire de France au profit du libraire étranger. Voilà tout.
Le Contrat social n’a été brûlé nulle part qu’à Genève où il n’a pas été imprimé ; le seul magistrat de Genève y a trouvé des principes destructifs de tous les gouvernements. À la vérité, ce magistrat n’a point dit quels étaient ces principes, en cela je crois qu’il a fort prudemment fait.
L’effet des défenses indiscrètes est de n’être point observées et d’énerver la force de l’autorité. Mon livre est dans les mains de tout le monde à Genève, et que n’est-il également dans tous les cœurs ! Lisez-le, Monsieur, ce livre si décrié, mais si nécessaire ; vous y verrez partout la loi mise au-dessus des hommes ; vous y verrez partout la liberté réclamée, mais toujours sous l’autorité des lois, sans lesquelles la liberté ne peut exister, et sous lesquelles on est toujours libre, de quelque façon qu’on soit gouverné. Par là je ne fais pas, dit-on, ma cour aux puissances : tant pis pour elles ; car je sais leurs vrais intérêts, si elles savaient les voir et les suivre. Mais les passions aveuglent les hommes sur leur propre bien. Ceux qui soumettent les lois aux passions humaines sont les vrais destructeurs des gouvernements : voilà les gens qu’il faudrait punir.
Les fondements de l’État sont les mêmes dans tous les gouvernements, et ces fondements sont mieux posés dans mon livre que dans aucun autre. Quand il s’agit ensuite de comparer les diverses formes de gouvernement, on ne peut éviter de peser séparément les avantages et les inconvénients de chacun : c’est ce que je crois avoir fait avec impartialité. Tout balancé, j’ai donné la préférence au gouvernement de mon pays. Cela était naturel et raisonnable ; on m’aurait blâmé si je ne l’eusse pas fait. Mais je n’ai point donné d’exclusion aux autres gouvernements ; au contraire : j’ai montré que chacun avait sa raison qui pouvait le rendre préférable à tout autre, selon les hommes, les temps et les lieux. Ainsi loin de détruire tous les gouvernements, je les ai tous établis.
En parlant du gouvernement monarchique en particulier, j’en ai bien fait valoir l’avantage, et je n’en ai pas non plus déguisé les défauts. Cela est, je pense, du droit d’un homme qui raisonne ; et quand je lui aurais donné l’exclusion, ce qu’assurément je n’ai pas fait, s’ensuivrait-il qu’on dût m’en punir à Genève ? Hobbes a-t-il été décrété dans quelque monarchie parce que ses principes sont destructifs de tout gouvernement républicain, et fait-on le procès chez les rois aux auteurs qui rejettent et dépriment les républiques ? Le droit n’est-il pas réciproque, et les républicains ne sont, ils pas souverains dans leur pays comme les rois le sont dans le leur ? Pour moi, je n’ai rejeté aucun gouvernement, je n’en ai méprisé aucun. En les examinant, en les comparant j’ai tenu la balance et j’ai calculé les poids : je n’ai rien fait de plus.
On ne doit punir la raison nulle part, ni même le raisonnement ; cette punition prouverait trop contre ceux qui l’imposeraient. Les représentants ont très bien établi que mon livre, où je ne sors pas de la thèse générale, n’attaquant point le gouvernement de Genève et imprimé hors du territoire, ne peut être considéré que dans le nombre de ceux qui traitent du droit naturel et politique, sur lesquels les lois ne donnent au Conseil aucun pouvoir, et qui se sont toujours vendus publiquement dans la ville, quelque principe qu’on y avance et quelque sentiment qu’on y soutienne. Je ne suis pas le seul qui discutant par abstraction des questions de politique ait pu les traiter avec quelque hardiesse, chacun ne le fait pas mais tout homme a droit de le faire ; plusieurs usât de ce droit, et je suis le seul qu’on punisse pour en avoir usé. L’infortuné Sydney pensait comme moi, mais il agissait ; c’est pour son fait et non pour son livre qu’il eut l’honneur de verser son sang. Althusius en Allemagne s’attira des ennemis, mais on ne s’avisa pas de le poursuivre criminellement[836]. Locke, Montesquieu, l’abbé de Saint-Pierre ont traité les mêmes matières, et souvent avec la même liberté tout au moins. Locke en particulier les a traitées exactement dans les mêmes principes que moi. Tous trois sont nés sous des rois, ont vécu tranquilles et sont morts honorés dans leurs pays. Vous savez comment j’ai été traité dans le mien.
Aussi soyez sûr que loin de rougir de ces flétrissures je ne m’en glorifie, puisqu’elles ne servent qu’à mettre en évidence le motif qui me les attire, et que ce motif n’est que d’avoir bien mérité de mon pays. La conduite du Conseil envers moi m’afflige, saris doute, en rompant des nœuds qui m’étaient si chers : mais peut-elle m’avilir ? Non, elle m’élève elle ale met au rang de ceux qui ont souffert pour la liberté. Mes livres, quoi qu’on fasse, porteront toujours témoignage d’eux-mêmes, et le traitement qu’ils ont reçu ne fera que sauver de l’opprobre ceux qui auront l’honneur d’être brûlés après eux.
Lettre VII
État présent du Gouvernement de Genève, fixé par l’édit de la médiation.
Vous m’aurez trouvé diffus, Monsieur ; mais il fallait l’être, et les sujets que j’avais à traiter ne se discutent pas par des épigrammes. D’ailleurs ces sujets m’éloignaient moins qu’il ne semble de celui qui vous intéresse. En parlant de moi je pensais à vous ; et votre question tenait si bien à la mienne, que l’une est déjà résolue avec l’autre, il ne me reste que la conséquence à tirer. Partout où l’innocence n’est pas en sûreté, rien n’y peut être : partout où les lois sont violées impunément, il n’y a plus de liberté.
Cependant comme on peut séparer l’intérêt d’un particulier de celui du public, vos idées sur ce point sont encore incertaines ; vous persistez à vouloir que je vous aide à les fixer. Vous demandez quel est l’état présent de votre République, et ce que doivent faire ses citoyens ? Il est plus aisé de répondre à la première question qu’à l’autre.
Cette première question vous embarrasse sûrement moins par elle-même que par les solutions contradictoires qu’on lui donne autour de vous. Des gens de très bon sens vous disent : nous sommes le plus libre de tous les peuples, et d’autres gens de très bon sens vous disent : nous vivons sous le plus dur esclavage. Lesquels ont raison, me demandez-vous ? Tous, Monsieur, mais à différents égards : une distinction très simple les concilie. Rien n’est plus libre que votre état légitime ; rien n’est plus servile que votre état actuel.
Vos lois ne tiennent leur autorité que de vous ; vous ne reconnaissez que celles que vous faites ; vous ne payez que les droits que vous imposez, vous élisez les chefs qui vous gouvernent ; ils n’ont droit de vous juger que par des formes prescrites. En Conseil général vous êtes législateurs, souverains, indépendants de toute puissance humaine ; vous ratifiez les traités, vous décidez de la paix et de la guerre ; vos magistrats eux-mêmes vous traitent de Magnifiques, très honorés et souverains Seigneurs. Voilà votre liberté : voici votre servitude.
Le corps chargé de l’exécution de vos lois en est l’interprète et l’arbitre suprême ; il les fait parler comme il lui plaît ; il peut les faire taire ; il peut même les violer sans que vous puissiez y mettre ordre ; il est au-dessus des lois.
Les chefs que vous élisez ont, indépendamment de votre choix, d’autres pouvoirs qu’ils ne tiennent pas de vous, et qu’ils étendent aux dépens de ceux qu’ils en tiennent. Limités dans vos élections à un petit nombre d’hommes, tous dans les mêmes principes et tous animés du même intérêt, vous faites avec un grand appareil un choix de peu d’importance. Ce qui importerait dans cette affaire serait de pouvoir rejeter tous ceux entre lesquels on vous force de choisir. Dans une élection libre en apparence vous êtes si gênés de toutes parts que vous ne pouvez pas même élire un premier syndic ni un syndic de la garde : le chef de la République et le commandant de la place ne sont pas à votre choix.
Si l’on n’a pas le droit de mettre sur vous de nouveaux impôts, vous n’avez pas celui de rejeter les vieux. Les finances de l’État sont sur un tel pied que sans votre concours elles peuvent suffire à tout. On n’a donc jamais besoin de vous ménager dans cette vue, et vos droits à cet égard se réduisent à être exempts en partie et à n’être jamais nécessaires.
Les procédures qu’on doit suivre en vous jugeant sont prescrites ; mais quand le Conseil veut ne les pas suivre personne ne peut l’y contraindre, ni l’obliger à réparer les irrégularités qu’il commet. Là-dessus je suis qualifié pour faire preuve, et vous savez si je suis le seul.
En Conseil général votre souveraine puissance est enchaînée : vous ne pouvez agir que quand il plaît à vos magistrats, ni parler que quand ils vous interrogent. S’ils veulent même ne point assembler de Conseil général, votre autorité, votre existence est anéantie, sans que vous puissiez leur opposer que de vains murmures qu’ils sont en possession de mépriser.
Enfin si vous êtes souverains seigneurs dans l’assemblée, en sortant de là vous n’êtes plus rien. Quatre heures par an souverains subordonnés, vous êtes sujets le reste de la vie et livrés sans réserve à la discrétion d’autrui.
Il vous est arrivé, Messieurs, ce qu’il arrive à tous les gouvernements semblables au vôtre. D’abord la puissance législative et la puissance exécutive qui constituent la souveraineté n’en sont pas distinctes. Le peuple souverain veut par lui-même, et par lui-même il fait ce qu’il veut. Bientôt l’incommodité de ce concours de tous à toute chose force le peuple souverain de charger quelques-uns de ses membres d’exécuter ses volontés. Ces officiers, après avoir rempli leur commission en rendent compte, et rentrent dans la commune égalité. Peu à peu ces commissions deviennent fréquentes, enfin permanentes. Insensiblement il se forme un corps qui agit toujours. Un corps qui agit toujours ne peut pas rendre compte de chaque acte : il ne rend plus compte que des principaux ; bientôt il vient à bout de n’en rendre d’aucun. Plus la puissance qui agit est active, plus elle énerve la puissance qui veut. La volonté d’hier est censée être aussi celle d’aujourd’hui ; au lieu que l’acte d’hier ne dispense pas d’agir aujourd’hui. Enfin l’inaction de la puissance qui veut la soumet à la puissance qui exécute ; celle-ci rend peu à peu ses actions indépendantes, bientôt ses volontés : au lieu d’agir pour la puissance qui veut, elle agit sur elle. Il ne reste alors dans l’État qu’une puissance agissante, c’est l’exécutive. La puissance exécutive n’est que la force, et où règne la seule force l’État est dissous. Voilà, Monsieur, comment périssent à la fin tous les États démocratiques.
Parcourez les annales du vôtre, depuis le temps où vos syndics, simples procureurs établis par la communauté pour vaquer à telle ou telle affaire, lui rendaient compte de leur commission le chapeau bas, et rentraient à l’instant dans l’ordre des particuliers, jusqu’à celui où ces mêmes syndics, dédaignant les droits de chefs et de juges qu’ils tiennent de leur élection, leur préfèrent le pouvoir arbitraire d’un corps dont la communauté n’élit point les membres, et qui s’établit au-dessus d’elle contre les lois : suivez les progrès qui séparent ces deux termes, vous connaîtrez à quel point vous en êtes et par quels degrés vous y êtes parvenus.
Il y a deux siècles qu’un politique aurait pu prévoir ce qui vous arrive. Il aurait dit : l’institution que vous formez est bonne pour le présent, et mauvaise pour l’avenir ; elle est bonne pour établir la liberté publique, mauvaise pour la conserver, et ce qui fait maintenant votre sûreté sera dans peu la matière de vos chaînes. Ces trois corps qui rentrent tellement l’un dans l’autre, que du moindre dépend l’activité du plus grand, sont en équilibre tant que l’action du plus grand est nécessaire et que la législation ne peut se passer du législateur. Mais quand une fois l’établissement sera fait, le corps qui l’a formé manquant de pouvoir pour le maintenir, il faudra qu’il tombe en ruine, et ce seront vos lois mêmes qui causeront votre destruction. Voilà précisément ce qui vous est arrivé. C’est, sauf la disproportion, la chute du gouvernement polonais par l’extrémité contraire. La constitution de la République de Pologne n’est bonne que pour un gouvernement où il n’y a plus rien à faire. La vôtre, au contraire, n’est bonne qu’autant que le corps législatif agit toujours.
Vos magistrats ont travaillé de tous les temps et sans relâche à faire passer le pouvoir suprême du Conseil général au petit Conseil par la gradation du Deux-Cent ; mais leurs efforts ont eu des effets différents, selon la manière dont ils s’y sont pris. Presque toutes leurs entreprises d’éclat ont échoué, parce qu’alors ils ont trouvé de la résistance, et que dans un État tel que le vôtre, la résistance publique est toujours sûre, quand elle est fondée sur les lois.
La raison de ceci est évidente. Dans tout État la loi parle où parle le souverain. Or dans une démocratie où le peuple est souverain, quand les divisions intestines suspendent toutes les formes et font taire toutes les autorités, la sienne seule demeure, et où se porte alors le plus grand nombre, là réside la loi et l’autorité.
Que si les citoyens et bourgeois réunis ne sont pas le souverain, les Conseils sans les citoyens et bourgeois le sont beaucoup moins encore, puisqu’ils n’en font que la moindre partie en quantité, sitôt qu’il s’agit de l’autorité suprême, tout rentre à Genève dans l’égalité, selon les termes de l’édit. Que tous soient contents en degré de citoyens et bourgeois, sans vouloir se préférer et s’attribuer quelque autorité et seigneurie par-dessus les autres. Hors du Conseil général, il n’y a point d’autre souverain que la loi, mais quand la loi même est attaquée par ses ministres, c’est au législateur à la soutenir. Voilà ce qui fait que partout où règne une véritable liberté, dans les entreprises marquées le peuple a presque toujours l’avantage.
Mais ce n’est pas par des entreprises marquées que vos magistrats ont amené les choses au point où elles sont ; c’est par des efforts modérés et continus, par des changements presque insensibles dont vous ne pouviez prévoir la conséquence, et qu’à peine même pouviez-vous remarquer. Il n’est pas possible au peuple de se tenir sans cesse en garde contre tout ce qui se fait, et cette vigilance lui tournerait même à reproche. On l’accuserait d’être inquiet et remuant, toujours prêt à s’alarmer sur des riens. Mais de ces riens-là sur lesquels on se tait, le Conseil sait avec le temps faire quelque chose Ce qui se passe actuellement sous vos yeux en est la preuve.
Toute l’autorité de la République réside dans les syndics qui sont élus dans le Conseil général. Ils prêtent serment parce qu’il est leur seul supérieur, et ils ne le prêtent que dans ce Conseil, parce que c’est à lui seul qu’ils doivent compte de leur conduite, de leur fidélité à remplir le serment qu’ils y ont fait. Ils jurent de rendre bonne et droite justice ; ils sont les seuls magistrats qui jurent cela dans cette assemblée, parce qu’ils sont les seuls à qui ce droit soit conféré par le souverain[837], et qui l’exercent sous sa seule autorité. Dans le jugement public des criminels ils jurent encore seuls devant le peuple, en se levant[838] et haussant leurs bâtons, d’avoir fait droit jugement, sans haine ni faveur, priant Dieu de les punir s’ils, ont fiait au contraire ; et jadis les sentences criminelles se rendaient en leur seul nom, sans qu’il fût fait mention d’autre Conseil que de celui des citoyens, comme on le voit par la sentence de Morelli ci-devant transcrite, et par celle de Valentin Gentil rapportée dans les opuscules de Calvin.
Or vous sentez bien que cette puissance exclusive, ainsi reçue immédiatement du peuple, gêne beaucoup les prétentions du Conseil. Il est donc naturel que pour se délivrer de cette dépendance il tâche d’affaiblir peu à peu l’autorité des syndics, de fondre dans le Conseil la juridiction qu’ils ont reçue, et de transmettre insensiblement à ce corps permanent, dont le peuple n’élit point les membres, le pouvoir grand mais passager des magistrats qu’il élit. Les syndics eux-mêmes, loin de s’opposer à ce changement doivent aussi le favoriser ; parce qu’ils sont syndics seulement tous les quatre ans, et qu’ils peuvent même ne pas l’être ; au lieu que, quoi qu’il arrive, ils sont conseillers toute leur vie, le Grabeau n’étant plus qu’un vain cérémonial[839].
Cela gagné, l’élection des syndics deviendra de même une cérémonie tout aussi vaine que l’est déjà la tenue des Conseils généraux, et le petit Conseil verra fort paisiblement les exclusions ou préférences que le peuple peut donner pour le syndicat à ses membres, lorsque tout cela ne décidera plus de rien.
Il a d’abord pour parvenir à cette fin un grand moyen dont le peuple ne peut connaître : c’est la police intérieure du Conseil, dont, quoique réglée par les édits, il peut diriger la forme à son gré[840], n’ayant aucun surveillant qui l’en empêche ; car quant au procureur général, on doit en ceci le compter pour rien[841]. Mais cela ne suffit pas encore ; il faut accoutumer le peuple même à ce transport de juridiction. Pour cela on ne commence pas par ériger dans d’importantes affaires des tribunaux composés de seuls conseillers, mais on en érige d’abord de moins remarquables sur des objets peu intéressants. On fait ordinairement présider ces tribunaux par un syndic auquel on substitue quelquefois un ancien syndic, puis un conseiller, sans que personne y fasse attention ; on répète sans bruit cette manœuvre jusqu’à ce qu’elle fasse usage ; on la transporte au criminel. Dans une occasion plus importante on érige un tribunal pour juger des citoyens. À la faveur de la loi des récusations on fait présider ce tribunal par un conseiller. Alors le peuple ouvre les yeux et murmure. On lui dit, de quoi vous plaignez-vous ? Voyez les exemples ; nous n’innovons rien.
Voilà, Monsieur, la politique de vos magistrats. Ils font leurs innovations peu à peu, lentement, sans que personne en voie la conséquence ; et quand enfin l’on s’en aperçoit et qu’on y veut porter remède, ils crient qu’on veut innover.
Et voyez, en effet, sans sortir de cet exemple, ce qu’ils ont dit à cette occasion. Ils s’appuyaient sur la loi des récusations : on leur répond, la loi fondamentale de l’État veut que les citoyens ne soient jugés que par leurs syndics. Dans la concurrence de ces deux lois celle-ci doit exclure l’autre ; en pareil cas pour les observer toutes deux on devrait plutôt élire un syndic ad actum. À ce mot, tout est perdu ! Un syndic ad actum ! innovation ! Pour moi, je ne vois rien là de si nouveau qu’ils disent : si c’est le mot, on s’en sert tous les ans aux élections ; et si c’est la chose, elle est encore moins nouvelle ; puisque les premiers syndics qu’ait eus la ville n’ont été syndics qu’ad actum : lorsque le procureur général est récusable, n’en faut-il pas un autre ad actum pour faire ses fonctions ; et les adjoints tirés du Deux-Cent pour remplir les tribunaux, que sont-ils autre chose que des conseillers ad actum ? Quand un nouvel abus s’introduit ce n’est point innover que d’y proposer un nouveau remède ; au contraire, c’est chercher à rétablir les choses sur l’ancien pied. Mais ces messieurs n’aiment point qu’on fouille ainsi dans les antiquités de leur ville : ce n’est que dans celle de Carthage et de Rome qu’ils permettent de chercher l’explication de vos lois. Je n’entreprendrai point le parallèle de celles de leurs entreprises qui ont manqué et de celles qui ont réussi : quand il y aurait compensation dans le nombre, il n’y en aurait point dans l’effet total. Dans une entreprise exécutée ils gagnent des forces ; dans une entreprise manquée ils ne perdent que du temps. Vous, au contraire, qui ne cherchez et ne pouvez chercher qu’à maintenir votre constitution, quand vous perdez, vos pertes sont réelles, et quand vous gagnez, vous ne gagnez rien. Dans un progrès de cette espèce comment espérer de rester au même point ?
De toutes les époques qu’offre à méditer l’histoire instructive de votre gouvernement, la plus remarquable par sa cause et la plus importante par son effet, est celle qui a produit le règlement de la médiation. Ce qui donna lieu primitivement à cette célèbre époque fut une entreprise indiscrète, faite hors de temps par vos magistrats. Ils avaient doucement usurpé le droit de mettre des impôts. Avant d’avoir assez affermi leur puissance, ils voulurent abuser de ce droit. Au lieu de réserver ce coup pour le dernier l’avidité le leur fit porter avant les autres, et précisément après une commotion qui n’était pas bien assoupie. Cette faute en attira de plus grandes, difficiles à réparer. Comment de si fins politiques ignoraient-ils une maxime aussi simple que celle qu’ils choquèrent en cette occasion ? Par tout pays le peuple ne s’aperçoit qu’on attente à sa liberté que lorsqu’on attente à sa bourse ; ce qu’aussi les usurpateurs adroits se gardent bien de faire que tout le reste ne soit fait. Ils voulurent renverser cet ordre et s’en trouvèrent mal[842]. Les suites de cette affaire produisirent les mouvements de 1734 et l’affreux complot qui en fut le fruit.
Ce fut une seconde faute pire que la première. Tous les avantages du temps sont pour eux ; ils se les ôtent dans les entreprises brusques, et mettent la machine dans le cas de se remonter tout d’un coup : c’est ce qui faillit arriver dans cette affaire Les événements qui précédèrent la médiation leur firent perdre un siècle et produisirent un autre effet défavorable pour eux. Ce fut d’apprendre à l’Europe que cette bourgeoisie qu’ils avaient voulu détruire et qu’ils peignaient comme une populace effrénée, savait garder dans ses avantages la modération qu’ils ne connurent jamais dans les leurs.
Je ne dirai pas si ce recours à la médiation doit être compté comme une troisième faute. Cette médiation fut ou parut offerte ; si cette offre fut réelle ou sollicitée c’est ce que je ne puis ni ne veux pénétrer : je sais seulement que tandis que vous couriez le plus grand danger tout garda le silence, et que ce silence ne fut rompu que quand le danger passa dans l’autre parti. Du reste, je veux d’autant moins imputer à vos magistrats d’avoir imploré la médiation, qu’oser même en parler est à leurs yeux le plus grand des crimes.
Un citoyen se plaignant d’un emprisonnement illégal, injuste et déshonorant, demandait comment il fallait s’y prendre pour recourir à la garantie. Le magistrat auquel il s’adressait osa lui répondre que cette seule proposition méritait la mort. Or vis-à-vis du souverain le crime serait aussi grand et plus grand, peut-être, de la part du Conseil que de la part d’un simple particulier ; et je ne vois pas où l’on en peut trouver un digne de mort dans un second recours, rendu légitime par la garantie qui fut l’effet du premier.
Encore un coup, je n’entreprends point de discuter une question si délicate à traiter et si difficile à résoudre. J’entreprends simplement d’examiner, sur l’objet qui nous occupe, l’état de votre gouvernement, fixé ci-devant par le règlement des plénipotentiaires, mais dénaturé maintenant par les nouvelles entreprises de vos magistrats. Je suis obligé de faire un long circuit pour aller à mon but, mais daignez me suivre, et nous nous retrouverons bien.
Je n’ai point la témérité de vouloir critiquer ce règlement ; au contraire, j’en admire la sagesse et j’en respecte l’impartialité. J’y crois voir les intentions les plus droites et les dispositions les plus judicieuses. Quand on sait combien de choses étaient contre vous dans ce moment critique, combien vous aviez de préjugés à vaincre, quel crédit à surmonter, que de faux exposés à détruire, quand on se rappelle avec quelle confiance vos adversaires comptaient vous écraser par les mains d’autrui, l’on ne peut qu’honorer le zèle, la constance et les talents de vos défenseurs, l’équité des puissances médiatrices et l’intégrité des plénipotentiaires qui ont consommé cet ouvrage de paix.
Quoi qu’on en puisse dire, l’édit de la médiation a été le salut de la République, et quand on ne l’enfreindra pas il en sera la conservation. Si cet ouvrage n’est pas parfait en lui-même, il l’est relativement ; il l’est quant aux temps, aux lieux, aux circonstances, il est le meilleur qui vous pût convenir. Il doit vous être inviolable et sacré par prudence, quand il ne le serait pas par nécessité, et vous n’en devriez pas ôter une ligne, quand vous seriez les maîtres de l’anéantir. Bien plus, la raison même qui le rend nécessaire, le rend nécessaire dans son entier. Comme tous les articles balancés forment l’équilibre, un seul article altéré le détruit. Plus le règlement est utile, plus il serait nuisible ainsi mutilé. Rien ne serait plus dangereux que plusieurs articles pris séparément et détachés du corps qu’ils affermissent. Il vaudrait mieux que l’édifice fut rasé qu’ébranlé. Laissez ôter une seule pierre de la voûte, et vous serez écrasés sous ses ruines.
Rien n’est plus facile à sentir par l’examen des articles dont le Conseil se prévaut et de ceux qu’il veut éluder. Souvenez-vous, Monsieur, de l’esprit dans lequel j’entreprends cet examen. Loin de vous conseiller de toucher à l’édit de la médiation, je veux vous faire sentir combien il vous importe de n’y laisser porter nulle atteinte. Si je parais critiquer quelques articles, c’est pour montrer de quelle conséquence il serait d’ôter ceux qui les rectifient. Si je Parais proposer des expédients qui ne s’y rapportent pas, c’est pour montrer la mauvaise foi de ceux qui trouvent des difficultés insurmontables où rien n’est plus aisé que de lever ces difficultés. Après cette explication j’entre en matière sans scrupule, bien persuadé que je parle à un homme trop équitable pour me prêter un dessein tout contraire au mien.
Je sens bien que si je m’adressais aux étrangers pour me faire entendre il conviendrait de commencer par un tableau de votre constitution ; mais ce tableau se trouve déjà tracé suffisamment pour eux dans l’article Genève de M. d’Alembert, et un exposé plus détaillé serait superflu pour vous qui connaissez vos lois politiques mieux que moi-même, ou qui du moins en avez vu le jeu de plus près. Je me borne donc à parcourir les articles du règlement qui tiennent à la question présente et qui peuvent le mieux en fournir la solution.
Dès le premier je vois votre gouvernement composé de cinq ordres subordonnés mais indépendants, c’est-à-dire existant nécessairement, dont aucun ne peut donner atteinte aux droits et attributs d’un autre, et dans ces cinq ordres je vois compris le Conseil général. Dès là je vois dans chacun des cinq une portion particulière du gouvernement ; mais je n’y vois point la puissance constitutive qui les établit, qui les lie, et de laquelle ils dépendent tous : je n’y vois point le souverain. Or dans tout État politique il faut une puissance suprême, un centre où tout se rapporte, un principe d’où tout dérive, un souverain qui puisse tout.
Figurez-vous, Monsieur que quelqu’un vous rendant compte de la constitution de l’Angleterre vous parle ainsi. » Le gouvernement de la Grande Bretagne est composé de quatre ordres dont aucun ne peut attenter aux droits et attributions des autres ; savoir, le roi, la Chambre haute, la Chambre basse, et le parlement. » Ne diriez-vous pas à l’instant ; vous vous trompez : il n’y a que trois ordres. Le parlement qui, lorsque le roi y siège, les comprend tous, n’en est pas un quatrième : il est le tout ; il est le pouvoir unique et suprême duquel chacun tire son existence et ses droits. Revêtu de l’autorité législative, il peut changer même la loi fondamentale en vertu de laquelle chacun de ces ordres existe ; il le peut, et de plus, il l’a fait.
Cette réponse est juste, l’application en est claire ; et cependant il y a encore cette différence que le parlement d’Angleterre n’est souverain qu’en vertu de la loi et seulement par attribution et députation. Au lieu que le Conseil général de Genève n’est établi ni député de personne ; il est souverain de son propre chef : il est la loi vivante et fondamentale qui donne vie et force à tout le reste, et qui ne connaît d’autres droits que les siens. Le Conseil général n’est pas un ordre dans l’État, il est l’État même. L’article second porte que les syndics ne pourront être pris que dans le Conseil des Vingt-Cinq. Or les syndics sont des magistrats annuels que le peuple élit et choisit, non seulement pour être ses juges, mais pour être ses protecteurs au besoin contre les membres perpétuels des Conseils, qu’il ne choisit pas[843].
L’effet de cette restriction dépend de la différence qu’il y a entre l’autorité des membres du Conseil et celle des syndics. Car si la différence n’est très grande, et qu’un syndic n’estime plus son autorité annuelle comme syndic que son autorité perpétuelle comme conseiller, cette élection lui sera presque indifférente ; il fera peu pour l’obtenir et ne fera rien pour la justifier. Quand tous les membres du Conseil animés du même esprit suivront les mêmes maximes, le peuple, sur une conduite commune à tous ne pouvant donner d’exclusion à personne, ni choisir que des syndics déjà conseillers, loin de s’assurer par cette élection des patrons contre les attentats du Conseil, ne fera que donner au Conseil de nouvelles forces pour opprimer la liberté.
Quoique ce même choix eût lieu pour l’ordinaire dans l’origine de l’institution, tant qu’il fut libre il n’eut pas la même conséquence. Quand le peuple nommait les conseillers lui-même, ou quand il les nommait indirectement par les syndics qu’il avait nommés, il lui était indifférent et même avantageux de choisir ses syndics parmi des conseillers déjà de son choix[844], et il était sage alors de préférer des chefs déjà versés dans les affaires : mais une considération plus importante eût dû l’emporter aujourd’hui sur celle-là. Tant il est vrai qu’un même usage a des effets différents par les changements des usages qui s’y rapportent, et qu’en pareil cas c’est innover que n’innover pas.
L’article III du règlement est le plus considérable. Il traite du Conseil général légitimement assemblé : il en traite pour fixer les droits et butions qui lui sont propres, et il lui en rend plusieurs que les Conseils inférieurs avaient usurpés. es droits en totalité sont grands et beaux, sans doute, mais premièrement ils sont spécifiés, et par cela seul limités ; ce qu’on pose exclut ce qu’on ne pose pas, et même le mot limités est dans l’article. Or il est de l’essence de la puissance souveraine de ne pouvoir être limitée : elle peut tout ou elle n’est rien. Comme elle contient éminemment toutes les puissances actives de l’État et qu’il n’existe que par elle, elle n’y peut reconnaître d’autres droits que les siens et ceux qu’elle communique. Autrement les possesseurs de ces droits ne feraient point partie du corps politique ; ils lui seraient étrangers par ces droits qui ne seraient pas en lui, et la personne morale manquant d’unité s’évanouirait.
Cette limitation même est positive en ce qui concerne les impôts. Le Conseil souverain lui-même n’a pas le droit d’abolir ceux qui étaient établis avant 1714. Le voilà donc à cet égard soumis à une puissance supérieure. Quelle est cette puissance ?
Le pouvoir législatif consiste en deux choses inséparables : faire les lois et les maintenir ; c’est-à-dire, avoir inspection sur le pouvoir exécutif. Il n’y a point d’État au monde où le souverain n’ait cette inspection. Sans cela toute liaison, toute subordination manquant entre ces deux pouvoirs, le dernier ne dépendrait point de l’autre ; l’exécution n’aurait aucun rapport nécessaire aux lois ; la loi ne serait qu’un mot, et ce mot ne signifierait rien. Le Conseil général eut de tout temps ce droit de protection sur son propre ouvrage, il l’a toujours exercé : cependant il n’en est point parlé dans cet article, et s’il n’y était suppléé dans un autre, par ce seul silence votre État serait renversé. Ce point est important et j’y reviendrai ci-après.
Si vos droits sont bornés d’un côté dans cet Article, ils y sont étendus de l’autre par les paragraphes 3 et 4 : mais cela fait-il compensation ? Par les principes établis dans le Contrat social, on voit que malgré l’opinion commune, les alliances d’État à État, les déclarations de guerre et les traités de paix ne sont pas des actes de souveraineté mai, de gouvernement, et ce sentiment est conforme à l’usage des nations qui ont le mieux connu les vrais principes du droit politique. L’exercice extérieur de la puissance ne convient point au peuple ; les grandes maximes d’État ne sont pas à sa portée ; il doit s’en rapporter là-dessus à ses chefs qui, toujours plus éclairés que lui sur ce point, n’ont guère intérêt à faire au-dehors des traités désavantageux à la patrie ; l’ordre veut qu’il leur laisse tout l’éclat extérieur et qu’il s’attache uniquement au solide. Ce qui importe essentiellement à chaque citoyen c’est l’observation des lois au-dedans, la propriété des biens, la sûreté des particuliers. Tant que tout ira bien sur ces trois points, laissez les Conseils négocier et traiter avec l’étranger ; ce n’est pas de là que viendront vos dangers les plus à craindre. C’est autour des individus qu’il faut rassembler les droits du peuple, et quand on peut l’attaquer séparément on le subjugue toujours. Je pourrais alléguer la sagesse des Romains qui, laissant au Sénat un grand pouvoir au-dehors le forçaient dans la ville à respecter le dernier citoyen ; mais n’allons pas si loin chercher des modèles. Les bourgeois de Neufchâtel se sont conduits bien plus sagement sous leurs princes que vous sous vos magistrats[845]. Ils ne font ni la paix ni la guerre, ils ne ratifient point les traités ; mais ils jouissent en sûreté de leurs franchises ; et comme la loi n’a point présumé que dans une petite ville un petit nombre d’honnêtes bourgeois seraient des scélérats, on ne réclame point dans leurs murs, on n’y connaît pas même l’odieux droit d’emprisonner sans formalités. Chez vous on s’est toujours laissé séduire à l’apparence, et l’on a négligé l’essentiel. On s’est trop occupé du Conseil général, et pas assez de ses membres : il fallait moins songer à l’autorité, et plus à la liberté. Revenons aux Conseils généraux.
Outre les limitations de l’article III, les articles V et VI en offrent de bien plus étranges. Un corps souverain qui ne peut ni se former ni former aucune opération de lui-même, est soumis absolument, quant à son activité et quant aux matières qu’il traite, à des tribunaux subalternes. Comme ces tribunaux n’approuveront certainement pas des propositions qui leur seraient en particulier préjudiciables, si l’intérêt de l’État se trouve en conflit avec le leur, le dernier a toujours la préférence, parce qu’il n’est permis au législateur de connaître que de ce qu’ils ont approuvé.
À force de tout soumettre à la règle on détruit la première des règles, qui est la justice et le bien public. Quand les hommes sentiront-ils qu’il n’y a point de désordre aussi funeste que le pouvoir arbitraire, avec lequel ils pensent y remédier ? Ce pouvoir est lui-même le pire de tous les désordres : employer un tel moyen pour les prévenir, c’est tuer les gens afin qu’ils n’aient pas la fièvre.
Une grande troupe formée en tumulte peut faire beaucoup de mal. Dans une assemblée nombreuse, quoique régulière, si chacun peut dire et proposer ce qu’il veut, on perd bien du temps à écouter des folies et l’on peut être en danger d’en faire. Voilà des vérités incontestables ; mais est-ce prévenir l’abus d’une manière raisonnable, que de faire dépendre cette assemblée uniquement de ceux qui voudraient l’anéantir, et que nul n’y puisse rien proposer que ceux qui ont le plus grand intérêt de lui nuire ? Car, Monsieur, n’est-ce pas exactement là l’état des choses, et y a-t-il un seul Genevois qui puisse douter que si l’existence du Conseil général dépendait tout à fait du petit Conseil, le Conseil général ne fût pour jamais supprimé ?
Voilà pourtant le corps qui seul convoque ces assemblées et qui seul y propose ce qu’il lui plaît : car pour le Deux-Cent il ne fait que répéter les ordres du petit Conseil, et quand une fois celui-ci sera délivré du Conseil général le Deux-Cent ne l’embarrassera guère ; il ne fera que suivre avec lui la route qu’il a frayée avec vous.
Or qu’ai-je à craindre d’un supérieur incommode dont je n’ai jamais besoin, qui ne peut se montrer que quand je le lui permets, ni répondre que quand je l’interroge ? Quand je l’ai réduit à ce point ne puis-je pas m’en regarder comme délivré ?
Si l’on dit que la loi de l’État a prévenu l’abolition des Conseils généraux en les rendant nécessaires à l’élection des magistrats et à la sanction des nouveaux édits ; je réponds, quant au premier point, que toute la force du gouvernement étant passée des mains des magistrats élus par le peuple dans celles du petit Conseil qu’il n’élit point et d’où se tirent les principaux de ces magistrats, l’élection et l’assemblée où elle se fait ne sont plus qu’une vaine formalité sans consistance, et que des Conseils généraux tenus pour cet unique objet peuvent être regardés comme nuls. Je réponds encore que par le tour que prennent les choses il serait même aisé d’éluder cette loi sans que le cours des affaires en fût arrêté : car supposons que, soit par la rejection de tous les sujets présentés, soit sous d’autres prétextes, on ne procède point à l’élection des syndics, le Conseil, dans lequel leur juridiction se fond insensiblement, ne l’exercera-t-il pas à leur défaut, comme il l’exerce dès à présent indépendamment d’eux ? N’ose-t-on pas déjà vous dire que le petit Conseil, même sans les syndics, est le gouvernement ? Donc sans les syndics l’État n’en sera pas moins gouverné. Et quant aux nouveaux édits, je réponds qu’ils ne seront jamais assez nécessaires pour qu’à l’aide des anciens et de ses usurpations, ce même Conseil ne trouve aisément le moyen d’y suppléer. Qui se met au-dessus des anciennes lois peut bien se passer des nouvelles.
Toutes les mesures sont prises pour que vos assemblées générales ne soient jamais nécessaires. Non seulement le Conseil périodique institué ou plutôt rétabli[846] l’an 1707 n’a jamais été tenu qu’une fois et seulement pour l’abolir[847], mais par le paragraphe 5 du troisième article du règlement il a été pourvu sans vous et pour toujours aux frais de l’administration. Il n’y a que le seul cas chimérique d’une guerre indispensable où le Conseil général doive absolument être convoqué.
Le petit Conseil pourrait donc supprimer absolument les Conseils généraux sans autre inconvénient que de s’attirer quelques représentations qu’il est en possession de rebuter, ou d’exciter quelque, vains murmures qu’il peut mépriser sans risque, car par les articles VII, XXIII, XXIV, XXV, XLIII, toute espèce de résistance est défendue en quelque cas que ce puisse être, et les ressources qui sont hors de la constitution n’en font pas partie et n’en corrigent pas les défauts.
Il ne le fait pas, toutefois, parce qu’au fond cela lui est très indifférent, et qu’un simulacre de liberté fait endurer plus patiemment la servitude. Il vous amuse à peu de frais, soit par des élections sans conséquence quant au pouvoir qu’elles confèrent et quant au choix des sujets élus, soit par des lois qui paraissent importantes, mais qu’il a soin de rendre vaines, et ne les observant qu’autant qu’il lui plaît.
D’ailleurs on ne peut rien proposer dans ces assemblées, on n’y peut rien discuter, on n’y peut délibérer sur rien. Le petit Conseil y préside, et par lui-même, et par les syndics qui n’y portent que l’esprit du corps. Là-même il est magistrat encore et maître de son souverain. N’est-il pas contre toute raison que le corps exécutif règle la police du corps législatif, qu’il lui prescrive les matières dont il doit connaître, qu’il lui interdise le droit d’opiner, et qu’il exerce sa puissance absolue jusque dans les actes faits pour la contenir ?
Qu’un corps si nombreux[848] ait besoin de police et d’ordre, je l’accorde : mais que cette police et cet ordre ne renversent pas le but de son institution. Est-ce donc une chose plus difficile d’établir la règle sans servitude entre quelques centaines d’hommes naturellement graves et froids, qu’elle ne l’était à Athènes, dont on nous parle, dans l’assemblée de plusieurs milliers de citoyens emportés, bouillants et presque effrénés, qu’elle ne l’était dans la capitale du monde, où le peuple en corps exerçait en partie la puissance exécutive, et qu’elle ne l’est aujourd’hui même dans le grand Conseil de Venise, aussi nombreux que votre Conseil général ? On se plaint de l’impolice qui règne dans le parlement d’Angleterre ; et toutefois dans ce corps composé de plus de sept cents membres, où se traitent de si grandes affaires, où tant d’intérêts se croisent, où tant de cabales se forment, où tant de têtes s’échauffent, où chaque membre a le droit de parler, tout se fait, tout s’expédie, cette grande monarchie va son train ; et chez vous où les intérêts sont si simples, si peu compliqués, où l’on n’a, pour ainsi dire à régler que les affaires d’une famille, on vous fait peur des orages comme si tout allait renverser ! Monsieur, la police de votre Conseil général est la chose du monde la plus facile ; qu’on veuille sincèrement l’établir pour le bien public, alors tout y sera libre et tout s’y passera plus tranquillement qu’aujourd’hui.
Supposons que dans le règlement on eût pris la méthode opposée à celle qu’on a suivie ; qu’au lieu de fixer les droits du Conseil général on eût fixé ceux des autres Conseils, ce qui par là même eût montré les siens ; convenez qu’on eût trouvé dans le seul petit Conseil un assemblage de pouvoirs bien étrange pour un État libre et démocratique, dans des chefs que le peuple ne choisit point et qui restent en place toute leur vie.
D’abord l’union de deux choses partout ailleurs incompatibles ; savoir, l’administration des affaires de l’État et l’exercice suprême de la justice sur les biens, la vie et l’honneur des citoyens.
Un ordre, le dernier de tous par son rang et le premier par sa puissance.
Un Conseil inférieur sans lequel tout est mort dans la République ; qui propose seul, qui décide le premier, et dont la seule voix, même dans son propre fait, permet à ses supérieurs d’en avoir une.
Un corps qui reconnaît l’autorité d’un autre, et qui seul a la nomination des membres de ce corps auquel il est subordonné.
Un tribunal suprême duquel on appelle, ou bien au contraire, un juge inférieur qui préside dans les tribunaux supérieurs au sien.
Qui, après avoir siégé comme juge inférieur dans le tribunal dont on appelle, non seulement va siéger comme juge suprême dans le tribunal où est appelé, mais n’a dans ce tribunal suprême que les collègues qu’il s’est lui-même choisis.
Un ordre, enfin, qui seul a son activité propre, qui donne à tous les autres la leur, qui dans tous soutenant les résolutions qu’il a prises, opine deux fois et vote trois[849].
L’appel du petit Conseil au Deux-Cent est un véritable jeu d’enfant ; c’est une farce en politique, s’il en fût jamais. Aussi n’appelle-t-on pas proprement cet appel un appel, c’est une grâce qu’on implore en justice, un recours en cassation d’arrêt ; on ne comprend pas ce que c’est. Croit-on que si le petit Conseil n’eût bien senti que ce dernier recours était sans conséquence, il s’en fût volontairement dépouillé comme il fit ? Ce désintéressement n’est pas dans ses maximes.
Si les jugements du petit Conseil ne sont pas toujours confirmés en Deux-Cent, c’est dans les affaires particulières et contradictoires où il n’importe guère au magistrat laquelle des deux parties perde ou gagne son procès. Mais dans les affaires qu’on poursuit d’office, dans toute affaire où le Conseil lui-même prend intérêt, le Deux-Cent répare-t-il jamais ses injustices, protège-t-il jamais l’opprimé, ose-t-il ne pas confirmer tout ce qu’a fait le Conseil, usa-t-il jamais une seule fois avec honneur de son droit de faire grâce ? Je rappelle à regret des temps dont la mémoire est terrible et nécessaire. Un citoyen que le Conseil immole à sa vengeance a recours au Deux-Cent ; l’infortuné s’avilit jusqu’à demander grâce ; son innocence n’est ignorée de personne ; toutes les règles ont été violées dans son procès : la grâce est refusée, et l’innocent périt. Fatio sentit si bien l’inutilité du recours au Deux-Cent qu’il ne daigna pas s’en servir.
Je vois clairement ce qu’est le Deux-Cent à Zurich, à Berne, à Fribourg et dans les autres États aristocratiques ; mais je ne saurais voir ce qu’il est dans votre constitution ni quelle place il y tient. Est-ce un tribunal supérieur ? En ce cas, il est absurde que le tribunal inférieur y siège. Est-ce un corps qui représente le souverain ? En ce cas c’est au représenté de nommer son représentant. L’établissement du Deux-Cent ne peut avoir d’autre fin que de modérer le pouvoir énorme du petit Conseil ; et au contraire, il ne fait que donner plus de poids à ce même pouvoir. Or tout corps qui agit constamment contre l’esprit de son Institution est mal institué.
Que sert d’appuyer ici sur des choses notoires qui ne sont ignorées d’aucun Genevois ? Le Deux-Cent n’est rien par lui-même ; il n’est que le petit Conseil qui reparaît sous une autre forme. Une seule fois il voulut tâcher de secouer le joug de ses maîtres et se donner une existence indépendante, et par cet unique effort l’État faillit être renversé. Ce n’est qu’au seul Conseil général que le Deux-Cent doit encore une apparence d’autorité. Cela se vit bien clairement dans l’époque dont je parle, et cela se verra bien mieux dans la suite, si le petit Conseil parvient à son but : ainsi quand de concert avec ce dernier le Deux-Cent travaille à déprimer le Conseil général, il travaille à sa propre ruine, et s’il croit suivre les brisées du Deux-Cent de Berne, il prend bien grossièrement le changé, mais on a presque toujours vu dans ce corps peu de lumières et moins de courage, et cela ne peut guère être autrement par la manière dont il est rempli[850].
Vous voyez, Monsieur, combien au lieu de spécifier les droits du Conseil souverain, il eût été plus utile de spécifier les attributions des corps qui lui sont subordonnés, et sans aller plus loin, vous voyez plus évidemment encore que, par la force de certains articles pris séparément, le petit Conseil est l’arbitre suprême des lois et par elles du sort de tous les particuliers. Quand on considère les droits des citoyens et bourgeois assemblés en Conseil général, rien n’est plus brillant : Mais considérez hors de là ces mêmes citoyens et bourgeois comme individus ; que sont-ils, que deviennent-ils ? Esclaves d’un pouvoir arbitraire, ils sont livrés sans défense à la merci de vingt-cinq despotes ; les Athéniens du moins en avaient trente. Et que dis-je vingt-cinq ? Neuf suffisent pour un jugement civil, treize pour un jugement criminel[851]. Sept ou huit d’accord dans ce nombre vont être pour vous autant de décemvirs ; encore les décemvirs furent-ils élus par le peuple ; au lieu qu’aucun de ces juges n’est de votre choix ; et l’on appelle cela être libre !
Lettre VIII
Esprit de l’édit de la médiation. Contre-poids qu’il donne à la puissance aristocratique. Entreprise du petit Conseil d’anéantir ce contre-poids par voie de fait. Examen des inconvénients allégués. Système des édits sur les emprisonnements.
J’ai tiré, Monsieur, l’examen de votre gouvernement présent du règlement de la médiation par lequel ce gouvernement est fixé ; mais loin d’imputer aux médiateurs d’avoir voulu vous réduire en servitude, je prouverais aisément au contraire qu’ils ont rendu votre situation meilleure à plusieurs égards qu’elle n’était avant les troubles qui vous forcèrent d’accepter leurs bons offices. Ils ont trouvé une ville en armes ; tout était à leur arrivée dans un état de crise et de confusion qui ne leur permettait pas de tirer de cet état la règle de leur ouvrage. Ils sont remontés aux temps pacifiques, ils ont étudié la constitution primitive de votre gouvernement ; dans les progrès qu’il avait déjà faits, pour le remonter il eût fallu le refondre : la raison, l’équité ne permettaient pas qu’ils vous en donnassent un autre, et vous ne l’auriez pas accepté. N’en pouvant donc ôter les défauts, ils ont borné leurs soins à l’affermir tel que l’avaient laissé vos pères ; ils l’ont corrigé même en divers points, et des abus que je viens de remarquer, il n’y en a pas un qui n’existât dans la République longtemps avant que les médiateurs en eussent pris connaissance. Le seul tort qu’ils semblent vous avoir fait a été d’ôter au législateur tout exercice du pouvoir exécutif et l’usage de la force à l’appui de la justice ; mais en vous donnant une ressource aussi sûre et plus légitime, ils ont changé ce mal apparent en un vrai bienfait : en se rendant garants de vos droits ils vous ont dispensés de les défendre vous-mêmes. Eh ! dans la misère des choses humaines quel bien vaut la peine d’être acheté du sang de nos frères ? La liberté même est trop chère à ce prix.
Les médiateurs ont pu se tromper, ils étaient hommes ; mais ils n’ont point voulu vous tromper ; ils ont voulu être justes. Cela se voit, même cela se prouve ; et tout montre, en effet, que ce qui est équivoque ou défectueux dans leur ouvrage vient souvent de nécessité, quelquefois d’erreur, jamais de mauvaise volonté. Ils avaient à concilier des choses presque incompatibles, les droits du peuple et les prétentions du Conseil, l’empire des lois et la puissance des hommes, l’indépendance de l’État et la garantie du règlement. Tout cela ne pouvait se faire sans un peu de contradiction, et c’est de cette contradiction que votre magistrat tire avantage, en tournant tout en sa faveur, et faisant servir la moitié de vos lois à violer l’autre.
Il est clair d’abord que le règlement lui-même n’est point une loi que les médiateurs aient voulu imposer à la République, mais seulement un accord qu’ils ont établi entre ses membres, et qu’ils n’ont par conséquent porté nulle atteinte à sa souveraineté. Cela est clair, dis-je par l’article XLIV, qui laisse au Conseil général légitimement assemblé le droit de faire aux articles du règlement tel changement qu’il lui plaît. Ainsi les médiateurs ne mettent point leur volonté au-dessus de la sienne, ils n’interviennent qu’en cas de division. C’est le sens de l’article XV.
Mais de là résulte aussi la nullité des réserves et limitations données dans l’article III aux droits et attributions du Conseil général : car si le Conseil général décide que ces réserves et limitations ne borneront plus sa puissance, elles ne la borneront plus ; et quand tous les membres d’un État souverain règlent son pouvoir sur eux-mêmes, qui est-ce qui a droit de s’y opposer ? Les exclusions qu’on peut inférer de l’article III ne signifient donc autre chose, sinon que le Conseil général se renferme dans leurs limites jusqu’à ce qu’il trouve à propos de les passer.
C’est ici l’une des contradictions dont j’ai parlé, et l’on en démêle aisément la cause. Il était d’ailleurs bien difficile aux plénipotentiaires pleins des maximes de gouvernements tout différents, d’approfondir assez les vrais principes du vôtre. La Constitution démocratique a jusqu’à présent été mal examinée. Tous ceux qui en ont parlé, ou ne la connaissaient pas, ou y prenaient trop peu d’intérêt, ou avaient intérêt de la présenter sous un faux jour. Aucun d’eux n’a suffisamment distingué le souverain du gouvernement, la puissance législative de l’exécutive. Il n’y a point d’État où ces deux pouvoirs soient si séparés, et où l’on ait tant affecté de les confondre. Les uns s’imaginent qu’une démocratie est un gouvernement où tout le peuple est magistrat et juge. D’autres ne voient la liberté que dans le droit d’élire ses chefs, et n’étant soumis qu’à des princes, croient que celui qui commande est toujours le souverain. La constitution démocratique est certainement le chef-d’œuvre de l’art politique : mais plus l’artifice en est admirable, moins il appartient à tous les yeux de le pénétrer. N’est-il pas vrai, Monsieur, que la première précaution de n’admettre aucun Conseil général légitime que sous la convocation du petit Conseil, et la seconde précaution de n’y souffrir aucune proposition qu’avec l’approbation du petit Conseil, suffisaient seules pour maintenir le Conseil général dans la plus entière dépendance ? La troisième précaution d’y régler la compétence des matières était donc la chose du monde la plus superflue ; et quel eût été l’inconvénient de laisser au Conseil général la plénitude des droits suprêmes, puisqu’il n’en peut faire aucun usage qu’autant que le petit Conseil le lui permet ? En ne bornant pas les droits de la puissance souveraine on ne la rendait pas dans le fait moins dépendante et l’on évitait une contradiction : ce qui prouve que c’est pour n’avoir pas bien connu votre constitution qu’on a pris des précautions vaines en elles-mêmes et contradictoires dans leur objet.
On dira que ces limitations avaient seulement pour fin de marquer les cas où les Conseils inférieurs seraient obligés d’assembler le Conseil général. J’entends bien cela ; mais n’était-il pas plus naturel et plus simple de marquer les droits qui leur étaient attribués à eux-mêmes, et qu’ils pouvaient exercer sans le concours du Conseil général ? Les bornes étaient-elles moins fixées par ce qui est au-deçà que par ce qui est au-delà, et lorsque les Conseils inférieurs voulaient passer ces bornes, n’est-il pas clair qu’ils avaient besoin d’être autorisés ? Par-là, je l’avoue, on mettait plus en vue tant de pouvoirs réunis dans les mêmes mains, mais on présentait les objets dans leur jour véritable, on tirait de la nature de la chose le moyen de fixer les droits respectifs des divers corps, et l’on sauvait toute contradiction.
À la vérité l’auteur des Lettres prétend que le petit Conseil étant le gouvernement même doit exercer à ce titre toute l’autorité qui n’est pas attribuée aux autres corps de l’État, mais c’est supposer la sienne antérieure aux édits, c’est supposer que le petit Conseil, source primitive de la puissance, garde ainsi tous les droits qu’il n’a pas aliénés. Reconnaissez-vous, Monsieur, dans ce principe celui de votre constitution ? Une preuve si curieuse mérite de nous arrêter un moment.
Remarquez d’abord qu’il s’agit là[852] du pouvoir du petit Conseil, mis en opposition avec celui des syndics, c’est-à-dire, de chacun de ces deux pouvoirs séparé de l’autre. L’édit parle du pouvoir des syndics sans le Conseil, il ne parle point du pouvoir du Conseil sans les syndics ; pourquoi cela ? Parce que le Conseil sans les syndics est le gouvernement. Donc le silence même des édits sur le pouvoir du Conseil loin de prouver la nullité de ce pouvoir en prouve l’étendue. Voilà, sans doute, une conclusion bien neuve. Admettons-la toutefois, pourvu que l’antécédent soit prouvé.
Si c’est parce que le petit Conseil est le gouvernement que les édits ne parlent point de son pouvoir, ils diront du moins que le petit Conseil est le gouvernement ; à moins que de preuve en preuve leur silence n’établisse toujours le contraire de ce qu’ils ont dit.
Or je demande qu’on me montre dans vos édits où il est dit que le petit Conseil est le Gouvernement, et en attendant je vais vous montrer, moi, où il est dit tout le contraire. Dans l’édit politique de 1568, je trouve le préambule conçu en ces termes. Pour ce que le gouvernement et l’état de cette ville consiste par quatre syndicques, le Conseil des Vingt-Cinq, le Conseil des Soixante, des Deux-Cents, du général, et un lieutenant en la justice ordinaire, avec autres offices, selon que bonne police le requiert, tant pour l’administration du bien public que de la justice, nous avons recueilli l’ordre qui jusqu’ici a été observé… afin qu’il soit gardé à l’avenir… comme s’ensuit.
Dès l’article premier de l’édit de 1738, je vois encore que cinq ordres composent le gouvernement de Genève. Or de ces cinq ordres les quatre syndics tout seuls en font un, le Conseil des Vingt-Cinq, où sont certainement compris les quatre syndics, en fait un autre, et les syndics entrent encore dans les trois suivants. Le petit Conseil sans les syndics n’est donc pas le gouvernement.
J’ouvre l’édit de 1707, et j’y vois à l’article v en propres termes, que Messieurs les syndics ont la direction et le gouvernement de l’État. À l’instant je ferme le livre, et je dis : certainement selon les édits le petit Conseil sans les syndics n’est pas le gouvernement, quoique l’auteur des Lettres affirme qu’il l’est.
On dira que moi-même j’attribue souvent dans ces lettres le gouvernement au petit Conseil. J’en conviens ; mais c’est au petit Conseil présidé par les syndics ; et alors il est certain que le gouvernement provisionnel y réside dans le sens que je donne à ce mot : mais ce sens n’est pas celui de l’auteur des Lettres ; puisque dans le mien le gouvernement n’a que les pouvoirs qui lui sont donnés par la loi, et que dans le sien, au contraire, le gouvernement a tous les pouvoirs que la loi ne lui ôte pas.
Reste donc dans toute sa force l’objection des représentants, que, quand l’édit parle des syndics, il parle de leur puissance, et que, quand il parle du Conseil, il ne parle que de son devoir. Je dis que cette objection reste dans toute sa force, car l’auteur des Lettres n’y répond que par une assertion démentie par tous les édits. Vous me ferez plaisir, Monsieur, si je me trompe, de m’apprendre en quoi pèche mon raisonnement.
Cependant cet auteur, très content du sien, demande comment, si le législateur n’avait pas considéré de cet œil le petit Conseil, on pourrait concevoir que dans aucun endroit de l’édit il n’en réglât l’autorité ; qu’il la supposât partout et qu’il ne la déterminât nulle part[853] ?
J’oserai tenter d’éclaircir ce profond mystère. Le législateur ne règle point la puissance du Conseil, parce qu’il ne lui en donne aucune indépendamment des syndics, et lorsqu’il la suppose, c’est en le supposant aussi présidé par eux. Il a déterminé la leur, par conséquent il est superflu de déterminer la sienne. Les syndics ne Peuvent pas tout sans le Conseil, mais le Conseil ne peut rien sans les syndics ; il n’est rien sans eux, il est moins que n’était le Deux-Cent même lorsqu’il fut présidé par l’auditeur Sarrazin.
Voilà, je crois, la seule manière raisonnable d’expliquer le silence des édits sur le pouvoir du Conseil ; mais ce n’est pas celle qu’il convient aux magistrats d’adopter. On eût prévenu dans le règlement leurs singulières interprétations si l’on eût pris une méthode contraire, et qu’au lieu de marquer les droits du Conseil général on eût déterminé les leurs. Mais pour n’avoir pas voulu dire ce que n’ont pas dit les édits, on a fait entendre ce qu’ils n’ont jamais supposé.
Que de choses contraires à la liberté publique et aux droits des citoyens et bourgeois, et combien n’en pourrais-je pas ajouter encore ? Cependant tous ces désavantages qui naissaient ou semblaient naître de votre constitution et qu’on n’aurait pu détruire sans l’ébranler, ont été balancés et réparés avec la plus grande sagesse par des compensations qui en naissaient aussi, et telle était précisément l’intention des médiateurs, qui, selon leur propre déclaration, fut de conserver à chacun ses droits, ses attributions particulières provenant de la loi fondamentale de l’État. M. Micheli Du Crest aigri par ses malheurs contre cet ouvrage dans lequel il fut oublié, l’accuse de renverser l’institution fondamentale du gouvernement et de dépouiller les citoyens et bourgeois de leurs droits ; sans vouloir voir combien de ces droits, tant publics que particuliers, ont été conservés ou rétablis par cet édit, dans les articles III, IV, X, XI, XII, XXII, XXX, XXXI, XXXII, XXXIV, XLII, et XLIV ; sans songer surtout que la force de tous ces articles dépend d’un seul qui vous a aussi été conservé. Article essentiel, article équipondérant à tous ceux qui Vous sont contraires, et si nécessaire à l’effet de ceux qui vous sont favorables qu’ils seraient tous inutiles si l’on venait à bout d’éluder celui-là, ainsi qu’on l’a entrepris. Nous voici parvenus au point important ; mais pour en bien sentir l’importance il fallait peser tout ce que je viens d’exposer.
On a beau vouloir confondre l’indépendance et la liberté. Ces deux choses sont si différentes que même elles s’excluent mutuellement. Quand chacun fait ce qu’il lui plaît, on fait souvent ce qui déplaît à d’autres, et cela ne s’appelle pas un État libre. La liberté consiste moins à faire sa volonté qu’à n’être pas soumis à celle d’autrui, elle consiste encore à ne pas soumettre la volonté d’autrui à la nôtre. Quiconque est maître ne peut être libre, et régner c’est obéir. Vos magistrats savent cela mieux que personne, eux qui comme Othon n’omettent rien de servile pour commander[854]. Je ne connais de volonté vraiment libre que celle à laquelle nul n’a droit d’opposer de la résistance ; dans la liberté commune nul n’a droit de faire ce que la liberté d’un autre lui interdit, et la vraie liberté n’est jamais destructive d’elle-même. Ainsi la liberté sans la justice est une véritable contradiction ; car comme qu’on s’y prenne tout gêne dans l’exécution d’une volonté désordonnée.
Il n’y a donc point de liberté sans lois, ni où quelqu’un est au-dessus des lois : dans l’état même de nature l’homme n’est libre qu’à la faveur de la loi naturelle qui commande à tous. Un peuple libre obéit, mais il ne sert pas ; il a des chefs et non pas des maîtres ; il obéit aux lois, mais il n’obéit qu’aux lois et c’est par la force des lois qu’il n’obéit pas aux hommes. Toutes les barrières qu’on donne dans les républiques au pouvoir des magistrats ne sont établies que pour garantir de leurs atteintes l’enceinte sacrée des lois : ils en sont les ministres non les arbitres, ils doivent les garder non les enfreindre. Un peuple est libre, quelque forme qu’ait son gouvernement, quand dans celui qui le gouverne il ne voit point l’homme, mais l’organe de la loi. En un mot, la liberté suit toujours le sort des lois, elle règne ou périt avec elles ; je ne sache rien de plus certain.
Vous avez des lois bonnes et sages, soit en elles-mêmes, soit par cela seul que ce sont des lois. Toute condition imposée à chacun par tous ne peut être onéreuse à personne, et la pire des lois vaut encore mieux que le meilleur maître ; car tout maître a des préférences, et la loi n’en a jamais.
Depuis que la constitution clé votre État a pris une forme fixe et stable, vos fonctions de législateur sont finies. La sûreté de l’édifice veut qu’on trouve à présent autant d’obstacles pour y toucher qu’il fallait d’abord de facilités pour le construire. Le droit négatif des Conseils pris en ce sens est l’appui de la république : l’article VI du Règlement est clair et précis ; je me rends sur ce point aux raisonnements de l’auteur des Lettres, je les trouve sans réplique, et quand ce droit si justement réclamé par vos magistrats serait contraire à vos intérêts, il faudrait souffrir et vous taire. Des hommes droits ne doivent jamais fermer les yeux à l’évidence, ni disputer contre la vérité.
L’ouvrage est consommé, il ne s’agit plus que de le rendre inaltérable. Or l’ouvrage du législateur ne s’altère et ne se détruit jamais que d’une manière ; c’est quand les dépositaires de cet ouvrage abusent de leur dépôt, et se font obéir au nom des lois en leur désobéissant eux-mêmes. [855]Alors la pire chose naît de la meilleure, et la loi qui sert de sauvegarde à la tyrannie est plus funeste que la tyrannie elle-même. Voilà précisément ce que prévient le droit de représentation stipulé dans vos édits et restreint mais confirmé par la médiation. Ce droit vous donne inspection, non plus sur la législation comme auparavant, mais sur l’administration, et vos magistrats, tout-puissants au nom des lois, seuls maîtres d’en proposer au législateur de nouvelles, sont soumis à ses jugements s’ils s’écartent de celles qui sont établies. Par cet article seul votre gouvernement, sujet d’ailleurs à plusieurs défauts considérables, devient le meilleur qui jamais ait existé : car quel meilleur gouvernement que celui dont toutes les parties se balancent dans un parfait équilibre, où les particuliers ne peuvent transgresser les lois parce qu’ils sont soumis à des juges, et où ces juges lie peuvent pas non plus les transgresser, parce qu’ils sont surveillés par le peuple ?
Il est vrai que pour trouver quelque réalité dans cet avantage, il ne faut pas le fonder sur un vain droit : mais qui dit un droit ne dit pas une chose vaine. Dire à celui qui a transgressé la loi qu’il a transgressé la loi, c’est prendre une peine bien ridicule ; c’est lui apprendre une chose qu’il sait aussi bien que vous.
Le droit est, selon Pufendorf, une qualité morale par laquelle il nous est dû quelque chose. La simple liberté de se plaindre n’est donc pas un droit, ou du moins c’est un droit que la nature accorde à tous et que la loi d’aucun pays n’ôte à personne. S’avisa-t-on jamais de stipuler dans les lois que celui qui perdrait un procès aurait la liberté de se plaindre ? S’avisa-t-on jamais de punir quelqu’un pour l’avoir fait ? Où est le gouvernement, quelque absolu qu’il puisse être, où tout citoyen n’ait pas le droit de donner des mémoires au prince ou à son ministre sur ce qu’il croit utile à l’État, et quelle risée n’exciterait pas un édit public par lequel on accorderait formellement aux sujets le droit de donner de pareils mémoires ? Ce n’est pourtant pas dans un État despotique, c’est dans une république, c’est dans une démocratie, qu’on donne authentiquement aux citoyens, aux membres du souverain, la permission d’user auprès de leur magistrat de ce même droit que nul despote n’ôta jamais au dernier de ses esclaves.
Quoi ! Ce droit de représentation consisterait uniquement à remettre un papier qu’on est même dispensé de lire, au moyen d’une réponse sèchement négative [Telle, par exemple, que celle que fit le Conseil le 10 août 1763 aux représentations remises le 8 à M. le premier syndic par un grand nombre de citoyens et bourgeois.] ? Ce droit si solennellement stipulé en compensation de tant de sacrifices, se bornerait à la rare prérogative de demander et ne rien obtenir ? Oser avancer une telle proposition, c’est accuser les médiateurs d’avoir usé avec la bourgeoisie de Genève de la plus indigne supercherie, c’est offenser la probité des plénipotentiaires, l’équité des puissances médiatrices ; c’est blesser toute bienséance, c’est outrager même le bon sens.
Mais enfin quel est ce droit ? jusqu’où s’étend-il ? comment peut-il être exercé ? Pourquoi rien de tout cela n’est-il spécifié dans l’article vit ? Voilà des questions raisonnables ; elles offrent des difficultés qui méritent examen.
La solution d’une seule nous donnera celle de toutes les autres, et nous dévoilera le véritable esprit de cette institution.
Dans un État tel que le vôtre, où la souveraineté est entre les mains du peuple, le législateur existe toujours, quoiqu’il ne se montre pas toujours. Il n’est rassemblé et ne parle authentiquement que dans le Conseil général ; mais hors du Conseil général il n’est pas anéanti ; ses membres sont épars, mais ils ne sont pas morts ; ils ne peuvent parler par des lois, mais ils peuvent toujours veiller sur l’administration des lois ; c’est un droit, c’est même un devoir attaché à leurs personnes, et qui ne peut leur être ôté dans aucun temps. De là le droit de représentation. Ainsi la représentation d’un citoyen, d’un bourgeois ou de plusieurs n’est que la déclaration de leur avis sur une matière de leur compétence. Ceci est le sens clair et nécessaire de l’édit de 1707, dans l’article V qui concerne les représentations.
Dans cet article on proscrit avec raison la voie des signatures, parce que cette voie est une manière de donner son suffrage, de voter par tête comme si déjà l’on était en Conseil général, et que la forme du Conseil général ne doit être suivie que lorsqu’il est légitimement assemblé. La voie des représentations a le même avantage, sans avoir le même inconvénient. Ce n’est pas voter en Conseil général, c’est opiner sur les matières qui doivent y être portées ; puisqu’on ne compte pas les voix ce n’est pas donner son suffrage, c’est seulement dire son avis. Cet avis n’est, à la vérité, que celui d’un particulier ou de plusieurs ; mais ces particuliers étant membres du souverain et pouvant le représenter quelquefois par leur multitude, la raison veut qu’alors on ait égard à leur avis, non comme à une décision, mais comme à une proposition qui la demande, et qui la rend quelquefois nécessaire.
Ces représentations peuvent rouler sur deux objets principaux, et la différence de ces objets décide de la diverse manière dont le Conseil doit faire droit sur ces mêmes représentations. De ces deux objets, l’un est de faire quelque changement à la loi, l’autre de réparer quelque transgression de la loi. Cette division est complète et comprend toute la matière sur laquelle peuvent rouler les représentations. Elle est fondée sur l’édit même qui, distinguant les termes selon ces objets impose au procureur général de faire des instances ou des remontrances selon que les citoyens lui ont fait des plaintes ou des réquisitions[856].
Cette distinction une fois établie, le Conseil auquel ces représentations sont adressées doit les envisager bien différemment selon celui de ces deux objets auquel elles se rapportent. Dans les États où le gouvernement et les lois ont déjà leur assiette, on doit autant qu’il se peut éviter d’y toucher, et surtout dans les petites républiques, où le moindre ébranlement désunit tout. L’aversion des nouveautés est donc généralement bien fondée ; elle l’est surtout pour vous qui ne pouvez qu’y perdre, et le gouvernement ne peut apporter un trop grand obstacle à leur établissement ; car quelque utiles que fussent des lois nouvelles, les avantages en sont presque toujours moins sûrs que les dangers n’en sont grands. À cet égard quand le citoyen, quand le bourgeois a proposé son avis il a fait son devoir, il doit au surplus avoir assez de confiance en son magistrat pour le juger capable de peser l’avantage de ce qu’il lui propose et porté à l’approuver s’il le croit utile au bien public. La loi a donc très sagement pourvu à ce que l’établissement et même la proposition de pareilles nouveautés ne passât pas sans l’aveu des Conseils, et voilà en quoi doit consister le droit négatif qu’ils réclament, et qui, selon moi, leur appartient incontestablement.
Mais le second objet ayant un principe tout opposé doit être envisagé bien différemment. Il ne s’agit pas ici d’innover ; il s’agit, au contraire, d’empêcher qu’on n’innove ; il s’agit non d’établir de nouvelles lois, mais de maintenir les anciennes. Quand les choses tendent au changement par leur pente, il faut sans cesse de nouveaux soins pour les arrêter. Voilà ce que les citoyens et bourgeois, qui ont un si grand intérêt à prévenir tout change ment, se proposent dans les plaintes dont parle l’édit. Le législateur existant toujours voit l’effet ou l’abus de ses lois : il voit si elles sont suivies ou transgressées, interprétées de bonne ou de mauvaise foi ; il y veille ; il y doit veiller ; cela est de son droit, de son devoir, même de son serment. C’est ce devoir qu’il remplit dans les représentations, c’est ce droit, alors, qu’il exerce, et il serait contre toute raison, il serait même indécent, de vouloir étendre le droit négatif du Conseil à cet objet-là.
Cela serait contre toute raison quant au législateur ; parce qu’alors toute la solennité des lois serait vaine et ridicule, et que réellement l’État n’aurait point d’autre loi que la volonté du petit Conseil, maître absolu de négliger, mépriser, violer, tourner à sa mode les règles qui lui seraient prescrites, et de prononcer noir où la loi dirait blanc, sans en répondre à personne. À quoi bon s’assembler solennellement dans le temple de saint Pierre, pour donner aux édits une sanction sans effet ; pour dire au petit Conseil : Messieurs, voilà le corps de lois que nous établissons dans l’État, et dont nous vous rendons les dépositaires, pour vous y conformer quand vous le jugerez à propos, et pour le transgresser quand il vous plaira.
Cela serait contre la raison quant aux représentations. Parce qu’alors le droit stipulé par un article exprès de l’édit de 1707 et confirmé par un article exprès de l’édit de 1738 serait un droit illusoire et fallacieux, qui ne signifierait que la liberté de se plaindre inutilement quand on est vexé ; liberté qui, n’ayant jamais été disputée à personne, est ridicule à établir par la loi.
Enfin cela serait indécent en ce que par une telle supposition la probité des médiateurs serait outragée, que ce serait prendre vos magistrats pour des fourbes et vos bourgeois pour des dupes d’avoir négocié, traité, transigé avec tant d’appareil pour mettre une des parties à l’entière discrétion de l’autre, et d’avoir compensé les concessions les plus fortes par des sûretés qui ne signifieraient rien.
Mais, disent ces messieurs, les termes de l’édit sont formels : Il ne sera rien porté au Conseil général qu’il n’ait été traité et approuvé, d’abord dans le Conseil des Vingt-Cinq, puis dans celui des Deux-Cents.
Premièrement qu’est-ce que cela prouve autre chose dans la question présente, si ce n’est une marche réglée et conforme à l’ordre, et l’obligation dans les Conseils inférieurs de traiter et approuver préalablement ce qui doit être porté au Conseil général ? Les Conseils ne sont-ils pas tenus d’approuver ce qui est prescrit par la loi ? Quoi ! si les Conseils n’approuvaient pas qu’on procédât à l’élection des syndics, n’y devrait-on plus procéder, et si les sujets qu’ils proposent sont rejetés, ne sont-ils pas contraints d’approuver qu’il en soit proposé d’autres ?
D’ailleurs, qui ne voit que ce droit d’approuver et de rejeter, pris dans son sens absolu s’applique seulement aux propositions qui renferment des nouveautés, et non à celles qui n’ont pour objet que le maintien de ce qui est établi ? Trouvez-vous du bon sens à supposer qu’il faille une approbation nouvelle pour réparer les transgressions d’une ancienne loi ? Dans l’approbation donnée à cette loi lorsqu’elle fut promulguée sont contenues toutes celles qui se rapportent à son exécution : Quand les Conseils approuvèrent que cette loi serait établie, ils approuvèrent qu’elle serait observée, par conséquent qu’on en punirait les transgresseurs ; et quand les bourgeois dans leurs plaintes se bornent à demander réparation sans punition, l’on veut qu’une telle proposition ait de nouveau besoin d’être approuvée ? Monsieur, si ce n’est pas là se moquer des gens, dites-moi comment on peut s’en moquer ?
Toute la difficulté consiste donc ici dans la seule question de fait. La loi a-t-elle été transgressée, ou ne l’a-t-elle pas été ? Les citoyens et bourgeois disent qu’elle l’a été ; les magistrats le nient. Or voyez, je vous prie, si l’on peut rien concevoir de moins raisonnable en pareil cas que ce droit négatif qu’ils s’attribuent ? On leur dit, vous avez transgressé la loi. Ils répondent ; nous ne l’avons pas transgressée ; et, devenus ainsi juges suprêmes dans leur propre cause, les voilà justifiés contre l’évidence par leur seule affirmation.
Vous me demanderez si je prétends que l’affirmation contraire soit toujours l’évidence ? Je ne dis pas cela ; je dis que quand elle le serait vos magistrats ne s’en tiendraient pas moins contre l’évidence à leur prétendu droit négatif. Le cas est actuellement sous vos yeux ; et pour qui doit être ici le préjugé le plus légitime ? Est-il croyable, est-il naturel que des particuliers sans pouvoir, sans autorité viennent dire à leurs magistrats qui peuvent être demain leurs Juges : vous avez fait une injustice, lorsque cela n’est pas vrai ? Que peuvent espérer ces particuliers d’une démarche aussi folle, quand même ils seraient sûrs de l’impunité ? Peuvent-ils penser que des magistrats si hautains jusque dans leurs torts, iront convenir sottement des torts mêmes qu’ils n’auraient pas ? Au contraire, y a-t-il rien de plus naturel que de nier les fautes qu’on a faites ? N’a-t-on pas intérêt de les soutenir, et n’est-on pas toujours tenté de le faire lorsqu’on le peut impunément et qu’on a la force en main ? Quand le faible et le fort ont ensemble quelque dispute, ce qui n’arrive guère qu’au détriment du premier, le sentiment par cela seul le plus probable est toujours que c’est le plus fort qui a tort.
Les probabilités, je le sais, ne sont pas des preuves ; mais dans des faits notoires comparés aux lois, lorsque nombre de citoyens affirment qu’il y a injustice, et que le magistrat accusé de cette injustice affirme qu’il n’y en a pas, qui peut être juge, si ce n’est le public instruit, et où trouver, ce public instruit à Genève, si ce n’est dans le Conseil général composé des deux partis ?
Il n’y a point d’État au monde où le sujet lésé par un magistrat injuste ne puisse par quelque voie porter sa plainte au souverain, et la crainte que cette ressource inspire est un frein qui contient beaucoup d’iniquités. En France même, où l’attachement des parlements aux lois est extrême, la voie judiciaire est ouverte contre eux en plusieurs cas par des requêtes en cassation d’arrêt. Les Genevois sont privés d’un pareil avantage ; la partie condamnée par les Conseils ne peut plus, en quelque cas que ce puisse être, avoir aucun recours au souverain : mais ce qu’un particulier ne peut faire pour son intérêt privé, tous peuvent le faire pour l’intérêt commun : car toute transgression des lois étant une atteinte portée à la liberté devient une affaire publique, et quand la voix publique s’élève la plainte doit être portée au souverain. Il n’y aurait sans cela ni parlement ni sénat ni tribunal sur la terre qui fût armé du funeste pouvoir qu’ose usurper votre magistrat, il n’y aurait point dans aucun État de sort aussi dur que le vôtre. Vous m’avouerez que ce serait là une étrange liberté !
Le droit de représentation est intimement lié à votre constitution : il est le seul moyen possible d’unir la liberté à la subordination, et de maintenir le magistrat dans la dépendance des lois sans altérer son autorité sur le peuple. Si les plaintes sont clairement fondées, si les raisons sont palpables, on doit présumer le Conseil assez équitable pour y déférer. S’il ne l’était pas, ou que les griefs n’eussent pas ce degré d’évidence qui les met au-dessus du doute, le cas changerait, et ce serait alors à la volonté générale de décider ; car dans votre État cette volonté est le juge suprême et l’unique souverain. Or comme dès le commencement de la République cette volonté avait toujours des moyens de se faire entendre et que ces moyens tenaient à votre constitution, il s’ensuit que l’édit de 1707 fondé d’ailleurs sur un droit immémorial et sur l’usage constant de ce droit, n’avait pas besoin de plus grande explication.
Les médiateurs ayant eu pour maxime fondamentale de s’écarter des anciens édits le moins qu’il était possible, ont laissé cet article tel qu’il était auparavant, et même y ont renvoyé, Ainsi par le règlement de la médiation votre droit sur ce point est demeuré parfaitement le même, puisque l’article qui le pose est rappelé tout entier.
Mais les médiateurs n’ont pas vu que les changements qu’ils étaient forcés de faire à d’autres articles les obligeaient, pour être conséquents, d’éclaircir celui-ci, et d’y ajouter de nouvelles explications que leur travail rendait nécessaires. L’effet des représentations des particuliers négligées est de devenir enfin la voix du publie et d’obvier ainsi au déni de justice. Cette transformation était alors légitime et conforme à la loi fondamentale, qui, par tout pays arme en dernier ressort le souverain de la force publique pour l’exécution de ses volontés.
Les médiateurs n’ont pas supposé ce déni de justice. L’événement prouve qu’ils l’ont dû supposer. Pour assurer la tranquillité publique ils ont jugé à propos de séparer du droit la puissance, et de supprimer même les assemblées et députations pacifiques de la bourgeoisie, mais puisqu’ils lui ont d’ailleurs confirmé son droit, ils devaient lui fournir dans la forme de l’institution d’autres moyens de le faire valoir, à la place de ceux qu’ils lui ôtaient : ils ne l’ont pas fait. Leur ouvrage à cet égard est donc resté défectueux ; car le droit étant demeuré le même, doit toujours avoir les mêmes effets.
Aussi voyez avec quel art vos magistrats se prévalent de l’oubli des médiateurs ! En quelque nombre que vous puissiez être ils ne voient plus en vous que des particuliers, et depuis qu’il vous a été interdit de vous montrer en corps ils regardent ce corps comme anéanti : il ne l’est pas toutefois, puisqu’il conserve tous ses droits, tous ses privilèges et qu’il fait toujours la principale partie de l’État et du législateur. Ils partent de cette supposition fausse pour vous faire mille difficultés chimériques sur l’autorité qui peut les obliger d’assembler le Conseil général. Il n’y a point d’autorité qui le puisse hors celle des lois, quand ils les observent : mais l’autorité de la loi qu’ils transgressent retourne au législateur ; et n’osant nier tout à fait qu’en pareil cas cette autorité ne soit dans le plus grand nombre, ils rassemblent leurs objections sur les moyens de le constater. Ces moyens seront toujours faciles sitôt qu’ils seront permis, et ils seront sans inconvénient, puisqu’il est aisé d’en prévenir les abus.
Il ne s’agissait là ni de tumultes ni de violence ne s’agissait point de ces ressources quelquefois nécessaires mais toujours terribles, qu’on vous a très sagement interdites, non que vous en ayez jamais abusé, puisqu’au contraire vous n’en usâtes jamais qu’à la dernière extrémité, seulement pour Votre défense, et toujours avec une modération qui peut-être eût dû vous conserver le droit des armes, si quelque peuple eût pu l’avoir sans danger. Toutefois je bénirai le ciel, quoi qu’il arrive, de ce qu’on n’en verra plus l’affreux appareil au milieu de vous. Tout est permis dans les maux extrêmes, dit plusieurs fois l’auteur des Lettres. Cela fut-il vrai tout ne serait pas expédient. Quand l’excès de la tyrannie met celui qui la souffre au-dessus des lois, encore faut-il que ce qu’il tente pour la détruire lui laisse quelque espoir d’y réussir. Voudrait-on vous réduire à cette extrémité ? je ne puis le croire, et quand vous y seriez, je pense encore moins qu’aucune voie de fait pût jamais vous en tirer. Dans votre position toute fausse démarche est fatale, tout ce qui vous induit à la faire est un piège, et fussiez-vous un instant les maîtres, en moins de quinze jours vous seriez écrasés pour jamais. Quoi que fassent vos magistrats, quoi que dise l’auteur des Lettres, les moyens violents ne conviennent point à la cause juste : sans croire qu’on veuille vous forcer à les prendre, je crois qu’on vous les verrait prendre avec plaisir ; et je crois qu’on ne doit pas vous faire envisager comme une ressource ce qui ne peut que vous ôter toutes les autres. La justice et les lois sont pour vous ; ces appuis, je le sais, sont bien faibles contre le crédit et l’intrigue ; mais ils sont les seuls qui vous restent : tenez-vous-y jusqu’à la fin.
Eh ! comment approuverais-je qu’on voulût troubler la paix civile pour quelque intérêt que ce fût, moi qui lui sacrifiai le plus cher de tous les miens ? Vous le savez, Monsieur, j’étais désiré, sollicité ; je n’avais qu’à paraître, mes droits étaient soutenus, peut-être mes affronts réparés. Ma présence eût du moins intrigué mes persécuteurs, et j’étais dans une de ces positions enviées, dont quiconque aime à faire un rôle se prévaut toujours avidement. J’ai préféré l’exil perpétuel de ma patrie ; j’ai renoncé à tout, même à l’espérance, plutôt que d’exposer la tranquillité publique : j’ai mérité d’être cru sincère, lorsque je parle en sa faveur.
Mais pourquoi supprimer des assemblées paisibles et purement civiles, qui ne pouvaient avoir qu’un objet légitime, puisqu’elles restaient toujours dans la subordination due au magistrat ? Pourquoi, laissant à la bourgeoisie le droit de faire des représentations, ne les lui pas laisser faire avec l’ordre et l’authenticité convenables ? Pourquoi lui ôter les moyens d’en délibérer entre elle, et, pour éviter des assemblées trop nombreuses, au moins par ses députés ? Peut-on rien imaginer de mieux réglé, de plus décent, de plus convenable que les assemblées par compagnies et la forme de traiter qu’a suivie la bourgeoisie pendant qu’elle a été la maîtresse de l’État ? N’est-il pas d’une police mieux entendue de voir monter à l’hôtel de ville une trentaine de députés au nom de tous leurs concitoyens, que de voir toute une bourgeoisie y monter en foule ; chacun ayant sa déclaration à faire, et nul ne pouvant parler que pour soi ? Vous avez vu, Monsieur, les représentants en grand nombre, forcés de se diviser par pelotons pour ne pas faire tumulte et cohue, venir séparément par bandes de trente ou quarante, et mettre dans leur démarche encore plus de bienséance et de modestie qu’il ne leur en était prescrit par la loi. Mais tel est l’esprit de la bourgeoisie de Genève ; toujours plutôt en deçà qu’en delà de ses droits, elle est ferme quelquefois, elle n’est jamais séditieuse. Toujours la loi dans le cœur, toujours le respect du magistrat sous les yeux, dans le temps même où la plus vive indignation devait animer sa colère, et où rien ne l’empêchait de la contenter, elle ne s’y livra jamais. Elle fut juste étant la plus forte ; même elle sut pardonner. En eût-on pu dire autant de ses oppresseurs ? On sait le sort qu’ils lui firent éprouver autrefois ; on sait celui qu’ils lui préparaient encore.
Tels sont les hommes vraiment dignes de la liberté parce qu’ils n’en abusent jamais, qu’on charge pourtant de liens et d’entraves comme la plus vile populace. Tels sont les citoyens, les membres du souverain qu’on traite en sujets, et plus mal que des sujets mêmes, puisque dans les gouvernements les plus absolus on permet des assemblées de communautés qui ne sont présidées d’aucun magistrat.
Jamais, comme qu’on s’y prenne, des règlements contradictoires ne pourront être observés à la fois. On permet, on autorise le droit de représentation, et l’on reproche aux représentants de manquer de consistance en les empêchant d’en avoir. Cela n’est pas juste, et quand on vous met hors d’état de faire en corps vos démarches, il ne faut pas vous objecter que vous n’êtes que des particuliers. Comment ne voit-on point que si le poids des représentations dépend du nombre des représentants, quand elles sont générales il est impossible de les faire un à un ; et quel ne serait pas l’embarras du magistrat s’il avait à lire successivement les mémoires ou à écouter les discours d’un millier d’hommes, comme il y est obligé par la loi ?
Voici donc la facile solution de cette grande difficulté que l’auteur des Lettres fait valoir comme insoluble[857] : que lorsque le magistrat n’aura eu nul égard aux plaintes des particuliers portées en représentations, il permette l’assemblée des compagnies bourgeoises ; qu’il la permette séparément en des lieux, en des temps différents ; que celles de ces compagnies qui voudront à la pluralité des suffrages appuyer les représentations le fassent par leurs députés. Qu’alors le nombre des députés représentants se compte ; leur nombre total est fixe ; on verra bientôt si leurs vœux sont ou ne sont pas ceux de l’État.
Ceci ne signifie pas, prenez-y bien garde, que ces assemblées partielles puissent avoir aucune autorité, si ce n’est de faire entendre leur sentiment sur la matière des représentations. Elles n’auront, comme assemblées autorisées pour ce seul cas, nul autre droit que celui des particuliers ; leur objet n’est pas de changer la loi mais de juger si elle est suivie, ni de redresser des griefs mais de montrer le besoin d’y pourvoir : leur avis, fut-il unanime, ne sera jamais qu’une représentation. On saura seulement par là si cette représentation mérite qu’on y défère, soit pour assembler le Conseil général si les magistrats l’approuvent, soit pour s’en dispenser s’ils l’aiment mieux, en faisant droit par eux-mêmes sur les justes plaintes des citoyens et bourgeois.
Cette voie est simple, naturelle, sûre, elle est sans inconvénient. Ce n’est pas même une loi nouvelle à faire, c’est seulement un article à révoquer pour ce seul cas. Cependant si elle effraie encore trop vos magistrats, il en reste une autre non moins facile, et qui n’est pas plus nouvelle : c’est de rétablir les Conseils généraux périodiques, et d’en borner l’objet aux plaintes mises en représentations durant l’intervalle écoulé de l’un à l’autre, sans qu’il soit permis d’y porter aucune autre question. Ces assemblées, qui par une distinction très importante[858] n’auraient pas l’autorité du souverain mais du magistrat suprême, loin de pouvoir rien innover ne pourraient qu’empêcher toute innovation de la part des Conseils, et remettre toutes choses dans l’ordre de la législation, dont le corps dépositaire de la force publique peut maintenant s’écarter sans gêne autant qu’il lui plaît. En sorte que, pour faire tomber ces assemblées d’elles-mêmes, les magistrats n’auraient qu’à suivre exactement les lois : car la convocation d’un Conseil général serait inutile et ridicule lorsqu’on n’aurait rien à y porter, et il y a grande apparence que c’est ainsi que se perdit l’usage des Conseils généraux périodiques au seizième siècle, comme il a été dit ci-devant.
Ce fut dans la vue que je viens d’exposer qu’on les rétablit en 1707, et cette vieille question renouvelée aujourd’hui fut décidée alors par le fait même de trois Conseils généraux consécutifs, au dernier desquels passa l’article concernant le droit de représentation. Ce droit n’était pas contesté mais éludé ; les magistrats n’osaient disconvenir que lorsqu’ils refusaient de satisfaire aux plaintes de la bourgeoisie la question ne dût être portée en Conseil général ; mais comme il appartient à eux seuls de le convoquer, ils prétendaient sous ce prétexte pouvoir en différer la tenue à leur volonté, et comptaient lasser à force de délais la constance de la bourgeoisie. Toutefois son droit fut enfin si bien reconnu qu’on fit dès le 9 avril convoquer l’assemblée générale pour le 5 de mai, afin, dit le placard, de lever par ce moyen les insinuations qui ont été répandues que la convocation en pourrait être éludée et renvoyée encore loin.
Et qu’on ne dise pas que cette convocation fut forcée par quelque acte de violence ou par quelque tumulte tendant à sédition, puisque tout se traitait alors par députation, comme le Conseil l’avait désiré, et que jamais les citoyens et bourgeois ne furent plus paisibles dans leurs assemblées, évitant de les faire trop nombreuses et de leur donner un air imposant. Ils poussèrent même si loin la décence et, j’ose dire, la dignité, que ceux d’entre eux qui portaient habituellement l’épée la posèrent toujours pour y assister[859]. Ce ne fut qu’après que tout fut fait, c’est-à-dire, à la fin du troisième Conseil général, qu’il y eut un cri d’armes causé par la faute du Conseil, qui eut l’imprudence d’envoyer trois compagnies de la garnison la baïonnette au bout du fusil, pour forcer deux ou trois cents citoyens encore assemblés à Saint-Pierre.
Ces Conseils périodiques rétablis en 1707 furent révoqués cinq ans après ; mais par quels moyens et dans quelles circonstances ? Un court examen de cet édit de 1712 nous fera juger de sa validité.
Premièrement le peuple effrayé par les exécutions et proscriptions récentes n’avait ni liberté ni sûreté ; il ne pouvait plus compter sur rien après la frauduleuse amnistie qu’on employa pour le surprendre. Il croyait à chaque instant revoir à ses portes les Suisses qui servirent d’archers à ces sanglantes exécutions. Mal revenu d’un effroi que le début de l’édit était très propre à réveiller, il eût tout accordé par la seule crainte, il sentait bien qu’on ne l’assemblait pas pour donner la loi mais pour la recevoir.
Les motifs de cette révocation, fondés sur les dangers des Conseils généraux périodiques, sont d’une absurdité palpable à qui connaît le moins du monde l’esprit de votre constitution et celui de votre bourgeoisie. On allègue les temps de peste, de famine et de guerre, comme si la famine ou la guerre étaient un obstacle à la tenue d’un Conseil, et quant à la peste, vous m’avouerez que c’est prendre ses précautions de loin. On s’effraye de l’ennemi, des mal intentionnés, des cabales ; jamais on ne vit des gens si timides ; l’expérience du passé devait les rassurer : les fréquents Conseils généraux ont été dans les temps les plus orageux le salut de la République, comme il sera montré ci-après, et jamais on n’y a pris que des résolutions sages et courageuses. On soutient ces assemblées contraires à la constitution, dont elles sont le plus ferme appui, on les dit contraires aux édits, et elles sont établies par les édits ; on les accuse de nouveauté, et elles sont aussi anciennes que la législation. Il n’y a pas une ligne dans ce préambule qui ne soit une fausseté ou une extravagance, et c’est sur ce bel exposé que la révocation passe, sans programme antérieur qui ait instruit les membres de l’assemblée de la proposition qu’on leur voulait faire, sans leur donner le loisir d’en délibérer entre eux, même d’y penser, et dans un temps où la bourgeoisie mal instruite de l’histoire de son gouvernement s’en laissait aisément imposer par le magistrat.
Mais un moyen de nullité plus grave encore est la violation de l’édit dans sa partie à cet égard la plus importante, savoir la manière de déchiffrer les billets ou de compter les voix ; car dans l’article 4 de l’édit de 1707 il est dit qu’on établira quatre secrétaires ad actum pour recueillir les suffrages, deux des Deux-Cents et deux du peuple, lesquels seront choisis sur-le-champ par M. le premier syndic et prêteront serment dans le temple. Et toutefois dans le Conseil général de 1712, sans aucun égard à l’édit précédent on fait recueillir les suffrages par les deux secrétaires d’État. Quelle fut donc la raison de ce changement, et pourquoi cette manœuvre illégale dans un point si capital, comme si l’on eût voulu transgresser à plaisir la loi qui venait d’être faite ? On commence par violer dans un article l’édit qu’on veut annuler dans un autre ! Cette marche est-elle régulière ? si comme porte cet édit de révocation l’avis du Conseil fut approuvé presque unanimement[860], pourquoi donc la surprise et la consternation que marquaient les citoyens en sortant du Conseil, tandis qu’on voyait un air de triomphe et de satisfaction sur les visages des magistrats[861] ? Ces différentes contenances sont-elles naturelles à gens qui viennent d’être unanimement du même avis ?
Ainsi donc pour arracher cet édit de révocation l’on usa de terreur, de surprise, vraisemblablement de fraude, et tout au moins on viola certainement la loi. Qu’on juge si ces caractères sont compatibles avec ceux d’une loi sacrée, comme on affecte de l’appeler ?
Mais supposons que cette révocation soit légitime et qu’on n’en ait pas enfreint les conditions[862], quel autre effet peut-on lui donner, que de remettre les choses sur le pied où elles étaient avant l’établissement de la loi révoquée, et par conséquent la bourgeoisie dans le droit dont elle était en possession ? Quand on casse une transaction, les parties ne restent-elles pas comme elles étaient avant qu’elle fût passée ?
Convenons que ces Conseils généraux périodiques n’auraient eu qu’un seul inconvénient, mais terrible ; c’eût été de forcer les magistrats et tous les ordres de se contenir dans les bornes de leurs devoirs et de leurs droits. Par cela seul je sais que ces assemblées si effarouchantes ne seront jamais rétablies, non plus que celles de la bourgeoisie par compagnies ; mais aussi n’est-ce pas de cela qu’il s’agit, je n’examine point ici ce qui doit ou ne doit pas se faire, ce qu’on fera ni ce qu’on ne fera pas. Les expédients que j’indique simplement comme possibles et faciles, comme tirés de votre constitution, n’étant plus conformes aux nouveaux édits ne peuvent passer que du consentement des Conseils, et mon avis n’est assurément pas qu’on les leur propose : mais adoptant un moment la supposition de l’auteur des Lettres, je résous des objections frivoles ; je fais voir qu’il cherche dans la nature des choses des obstacles qui n’y sont point, qu’ils ne sont tous que dans la mauvaise volonté du Conseil, et qu’il y avait s’il l’eût voulu cent moyens de lever ces prétendus obstacles, sans altérer la constitution, sans troubler l’ordre, et sans jamais exposer le repos public.
Mais pour rentrer dans la question tenons-nous exactement au dernier édit, et vous n’y verrez pas une seule difficulté réelle contre l’effet nécessaire du droit de représentation.
-
Celle d’abord de fixer le nombre des représentants est vaine par l’édit même, qui ne fait aucune distinction du nombre, et ne donne pas moins de force à la représentation d’un seul qu’à celle de cent.
-
Celle de donner à des particuliers le droit de faire assembler le Conseil général est vaine encore ; puisque ce droit, dangereux ou non, ne résulte pas de l’effet nécessaire des représentations. Comme il y a tous les ans deux Conseils généraux pour les élections, il n’en faut point pour cet effet assembler d’extraordinaire. Il suffit que la représentation, après avoir été examinée dans les Conseils, soit portée au plus prochain Conseil général, quand elle est de nature à l’être[863]. La séance n’en sera pas même prolongée d’une heure, comme il est manifeste à qui connaît l’ordre observé dans ces assemblées. Il faut seulement prendre la précaution que la proposition passe aux voix avant les élections : car si l’on attendait que l’élection fût faite, les syndics ne manqueraient pas de rompre aussitôt l’assemblée, comme ils firent en 1735.
-
Celle de multiplier les Conseils généraux est levée avec la précédente et quand elle ne le serait pas, où seraient les dangers qu’on y trouve ? c’est ce que je ne saurais voir.
On frémit en lisant l’énumération de ces dangers dans les Lettres écrites de la campagne, dans l’édit de 1712, dans la harangue de M. Chouet ; mais vérifions. Ce dernier dit que la République ne fut tranquille que quand ces assemblées devinrent plus rares. Il y a là une petite inversion à rétablir. Il fallait dire que ces assemblées devinrent plus rares quand la République fut tranquille. Lisez, Monsieur, les fastes de votre ville durant le seizième siècle. Comment secoua-t-elle le double joug qui l’écrasait ? Comment étouffa-t-elle les factions qui la déchiraient ? Comment résista-t-elle à ses voisins avides, qui ne la secouraient que pour l’asservir ? Comment s’établit dans son sein la liberté évangélique et politique ? Comment sa constitution prit-elle de la consistance ? Comment se forma le système de son gouvernement ? L’histoire de ces mémorables temps est un enchaînement de prodiges. Les tyrans, les voisins, les ennemis, les amis, les sujets, les citoyens, la guerre, la peste, la famine, tout semblait concourir à la perte de cette malheureuse ville. On conçoit à peine comment un État déjà formé eût pu échapper à tous ces périls. Non seulement Genève en échappe, mais c’est durant ces crises terribles que se consomme le grand ouvrage de sa législation. Ce fut par ses fréquents Conseils généraux[864], ce fut par la prudence et la fermeté que ses citoyens y portèrent qu’ils vainquirent enfin tous les obstacles, et rendirent leur ville libre et tranquille, de sujette et déchirée qu’elle était auparavant ; ce fut après avoir tout mis en ordre au dedans qu’ils se virent en état de faire au dehors la guerre avec gloire. Alors le Conseil souverain avait fini ses fonctions, c’était au gouvernement de faire les siennes : il ne restait plus aux Genevois qu’à défendre la liberté qu’ils venaient d’établir, et à se montrer aussi braves soldats en campagne qu’ils s’étaient montrés dignes citoyens au Conseil : c’est ce qu’ils firent. Vos annales attestent partout l’utilité des Conseils généraux, vos messieurs n’y voient que des maux effroyables. Ils font l’objection, mais l’histoire la résout.
-
Celle de s’exposer aux saillies du peuple quand on avoisine de grandes puissances se résout de même. Je ne sache point en ceci de meilleure réponse à des sophismes que des faits constants. Toutes les résolutions des Conseils généraux ont été dans tous les temps aussi pleines de sagesse que de courage ; jamais elles ne furent insolentes ni lâches, on y a quelquefois juré de mourir pour la patrie ; mais je défie qu’on m’en cite un seul, même de ceux où le peuple a le plus influé, dans lequel on ait par étourderie indisposé les puissances voisines, non plus qu’un seul où l’on ait rampé devant elles. Je ne ferais pas un pareil défi pour tous les arrêtés du petit Conseil : mais passons. Quand il s’agit de nouvelles résolutions à prendre, c’est aux Conseils inférieurs de les proposer, au Conseil général de les rejeter ou de les admettre ; il ne peut rien faire de plus ; on ne dispute pas de cela : cette objection porte donc à faux.
-
Celle de jeter du doute et de l’obscurité sur toutes les lois n’est pas plus solide, parce qu’il ne s’agit pas ici d’une interprétation vague, générale, et susceptible de subtilités ; mais d’une application nette et précise d’un fait à la loi. Le magistrat peut avoir ses raisons pour trouver obscure une chose claire, mais cela n’en détruit pas la clarté. Ces messieurs dénaturent la question. Montrer par la lettre d’une loi qu’elle a été violée n’est pas proposer des doutes sur cette loi. S’il y a dans les termes de la loi un seul sens selon lequel le fait soit justifié, le Conseil dans sa réponse ne manquera pas d’établir ce sens. Alors la représentation perd sa force, et si l’on y persiste, elle tombe infailliblement en Conseil général : Car l’intérêt de tous est trop grand, trop présent, trop sensible, surtout dans une ville de commerce, pour que la généralité veuille jamais ébranler l’autorité, le gouvernement, la législation, en prononçant qu’une loi a été transgressée, lorsqu’il est possible qu’elle ne l’ait pas été.
C’est au législateur, c’est au rédacteur des lois à n’en pas laisser les termes équivoques. Quand ils le sont, c’est à l’équité du magistrat d’en fixer le sens dans la pratique ; quand la loi a plusieurs sens, il use de son droit en préférant celui qu’il lui plaît : mais ce droit ne va point jusqu’à changer le sens littéral des lois et à leur en donner un qu’elles n’ont pas ; autrement il n’y aurait plus de loi. La question ainsi posée est si nette qu’il est facile au bon sens de prononcer, et ce bon sens qui prononce se trouve alors dans le Conseil général. Loin que delà naissent des discussions interminables, c’est par là qu’au contraire on les prévient ; c’est par là qu’élevant les édits au-dessus des interprétations arbitraires et particulières que l’intérêt ou la passion peut suggérer, on est sûr qu’ils disent toujours ce qu’ils disent, et que les particuliers ne sont plus en doute, sur chaque affaire, du sens qu’il plaira au magistrat de donner à la loi. N’est-il pas clair que les difficultés dont il s’agit maintenant n’existeraient plus si l’on eût pris d’abord ce moyen de les résoudre ?
- Celle de soumettre les Conseils aux ordres des citoyens est ridicule. Il est certain que des représentations ne sont pas des ordres, non plus que la requête d’un homme qui demande justice n’est pas un ordre, mais le magistrat n’en est pas moins obligé de rendre au suppliant la justice qu’il demande, et le Conseil de faire droit sur les représentations des citoyens et bourgeois. Quoique les magistrats soient les supérieurs des particuliers, cette supériorité ne les dispense pas d’accorder à leurs inférieurs ce qu’ils leur doivent, et les termes respectueux qu’emploient ceux-ci pour le demander n’ôtent rien au droit qu’ils ont de l’obtenir. Une représentation est, si l’on veut, un ordre donné au Conseil, comme elle est un ordre donné au premier syndic à qui on la présente de la communiquer au Conseil ; car c’est ce qu’il est toujours obligé de faire, soit qu’il approuve la représentation, soit qu’il ne l’approuve pas.
Au reste quand le Conseil tire avantage du mot de représentation qui marque infériorité ; en disant une chose que personne ne dispute, il oublie cependant que ce mot employé dans le règlement n’est pas dans l’édit auquel il renvoie, mais bien celui de remontrances qui présente un tout autre sens : à quoi l’on peut ajouter qu’il y a de la différence entre les remontrances qu’un corps de magistrature fait à son souverain, et celles que des membres du souverain font à un corps de magistrature. Vous direz que j’ai tort de répondre à une pareille objection ; mais elle vaut bien la plupart des autres.
- Celle enfin d’un homme en crédit contestant le sens ou l’application d’une loi qui le condamne, et séduisant le public en sa faveur, est telle que je crois devoir m’abstenir de la qualifier. Eh ! qui donc a connu la bourgeoisie de Genève pour un peuple servile, ardent, imitateur, stupide, ennemi des lois, et si prompt à s’enflammer pour les intérêts d’autrui ? Il faut que chacun ait bien vu le sien compromis dans les affaires publiques, avant qu’il puisse se résoudre à s’en mêler.
Souvent l’injustice et la fraude trouvent des protecteurs ; jamais elles n’ont le public pour elles ; c’est en ceci que la voix du peuple est la voix de Dieu ; mais malheureusement cette voix sacrée est toujours faible dans les affaires contre le cri de la puissance, et la plainte de l’innocence opprimée s’exhale en murmures méprisés par la tyrannie. Tout ce qui se fait par brigue et séduction se fait par préférence au profit de ceux qui gouvernent ; cela ne saurait être autrement. La ruse, le préjugé, l’intérêt, la crainte, l’espoir, la vanité, les couleurs spécieuses, un air d’ordre et de subordination, tout est pour des hommes habiles constitués en autorité et versés dans l’art d’abuser le peuple. Quand il s’agit d’opposer l’adresse à l’adresse, ou le crédit au crédit, quel avantage immense n’ont pas dans une petite ville les premières familles toujours unies pour dominer, leurs amis, leurs clients, leurs créatures, tout cela joint à tout le pouvoir des Conseils, pour écraser des particuliers qui oseraient leur faire tête, avec des sophismes pour toutes armes ? Voyez autour de vous dans cet instant même. L’appui des lois, l’équité, la vérité, l’évidence, l’intérêt commun, le soin de la sûreté particulière, tout ce qui devrait entraîner la foule suffit à peine pour protéger des citoyens respectés qui réclament contre l’iniquité la plus manifeste, et l’on veut que chez un peuple éclairé l’intérêt d’un brouillon fasse plus de partisans que n’en peut faire celui de l’État ? Ou je connais mal votre bourgeoisie et vos chefs, ou si jamais il se fait une seule représentation mai fondée ce qui n’est pas encore arrivé que je sache, l’auteur s’il n’est méprisable, est un homme perdu.
Est-il besoin de réfuter des objections de cette espèce quand on parle à des Genevois ? Y a-t-il dans votre ville un seul homme qui n’en sente la mauvaise foi, et peut-on sérieusement balancer l’usage d’un droit sacré, fondamental, confirmé, nécessaire, par des inconvénients chimériques que ceux mêmes qui les objectent savent mieux que personne ne pouvoir exister ? Tandis qu’au contraire ce droit enfreint ouvre la porte aux excès de la plus odieuse oligarchie, au point qu’on la voit attenter déjà sans prétexte à la liberté des citoyens, et s’arroger hautement le pouvoir de les emprisonner sans astriction ni condition, sans formalité d’aucune espèce, contre la teneur des lois les plus précises, et malgré toutes les protestations.
L’explication qu’on ose donner à ces lois est plus insultante encore que la tyrannie qu’on exerce en leur nom. De quels raisonnements on vous paye ? Ce n’est pas assez de vous traiter en esclaves si l’on ne vous traite encore en enfants. Eh Dieu ! Comment a-t-on pu mettre en doute des questions aussi claires, comment a-t-on pu les embrouiller à ce point ? Voyez, Monsieur, si les poser n’est pas les résoudre ? En finissant par-là cette lettre, j’espère ne la pas allonger de beaucoup.
Un homme peut être constitué prisonnier de trois manières. L’une à l’instance d’un autre homme qui fait contre lui partie formelle ; la seconde étant surpris en flagrant délit et saisi sur-le-champ, ou, ce qui revient au même, pour crime notoire dont le public est témoin, et la troisième, d’office, par la simple autorité du magistrat, sur des avis secrets, sur des indices, ou sur d’autres raisons qu’il trouve suffisantes.
Dans le premier cas, il est ordonné par les lois de Genève que l’accusateur revête les prisons, ainsi que l’accusé ; et de plus, s’il n’est pas solvable, qu’il donne caution des dépens et de l’adjugé. Ainsi l’on a de ce côté dans l’intérêt de l’accusateur une sûreté raisonnable que le prévenu n’est pas arrêté injustement.
Dans le second cas, la preuve est dans le fait même, et l’accusé est en quelque sorte convaincu par sa propre détention.
Mais dans le troisième cas on n’a ni la même sûreté que dans le premier, ni la même évidence que dans le second, et c’est pour ce dernier cas que la loi, supposant le magistrat équitable, prend seulement des mesures pour qu’il ne soit pas surpris.
Voilà les principes sur lesquels le législateur se dirige dans ces trois cas ; en voici maintenant l’application.
Dans le cas de la partie formelle, on a dès le commencement un procès en règle qu’il faut suivre dans toutes les formes judiciaires : c’est pourquoi l’affaire est d’abord traitée en première instance. L’emprisonnement ne peut être fait si, parties ouïes, il n’a été permis par justice[865]. Vous savez que ce qu’on appelle à Genève la justice est le tribunal du lieutenant et de ses assistants appelés auditeurs. Ainsi c’est à ces magistrats et non à d’autres, pas même aux syndics, que la plainte en pareil cas doit être portée, et c’est à eux d’ordonner l’emprisonnement des deux parties ; sauf alors le recours de l’une des deux aux syndics, si, selon les termes de l’édit, elle se sentait grevée par ce qui aura été ordonné[866]. Les trois premiers articles du titre XII, sur les matières criminelles se rapportent évidemment à ce cas-là.
Dans le cas du flagrant délit, soit pour crime, soit pour excès que la police doit punir, il est permis à toute personne d’arrêter le coupable ; mais il n’y a que les magistrats chargés de quelque partie du pouvoir exécutif, tels que les syndics, le Conseil, le lieutenant, un auditeur, qui puisse l’écrouer ; un conseiller ni plusieurs ne le pourraient pas ; et le prisonnier doit être interrogé dans les vingt-quatre heures. Les cinq articles suivants du même édit se rapportent uniquement à ce second cas ; comme il est clair, tant par l’ordre de la matière, que par le nom de criminel donné au prévenu, puisqu’il n’y a que le seul cas du flagrant délit ou du crime notoire, où l’on puisse appeler criminel un accusé avant que son procès lui soit fait. Que si l’on s’obstine à vouloir qu’accusé et criminel soient synonymes, il faudra, par ce même langage, qu’innocent et criminel le soient aussi.
Dans le reste du titre XII il n’est plus question d’emprisonnement, et depuis l’article 9 inclusivement tout roule sur la procédure et sur la forme du Jugement dans toute espèce de procès criminel. Il n’y est point parlé des emprisonnements faits d’office.
Mais il en est parlé dans l’édit politique sur l’Office des quatre syndics. Pourquoi cela ? Parce que cet article tient immédiatement à la liberté civile, que le pouvoir exercé sur ce point par le magistrat est un acte de gouvernement plutôt que de magistrature, et qu’un simple tribunal de justice ne doit pas être revêtu d’un pareil pouvoir. Aussi l’édit l’accorde-t-il aux syndics seuls, non au lieutenant ni à aucun autre magistrat.
Or pour garantir les syndics de la surprise dont j’ai parlé, l’édit leur prescrit de mander premièrement ceux qu’il appartiendra d’examiner, d’interroger, et enfin de faire emprisonner si mestier est. Je crois que dans un pays libre la loi ne pouvait pas moins faire pour mettre un frein à ce terrible pouvoir. Il faut que les citoyens aient toutes les sûretés raisonnables qu’en faisant leur devoir ils pourront coucher dans leur lit.
L’article suivant du même titre rentre, comme il est manifeste, dans le cas du crime notoire et du flagrant délit, de même que l’article premier du titre des matières criminelles, dans le même édit politique. Tout cela peut paraître une répétition : mais, dans l’édit civil la matière est considérée quant à l’exercice de la justice, et dans l’édit politique quant à la sûreté des citoyens. D’ailleurs les lois ayant été faites en différents temps, et ces lois étant l’ouvrage des hommes, on n’y doit pas chercher un ordre qui ne se démente jamais et une perfection sans défaut. Il suffit qu’en méditant sur le tout et en comparant les articles, on y découvre l’esprit du législateur et les raisons du dispositif de son ouvrage.
Ajoutez une réflexion. Ces droits si judicieusement combinés ; ces droits réclamés par les représentants en vertu des édits, vous en jouissiez sous la souveraineté des évêques, Neufchâtel en jouit sous ses princes, et à vous républicains on veut les ôter ! Voyez les articles 10,11, et plusieurs autres des franchises de Genève dans l’acte d’Ademarus Fabri. Ce monument n’est pas moins respectable aux Genevois que ne l’est aux Anglais la grande charte encore plus ancienne, et je doute qu’on fût bien venu chez ces derniers à parler de leur charte avec autant de mépris que l’auteur des Lettres ose en marquer pour la vôtre.
Il prétend qu’elle a été abrogée par les constitutions de la République[867]. Mais au contraire je vois très souvent dans vos édits ce mot, comme d’ancienneté, qui renvoie aux usages anciens, par conséquent aux droits sur lesquels ils étaient fondés ; et comme si l’évêque eût prévu que ceux qui devaient protéger les franchises les attaqueraient, je vois qu’il déclare dans l’acte même qu’elles seront perpétuelles, sans que le non-usage ni aucune prescription les puisse abolir. Voici, vous en conviendrez, une opposition bien singulière. Le savant syndic Chouet dit dans son Mémoire à Mylord Towsend que le peuple de Genève entra, par la Réformation, dans les droits de l’évêque, qui était prince temporel et spirituel de cette ville. L’auteur des Lettres nous assure au contraire que ce même peuple perdit en cette occasion les franchises que l’évêque lui avait accordées. Auquel des deux croirons-nous ?
Quoi ! vous perdez étant libres des droits dont vous jouissiez étant sujets ! Vos magistrats vous dépouillent de ceux que vous accordèrent vos princes ! si telle est la liberté que vous ont acquise vos pères, vous avez de quoi regretter le sang qu’ils versèrent pour elle. Cet acte singulier qui vous rendant souverains vous ôta vos franchises, valait bien, ce me semble, la peine d’être énoncé, et, du moins pour le rendre croyable, on ne pouvait le rendre trop solennel. Où est-il donc cet acte d’abrogation ? Assurément pour se prévaloir d’une pièce aussi bizarre le moins qu’on puisse faire est de commencer par-là montrer.
De tout ceci je crois pouvoir conclure avec certitude, qu’en aucun cas possible, la loi dans Genève n’accorde aux syndics ni à personne le droit absolu d’emprisonner les particuliers sans astriction ni condition. Mais n’importe : le Conseil en réponse aux représentations établit ce droit sans réplique. Il n’en coûte que de vouloir, et le voilà en possession. Telle est la commodité du droit négatif.
Je me proposais de montrer dans cette lettre que le droit de représentation, intimement lié à la forme de votre constitution n’était pas un droit illusoire et vain : mais qu’ayant été formellement établi par l’édit de 1707 et confirmé par celui de 1738, il devait nécessairement avoir un effet réel : que cet effet n’avait pas été stipulé dans l’acte de la médiation parce qu’il ne l’était pas dans l’édit, et qu’il ne l’avait pas été dans l’édit, tant parce qu’il résultait alors par lui-même de la nature de votre constitution, que parce que le même édit en établissait la sûreté d’une autre manière : que ce droit et son effet nécessaire donnant seul de la consistance à tous les autres, était punique et véritable équivalent de ceux qu’on avait ôtés à la bourgeoisie, que cet équivalent, suffisant pour établir un solide équilibre entre toutes les parties de l’État, montrait la sagesse du règlement qui sans cela serait l’ouvrage le plus inique qu’il fût possible d’imaginer, : qu’enfin les difficultés qu’on élevait contre l’exercice de ce droit étaient des difficultés frivoles, qui n’existaient que dans la mauvaise volonté de ceux qui les proposaient, et qui ne balançaient en aucune manière les dangers du droit négatif absolu. Voilà, Monsieur, ce que j’ai voulu faire ; c’est à vous à voir si j’ai réussi
Lettre IX
Manière de raisonner de l’auteur des Lettres écrites de la campagne.
Son vrai but dans cet écrit. Choix de ses exemples. Caractère de la bourgeoisie de Genève. Preuve par les faits. Conclusion.
J’ai cru, Monsieur, qu’il valait mieux établir directement ce que j’avais à dire, que de m’attacher à de longues réfutations. Entreprendre un examen suivi des Lettres écrites de la campagne serait s’embarquer dans une mer de sophismes. Les saisir, les exposer serait selon moi les réfuter ; mais ils nagent dans un tel flux de doctrine, ils en sont si fort inondés, qu’on se noie en voulant les mettre à sec.
Toutefois en achevant mon travail je ne puis me dispenser de jeter un coup d’œil sur celui de cet auteur. Sans analyser les subtilités politiques dont il vous leurre, je me contenterai d’en examiner les principes, et de vous montrer dans quelques exemples le vice de ses raisonnements.
Vous en avez vu ci-devant l’inconséquence par rapport à moi : par rapport à votre République ils sont plus captieux quelquefois, et ne sont jamais plus solides. Le seul et véritable objet de ces lettres est d’établir le prétendu droit négatif dans la plénitude que lui donnent les usurpations du Conseil. C’est à ce but que tout se rapporte ; soit directement, par un enchaînement nécessaire ; soit indirectement par un tour d’adresse, en donnant le change au public sur le fond de la question.
Les imputations qui me regardent sont dans le premier cas. Le Conseil m’a jugé contre la loi : des représentations s’élèvent. Pour établir le droit négatif il faut éconduire les représentants ; pour les éconduire il faut prouver qu’ils ont tort ; pour prouver qu’ils ont tort il faut soutenir que je suis coupable, mais coupable à tel point que pour punir mon crime il a fallu déroger à la loi.
Que les hommes frémiraient au premier mal qu’ils font, s’ils voyaient qu’ils se mettent dans la triste nécessité d’en toujours faire, d’être méchants toute leur vie pour avoir pu l’être un moment, et de poursuivre jusqu’à la mort le malheureux qu’ils ont une fois persécuté !
La question de la présidence des syndics dans les tribunaux criminels se rapporte au second cas, Croyez-vous qu’au fond le Conseil s’embarrasse beaucoup que ce soient des syndics ou des conseillers qui président, depuis qu’il a fondu les droits des premiers dans tout le corps ? Les syndics, jadis choisis parmi tout le peuple[868], ne l’étant plus que dans le Conseil, de chefs qu’ils étaient des autres magistrats sont demeurés leurs collègues, et vous avez pu voir clairement dans cette affaire que vos syndics, peu jaloux d’une autorité passagère, ne sont plus que des conseillers. Mais on feint de traiter cette question comme importante, pour vous distraire de celle qui l’est véritablement, pour vous laisser croire encore que vos premiers magistrats sont toujours élus par vous, et que leur puissance est toujours la même.
Laissons donc ici ces questions accessoires que, par la manière dont l’auteur les traite on voit qu’il ne prend guère à cœur. Bornons-nous à peser les raisons qu’il allègue en faveur du droit négatif auquel il s’attache avec plus de soin, et par lequel seul, admis ou rejeté, vous êtes esclaves ou libres.
L’art qu’il emploie le plus adroitement pour cela est de réduire en propositions générales un système dont on verrait trop aisément le faible s’il en faisait toujours l’application. Pour vous écarter de l’objet particulier il flatte votre amour-propre en étendant vos vues sur de grandes questions, et tandis qu’il met ces questions bois de la portée de ceux qu’il veut séduire, il les cajole et les gagne en paraissant les traiter en hommes d’État. Il éblouit ainsi le peuple pour l’aveugler, et change en thèses de philosophie des questions qui n’exigent que du bon sens, afin qu’on ne puisse l’en dédire, et que ne l’entendant pas, on n’ose le désavouer.
Vouloir le suivre dans ses sophismes abstraits serait tomber dans la faute que je lui reproche. D’ailleurs, sur des questions ainsi traitées on prend le parti qu’on veut sans avoir jamais tort : car il entre tant d’éléments dans ces propositions, on peut les envisager par tant de faces, qu’il y a toujours quelque côté susceptible de l’aspect qu’on veut leur donner. Quand on fait pour tout le public en général un livre de politique on y peut philosopher à son aise : l’auteur, ne voulant qu’être lu et jugé par les hommes instruits de toutes les nations et versés dans la matière qu’il traite, abstrait et généralise sans crainte ; il ne s’appesantit pas sur les détails élémentaires. Si je parlais à vous seul, je pourrais user de cette méthode ; mais le sujet de ces lettres intéresse un peuple entier, composé dans son plus grand nombre d’hommes qui ont plus de sens et de jugement que de lecture et d’étude, et qui pour n’avoir pas le jargon scientifique n’en sont que plus propres à saisir le vrai dans toute sa simplicité. Il faut opter en pareil cas entre l’intérêt de l’auteur et celui des lecteurs, et qui veut se rendre plus utile doit se résoudre à être moins éblouissant.
Une autre source d’erreurs et de fausses applications, est d’avoir laissé les idées de ce droit négatif trop vagues, trop inexactes ; ce qui sert à citer avec un air de preuve les exemples qui s’y rapportent le moins, à détourner vos concitoyens de leur objet par la pompe de ceux qu’on leur présente, à soulever leur orgueil contre leur raison, et à les consoler doucement de n’être pas plus libres que les maîtres du monde. On fouille avec érudition dans l’obscurité des siècles, on vous promène avec faste chez les peuples de l’antiquité. On vous étale successivement Athènes, Sparte, Rome, Carthage ; on vous jette aux yeux le sable de la Libye pour vous empêcher de voir ce qui se passe autour de vous.
Qu’on fixe avec précision, comme j’ai tâché de faire, ce droit négatif, tel que prétend l’exercer le Conseil ; et je soutiens qu’il n’y eut jamais un seul gouvernement sur la terre où le législateur enchaîné de toutes manières par le corps exécutif, après avoir livré les lois sans réserve à sa merci, fut réduit à les lui voir expliquer, éluder, transgresser à volonté, sans pouvoir jamais apporter à cet abus d’autre opposition, d’autre droit, d’autre résistance qu’un murmure inutile et d’impuissantes clameurs.
Voyez en effet à quel point votre Anonyme est forcé de dénaturer la question, pour y rapporter moins mal à propos ses exemples.
Le droit négatif n’étant pas, dit-il page 110, le pouvoir de faire des lois, mais d’empêcher que tout le monde indistinctement ne puisse mettre en mouvement la puissance qui fait les lois et ne donnant pas la facilité d’innover, mais le pouvoir de s’opposer aux innovations, va directement au grand but que se propose une société politique, qui est de se conserver en conservant sa constitution.
Voilà un droit négatif très raisonnable, et dans le sens exposé ce droit est en effet une partie si essentielle de la constitution démocratique, qu’il serait généralement impossible qu’elle se maintînt, si la puissance législative pouvait toujours être mise en mouvement par chacun de ceux qui la composent. Vous concevez qu’il n’est pas difficile d’apporter des exemples en confirmation d’un principe aussi certain.
Mais si cette notion n’est point celle du droit négatif en question, s’il n’y a pas dans ce passage un seul mot qui ne porte à faux par l’application que l’auteur en veut faire, vous m’avouerez que les preuves de l’avantage d’un droit négatif tout différent ne sont pas fort concluantes en faveur de celui qu’il veut établir.
Le droit négatif n’est pas celui de faire des lois. Non, mais il est celui de se passer de lois. Faire de chaque acte de sa volonté une loi particulière est bien plus commode que de suivre des lois générales, quand même on en serait soi-même l’auteur. Mais d’empêcher que tout le monde indistinctement ne puisse mettre en mouvement la puissance qui fait les lois. Il fallait dire au lieu de cela : mais d’empêcher que qui que ce soit ne puisse protéger les lois contre la puissance qui les subjugue.
Qui ne donnant pas la facilité d’innover… Pourquoi non ? Qui est-ce qui peut empêcher d’innover celui qui a la force en main, et qui n’est obligé de rendre compte de sa conduite à personne ? Mais le pouvoir d’empêcher les innovations. Disons mieux ; le pouvoir d’empêcher qu’on ne s’oppose aux innovations.
C’est ici, Monsieur, le sophisme le plus subtil, et qui revient le plus souvent dans l’écrit que j’examine. Celui qui a la puissance exécutive n’a jamais besoin d’innover par des actions d’éclat. Il n’a jamais besoin de constater cette innovation par des actes solennels. Il lui suffit, dans l’exercice continu de sa puissance de plier peu à peu chaque chose à sa volonté, et cela ne fait jamais une sensation bien forte.
Ceux au contraire qui ont l’œil assez attentif et l’esprit assez pénétrant pour remarquer ce progrès et pour en prévoir la conséquence, n’ont, pour l’arrêter qu’un de ces deux partis à prendre, ou de s’opposer d’abord à la première innovation qui n’est jamais qu’une bagatelle, et alors on les traite de gens inquiets, brouillons, pointilleux, toujours prêts à chercher querelle ; ou bien de s’élever enfin contre un abus qui se renforce, et alors on crie à l’innovation. Je défie que, quoi que vos magistrats entreprennent, vous puissiez en vous y opposant éviter à la fois ces deux reproches. Mais à choix, préférez le premier. Chaque fois que le Conseil altère quelque usage, il a son but que personne ne voit, et qu’il se garde bien de montrer. Dans le doute, arrêtez toujours toute nouveauté, petite ou grande. Si les syndics étaient dans l’usage d’entrer au Conseil du pied droit, et qu’ils y voulussent entrer du pied gauche, je dis qu’il faudrait les en empêcher.
Nous avons ici la preuve bien sensible de la facilité de conclure le pour et le contre par la méthode que suit notre auteur : car appliquez au droit de représentation des citoyens, ce qu’il applique au droit négatif des Conseils, et vous trouverez que sa proposition générale Convient encore mieux à votre application qu’à la sienne. Le droit de représentation, direz-vous, n’étant pas le droit de faire des lois, mais d’empêcher que la puissance qui doit les administrer ne les transgresse, et ne donnant pas le pouvoir d’innover mais de s’opposer aux nouveautés, va directement au grand but que se propose une société politique ; celui de se conserver en conservant sa constitution. N’est-ce pas exactement là ce que les représentants avaient à dire, et ne semble-t-il pas que l’auteur ait raisonné pour eux ? Il ne faut point que les mots nous donnent le change sur les idées. Le prétendu droit négatif du Conseil est réellement un droit positif, et le plus positif même que l’on puisse imaginer, puisqu’il rend le petit Conseil seul maître direct et absolu de l’État et de toutes les lois, et le droit de représentation pris dans son vrai sens n’est lui-même qu’un droit négatif. Il consiste uniquement à empêcher la puissance exécutive de rien exécuter contre les lois.
Suivons les aveux de l’auteur sur les propositions qu’il présente ; avec trois mots ajoutés, il aura posé le mieux du monde votre état présent.
Comme il n’y aurait point de liberté dans un État où le corps chargé de l’exécution des lois aurait droit de les faire parler à sa fantaisie, puisqu’il pourrait faire exécuter comme des lois ses volontés les plus tyranniques…
Voilà, je pense, un tableau d’après nature ; vous allez voir un tableau de fantaisie mis en opposition.
Il n’y aurait point aussi de gouvernement dans un État où le peuple exercerait sans règle la puissance législative. D’accord ; mais qui est-ce qui a proposé que le peuple exerçât sans règle la puissance législative ?
Après avoir ainsi posé un autre droit négatif que celui dont il s’agit, l’auteur s’inquiète beaucoup pour savoir où l’on doit placer ce droit négatif dont il ne s’agit point, et il établit là-dessus un principe qu’assurément je ne contesterai pas, C’est que, si cette force négative peut sans inconvénient résider dans le gouvernement, il sera de la nature et du bien de la chose qu’on l’y place. puis viennent les exemples, que je ne m’attacherai pas à suivre ; parce qu’ils sont trop éloignés de nous et de tout point étrangers à la question.
Celui seul de l’Angleterre qui est sous nos yeux et qu’il cite avec raison comme un modèle de la juste balance des pouvoirs respectifs, mérite un moment d’examen, et je ne me permets ici qu’après lui la comparaison du petit au grand.
Malgré la puissance royale, qui est très grande, la nation n’a pas craint de donner encore au roi la voix négative. Mais comme il ne peut se passer longtemps de la puissance législative, et qu’il n’y aurait pas de sûreté pour lui à l’irriter, cette force négative n’est dans le fait qu’un moyen d’arrêter les entreprises de la puissance législative, et le prince, tranquille dans la possession du pouvoir étendu que la constitution lui assure sera intéressé à la protéger[869].
Sur ce raisonnement et sur l’application qu’on en veut faire, vous croiriez que le pouvoir exécutif du roi d’Angleterre est plus grand que celui du Conseil à Genève, que le droit négatif qu’a ce prince est semblable à celui qu’usurpent vos magistrats, que votre gouvernement ne peut pas plus se passer que celui d’Angleterre de la puissance législative, et qu’enfin l’un et l’autre ont le même intérêt de protéger la constitution. Si l’auteur n’a pas voulu dire cela qu’a-t-il donc voulu dire, et que fait cet exemple à son sujet ?
C’est pourtant tout le contraire à tous égards. Le roi d’Angleterre, revêtu par les lois d’une si grande puissance pour les protéger, n’en a point pour les enfreindre : personne en pareil cas ne lui voudrait obéir, chacun craindrait pour sa tête ; les ministres eux-mêmes la peuvent perdre s’ils irritent le parlement : on y examine sa propre conduite. Tout Anglais à l’abri des lois peut braver la puissance royale ; le dernier du peuple peut exiger et obtenir la réparation la plus authentique s’il est le moins du monde offensé ; supposé que le prince osât enfreindre la loi dans la moindre chose, l’infraction serait à l’instant relevée ; il est sans droit et serait sans pouvoir pour la soutenir.
Chez vous la puissance du petit Conseil est absolue à tous égards ; il est le ministre et le Prince, la partie et le juge tout à la fois : il ordonne et il exécute, il cite, il saisit, il emprisonne, il juge, il punit lui-même : il a la force en main pour tout faire ; tous ceux qu’il emploie sont irrecherchables ; il ne rend compte de sa conduite ni de la leur à personne ; il n’a rien à craindre du législateur, auquel il a seul droit d’ouvrir la bouche, et devant lequel il n’ira pas s’accuser. Il n’est jamais contraint de réparer ses injustices, et tout ce que peut espérer de plus heureux l’innocent qu’il opprime, c’est d’échapper enfin sain et sauf, mais sans satisfaction ni dédommagement.
Jugez de cette différence par les faits les plus récents. On imprime à Londres un ouvrage violemment satirique contre les ministres, le gouvernement, le roi même. Les imprimeurs sont arrêtés. La loi n’autorise pas cet arrêt, un murmure publie s’élève, il faut les relâcher. L’affaire ne finit pas là : les ouvriers prennent à leur tour le magistrat à partie, et ils obtiennent d’immenses dommages et intérêts. Qu’on mette en parallèle avec cette affaire celle du sieur Bardin libraire à Genève ; j’en parlerai ci-après. Autre cas ; il se fait un vol dans la ville ; sans indice et sur des soupçons en l’air un citoyen est emprisonné contre les lois ; sa maison est fouillée, on ne lui épargne aucun des affronts faits pour les malfaiteurs. Enfin son innocence est reconnue, il est relâché, il se plaint, on le laisse dire, et tout est fini.
Supposons qu’à Londres j’eusse eu le malheur de déplaire à la cour, que sans justice et sans raison elle eût saisi le prétexte d’un de mes livres pour le faire brûler et me décréter. J’aurais présenté requête au parlement comme ayant été jugé contre les lois ; je l’aurais prouvé, j’aurais obtenu la satisfaction la plus authentique, et le juge eût été puni, peut-être cassé.
Transportons maintenant M. Wilkes[870] à Genève, disant, écrivant, imprimant, publiant contre le petit Conseil le quart de ce qu’il a dit, écrit, imprimé, publié hautement à Londres contre le gouvernement, la cour, le prince. Je n’affirmerai pas absolument qu’on l’eût fait mourir, quoique je le pense ; mais sûrement il eût été saisi dans l’instant même, et dans peu très grièvement puni[871].
On dira que M. Wilkes était membre du corps législatif dans son pays ; et moi, ne l’étais-je pas aussi dans le mien ? Il est vrai que l’auteur des Lettres veut qu’on n’ait aucun égard à la qualité de citoyen. Les règles, dit-il, de la procédure sont et doivent être égales pour tous les hommes : elles ne dérivent pas du droit de la cité ; elles émanent du droit de l’humanité[872].
Heureusement pour vous le fait n’est pas vrai[873] ; et quant à la maxime, c’est sous des mots très honnêtes cacher un sophisme bien cruel. L’intérêt du magistrat, qui dans votre État le rend souvent partie contre le citoyen, jamais contre l’étranger, exige dans le premier cas que la loi prenne des précautions beaucoup plus grandes pour que l’accusé ne soit pas condamné injustement. Cette distinction n’est que trop bien confirmée par les faits. Il n’y a peut-être pas, depuis l’établissement de la République, un seul exemple d’un jugement injuste contre un étranger, et qui comptera dans vos annales combien il y en a d’injustes et même d’atroces contre des citoyens ? Du reste, il est très vrai que les précautions qu’il importe de prendre pour la sûreté de ceux-ci peuvent sans inconvénient s’étendre à tous les prévenus, parce qu’elles n’ont pas pour but de sauver le coupable, mais de garantir l’innocent. C’est pour cela qu’il n’est fait aucune exception dans l’article XXX du règlement, qu’on voit assez n’être utile qu’aux Genevois. Revenons à la comparaison du droit négatif dans les deux États.
Celui du roi d’Angleterre consiste en deux choses ; à pouvoir seul convoquer et dissoudre le corps législatif, et à pouvoir rejeter les lois qu’on lui propose ; mais il ne consista jamais à empêcher la puissance législative de connaître des infractions qu’il peut faire à la loi.
D’ailleurs cette force négative est bien tempérée ; premièrement, par la loi triennale[874] qui l’oblige de convoquer un nouveau parlement au bout d’un certain temps ; de plus, par sa propre nécessité qui l’oblige à le laisser presque toujours assemblé[875] ; enfin, par le droit négatif de la chambre des communes, qui en a, vis-à-vis de lui-même, un non moins puissant que le sien.
Elle est tempérée encore par la pleine autorité que chacune des deux Chambres une fois assemblées a sur elle-même ; soit pour proposer, traiter discuter, examiner les lois et toutes les matières du gouvernement, soit par la partie de la puissance exécutive qu’elles exercent et conjointement et séparément ; tant dans la Chambre des communes, qui connaît des griefs publics et des atteintes portées aux lois, que dans la Chambre des pairs, juges suprêmes dans les matières criminelles, et surtout dans celles qui ont rapport aux crimes d’État.
Voilà, Monsieur, quel est le droit négatif du roi d’Angleterre. Si vos magistrats n’en réclament qu’un pareil, je vous conseille de ne le leur pas contester. Mais je ne vois point quel besoin, dans votre situation présente, ils peuvent jamais avoir de la puissance législative, ni ce qui peut les contraindre à la convoquer pour agir réellement, dans quelque cas que ce puisse être ; puisque de nouvelles lois ne sont jamais nécessaires à gens qui sont au-dessus des lois, qu’un gouvernement qui subsiste avec ses finances et n’a point de guerre n’a nul besoin de nouveaux impôts, et qu’en revêtant le corps entier du pouvoir des chefs qu’on en tire, on rend le choix de ces chefs presque indifférent.
Je ne vois pas même en quoi pourrait les contenir le législateur, qui, quand il existe, n’existe qu’un instant, et ne peut jamais décider que l’unique point sur lequel ils l’interrogent.
Il est vrai que le roi d’Angleterre peut faire la guerre et la paix ; mais outre que cette puissance est plus apparente que réelle, du moins quant à la guerre, j’ai déjà fait voir ci-devant et dans le Contrat social que ce n’est pas de cela qu’il s’agit pour vous, et qu’il faut renoncer aux droits honorifiques quand on veut jouir de la liberté. J’avoue encore que ce prince peut donner et ôter les places au gré de ses vues, et corrompre en détail le législateur. C’est précisément ce qui met tout l’avantage du côté du Conseil, à qui de pareils moyens sont peu nécessaires et qui vous enchaîne à moindres frais. La corruption est un abus de la liberté, mais elle est une preuve que la liberté existe, et l’on n’a pas besoin de corrompre les gens que l’on tient en son pouvoir : quant aux places, sans parler de celles dont le Conseil dispose ou par lui-même, ou par le Deux-Cent, il fait mieux pour les plus importantes ; il les remplit de ses propres membres, ce qui lui est plus avantageux encore ; car on est toujours plus sûr de ce qu’on fait par ses mains que de ce qu’on fait par celles d’autrui. L’histoire d’Angleterre est pleine de preuves de la résistance qu’ont faite les officiers royaux à leurs princes, quand ils ont voulu transgresser les lois. Voyez si vous trouverez chez vous bien des traits d’une résistance pareille faite au Conseil par les officiers de l’État, même dans les cas les plus odieux ? Quiconque à Genève est aux gages de la République cesse à l’instant même d’être citoyen ; il n’est plus que l’esclave et le satellite des Vingt-Cinq, prêt à fouler aux pieds la patrie et les lois sitôt qu’ils l’ordonnent. Enfin la loi, qui ne laisse en Angleterre aucune puissance au roi pour mal faire, lui en donne une très grande pour faire le bien ; il ne paraît pas que ce soit de ce côté que le Conseil est jaloux d’étendre la sienne.
Les rois d’Angleterre assurés de leurs avantages sont intéressés à protéger la constitution présente, parce qu’ils ont peu d’espoir de la changer. Vos magistrats, au contraire, sûrs de se servir des formes de la vôtre pour en changer tout à fait le fond, sont intéressés à conserver ces formes comme l’instrument de leurs usurpations. Le dernier pas dangereux qu’il leur reste à faire est celui qu’ils font aujourd’hui. Ce pas fait, ils pourront se dire encore plus intéressés que le roi d’Angleterre à conserver la constitution établie, mais par un motif bien différent. Voilà toute la parité que je trouve entre l’état politique de l’Angleterre et le vôtre. Je vous laisse à juger dans lequel est la liberté.
Après cette comparaison, l’auteur, qui se plaît à vous présenter de grands exemples, vous offre celui de l’ancienne Rome. Il lui reproche avec dédain ses tribuns brouillons et séditieux : il déplore amèrement sous cette orageuse administration le triste sort de cette malheureuse ville, qui pourtant n’étant rien encore à l’érection de cette magistrature, eut sous elle cinq cents ans de gloire et de prospérités, et devint la capitale du monde. Elle finit enfin parce qu’il faut que tout finisse ; elle finit par les usurpations de ses grands, de ses consuls, de ses généraux qui l’envahirent : elle périt par l’excès de sa puissance ; mais elle ne l’avait acquise que par la bonté de son gouvernement. On peut dire en ce sens que ses tribuns la détruisirent[876].
Au reste je n’excuse pas les fautes du peuple romain, je les ai dites dans le Contrat social ; je l’ai blâmé d’avoir usurpé la puissance exécutive qu’il devait seulement contenir[877]. J’ai montré sur quels principes le tribunat devait être institué, les bornes qu’on devait lui donner, et comment tout cela se pouvait faire. Ces règles furent mal suivies à Rome ; elles auraient pu l’être mieux. Toutefois voyez ce que fit le tribunat avec ses abus, que n’eût-il point fait bien dirigé ? Je vois peu ce que veut ici l’auteur des Lettres : pour conclure contre lui-même j’aurais pris le même exemple qu’il a choisi.
Mais n’allons pas chercher si loin ces illustres exemples, si fastueux par eux-mêmes, et si trompeurs par leur application. Ne laissez point forger vos chaînes par l’amour-propre. Trop petits pour vous comparer à rien, restez en vous-mêmes, et ne vous aveuglez point sur votre position. Les anciens peuples ne sont plus un modèle pour les modernes ; ils leur sont trop étrangers à tous égards. Vous surtout, Genevois, gardez votre place, et n’allez point aux objets élevés qu’on vous présente pour vous cacher l’abîme qu’on creuse au-devant de vous. Vous n’êtes ni Romains, ni Spartiates, vous n’êtes pas même Athéniens. Laissez là ces grands noms qui ne vous vont point. Vous êtes des marchands, des artisans, des bourgeois, toujours occupés de leurs intérêts privés, de leur travail, de leur trafic, de leur gain ; des gens pour qui la liberté même n’est qu’un moyen d’acquérir sans obstacle et de posséder en sûreté.
Cette situation demande pour vous des maximes particulières. N’étant pas oisifs comme étaient les anciens peuples, vous ne pouvez comme eux vous occuper sans cesse du gouvernement : mais par cela même que vous pouvez moins y veiller de suite, il doit être institué de manière qu’il vous soit plus aisé d’en voir les manœuvres et de pourvoir aux abus. Tout soin public que votre intérêt exige doit vous être rendu d’autant plus facile à remplir que c’est un soin qui vous coûte et que vous ne prenez pas volontiers. Car vouloir vous en décharger tout à fait, c’est vouloir cesser d’être libres. Il faut opter, dit le philosophe bienfaisant, et ceux qui ne peuvent supporter le travail n’ont qu’à chercher le repos dans la servitude.
Un peuple inquiet, désœuvré, remuant, et, faute d’affaires particulières toujours prêt à se mêler de celles de l’État, a besoin d’être contenu, je le sais ; mais encore un coup la bourgeoisie de Genève est-elle ce peuple-là ? Rien n’y ressemble moins ; elle en est l’antipode. Vos citoyens, tout absorbés dans leurs occupations domestiques et toujours froids sur le reste, ne songent à l’intérêt public que quand le leur propre est attaqué. Trop peu soigneux d’éclairer la conduite de leurs chefs, ils ne voient les fers qu’on leur prépare que quand ils en sentent le poids. Toujours distraits, toujours trompés, toujours fixés sur d’autres objets, ils se laissent donner le change sur le plus important de tous, et vont toujours cherchant le remède, faute d’avoir su prévenir le mal. À force de compasser leurs démarches ils ne les font jamais qu’après coup. Leurs lenteurs les auraient déjà perdus cent fois si l’impatience du magistrat ne les eût sauvés et si, pressé d’exercer ce pouvoir suprême auquel il aspire, il ne les eût lui-même avertis du danger.
Suivez l’historique de votre gouvernement, vous verrez toujours le Conseil, ardent dans ses entreprises, les manquer le plus souvent par trop d’empressement à les accomplir, et vous verrez toujours la bourgeoisie revenir enfin sur ce qu’elle a laissé faire sans y mettre opposition.
En 1570 l’État était obéré de dettes et affligé de plusieurs fléaux. Comme il était malaisé dans la circonstance d’assembler souvent le Conseil général, on y propose d’autoriser les Conseils de pourvoir aux besoins présents : la proposition passe. Ils partent de là pour s’arroger le droit perpétuel d’établir des impôts, et pendant plus d’un siècle on les laisse faire sans la moindre opposition.
En 1714 on fait par des vues secrètes[878] l’entreprise immense et ridicule des fortifications, sans daigner consulter le Conseil général, et contre la teneur des édits. En conséquence de ce beau projet on établit pour dix ans des impôts sur lesquels on ne le consulte pas davantage. Il s’élève quelques plaintes, on les dédaigne ; et tout se tait.
En 1725 le terme des impôts expire ; il s’agit de les prolonger. C’était pour la bourgeoisie le moment tardif mais nécessaire de revendiquer son droit négligé si longtemps. Mais la peste de Marseille et la banque royale ayant dérangé le commerce, chacun occupé des dangers de sa fortune oublie ceux de sa liberté. Le Conseil, qui n’oublie pas se, vues, renouvelle en Deux-Cent les impôts, sans qu’il soit question du Conseil général.
À l’expiration du second terme les citoyens se réveillent, et après cent soixante ans d’indolence, ils réclament enfin tout de bon leur droit. Alors au lieu de céder ou temporiser, on trame une conspiration[879]. Le complot se découvre, les bourgeois sont forcés de prendre les armes, et par cette violente entreprise le Conseil perd en un moment un siècle d’usurpation.
À peine tout semble pacifié que, ne pouvant endurer cette espèce de défaite, on forme un nouveau complot. Il faut derechef recourir aux armes ; les puissances voisines interviennent, et les droits mutuels sont enfin réglés.
En 1650 les Conseils inférieurs introduisent dans leurs corps une manière de recueillir les suffrages, meilleure que celle qui est établie, mais qui n’est pas conforme aux édits. On continue en Conseil général de suivre l’ancienne où se glissent bien des abus, et cela dure cinquante ans et davantage, avant que les citoyens songent à se plaindre de la contravention ou à demander l’introduction d’un pareil usage dans le Conseil dont ils sont membres. Ils la demandent enfin, et ce qu’il y a d’incroyable est qu’on leur oppose tranquillement ce même édit qu’on viole depuis un demi-siècle.
En 1707 un citoyen est jugé clandestinement contre les lois, condamné, arquebusé dans la prison, un autre est pendu sur la déposition d’un seul faux témoin connu pour tel, un autre est trouvé mort. Tout cela passe, et il n’en est plus parlé qu’en 1734 que quelqu’un s’avise de demander au magistrat des nouvelles du citoyen arquebusé trente ans auparavant.
En 1736 on érige des tribunaux criminels sans syndics. Au milieu des troubles qui régnaient alors, les citoyens, occupés de tant d’autres affaires, ne peuvent songer à tout. En 1758 on répète la même manœuvre, celui qu’elle regarde veut se plaindre ; on le fait taire, et tout se tait. En 1762 on la renouvelle encore[880] : les citoyens se plaignent enfin l’année suivante. Le Conseil répond : vous venez trop tard, l’usage est établi.
En juin 1762 un citoyen que le Conseil avait pris en haine est flétri dans ses livres, et personnellement décrété contre l’édit le plus formel. Ses parents étonnés demandent par requête communication du décret ; elle leur est refusée, et tout se tait. Au bout d’un an d’attente le citoyen flétri voyant que nul ne proteste renonce à son droit de cité. La bourgeoisie ouvre enfin les yeux et réclame contre la violation de la loi : il n’était plus temps.
Un fait plus mémorable par son espèce, quoiqu’il ne s’agisse que d’une bagatelle est celui du sieur Bardin. Un libraire commet à son correspondant des exemplaires d’un livre nouveau ; avant que les exemplaires arrivent le livre est défendu. Le libraire va déclarer au magistrat sa commission, et demander ce qu’il doit faire. On lui ordonne d’avertir quand les exemplaires arriveront ; ils arrivent, il les déclare, on les saisit ; il attend qu’on les lui rende ou qu’on les lui paye ; on ne fait ni l’un ni l’autre ; il les redemande, on les garde. Il présente requête pour qu’ils soient renvoyés, rendus, ou payés : on refuse tout. Il perd ses livres, et ce sont des hommes publics chargés de punir le vol, qui les ont gardés.
Qu’on pèse bien toutes les circonstances de ce fait, et je doute qu’on trouve aucun autre exemple semblable dans aucun parlement, dans aucun sénat, dans aucun conseil, dans aucun divan, dans quelque tribunal que ce puisse être. Si l’on voulait attaquer le droit de propriété sans raison, sans prétexte et jusque dans sa racine, il serait impossible de s’y prendre plus ouvertement. Cependant l’affaire passe, tout le monde se tait, et sans des griefs plus graves il n’eût jamais été question de celui-là. Combien d’autres sont restés dans l’obscurité faute d’occasions pour les mettre en évidence !
Si l’exemple précédent est peu important en lui-même, en voici un d’un genre bien différent. Encore un peu d’attention, Monsieur, pour cette affaire, et je supprime toutes celles que je pourrais ajouter.
Le 20 novembre 1763 au Conseil général assemblé pour l’élection du lieutenant et du trésorier, les citoyens remarquent une différence entre l’édit imprimé qu’ils ont et l’édit manuscrit dont un secrétaire d’État fait lecture, en ce que l’élection du trésorier doit par le premier se faire avec celle des syndics, et par le second avec celle du lieutenant. Ils remarquent, de plus, que l’élection du trésorier qui selon l’édit doit se faire tous les trois ans, ne se fait que tous les six ans selon l’usage et qu’au bout des trois ans on se contente de proposer la confirmation de celui qui est en place.
Ces différences du texte de la loi entre le manuscrit du Conseil et l’édit imprimé, qu’on n’avait point encore observées, en font remarquer d’autres qui donnent de l’inquiétude sur le reste. Malgré l’expérience qui apprend aux citoyens l’inutilité de leurs représentations les mieux fondées, ils en font à ce sujet de nouvelles, demandant que le texte original des édits soit déposé en chancellerie ou dans tel autre lieu public au choix du Conseil, où l’on puisse comparer ce texte avec l’imprimé.
Or vous vous rappellerez, Monsieur, que par l’article XLII de l’édit de 1738 il est dit qu’on fera imprimer au plus tôt un code général des lois de l’État, qui contiendra tous les édits et règlements. Il n’a pas encore été question de ce code au bout de vingt-six ans, et les citoyens ont gardé le silence[881].
Vous vous rappellerez encore que, dans un Mémoire imprimé en 1745, un membre proscrit des Deux-Cents jeta de violents soupçons sur la fidélité des édits imprimés en 1713 et réimprimés en 1735, deux époques également suspectes. Il dit avoir collationné sur des édits manuscrits ces imprimés, dans lesquels il affirme avoir trouvé quantité d’erreurs dont il a fait note, et il rapporte les propres termes d’un édit de 1556, omis tout entier dans l’imprimé. À des imputations si graves le Conseil n’a rien répondu, et les citoyens ont gardé le silence !
Accordons, si l’on veut, que la dignité du Conseil ne lui permettait pas de répondre alors aux imputations d’un proscrit. Cette même dignité, l’honneur compromis, la fidélité suspectée exigeaient maintenant une vérification que tant d’indices rendaient nécessaire, et que ceux qui la demandaient avaient droit d’obtenir.
Point du tout. Le petit Conseil justifie le changement fait à l’édit par un ancien usage auquel le Conseil général ne s’étant pas opposé dans son origine n’a plus droit de s’opposer aujourd’hui.
Il donne pour raison de la différence qui est entre le manuscrit du Conseil et l’imprimé, que ce manuscrit est un recueil des édits avec les changements pratiqués, et consentis par le silence du Conseil général ; au lieu que l’imprimé n’est que le recueil des mêmes édits, tels qu’ils ont passé en Conseil général.
Il justifie la confirmation du trésorier contre l’édit qui veut que l’on en élise un autre, encore par un ancien usage. Les citoyens n’aperçoivent pas une contravention aux édits qu’il n’autorise par des contraventions antérieures : ils ne font pas une plainte qu’il ne rebute, en leur reprochant de ne s’être pas plaints plus tôt.
Et quant à la communication du texte original des lois, elle est nettement refusée[882] ; soit comme étant contraire aux règles ; soit parce que les citoyens et bourgeois ne doivent connaître d’autre texte des lois que le texte imprimé, quoique le petit Conseil en suive un autre et le fasse suivre en Conseil général[883].
Il est donc contre les règles que celui qui a passé un acte ait communication de l’original de cet acte, lorsque les variantes dans les copies les lui font soupçonner de falsification ou d’incorrection et il est dans la règle qu’on ait deux différents textes des mêmes lois, l’un pour les particuliers et l’autre pour le gouvernement ! Ouïtes-vous jamais rien de semblable ? Et toutefois sur toutes ces découvertes tardives, sur tous ces refus révoltants, les citoyens, éconduits dans leurs demandes les plus légitimes, se taisent, attendent, et demeurent en repos.
Voilà, Monsieur, des faits notoires dans votre ville, et tous plus connus de vous que de moi, j’en pourrais ajouter cent autres, sans compter ceux qui me sont échappés. Ceux-ci suffiront pour juger si la bourgeoisie de Genève est ou fut jamais, je ne dis pas remuante et séditieuse, mais vigilante, attentive, facile à s’émouvoir pour défendre ses droits les mieux établis et le plus ouvertement attaqués ?
On nous dit qu’une nation vive, ingénieuse et très occupée de ses droits politiques aurait un extrême besoin de donner à son gouvernement une force négative[884]. En expliquant cette force négative on peut convenir du principe ; mais est-ce à vous qu’on en veut faire l’application ? A-t-on donc oublié qu’on vous donne ailleurs plus de sang-froid qu’aux autres peuples[885] ? Et comment peut-on dire que celui de Genève s’occupe beaucoup de ses droits politiques, quand on voit qu’il ne s’en occupe jamais que tard, avec répugnance, et seulement quand le péril le plus pressant l’y contraint ? De sorte qu’en n’attaquant pas si brusquement les droits de la bourgeoisie, il ne tient qu’au Conseil qu’elle ne s’en occupe jamais.
Mettons un moment en parallèle les deux partis pour juger duquel l’activité est le plus à craindre, et où doit être placé le droit négatif pour modérer cette activité.
D’un côté je vois un peuple très peu nombreux, paisible et froid, composé d’hommes laborieux, amateurs du gain, soumis pour leur propre intérêt aux lois et à leurs ministres, tout occupés de leur négoce ou de leurs métiers ; tous, égaux par leurs droits et peu distingués par la fortune, n’ont entre eux ni chefs ni clients, tous, tenus par leur commerce, par leur état, par leurs biens dans une grande dépendance du magistrat, ont à le ménager ; tous craignent de lui déplaire ; s’ils veulent se mêler des affaires publiques c’est toujours au préjudice des leurs. Distraits d’un côté par des objets plus intéressants pour leurs familles ; de l’autre arrêtés par des considérations de prudence, par l’expérience de tous les temps, qui leur apprend combien dans un aussi petit État que le vôtre où tout particulier est incessamment sous les yeux du Conseil il est dangereux de l’offenser, ils sont portés par les raisons les plus fortes à tout sacrifier à la paix ; car c’est par elle seule qu’ils peuvent prospérer ; et dans cet état de choses chacun trompé par son intérêt privé aime encore mieux être protégé que libre, et fait sa cour pour faire son bien.
De l’autre côté je vois dans une petite ville, dont les affaires sont au fond très peu de chose, un corps de magistrats indépendant et perpétuel, presque oisif par état, faire sa principale occupation d’un intérêt très grand, et très naturel pour ceux qui commandent, c’est d’accroître incessamment son empire ; car l’ambition comme l’avarice se nourrit de ses avantages, et plus on étend sa puissance, plus on est dévoré du désir de tout pouvoir. Sans cesse attentif à marquer des distances trop peu sensibles dans ses égaux de naissance, il ne voit en eux que ses inférieurs, et brûle d’y voir ses sujets. Armé de toute la force publique, dépositaire de toute l’autorité, interprète et dispensateur des lois qui le gênent, il s’en fait une arme offensive et défensive, qui le rend redoutable, respectable, sacré pour tous ceux qu’il veut outrager. C’est au nom même de la loi qu’il peut la transgresser impunément. Il peut attaquer la constitution en feignant de la défendre ; il peut punir comme un rebelle quiconque ose la défendre en effet. Toutes les entreprises de ce corps lui deviennent faciles ; il ne laisse à personne le droit de les arrêter ni d’en connaître : il peut agir, différer, suspendre ; il peut séduire, effrayer, punir ceux qui lui résistent, et s’il daigne employer pour cela des prétextes, c’est plus par bienséance que par nécessité. Il a donc la volonté d’étendre sa puissance, et le moyen de parvenir à tout ce qu’il veut. Tel est l’état relatif du petit Conseil et de la bourgeoisie de Genève. Lequel de ces deux corps doit avoir le pouvoir négatif pour arrêter les entreprises de l’autre ? L’auteur des Lettres assure que c’est le premier.
Dans la plupart des États les troubles internes viennent d’une populace abrutie et stupide, échauffée d’abord par d’insupportables vexations, puis ameutée en secret par des brouillons adroits, revêtus de quelque autorité qu’ils veulent étendre. Mais est-il rien de plus faux qu’une pareille idée appliquée à la bourgeoisie de Genève, à sa partie au moins qui fait face à la puissance pour le maintien des lois ? Dans tous les temps cette partie a toujours été l’ordre moyen entre les riches et les pauvres, entre les chefs de l’État et la populace. Cet ordre, composé d’hommes à peu près égaux en fortune, en état, en lumières, n’est ni assez élevé pour avoir des prétentions, ni assez bas pour n’avoir rien à perdre. Leur grand intérêt, leur intérêt commun est que les lois soient observées, les magistrats respectés, que la constitution se soutienne et que l’État soit tranquille. Personne dans cet ordre ne jouit à nul égard d’une telle supériorité sur les autres qu’il puisse les mettre en jeu pour son intérêt particulier. C’est la plus saine partie de la république, la seule qu’on soit assuré ne pouvoir dans sa conduite se proposer d’autre objet que le bien de tous. Aussi voit-on toujours dans leurs démarches communes une décence, une modestie, une fermeté respectueuse, une certaine gravité d’hommes qui se sentent dans leur droit et qui se tiennent dans leur devoir. Voyez, au contraire, de quoi l’autre parti s’étaie : de gens qui nagent dans l’opulence, et du peuple le plus abject. Est-ce dans ces deux extrêmes, l’un fait pour acheter l’autre pour se vendre, qu’on doit chercher l’amour de la justice et des lois ? C’est par eux toujours que l’État dégénère : le riche tient la loi dans sa bourse, et le pauvre aime mieux du pain que la liberté. Il suffit de comparer ces deux partis pour juger lequel doit porter aux lois la première atteinte ; et cherchez en effet dans votre histoire si tous les complots ne sont pas toujours venus du côté de la magistrature, et si jamais les citoyens ont eu recours à la force que lorsqu’il l’a fallu pour s’en garantir ?
On raille, sans doute, quand, sur les conséquences du droit que réclament vos concitoyens, on vous représente l’État en proie à la brigue, à la séduction, au premier venu. Ce droit négatif que veut avoir le Conseil fut inconnu jusqu’ici ; quels maux en est-il arrivé ? Il en fût arrivé d’affreux s’il eût voulu s’y tenir quand la bourgeoisie a fait valoir le sien. Rétorquez l’argument qu’on tire de deux cents ans de prospérité ; que peut-on répondre ? Ce gouvernement, direz-vous, établi par le temps, soutenu par tant de titres, autorisé par un si long usage, consacré par ses succès, et où le droit négatif des Conseils fut toujours ignoré, ne vaut-il pas bien cet autre gouvernement arbitraire, dont nous ne connaissons encore ni les propriétés, ni ses rapports avec notre bonheur, et où la raison ne peut nous montrer que le comble de notre misère ?
Supposer tous les abus dans le parti qu’on attaque et n’en supposer aucun dans le sien, est un sophisme bien grossier et bien ordinaire, dont tout homme sensé doit se garantir. Il faut supposer des abus de part et d’autre, parce qu’il s’en glisse partout ; mais ce n’est pas à dire qu’il y ait égalité dans leurs conséquences. Tout abus est un mal, souvent inévitable, pour lequel on ne doit pas proscrire ce qui est bon en soi. Mais comparez, et vous trouverez d’un côté des maux sûrs, des maux terribles sans borne et sans fin ; de l’autre l’abus même difficile, qui s’il est grand sera passager, et tel, que quand il a lieu il porte toujours avec lui son remède. Car encore une fois il n’y a de liberté possible que dans l’observation des lois ou de la volonté générale, et il n’est pas plus dans la volonté générale de nuire à tous, que dans la volonté particulière de nuire à soi-même. Mais supposons cet abus de la liberté aussi naturel que l’abus de la puissance. Il y aura toujours cette différence entre l’un et l’autre, que l’abus de la liberté tourne au préjudice du peuple qui en abuse, et le punissant de son propre tort le force à en chercher le remède, ainsi de ce côté le mal n’est jamais qu’une crise, il ne peut faire un état permanent. Au lieu que l’abus de la puissance ne tournant point au préjudice du puissant mais du faible, est par sa nature sans mesure, sans frein, sans limites : il ne finit que par la destruction de celui qui seul en ressent le mal. Disons donc qu’il faut que le gouvernement appartienne au petit nombre, l’inspection sur le gouvernement à la généralité, et que si de part et d’autre l’abus est inévitable, il vaut encore mieux qu’un peuple soit malheureux par sa faute qu’opprimé sous la main d’autrui.
Le premier et le plus grand intérêt public est toujours la justice. Tous veulent que les conditions soient égales pour tous, et la justice n’est que cette égalité. Le citoyen ne veut que les lois et que l’observation des lois. Chaque particulier dans le peuple sait bien que s’il y a des exceptions, elles ne seront pas en sa faveur. Ainsi tous craignent les exceptions, et qui craint les exceptions aime la loi. Chez les chefs c’est tout autre chose : leur état même est un état de préférence, et ils cherchent des préférences partout[886]. S’ils veulent des lois, ce n’est pas pour leur obéir, c’est pour en être les arbitres. Ils veulent des lois pour se mettre à leur place et pour se faire craindre en leur nom. Tout les favorise dans ce projet. Ils se servent des droits qu’ils ont pour usurper sans risque ceux qu’ils n’ont pas. Comme ils parlent toujours au nom de la loi, même en la violant, quiconque ose la défendre contre eux est un séditieux, un rebelle : il doit périr ; et pour eux, toujours sûrs de l’impunité dans leurs entreprises, le pis qui leur arrive est de ne pas réussir. S’ils ont besoin d’appuis, partout ils en trouvent. C’est une ligue naturelle que celle des forts, et ce qui fait la faiblesse des faibles est de ne pouvoir se liguer ainsi. Tel est le destin du peuple d’avoir toujours au-dedans et au-dehors ses parties pour juges. Heureux ! quand il en peut trouver d’assez équitables pour le protéger contre leurs propres maximes, contre ce sentiment si gravé dans le cœur humain d’aimer et favoriser les intérêts semblables aux nôtres. Vous avez eu cet avantage une fois, et ce fut contre toute attente. Quand la médiation fuit acceptée, on vous crut écrasés : mais vous eûtes des défenseurs éclairés et fermes, des médiateurs intègres et généreux ; la justice et la vérité triomphèrent. Puissiez-vous être heureux deux fois ! vous aurez joui d’un bonheur bien rare, et dont vos oppresseurs ne paraissent guère alarmés.
Après vous avoir étalé tous les maux imaginaires d’un droit aussi ancien que votre constitution et qui jamais n’a produit aucun mal, on pallie, on nie ceux du droit nouveau qu’on usurpe et qui se font sentir dès aujourd’hui. Forcé d’avouer que le gouvernement peut abuser du droit négatif jusqu’à la plus intolérable tyrannie, on affirme que ce qui arrive n’arrivera pas, et l’on change en possibilité sans vraisemblance ce qui se passe aujourd’hui sous vos yeux. Personne, ose-t-on dire, ne dira que le gouvernement ne soit équitable et doux ; et remarquez que cela se dit en réponse à des représentations où l’on se plaint des injustices et des violences du gouvernement. C’est là vraiment ce qu’on peut appeler du beau style : c’est l’éloquence de Périclès, qui renversé par Thucydide à la lutte, prouvait aux spectateurs que c’était lui qui l’avait terrassé.
Ainsi donc en s’emparant du bien d’autrui sans prétexte, en emprisonnant sans raison les innocents, en flétrissant un citoyen sans l’ouïr, en jugeant illégalement un autre, en protégeant les livres obscènes en brûlant ceux qui respirent la vertu, en persécutant leurs auteurs, en cachant le vrai texte des lois, en refusant les satisfactions les plus justes, en exerçant le plus dur despotisme, en détruisant la liberté qu’ils devraient défendre, en opprimant la patrie dont ils devraient être les pères, ces messieurs se font compliment à eux-mêmes sur la grande équité de leurs jugements, ils s’extasient sur la douceur de leur administration, ils affirment avec confiance que tout le monde est de leur avis sur ce point. Je doute fort, toutefois, que cet avis soit le vôtre, et je suis sûr au moins qu’il n’est pas celui des représentants.
Que l’intérêt particulier ne me rende point injuste. C’est de tous nos penchants celui contre lequel je me tiens le plus en garde et auquel j’espère avoir le mieux résisté. Votre magistrat est équitable dans les choses indifférentes, je le crois porté même à l’être toujours ; ses places sont peu lucratives ; il rend la justice et ne la vend point ; il est personnellement intègre, désintéressé, et je sais que dans ce Conseil si despotique il règne encore de la droiture et des vertus. En vous montrant les conséquences du droit négatif je vous ai moins dit ce qu’ils feront devenus souverains, que ce qu’ils continueront à faire pour l’être. Une fois reconnus tels leur intérêt sera d’être toujours justes, et il l’est dès aujourd’hui d’être justes le plus souvent : mais malheur à quiconque osera recourir aux fois encore, et réclamer la liberté ! C’est contre ces infortunés que tout devient permis, légitime. L’équité, la vertu, l’intérêt même ne tiennent point devant l’amour de la domination, et celui qui sera juste étant le maître n’épargne aucune injustice pour le devenir.
Le vrai chemin de la tyrannie n’est point d’attaquer directement le bien publie ; ce serait réveiller tout le monde pour le défendre ; mais c’est d’attaquer successivement tous ses défenseurs, et d’effrayer quiconque oserait encore aspirer à l’être. Persuadez à tous que l’intérêt public n’est celui de personne, et par cela seul la servitude est établie ; car quand chacun sera sous le joug où sera la liberté commune ? Si quiconque ose parler est écrasé dans l’instant même, où seront ceux qui voudront l’imiter, et quel sera l’organe de la généralité quand chaque individu gardera le silence ? Le gouvernement sévira donc contre les zélés et sera juste avec les autres, jusqu’à ce qu’il puisse être injuste avec tous impunément. Alors sa justice ne sera plus qu’une économie pour ne pas dissiper sans raison son propre bien.
Il y a donc un sens dans lequel le Conseil est juste, et doit l’être par intérêt : mais il y en a un dans lequel il est du système qu’il s’est fait d’être souverainement injuste, et mille exemples ont dû vous apprendre combien la protection des lois est insuffisante contre la haine du magistrat. Que sera ce, lorsque devenu seul maître absolu par son droit négatif il ne sera plus gêné par rien dans sa conduite, et ne trouvera plus d’obstacle à ses passions ? Dans un si petit État où nul ne peut se cacher dans la foule, qui ne vivra pas alors dans d’éternelles frayeurs, et ne sentira pas à chaque instant de sa vie le malheur d’avoir ses égaux pour maîtres ? Dans les grands États les particuliers sont trop loin du prince et des chefs pour en être vus, leur petitesse les sauve, et pourvu que le peuple paie on le laisse en paix. Mais vous ne pourrez faire un pas sans sentir le poids de vos fers. Les parents, les amis, les protégés, les espions de vos maîtres seront plus vos maîtres qu’eux ; vous n’oserez ni défendre vos droits ni réclamer votre bien, crainte de vous faire des ennemis ; les recoins les plus obscurs ne pourront vous dérober à la tyrannie, il faudra nécessairement en être satellite ou victime : vous sentirez à la fois l’esclavage politique et le civil, à peine oserez-vous respirer en liberté. Voilà, Monsieur, où doit naturellement vous mener l’usage du droit négatif tel que le Conseil se l’arroge. Je crois qu’il n’en voudra pas faire un usage aussi funeste, mais il le pourra certainement, et la seule certitude qu’il peut impunément être injuste, vous fera sentir les mêmes maux que s’il l’était en effet.
Je vous ai montré, Monsieur, l’état de votre Constitution tel qu’il se présente à mes yeux. Il résulte de cet exposé que cette Constitution, prise dans son ensemble est bonne et saine, et qu’en donnant à la liberté ses véritables bornes, elle lui donne en même temps toute la solidité qu’elle doit avoir. Car le gouvernement ayant un droit négatif contre les innovations du législateur, et le peuple un droit négatif contre les usurpations du Conseil, les lois seules règnent et règnent sur tous ; le premier de l’État ne leur est pas moins soumis que le dernier, aucun ne peut les enfreindre, nul intérêt particulier ne peut les changer, et la constitution demeure inébranlable.
Mais si au contraire les ministres des lois en deviennent les seuls arbitres, et qu’ils puissent les faire parler ou taire à leur gré : si le droit de représentation seul garant des lois et de la liberté n’est qu’un droit illusoire et vain qui n’ait en aucun cas aucun effet nécessaire ; je ne vois point de servitude pareille à la vôtre, et l’image de la liberté n’est plus chez vous qu’un leurre méprisant et puérile, qu’il est même indécent d’offrir à des hommes sensés. Que sert alors d’assembler le législateur, puisque la volonté du Conseil est l’unique loi ? Que sert d’élire solennellement des magistrats qui d’avance étaient déjà vos juges, et qui ne tiennent de cette élection qu’un pouvoir qu’ils exerçaient auparavant ? Soumettez-vous de bonne grâce, et renoncez à ces jeux d’enfants, qui, devenus frivoles, ne sont pour vous qu’un avilissement de plus.
Cet état étant le pire où l’on puisse tomber n’a qu’un avantage, c’est qu’il ne saurait changer qu’en mieux. C’est l’unique ressource des maux extrêmes ; mais cette ressource est toujours grande, quand des hommes de sens et de cœur la sentent et savent s’en prévaloir. Que la certitude de ne pouvoir tomber plus bas que vous n’êtes doit vous rendre fermes dans vos démarches ! mais soyez sûrs que vous ne sortirez point de l’abîme, tant que vous serez divisés, tant que les uns voudront agir et les autres rester tranquilles.
Me voici, Monsieur, à la conclusion de ces lettres. Après vous avoir montré l’état où vous êtes, je n’entreprendrai point de vous tracer la route que vous devez suivre pour en sortir. S’il en est une, étant sur les lieux mêmes, vous et vos concitoyens la devez voir mieux que moi ; quand on sait où l’on est et où l’on doit aller, on peut se diriger sans peine.
L’auteur des Lettres dit que si on remarquait dans un gouvernement une pente à la violence il ne faudrait pas attendre à la redresser que la tyrannie s’y fût fortifiée[887]. Il dit encore, en supposant un cas qu’il traite à la vérité de chimère, qu’il resterait un remède triste mais légal, et qui dans ce cas extrême pourrait être employé comme on emploie la main d’un chirurgien, quand la gangrène se déclare[888]. Si vous êtes ou non dans ce cas supposé chimérique, c’est ce que je viens d’examiner. Mon conseil n’est donc plus ici nécessaire ; l’auteur des Lettres vous l’a donné pour moi. Tous les moyens de réclamer contre l’injustice sont permis quand ils sont paisibles, à plus forte raison sont permis ceux qu’autorisent les lois.
Quand elles sont transgressées dans des cas particuliers vous avez le droit de représentation pour y pourvoir. Mais quand ce droit même est contesté, c’est le cas de la garantie. Je ne l’ai point mise au nombre des moyens qui peuvent rendre efficace une représentation, les médiateurs eux-mêmes n’ont point entendu l’y mettre, puisqu’ils ont déclaré ne vouloir porter nulle atteinte à l’indépendance de l’État, et qu’alors, cependant, ils auraient mis, pour ainsi dire, la clef du gouvernement dans leur poche[889]. Ainsi dans le cas particulier l’effet des représentations rejetées est de produire un Conseil général ; mais l’effet du droit même de représentation rejeté paraît être le recours à la garantie. Il faut que la machine ait en elle-même tous les ressorts qui doivent la faire jouer : quand elle s’arrête, il faut appeler l’ouvrier pour la remonter.
Je vois trop où va cette ressource, et je sens encore mon cœur patriote en gémir. Aussi, je le répète, je ne vous propose rien ; qu’oserais-je dire ? Délibérez avec vos concitoyens et ne comptez les voix qu’après les avoir pesées. Défiez-vous de la turbulente jeunesse, de l’opulence insolente et de l’indigence vénale ; nul salutaire conseil ne peut venir de ces côtés-là. Consultez ceux qu’une honnête médiocrité garantit des séductions de l’ambition et de la misère ; ceux dont une honorable vieillesse couronne une vie sans reproche, ceux qu’une longue expérience a versés dans les affaires publiques ; ceux qui, sans ambition dans l’État n’y veulent d’autre rang que celui de citoyens ; enfin ceux qui n’ayant jamais eu pour objet dans leurs démarches que le bien de la patrie et le maintien des lois, ont mérité par leurs vertus l’estime du public, et la confiance de leurs égaux.
Mais surtout réunissez-vous tous. Vous êtes perdus sans ressource si vous restez divisés. Et pourquoi le seriez-vous, quand de si grands intérêts communs vous unissent ? Comment dans un pareil danger la basse jalousie et les petites passions osent-elles se faire entendre ? Valent-elles qu’on les contente à si haut prix, et faudra-t-il que vos enfants disent un jour en pleurant sur leurs fers, voilà le fruit des dissensions de nos pères ? En un mot, il s’agit moins ici de délibération que de concorde ; le choix du parti que vous prendrez n’est pas la plus grande affaire : fût-il mauvais en lui-même, prenez-le tous ensemble ; par cela seul il deviendra le meilleur, et vous ferez toujours ce qu’il faut faire pourvu que vous le fassiez de concert. Voilà mon avis, Monsieur, et je finis par où j’ai commencé. En vous obéissant j’ai rempli mon dernier devoir envers la patrie. Maintenant je prends congé de ceux qui l’habitent ; il ne leur reste aucun mal à nie faire, et je ne puis plus leur faire aucun bien.
Fin des LETTRES ÉCRITES DE LA MONTAGNE
Table des matières du titre
Liste des œuvres philosophiques et politiques
Liste générale des titres
[1]Dans la série « Politique » de cette édition, nous avons privilégié la méthode de M. Musset-Pathay (édition de 1813) en préférant la marche des idées à l’ordre chronologique. Si nous avions adopté celui-ci, nous aurions classé ces divers ouvrages de la manière suivante : le Discours sur l’économie politique, le Contrat social, l’Extrait des ouvrages de l’abbé de Saint-Pierre, les Lettres sur la Corse et les Considérations sur le gouvernement de Pologne.
[2] Présentation de P. Dupont, Édition 1823
[3] Par M. Pouffier, doyen du parlement de Bourgogne. Elle ne tint sa première séance que le 13 janvier 1741
[4] Il avait pris cette épigraphe : Decipimur specie recti. C’est probablement lorsqu’il vit qu’on se déchaînait contre lui, qu’il y ajouta la seconde, Barbarus hic, etc. Il prétendit, non sans raison, qu’il n’avait pas été compris, et le prouva dans la préface de Narcisse.
[5] Dans l’Histoire de la vie et des ouvrages de J.J. Rousseau, 2 vol. in-8° ; Paris, chez Brière et Chasseriau, 2e édition.
[6] Lorsque Rousseau tenait ce langage, le recueil de ses ouvrages ne contenait que les deux discours, la lettre sur les spectacles, l’Émile, la Nouvelle Éloïse, et le Contrat social.
[7] Les princes voient toujours avec plaisir le goût des arts agréables et des superfluités dont l’exportation de l’argent ne résulte pas, s’étendre parmi leurs sujets. Car outre qu’ils les nourrissent ainsi dans cette petitesse d’âme si propre à la servitude, ils savent très bien que tous les besoins que le peuple se donne, sont autant de chaînes dont il se charge. Alexandre voulant maintenir les Ichtyophages dans sa dépendance, les contraignit de renoncer à la pêche et de se nourrir des aliments communs aux autres peuples ; et les sauvages de l’Amérique qui vont tout nus et qui ne vivent que du produit de leur chasse, n’ont jamais pu être domptés. En effet, quel joug imposerait-on à des hommes qui n’ont besoin de rien ? (Ce qui est rapporté ici d’Alexandre a pour fondement un passage de Pline l’ancien, copié depuis par Solin (chapitre 54) : Ichtyophagos omnes
Alexander vetuit piscibus vivere. [Hist.Nat.Lib. VI, cap.25.])
[8] J’aime, dit Montagne, à contester et discourir ; mais c’est avec peu d’hommes et pour moi. Car de servir de spectacle aux grands et faire à l’envi parade de son esprit et de son caquet, je trouvé que c’est un métier très messéant à un homme d’honneur. C’est celui de tous nos beaux-esprits, hors un*.
- On a présumé que Diderot était l’objet de cette honorable exception ; ce qui le fait croire, c’est que Jean-Jacques était très occupé de lui à l’époque où il composa ce discours. Cependant l’abbé de Condillac, qu’il aimait beaucoup, et qui resta son ami, méritait d’être compris dans l’exception. Ce qui peut excuser Rousseau, c’est que l’abbé n’était pas au nombre des beaux-esprits.
[9] Pétrone, qui, dans les premiers temps du règne de Néron, posséda toute sa faveur, et dont le goût faisait loi dans toutes les fêtes et les amusements de sa cour, reçut pour cela le surnom d’Arbiter elegantiarum, que la postérité lui a justement conservé.
[10] Je n’ose parler de ces nations heureuses qui ne connaissent pas même de nom les vices que nous avons tant de peine à réprimer, de ces sauvages de l’Amérique dont Montagne ne balance point à préférer la simple et naturelle police, non seulement aux lois de Platon, mais même à tout ce que la philosophie pourra jamais imaginer de plus parfait pour le gouvernement des peuples. Il en cite quantité d’exemples frappants pour qui les saurait admirer : « mais quoi! dit-il, ils ne portent point de hauts de chausses! »
[11] De bonne foi, qu’on me dise quelle opinion les Athéniens mêmes devaient avoir de l’éloquence, quand ils l’écartèrent avec tant de soin de ce tribunal intègre des jugements duquel les dieux mêmes n’appelaient pas. Que pensaient les Romains de la médecine, quand ils la bannirent de leur république ? Et quand un reste d’humanité porta les Espagnols à interdire à leurs gens de loi l’entrée de l’Amérique, quelle idée fallait-il qu’ils eussent de la jurisprudence ? Ne dirait-on pas qu’ils ont cru réparer par ce seul acte tous les maux qu’ils avaient faits à ces malheureux Indiens.* ?
- « Le roy Ferdinand, envoyant des colonies aux Indes, pourveut sagement qu’on n’y menast aulcuns escholiers de la iurisprudence iugeant avecques Platon, que c’est une mauvaise provision de païs, que iurisconsultes et medecins. » Montaigne, Liv.III, chap.13.
[12] Postquam ducti prodierunt, boni desunt. SENEC. Ep.95. — Le même passage est cité par Montaigne, Liv. I, chap. 24.
[13] On voit aisément l’allégorie de la fable de Prométhée ; et il ne paraît pas que les Grecs qui l’ont cloué sur le Caucase, en pensassent guère plus favorablement que les Égyptiens de leur dieu Teuthus. « Le satyre, dit une ancienne fable, voulut baiser et embrasser le feu, la première fois qu’il le vit ; mais Prométheus lui cria : « Satyre, tu pleureras la barbe de ton menton, car il brûle quand on y touche.* »
*C’est le sujet du frontispice mis en tête de la première édition de ce discours. Il représentait Prométhée tenant à la main un flambeau et prêt à animer sa statue. Un satyre, attiré par l’éclat du feu, s’en approchait pour le saisir. Prométhée lui criait : « N’approche pas, satyre ; le feu brûle quand on y touche. »
[14] Moins on sait, plus on croit savoir. Les péripatéticiens doutaient-ils de rien ? Descartes n’a-t-il pas construit l’univers avec des cubes et des tourbillons ? Et y a-t-il aujourd’hui même, en Europe si mince physicien, qui n’explique hardiment ce profond mystère de l’électricité, qui fera peut-être à jamais le désespoir des vrais philosophes ?
[15] Je suis bien éloigné de penser que cet ascendant des femmes soit un mal en soi. C’est un présent que leur a fait la nature pour le bonheur du genre-humain : mieux dirigé, il pourrait produire autant de bien qu’il fait de mal aujourd’hui. On ne sent point assez quels avantages naîtraient dans la société d’une meilleure éducation donnée à cette moitié du genre-humain qui gouverne l’autre. Les hommes seront toujours ce qu’il plaira aux femmes : si vous voulez donc qu’ils deviennent grands et vertueux, apprenez aux femmes ce que c’est que grandeur d’âme et vertu. Les réflexions que ce sujet fournit, et que Platon a faites autrefois, mériteraient fort d’être mieux développées par une plume digne d’écrire d’après un tel maître et de défendre une si grande cause.
[16] Carle-Vanloo et Pierre, peintres célèbres au 18ème siècle, le premier mort en 1765, le second en 1789, ont principalement travaillé à la décoration des églises.
[17]Montaigne, liv. I, chap. 24.
[18] Pensées Philosophiques.*
- C’est le titre d’un ouvrage de Diderot, contenant soixante-deux pensées, publié en 1746, et réimprimé depuis sous le titre d’Étrennes aux Esprits forts. La pensée dont Rousseau s’appuie dans cette citation est celle qui porte le numéro XXV. —. Il est difficile de croire que dans le manuscrit du discours envoyé à l’Académie, il ait osé citer un ouvrage qu’un arrêt du Parlement avait condamné au feu peu de temps après sa publication. C’était même encore une hardiesse assez grande de le rappeler et de s’en faire un appui dans le discours imprimé. Il est donc bien présumable que cette citation, ainsi que le passage du Discours auquel elle se rapporte, forme une des additions que Rousseau, dans l’avertissement qui précède, déclare avoir faites postérieurement.
[19] Telle était l’éducation des Spartiates, au rapport du plus grand de leurs rois. « C’est, dit Montaigne, chose digne de très grande considération, qu’en cette excellente police de Lycurgus, et à la vérité monstrueuse par sa perfection, si soigneuse pourtant de la nourriture des enfants, comme de sa principale charge, et au gîte même des muses, il s’y fasse si peu mention de la doctrine : comme si cette généreuse jeunesse dédaignant tout autre joug, on ait dû fournir, au lieu de nos maîtres de sciences, seulement des maîtres de vaillance, prudence et justice. »
Voyons maintenant comment le même auteur parle des anciens Perses. Platon, dit-il, raconte « que le fils aîné de leur succession royale était ainsi nourri. Après sa naissance, on le donnait, non à des femmes, mais à des eunuques de la première autorité autour des rois, à cause de leur vertu. Ceux-ci prenaient charge de lui rendre le corps beau et sain, et après sept ans, le conduisaient à monter à cheval et aller à la chasse. Quand il était arrivé au quatorzième, ils le déposaient entre les mains de quatre : le plus sage, le plus juste, le plus tempérant, le plus vaillant de la nation. Le premier lui apprenait la religion : le second à être toujours véritable, le troisième à vaincre ses cupidités, le quatrième à ne rien craindre. »Tous, ajouterai-je, à le rendre bon, aucun à le rendre savant.
« Astyage, en Xénophon, demande à Cyrus compte de sa dernière leçon : C’est, dit-il, qu’en notre école un grand garçon ayant un petit saye, le donna à l’un de ses compagnons de plus petite taille, et lui ôta son saye qui était plus grand. Notre précepteur m’ayant fait juge de ce différent, je jugeai qu’il fallait laisser les choses en cet état, et que l’un et l’autre semblait être mieux accommodé en ce point. Sur quoi il me remontra que j’avais mal fait : car je m’étais arrêté à considérer la bienséance ; et il fallait premièrement avoir pourvu à la justice, qui voulait que nul ne fût forcé en ce qui lui appartenait. Et dit qu’il en fut puni, comme on nous punit en nos villages pour avoir oublié le premier aoriste de τυπζω. Mon régent me ferait une belle harangue, in genere demonstrativo, avant qu’il me persuadât que son école vaut celle-là. » (Liv. I, ch.24.)
[20] À considérer les désordres affreux que l’imprimerie a déjà causés en Europe, à juger de l’avenir par le progrès que le mal fait d’un jour à l’autre, on peut prévoir aisément que les souverains ne tarderont pas à se donner autant de soins pour bannir cet art terrible de leurs états, qu’ils en ont pris pour l’y introduire. Le sultan Achmet cédant aux importunités de quelques prétendus gens de goût, avait consenti d’établir une imprimerie à Constantinople. Mais à peine la presse fut-elle en train qu’on fut contraint de la détruire et d’en jeter les instruments dans un puits. On dit que le calife Omar, consulté sur ce qu’il fallait faire de la bibliothèque d’Alexandrie, répondit en ces termes : Si les Livres de cette bibliothèque contiennent des choses opposées à l’Alcoran, ils sont mauvais, et il faut les brûler. S’ils ne contiennent que la doctrine de l’Alcoran, brûlez-les encore, ils sont superflus. Nos savants ont cité ce raisonnement comme le comble de l’absurdité. Cependant, supposez Grégoire le Grand à la place d’Omar, et l’Évangile à la place de l’Alcoran, la bibliothèque aurait encore été brûlée, et ce serait peut-être le plus beau trait de la vie de cet illustre pontife.
[21] Guillaume-Thomas François Raynal, né à Lapanouse le 12 avril 1713, mort à Passy le 6 mars 1796. Penseur et prêtre français.
[22] Charles Bordes
[23] Lettre tirée du Mercure de Juin 1751, 2°. Volume.
[24] M. Gautier, professeur de mathématiques et d’histoire, et membre de l’Académie royales des Belles-Lettres de Nancy. Cette réfutation, après avoir été lue à l’Académie de Nancy, fut insérée dans le Mercure du mois d’octobre 1751.
[25] Montaigne, liv. I, chap. 24.
[26] Cette réponse parut dans le Mercure de septembre 1751, sans nom d’auteur ; mais on reconnut bientôt que c’était le roi de Pologne, duc de Lorraine, qui avait fait l’honneur à M. Rousseau d’entrer en lice avec lui : aussi Rousseau dans sa « Réponse au Roi de Pologne » y parle avec plus de modération qu’à ses autre adversaires.
[27] C’est cette réponse que Jean-Jacques met au nombre de ses meilleurs écrits. Voyez Conf., liv. VIII.
[28] L’ouvrage du roi de Pologne étant d’abord anonyme et non avoué par l’auteur m’obligeait à lui laisser l’incognito qu’il avait pris ; mais ce prince, ayant depuis reconnu publiquement ce même ouvrage, m’a dispensé de taire plus longtemps l’honneur qu’il m’a fait.
L’ouvrage du roi de Pologne sera imprimé dans le premier recueil du supplément au recueil des écrits de M. Rousseau.
[29] Tous les princes, bons et mauvais, seront toujours bassement et indifféremment loués, tant qu’il y aura des courtisans et des gens de lettres. Quant aux princes qui sont de grands hommes, il leur faut des éloges plus modérés et mieux choisis. La flatterie offense leur vertu, et la louange même peut faire tort à leur gloire. Je sais bien du moins que Trajan serait beaucoup plus grand à mes yeux, si Pline n’eût jamais écrit. Si Alexandre eût été en effet ce qu’il affectait de paraître, il n’eût point songé à son portrait ni à sa statue ; mais, pour son panégyrique, il n’eût permis qu’à un Lacédémonien de le faire, au risque de n’en point avoir. Le seul éloge digne d’un roi est celui qui se fait entendre, non par la bouche mercenaire d’un orateur, mais par la voix d’un peuple libre. « Pour que je prisse plaisir de vos louanges, disait l’empereur Julien à des courtisans qui vantaient sa justice, il faudrait que vous osassiez dire le contraire, s’il était vrai. »
[30] C’est de la question même qu’on pourrait être surpris ; grande et belle question, s’il en fut jamais, et qui pourra bien n’être pas sitôt renouvelée. L’académie française vient de proposer, pour le prix d’éloquence de l’année 1752, un sujet fort semblable à celui-là. Il s’agit de soutenir que l’amour des lettres inspire l’amour de la vertu. L’académie n’a pas jugé à propos de laisser un tel sujet en problème, et cette sage compagnie a doublé dans cette occasion le temps qu’elle accordait ci-devant aux auteurs, même pour les sujets les plus difficiles.
[31] Je ne saurais me justifier, comme bien d’autres, sur ce que notre éducation ne dépend point de nous, et qu’on ne nous consulte pas pour nous empoisonner. C’est de très bon gré que je me suis jeté dans l’étude ; et c’est de meilleur cœur encore que je l’ai abandonnée, en m’apercevant du trouble qu’elle jetait dans mon âme sans aucun profit pour ma raison. Je ne veux plus d’un métier trompeur, où l’on croit beaucoup faire pour la sagesse, en faisant tout pour la vanité.
[32] Var. Hist. Lib. II, cap. 31.
[33] C’est une mauvaise marque pour une société, qu’il faille tant de science dans ceux qui la conduisent ; si les hommes étaient ce qu’ils doivent être, ils n’auraient guère besoin d’étudier pour apprendre les choses qu’ils ont à faire. Au reste, Cicéron lui-même, qui, dit Montaigne, « devait au savoir tout son vaillant… reprend aucun de ses amis d’avoir accoutumé de mettre à l’astrologie, au droit, à la dialectique et à la géométrie, plus de temps que ne méritaient ces arts ; et que cela les divertissait des devoirs de la vie, plus utiles et honnêtes. » (Liv. II, chap. 12.) Il me semble que dans cette cause commune, les savants devraient mieux s’entendre entre eux, et donner au moins des raisons sur lesquelles eux-mêmes fussent d’accord.
[34] Préface de l’Encyclopédie.
[35]« On voyait régner entre ces deux partis cette haine et ce mépris réciproque qui régnèrent de tous temps entre les docteurs et les philosophes ; c’est-à-dire entre ceux qui font de leur tête un répertoire de la science d’autrui, et ceux qui se piquent d’en avoir une à eux. Mettez aux prises le maître de musique et le maître à danser du Bourgeois gentilhomme, vous aurez l’antiquaire et le bel esprit ; le chimiste et l’homme de lettres ; le jurisconsulte et le médecin ; le géomètre et le versificateur ; le théologien et le philosophe. Pour bien juger de tous ces gens-là, il suffit de s’en rapporter à eux-mêmes, et d’écouter ce que chacun vous dit, non de soi, mais des autres.
[36] Ces premiers écrivains qui scellaient de leur sang le témoignage de leur plume seraient aujourd’hui des auteurs bien scandaleux ; car ils soutenaient précisément le même sentiment que moi. Saint Justin, dans son entretien avec Triphon, passe en revue les diverses sectes de philosophie dont il avait autrefois essayé, et les rend si ridicules qu’on croirait lire un dialogue de Lucien : aussi voit-on dans l’apologie de Tertullien combien les premiers chrétiens se tenaient offensés d’être pris pour des philosophes.
Ce serait, en effet, un détail bien flétrissant pour la philosophie que l’exposition des maximes pernicieuses et des dogmes impies de ces diverses sectes. Les épicuriens niaient toute providence, les académiciens doutaient de l’existence de la divinité, et les stoïciens de l’immortalité de l’âme. Les sectes moins célèbres n’avaient pas de meilleurs sentiments ; en voici un échantillon dans ceux de Théodore, chef d’une des deux branches des cyrénaïques, rapporté par Diogène Laërce. Sustulit amicitiam quod ea neque insipientibus neque sapientibus adsit… Probabile dicebat prudentem virum non seipsum pro patria periculis exponere, neque enim pro insipientium commodis amittendam esse prudentiam. Furto quoque et adulterio et sacrilegio cum tempestivum erit, daturum operam sapientem. Nihil quippe horum turpe natura esse. Sed auferatur de hisce vulgaris opinio, quae e stultorum imperitorumque plebecula conflata est… sapientem publice absque ullo pudore ac suspicione scortis congressurum. (DIOG. LAERT. In Aristippo, Ch.98, 99.)
Ces opinions sont particulières, je le sais ; mais y a-t-il une seule de toutes les sectes qui ne soit tombée dans quelque erreur dangereuse ; et que dirons-nous de la distinction des deux doctrines si avidement reçue de tous les philosophes, et par laquelle ils professaient en secret des sentiments contraires à ceux qu’ils enseignaient publiquement ? Pythagore fut le premier qui fit usage de la doctrine intérieure ; il ne la découvrait à ses disciples qu’après de longues épreuves et avec le plus grand mystère ; il leur donnait en secret des leçons d’athéisme, et offrait solennellement des hécatombes à Jupiter. Les philosophes se trouvèrent si bien de cette méthode qu’elle se répandit rapidement dans la Grèce, et de là dans Rome ; comme on le voit par les ouvrages de Cicéron, qui se moquait avec ses amis des dieux immortels, qu’il attestait avec tant d’emphase sur la tribune aux harangues.
La doctrine intérieure n’a point été portée d’Europe à la Chine ; mais elle y est née aussi avec la philosophie ; et c’est à elle que les Chinois sont redevables de cette foule d’athées ou de philosophes qu’ils ont parmi eux. L’histoire de cette fatale doctrine, faite par un homme instruit et sincère, serait un terrible coup porté à la philosophie ancienne et moderne. Mais la philosophie bravera toujours la raison, la vérité, et le temps même ; parce qu’elle a sa source dans l’orgueil humain, plus fort que toutes ces choses.
[37] On a fait de justes reproches à Clément d’Alexandrie, d’avoir affecté dans ses écrits, une érudition profane, peu convenable à un chrétien. Cependant, il semble qu’on était excusable alors de s’instruire de la doctrine contre laquelle on avait à se défendre. Mais qui pourrait voir sans rire toutes les peines que se donnent aujourd’hui nos savants pour éclaircir les rêveries de la mythologie ?
[38] Notre foi, dit Montaigne, ce n’est pas notre acquêt ; c’est un pur présent de la libéralité d’autrui : ce n’est pas par discours ou par notre entendement que nous avons reçu notre religion, c’est par autorité et par commandement étranger. La faiblesse de notre jugement nous y aide plus que la force, et notre aveuglement plus que notre clairvoyance. C’est par l’entremise de notre ignorance que nous sommes savants. Ce n’est pas merveille si nos moyens naturels et terrestres ne peuvent concevoir cette connaissance supernaturelle et céleste. Apportons-y seulement du nôtre, l’obéissance et la subjection ; car, comme il est écrit : Je détruirai la sagesse des sages, et abattrai la prudence des prudents. (Liv. II, chap. 12.)
[39] Le duc de La Rochefoucauld. Maximes, 223.
[40] Quand il est question d’objets aussi généraux que les mœurs et les manières d’un peuple, il faut prendre garde de ne pas toujours rétrécir ses vues sur des exemples particuliers. Ce serait le moyen de ne jamais apercevoir les sources des choses. Pour savoir si j’ai raison d’attribuer la politesse à la culture des lettres, il ne faut pas chercher si un savant ou un autre sont des gens polis, mais il faut examiner les rapports qui peuvent être entre la littérature et la politesse, et voir ensuite quels sont les peuples chez lesquels ces choses se sont trouvées réunies ou séparées. J’en dis autant du luxe, de la liberté, et de toutes les autres choses qui influent sur les mœurs d’une nation, et sur lesquelles j’entends faire chaque jour tant de pitoyables raisonnements. Examiner tout cela en petit et sur quelques individus, ce n’est pas philosopher, c’est perdre son temps et ses réflexions, car on peut connaître à fond Pierre ou Jacques, et avoir fait très peu de progrès dans la connaissance des hommes.
[41] Je serai fort étonné, si quelqu’un de mes critiques ne part de l’éloge que j’ai fait de plusieurs peuples ignorants et vertueux pour m’opposer la liste de toutes les troupes de brigands qui ont infecté la terre, et qui pour l’ordinaire n’étaient pas de fort savants hommes. Je les exhorte d’avance à ne pas se fatiguer à cette recherche, à moins qu’ils ne l’estiment nécessaire pour montrer de l’érudition. Si j’avais dit qu’il suffit d’être ignorant pour être vertueux ; ce ne serait pas la peine de me répondre ; et par la même raison, je me croirai très dispensé de répondre moi-même à ceux qui perdront leur temps à me soutenir le contraire. Voyez le Timon de M. de Voltaire.
[42] Les vices nous resteraient, dit le philosophe que j’ai déjà cité, et nous aurions l’ignorance de plus. Dans le peu de lignes que cet auteur a écrites sur ce grand sujet, on voit qu’il a tourné les yeux de ce côté, et qu’il a vu loin.
[43] Cet éloge indirect de Stanislas justifie ce que dit Rousseau : J’avais le bonheur d’avoir affaire à un adversaire pour lequel mon cœur plein d’estime pouvait sans adulation le lui témoigner. C’est ce que je fis avec assez de succès, mais toujours avec dignité.
[44] Charles Borde orthographiait son nom Bordes (d’où le titre Réponse à M. Bordes). Il était homme de lettres français né à Lyon le 9 septembre 1711 et mort le 15 février 1781. Proche de Voltaire, il s’illustra surtout par cette controverse qu’il engagea avec J.J. Rousseau sur la place et l’importance des sciences et des arts.
[45] Avis de M. Musset-Pathay publié dans l’Édition P. Dupont, 1823
[46] Note de l’éditeur Arv.
[47] J.J. Rousseau répliqua à ce discours par un écrit intitulé Réponse à M. Borde(s) que nous publions à la suite de ce discours.
[48] Considérations sur les moeurs.
[49] Cf. « Avis de M. Musset-Pathay »«
[50] Il y a des vérités très certaines qui au premier coup d’œil paraissent des absurdités, et qui passeront toujours pour telles auprès de la plupart des gens. Allez dire à un homme du peuple que le soleil est plus près de nous en hiver qu’en été, ou qu’il est couché avant que nous cessions de le voir, il se moquera de vous. Il en est ainsi du sentiment que je soutiens. Les hommes les plus superficiels ont toujours été les plus prompts à prendre parti contre moi : les vrais philosophes se hâtent moins ; et si j’ai la gloire d’avoir fait quelques prosélytes, ce n’est que parmi ces derniers. Avant que de m’expliquer, j’ai longtemps et profondément médité mon sujet, et j’ai tâché de le considérer par toutes ses faces ; je doute qu’aucun de mes adversaires en puisse dire autant ; au moins n’aperçois-je point dans leurs écrits de ces vérités lumineuses qui ne frappent pas moins par leur évidence que par leur nouveauté, et qui sont toujours le fruit et la preuve d’une suffisante méditation. J’ose dire qu’ils ne m’ont jamais fait une objection raisonnable que je n’eusse prévue, et à laquelle je n’aie répondu d’avance ; voilà pourquoi je suis réduit à redire toujours les mêmes choses.
[51] Les connaissances rendent les hommes doux, dit ce philosophe illustre dont l’ouvrage toujours profond et quelquefois sublime respire partout l’amour de l’humanité. Il a écrit en ce peu de mots, et, ce qui est rare, sans déclamation, ce qu’on n’a jamais écrit de plus solide à l’avantage des lettres. Il est vrai, les connaissances rendent les hommes doux ; mais la douceur, qui est la plus aimable des vertus, est aussi quelquefois une faiblesse de l’âme. La vertu n’est pas toujours douce ; elle sait s’armer à propos de sévérité contre le vice, elle s’enflamme d’indignation contre le crime.
Et le juste au méchant ne sait point pardonner.
Ce fut une réponse très sage que celle d’un roi de Lacédémone à ceux qui louaient en sa présence l’extrême bonté de son collègue Charillus. « Et comment serait-il bon, leur dit-il, s’il ne sait pas être terrible aux méchants ? » — Quod malos boni oderint, bonos oportet esse.— Brutus n’était point un homme doux ; qui aurait le front de dire qu’il n’était pas vertueux ? Au contraire il y a des âmes lâches et pusillanimes qui n’ont ni feu ni chaleur, et qui ne sont douces que par indifférence pour le bien et pour le mal. Telle est la douceur qu’inspire aux peuples le goût des lettres.
[52] Il en a coûté la vie à Socrate pour avoir dit précisément les mêmes choses que moi. Dans le procès qui lui fut intenté, l’un de ses accusateurs plaidait pour les artistes, l’autre pour les orateurs, le troisième pour les poètes, tous pour la prétendue cause des dieux. Les poètes, les artistes, les fanatiques, les rhéteurs triomphèrent, et Socrate périt. J’ai bien peur d’avoir fait trop d’honneur à mon siècle en avançant que Socrate n’y eût point bu la ciguë. On remarquera que je disais cela dès l’an 1750.
[53] Je n’assiste jamais à la représentation d’une comédie de Molière, que je n’admire la délicatesse des spectateurs. Un mot un peu libre, une expression plutôt grossière qu’obscène, tout blesse leurs chastes oreilles, et je ne doute nullement que les plus corrompus ne soient toujours les plus scandalisés. Cependant si l’on comparait les mœurs du siècle de Molière avec celles du nôtre, quelqu’un croira-t-il que le résultat fût à l’avantage de celui-ci ? Quand l’imagination est une fois salie, tout devient pour elle un sujet de scandale. Quand on n’a plus rien de bon que l’extérieur, on redouble tous les soins pour le conserver.
[54] On m’a opposé quelque part le luxe des Asiatiques, par cette même manière de raisonner qui fait qu’on m’oppose les vices des peuples ignorants : mais, par un malheur qui poursuit mes adversaires, ils se trompent même dans les faits qui ne prouvent rien contre moi. Je sais bien que les peuples de l’Orient ne sont pas moins ignorants que nous ; mais cela n’empêche pas qu’ils ne soient aussi vains et ne fassent presque autant de livres. Les Turcs, ceux de tous qui cultivent le moins les lettres, comptaient parmi eux cinq cent quatre-vingts poètes classiques vers le milieu du siècle dernier
[55] Je n’ai nul dessein de faire ma cour aux femmes ; je consens qu’elles m’honorent de l’épithète de pédant, si redoutée de tous nos galants philosophes. Je suis grossier, maussade, impoli par principe, et ne veux point de prôneurs ; ainsi je vais dire la vérité tout à mon aise.
L’homme et la femme sont faits pour s’aimer et s’unir ; mais, passé cette union légitime, tout commerce d’amour entre eux est une source affreuse de désordres dans la société et dans les mœurs. Il est certain que les femmes seules pourraient ramener l’honneur et la probité parmi nous : mais elles dédaignent des mains de la vertu un empire qu’elles ne veulent devoir qu’à leurs charmes ; ainsi elles ne font que du mal, et reçoivent souvent elles-mêmes la punition de cette préférence. On a peine à concevoir comment, dans une religion si pure, la chasteté a pu devenir une vertu basse et monacale, capable de rendre ridicule tout homme, et je dirais presque toute femme qui oserait s’en piquer, tandis que chez les païens, cette même vertu était universellement honorée, regardée comme propre aux grands hommes, et admirée dans leurs plus illustres héros. J’en puis nommer trois qui ne céderont le pas à nul autre, et qui, sans que la religion s’en mêlât, ont tous donné des exemples mémorables de continence : Cyrus, Alexandre et le jeune Scipion. De toutes les raretés que renferme le Cabinet du Roi, je ne voudrais voir que le bouclier d’argent qui fut donné à ce dernier par les peuples d’Espagne, et sur lequel ils avaient fait graver le triomphe de sa vertu. C’est ainsi qu’il appartenait aux Romains de soumettre les peuples, autant par la vénération due à leurs mœurs, que par l’effort de leurs armes ; c’est ainsi que la ville des Falisques fut subjuguée, et Pyrrhus vainqueur chassé de l’Italie.
Je me souviens d’avoir lu quelque part une assez bonne réponse du poète Dryden à un jeune seigneur anglais qui lui reprochait que, dans une de ses tragédies, Cléomène s’amusait à causer tête à tête avec son amante, au lieu de former quelque entreprise digne de son amour. « Quand je suis auprès d’une belle, lui disait le jeune lord, je sais mieux mettre le temps à profit. Je le crois, lui répliqua Dryden, mais aussi m’avouerez-vous bien que vous n’êtes pas un héros. »
[56] Je ne puis m’empêcher de rire en voyant je ne sais combien de fort savants hommes qui m’honorent de leur critique m’opposer toujours les vices d’une multitude de peuples ignorants, comme si cela faisait quelque chose à la question. De ce que la science engendre nécessairement le vice, s’ensuit-il que l’ignorance engendre nécessairement la vertu ? Ces manières d’argumenter peuvent être bonnes pour des rhéteurs, ou pour les enfants par lesquels on m’a fait réfuter dans mon pays ; mais les philosophes doivent raisonner d’autre sorte.
[57]Le luxe nourrit cent pauvres dans nos villes, et en fait périr cent mille dans nos campagnes. L’argent qui circule entre les mains des riches et des artistes pour fournir à leurs superfluités est perdu pour la subsistance du laboureur ; et celui-ci n’a point d’habit précisément parce qu’il faut du galon aux autres. Le gaspillage des matières qui servent à la nourriture des hommes suffit seul pour rendre le luxe odieux à l’humanité. Mes adversaires sont bien heureux que la coupable délicatesse de notre langue m’empêche d’entrer là-dessus dans des détails qui les feraient rougir de la cause qu’ils osent défendre. Il faut des jus dans nos cuisines, voilà pourquoi tant de malades manquent de bouillon. Il faut des liqueurs sur nos tables, voilà pourquoi le paysan ne boit que de l’eau. Il faut de la poudre à nos perruques, voilà pourquoi tant de pauvres n’ont point de pain.
[58] Cette note est pour les philosophes, je conseille aux autres de la passer. Si l’homme est méchant par sa nature, il est clair que les sciences ne feront que le rendre pire ; ainsi voilà leur cause perdue par cette seule supposition. Mais il faut bien faire attention que, quoique l’homme soit naturellement bon, comme je le crois, et comme j’ai le bonheur de le sentir, il ne s’ensuit pas pour cela que les sciences lui soient salutaires ; car toute position qui met un peuple dans le cas de les cultiver, annonce nécessairement un commencement de corruption qu’elles accélèrent bien vite. Alors le vice de la constitution fait tout le mal qu’aurait pu faire celui de la nature, et les mauvais préjugés tiennent lieu des mauvais penchants.
[59] Périclès avait de grands talents, beaucoup d’éloquence, de magnificence et de goût ; il embellit Athènes d’excellents ouvrages de sculpture, d’édifices somptueux, et de chefs-d’œuvre dans tous les arts. Aussi Dieu sait comment il a été prôné par la foule des écrivains! Cependant il reste encore à savoir si Périclès a été un bon magistrat : car dans la conduite des états il ne s’agit pas d’élever des statues, mais de bien gouverner des hommes. je ne m’amuserai point à développer les motifs secrets de la guerre du Péloponnèse, qui fut la ruine de la république ; je ne rechercherai point si le conseil d’Alcibiade était bien ou mal fondé, si Périclès fut justement ou injustement accusé de malversation ; je demanderai seulement si les Athéniens devinrent meilleurs ou pires sous son gouvernement ; je prierai qu’on me nomme quelqu’un parmi les citoyens, parmi les esclaves, même parmi ses propres enfants, dont ses soins aient fait un homme de bien. Voilà pourtant, ce me semble, la première fonction du magistrat et du souverain. Car le plus court et le plus sûr moyen de rendre les hommes heureux n’est pas d’orner leurs villes ni même de les enrichir, mais de les rendre bons.
[60]« Je vois la plupart des esprits de mon temps faire les ingénieux à obscurcir la gloire des belles et généreuses actions anciennes, leur donnant quelque interprétation vile, et leur controuvant des occasions et des causes vaines. Grande subtilité! Qu’on me donne l’action la plus excellente et pure, je m’en vais y fournir vraisemblablement cinquante vicieuses intentions. Dieu sait, à qui les veut étendre, quelle diversité d’images ne souffre notre interne volonté. Ils ne font pas tant malicieusement que lourdement et grossièrement les ingénieux avec leur médisance. La même peine qu’on prend à détracter ces grands noms, et la même licence, je la prendrais volontiers à leur donner un tour d’épaule pour les hausser. Ces rares figures, et triées pour l’exemple du monde par le contentement des sages, je ne me feindrais pas de les recharger d’honneur, autant que mon invention pourrait, en interprétation et favorables circonstances. Et il faut croire que les efforts de notre invention sont bien au-dessous de leur mérite. C’est l’office de gens de bien de peindre la vertu la plus belle qu’il se puisse. Et ne nous messiérait pas, quand la passion nous transporterait à la faveur de si saintes formes. » Ce n’est pas Rousseau qui dit tout cela, c’est Montaigne.
[61] Curius refusant les présents des Samnites disait qu’il aimait mieux commander à ceux qui avaient de l’or que d’en avoir lui-même. Curius avait raison. Ceux qui aiment les richesses sont faits pour servir, et ceux qui les méprisent pour commander. Ce n’est pas la force de l’or qui asservit les pauvres aux riches, mais c’est qu’ils veulent s’enrichir à leur tour ; sans cela, ils seraient nécessairement les maîtres.
[62] La hauteur de mes adversaires me donnerait à la fin de l’indiscrétion, si je continuais à disputer contre eux. Ils croient m’en imposer avec leur mépris pour les petits états. Ne craignent-ils point que je ne leur demande une fois s’il est bon qu’il y en ait de grands ?
[63] SÉNÈQUE, de Providentia, cap. 2.
[64] Si Titus n’eût été empereur, nous n’aurions jamais entendu parler de lui, car il eût continué de vivre comme les autres ; et il ne devint homme de bien que quand, cessant de recevoir l’exemple de son siècle, il lui fut permis d’en donner un meilleur. Privatus atque etiam sub patre principe, ne odio quidem, nedum vituperatione publica, caruit. (SUET. In Tit., cap. I) At illi ea fama pro bono cessit, conversaque est in maximas laudes. (Id.cap. 7.)
[65] Il ne faut pas demander si les pères et les maîtres seront attentifs à écarter mes dangereux écrits des yeux de leurs enfants et de leurs élèves. En effet, quel affreux désordre, quelle indécence ne serait-ce point, si ces enfants, si bien élevés, venaient à dédaigner tant de jolies choses, et à préférer tout de bon la vertu au savoir! Ceci me rappelle la réponse d’un précepteur lacédémonien à qui l’on demandait par moquerie ce qu’il enseignerait à son élève. Je lui apprendrai, dit-il, à aimer les choses honnêtes.* Si je rencontrais un tel homme parmi nous, je lui dirais à l’oreille : Gardez-vous bien de parler ainsi, car jamais vous n’auriez de disciples ; mais dites que vous leur apprendrez à babiller agréablement et je vous réponds de votre fortune.
*Plutarque, vers la fin du traité, Que la vertu se peut enseigner.
[66] On me demandera peut-être quel mal peut faire à l’état un citoyen qui en sort pour n’y plus rentrer. Il fait du mal aux autres par le mauvais exemple qu’il donne, il en fait à lui-même par les vices qu’il va chercher. De toutes manières, c’est à la loi de le prévenir ; et il vaut encore mieux qu’il soit pendu que méchant.
[67] Il me passe par la tête un nouveau projet de défense, et je ne réponds pas que je n’aie encore la faiblesse de l’exécuter quelque jour. Cette défense ne sera composée que de raisons tirées des philosophes ; d’où il s’ensuivra qu’ils ont tous été des bavards, comme je le prétends, si l’on trouve leurs raisons mauvaises ; ou que j’ai cause gagnée, si on les trouve bonnes.
[68] Dans un ouvrage intitulé, Essai politique sur le Commerce, 1736, in-12, 2e édition.
[69] Il n’y a pas jusqu’à de petites feuilles critiques faites pour l’amusement des jeunes gens où l’on ne m’ait fait l’honneur de se souvenir de moi. Je ne les ai point lues et ne les lirai point très assurément ; mais rien ne m’empêche d’en faire le cas qu’elles méritent, et je ne doute point que tout cela ne soit fort plaisant.
[70] On m’assure que M. Gautier m’a fait l’honneur de me répliquer, quoique je ne lui eusse point répondu et que j’eusse même exposé mes raisons pour n’en rien faire. Apparemment que M. Gautier ne trouve pas ces raisons bonnes puisqu’il prend la peine de les réfuter. Je vois bien qu’il faut céder à M. Gautier, et je conviens de très bon cœur du tort que j’ai eu de ne lui pas répondre ; ainsi, nous voilà d’accord. Mon regret est de ne pouvoir réparer ma faute ; car par malheur il n’est plus temps, et personne ne saurait de quoi je veux parler.
[71] L’ouvrage auquel répond Jean-Jacques est une brochure in-8° en deux colonnes, imprimée en 1751, et contenant 132 pages. Dans l’une de ces colonnes est le discours, dans l’autre la réfutation dont on sait que l’auteur est Claude-Nicolas Le Cat. On y a joint des notes critiques, et une réplique à la Réponse faite par Rousseau à M. Gautier, réponse qui n’est autre chose que la lettre à Grimm.
[72] On lit dans certaines éditions qui semble fait contre nous.
[73] Si l’auteur me fait l’honneur de réfuter cette lettre, il ne faut pas douter qu’il ne me prouve dans une belle et docte démonstration, soutenue de très graves autorités, que ce n’est point un crime d’avoir une terre. En effet, il se peut que ce n’en soit pas un pour d’autres, mais c’en serait un pour moi.
[74] On peut voir dans le Discours de Lyon un très beau modèle de la manière dont il convient aux philosophes d’attaquer et de combattre sans personnalités et sans invectives. Je me flatte qu’on trouvera aussi dans ma réponse, qui est sous presse, un exemple de la manière dont on peut défendre ce qu’on croit vrai, avec la force dont on est capable, sans aigreur contre ceux qui l’attaquent.
[75] Si je disais qu’une si bizarre citation vient à coup sûr de quelqu’un à qui la Méthode grecque de Clénard est plus familière que les Offices de Cicéron, et qui par conséquent semble se porter assez gratuitement pour défenseur des bonnes lettres ; si j’ajoutais qu’il y a des professions, comme par exemple la chirurgie, où l’on emploie tant de termes dérivés du grec, que cela met ceux qui les exercent dans la nécessité d’avoir quelques notions élémentaires de cette langue ; ce serait prendre le ton du nouvel adversaire, et répondre comme il aurait pu faire à ma place. Je puis répondre, moi, que quand j’ai hasardé le mot investigation, j’ai voulu rendre un service à la langue, en essayant d’y introduire un terme doux, harmonieux, dont le sens est déjà connu, et qui n’a point de synonyme en français. C’est, je crois, toutes les conditions qu’on exige pour autoriser cette liberté salutaire :
Ego cur, acquirere pauca
Si possum, invideor ; cum lingua Catonis et Enni
Sermonem patrium ditaverit ?*
J’ai surtout voulu rendre exactement mon idée. Je sais, il est vrai, que la première règle de tous nos écrivains, est d’écrire correctement, et, comme ils disent, de parler français ; c’est qu’ils ont des prétentions, et qu’ils veulent passer pour avoir de la correction et de l’élégance. Ma première règle, à moi qui ne me soucie nullement de ce qu’on pensera de mon style, est de me faire entendre. Toutes les fois qu’à l’aide de dix solécismes je pourrai m’exprimer plus fortement ou plus clairement, je ne balancerai jamais. Pourvu que je sois bien compris des philosophes, je laisse volontiers les puristes courir après les mots.
- Moi-même, si je puis ajouter à mon style
Quelques termes nouveaux, me les enviera-t-on,
Quand les mots que créaient Ennius et Caton
Ont de notre patrie enrichi le langage ?
(Horace, de Arte poet. v. 55.)
[76] M. Lecat, docteur en médecine, chirurgien en chef de l’Hôtel-Dieu de Rouen, connu par un grand nombre d’ouvrages. Il était de plusieurs académies, mais non de celle de Dijon dont il se disait membre, et qui, dans une délibération datée du 22 juin 1752, le désavoua formellement et fit insérer ce désaveu dans le Mercure du mois d’août 1752. Ce fut alors que M. Lecat se fit connaître.
[77] Avis de M. Musset-Pathay publié dans l’Édition P. Dupont, 1823
[78] On m’assure que plusieurs trouvent mauvais que j’appelle mes adversaires, mes adversaires, et cela me paraît assez croyable dans un siècle où l’on n’ose plus rien appeler par son nom. J’apprends aussi que chacun de mes adversaires se plaint, quand je réponds à d’autres objections que les siennes, que je perds mon temps à me battre contre des chimères ; ce qui me prouve une chose dont je me doutais déjà bien, savoir : qu’ils ne perdent point le leur à se lire ou à s’écouter les uns les autres. Quant à moi, c’est une peine que j’ai cru devoir prendre, et j’ai lu les nombreux écrits qu’ils ont publiés contre moi, depuis la première réponse dont je fus honoré, jusqu’aux quatre sermons allemands, dont l’un commence à peu près de cette manière : « Mes frères, si Socrate revenait parmi nous, et qu’il vit l’état florissant où les sciences sont en Europe, que dis-je, en Europe ? en Allemagne ; que dis-je, en Allemagne ? en Saxe ; que dis-je, en Saxe ? à Leipzig ; que dis-je, à Leipzig ? dans cette Université : alors saisi d’étonnement, et pénétré de respect, Socrate s’assiérait modestement parmi nos écoliers ; et recevant nos leçons avec humilité, il perdrait bientôt avec nous l’ignorance dont il se plaignait si justement. » J’ai lu tout cela, et n’y ai fait que peu de réponses ; mais je suis fort aise que ces Messieurs les aient trouvées assez agréables pour être jaloux de la préférence. Pour les gens qui sont choqués du mot d’adversaires, je consens de bon coeur à le leur abandonner, pourvu qu’ils veuillent bien m’en indiquer un autre, par lequel je puisse désigner, non seulement tous ceux qui ont combattu mon sentiment, soit par écrit, soit plus prudemment et plus à leur aise, dans les cercles de femmes et de beaux esprits, où ils étaient bien sûrs que je n’irais pas me défendre, mais encore ceux qui, feignant aujourd’hui de croire que je n’ai point d’adversaires, trouvaient d’abord sans réplique les réponses de mes adversaires ; puis, quand j’ai répliqué, m’ont blâmé de l’avoir fait, parce que, selon eux, on ne m’avait point attaqué. En attendant, ils permettront que je continue d’appeler mes adversaires, mes adversaires ; car, malgré la politesse de mon siècle, je suis grossier comme les Macédoniens de Philippe.
[79] On peut voir, dans le Mercure d’Août 1752, le désaveu de l’académie de Dijon, au sujet de je ne sais quel écrit, attribué faussement par l’auteur à l’un des membres de cette académie.
[80] Toutes les fois que je songe à mon ancienne simplicité, je ne puis n’empêcher d’en rire. Je ne lisais pas un livre de morale ou de philosophie, que je ne crusse y voir l’âme et les principes de l’auteur. Je regardais tous ces graves écrivains comme des hommes modestes, sages, vertueux, irréprochables. Je me formais de leur commerce des idées angéliques, et je n’aurais approché de la maison de l’un d’eux que comme d’un sanctuaire. Enfin je les ai vus ; ce préjugé puéril s’est dissipé, et c’est la seule erreur dont ils m’aient guéri.
[81] Quand j’ai dit que nos mœurs s’étaient corrompues, je n’ai pas prétendu dire pour cela que celles de nos aïeux fussent bonnes, mais seulement que les nôtres étaient encore pires. Il y a parmi les hommes mille sources de corruption ; et quoique les sciences soient peut-être la plus abondante et la plus rapide, il s’en faut bien que ce soit la seule. La ruine de l’empire romain, les invasions d’une multitude de barbares ont fait un mélange de tous les peuples, qui a dû nécessairement détruire les meurs et les coutumes de chacun d’eux. Les croisades, le commerce, la découverte de Indes, la navigation, les voyages de long cours, et d’autres causes encore que je ne veux pas dire, ont entretenu et augmenté le désordre. Tout ce qui facilite la communication entre les diverses nations, porte aux unes, non les vertus des autres, mais leurs crimes et altère, chez toutes, les mœurs qui sont propres à leur climat et à la constitution de leur gouvernement. Les sciences n’ont donc pas fait tout le mal ; elles y ont seulement leur bonne part ; et celui surtout qui leur appartient en propre, c’est d’avoir donné à nos vices une couleur agréable, un certain air honnête qui nous empêche d’en avoir horreur. Quand on joua pour la première fois la comédie du Méchant, je me souviens qu’on ne trouvait pas que le rôle principal répondit au titre. Cléon ne parut qu’un homme ordinaire : il était, disait-on, comme tout le monde. Ce scélérat abominable, dont le caractère si bien exposé aurait dû faire frémir sur eux-mêmes tous ceux qui ont le malheur de lui ressembler, parut un caractère tout-à-fait manqué ; et ses noirceurs passèrent pour des gentillesses, parce que tel, qui se croyait un fort honnête homme, s’y reconnaissait trait pour trait.
[82] Voici un exemple moderne pour ceux qui me reprochent de n’en citer que d’anciens. La république de Gènes, cherchant à subjuguer plus aisément les Corses, n’a pas trouvé de moyen plus sûr que d’établir chez eux une académie. Il ne me serait pas difficile d’allonger cette note : mais ce serait faire tort à l’intelligence des seuls docteurs dont je me soucie
[83] Livre III, chap. 12.
[84] Je me plains de ce que la philosophie relâche les liens de la société, qui sont formés par l’estime et la bienveillance mutuelle ; et je me plains de ce que les sciences, les arts et tous les autres objets de commerce resserrent les liens de la société par l’intérêt personnel. C’est qu’en effet on ne peut resserrer un de ces liens, que l’autre ne se relâche d’autant. Il n’y a donc point en ceci de contradiction.
[85] Je remarque qu’il règne actuellement dans le monde une multitude de petites maximes qui séduisent les simples par un faux air de philosophie, et qui, outre cela, sont très commodes pour terminer les disputes d’un ton important et décisif, sans avoir besoin d’examiner la question. Telle est celle-ci : « Les hommes ont partout les mêmes passions ; partout l’amour-propre et l’intérêt les conduisent : donc ils sont partout les mêmes. » Quand les géomètres ont fait une supposition, qui, de raisonnement en raisonnement, les conduit à une absurdité, ils reviennent sur leurs pas, et démontrent ainsi la supposition fausse. La même méthode, appliquée à la maxime en question, en montrerait aisément l’absurdité : mais raisonnons autrement. Un sauvage est un homme, et un Européen est un homme. Le demi-philosophe conclut aussitôt que l’un ne vaut pas mieux que l’autre ; mais le philosophe dit : en Europe, le gouvernement, les lois, les coutumes, l’intérêt, tout met les particuliers dans la nécessité de se tromper mutuellement et sans cesse ; tout leur fait un devoir du vice ; il faut qu’ils soient méchants pour être sages ; car il n’y a point de plus grande folie que de faire le bonheur des fripons aux dépens du sien. Parmi les sauvages, l’intérêt personnel parle aussi sottement que parmi nous, mais il ne dit pas les mêmes choses : l’amour de la société et la soin de leur commune défense sont les seuls liens qui les unissent : ce mot de propriété, qui coûte tant de crimes à nos honnêtes gens, n’a presque aucun sens parmi eux : ils n’ont entre eux nulle discussion qui les divise, rien ne les porte à se tromper l’un l’autre ; l’estime publique est le seul bien auquel chacun aspire, et qu’ils méritent tous. Il est très possible qu’un sauvage fasse une mauvaise action ; mais il n’est pas possible qu’il prenne l’habitude de mal faire ; car cela ne lui serait bon à rien. Je crois qu’on peut faire une très juste estimation des mœurs des hommes sur la multitude des affaires qu’ils ont entre eux : plus ils commercent ensemble, plus ils admirent leurs talents et leur industrie, plus ils se friponnent décemment et adroitement, et plus ils sont dignes de mépris. Je le dis à regret ; l’homme de bien est celui qui n’a besoin de tromper personne, et le sauvage est cet homme-là.
Illum non populi fasces, non purpura regum
Flexit, et infidos agitans discordia fratres ;
Non res romanae, perituraque regna ; neque ille
Aut doluit miserans inopem, aut invidit habenti.
[86] Je trouve dans l’Histoire un exemple unique, mais frappant, qui semble contredire cette maxime : c’est celui de la fondation de Rome, faite par une troupe de bandits dont les descendants devinrent, en peu de générations, le plus vertueux peuple qui ait jamais existé. Je ne serais pas en peine d’expliquer ce fait, si c’en était ici le lieu ; mais je me contenterai de remarquer que les fondateurs de Rome étaient moins des hommes dont les mœurs fussent corrompues, que des hommes dont les mœurs n’étaient point formées : ils ne méprisaient pas la vertu : mais ils ne la connaissaient pas encore ; car ces mots vertus et vices sont des notions collectives qui ne naissent que de la fréquentation des hommes. Au surplus, on tirerait un mauvais parti de cette objection en faveur des sciences : car, des deux premiers rois de Rome, qui donnèrent une forme à la république, et instituèrent ses coutumes et ses mœurs, l’un ne s’occupait que de guerres, l’autre que de rites sacrés, les deux choses du monde les plus éloignées de la philosophie.
[87] Ce simulacre est une certaine douceur de mœurs qui supplée quelquefois à leur pureté ; une certaine apparence d’ordre, qui prévient l’horrible confusion ; une certaine admiration des belles choses, qui empêche les bonnes de tomber tout-à-fait dans l’oubli. C’est le vice qui prend le masque de la vertu, non comme l’hypocrisie pour tromper et trahir, mais pour s’ôter sous cette aimable et sacrée effigie, l’horreur qu’il a de lui-même, quand il se voit à découvert.
[88] J’admire combien la plupart des gens de lettres ont pris le change dans cette affaire-ci. Quand ils ont vu les sciences et les arts attaqués, ils ont cru qu’on en voulait personnellement à eux, tandis que, sans se contredire eux-mêmes, ils pourraient tous penser, comme moi, que, quoique ces choses aient fait beaucoup de mal à la société, il est très essentiel de s’en servir aujourd’hui, comme d’une médecine au mal qu’elles ont causé, ou comme de ces animaux malfaisants qu’il faut écraser sur la morsure. En un mot, il n’y pas un homme de lettres qui, s’il peut soutenir dans sa conduite l’examen de l’article précédent, ne puisse dire en sa faveur ce que je dis en la mienne ; et cette manière de raisonner me paraît leur convenir d’autant mieux, qu’entre nous ils se soucient fort peu des sciences, pourvu qu’elles continuent de mettre les savants en honneur. C’est comme les prêtres du paganisme, qui ne tenaient à la religion qu’autant qu’elle les faisait respecter.
[89] Avis de M. Musset-Pathay publié dans l’Édition P. Dupont, 1823
[90] Hérodote raconte qu’après le meurtre du faux Smerdis, les sept libérateurs de la Perse s’étant assemblés pour délibérer sur la forme de gouvernement qu’ils donneraient à l’état, Otanès opina fortement pour la république ; avis d’autant plus extraordinaire dans la bouche d’un satrape qu’outre la prétention qu’il pouvait avoir à l’empire, les grands craignent plus que la mort une sorte de gouvernement qui les force à respecter les hommes. Otanès, comme on peut bien croire, ne fut pointé écouté ; et voyant qu’on allait procéder à l’élection d’un monarque, lui, qui ne voulait ni obéir ni commander, céda volontairement aux autres concurrents son droit à la couronne, demandant pour tout dédommagement d’être libre et indépendant, lui et sa postérité ; ce qui lui fut accordé. Quand Hérodote ne nous apprendrait pas la restriction qui fut mise à ce privilège, il faudrait nécessairement la supposer ; autrement Otanès, ne reconnaissant aucune sorte de loi, et n’ayant de compte à rendre à personne, aurait été tout-puissant dans l’état et plus puissant que le roi même. Mais il n’y avait guère d’apparence qu’un homme capable de se contenter, en pareil cas, d’un tel privilège fût capable d’en abuser. En effet, on ne voit pas que ce droit ait jamais causé le moindre trouble dans le royaume, ni par le sage Otanès, ni par aucun de ses descendants.
[91] Dès mon premier pas je m’appuie avec confiance sur une de ces autorités respectables pour les philosophes, parce qu’elles viennent d’une raison solide et sublime qu’eux seuls savent trouver et sentir.
« Quelque intérêt que nous ayons à nous connaître nous-mêmes, je ne sais si nous ne connaissons pas mieux tout ce qui n’est pas nous. Pourvus par la nature d’organes uniquement destinés à notre conservation, nous ne les employons qu’à recevoir les impressions étrangères, nous ne cherchons qu’à nous répandre au-dehors, et à exister hors de nous : trop occupés à multiplier les fonctions de nos sens et à augmenter l’étendue extérieure de notre être, rarement faisons-nous usage de ce sens intérieur qui nous réduit à nos vraies dimensions et qui sépare de nous tout ce qui n’en est pas. C’est cependant de ce sens dont il faut nous servir, si nous voulons nous connaître ; c’est le seul par lequel nous puissions nous juger. Mais comment donner à ce sens son activité et toute son étendue ? comment dégager notre âme, dans laquelle il réside, de toutes les illusions de notre esprit ? Nous avons perdu l’habitude de l’employer, elle est demeurée sans exercice au milieu du tumulte de nos sensations corporelles, elle s’est desséchée par le feu de nos passions ; le cœur, l’esprit, le sens, tout a travaillé contre elle. » Hist. Nat., De la Nature de l’homme.
[92] Les changements qu’un long usage de marcher sur deux pieds a pu produire dans la conformation de l’homme, les rapports qu’on observe encore entre ses bras et les jambes antérieures des quadrupèdes et l’induction tirée de leur manière de marcher, ont pu faire naître des doutes sur celle qui devait nous être la plus naturelle. Tous les enfants commencent par marcher à quatre pieds, et ont besoin de notre exemple et de nos leçons pour apprendre à se tenir debout. Il y a même des nations sauvages, telles que les Hottentots, qui, négligeant beaucoup les enfants, les laissent marcher sur les mains si longtemps qu’ils ont ensuite bien de la peine à les redresser ; autant en font les enfants des Caraïbes des Antilles. Il y a divers exemples d’hommes quadrupèdes : et je pourrais entre autres citer celui de cet enfant qui fut trouvé, en 1344, auprès de Hesse, où il avait été nourri par des loups, et qui disait depuis, à la cour du prince Henri, que, s’il n’eût tenu qu’à lui, il eût mieux aimé retourner avec eux que de vivre parmi les hommes. Il avait tellement pris l’habitude de marcher comme ces animaux, qu’il fallut lui attacher des pièces de bois qui le forçaient à se tenir debout et en équilibre sur ses deux pieds. Il en était de même de l’enfant qu’on trouva, en 1694, dans les forêts de Lituanie, et qui vivait parmi les ours. Il ne donnait, dit M. de Condillac, aucune marque de raison, marchait sur ses pieds et sur ses mains, n’avait aucun langage, et formait des sons qui ne ressemblaient en rien à ceux d’un homme. Le petit sauvage d’Hanovre, qu’on mena il y a plusieurs années à la cour d’Angleterre, avait toutes les peines du monde à s’assujettir à marcher sur deux pieds, et l’on trouva, en 1719, deux autres sauvages dans les Pyrénées, qui couraient par les montagnes à la manière des quadrupèdes. Quant à ce qu’on pourrait objecter que c’est se priver de l’usage des mains dont nous tirons tant d’avantages, outre que l’exemple des singes montre que la main peut fort bien être employée des deux manières, cela prouverait seulement que l’homme peut donner à ses membres une destination plus commode que celle de la nature, et non que la nature a destiné l’homme à marcher autrement qu’elle ne lui enseigne.
Mais il y a, ce me semble, de beaucoup meilleures raisons à dire pour soutenir que l’homme est un bipède. Premièrement, quand on ferait voir qu’il a pu d’abord être conformé autrement que nous le voyons, et cependant devenir enfin ce qu’il est, ce n’en serait pas assez pour conclure que cela se soit fait ainsi : car, après avoir montré la possibilité de ces changements, il faudrait encore, avant que de les admettre, en montrer au moins la vraisemblance. De plus, si les bras de l’homme paraissent avoir pu lui servir de jambes au besoin, c’est la seule observation favorable à ce système sur un grand nombre d’autres qui lui sont contraires. Les principales sont, que la manière dont la tête de l’homme est attachée à son corps, au lieu de diriger sa vue horizontalement, comme l’ont tous les autres animaux, et comme il l’a lui-même en marchant debout, lui eût tenu, marchant à quatre pieds, les yeux directement fichés vers la terre, situation très peu favorable à la conservation de l’individu ; que la queue qui lui manque, et dont il n’a que faire marchant à deux pieds, est utile aux quadrupèdes, et qu’aucun d’eux n’en est privé ; que le sein de la femme, très bien situé pour un bipède, qui tient son enfant dans ses bras, l’est si mal pour un quadrupède, que nul ne l’a placé de cette manière ; que le train de derrière étant d’une excessive hauteur à proportion des jambes de devant, ce qui fait que marchant à quatre nous nous traînons sur les genoux, le tout eût fait un animal mal proportionné et marchant peu commodément ; que s’il eût posé le pied à plat ainsi que la main, il aurait eu dans la jambe postérieure une articulation de moins que les autres animaux ; savoir celle qui joint le canon au tibia ; et qu’en ne posant que la pointe du pied, comme il aurait sans doute été contraint de faire, le tarse, sans parler de la pluralité des os qui le composent, paraît trop gros pour tenir lieu de canon, et ses articulations avec le métatarse et le tibia trop rapprochées pour donner à la jambe humaine, dans cette situation, la même flexibilité qu’ont celles des quadrupèdes. L’exemple des enfants, étant pris dans un âge où les forces naturelles ne sont point encore développées ni les membres raffermis, ne conclut rien du tout ; et j’aimerais autant dire que les chiens ne sont pas destinés à marcher, parce qu’ils ne font que ramper quelques semaines après leur naissance. Les faits particuliers ont encore peu de force contre la pratique universelle de tous les hommes, même des nations qui, n’ayant eu aucune communication avec les autres, n’avaient pu rien imiter d’elles. Un enfant abandonné dans une forêt avant que de pouvoir marcher, et nourri par quelque bête, aura suivi l’exemple de sa nourrice, en s’exerçant à marcher comme elle ; l’habitude lui aura pu donner des facilités qu’il ne tenait point de la nature, et comme des manchots parviennent, à force d’exercice, à faire avec leurs pieds tout ce que nous faisons de nos mains, il sera parvenu enfin à employer ses mains à l’usage des pieds.
[93] S’il se trouvait parmi mes lecteurs quelque assez mauvais physicien pour me faire des difficultés sur la supposition de cette fertilité naturelle de la terre, je vais lui répondre par le passage suivant :
« Comme les végétaux tirent pour leur nourriture beaucoup plus de substance de l’air et de l’eau qu’ils n’en tirent de la terre, il arrive qu’en pourrissant ils rendent à la terre plus qu’ils n’en ont tiré ; d’ailleurs une forêt détermine les eaux de la pluie en arrêtant les vapeurs. Ainsi dans un bois que l’on conserverait bien longtemps sans y toucher, la couche de terre qui sert à la végétation augmenterait considérablement ; mais les animaux rendant moins à la terre qu’ils n’en tirent, et les hommes faisant des consommations énormes de bois et de plantes pour le feu et pour d’autres usages, il s’ensuit que la couche de terre végétale d’un pays habité doit toujours diminuer et devenir enfin comme le terrain de l’Arabie Pétrée, et comme celui de tant d’autres provinces de l’Orient, qui est en effet le climat le plus anciennement habité, où l’on ne trouve que du sel et des sables, car le sel fixe des plantes et des animaux reste, tandis que toutes les autres parties se volatilisent. » M. de Buffon, Hist. Nat. Preuves de la Théorie de la Terre, art. VII.
On peut ajouter à cela la preuve de fait par la quantité d’arbres et de plantes de toute espèce, dont étaient remplies presque toutes les îles désertes qui ont été découvertes dans ces derniers siècles, et par ce que l’histoire nous apprend des forêts immenses qu’il a fallu abattre par toute la terre à mesure qu’elle s’est peuplée et policée. Sur quoi je ferai encore les trois remarques suivantes : l’une, que s’il y a une sorte de végétaux qui puissent compenser la déperdition de matière végétale qui se fait par les animaux, selon le raisonnement de M. de Buffon, ce sont surtout les bois, dont les têtes et les feuilles rassemblent et s’approprient plus d’eau et de vapeurs que ne font les autres plantes ; la seconde, que la destruction du sol, c’est-à-dire la perte de la substance propre à la végétation, doit s’accélérer à proportion que la terre est plus cultivée, et que les habitants plus industrieux consomment en plus grande abondance ses productions de toute espèce. Ma troisième et plus importante remarque est que les fruits des arbres fournissent à l’animal une nourriture plus abondante que ne peuvent faire les autres végétaux ; expérience que j’ai faite moi-même, en comparant les produits de deux terrains égaux en grandeur et en qualité, l’un couvert de châtaigniers et l’autre semé de blé.
[94] Parmi les quadrupèdes, les deux distinctions les plus universelles des espèces voraces se tirent, l’une de la figure des dents, et l’autre de la conformation des intestins. Les animaux qui ne vivent que de végétaux ont tous les dents plates, comme le cheval, le bœuf, le mouton, le lièvre, mais les voraces les ont pointues, comme le chat, le chien, le loup, le renard. Et quant aux intestins, les frugivores en ont quelques-uns, tels que le côlon, qui ne se trouvent pas dans les animaux voraces. Il semble donc que l’homme, ayant les dents et les intestins comme les ont les animaux frugivores, devrait naturellement être rangé dans cette classe ; et non seulement les observations anatomiques confirment cette opinion, mais les monuments de l’antiquité y sont encore très favorables. « Dicéarque, dit saint Jérôme, rapporte dans ses Livres des antiquités grecques, que sous le règne de Saturne, où la terre était encore fertile par elle-même, nul homme ne mangeait de chair, mais que tous vivaient des fruits et des légumes qui croissaient naturellement. » (Lib. II, Adv. Jovinian.) On peut voir par là que je néglige bien des avantages que je pourrais faire valoir. Car la proie étant presque l’unique sujet de combat entre les animaux carnassiers, et les frugivores vivant entre eux dans une paix continuelle, si l’espèce humaine était de ce dernier genre, il est clair qu’elle aurait eu beaucoup plus de facilité à subsister dans l’état de nature, beaucoup moins de besoin et d’occasions d’en sortir.
[95] Toutes les connaissances qui demandent de la réflexion, toutes celles qui ne s’acquièrent que par l’enchaînement des idées et ne se perfectionnent que successivement, semblent être tout à fait hors de la portée de l’homme sauvage, faute de communication avec ses semblables, c’est-à-dire faute de l’instrument qui sert à cette communication et des besoins qui la rendent nécessaire. Son savoir et son industrie se bornent à sauter, courir, se battre, lancer une pierre, escalader un arbre. Mais s’il ne fait que ces choses, en revanche il les fait beaucoup mieux que nous, qui n’en avons pas le même besoin que lui ; et comme elles dépendent uniquement de l’exercice du corps, et ne sont susceptibles d’aucune communication ni d’aucun progrès d’un individu à l’autre, le premier homme a pu y être tout aussi habile que ses derniers descendants.
Les relations des voyageurs sont pleines d’exemples de la force et de la vigueur des hommes chez les nations barbares et sauvages ; elles ne vantent guère moins leur adresse et leur légèreté : et comme il ne faut que des yeux pour observer ces choses, rien n’empêche qu’on n’ajoute foi à ce que certifient là-dessus des témoins oculaires ; j’en tire au hasard quelques exemples des premiers livres qui me tombent sous la main.
« Les Hottentots, dit Kolben, entendent mieux la pêche que les Européens du Cap. Leur habileté est égale au filet, à l’hameçon et au dard, dans les anses comme dans les rivières. Ils ne prennent pas moins habilement le poisson avec la main. Ils sont d’une adresse incomparable à la nage. Leur manière de nager a quelque chose de surprenant et qui leur est tout à fait propre. Ils nagent le corps droit et les mains étendues hors de l’eau, de sorte qu’ils paraissent marcher sur la terre. Dans la plus grande agitation de la mer et lorsque les flots forment autant de montagnes, ils dansent en quelque sorte sur le dos des vagues, montant et descendant comme un morceau de liège.
« Les Hottentots, dit encore le même auteur, sont d’une adresse surprenante à la chasse, et la légèreté de leur course passe l’imagination. » Il s’étonne qu’ils ne fassent pas plus souvent un mauvais usage de leur agilité, ce qui leur arrive pourtant quelquefois, comme on peut juger par l’exemple qu’il en donne : « Un matelot hollandais, en débarquant au Cap, chargea, dit-il, un Hottentot de le suivre à la ville avec un rouleau de tabac d’environ vingt livres. Lorsqu’ils furent tous deux à quelque distance de la troupe, le Hottentot demanda au matelot s’il savait courir. Courir ? répond le Hollandais ; oui, fort bien. Voyons, reprit l’Africain ; et fuyant avec le tabac il disparut presque aussitôt. Le matelot confondu de cette merveilleuse vitesse ne pensa point à le poursuivre, et ne revit jamais ni son tabac ni son porteur.
« Ils ont la vue si prompte et la main si certaine que les Européens n’en approchent point. À cent pas, ils toucheront d’un coup de pierre une marque de la grandeur d’un demi-sou ; et ce qu’il y a de plus étonnant, c’est qu’au lieu de fixer comme nous les yeux sur le but, ils font des mouvements et des contorsions continuelles. Il semble que leur pierre soit portée par une main invisible. »
Le P. du Tertre dit à peu près sur les sauvages des Antilles les mêmes choses qu’on vient de lire sur les Hottentots du cap de Bonne-Espérance. Il vante surtout leur justesse à tirer avec leurs flèches les oiseaux au vol et les poissons à la nage, qu’ils prennent ensuite en plongeant. Les sauvages de l’Amérique septentrionale ne sont pas moins célèbres par leur force et leur adresse ; et voici un exemple qui pourra faire juger de celles des Indiens de l’Amérique méridionale.
En l’année 1746, un Indien de Buenos Aires, ayant été condamné aux galères à Cadix, proposa au gouverneur de racheter sa liberté en exposant sa vie dans une fête publique. Il promit qu’il attaquerait seul le plus furieux taureau sans autre arme en main qu’une corde, qu’il le terrasserait, qu’il le saisirait avec sa corde par telle partie qu’on indiquerait, qu’il le sellerait, le briderait, le monterait, et combattrait, ainsi monté, deux autres taureaux des plus furieux qu’on ferait sortir du Torillo et qu’il les mettrait tous à mort l’un après l’autre dans l’instant qu’on le lui commanderait, et sans le secours de personne ; ce qui lui fut accordé. L’Indien tint parole et réussit dans tout ce qu’il avait promis. Sur la manière dont il s’y prit et sur tout le détail du combat, on peut consulter le premier tome in-12 des Observations sur l’Histoire naturelle de M. Gautier, d’où ce fait est tiré, page 262.
[96] « La durée de la vie des chevaux, dit M. de Buffon, est comme dans toutes les autres espèces d’animaux proportionnée à la durée du temps de leur accroissement. L’homme, qui est quatorze ans à croître, peut vivre six ou sept fois autant de temps, c’est-à-dire quatre-vingt-dix ou cent ans, le cheval, dont l’accroissement se fait en quatre ans, peut vivre six ou sept fois autant, c’est-à-dire vingt-cinq ou trente ans. Les exemples qui pourraient être contraires à cette règle sont si rares qu’on ne doit pas même les regarder comme une exception dont on puisse tirer des conséquences ; et comme les gros chevaux prennent leur accroissement en moins de temps que les chevaux fins, ils vivent aussi moins de temps et sont vieux dès l’âge de quinze ans. »
[97] Je crois voir entre les animaux carnassiers et les frugivores une autre différence encore plus générale que celle que j’ai remarquée puisque celle-ci s’étend jusqu’aux oiseaux. Cette différence consiste dans le nombre des petits, qui n’excède jamais deux à chaque portée, pour les espèces qui ne vivent que de végétaux et qui va ordinairement au-delà de ce nombre pour les animaux voraces. Il est aisé de connaître à cet égard la destination de la nature par le nombre des mamelles, qui n’est que de deux dans chaque femelle de la première espèce, comme la jument, la vache, la chèvre, la biche, la brebis, etc., et qui est toujours de six ou de huit dans les autres femelles comme la chienne, la chatte, la louve, la tigresse, etc. La poule, l’oie, la cane, qui sont toutes des oiseaux voraces ainsi que l’aigle, l’épervier, la chouette, pondent aussi et couvent un grand nombre d’œufs, ce qui n’arrive jamais à la colombe, à la tourterelle ni aux oiseaux, qui ne mangent absolument que du grain, lesquels ne pondent et ne couvent guère que deux œufs à la fois. La raison qu’on peut donner de cette différence est que les animaux qui ne vivent que d’herbes et de plantes, demeurant presque tout le jour à la pâture et étant forcés d’employer beaucoup de temps à se nourrir, ne pourraient suffire à allaiter plusieurs petits, au lieu que les voraces faisant leur repas presque en un instant peuvent plus aisément et plus souvent retourner à leurs petits et à leur chasse et réparer la dissipation d’une si grande quantité de lait. Il y aurait à tout ceci bien des observations particulières et des réflexions à faire ; mais ce n’en est pas ici le lieu et il me suffit d’avoir montré dans cette partie le système le plus général de la nature, système qui fournit une nouvelle raison de tirer l’homme de la classe des animaux carnassiers et de le ranger parmi les espèces frugivores.
[98] Il peut y avoir à ceci quelques exceptions : celle, par exemple, de cet animal de la province de Nicaraga, qui ressemble à un renard, qui a les pieds comme les mains d’un homme, et qui, selon Corréal, a sous le ventre un sac où la mère met ses petits lorsqu’elle est obligée de fuir. C’est sans doute le même animal qu’on appelle tlaquatzin au Mexique, et à la femelle duquel Laët donne un semblable sac pour le même usage.
[99] Un auteur célèbre, calculant les biens et les maux de la vie humaine, et comparant les deux sommes, a trouvé que la dernière surpassait l’autre de beaucoup, et qu’à tout prendre, la vie était pour l’homme un assez mauvais présent. Je ne suis point surpris de sa conclusion ; il a tiré tous ses raisonnements de la constitution de l’homme civil : s’il fût remonté jusqu’à l’homme naturel, on peut juger qu’il eût trouvé des résultats très différents, qu’il eût aperçu que l’homme n’a guère de maux que ceux qu’il s’est donnés lui-même et que la nature eût été justifiée. Ce n’est pas sans peine que nous sommes parvenus à nous rendre si malheureux. Quand d’un côté l’on considère les immenses travaux des hommes, tant de sciences approfondies, tant d’arts inventés, tant de forces employées, des abîmes comblés, des montagnes rasées, des rochers brisés, des fleuves rendus navigables, des terres défrichées, des lacs creusés, des marais desséchés, des bâtiments énormes élevés sur la terre, la mer couverte de vaisseaux et de matelots, et que de l’autre on recherche avec un peu de méditation les vrais avantages qui ont résulté de tout cela pour le bonheur de l’espèce humaine, on ne peut qu’être frappé de l’étonnante disproportion qui règne entre ces choses, et déplorer l’aveuglement de l’homme qui, pour nourrir son fol orgueil et je ne sais quelle vaine admiration de lui-même, le fait courir avec ardeur après toutes les misères dont il est susceptible, et que la bienfaisante nature avait pris soin d’écarter de lui.
Les hommes sont méchants ; une triste et continuelle expérience dispense de la preuve ; cependant l’homme est naturellement bon, je crois l’avoir démontré ; qu’est-ce donc qui peut l’avoir dépravé à ce point sinon les changements survenus dans sa constitution, les progrès qu’il a faits et les connaissances qu’il a acquises ? Qu’on admire tant qu’on voudra la société humaine, il n’en sera pas moins vrai qu’elle porte nécessairement les hommes à s’entre-haïr à proportion que leurs intérêts se croisent, à se rendre mutuellement des services apparents et à se faire en effet tous les maux imaginables. Que peut-on penser d’un commerce où la raison de chaque particulier lui dicte des maximes directement contraires à celles que la raison publique prêche au corps de la société et où chacun trouve son compte dans le malheur d’autrui ? Il n’y a peut-être pas un homme aisé à qui des héritiers avides et souvent ses propres enfants ne souhaitent la mort en secret, pas un vaisseau en mer dont le naufrage ne fût une bonne nouvelle pour quelque négociant, pas une maison qu’un débiteur ne voulût voir brûler avec tous les papiers qu’elle contient ; pas un peuple qui ne se réjouisse des désastres de ses voisins. C’est ainsi que nous trouvons notre avantage dans le préjudice de nos semblables, et que la perte de l’un fait presque toujours la prospérité de l’autre, mais ce qu’il y de plus dangereux encore, c’est que les calamités publiques sont l’attente et l’espoir d’une multitude de particuliers. Les uns veulent des maladies, d’autres la moralité, d’autres la guerre, d’autres la famine ; j’ai vu des hommes affreux pleurer de douleur aux apparences d’une année fertile, et le grand et funeste incendie de Londres, qui coûta la vie ou les biens à tant de malheureux, fit peut-être la fortune à plus de dix mille personnes. Je sais que Montaigne blâme l’Athénien Démades d’avoir fait punir un ouvrier qui vendant fort cher des cercueils gagnait beaucoup à la mort des citoyens, mais la raison que Montaigne allègue étant qu’il faudrait punir tout le monde, il est évident qu’elle confirme les miennes. Qu’on pénètre donc au travers de nos frivoles démonstrations de bienveillance ce qui se passe au fond des cœurs et qu’on réfléchisse à ce que doit être un état de choses où tous les hommes sont forcés de se caresser et de se détruire mutuellement et où ils naissent ennemis par devoir et fourbes par intérêt. Si l’on me répond que la société est tellement constituée que chaque homme gagne à servir les autres, je répliquerai que cela serait fort bien s’il ne gagnait encore plus à leur nuire. Il n’y a point de profit si légitime qui ne soit surpassé par celui qu’on peut faire illégitimement et le tort fait au prochain est toujours plus lucratif que les services. Il ne s’agit donc plus que de trouver les moyens de s’assurer l’impunité, et c’est à quoi les puissants emploient toutes leurs forces, et les faibles toutes leurs ruses.
L’homme sauvage, quand il a dîné, est en paix avec toute la nature, et l’ami de tous ses semblables. S’agit-il quelquefois de disputer son repas ? Il n’en vient jamais aux coups sans avoir auparavant comparé la difficulté de vaincre avec celle de trouver ailleurs sa subsistance et comme l’orgueil ne se mêle pas du combat, il se termine par quelques coups de poing. Le vainqueur mange, le vaincu va chercher fortune, et tout est pacifié, mais chez l’homme en société, ce sont bien d’autres affaires ; il s’agit premièrement de pourvoir au nécessaire, et puis au superflu ; ensuite viennent les délices, et puis les immenses richesses, et puis des sujets, et puis des esclaves ; il n’a pas un moment de relâche ; ce qu’il y a de plus singulier, c’est que moins les besoins sont naturels et pressants, plus les passions augmentent, et, qui pis est, le pouvoir de les satisfaire ; de sorte qu’après de longues prospérités, après avoir englouti bien des trésors et désolé bien des hommes, mon héros finira par tout égorger jusqu’à ce qu’il soit l’unique maître de l’univers. Tel est en abrégé le tableau moral, sinon de la vie humaine, au moins des prétentions secrètes du cœur de tout homme civilisé.
Comparez sans préjugés l’état de l’homme civil avec celui de l’homme sauvage et recherchez, si vous le pouvez, combien, outre sa méchanceté, ses besoins et ses misères, le premier a ouvert de nouvelles portes à la douleur à la mort. Si vous considérez les peines d’esprit qui nous consument, les passions violentes qui nous épuisent et nous désolent, les travaux excessifs dont les pauvres sont surchargés, la mollesse encore plus dangereuse à laquelle les riches s’abandonnent, et qui font mourir les uns de leurs besoins et les autres de leurs excès, si vous songez aux monstrueux mélanges des aliments, à leurs pernicieux assaisonnements, aux denrées corrompues, aux drogues falsifiées, aux friponneries de ceux qui les vendent, aux erreurs de ceux qui les administrent, au poison des vaisseaux dans lesquels on les prépare, si vous faites attention aux maladies épidémiques engendrées par le mauvais air parmi des multitudes d’hommes rassemblés, à celles qu’occasionnent la délicatesse de notre manière de vivre, les passages alternatifs de l’intérieur de nos maisons au grand air, l’usage des habillements pris ou quittés avec trop peu de précaution, et tous les soins que notre sensualité excessive a tournés en habitudes nécessaires et dont la négligence ou la privation nous coûte ensuite la vie ou la santé, si vous mettez en ligne de compte les incendies et les tremblements de terre qui, consumant ou renversant des villes entières, en font périr les habitants par milliers, en un mot, si vous réunissez les dangers que toutes ces causes assemblent continuellement sur nos têtes, vous sentirez combien la nature nous fait payer cher le mépris que nous avons fait de ses leçons.
Je ne répéterai point ici sur la guerre ce que j’en ai dit ailleurs ; mais je voudrais que les gens instruits voulussent ou osassent donner une fois au public le détail des horreurs qui se commettent dans les armées par les entrepreneurs des vivres et des hôpitaux, on verrait que leurs manœuvres non trop secrètes par lesquelles les plus brillantes armées se fondent en moins de rien font plus périr de soldats que n’en moissonne le fer ennemi. C’est encore un calcul non moins étonnant que celui des hommes que la mer engloutit tous les ans, soit par la faim, soit par le scorbut, soit par les pirates, soit par le feu, soit par les naufrages. Il est clair qu’il faut mettre aussi sur le compte de la propriété établie, et par conséquent de la société, les assassinats, les empoisonnements, les vols de grands chemins et les punitions mêmes de ces crimes, punitions nécessaires pour prévenir de plus grands maux, mais qui, pour le meurtre d’un homme coûtant la vie à deux ou davantage, ne laissent pas de doubler réellement la perte de l’espèce humaine. Combien de moyens honteux d’empêcher la naissance des hommes et de tromper la nature ? Soit par ces goûts brutaux et dépravés qui insultent son plus charmant ouvrage, goûts que les sauvages ni les animaux ne connurent jamais, et qui ne sont nés dans les pays policés que d’une imagination corrompue ; soit par ces avortements secrets, dignes fruits de la débauche et de l’honneur vicieux ; soit par l’exposition ou le meurtre d’une multitude d’enfants, victimes de la misère de leurs parents ou de la honte barbare de leurs mères ; soit enfin par la mutilation de ces malheureux dont une partie de l’existence et toute la postérité sont sacrifiées à de vaines chansons, ou, ce qui est pis encore, à la brutale jalousie de quelques hommes, mutilation qui dans ce dernier cas outrage doublement la nature, et par le traitement que reçoivent ceux qui la souffrent, et par l’usage auquel ils sont destinés. Que serait-ce si j’entreprenais de montrer l’espèce humaine attaquée dans sa source même, et jusque dans le plus saint de tous les liens, où l’on n’ose plus écouter la nature qu’après avoir consulté la fortune et où, le désordre civil confondant les vertus et les vices, la continence devient une précaution criminelle, et le refus de donner la vie à son semblable, un acte d’humanité ? Mais sans déchirer le voile qui couvre tant d’horreurs, contentons-nous d’indiquer le mal auquel d’autres doivent apporter le remède.
Qu’on ajoute à tout cela cette quantité de métiers malsains qui abrègent les jours ou détruisent le tempérament ; tels que sont les travaux des mines, les diverses préparations des métaux, des minéraux, surtout du plomb, du cuivre, du mercure, du cobalt, de l’arsenic, du réalgar ; ces autres métiers périlleux qui coûtent tous les jours la vie à quantité d’ouvriers, les uns couvreurs, d’autres charpentiers, d’autres maçons, d’autres travaillant aux carrières ; qu’on réunisse, dis-je, tous ces objets, et l’on pourra voir dans l’établissement et la perfection des sociétés les raisons de la diminution de l’espèce, observée par plus d’un philosophe.
Le luxe, impossible à prévenir chez des hommes avides de leurs propres commodités et de la considération des autres, achève bientôt le mal que les sociétés ont commencé, et sous prétexte de faire vivre les pauvres qu’il n’eût pas fallu faire, il appauvrit tout le reste et dépeuple l’état tôt ou tard.
Le luxe est un remède beaucoup pire que le mal qu’il prétend guérir ; ou plutôt, il est lui-même le pire de tous les maux, dans quelque état grand ou petit que ce puisse être, et qui, pour nourrir des foules de valets et de misérables qu’il a faits, accable et ruine le laboureur et le citoyen. Semblable à ces vents brûlants du midi qui, couvrant l’herbe et la verdure d’insectes dévorants, ôtent la subsistance aux animaux utiles et portent la disette et la mort dans tous les lieux où ils se font sentir.
De la société et du luxe qu’elle engendre, naissent les arts libéraux et mécaniques, le commerce, les lettres ; et toutes ces inutilités, qui font fleurir l’industrie, enrichissent et perdent les états. La raison de ce dépérissement est très simple. Il est aisé de voir que par sa nature l’agriculture doit être le moins lucratif de tous les arts ; parce que son produit étant de l’usage le plus indispensable pour tous les hommes, le prix en doit être proportionné aux facultés des plus pauvres. Du même principe on peut tirer cette règle, qu’en général les arts sont lucratifs en raison inverse de leur utilité et que les plus nécessaires doivent enfin devenir les plus négligés. Par où l’on voit ce qu’il faut penser des vrais avantages de l’industrie et de l’effet réel qui résulte de ses progrès.
Telles sont les causes sensibles de toutes les misères où l’opulence précipite enfin les nations les plus admirées. À mesure que l’industrie et les arts s’étendent et fleurissent, le cultivateur, méprisé, chargé d’impôts nécessaires à l’entretien du luxe et condamné à passer sa vie entre le travail et la faim, abandonne ses champs, pour aller chercher dans les villes le pain qu’il y devrait porter. Plus les capitales frappent d’admiration les yeux stupides du peuple, plus il faudrait gémir de voir les campagnes abandonnées, les terres en friche, et les grands chemins inondés de malheureux citoyens devenus mendiants ou voleurs et destinés à finir un jour leur misère sur la roue ou sur un fumier. C’est ainsi que l’état, s’enrichissant d’un côté, s’affaiblit et se dépeuple de l’autre, et que les plus puissantes monarchies, après bien des travaux pour se rendre opulentes et désertes, finissent par devenir la proie des nations pauvres qui succombent à la funeste tentation de les envahir, et qui s’enrichissent et s’affaiblissent à leur tour, jusqu’à ce qu’elles soient elles-mêmes envahies et détruites par d’autres.
Qu’on daigne nous expliquer une fois ce qui avait pu produire ces nuées de barbares qui durant tant de siècles ont inondé l’Europe, l’Asie et l’Afrique ? Était-ce à l’industrie de leurs arts, à la sagesse de leurs lois, à l’excellence de leur police, qu’ils devaient cette prodigieuse population ? Que nos savants veuillent bien nous dire pourquoi, loin de multiplier à ce point, ces hommes féroces et brutaux, sans lumières, sans frein, sans éducation, ne s’entr’égorgeaient pas tous à chaque instant, pour se disputer leur pâture ou leur chasse ? Qu’ils nous expliquent comment ces misérables ont eu seulement la hardiesse de regarder en face de si habiles gens que nous étions, avec une si belle discipline militaire, de si beaux codes, et de si sages lois ? Enfin, pourquoi, depuis que la société s’est perfectionnée dans les pays du Nord et qu’on y a tant pris de peine pour appendre aux hommes leurs devoirs mutuels et l’art de vivre agréablement et paisiblement ensemble, on n’en voit plus rien sortir de semblable à ces multitudes d’hommes qu’il produisait autrefois ? J’ai bien peur que quelqu’un ne s’avise à la fin de me répondre que toutes ces grandes choses, savoir les arts, les sciences et les lois, ont été très sagement inventées par les hommes, comme une peste salutaire pour prévenir l’excessive multiplication de l’espèce, de peur que ce monde, qui nous est destiné, ne devînt à la fin trop petit pour ses habitants.
Quoi donc ? Faut-il détruire les sociétés, anéantir le tien et le mien, et retourner vivre dans les forêts avec les ours ? Conséquence à la manière de mes adversaires, que j’aime autant prévenir que de leur laisser la honte de la tirer. O vous, à qui la voix céleste ne s’est point fait entendre et qui ne reconnaissez pour votre espèce d’autre destination que d’achever en paix cette courte vie, vous qui pouvez laisser au milieu des villes vos funestes acquisitions, vos esprits inquiets, vos cœurs corrompus et vos désirs effrénés, reprenez, puisqu’il dépend de vous, votre antique et première innocence ; allez dans les bois perdre la vue et la mémoire des crimes de vos contemporains et ne craignez point d’avilir votre espèce, en renonçant à ses lumières pour renoncer à ses vices. Quant aux hommes semblables à moi dont les passions ont détruit pour toujours l’originelle simplicité, qui ne peuvent plus se nourrir d’herbe et de gland, ni se passer de lois et de chefs, ceux qui furent honorés dans leur premier père de leçons surnaturelles, ceux qui verront dans l’intention de donner d’abord aux actions humaines une moralité qu’elles n’eussent de longtemps acquise, la raison d’un précepte indifférent par lui-même et inexplicable dans tout autre système ; ceux, en un mot, qui sont convaincus que la voix divine appela tout le genre humain aux lumières et au bonheur des célestes intelligences, tout ceux-là tâcheront, par l’exercice des vertus qu’ils s’obligent à pratiquer en apprenant à les connaître, à mériter le prix éternel qu’ils en doivent attendre ; ils respecteront les sacrés liens des sociétés dont ils sont les membres ; ils aimeront leurs semblables et les serviront de tout leur pouvoir ; ils obéiront scrupuleusement aux lois et aux hommes qui en sont les auteurs et les ministres, ils honoreront surtout les bons et sages princes qui sauront prévenir, guérir ou pallier cette foule d’abus et de maux toujours prêts à nous accabler, ils animeront le zèle de ces dignes chefs, en leur montrant sans crainte et sans flatterie la grandeur de leur tâche et la rigueur de leur devoir ; mais ils n’en mépriseront pas moins une constitution qui ne peut se maintenir qu’à l’aide de tant de gens respectables qu’on désire plus souvent qu’on ne les obtient et de laquelle, malgré tous leurs soins, naissent toujours plus de calamités réelles que d’avantages apparents.
[100] Parmi les hommes que nous connaissons, ou par nous-mêmes, ou par les historiens, ou par les voyageurs, les uns sont noirs, les autres blancs, les autres rouges ; les uns portent de longs cheveux, les autres n’ont que de la laine frisée ; les uns sont presque tout velus, les autres n’ont pas même de barbe ; il y a eu et il y a peut-être encore des nations d’hommes d’une taille gigantesque, et laissant à part la fable des Pygmées qui peut bien n’être qu’une exagération, on sait que les Lapons et surtout les Groenlandais sont fort au-dessous de la taille moyenne de l’homme ; on prétend même qu’il y a des peuples entiers qui ont des queues comme les quadrupèdes, et sans ajouter une foi aveugle aux relations d’Hérodote et de Ctésias, on en peut du moins tirer cette opinion très vraisemblable, que si l’on avait pu faire de bonnes observations dans ces temps anciens où les peuples divers suivaient des manières de vivre plus différentes entre elles qu’ils ne font aujourd’hui, on y aurait aussi remarqué dans la figure et l’habitude du corps, des variétés beaucoup plus frappantes. Tous ces faits dont il est aisé de fournir des preuves incontestables, ne peuvent surprendre que ceux qui sont accoutumés à ne regarder que les objets qui les environnent et qui ignorent les puissants effets de la diversité des climats, de l’air, des aliments, de la manière de vivre, des habitudes en général, et surtout la force étonnante des mêmes causes, quand elles agissent continuellement sur de longues suites de générations. Aujourd’hui que le commerce, les voyages et les conquêtes réunissent davantage les peuples divers, et que leurs manières de vivre se rapprochent sans cesse par la fréquente communication, on s’aperçoit que certaines différences nationales ont diminué, et par exemple, chacun peut remarquer que les Français d’aujourd’hui ne sont plus ces grands corps blancs et blonds décrits par les historiens latins, quoique le temps joint au mélange des Francs et des Normands, blancs et blonds eux-mêmes, eût dû rétablir ce que la fréquentation des Romains avait pu ôter à l’influence du climat, dans la constitution naturelle et le teint des habitants. Toutes ces observations sur les variétés que mille causes peuvent produire et ont produit en effet dans l’espèce humaine me font douter si divers animaux semblables aux hommes, pris par les voyageurs pour des bêtes sans beaucoup d’examen, ou à cause de quelques différences qu’ils remarquaient dans la conformation extérieure, ou seulement parce que ces animaux ne parlaient pas, ne seraient point en effet de véritables hommes sauvages, dont la race dispersée anciennement dans les bois n’avait eu occasion de développer aucune de ses facultés virtuelles, n’avait acquis aucun degré de perfection et se trouvait encore dans l’état primitif de nature. Donnons un exemple de ce que je veux dire.
« On trouve, dit le traducteur de l’Histoire des voyages, dans le royaume de Congo quantité de ces grands animaux qu’on nomme Orang-Outang aux Indes orientales, qui tiennent comme le milieu entre l’espèce humaine et les babouins. Battel raconte que dans les forêts de Mayomba au royaume de Loango, on voit deux sortes de monstres dont les plus grands se nomment Pongos et les autres Enjokos. Les premiers ont une ressemblance exacte avec l’homme ; mais ils sont beaucoup plus gros, et de fort haute taille. Avec un visage humain, ils ont les yeux fort enfoncés. Leurs mains, leurs joues, leurs oreilles sont sans poil, à l’exception des sourcils qu’ils ont fort longs. Quoiqu’ils aient le reste du corps assez velu, le poil n’en est pas fort épais, et sa couleur est brune. Enfin, la seule partie qui les distingue des hommes est la jambe qu’ils ont sans mollet. Ils marchent droits en se tenant de la main le poil du cou ; leur retraite est dans les bois ; ils dorment sur les arbres et s’y font une espèce de toit qui les met à couvert de la pluie. Leurs aliments sont des fruits ou des noix sauvages. Jamais ils ne mangent de chair. L’usage des Nègres qui traversent les forêts est d’y allumer des feux pendant la nuit. Ils remarquent que le matin à leur départ les pongos prennent leur place autour du feu et ne se retirent pas qu’il ne soit éteint : car avec beaucoup d’adresse, ils n’ont point assez de sens pour l’entretenir en y apportant du bois. Ils marchent quelquefois en troupes et tuent les Nègres qui traversent les forêts. Ils tombent même sur les éléphants qui viennent paître dans les lieux qu’ils habitent et les incommodent si fort à coups de poing ou de bâton qu’ils les forcent à prendre la fuite en poussant des cris. On ne prend jamais de pongos en vie ; parce qu’ils sont si robustes que dix hommes ne suffiraient pas pour les arrêter. Mais les Nègres en prennent quantité de jeunes après avoir tué la mère, au corps de laquelle le petit s’attache fortement : lorsqu’un de ces animaux meurt, les autres couvrent son corps d’un amas de branches ou de feuillages. Purchass ajoute que dans les conversations qu’il avait eues avec Battel, il avait appris de lui-même qu’un pongo lui enleva un petit Nègre qui passa un mois entier dans la société de ces animaux ; car ils ne font aucun mal aux hommes qu’ils surprennent, du moins lorsque ceux-ci ne les regardent point, comme le petit Nègre l’avait observé. Battel n’a point décrit la seconde espèce de monstre.
Dapper confirme que le royaume de Congo est plein de ces animaux qui portent aux Indes le nom d’orang-outang, c’est-à-dire habitants des bois, et que les Africains nomment Quojas-Morros. Cette bête, dit-il, est si semblable à l’homme qu’il est tombé dans l’esprit à quelques voyageurs qu’elle pouvait être sortie d’une femme et d’un singe : chimère que les Nègres mêmes rejettent. Un de ces animaux fut transporté de Congo en Hollande et présenté au prince d’Orange Frédéric-Henri. Il était de la hauteur d’un enfant de trois ans et d’un embonpoint médiocre, mais carré et bien proportionné, fort agile et fort vif ; les jambes charnues et robustes, tout le devant du corps nu, mais le derrière couvert de poils noirs. À la première vue, son visage ressemblait à celui d’un homme, mais il avait le nez plat et recourbé ; ses oreilles étaient aussi celles de l’espèce humaine ; son sein, car c’était une femelle, était potelé, son nombril enfoncé, ses épaules fort bien jointes, ses mains divisées en doigts et en pouces, ses mollets et ses talons gras et charnus. Il marchait souvent droit sur ses jambes, il était capable de lever et porter des fardeaux assez lourds. Lorsqu’il voulait boire, il prenait d’une main le couvercle du pot, et tenait le fond, de l’autre. Ensuite il s’essuyait gracieusement les lèvres. Il se couchait pour dormir, la tête sur un coussin, se couvrant avec tant d’adresse qu’on l’aurait pris pour un homme au lit. Les Nègres font d’étranges récits de cet animal. Ils assurent non seulement qu’il force les femmes et les filles, mais qu’il ose attaquer des hommes armés. En un mot il y a beaucoup d’apparence que c’est le satyre des Anciens. Merolla ne parle peut-être que de ces animaux lorsqu’il raconte que les Nègres prennent quelquefois dans leurs chasses des hommes et des femmes sauvages.
Il est encore parlé de ces espèces d’animaux anthropoformes dans le troisième tome de la même Histoire des voyages sous le nom de Beggos et de Mandrills ; mais pour nous en tenir aux relations précédentes on trouve dans la description de ces prétendus monstres des conformités frappantes avec l’espèce humaine, et des différences moindres que celles qu’on pourrait assigner d’homme à homme. On ne voit point dans ces passages les raisons sur lesquelles les auteurs se fondent pour refuser aux animaux en question le nom d’hommes sauvages, mais il est aisé de conjecturer que c’est à cause de leur stupidité, et aussi parce qu’ils ne parlaient pas ; raisons faibles pour ceux qui savent que quoique l’organe de la parole soit naturel à l’homme, la parole elle-même ne lui est pourtant pas naturelle, et qui connaissent jusqu’à quel point sa perfectibilité peut avoir élevé l’homme civil au-dessus de son état originel. Le petit nombre de lignes que contiennent ces descriptions nous peut faire juger combien ces animaux ont été mal observés et avec quels préjugés ils ont été vus. Par exemple, ils sont qualifiés de monstres, et cependant on convient qu’ils engendrent. Dans un endroit Battel dit que les pongos tuent les Nègres qui traversent les forêts, dans un autre Purchass ajoute qu’ils ne leur font aucun mal, même quand ils les surprennent ; du moins lorsque les Nègres ne s’attachent pas à les regarder. Les pongos s’assemblent autour des feux allumés par les Nègres, quand ceux-ci se retirent, et se retirent à leur tour quand le feu est éteint ; voilà le fait, voici maintenant le commentaire de l’observateur : Car avec beaucoup d’adresse, ils n’ont pas assez de sens pour l’entretenir en y apportant du bois. Je voudrais deviner comment Battel ou Purchass son compilateur a pu savoir que la retraite des pongos était un effet de leur bêtise plutôt que de leur volonté. Dans un climat tel que Loango, le feu n’est pas une chose fort nécessaire aux animaux, et si les Nègres en allument, c’est moins contre le froid que pour effrayer les bêtes féroces ; il est donc très simple qu’après avoir été quelque temps réjouis par la flamme ou s’être bien réchauffés, les pongos s’ennuient de rester toujours à la même place et s’en aillent à leur pâture, qui demande plus de temps que s’ils mangeaient de la chair. D’ailleurs, on sait que la plupart des animaux, sans en excepter l’homme, sont naturellement paresseux, et qu’ils se refusent à toutes sortes de soins qui ne sont pas d’une absolue nécessité. Enfin il paraît fort étrange que les pongos dont on vante l’adresse et la force, les pongos qui savent enterrer leurs morts et se faire des toits de branchages, ne sachent pas pousser des tisons dans le feu. Je me souviens d’avoir vu un singe faire cette même manœuvre qu’on ne veut pas que les pongos puissent faire ; il est vrai que mes idées n’étant pas alors tournées de ce côté, je fis moi-même la faute que je reproche à nos voyageurs, et je négligeai d’examiner si l’intention du singe était en effet d’entretenir le feu, ou simplement, comme je crois, d’imiter l’action d’un homme. Quoi qu’il en soit, il est bien démontré que le singe n’est pas une variété de l’homme, non seulement parce qu’il est privé de la faculté de parler, mais surtout parce qu’on est sûr que son espèce n’a point celle de se perfectionner qui est le caractère spécifique de l’espèce humaine. Expériences qui ne paraissent pas avoir été faites sur le pongo et l’orang-outang avec assez de soin pour en pouvoir tirer la même conclusion. Il y aurait pourtant un moyen par lequel, si l’orang-outang ou d’autres étaient de l’espèce humaine, les observateurs les plus grossiers pourraient s’en assurer même avec démonstration ; mais outre qu’une seule génération ne suffirait pas pour cette expérience, elle doit passer pour impraticable, parce qu’il faudrait que ce qui n’est qu’une supposition fût démontré vrai, avant que l’épreuve qui devrait constater le fait pût être tentée innocemment.
Les jugements précipités, et qui ne sont point le fruit d’une raison éclairée, sont sujets à donner dans l’excès. Nos voyageurs font sans façon des bêtes sous les noms de Pongos, de Mandrills, d’Orang-Outang, de ces mêmes êtres dont sous le nom de Satyres, de Faunes, de Sylvains, les Anciens faisaient des divinités. Peut-être après des recherches plus exactes trouvera-t-on que ce sont des hommes. En attendant, il me paraît qu’il y a bien autant de raison de s’en rapporter là-dessus à Merolla, religieux lettré, témoin oculaire, et qui avec toute sa naïveté ne laissait pas d’être homme d’esprit, qu’au marchand Battel, à Dapper, à Purchass, et aux autres compilateurs. Quel jugement pense-t-on qu’eussent porté de pareils observateurs sur l’enfant trouvé en 1694 dont j’ai déjà parlé ci-devant, qui ne donnait aucune marque de raison, marchait sur ses pieds et sur ses mains, n’avait aucun langage et formait des sons qui ne ressemblaient en rien à ceux d’un homme ? Il fut longtemps, continue le même philosophe qui me fournit ce fait, avant de pouvoir proférer quelques paroles, encore le fit-il d’une manière barbare. Aussitôt qu’il put parler, on l’interrogea sur son premier état, mais il ne s’en souvint non plus que nous nous souvenons de ce qui nous est arrivé au berceau. Si malheureusement pour lui cet enfant fût tombé dans les mains de nos voyageurs, on ne peut douter qu’après avoir remarqué son silence et sa stupidité, ils n’eussent pris le parti de le renvoyer dans les bois ou de l’enfermer dans une ménagerie ; après quoi ils en auraient savamment parlé dans de belles relations, comme d’une bête fort curieuse qui ressemblait assez à l’homme.
Depuis trois ou quatre cents ans que les habitants de l’Europe inondent les autres parties du monde et publient sans cesse de nouveaux recueils de voyages et de relations, je suis persuadé que nous ne connaissons d’hommes que les seuls Européens ; encore paraît-il aux préjugés ridicules qui ne sont pas éteints, même parmi les gens de lettres, que chacun ne fait guère sous le nom pompeux d’étude de l’homme que celle des hommes de son pays. Les particuliers ont beau aller et venir, il semble que la philosophie ne voyage point, aussi celle de chaque peuple est-elle peu propre pour un autre. La cause de ceci est manifeste, au moins pour les contrées éloignées : il n’y a guère que quatre sortes d’hommes qui fassent des voyages de long cours ; les marins, les marchands, les soldats et les missionnaires. Or, on ne doit guère s’attendre que les trois premières classes fournissent de bons observateurs et quant à ceux de la quatrième, occupés de la vocation sublime qui les appelle, quand ils ne seraient pas sujets à des préjugés d’état comme tous les autres, on doit croire qu’ils ne se livreraient pas volontiers à des recherches qui paraissent de pure curiosité et qui les détourneraient des travaux plus importants auxquels ils se destinent. D’ailleurs, pour prêcher utilement l’Évangile, il ne faut que du zèle et Dieu donne le reste, mais pour étudier les hommes il faut des talents que Dieu ne s’engage à donner à personne et qui ne sont pas toujours le partage des saints. On n’ouvre pas un livre de voyages où l’on ne trouve des descriptions de caractères et de mœurs ; mais on est tout étonné d’y voir que ces gens qui ont tant décrit de choses, n’ont dit que ce que chacun savait déjà, n’ont su apercevoir à l’autre bout du monde que ce qu’il n’eût tenu qu’à eux de remarquer sans sortir de leur rue, et que ces traits vrais qui distinguent les nations, et qui frappent les yeux faits pour voir ont presque toujours échappé aux leurs. De là est venu ce bel adage de morale, si rebattu par la tourbe philosophesque, que les hommes sont partout les mêmes, qu’ayant partout les mêmes passions et les mêmes vices, il est assez inutile de chercher à caractériser les différents peuples ; ce qui est à peu près aussi bien raisonné que si l’on disait qu’on ne saurait distinguer Pierre d’avec Jacques, parce qu’ils ont tous deux un nez, une bouche et des yeux.
Ne verra-t-on jamais renaître ces temps heureux où les peuples ne se mêlaient point de philosopher, mais où les Platon, les Thalès et les Pythagore épris d’un ardent désir de savoir, entreprenaient les plus grands voyages uniquement pour s’instruire, et allaient au loin secouer le joug des préjugés nationaux, apprendre à connaître les hommes par leurs conformités et par leurs différences et acquérir ces connaissances universelles qui ne sont point celles d’un siècle ou d’un pays exclusivement mais qui, étant de tous les temps et de tous les lieux, sont pour ainsi dire la science commune des sages ?
On admire la magnificence de quelques curieux qui ont fait ou fait faire à grands frais des voyages en Orient avec des savants et des peintres, pour y dessiner des masures et déchiffrer ou copier des inscriptions : mais j’ai peine à concevoir comment dans un siècle où l’on se pique de belles connaissances il ne se trouve pas deux hommes bien unis, riches, l’un en argent, l’autre en génie, tous deux aimant la gloire et aspirant à l’immortalité, dont l’un sacrifie vingt mille écus de son bien et l’autre dix ans de sa vie à un célèbre voyage autour du monde ; pour y étudier, non toujours des pierres et des plantes, mais une fois les hommes et les mœurs, et qui, après tant de siècles employés à mesurer et considérer la maison, s’avisent enfin d’en vouloir connaître les habitants. Les académiciens qui ont parcouru les parties septentrionales de l’Europe et méridionales de l’Amérique avaient plus pour objet de les visiter en géomètres qu’en philosophes. Cependant, comme ils étaient à la fois l’un et l’autre, on ne peut pas regarder comme tout à fait inconnues les régions qui ont été vues et décrites par les La Condamine et les Maupertuis. Le joaillier Chardin, qui a voyagé comme Platon, n’a rien laissé à dire sur la Perse ; la Chine paraît avoir été bien observée par les Jésuites. Kempfer donne une idée passable du peu qu’il a vu dans le Japon. À ces relations près, nous ne connaissons point les peuples des Indes orientales, fréquentées uniquement par des Européens plus curieux de remplir leurs bourses que leurs têtes. L’Afrique entière et ses nombreux habitants, aussi singuliers par leur caractère que par leur couleur, sont encore à examiner ; toute la terre est couverte de nations dont nous ne connaissons que les noms, et nous nous mêlons de juger le genre humain! Supposons un Montesquieu, un Buffon, un Diderot, un Duclos, un d’Alembert, un Condillac, ou des hommes de cette trempe, voyageant pour instruire leurs compatriotes, observant et décrivant comme ils savent faire, la Turquie, l’Égypte, la Barbarie, l’empire de Maroc, la Guinée, le pays des Cafres, l’intérieur de l’Afrique et ses côtes orientales, les Malabares, le Mogol, les rives du Gange, les royaumes de Siam, de Pegu et d’Ava, la Chine, la Tartarie, et surtout le Japon ; puis dans l’autre hémisphère le Mexique, le Pérou, le Chili, les Terres magellaniques, sans oublier les Patagons vrais ou faux, le Tucuman, le Paraguay s’il était possible, le Brésil, enfin les Caraïbes, la Floride et toutes les contrées sauvages, voyage le plus important de tous et celui qu’il faudrait faire avec le plus de soin ; supposons que ces nouveaux Hercules, de retour de ces courses mémorables, fissent ensuite à loisir l’histoire naturelle, morale et politique, de ce qu’ils auraient vu, nous verrions nous-mêmes sortir un monde nouveau de dessous leur plume, et nous apprendrions ainsi à connaître le nôtre. Je dis que quand de pareils observateurs affirmeront d’un tel animal que c’est un homme, et d’un autre que c’est une bête, il faudra les en croire ; mais ce serait une grande simplicité de s’en rapporter là-dessus à des voyageurs grossiers, sur lesquels on serait quelquefois tenté de faire la même question qu’ils se mêlent de résoudre sur d’autres animaux.
[101] Cela me paraît de la dernière évidence, et je ne saurais concevoir d’où nos philosophes peuvent faire naître toutes les passions qu’ils prêtent à l’homme naturel. Excepté le seul nécessaire physique, que la nature même demande, tous nos autres besoins ne sont tels que par l’habitude avant laquelle ils n’étaient point des besoins, ou par nos désirs, et l’on ne désire point ce qu’on n’est pas en état de connaître. D’où il suit que l’homme sauvage ne désirant que les choses qu’il connaît et ne connaissant que celles dont la possession est en son pouvoir ou facile à acquérir, rien ne doit être si tranquille que son âme et rien si borné que son esprit.
[102] Je trouve dans le gouvernement civil de Locke une objection qui me paraît trop spécieuse pour qu’il me soit permis de la dissimuler. « La fin de la société entre le mâle et la femelle, dit ce philosophe, n’étant pas simplement de procréer, mais de continuer l’espèce, cette société doit durer, même après la procréation, du moins aussi longtemps qu’il est nécessaire pour la nourriture et la conservation des procréés, c’est-à-dire jusqu’à ce qu’ils soient capables de pourvoir eux-mêmes à leurs besoins. Cette règle que la sagesse infinie du Créateur a établie sur les œuvres de ses mains, nous voyons que les créatures inférieures à l’homme l’observent constamment et avec exactitude. Dans ces animaux qui vivent d’herbe, la société entre le mâle et la femelle ne dure pas plus longtemps que chaque acte de copulation, parce que les mamelles de la mère étant suffisantes pour nourrir les petits jusqu’à ce qu’ils soient capables de paître l’herbe, le mâle se contente d’engendrer et il ne se mêle plus après cela de la femelle ni des petits, à la subsistance desquels il ne peut rien contribuer. Mais au regard des bêtes de proie, la société dure plus longtemps, à cause que la mère ne pouvant pas bien pourvoir à sa subsistance propre et nourrir en même temps ses petits par sa seule proie, qui est une voie de se nourrir et plus laborieuse et plus dangereuse que n’est celle de se nourrir d’herbe, l’assistance du mâle est tout à fait nécessaire pour le maintien de leur commune famille, si l’on peut user de ce terme ; laquelle jusqu’à ce qu’elle puisse aller chercher quelque proie ne saurait subsister que par les soins du mâle et de la femelle. On remarque le même dans tous les oiseaux, si l’on excepte quelques oiseaux domestiques qui se trouvent dans des lieux où la continuelle abondance de nourriture exempte le mâle du soin de nourrir les petits ; on voit que pendant que les petits dans leur nid ont besoin d’aliments, le mâle et la femelle y en portent, jusqu’à ce que ces petits-là puissent voler et pourvoir à leur subsistance.
Et en cela, à mon avis, consiste la principale, si ce n’est la seule raison pourquoi le mâle et la femelle dans le genre humain sont obligés à une société plus longue que n’entretiennent les autres créatures. Cette raison est que la femme est capable de concevoir et est pour l’ordinaire derechef grosse et fait un nouvel enfant, longtemps avant que le précédent soit hors d’état de se passer du secours de ses parents et puisse lui-même pourvoir à ses besoins. Ainsi un père étant obligé de prendre soin de ceux qu’il a engendrés, et de prendre ce soin-là pendant longtemps, il est aussi dans l’obligation de continuer à vivre dans la société conjugale avec la même femme de qui il les a eus, et de demeurer dans cette société beaucoup plus longtemps que les autres créatures, dont les petits pouvant subsister d’eux-mêmes, avant que le temps d’une nouvelle procréation vienne, le lien du mâle et de la femelle se rompt de lui-même et l’un et l’autre se trouvent dans une pleine liberté, jusqu’à ce que cette saison qui a coutume de solliciter les animaux à se joindre ensemble les oblige de choisir de nouvelles compagnes. Et ici l’on ne saurait admirer assez la sagesse du Créateur, qui, ayant donné à l’homme des qualités propres pour pourvoir à l’avenir aussi bien qu’au présent, a voulu et a fait en sorte que la société de l’homme durât beaucoup plus longtemps que celle du mâle et de la femelle parmi les autres créatures ; afin que par là l’industrie de l’homme et de la femme fût plus excitée, et que leurs intérêts fussent mieux unis, dans la vue de faire des provisions pour leurs enfants et de leur laisser du bien : rien ne pouvant être plus préjudiciable à des enfants qu’une conjonction incertaine et vague ou une dissolution facile et fréquente de la société conjugale. »
Le même amour de la vérité qui m’a fait exposer sincèrement cette objection m’excite à l’accompagner de quelques remarques, sinon pour la résoudre, au moins pour l’éclaircir.
-
J’observerai d’abord que les preuves morales n’ont pas une grande force en matière de physique et qu’elles servent plutôt à rendre raison des faits existants qu’à constater l’existence réelle de ces faits. Or tel est le genre de preuve que M. Locke emploie dans le passage que je viens de rapporter ; car quoiqu’il puisse être avantageux à l’espèce humaine que l’union de l’homme et de la femme soit permanente, il ne s’ensuit pas que cela ait été ainsi établi par la nature, autrement il faudrait dire qu’elle a aussi institué la société civile, les arts, le commerce et tout ce qu’on prétend être utile aux hommes.
-
J’ignore où M. Locke a trouvé qu’entre les animaux de proie la société du mâle et de la femelle dure plus longtemps que parmi ceux qui vivent d’herbe et que l’un aide l’autre à nourrir les petits. Car on ne voit pas que le chien, le chat, l’ours, ni le loup reconnaissent leur femelle mieux que le cheval, le bélier, le taureau, le cerf ni tous les autres quadrupèdes ne reconnaissent la leur. Il semble au contraire que, si le secours du mâle était nécessaire à la femelle pour conserver ses petits, ce serait surtout dans les espèces qui ne vivent que d’herbe, parce qu’il faut fort longtemps à la mère pour paître, et que durant tout cet intervalle elle est forcée de négliger sa portée, au lieu que la proie d’une ourse ou d’une louve est dévorée en un instant et qu’elle a, sans souffrir la faim, plus de temps pour allaiter ses petits. Ce raisonnement est confirmé par une observation sur le nombre relatif de mamelles et de petits qui distingue les espèces carnassières des frugivores et dont j’ai parlé dans la note 2 de la page 167. Si cette observation est juste et générale, la femme n’ayant que deux mamelles et ne faisant guère qu’un enfant à la fois, voilà une forte raison de plus pour douter que l’espèce humaine soit naturellement carnassière, de sorte qu’il semble que pour tirer la conclusion de Locke, il faudrait retourner tout à fait son raisonnement. Il n’y a pas plus de solidité dans la même distinction appliquée aux oiseaux. Car qui pourra se persuader que l’union du mâle et de la femelle soit plus durable parmi les vautours et les corbeaux que parmi les tourterelles ? Nous avons deux espèces d’oiseaux domestiques, la cane et le pigeon, qui nous fournissent des exemples directement contraires au système de cet auteur. Le pigeon, qui ne vit que de grain, reste uni à sa femelle et ils nourrissent leurs petits en commun. Le canard, dont la voracité est connue, ne reconnaît ni sa femelle ni ses petits et n’aide en rien à leur subsistance, et parmi les poules, espèce qui n’est guère moins carnassière, on ne voit pas que le coq se mette aucunement en peine de la couvée. Que si dans d’autres espèces le mâle partage avec la femelle le soin de nourrir les petits, c’est que les oiseaux qui d’abord ne peuvent voler et que la mère ne peut allaiter sont beaucoup moins en état de se passer de l’assistance du père que les quadrupèdes à qui suffit la mamelle de la mère, au moins durant quelque temps.
-
Il y a bien de l’incertitude sur le fait principal qui sert de base à tout le raisonnement de M. Locke. Car, pour savoir si, comme il le prétend, dans le pur état de nature la femme est pour l’ordinaire derechef grosse et fait un nouvel enfant longtemps avant que le précédent puisse pourvoir lui-même à ses besoins, il faudrait des expériences qu’assurément Locke n’avait pas faites et que personne n’est à portée de faire. La cohabitation continuelle du mari et de la femme est une occasion si prochaine de s’exposer à une nouvelle grossesse qu’il est bien difficile de croire que la rencontre fortuite ou la seule impulsion du tempérament produisît des effets aussi fréquents dans le pur état de nature que dans celui de la société conjugale ; lenteur qui contribuerait peut-être à rendre les enfants plus robustes, et qui d’ailleurs pourrait être compensée par la faculté de concevoir, prolongée dans un plus grand âge chez les femmes qui en auraient moins abusé dans leur jeunesse. À l’égard des enfants, il y a bien des raisons de croire que leurs forces et leurs organes se développèrent plus tard parmi nous qu’ils ne faisaient dans l’état primitif dont je parle. La faiblesse originelle qu’ils tirent de la constitution des parents, les soins qu’on prend d’envelopper et gêner tous leurs membres, la mollesse dans laquelle ils sont élevés, peut-être l’usage d’un autre lait que celui de leur mère, tout contrarie et retarde en eux les premiers progrès de la nature. L’application qu’on les oblige de donner à mille choses sur lesquelles on fixe continuellement leur attention, tandis qu’on ne donne aucun exercice à leurs forces corporelles, peut encore faire une diversion considérable à leur accroissement ; de sorte que, si au lieu de surcharger et fatiguer d’abord leurs esprits de mille manières, on laissait exercer leurs corps aux mouvements continuels que la nature semble leur demander, il est à croire qu’ils seraient beaucoup plus tôt en état de marcher, d’agir et de pourvoir eux-mêmes à leurs besoins.
-
Enfin M. Locke prouve tout au plus qu’il pourrait bien y avoir dans l’homme un motif de demeurer attaché à la femme lorsqu’elle a un enfant ; mais il ne prouve nullement qu’il a dû s’y attacher avant l’accouchement et pendant les neuf mois de la grossesse. Si telle femme est indifférente à l’homme pendant ces neuf mois, si même elle lui devient inconnue, pourquoi la secourra-t-il après l’accouchement ? pourquoi lui aidera-t-il à élever un enfant qu’il ne sait pas seulement lui appartenir, et dont il n’a résolu ni prévu la naissance ? M. Locke suppose évidemment ce qui est en question, car il ne s’agit pas de savoir pourquoi l’homme demeurera attaché à la femme après l’accouchement, mais pourquoi il s’attachera à elle après la conception. L’appétit satisfait, l’homme n’a plus besoin de telle femme, ni la femme de tel homme. Celui-ci n’a pas le moindre souci ni peut-être la moindre idée des suites de son action. L’un s’en va d’un côté, l’autre d’un autre, et il n’y a pas d’apparence qu’au bout de neuf mois ils aient la mémoire de s’être connus, car cette espèce de mémoire par laquelle un individu donne la préférence à un individu pour l’acte de la génération exige, comme je le prouve dans le texte, plus de progrès ou de corruption dans l’entendement humain qu’on ne peut lui en supposer dans l’état d’animalité dont il s’agit ici. Une autre femme peut donc contenter les nouveaux désirs de l’homme aussi commodément que celle qu’il a déjà connue, et un autre homme contenter de même la femme, supposé qu’elle soit pressée du même appétit pendant l’état de grossesse, de quoi l’on peut raisonnablement douter. Que si dans l’état de nature la femme ne ressent plus la passion de l’amour après la conception de l’enfant, l’obstacle à la société avec l’homme en devient encore beaucoup plus grand, puisqu’alors elle n’a plus besoin ni de l’homme qui l’a fécondée ni d’aucun d’autre. Il n’y a donc dans l’homme aucune raison de rechercher la même femme, ni dans la femme aucune raison de rechercher le même homme. Le raisonnement de Locke tombe donc en ruine et toute la dialectique de ce philosophe ne l’a pas garanti de la faute que Hobbes et d’autres ont commise. Ils avaient à expliquer un fait de l’état de nature, c’est-à-dire d’un état où les hommes vivaient isolés, et où tel homme n’avait aucun motif de demeurer à côté de tel homme, ni peut-être les hommes de demeurer à côté les uns des autres, ce qui est bien pis ; et ils n’ont pas songé à se transporter au-delà des siècles de société, c’est-à-dire de ces temps où les hommes ont toujours une raison de demeurer près les uns des autres, et où tel homme a souvent raison de demeurer à côté de tel homme ou de telle femme.
[103] Je me garderai bien de m’embarquer dans les réflexions philosophiques qu’il y aurait à faire sur les avantages et les inconvénients de cette institution des langues ; ce n’est pas à moi qu’on permet d’attaquer les erreurs vulgaires, et le peuple lettré respecte trop ses préjugés pour supporter patiemment mes prétendus paradoxes. Laissons donc parler les gens à qui l’on n’a point fait un crime d’oser prendre quelquefois le parti de la raison contre l’avis de la multitude. Nec quidquam felicitati humani generis decederet, pulsâ tot linguarum peste et confusione, unam artem callerent mortales, et signis, motibus, gestibusque licitum foret quidvis explicare. Nunc vero ita comparatum est, ut animalium quoe vulgó bruta creduntur, melior longè quàm nostra hâc in parte videatur conditio, ut pote quoe promptiùs et forsan feliciùs, sensus et cogitationes suas sine interprete significent, quàm ulli queant mortales, proesertim si peregrino utantur sermone. Is. Vossius, de Poemat. Cant. et Viribus Rythmi, p.66.
[104] Platon montrant combien les idées de la quantité discrète et de ses rapports sont nécessaires dans les moindres arts, se moque avec raison des auteurs de son temps qui prétendaient que Palamède avait inventé les nombres au siège de Troie, comme si, dit ce philosophe, Agamemnon eût pu ignorer jusque-là combien il avait de jambes ? En effet, on sent l’impossibilité que la société et les arts fussent parvenus où ils étaient déjà du temps du siège de Troie, sans que les hommes eussent l’usage des nombres et du calcul : mais la nécessité de connaître les nombres avant que d’acquérir d’autres connaissances n’en rend pas l’invention plus aisée à imaginer ; les noms des nombres une fois connus, il est aisé d’en expliquer le sens et d’exciter les idées que ces noms représentent, mais pour les inventer, il fallut, avant que de concevoir ces mêmes idées, s’être pour ainsi dire familiarisé avec les méditations philosophiques, s’être exercé à considérer les êtres par leur seule essence et indépendamment de toute autre perception, abstraction très pénible, très métaphysique, très peu naturelle et sans laquelle cependant ces idées n’eussent jamais pu se transporter d’une espèce ou d’un genre à un autre, ni les nombres devenir universels. Un sauvage pouvait considérer séparément sa jambe droite et sa jambe gauche, ou les regarder ensemble sous l’idée indivisible d’une couple sans jamais penser qu’il en avait deux ; car autre chose est l’idée représentative qui nous peint un objet, et autre chose l’idée numérique qui le détermine. Moins encore pouvait-il calculer jusqu’à cinq, et quoique appliquant ses mains l’une sur l’autre, il eût pu remarquer que les doigts se répondaient exactement, il était bien loin de songer à leur égalité numérique. Il ne savait pas plus le compte de ses doigts que de ses cheveux et si, après lui avoir fait entendre ce que c’est que nombres, quelqu’un lui eût dit qu’il avait autant de doigts aux pieds qu’aux mains, il eût peut-être été fort surpris, en les comparant, de trouver que cela était vrai.
[105] Justin. Histor. Lib. II, cap. 2. — Le passage entier qui s’applique aux Scythes mérite d’être rapporté. Prorsus ut admirabile videatur hoc illis naturam dare, quod Graeci longa sapientium doctrina praeceptisque philosophorum consequi nequeunt, cultosque mores incultae barbariae collatione superari : tanto plus, etc.
[106] Il ne faut pas confondre l’amour-propre et l’amour de soi-même ; deux passions très différentes par leur nature et par leurs effets. L’amour de soi-même est un sentiment naturel qui porte tout animal à veiller à sa propre conservation et qui, dirigé dans l’homme par la raison et modifié par la pitié, produit l’humanité et la vertu. L’amour-propre n’est qu’un sentiment relatif, factice et né dans la société, qui porte chaque individu à faire plus cas de soi que de tout autre, qui inspire aux hommes tous les maux qu’ils se font mutuellement et qui est la véritable source de l’honneur.
Ceci bien entendu, je dis que dans notre état primitif, dans le véritable état de nature, l’amour-propre n’existe pas. Car, chaque homme en particulier se regardant lui-même comme le seul spectateur qui l’observe, comme le seul être dans l’univers qui prenne intérêt à lui, comme le seul juge de son propre mérite, il n’est pas possible qu’un sentiment qui prend sa source dans des comparaisons qu’il n’est pas à portée de faire, puisse germer dans son âme ; par la même raison cet homme ne saurait avoir ni haine ni désir de vengeance, passions qui ne peuvent naître que de l’opinion de quelque offense reçue ; et comme c’est le mépris ou l’intention de nuire et non le mal qui constitue l’offense, des hommes qui ne savent ni s’apprécier ni se comparer peuvent se faire beaucoup de violences mutuelles quand il leur en revient quelque avantage, sans jamais s’offenser réciproquement. En un mot, chaque homme ne voyant guère ses semblables que comme il verrait des animaux d’une autre espèce, peut ravir la proie au plus faible ou céder la sienne au plus fort, sans envisager ces rapines que comme des événements naturels, sans le moindre mouvement d’insolence ou de dépit, et sans autre passion que la douleur ou la joie d’un bon ou mauvais succès.
[107] Mandeville, médecin hollandais établi en Angleterre, mort en 1733. La Fable des Abeilles fut publiée à Londres, en 1723, en anglais ; la traduction française, imprimée dans la même ville, est de 1740, 4 vol. in-8°. Mandeville prétend, dans cet ouvrage, que le luxe et les vices des particuliers tournent au bien et à l’avantage de la société.
[108] JUVEN, sat. XV, V. 131.
[109] Dans le Livre VIII de ses Confessions, Rousseau nous apprend que ce portrait du philosophe, qui s’argumente en se bouchant les oreilles, est de Diderot. Il l’accuse à cette occasion « d’avoir abusé de sa confiance, pour donner à ses écrits ce ton dur et cet air noir qu’ils n’eurent plus quand Diderot cessa de le diriger. »
[110] « Ce chien est à moi, disaient ces pauvres enfants ; c’est là ma place au soleil : voilà le commencement et l’image de l’usurpation de toute la terre. » Pascal, Pensées, Ière Partie, art.9, §. 53.
[111] On lit dans quelques éditions, aucun d’eux ne dut chercher.
[112] C’est une chose extrêmement remarquable que, depuis tant d’années que les Européens se tourmentent pour amener les sauvages des diverses contrées du monde à leur manière de vivre, ils n’aient pas pu encore en gagner un seul, non pas même à la faveur du christianisme ; car nos missionnaires en font quelquefois des chrétiens, mais jamais des hommes civilisés. Rien ne peut surmonter l’invincible répugnance qu’ils ont à prendre nos mœurs et vivre à notre manière. Si ces pauvres sauvages sont aussi malheureux qu’on le prétend, par quelle inconcevable dépravation de jugement refusent-ils constamment de se policer à notre imitation, ou d’apprendre à vivre heureux parmi nous, tandis qu’on lit en mille endroits que des Français et d’autres Européens se sont réfugiés volontairement parmi ces nations, y ont passé leur vie entière, sans pouvoir plus quitter une si étrange manière de vivre, et qu’on voit même des missionnaires sensés regretter avec attendrissement les jours calmes et innocents qu’ils ont passés chez ces peuples si méprisés ? Si l’on répond qu’ils n’ont pas assez de lumières pour juger sainement de leur état et du nôtre, je répliquerai que l’estimation du bonheur est moins l’affaire de la raison que du sentiment. D’ailleurs cette réponse peut se rétorquer contre nous avec plus de force encore ; car il y a plus loin de nos idées à la disposition d’esprit où il faudrait être pour concevoir le goût que trouvent les sauvages à leur manière de vivre, que des idées des sauvages à celles qui peuvent leur faire concevoir la nôtre. En effet, après quelques observations, il leur est aisé de voir que tous nos travaux se dirigent sur deux seuls objets ; savoir, pour soi les commodités de la vie, et la considération parmi les autres. Mais le moyen pour nous d’imaginer la sorte de plaisir qu’un sauvage prend à passer sa vie seul au milieu des bois, ou à la pêche, ou à souffler dans une mauvaise flûte, sans jamais savoir en tirer un seul ton, et sans se soucier de l’apprendre ?
On a plusieurs fois amené des sauvages à Paris, à Londres et dans d’autres villes ; on s’est empressé de leur étaler notre luxe, nos richesses, et tous nos arts les plus utiles et les plus curieux ; tout cela n’a jamais excité chez eux qu’une admiration stupide, sans le moindre mouvement de convoitise. Je me souviens entre autres de l’histoire d’un chef de quelques Américains septentrionaux qu’on mena à la cour d’Angleterre, il y a une trentaine d’années. On lui fit passer mille choses devant les yeux pour chercher à lui faire quelque présent qui pût lui plaire, sans qu’on trouvât rien dont il parut se soucier. Nos armes lui semblaient lourdes et incommodes, nos souliers lui blessaient les pieds, nos habits le gênaient, il rebutait tout ; enfin on s’aperçut qu’ayant pris une couverture de laine, il semblait prendre plaisir à s’en envelopper les épaules. Vous conviendrez, au moins, lui dit-on aussitôt, de l’utilité de ce meuble ? Oui, répondit-il, cela me paraît presque aussi bon qu’une peau de bête. Encore n’eût-il pas dit cela s’il eût porté l’une et l’autre à la pluie.
Peut-être me dira-t-on que c’est l’habitude qui, attachant chacun à sa manière de vivre, empêche les sauvages de sentir ce qu’il y a de bon dans la nôtre ; et sur ce pied-là, il doit paraître au moins fort extraordinaire que l’habitude ait plus de force pour maintenir les sauvages dans le goût de leur misère que les Européens dans la jouissance de leur félicité. Mais pour faire à cette dernière objection une réponse à laquelle il n’y ait pas un mot à répliquer, sans alléguer tous les jeunes sauvages qu’on s’est vainement efforcé de civiliser ; sans parler des Groenlandais et des habitants de l’Islande, qu’on a tenté d’élever et nourrir en Danemark, et que la tristesse et le désespoir ont tous fait périr, soit de langueur, soit dans la mer, où ils avaient tenté de regagner leur pays à la nage, je me contenterai de citer un seul exemple bien attesté, et que je donne à examiner aux admirateurs de la police européenne.
« Tous les efforts des missionnaires hollandais du cap de Bonne-Espérance n’ont jamais été capables de convertir un seul Hottentot. Van der Stel, gouverneur du Cap, en ayant pris un dès l’enfance, le fit élever dans les principes de la religion chrétienne et dans la pratique des usages de l’Europe. On le vêtit richement, on lui fit apprendre plusieurs langues, et ses progrès répondirent fort bien aux soins qu’on prit pour son éducation. Le gouverneur, espérant beaucoup de son esprit, l’envoya aux Indes avec un commissaire général qui l’employa utilement aux affaires de la Compagnie. Il revint au Cap après la mort du commissaire. Peu de jours après son retour, dans une visite qu’il rendit à quelques Hottentots de ses parents, il prit le parti de se dépouiller de sa parure européenne pour se revêtir d’une peau de brebis. Il retourna au fort, dans ce nouvel ajustement, chargé d’un paquet qui contenait ses anciens habits ; et les présentant au gouverneur, il lui tint ce discours Ayez la bonté, monsieur, de faire attention que je renonce pour toujours à cet appareil : je renonce aussi pour toute ma vie à la religion chrétienne ; ma résolution est de vivre et mourir dans la religion, les manières et les usages de mes ancêtres. L’unique grâce que je vous demande est de me laisser le collier et le coutelas que je porte ; je les garderai pour l’amour de vous. Aussitôt, sans attendre la réponse de Van der Stel, il se déroba par la fuite, et jamais on ne le revit au Cap. » Histoire des Voyages, tome 5, p. 175.
[113]On disait Cérès Thesmophore. Du grec, loi, et, qui porte. Les Thesmophories n’étaient célébrées que par des femmes.
[114] On pourrait m’objecter que, dans un pareil désordre, les hommes, au lieu de s’entr’égorger opiniâtrement, se seraient dispersés, s’il n’y avait point eu de bornes à leur dispersion : mais, premièrement, ces bornes eussent au moins été celles du monde ; et si l’on pense à l’excessive population qui résulte de l’état de nature, on jugera que la terre, dans cet état, n’eût pas tardé à être couverte d’hommes ainsi forcés à se tenir rassemblés. D’ailleurs, ils se seraient dispersés si le mal avait été rapide, et que c’eut été un changement fait du jour au lendemain : mais ils naissaient sous le joug ; ils avaient l’habitude de le porter quand ils en sentaient la pesanteur, et ils se contentaient d’attendre l’occasion de le secouer. Enfin, déjà accoutumés à mille commodités qui les forçaient à se tenir rassemblés, la dispersion n’était plus si facile que dans les premiers temps, où, nul n’ayant besoin que de soi-même, chacun prenait son parti sans attendre le consentement d’un autre.
[115] OVIDE, Metam. Lib. XI, V. 127.
[116] Le maréchal de Villars contait que, dans une de ses campagnes, les excessives friponneries d’un entrepreneur des vivres ayant fait souffrir et murmurer l’armée, il le tança vertement, et le menaça de le faire pendre. Cette menace ne me regarde pas, lui répondit hardiment le fripon, et je suis bien aise de vous dire qu’on ne pend point un homme qui dispose de cent mille écus. Je ne sais comment cela se fit, ajoutait naïvement le maréchal ; mais en effet il ne fut point pendu, quoiqu’il eût cent fois mérité de l’être.
[117] Ce n’est pas là précisément l’idée de Pline dans le passage ci-après, le seul auquel ceci puisse être appliqué : Scis, ut sunt diversa natura dominatio et principatus, ita non aliis esse principem gratiorem, quàm qui maxime dominum graventur (Paneg. cap. 45). « Comme la différence qui se trouve naturellement entre le pouvoir despotique et le gouvernement légitime ne vous est pas inconnue, vous n’avez pas de peine à comprendre qu’il n’y a point d’hommes plus attachés à un prince juste, que ceux qui abhorrent les tyrans. »
Traduction de Sacy.
[118] TACITE, Hist. Lib. IV, 17.
[119] Ce passage d’un écrit publié au nom et par les ordres d’un prince qui, dans tous ses actes d’administration intérieure comme dans sa conduite personnelle, a manifesté des principes directement contraires, n’étonnera point quand on saura quel est cet écrit, dans quelles circonstances et dans quelles vues il a été publié. Ce n’est autre que l’espèce de manifeste publié en effet au nom du roi, sous le titre de Traité des Droits de la Reine très chrétienne sur divers états de la monarchie d’Espagne (1667, in-4°, de l’Imprimerie royale), lorsqu’après la mort de Philippe IV, et malgré les renonciations formelles consenties par Louis XIV dans son contrat de mariage, il se préparait à faire une invasion dans les Pays-Bas. En se faisant considérer comme sujet aux lois de son état, et conséquemment mis par elles-mêmes dans la nécessité de prendre les armes, il ne craignait pas de se donner ce lien aux yeux des puissances étrangères, bien sûr de n’être pas pris au mot par ses sujets. Au reste, dans ce même écrit, qui peut passer pour un modèle dans l’art de déguiser un manque de foi à l’aide de distinctions subtiles et de raisonnements captieux, on voit l’auteur se hâter de prévenir les conséquences de la vérité qu’il vient d’énoncer, quand on y lit immédiatement après le passage cité par Rousseau, que les rois sont les auteurs des lois dans leurs états, et quand cet axiome de droit politique est d’ailleurs formellement consacré et établi à plusieurs reprises dans le cours de l’ouvrage. « Ce n’est pas qu’on doute que les rois n’aient la puissance de faire et d’abroger des lois ; ce droit est, sans difficulté, l’un des plus beaux fleurons de leur couronne… La sagesse d’un grand prince consiste principalement à former de bonnes lois ; sa puissance, à les faire observer par ses sujets ; et sa gloire, à s’y assujettir lui-même. » Ce dont il ne fallait conclure autre chose qu’un devoir pour le prince de s’assujettir à sa loi, tant qu’il lui convenait ; et la conduite de Louis XIV en cette occasion prouve bien qu’il ne voulait pas en effet donner de ce devoir une autre idée.
Dans le Discours de Rousseau, le passage présenté isolément a, comme on voit, un tout autre caractère, et sans doute on ne pouvait plus adroitement s’y prendre pour donner une leçon au gouvernement alors existant.
[120] Rousseau les a faites depuis dans son Contrat social, qui parut huit ans après ce discours.
[121] La justice distributive s’opposerait même à cette égalité rigoureuse de l’état de nature, quand elle serait praticable dans la société civile ; et comme tous les membres de l’état lui doivent des services proportionnés à leurs talents et à leurs forces, les citoyens à leur tour doivent être distingués et favorisés à proportion de leurs services. C’est en ce sens qu’il faut entendre un passage d’Isocrate, dans lequel il loue les premiers Athéniens d’avoir bien su distinguer quelle était la plus avantageuse des deux sortes d’égalité, dont l’une consiste à faire part des mêmes avantages à tous les citoyens indifféremment, et l’autre à les distribuer selon le mérite de chacun. Ces habiles politiques, ajoute l’orateur, bannissant cette injuste égalité qui ne met aucune différence entre les méchants et les gens de bien, s’attachèrent inviolablement à celle qui récompense et punit chacun selon son mérite. Mais, premièrement, il n’a jamais existé de société, à quelque degré de corruption qu’elles aient pu parvenir, dans laquelle on ne fît aucune différence des méchants et des gens de bien ; et dans les matières de, où la loi ne peut fixer de mesure assez exacte pour servir de règle au magistrat, c’est très sagement que, pour ne pas laisser le sort ou le rang des citoyens à sa discrétion, elle lui interdit le jugement des personnes, pour ne lui laisser que celui des actions. Il n’y a que des mœurs aussi pures que celles des anciens Romains qui puissent supporter des censeurs ; et des pareils tribunaux auraient bientôt tout bouleversé parmi nous. C’est à l’estime publique à mettre de la différence entre les méchants et les gens de bien. Le magistrat n’est juge que du droit rigoureux : mais le peuple est le véritable juge des mœurs, juge intègre et même éclairé sur ce point, qu’on abuse quelquefois, mais qu’on ne corrompt jamais. Les rangs des citoyens doivent donc être réglés, non sur leur mérite personnel, ce qui serait laisser au magistrat le moyen de faire une application presque arbitraire de la loi, mais sur les services réels qu’ils rendent à l’état et qui sont susceptibles d’une estimation plus exacte.
[122] LUCAN. Lib. I, V. 376.
[123] Charles Bonnet, né le 13 mars 1720 à Genève et mort le 20 mai 1793 dans la même ville. Métaphysicien et naturaliste, biologiste et philosophe, il s’était caché sous ce nom (Philopolis). On lui doit la description de la parthénogenèse chez le puceron. Sa lettre, à laquelle celle-ci sert de réponse, a été publiée dans le Mercure d’octobre 1755.
[124] L’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes.
[125] Dans le volume du Mercure où la lettre de Charles Bonnet fut d’abord imprimée, et qui donna lieu à la réponse de Rousseau, on avait effectivement mis saints au lieu de sains ; mais c’était une faute d’impression.
[126] Voyez dans la Correspondance la lettre à M. Lalliaud, du 18 février 1769, et les lettres à du Peyrou, des 18 janvier et 28 février, même année.
[127] Pour ce discours et l’Oraison funèbre du Duc d’Orléans qui suit, nous reprenons le classement de l’édition P. Dupont de 1823 (cf. avis de M. Musset-Pathay.) (Note de l’éditeur)
[128] Correspondance de Grimm, t. I.
[129] Voir dans la Correspondance, les lettres du 18 janvier et du 18 février 1769.
[130] Louis Ier, duc d’Orléans, dit « le Pieux » (surnommé aussi « le génovéfain ») né à Versailles le 4 août 1703, mort à Paris le 4 février 1752. Il était le père de Philippe-Égalité. En 1742, Louis d’Orléans, dont la dévotion n’avait cessé de grandir depuis un veuvage qui l’avait laissé inconsolable, se retira à l’abbaye Sainte Geneviève où il passa les dix dernières années de sa vie. Il continua de se tenir au courant des affaires, géra son apanage, reçut et protégea les savants et se consacra à des œuvres charitables. Il mourut sans les derniers sacrements car il refusa de reconnaître ses petits-enfants, ne croyant pas à leur légitimité, condition que le prêtre chargé de l’assister avait mise pour lui accorder le viatique. (Ne)
[131] Luc, chap. 13, v. 19.
[132] Provo. chap. 8, v. 18.
[133] Marc, chap. X, v. 20.
[134] Luc, chap. XIII, v. 24
[135] Ecclésiastique, chap. II, v. 22
[136] Psaume 121, v. 1.
[137] Vespasien.
[138] Jean le Rond D’Alembert (1717-1783), est un mathématicien, philosophe et encyclopédiste français.
Il est célèbre pour avoir dirigé l’Encyclopédie avec Denis Diderot jusqu’en 1757 et pour ses recherches en mathématiques sur les équations différentielles et les dérivées partielles.
[139] « Ad ami cum et si prouverais galium, non d’espérés ; est enim régresses. Ad ami cum si apeurerais os triste, non times ; est enim concordait : excepté conviction, et impropères, et superbe, et mystère révélation, et plage dolos ; in his omnibus effigie amicts. »
Ecclesiastic. XXII, 26, 27 *.
- « Si vous avez tiré l’épée contre votre ami, n’en désespérez pas ; car il y a moyen de revenir. Si vous l’avez attristé par vos paroles, ne craignez rien, il est possible encore de vous réconcilier avec lui. Mais pour l’outrage, le reproche injurieux, la révélation du secret** et la plaie faite à son cœur en trahison, point de grâce à ses yeux : il s’éloignera sans retour. » Cette traduction est de
Marmontel (Mémoires, livre VII).
** C’est le véritable motif de la rupture de J. J. avec Diderot qui est l’Aristarque regretté. Rousseau lui avait confié, sous le secret, les remords que lui causait l’abandon de ses enfants. Ce fatal secret fut bientôt su de tout le monde.
[140] La partie de cette phrase qui est imprimée ici entre deux parenthèses, est remarquable sous plus d’un rapport. D’abord on la trouve dans l’édition originale (Amsterdam, 1758), non comme faisant partie du texte même, mais à la fin de l’ouvrage et en forme d’addition envoyée par l’auteur à son libraire, lorsque l’impression était déjà commencée. En second lieu, quoique cette addition, insérée depuis dans le texte, se retrouve dans toutes les éditions postérieures, elle n’est point dans celle de Genève faite en 1782, après la mort de Rousseau, mais sur les matériaux qu’il avait réunis et fournis lui-même.
Il résulte clairement de ces deux faits, 1° que ce qu’il dit ici de son éloignement pour le socinianisme fut une idée conçue après coup et comme effet en lui d’une réflexion tardive, si même en cette occasion il n’a pas sacrifié quelque chose à la convenance, en énonçant une disposition que réellement il n’avait point ; 2° qu’il s’est dans tous les cas rétracté à cet égard, et n’a pas voulu, dans l’édition générale dont il avait préparé les matériaux, laisser subsister un passage contraire à ses véritables sentiments. Car sans doute on ne peut supposer que les éditeurs de Genève aient fait cette suppression de leur chef. Cette rétractation de notre auteur est d’autant plus réelle et indubitable, que dans une des lettres les plus remarquables de sa Correspondance (à M.* *, 1 5 janvier 1769), il a très clairement énoncé son opinion sur celui qu’il appelle le sage hébreu, mis par lui en parallèle avec le sage grec ; or cette opinion est celle du socinien le plus décidé. (Note de M. Petitain.)
[141] Je crois voir un principe qui, bien démontré comme il pourrait l’être, arracherait à l’instant les armes des mains à l’intolérant et au superstitieux, et calmerait cette fureur de faire des prosélytes qui semble animer les incrédules : c’est que la raison humaine n’a pas de mesure commune bien déterminée, et qu’il est injuste à tout homme de donner la sienne pour règle à celle des autres.
Supposons de la bonne foi, sans laquelle toute dispute n’est que du caquet. Jusqu’à certain point il y a des principes communs, une évidence commune ; et de plus, chacun a sa propre raison qui le détermine : ainsi ce sentiment ne mène point au scepticisme ; mais aussi, les bornes générales de la raison n’étant point fixées, et nul n’ayant inspection sur celle d’autrui, voilà tout d’un coup le fier dogmatique arrêté. Si jamais on pouvait établir la paix où règnent l’intérêt, l’orgueil et l’opinion, c’est par là qu’on terminerait à la fin les dissensions des prêtres et des philosophes. Mais peut-être ne serait-ce le compte ni des uns ni des autres : il n’y aurait plus ni persécutions ni disputes ; les premiers n’auraient personne à tourmenter, les seconds personne à convaincre ; autant vaudrait quitter le métier.
Si l’on me demandait là-dessus pourquoi donc je dispute moi-même, je répondrais que je parle au plus grand nombre, que j’expose des vérités de pratique, que je me fonde sur l’expérience, que je remplis mon devoir, et qu’après avoir dit ce que je pense je ne trouve point mauvais qu’on ne soit pas de mon avis.
[142] IL faut se ressouvenir que j’ai à répondre à un auteur qui n’est pas protestant ; et je crois lui répondre en effet, en montrant que ce qu’il accuse nos ministres de faire dans notre religion s’y ferait inutilement, et se fait nécessairement dans plusieurs autres sans qu’on y songe.
Le monde intellectuel, sans en excepter la géométrie, est plein de vérités incompréhensibles, et pourtant incontestables, parce que la raison qui les démontre existantes ne peut les toucher, pour ainsi dire, à travers les bornes qui l’arrêtent, mais seulement les apercevoir. Tel est le dogme de l’existence de Dieu, tels sont les mystères admis dans les communions protestantes. Les mystères qui heurtent la raison, pour me servir des termes de M. d’Alembert, sont tout autre chose. Leur contradiction même les fait rentrer dans ses bornes ; elle a toutes les prises imaginables pour sentir qu’ils n’existent pas : car, bien qu’on ne puisse voir une chose absurde, rien n’est si clair que l’absurdité. Voilà ce qui arrive lorsqu’on soutient à la fois deux propositions contradictoires. Si vous me dites qu’un espace d’un pouce est aussi un espace d’un pied, vous ne dites point du tout une chose mystérieuse, obscure, incompréhensible, vous dites au contraire une absurdité lumineuse et palpable, une chose évidemment fausse. De quelque genre que soient les démonstrations qui l’établissent, elles ne sauraient l’emporter sur celle qui la détruit, parce qu’elle est tirée immédiatement des notions primitives qui servent de base à toute certitude humaine. Autrement, la raison, déposant contre elle-même, nous forcerait à la récuser ; et, loin de nous faire croire ceci ou cela, elle nous empêcherait de plus rien croire, attendu que tout principe de foi serait détruit. Tout homme, de quelque religion qu’il soit, qui dit croire à de pareils mystères, en impose donc, ou ne sait ce qu’il dit.
[143] Sur la tolérance chrétienne on peut consulter le chapitre qui porte ce titre dans l’onzième livre de la Doctrine chrétienne de M. le professeur Vernet. On y verra par quelles raisons l’Église doit apporter encore plus de ménagement et de circonspection dans la censure des erreurs sur la foi, que dans celle des fautes contre les mœurs, et comment s’allient, dans les règles de cette censure, la douceur du chrétien, la raison du sage, et le zèle du pasteur.
[144] C’est ce qu’ils viennent de faire, à ce qu’on m’écrit, par une déclaration publique. Elle ne m’est point parvenue dans ma retraite ; mais j’apprends que le public l’a reçue avec applaudissement *. Ainsi, non seulement je jouis du plaisir de leur avoir le premier rendu l’honneur qu’ils méritent, mais de celui d’entendre mon jugement unanimement confirmé. Je sens bien que cette déclaration rend le début de ma lettre entièrement superflu, et le rendrait peut-être indiscret dans tout autre cas : mais, étant sur le point de le supprimer, j’ai vu que, parlant du même article qui y a donné lieu, la même raison subsistait encore, et qu’on pourrait toujours prendre mon silence pour une espèce de consentement. Je laisse donc ces réflexions d’autant plus volontiers, que, si elles viennent hors de propos sur une affaire heureusement terminée, elles ne contiennent en général rien que d’honorable à l’Église de Genève, et que d’utile aux hommes en tout pays.
- Elle a été réimprimée dans l’édition de Genève, tom. II du Supplément.
[145] C’est ainsi que l’abbé de Saint-Pierre appelait toujours les ecclésiastiques, soit pour dire ce qu’ils sont en effet, soit pour exprimer ce qu’ils devraient être.
[146] De deux célèbres historiens, tous deux philosophes, tous deux chers à M. d’Alembert, le moderne * serait de son avis peut-être ; mais Tacite, qu’il aime, qu’il médite, qu’il daigne traduire, le grave Tacite qu’il cite si volontiers, et qu’à l’obscurité près il imite si bien quelquefois, en eût-il été de même ?
*Hume.
[147] Chrysostom. in Math. Homely. 38.
[148] « Il peut y avoir des spectacles blâmables en eux-mêmes, comme ceux qui sont inhumains ou indécents et licencieux : tels étaient quelques-uns des spectacles parmi les païens. Mais il en est aussi d’indifférents en eux-mêmes, qui ne deviennent mauvais que par l’abus qu’on en fait. Par exemple, les pièces de théâtre n’ont rien de mauvais en tant qu’on y trouve une peinture des caractères et des actions des hommes, où l’on pourrait même donner des leçons agréables et utiles pour toutes les conditions : mais si l’on y débite une morale relâchée, si les personnes qui exercent cette profession mènent une vie licencieuse et servent à corrompre les autres, si de tels spectacles entretiennent la vanité, la fainéantise, le luxe, l’impudicité, il est visible alors que la chose tourne en abus, et qu’à moins qu’on ne trouve le moyen de corriger ces abus ou de s’en garantir, il vaut mieux renoncer à cette sorte d’amusement. » Instructions chrétiennes*, tom. III, livre III, chap. 16.
Voilà l’état de la question bien posé. Il s’agit de savoir si la morale du théâtre est nécessairement relâchée, si les abus sont inévitables, si les inconvénients dérivent de la nature de la chose, ou s’ils viennent de causes qu’on ne puisse écarter.
- Cinq vol. in-8°. Amsterdam, 1755. C’est un ouvrage du même professeur Vernet, auteur de la Doctrine chrétienne précédemment citée.
[149] Pour peu qu’il anticipât, ce Molière lui-même avait peine à se soutenir : le plus parfait de ses ouvrages tomba dans sa naissance, parce qu’il le donna trop tôt, et que le public n’était pas mûr encore pour le Misanthrope.
Tout ceci est fondé sur une maxime évidente ; savoir, qu’un peuple suit souvent des usages qu’il méprise, ou qu’il est prêt à mépriser, sitôt qu’on osera lui en donner l’exemple. Quand, de mon temps, on jouait la fureur des pantins, on ne faisait que dire au théâtre ce que pensaient ceux mêmes qui passaient leur journée à ce sot amusement : mais les goûts constants d’un peuple, ses coutumes, ses vieux préjugés, doivent être respectés sur la scène. Jamais poète ne s’est bien trouvé d’avoir violé cette loi.
[150] Je dis le goût ou les mœurs indifféremment ; car, bien que l’une de ces choses ne soit pas l’autre, elles ont toujours une origine commune et souffrent les mêmes révolutions. Ce qui ne signifie pas que le bon goût et les bonnes mœurs règnent toujours en même temps ; proposition qui demande éclaircissement et discussion, mais qu’un certain état du goût répond toujours à un certain état des mœurs, ce qui est incontestable.
[151] Comédie de Delisle de La Drevetière, jouée au Théâtre Italien en 1721, et reprise plusieurs fois avec un égal succès.
[152] Qu’on mette ; pour voir, sur la scène française un homme droit et vertueux, mais simple et grossier, sans amour, sans galanterie, et qui ne fasse point de belles phrases ; qu’on y mette un sage sans préjugés, qui, ayant reçu un affront d’un spadassin, refuse de s’aller faire égorger par l’offenseur ; et qu’on épuise tout l’art du théâtre pour rendre ces personnages intéressants comme le Cid au peuple français : j’aurai tort si l’on réussit.
[153] Les lois peuvent déterminer les sujets, la forme des pièces, la manière de les jouer ; mais elles ne sauraient forcer le public à s’y plaire. L’empereur Néron, chantant au théâtre, faisait égorger ceux qui s’endormaient ; encore ne pouvait-il tenir tout le monde éveillé : et peu s’en fallut que le plaisir d’un court sommeil ne coûtât la vie à Vespasien*. Nobles acteurs de l’Opéra de Paris, ah! si vous eussiez joui de la puissance impériale, je ne gémirais pas maintenant d’avoir trop vécu!
*Sueton., in Vespas.,cap. 4 — Tacit., Ann. XVI, 5.
[154] C’est du beau moral qu’il est ici question. Quoi qu’en disent les philosophes, cet amour est inné dans l’homme, et sert de principe à la conscience. Je puis citer en exemple de cela la petite pièce de Nanine, qui a fait murmurer l’assemblée, et ne s’est soutenue que par la grande réputation de l’auteur ; et cela parce que l’honneur, la vertu, les purs sentiments de la nature, y sont préférés à l’impertinent préjugé des conditions.
[155] PLUTARQUE, de la Fortune d’Alexandre, II, § 2. Voyez le même trait dans Montaigne, liv. II, chap. 27.
[156] Annal, XI, 2.
[157] Il dit que le poète ne nous afflige qu’autant que nous le voulons ; qu’il ne nous fait aimer ses héros qu’autant qu’il nous plaît. Cela est contre toute expérience. Plusieurs s’abstiennent d’aller à la tragédie, parce qu’ils en sont émus au point d’en être incommodés ; d’autres, honteux de pleurer au spectacle, y pleurent pourtant malgré eux ; et ces effets ne sont pas assez rares pour n’être qu’une exception à la maxime de cet auteur.
[158] Chap. VI.
[159] Les Grecs n’avaient pas besoin de fonder sur l’amour le principal intérêt de leur tragédie, et ne l’y fondaient pas en effet. La nôtre, qui n’a pas la même ressource, ne saurait se passer de cet intérêt. On verra dans la suite la raison de cette différence.
[160] Je me souviens d’avoir trouvé dans Omar plus de chaleur et d’élévation vis-à-vis de Zopire, que dans Mahomet lui-même ; et je prenais cela pour un défaut. En y pensant mieux, j’ai changé d’opinion. Omar, emporté par son fanatisme, ne doit parler de son maître qu’avec cet enthousiasme de zèle et d’admiration qui l’élève au-dessus de l’humanité. Mais Mahomet n’est pas fanatique ; c’est un fourbe qui, sachant bien qu’il n’est pas question de faire l’inspiré vis-à-vis de Zopire, cherche à le gagner par une confiance affectée et par des motifs d’ambition. Ce ton de raison doit le rendre moins brillant qu’Omar, par cela même qu’il est plus grand et qu’il sait mieux discerner les hommes. Lui-même dit ou fait entendre tout cela dans la scène. C’était donc ma faute si je ne l’avais pas senti. Mais voilà ce qui nous arrive à nous autres petits auteurs : en voulant censurer les écrits de nos maîtres, notre étourderie nous y fait relever mille fautes qui sont des beautés pour les hommes de jugement.
[161] La preuve de cela, c’est qu’il intéresse. Quant à la faute dont il est puni, elle est ancienne, elle est trop expiée ; et puis c’est peu de chose pour un méchant de théâtre, qu’on ne tient point pour tel, s’il ne fait frémir d’horreur.
[162] Dicts notables des Lacédémoniens, § 69.
[163] JUVEN. Sat. II, v. 63.
[164] Je ne décide pas s’il faut en effet les condamner. Il se peut que les valets ne soient plus que les instruments des méchancetés des maîtres, depuis que ceux-ci leur ont ôté l’honneur de l’invention. Cependant je douterais qu’en ceci l’image trop naïve de la société fût bonne au théâtre. Supposé qu’il faille quelques fourberies dans les pièces, je ne sais s’il ne vaudrait pas mieux que les valets seuls en fussent chargés, et que les honnêtes gens fussent aussi des gens honnêtes au moins sur la scène.
[165] On ignore le nom de l’auteur italien de cette pièce représentée en 1717, et qui a été imprimée (Paris, Coustelier, 1718) avec une traduction française en regard par Gueullette. Boissy en a fait une imitation sous le même titre, en trois actes et en vers, représentée en 1732, et qui fait partie du recueil de ses Œuvres en 9 vol. in-8°.
[166] J’avertis qu’étant sans livres, sans mémoire, et n’ayant pour tous matériaux qu’un confus souvenir des observations que j’ai faites autrefois au spectacle, je puis me tromper dans mes citations et renverser l’ordre des pièces. Mais quand mes exemples seraient peu justes, mes raisons ne le seraient pas moins, attendu qu’elles ne sont point tirées de telle ou telle pièce, mais de l’esprit général du théâtre, que j’ai bien étudié.
[167] Je ne doute point que, sur l’idée que je viens de proposer, un homme de génie ne pût faire un nouveau Misanthrope, non moins vrai, non moins naturel que l’Athénien, égal en mérite à celui de Molière, et sans comparaison plus instructif. Je ne vois qu’un inconvénient à cette nouvelle pièce, c’est qu’il serait impossible qu’elle réussît : car, quoi qu’on dise, en choses qui déshonorent, nul ne rit de bon cœur à ses dépens. Nous voilà rentrés dans mes principes*.
- C’est précisément cette idée de Rousseau sur un nouveau misanthrope à mettre en scène qu’a voulu réaliser Fabre d’Églantine, dans la pièce intitulée Philinte, ou la Suite du Misanthrope. Il y a suivi de point en point toutes, ses indications, et l’on peut dire que les scènes les plus remarquables de cette comédie appartiennent à notre auteur. D’ailleurs l’assertion de Rousseau sur l’impossibilité de réussir dans la pièce dont il avait ainsi tracé le plan, a été tout-à-fait démentie par l’événement ; car le Philinte de Fabre, malgré ses nombreux défauts, a eu un très grand succès, et est resté au théâtre. (Note de M. Petitain.)
[168] Ce texte est conforme à l’édition de Genève, 1782. Dans plusieurs éditions, on a suivi le texte de l’édition originale de 1758, où, après ces mots, « en s’attachant à flatter une jeunesse débauchée et des femmes sans mœurs, on lit, Je ne ferai pas à Dancourt l’honneur de parler de lui : ses pièces n’effarouchent pas par des termes obscènes, mais il faut n’avoir de chaste que les oreilles pour les pouvoir supporter. Regnard, plus modeste, n’est pas moins dangereux : laissant l’autre amuser les femmes perdues, il se charge, lui, d’encourager les filous. C’est une chose incroyable, etc. »
[169] Personnage du Fils naturel, drame de Diderot.
[170] Ce n’est point par étourderie que je cite Cénie en cet endroit, quoique cette charmante pièce soit l’ouvrage d’une femme* car, cherchant la vérité de bonne foi, je ne sais point déguiser ce qui fait contre mon sentiment ; et ce n’est pas à une femme mais aux femmes que je refuse les talents des hommes. J’honore d’autant plus volontiers ceux de l’auteur du Cénie en particulier, qu’ayant à me plaindre de ses discours, je lui rends un hommage pur et désintéressé, comme tous les éloges sortis de ma plume.
- Madame de Graffigny.
[171] Ils leur donnaient plusieurs noms honorables que nous n’avons plus, ou qui sont bas et surannés parmi nous. On sait quel usage Virgile a fait de celui de Matres dans une occasion où les mères troyennes n’étaient guère sages *. Nous n’avons à la place que le mot de Dames, qui ne convient pas à toutes, qui même vieillit insensiblement, et qu’on a tout-à-fait proscrit du ton à la mode. J’observe que les anciens tiraient volontiers leurs titres d’honneur des droits de la nature, et que nous ne tirons les nôtres que des droits du rang.
*Enéid, Iib. V, v. 654. Ibid.lib. VII, v. 357 et 392.
[172] Plutarque, Dicts notables des Lacédémoniens, §§ 16 et 31.
[173] S’ils en usaient autrement dans les tragédies, c’est que, suivant le système politique de leur théâtre, ils n’étaient pas fâchés qu’on crût que les personnes d’un haut rang n’ont pas besoin de pudeur, et font toujours exception aux règles de la morale.
[174] Ovid., Amor. I, 9, v. 4.
[175] Plutarque, Vie de Marcus Caton, § 35.
[176] Sueton., in Tito, cap. 7.
[177] Il y a dans le septième tome de Paméla un examen très judicieux de l’Andromaque de Racine, par lequel on voit que cette pièce ne va pas mieux à son but prétendu que toutes les autres.
[178] Ajoutons le Marchand de Londres, pièce admirable, et dont la morale va plus directement au but qu’aucune pièce française que je connaisse*
- Le titre de cette pièce, en anglais, est Arden-Feversham. Son auteur est le célèbre Lillo, dont Diderot s’est fait l’apologiste et l’imitateur. Elle a été traduite comme tragédie bourgeoise, par Clément de Genève (Paris, 1751). Cette traduction a été réimprimée plusieurs fois. Antérieurement il en avait paru quelques scènes dans le Pour et Contre de l’abbé Prévost.
[179] Je crois entendre un bel esprit de Paris se récrier, pourvu qu’il ne lise pas lui-même, à cet endroit comme, à bien d’autres, et démontrer doctement aux dames (car c’est surtout aux dames que ces messieurs démontrent) qu’il est impossible qu’une maison de bois soit chaude. Grossier mensonge! erreur de physique! Ah! pauvre auteur! Quant à moi, je crois la démonstration sans réplique. Tout ce que je sais, c’est que les Suisses passent chaudement leur hiver, au milieu des neiges, dans des maisons de bois.
[180] Je puis citer en exemple un homme de mérite, bien connu dans Paris, et plus d’une fois honoré des suffrages de l’académie des sciences ; c’est M. Rivaz, célèbre Valaisan. Je sais bien qu’il n’a pas beaucoup d’égaux parmi ses compatriotes ; mais enfin c’est en vivant comme eux qu’il apprit à les surpasser.
[181] Voyez à la fin du tome XIII, lettre à M. Perdriau, une note sur ce musicien, un des plus célèbres du seizième siècle.
[182] C’est le nom qu’on donne dans le pays aux habitants de cette montagne.
[183] Dans l’édition de Genève, dans celle de M. Belin, le justicier est remplacé par le Châtelain ; s’il eût été question de la France, on aurait vu figurer le subdélégué.
[184] Plutarque, traité des Délais de la justice divine, § 5.
[185] Mal, c’est-à-dire non seulement en lâche et avec fraude, mais injustement et sans raison suffisante ; ce qui se fût naturellement présumé de toute affaire non portée au tribunal.
[186] Autrefois les hommes prenaient querelle au cabaret : on les a dégoûtés de ce plaisir grossier en leur faisant bon marché des autres. Autrefois ils s’égorgeaient pour une maîtresse : en vivant plus familièrement avec les femmes, ils ont trouvé que ce n’était pas la peine de se battre pour elles. L’ivresse et l’amour ôtés, il reste peu d’importants sujets de dispute. Dans le monde on ne se bat plus que pour le jeu. Les militaires ne se battent plus que pour des passe-droits, ou pour n’être pas forcés de quitter le service. Dans ce siècle éclaire chacun sait calculer, à un écu près, ce que valent son honneur et sa vie.
[187] M. de Lauzun. Voilà, selon moi, des coups de canne bien noblement appliqués *.
- Le fait est raconté eu détail dans les Mémoires de Saint-Simon, tom. X, pag. 89-94, édition de Strasbourg ; mais ce que Rousseau ne pouvait savoir, et ce que ces Mémoires nous apprennent, c’est que ces coups de canne si noblement appliqués étaient la juste punition d’une insolence de Lauzun qui est à peine croyable. Du temps de Rousseau les Mémoires de Saint-Simon étaient au moins connus de quelques personnes, et l’on sait que l’abbé de Voisenon, en avait fait un extrait pour amuser Louis XV. Par là l’anecdote de la cause a pu se répandre dans le monde, et Rousseau l’a pu entendre rapporter sans qu’on y joignit les circonstances qui justifient le roi en cette occasion. Aussi Saint-Simon, en racontant ce trait de Louis XIV, dit-il que c’est la plus belle action de sa vie. Cet éloge est exagéré sans doute, mais au moins il est vrai de dire que Louis XIV justement irrité, mais restant maître de sa colère, montra un sentiment exquis de ce qu’il devait à la loi, aux convenances et à lui-même.( Note de M. Petitain.)
[188] Le consistoire, et la chambre de réforme.
[189] Si les Anglais ont inhumé la célèbre Oldfield à côté de leurs rois, ce n’était pas son métier, mais son talent, qu’ils voulaient honorer. Chez eux les grands talents anoblissent dans les moindres états ; les petits avilissent dans les plus illustres. Et, quant à la profession des comédiens, les mauvais et les médiocres sont méprisés à Londres autant ou plus que partout ailleurs.
[190] Tite-Live dit * que les jeux scéniques furent introduits à Rome l’an 390, à l’occasion d’une peste qu’il s’agissait d’y faire cesser. Aujourd’hui l’on fermerait les théâtres pour le même sujet, et sûrement cela serait plus raisonnable.
- Lib. VII, cap. 2
[191] Les citations ici ne sont point exactes. Dans son plaidoyer pour le comédien Roscius, Cicéron fait à la vérité (§ 6) un bel éloge de ses vertus et de son mérite personnel ; mais en cet endroit comme dans tout le reste du plaidoyer, on ne voit rien de défavorable à la profession que Roscius exerçait. Quant au mot histrion employé dans le traité de l’Orateur (liv. I, chap. 61), il l’est dans l’acception la plus générale, sans application directe à Ésope et Roscius, sans même aucune idée d’abjection et de mépris à attacher au mot lui-même. Aussi le nouveau traducteur (M. Levée) l’a rendu avec raison par le mot acteurs. (Oeuvres de Cicéron, 1816, tome II, page 533.)
(Note de M. Petitain.)
[192] Dig., lib. II, § De his qui nolantur infamia.
[193] Iphigénie le dit en termes exprès dans la tragédie d’Euripide qui porte le nom de cette princesse*.
- Acte V, scène 5
[194] Rousseau a reconnu lui-même la fausseté de cette assertion. Voyez dans la Correspondance sa lettre à M. Le Roy, du 4 novembre 1758.
[195] On a relevé ceci comme outré et comme ridicule. On a eu raison. Il n’y a point de vice dont les comédiens soient moins accusés que de la friponnerie ; leur métier, qui les occupe beaucoup, et leur donne même des sentiments d’honneur à certains égards, les éloigne d’une telle bassesse. Je laisse ce passage, parce que je me suis fait une loi de ne rien ôter ; mais je le désavoue hautement comme une très grande injustice.
[196] Ils y sont, comme les hommes, sublimes ou détestables. On n’a jamais fait encore, en quelque langue que ce soit, de roman égal à Clarisse, ni même approchant.
[197] Distinguons cette audace de l’insolence et de la brutalité ; car rien ne part de sentiments plus opposés et n’a d’effets plus contraires. Je suppose l’amour innocent et libre, ne recevant de loi que de lui-même ; c’est à lui seul qu’il appartient de présider à ses mystères, et de former l’union des personnes ainsi que celle des cœurs. Qu’un homme insulte à la pudeur du sexe, et attente avec violence aux charmes d’un jeune objet qui ne seul rien peur lui ; sa grossièreté n’est point passionnée, elle est outrageante ; elle annonce une âme sans mœurs, sans délicatesse, incapable à la fois d’amour et d’honnêteté. Le plus grand prix des plaisirs est dans le cœur qui les donne : un véritable amant ne trouverait que douleur, rage et désespoir, dans la possession même de ce qu’il aime, s’il croyait n’en point être aimé.
Vouloir contenter insolemment ses désirs sans l’aveu de celle qui les fait naître, est l’audace d’un satyre ; celle d’un homme est de savoir les témoigner sans déplaire, de les rendre intéressants, de faire en sorte qu’on les partage, d’asservir les sentiments avant d’attaquer la personne. Ce n’est pas encore assez d’être aimé, les désirs partagés ne donnent pas seuls le droit de les satisfaire ; il faut de plus le consentement de la volonté. Le cœur accorde en vain ce que la volonté refuse. L’honnête homme et l’amant s’en abstient, même quand il pourrait l’obtenir. Arracher ce consentement tacite, c’est user de toute la violence permise en amour. Le lire dans les yeux, le voir dans les manières, malgré le refus de la bouche, c’est l’art de celui qui sait aimer ; s’il achève alors d’être heureux, il n’est point brutal, il est honnête ; il n’outrage point la pudeur, il la respecte, il la sert ; il lui laisse l’honneur de défendre encore ce qu’elle eut peut-être abandonne.
[198] Je m’attends à l’objection : Les femmes sauvages n’ont point de pudeur, car elles vont nues. Je réponds que les nôtres en ont encore moins, car elles s’habillent. Voyez la fin de cet Essai, au sujet des, filles de Lacédémone.
[199] Au théâtre d’Athènes, les femmes occupaient une galerie haute appelée cercis, peu commode pour voir et pour être vues ; mais il paraît, par l’aventure de Valérie et de Sylla *, qu’au cirque de Rome elles étaient mêlées avec les hommes.
- Plutarque, Vie de Sylla, § 72. — La galerie dont il est parlé dans cette note pour le théâtre d’Athènes, était réservée aux femmes honnêtes et qui tenaient à leur réputation. Quant aux courtisanes, il paraît qu’elles se plaçaient soit parmi les hommes, soit dans une galerie particulière. Voyage d’Anacharsis, chap. XI.
[200] On en pourrait attribuer la cause à la facilité du divorce ; mais les Grecs en faisaient peu d’usage, et Rome subsista cinq cents ans avant que personne s’y prévalût de la loi qui le permettait.
[201] Que sera-ce, en leur supposant la beauté qu’on a raison d’exiger d’elles ? Voyez les Entretiens sur le Fils naturel*.
- Ouvrage de Diderot.
[202] Si je ne compte point le concert spirituel, c’est qu’au lieu d’être un spectacle ajouté aux autres, il n’en est que le supplément. Je ne compte pas non plus les petits spectacles de la Foire* ; mais aussi je la compte toute l’année, au lieu qu’elle ne dure pas six mois. En recherchant, par comparaison, s’il est possible qu’une troupe subsiste à Genève, je suppose partout des rapports plus favorables à l’affirmative que ne le donnent les faits connus.
*Les trois théâtres permanents à Paris étaient le Théâtre-Français, l’Opéra, et la Comédie-Italienne ; le quatrième était ce Théâtre de la Foire où Piron et Lesage ont fait représenter toutes leurs petites pièces.
[203] Ceux qui ne vont au spectacle que les beaux jours, où l’assemblée est nombreuse, trouveront cette estimation trop faible ; mais ceux qui, pendant dix ans, les auront suivis, comme moi, bons et mauvais jours, la trouveront sûrement trop forte. S’il faut donc diminuer le nombre journalier de trois cents spectateurs à Paris, il faut diminuer proportionnellement celui de quarante-huit à Genève ; ce qui renforce mes objections.
[204] Je sais que toutes nos grandes fortifications sont la chose du monde la plus inutile, et que, quand nous aurions assez de troupes pour les défendre, cela serait fort inutile encore : car sûrement on ne viendra pas nous assiéger. Mais, pour n’avoir point de siège à craindre, nous n’en devons pas moins, veiller à nous garantir de toute surprise : rien n’est si facile que d’assembler des gens de guerre à notre voisinage. Nous avons trop appris l’usage qu’on en peut faire, et nous devons songer que les plus mauvais droits hors d’une place se trouvent excellents quand on est dedans.
[205] Je n’entends point par là qu’on puisse être vertueux sans religion : j’eus longtemps cette opinion trompeuse, dont je suis trop désabusé. Mais j’entends qu’un croyant peut s’abstenir quelquefois, par des motifs de vertus purement sociales, de certaines actions indifférentes par elles-mêmes, et qui n’intéressent point immédiatement la conscience, comme est celle d’aller aux spectacles dans un lieu où il n’est pas bon qu’on les souffre.
[206] Je parlerai ci-après des inconvénients.
[207] On me dira qu’il en faut aux rois pour la guerre. Point du tout. Au lieu de trente mille hommes, ils n’ont, par exemple, qu’à lever cent mille femmes. Les femmes ne manquent pas de courage : elles préfèrent l’honneur à la vie : quand elles se battent, elles se battent bien. L’inconvénient de leur sexe est de ne pouvoir supporter les fatigues de la guerre et l’intempérie des saisons. Le secret est donc d’en avoir toujours le triple de ce qu’il en faut pour se battre, afin de sacrifier les deux autres tiers aux maladies et à la mortalité.
Qui croirait que cette plaisanterie, dont on voit assez l’application, ait été prise en France au pied de la lettre par des gens d’esprit ?
[208] Après la bataille gagnée par Cambyse, sur Psammenite, on distinguait parmi les morts les Égyptiens, qui avaient toujours la tête nue, à l’extrême dureté de leurs crânes ; au lieu que les Perses, toujours coiffés de leurs grosses tiares, avaient les crânes si tendres, qu’on les brisait sans effort. Hérodote lui-même fut, longtemps après, témoin de cette différence*.
- Hérodote, liv. III, ch. 12. Cité aussi par Montaigne, liv. I, ch. 35.
[209] Les Romains étaient les hommes les plus petits et les plus faibles de tous les peuples de l’Italie ; et cette différence était si grande, dit Tite Live, qu’elle s’apercevait au premier coup d’œil dans les troupes des uns et des autres. Cependant l’exercice et la discipline prévalurent tellement sur la nature, que les faibles firent ce que ne pouvaient faire les forts, et les vainquirent.
[210] Les femmes en général n’aiment aucun art, ne se connaissent à aucun, et n’ont aucun génie. Elles peuvent réussir aux petits ouvrages qui ne demandent que de la légèreté d’esprit, du goût, de la grâce, quelquefois même de la philosophie et du raisonnement. Elles peuvent acquérir de la science, de l’érudition, des talents, et tout ce qui s’acquiert à force de travail. Mais ce feu céleste qui échauffe et embrase l’âme, ce génie qui consume et dévore, cette brûlante éloquence, ces transports sublimes qui portent leurs ravissements jusqu’au fond des cœurs, manqueront toujours aux écrits des femmes : ils sont tous froids et jadis comme elles : ils auront tant d’esprit que vous voudrez, jamais d’âme ; ils seraient cent fois plutôt sensés que passionnés. Elles ne savent ni décrire ni sentir l’amour même. La seule Sapho, que je sache, et une autre, méritèrent d’être exceptées. Je parierais tout au monde que les Lettres Portugaises ont été écrites par un homme*. Or, partout où dominent les femmes, leur goût doit aussi dominer : et voilà ce qui détermine celui de notre siècle.
- On sait positivement aujourd’hui que ces Lettres, dont M. Barbier a donné en 1806 une nouvelle édition, sont réellement d’une religieuse portugaise qui s’appelait Mariamne Alcaforada, et qu’elles furent adressées au comte de Chamilly, dit alors comte de Saint-Léger. Voyez la Notice de M Barbier eu tête de son édition, et le feuilleton du Journal de l’empire, du 5 janvier 1810.
[211]Ce principe, auquel tiennent toutes bonnes mœurs, est développé d’une manière plus claire et plus étendue dans un manuscrit dont je suis dépositaire, et que je me propose de publier, s’il me reste assez de temps pour cela, quoique cette annonce ne soit guère propre à lui concilier d’avance la faveur des dames.
On comprendra facilement que le manuscrit dont je parlais dans cette note était celui de la Nouvelle Héloïse, qui parut deux ans après cet ouvrage. *
- Voyez la quatrième Partie, Lettre X.
[212] Je parle dans l’ordre moral : car dans l’ordre physique il n’y a rien d’absolument mauvais. Le tout est bien.
[213] Ne calomnions point le vice même ; n’a-t-il pas assez de sa laideur ? Le vin ne donne pas de la méchanceté, il la décèle. Celui qui tua Clitus dans l’ivresse lit mourir Philotas de sang-froid. Si l’ivresse a ses fureurs, quelle passion n’a pas les siennes ? La différence est que les autres restent au fond de l’âme, et que celle-là s’allume et s’éteint à l’instant. À cet emportement près, qui passe et qu’on évite aisément, soyons sûrs que quiconque fait dans le vin de méchantes actions couve à jeun de méchants desseins.
[214] Platon, dans ses lois*, permet aux seuls vieillards l’usage du vin ; et même il leur en permet quelquefois l’excès.
- Livre II (tome VIII, page 86, édition de Deux-Ponts)
[215] Aux premières représentations et aux pièces courues, le prix des places était augmenté de moitié en sus ; ce qui s’appelait tiercer. On voit par ce passage, qu’au temps où Rousseau écrivait (1758), l’absurde coutume de placer des bancs sur le théâtre subsistait encore. Leur suppression ne date en effet que de 1759.
[216] Quand on augmenterait la différence du prix des places en proportion de celle des fortunes, on ne rétablirait point pour cela l’équilibre. Ces places inférieures, mises à trop bas prix, seraient abandonnées à la populace ; et chacun, pour en occuper déplus honorables, dépenserait toujours au-delà de ses moyens. C’est une observation qu’on peut faire aux spectacles de la Foire. La raison de ce désordre est que les premiers rangs sont alors un terme fixe dont les autres se rapprochent toujours sans qu’on le puisse éloigner. Le pauvre tend sans cesse à s’élever au-dessus de ses vingt sous : mais le riche, pour le fuir, n’a plus d’asile au-delà de ses quatre francs ; il faut, malgré lui, qu’il se laisse accoster ; et, si son orgueil en souffre, sa bourse en profite.
[217] Voilà pourquoi les imposteurs de Bodin et autres fripons publics établissent toujours leurs monopoles sur les choses nécessaires à la vie, afin d’affamer doucement le peuple sans que le riche en murmure. Si le moindre objet de luxe ou de faste était attaqué, tout serait perdu ; mais, pourvu que les grands soient contents, qu’importe que le peuple vive ?
[218] « Si quis ergo in nostram urbem venerit, qui animi sapientià in omnes possit sese vertere formas, et omnia imitari, volueritque poëmata sua ostentare, venerabimur quidem ipsum, ut sacrum, admirabilem, et jucundum : dicemus autem non esse ejusmodi hominem in republicâ nostrà, neque fas esse ut insit ; mittemusque in aliam urbem, unguento caput ejus perungentes, lanàque coronantes. Nos autem austeriori minusque jucundo utemur poëta, fabularumque fictore, utilitatis gratià, qui décore nobis rationem exprimat, et quae dici debent dicat in his formulis quas a principio pro legibus tulimus, quando cives erudire aggressi sumus. Platon, de Republ., Lib. III »
[219] Philibert Berthelier fut le Caton de notre patrie ; avec cette différence, que la liberté publique finit par l’un et commença par l’autre. Il tenait une belette privée quand il fut arrêté : il rendit son épée avec cette fierté qui sied si bien à la vertu malheureuse ; puis il continua de jouer avec sa belette, sans daigner répondre aux outrages de ses gardes. Il mourut comme doit mourir un martyr de la liberté.
Jean Lévrery fut le Favonius de Berthelier, non pas en imitant puérilement ses discours et ses manières, mais en mourant volontairement comme lui, sachant bien que l’exemple de sa mort serait plus utile à son pays que sa vie. Avant d’aller à l’échafaud, il écrivit sur le mur de sa prison cette épitaphe qu’on avait faite à son prédécesseur,
Quid mihi mors nocuit ? Virtus post fata virescit ;
Nec cruce, nec saevi gladio périt illa tyranni.
« Quel mal la mort me fait-elle ? La vertu s’accroît dans le danger ; elle n’est point soumise à la croix, ni au glaive d’un tyran cruel. »
[220] C’était une confrérie de gentilshommes savoyards qui avaient fait vœu de brigandage contre la ville de Genève, et qui, pour marque de leur association, portaient une cuillère pendue au cou*.
*Il en est parlé au livre II des Confessions.
[221] J’ai lu dans ma jeunesse une tragédie de l’Escalade, où le diable était en effet un des acteurs. On me disait que cette pièce ayant une fois été représentée, ce personnage, en entrant sur la scène, se trouva double, comme si l’original eût été jaloux qu’on eût l’audace de le contrefaire, et qu’à l’instant l’effroi fit fuir tout le monde et finir la représentation. Ce conte est burlesque, et le paraîtra bien plus à Paris qu’à Genève ; cependant, qu’on se prête aux suppositions, on trouvera dans cette double apparition un effet théâtral et vraiment effrayant. Je n’imagine qu’un spectacle plus simple et plus terrible encore, c’est celui de la main sortant du mur et traçant des mots inconnus au festin de Balthazar. Cette seule idée fait frissonner. Il me semble que nos poètes lyriques sont loin de ces inventions sublimes ; ils font, pour épouvanter, un fracas de décorations sans effet. Sur la scène même il ne faut pas tout dire à la vue, mais ébranler l’imagination.
[222] Plutarque, Vie de Solon, §.62.
[223] On doit toujours se souvenir que, pour que la comédie se soutienne à Genève, il faut que ce goût y devienne une fureur ; s’il n’est que modéré, il faudra qu’elle tombe. La raison veut donc qu’en examinant les effets du théâtre on les mesure sur une cause capable de le soutenir.
[224] Comédie de Saint-Foix.
[225] Il ne suffit pas que le peuple ait du pain et vive dans sa condition ; il faut qu’il y vive agréablement, afin qu’il en remplisse mieux les devoirs, qu’il se tourmente moins pour en sortir, et que l’ordre public soit mieux établi. Les bonnes mœurs tiennent plus qu’on ne pense à ce que chacun se plaise dans son état. Le manège et l’esprit d’intrigue viennent d’inquiétude et de mécontentement ; tout va mal quand l’un aspire à l’emploi d’un autre. Il faut aimer son métier pour le bien faire. L’assiette de l’état n’est bonne et solide que quand, tous se sentant à leur place, les forces particulières se réunissent et concourent au bien public, au lieu de s’user l’une contre l’autre, comme elles font dans tout état mal constitué. Cela posé, que doit-on penser de ceux qui voudraient ôter au peuple les fêtes, les plaisirs, et toute espèce d’amusement, comme autant de distractions qui le détournent de son travail ? Cette maxime est barbare et fausse. Tant pis, si le peuple n’a de temps que pour gagner son pain ; il lui en faut encore pour le manger avec joie, autrement il ne le gagnera pas longtemps. Ce Dieu juste et bienfaisant qui veut qu’il s’occupe, veut aussi qu’il se délasse : la nature lui impose également l’exercice et le repos, le plaisir et la peine. Le dégoût du travail accable plus les malheureux que le travail même. Voulez-vous donc rendre un peuple actif et laborieux ; donnez-lui des fêtes, offrez-lui des amusements qui lui fassent aimer son état, et l’empêchent d’en envier un plus doux. Des jours ainsi perdus feront mieux valoir tous les autres. Présidez à ses plaisirs pour les rendre honnêtes ; c’est le vrai moyen d’animer ses travaux.
[226] À chaque corps de métier, à chacune des sociétés publiques dont est composé notre état, préside un de ces magistrats, sous le nom de seigneur-commis. Ils assistent à toutes les assemblées, et même aux festins. Leur présence n’empêche point une honnête familiarité entre les membres de l’association ; mais elle maintient tout le monde dans le respect qu’on doit porter aux lois, aux mœurs, à la décence, même au sein de la joie et du plaisir. Cette institution est très belle, et forme un des grands liens qui unissent le peuple à ses chefs.
[227] Voyez la note précédente.
[228] Il me paraît plaisant d’imaginer quelquefois les jugements que plusieurs porteront de mes goûts, sur mes écrits. Sur celui-ci, l’on ne manquera pas de dire : « Cet homme est fou de la danse. » Je m’ennuie à voir danser. « Il ne peut souffrir la comédie. » J’aime la comédie à la passion. « Il a de l’aversion pour les femmes. » Je ne serai que trop bien justifié là-dessus. « Il est mécontent des comédiens. » J’ai tout sujet de m’en louer, et l’amitié du seul d’entre eux que j’ai connu particulièrement ne peut qu’honorer un honnête homme. Même jugement sur les poètes dont je suis forcé de censurer les pièces : ceux qui sont morts ne seront pas de mon goût, et je serai piqué contre les vivants. La vérité est que Racine me charme ; et que je n’ai jamais manqué volontairement une représentation de Molière. Si j’ai moins parlé de Corneille, c’est qu’ayant peu fréquenté ses pièces, et manquant de livres, il ne m’est pas assez resté dans la mémoire pour le citer. Quant à l’auteur d’Atrée et de Catilina, je ne l’ai jamais vu qu’une fois, et ce fut pour en recevoir un service. J’estime son génie et respecte sa vieillesse ; mais, quelque honneur que je porte à sa personne, je ne dois que justice à ses pièces, et je ne sais point acquitter mes dettes aux dépens du bien public et de la vérité. Si mes écrits m’inspirent quelque fierté, c’est par la pureté d’intention qui les dicte, c’est par un désintéressement dont peu d’auteurs m’ont donné l’exemple, et que fort peu voudront imiter. Jamais vue particulière ne souilla le désir d’être utile aux autres qui m’a mis la plume à la main, et j’ai presque toujours écrit contre mon propre intérêt. Vitam impendere vero ; voilà la devise que j’ai choisie et dont je me sens digne. Lecteurs, je puis me tromper moi-même, mais non pas vous tromper volontairement ; craignez mes erreurs et non ma mauvaise foi. L’amour du bien public est la seule passion qui me fait parler au public ; je sais alors m’oublier moi-même ; et si quelqu’un m’offense, je me tais sur son compte de peur que la colère ne me rende injuste. Cette maxime est bonne à mes ennemis, en ce qu’ils me nuisent à leur aise et sans crainte de représailles ; aux lecteurs, qui ne craignent pas que ma haine leur en impose ; et surtout à moi, qui, restant en paix tandis qu’on m’outrage, n’ai du moins que le mal qu’on me fait, et non celui que j’éprouverais encore à le rendre. Sainte et pure vérité, à qui j’ai consacré ma vie, non, jamais mes passions ne souilleront le sincère amour que j’ai pour toi ; l’intérêt ni la crainte ne sauraient altérer l’hommage que j’aime à t’offrir, et ma plume ne te refusera jamais rien que ce qu’elle craint d’accorder à la vengeance!
[229] Je me souviens d’avoir été frappé dans mon enfance d’un spectacle assez simple, et dont pourtant l’impression m’est toujours restée, malgré le temps et la diversité des objets. Le régiment de Saint-Gervais avait fait l’exercice, et, selon la coutume, on avait soupe par compagnies : la plupart de ceux qui les composaient se rassemblèrent, après le soupe, dans la place de Saint-Gervais, et se mirent à danser tous ensemble, officiers et soldats, autour de la fontaine, sur le bassin de laquelle étaient montés les tambours, les fifres, et ceux qui portaient les flambeaux. Une danse de gens égayés par un long repas semblerait n’offrir rien de fort intéressant à voir ; cependant l’accord de cinq ou six cents hommes en uniforme, se tenant tous par la main, et formant une longue bande qui serpentait m cadence et sans confusion, avec mille tours et retours ; mille espèces d’évolutions figurées, le choix des airs qui les animaient, le bruit des tambours, l’éclat des flambeaux, un certain appareil militaire au sein du plaisir, tout cela formait une sensation très vive qu’on ne pouvait supporter de sang-froid. Il était tard, les femmes étaient couchées ; toutes se relevèrent. Bientôt les fenêtres furent pleines de spectatrices qui donnaient un nouveau zèle aux acteurs : elles ne purent tenir longtemps à leurs fenêtres, elles descendirent ; les maîtresses venaient voir leurs maris, les servantes apportaient du vin ; les enfants même, éveillés par le bruit, accoururent demi-vêtus entre les pères et les mères. La danse fut suspendue ; ce ne furent qu’embrassements, ris, santés, caresses. Il résulta de tout cela un attendrissement général que je ne saurais peindre, mais que, dans l’allégresse universelle, on éprouve assez naturellement au milieu de tout ce qui nous est cher. Mon père, en m’embrassant, fut saisi d’un tressaillement que je crois sentir et partager encore. « Jean-Jacques, me disait-il, aime ton pays. Vois-tu ces bons Genevois ? ils sont tous amis, ils sont tous frères, la joie et la concorde règnent au milieu d’eux. Tu es Genevois ; tu verras un jour d’autres peuples ; mais, quand tu voyagerais autant que ton père, tu ne trouveras jamais leurs pareils. »
On voulut recommencer la danse, il n’y eut plus moyen ; on ne savait plus ce qu’on faisait, toutes les têtes étaient tournées d’une ivresse plus douce que celle du vin. Après avoir resté quelque temps encore à rire et à causer sur la place, il fallut se séparer : chacun se retira paisiblement avec sa famille ; et voilà comment ces aimables et prudentes femmes ramenèrent leurs maris, non pas en troublant leurs plaisirs, mais en allant les partager. Je sens bien que ce spectacle dont je fus si touché serait sans attrait pour mille autres ; il faut des yeux faits pour le voir, et un cœur fait pour le sentir. Non, il n’y a de pure joie que la joie publique, et les vrais sentiments de la nature ne règnent que sur le peuple. Ah! dignité, fille de l’orgueil et mère de l’ennui, jamais tes tristes esclaves eurent-ils un pareil moment en leur vie ?
[230] Dicts notables des Lacédémoniens, § 69.
[231] Les lecteurs pourront être curieux de savoir quel a été dans le fait le résultat de la lettre de Rousseau pour Genève particulièrement. Le spectacle n’y était pas un plaisir tout-à-fait et de tout temps inconnu. Indépendamment des Mystères et autres représentations de cette espèce qui là, comme ailleurs, avaient eu lieu dans le temps où ce genre d’amusement se confondait presque avec les cérémonies du culte divin, et qui cessèrent peu de temps après la réformation, les historiens de Genève nous apprennent que, dans le cours du dix-septième siècle, les autorités civiles et ecclésiastiques sévirent plus d’une fois contre des jeunes gens qui s’étaient permis de jouer des espèces de comédies dans des maisons particulières ; qu’en 1714, le conseil ayant autorisé quelques représentations de sauteurs et de marionnettes, le consistoire les fît cesser, s’étant plaint de ce que quelques acteurs se mêlaient aux marionnettes, et jouaient des pièces de Molière et des scènes italiennes ; qu’enfin en 1738, lorsque les agents de trois puissances médiatrices s’occupaient à calmer les troubles civils, et pendant le temps que dura cette médiation, une troupe de comédiens vint s’établir dans la ville, malgré les représentations des pasteurs et d’une partie de la bourgeoisie. Le conseil, dit l’historien qui nous donne ces détails, n’avait pas cru pouvoir refuser ce divertissement aux médiateurs. (Picot, Hist. de Genève, tome III, p. 284)
Postérieurement à cette époque, les progrès toujours croissants de l’industrie et du commerce firent naître mille besoins nouveaux parmi lesquels celui des représentations dramatiques n’était pas de nature à se faire le moins sentir. Voltaire qui, en ij55, vint fixer sa résidence aux portes de Genève, trouva donc les esprits tout préparés pour cette innovation à laquelle il croyait sa gloire poétique intéressée. Il avait monté chez lui un théâtre où la bonne compagnie de Genève se rendait en foule, excitée par le double attrait du plaisir et de la vanité. Mais pour amener les choses au point de maturité nécessaire à l’exécution de son projet favori, l’établissement d’un spectacle dans la ville même, il restait un pas à faire, et l’article Genève fut publié dans l’Encyclopédie ; car on sait que cet article est, sinon de Voltaire, au moins écrit en grande partie sous sa dictée. La Lettre à d’Alembert déconcerta tout-à-coup le projet de Voltaire. Inde irae. On ne peut douter en effet que ce ne fût la principale cause de la haine qu’il conçut contre son auteur, et qui lui dicta depuis tant d’injures en prose et en vers aussi indignes de son génie que déshonorantes pour sa mémoire.
Cependant l’effet produit par la lettre de Rousseau devait naturellement s’affaiblir chaque jour au milieu de tant de causes qui agissaient en sens contraire. Huit ans n’étaient pas encore écoulés depuis la publication de cette lettre, qu’on vit à Genève (avril 1766) un entrepreneur monter, même à grands frais, un théâtre avec la permission du gouvernement, et cela au milieu même des dissensions civiles qui s’étaient renouvelées plus vives que jamais. Mais peu de temps après la salle fut brûlée (février 1768), et une lettre de Rousseau à d’Ivernois, du 26 avril même année, nous apprend qu’il ne dépendit pas de Voltaire qu’on ne crût que cet incendie était l’effet d’un dessein prémédité, et que Rousseau en avait été l’instigateur.
Le sénat n’osa pas donner une permission nouvelle pour le rétablissement de la comédie, et les particuliers qui en ressentaient le plus vivement la privation, n’eurent d’autre ressource que de se cotiser, en 1773, pour faire construire une salle de spectacle à Châtelaine, village français à demi-lieue de Genève.
Les choses restèrent en cet état jusqu’à ce qu’une révolution nouvelle opérée par le ministre français de Vergennes, en 1782, et dont le récit est étranger à l’objet de cette note, vint détruire toutes les institutions populaires, ouvrage des derniers temps, et rétablit dans son entier le régime aristocratique, tel qu’il existait en 1738. Les cercles furent défendus, on abolit les milices et les exercices militaires, et tous les citoyens fuient désarmés. Dès ce moment il n’y eut plus d’obstacle à l’établissement d’un théâtre permanent à Genève. Pour l’amusement des militaires étrangers qui avaient pris possession de la ville, le gouvernement avait fait venir des comédiens qui restèrent après l’édit de pacification. Bientôt lui-même fit construire pour eux un vaste et bel édifice, le même qui subsiste encore ; l’ouverture de cette nouvelle salle se fit le 18 octobre 1783.
Depuis la chute du gouvernement aristocratique de 1782, arrivée en 1789, la comédie n’a existé et n’existe encore à Genève que d’une manière passagère. Il y avait sans doute défaut de justesse dans la proportion d’après laquelle Rousseau établissait que la ville ne pouvait fournir chaque jour, pour le soutien de son théâtre, que quarante à cinquante spectateurs. Mais il est vrai de dire qu’en général, et encore actuellement, malgré les nouveaux progrès du luxe et de la richesse, les habitudes sociales et le goût du travail font que l’empressement à jouir de ce plaisir n’est pas grand. La tragédie, qui intéresserait davantage les personnes instruites, en si grand nombre à Genève, est là comme inaccessible. Insensiblement donc, et sans que l’autorité intervînt ou influât en aucune manière, l’usage s’est établi de n’avoir des comédiens à Genève que pendant deux ou trois mois au plus. Un directeur de spectacle va ainsi d’une ville de Suisse à une autre, et le plaisir, devenu plus rare, acquiert ainsi plus d’attrait, mais n’en a jamais eu réellement assez pour amener dans les mœurs et les habitudes privées un changement sensible. Il en est donc maintenant à Genève comme dans nos villes de France des troisième et quatrième ordres. Note de M. Petitain.
[232] Nous pourrions bien ne pas nous entendre les uns les autres sur le sens que nous donnons à ce mot ; et, comme il n’est pas bon que nous nous entendions mieux, nous ferons bien de n’en pas disputer.
[233] Jean-François Marmontel, né à Bort-les-Orgues le 11 juillet 1723 et mort à Habloville (Saint-Aubin-sur-Gaillon) le 31 décembre 1799 est un encyclopédiste, historien, conteur, romancier, grammairien et poète, dramaturge et philosophe français. Proche de Voltaire et ennemi de Rousseau, il connut une grande notoriété à la cour de France et dans toute l’Europe.
[234] Voyez les Mémoires de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, tome XVII.
[235] Voyez notamment le deuxième livre des Lois, et le dixième de la République.
[236] L’expérience nous apprend que la belle harmonie ne flatte point une oreille non prévenue, qu’il n’y a que la seule habitude qui nous rende agréables les consonnances, et nous les fasse distinguer des intervalles les plus discordants. Quant à la simplicité des rapports sur laquelle on a voulu fonder le plaisir de l’harmonie, j’ai fait voir dans l’Encyclopédie, au mot Consonnance, que ce principe est insoutenable ; et je crois facile à prouver que toute notre harmonie est une invention barbare et gothique qui n’est devenue que par trait de temps un art d’imitation. Un magistrat studieux* qui, dans ses moments de loisir, au lieu d’aller entendre de la musique, s’amuse à en approfondir les systèmes, a trouvé que le rapport de la quinte n’est de deux à trois que par approximation, et que ce rapport est rigoureusement incommensurable. Personne au moins ne saurait nier qu’il ne soit tel sur nos clavecins en vertu du tempérament ; ce qui n’empêche pas ces quintes ainsi tempérées de nous paraître agréables. Or, où est, en pareil cas, la simplicité du rapport qui devrait nous les rendre telles ? Nous ne savons point encore si notre système de musique n’est pas fondé sur de pures conventions ; nous ne savons point si les principes n’en sont pas tout-à-fait arbitraires, et si tout autre système substitué à celui-là ne parviendrait pas par l’habitude à nous plaire également. C’est une question discutée ailleurs. Par une analogie assez naturelle, ces réflexions pourraient en exciter d’autres au sujet de la peinture sur le ton d’un tableau, sur l’accord des couleurs, sur certaines parties du dessin où il entre peut-être plus d’arbitraire qu’on ne pense, et où l’imitation même peut avoir des règles de convention. Pourquoi les peintres n’osent-ils entreprendre des imitations nouvelles, qui n’ont contre elles que leur nouveauté, et paraissent d’ailleurs tout-à-fait du ressort de l’art ? Par exemple, c’est un jeu pour eux de faire paraître en relief une surface plane : pourquoi donc nul d’entre eux n’a-t-il tenté de donner l’apparence d’une surface plane à un relief ? S’ils font qu’un plafond paraisse une voûte, pourquoi ne font-ils pas qu’une voûte paraisse un plafond ? Les ombres, diront-ils, changent d’apparence à divers points de vue ; ce qui n’arrive pas de même aux surfaces planes. Levons cette difficulté, et prions un peintre de peindre et colorier une statue de manière qu’elle paraisse plate, rase, et de la même couleur, sans aucun dessin, dans un seul jour et sous un seul point de vue. Ces nouvelles considérations ne seraient peut-être pas indignes d’être examinées par l’amateur éclairé qui a si bien philosophé sur cet art.
- M. de Boisgelou, conseiller au grand-conseil, mort en 1764,. Voyez le Dictionnaire de Musique, article Système.
[237] C’était le sentiment commun des anciens, que tous leurs auteurs tragiques n’étaient que les copistes et les imitateurs d’Homère. Quelqu’un disait des tragédies d’Euripide : Ce sont les restes des festins d’Homère, qu’un convive emporte chez lui.
[238] Platon ne veut pas dire qu’un homme entendu pour ses intérêts et versé dans les affaires lucratives ne puisse, en trafiquant de la poésie, ou par d’autres moyens, parvenir à une grande fortune. Mais il est fort différent de s’enrichir et s’illustrer par le métier de poète, ou de s’enrichir et s’illustrer par les talents que le poète prétend enseigner. Il est vrai qu’on pouvait alléguer à Platon l’exemple de Tyrtée ; mais il se fût tiré d’affaire avec une distinction, en le considérant plutôt comme orateur que comme poète.
[239] Il ne faut pas prendre ici ce mot de partie dans un sens exact, comme si Platon supposait l’âme réellement divisible ou composée. La division qu’il suppose, et qui lui fait employer le mot de parties, ne tombe que sur les divers genres d’opérations par lesquelles l’âme se modifie, et qu’on appelle autrement facultés.
[240] Note de l’éditeur : Nous avons choisi de classer cet Essai sur l’origine des langues dans la série des Œuvres philosophiques et politiques comme dans l’Édition P. Dupont de 1823. (Cf l’avis de M. Musset-Pathay)
[241] Il n’en resta que six cents hommes, sans femmes ni enfants.
[242] J’ai dit ailleurs pourquoi les malheurs feints nous touchent bien plus que les véritables, Tel sanglote à la tragédie, qui n’eut de ses jours pitié d’aucun malheureux. L’invention du théâtre est admirable pour enorgueillir notre amour-propre de toutes les vertus que nous n’avons point.
[243] Les salams sont des multitudes de choses les plus communes, comme une orange, un ruban, du charbon, etc., dont l’envoi forme un sens connu de tous les amants dans les pays où cette langue est en usage.
[244] Son véritable nom était Pereyra ( Jacob Rodriguez), Espagnol de naissance. Il fut appelé à Paris en 1760, reçut une pension du roi, et ouvrit la carrière au célèbre abbé de L’Épée. Buffon fut témoin de ses succès et en donne une haute idée dans son Histoire naturelle de l’Homme. Voyez l’article consacré au sens de l’ouïe.
[245] Figure par laquelle un mot imite le son naturel de ce qu’il signifie ; tels sont glouglou, cliquetis, trictrac, etc.
[246] On dit que l’arabe a plus de mille mots différents pour dire un chameau, plus de cent pour dire un glaive, etc.
[247] C’est le titre d’un des plus intéressants dialogues de Platon. Le personnage qu’il y introduit, sous le nom de Cratyle, soutient que les noms ont une vérité inhérente, intrinsèque, telle enfin qu’il ne dépend pas de la volonté des hommes d’en changer la signification. Dans ce système le mot soleil, par exemple, exprimerait tellement la nature de cet astre, que le consentement universel des hommes n’eût pu lui faire signifier la terre. Platon, ou Socrate que Platon fait parler dans le même dialogue, recherche d’abord et expose toutes les raisons à l’appui de ce système, puis finit parle combattre et en montrer l’insuffisance. Il condamne en définitif ce système dangereux qui tendrait à substituer l’étude des noms à celle des choses.
[248] « Des gens s’étonnent, dit Chardin, que deux figures puissent faire tant de lettres : mais, pour moi, je ne vois pas là de quoi s’étonner si fort, puisque les lettres de notre alphabet, qui sont au nombre de vingt-trois, ne sont pourtant composées que de deux lignes, la droite et la circulaire ; c’est-à-dire qu’avec un C et un I on fait toutes les lettres qui composent nos mots. »
[249] « Ce caractère paraît fort beau, et n’a rien de confus ni de barbare. L’on dirait que les lettres auraient été dorées ; car il y en a plusieurs, et surtout des majuscules, où il paraît encore de l’or : et c’est assurément quelque chose d’admirable et d’inconcevable que l’air n’ait pu manger cette dorure durant tant de siècles. Du reste, ce n’est pas merveille qu’aucun de tous les savants du monde n’ait jamais rien compris à cette écriture, puisqu’elle n’approche « en aucune manière d’aucune écriture qui soit venue à notre connaissance ; au lieu que toutes les écritures connues aujourd’hui, excepté le chinois, ont beaucoup d’affinité entre elles et paraissent venir de la même source. Ce qu’il y a en ceci de plus merveilleux est que les Guèbres, qui sont les restes des anciens Perses, et qui en conservent et perpétuent la religion, non seulement ne connaissent pas mieux ces caractères que nous, mais que leurs caractères n’y ressemblent pas plus que les nôtres. D’où il s’ensuit, ou que c’est un caractère de cabale, ce qui n’est pas vraisemblable, puisque ce caractère est le commun et naturel de l’édifice en tous endroits, et qu’il n’y en a pas d’autre du même ciseau, ou qu’il est d’une si grande antiquité que nous n’oserions presque le dire. »
En effet, Chardin ferait présumer sur ce passage, que, du temps de Cyrus et des mages, ce caractère était déjà oublié, et tout aussi peu connu qu’aujourd’hui.
[250] Je compte les Carthaginois pour Phéniciens, puisqu’ils étaient une colonie de Tyr.
[251] Voy. Pausanias, Arcad. Les Latins, dans les commencements, écrivirent de même ; et de là, selon Marius Victorinus, est venu le mot de versus.
[252] Vocales quas graece septem, Romulus sex, usus posterior quinque commemorat, Y velut graeca rejecta. Mart. Capel., lib. III.
[253] Le meilleur de ces moyens, et qui n’aurait pas ce défaut, serait la ponctuation, si on l’eût laissée moins imparfaite. Pourquoi, par exemple, n’avons-nous pas de point vocatif ? Le point interrogant, que nous avons, était beaucoup moins nécessaire ; car, par la seule construction, on voit si l’on interroge ou si l’on n’interroge pas, au moins dans notre langue. Venez-vous et vous venez ne sont pas la même chose. Mais comment distinguer par écrit un homme qu’on nomme d’un homme qu’on appelle ? C’est là vraiment une équivoque qu’eût levée le point vocatif. La même équivoque se trouve dans l’ironie, quand l’accent ne la fait pas sentir.
[254] Quelques savants prétendent, contre l’opinion commune et contre la preuve tirée de tous les anciens manuscrits, que les Grecs ont connu et pratiqué dans l’écriture les signes appelés accents, et ils fondent cette opinion sur deux passages que je vais transcrire l’un et l’autre, afin que le lecteur puisse juger de leur vrai sens. Voici le premier, tiré de Cicéron, dans son traité de l’Orateur, liv. III, n° 44.
« Hanc diligentiam subsequitur modus etiam et forma verborum, quod jam vereor ne huic Catulo videatur esse puerile. Versus enim veteres illi in hac soluta oratione propemodum, hoc est, numéros quosdam nobis esse abhibendos putaverunt. Interspirationis enim non defatigationis nostrae, neque librariorum notis, sed verborum et sententiarum modo, interpunctas clausulas in orationibus esse voluerunt : idque princeps Isocrates instituisse fertur, ut inconditam antiquorum dicendi consuetudinem, delectationis atqueaurium causa (quemadmodum scribit discipulus ejus Naucrates), numeris adstringeret.
« Namque haec duo musici, qui erant quondam iidem poetae, machinati ad voluptatem sunt, versum atque cantum, ut et verborum numero, et vocum modo, delectatione vincerent aurium satietatem. Haec igitur duo, vocis dico moderationem, et verborum conclusionem, quoad orationis severitas pati possit, à poetica ad eloquentiam traducenda duxerunt. »
Voici le second, tiré d’Isidore, dans ses Origines, liv. I, chap. 20.
« Praeterea quaedam sententiarurn notae apud celeberrimos auctores fuerunt, quasque antiqui ad distinctionem scripturarum carminibus et historiis apposuerunt. Nota est figura propria in litterae modum posita, ad demonstrandum unamquamque verbi sententiarumque ac versuum rationem. Notae autem versibus apponuntur numero XXVI, quae sunt nominibus infra scriptis, etc. »
Pour moi, je vois là que du temps de Cicéron les bons copistes pratiquaient la séparation des mots et certains signes équivalents à notre ponctuation. J’y vois encore l’invention du nombre et de la déclamation de la prose, attribuée à Isocrate. Mais je n’y vois point du tout les signes écrits, les accents : et quand je les y verrais, on n’en pourrait conclure qu’une cbose que je ne dispute pas et qui rentre tout-à-fait dans mes principe, savoir, que, quand les Romains commencèrent à étudier le grec, les copistes, pour leur en indiquer la prononciation, inventèrent les signes des accents, des esprits, et de la prosodie ; mais il ne s’ensuivrait nullement que ces signes fussent en usage parmi les Grecs, qui n’en avaient aucun besoin.
[255] M. Duclos, Rem. sur la gram, générale et raisonnée, p. 3o.
[256] On pourrait croire que c’est par ce même accent que les Italiens distinguent, par exemple, è verbe de e conjonction ; mais le premier se distingue à l’oreille par un son plus fort et plus appuyé, ce qui rend vocal l’accent dont il est marqué : observation que le Buonmattei a eu tort de ne pas faire.
[257] J’appelle les premiers temps ceux de la dispersion des hommes, à quelque âge du genre humain qu’on veuille en fixer l’époque.
[258] Les véritables langues n’ont point une origine domestique, il n’y a qu’une convention plus générale et plus durable qui les puisse établir. Les sauvages de l’Amérique ne parlent presque jamais que hors de chez eux ; chacun garde le silence dans sa cabane, il parle par signes à sa famille ; et ces signes sont peu fréquents, parce qu’un sauvage est moins inquiet, moins impatient qu’un Européen, qu’il n’a pas tant de besoins, et qu’il prend soin d’y pourvoir lui-même.
[259] Le métier de chasseur n’est point favorable à la population. Cette observation, qu’on a faite quand les îles de Saint-Domingue et de la Tortue étaient habitées par des boucaniers, se confirme par l’état de l’Amérique septentrionale. On ne voit point que les pères d’aucune nation nombreuse aient été chasseurs par état ; ils ont tous été agriculteurs ou bergers. La chasse doit donc être moins considérée ici comme ressource de subsistance, que comme un accessoire de l’état pastoral.
[260] IL est inconcevable à quel point l’homme est naturellement paresseux. On dirait qu’il ne vit que pour dormir, végéter, rester immobile ; à peine peut-il se résoudre à se donner les mouvements nécessaires pour s’empêcher de mourir de faim. Rien ne maintient tant les sauvages dans l’amour de leur état que cette délicieuse indolence. Les passions qui rendent l’homme inquiet, prévoyant, actif, ne naissent que dans la société. Ne rien faire est la première et la plus forte passion de l’homme après celle de se conserver. Si l’on y regardait bien, l’on verrait que, même parmi nous, c’est pour parvenir au repos que chacun travaille ; c’est encore la paresse qui nous rend laborieux.
[261] Ces noms d’autochthones et d’aborigènes signifient seulement que les premiers habitants du pays étaient sauvages, sans société, sans lois, sans traditions, et qu’ils peuplèrent avant de parler.
[262] Le feu fait grand plaisir aux animaux, ainsi qu’à l’homme, lorsqu’ils sont accoutumés à sa vue et qu’ils ont senti sa douce chaleur. Souvent même il ne leur serait guère moins utile qu’à nous, au moins pour réchauffer leurs petits. Cependant on n’a jamais ouï dire qu’aucune bête, ni sauvage, ni domestique, ait acquis assez d’industrie pour faire du feu, même à notre exemple. Voilà donc ces êtres raisonneurs qui forment, dit-on, devant l’homme une société fugitive, dont cependant l’intelligence n’a pu s’élever jusqu’à tirer d’un caillou des étincelles, et les recueillir, ou conserver au moins quelques feux abandonnés! Par ma foi, les philosophes se moquent de nous tout ouvertement. On voit bien par leurs écrits qu’en effet ils nous prennent pour des bêtes.
[263] Voyez l’exemple de l’un et de l’autre au chapitre XXI de la Genèse, entre Abraham et Abimelec, au sujet du puits du serment.
[264] On prétend que, par une sorte d’action et de réaction naturelle, les diverses espèces du règne animal se maintiendraient d’elles-mêmes dans un balancement perpétuel qui leur tiendrait lieu d’équilibre. Quand l’espèce dévorante se sera, dit-on, trop multipliée aux dépens de l’espèce dévorée, alors, ne trouvant plus de subsistance, il faudra que la première diminue et laisse à la seconde le temps de se repeupler ; jusqu’à ce que, fournissant de nouveau une subsistance abondante à l’autre, celle-ci diminue encore, tandis que l’espèce dévorante se repeuple de nouveau. Mais une telle oscillation ne me paraît point vraisemblable : car, dans ce système, il faut qu’il y ait un temps où l’espèce qui sert de proie augmente et où celle qui s’en nourrit diminue ; ce qui me semble contre toute raison.
[265] Il fallut bien que les premiers hommes épousassent leurs sœurs. Dans la simplicité des premières mœurs, cet usage se perpétua sans inconvénient tant que les familles restèrent isolées, et même après la réunion des plus anciens peuples ; mais la loi qui l’abolit n’est pas moins sacrée pour être d’institution humaine. Ceux qui ne la regardent que par la liaison qu’elle forme entre les familles n’en voient pas le côté le plus important. Dans la familiarité que le commerce domestique établit nécessairement entre les deux sexes, du moment qu’une si sainte loi cesserait de parler au cœur et d’en imposer aux sens, il n’y aurait plus d’honnêteté parmi les hommes, et les plus effroyables mœurs causeraient bientôt la destruction du genre humain.
[266] Le turc est une langue septentrionale.
[267] Géogr., liv. I.
[268] « Archytas atque Aristoxenes etiam subjectam grammaticen musicae putaverunt, et eosdem utriusque rei praeceptores fuisse… Tum Eupolis, apud quem Prodamus et musicen et litteras docet. Et Maricas, qui est Hyperbolus, nihil se ex musicis scire nisi litter as confitetur. » Quintil., lib. I, cap. 10.
[269] Sans doute il faut faire en toute chose déduction de l’exagération grecque, mais c’est aussi trop donner au préjugé moderne que de pousser ces déductions jusqu’à faire évanouir toutes les différences. « Quand la musique des Grecs, dit l’abbé Terrasson, du temps d’Amphion et d’Orphée, en était au point où elle est aujourd’hui dans les villes les plus éloignées de la capitale, c’est alors qu’elle suspendait le cours des fleuves, qu’elle attirait les chênes, et qu’elle faisait mouvoir les rochers. Aujourd’hui qu’elle est arrivée à un très haut point de perfection, on l’aime beaucoup, on en pénètre même les beautés, mais elle laisse tout à sa place. Il en a été ainsi des vers d’Homère, poète né dans les temps qui se ressentaient encore de l’enfance de l’esprit humain, en comparaison de ceux qui l’ont suivi. On s’est extasié sur ses vers, et l’on se contente aujourd’hui de goûter et d’estimer ceux des bons poètes. » On ne peut nier que l’abbé Terrasson n’eût quelquefois de la philosophie, mais ce n’est sûrement pas dans ce passage qu’il en a montré.
[270] Consonnance ou consonance (depuis 1990)
[271] Rapportant toute l’harmonie à ce principe très simple de la résonnance des cordes dans leurs aliquotes, M. Rameau fonde le mode mineur et la dissonance sur sa prétendue expérience qu’une corde sonore en mouvement fait vibrer d’autres cordes plus longues à sa douzième et à sa dix-septième majeure au grave. Ces cordes, selon lui, vibrent et frémissent dans toute leur longueur, mais elles ne résonnent pas. Voilà, ce me semble, une singulière physique ; c’est comme si l’on disait que le soleil luit et qu’on ne voit rien. Ces cordes plus longues ne rendant que le son de la plus aiguë, parce qu’elles se divisent, vibrent, résonnent à son unisson, confondent leur son avec le sien, et paraissent n’en rendre aucun. L’erreur est d’avoir cru les voir vibrer dans toute leur longueur, et d’avoir mal observé les nœuds. Deux cordes sonores formant quelque intervalle harmonique peuvent faire entendre leur son fondamental au grave, même sans une troisième corde ; c’est l’expérience connue et confirmée de M. Tartini : mais une corde seule n’a point d’autre son fondamental que le sien ; elle ne fait point résonner ni vibrer ses multiples, mais seulement son unisson et ses aliquotes. Comme le son n’a d’autre cause que les vibrations du corps sonore, et qu’où la cause agit librement l’effet suit toujours, séparer les vibrations de la résonnance, c’est dire une absurdité.
[272] Remarques sur la Grammaire générale et raisonnée, par M. Duclos, page 2.
[273] Confessions, livre XI.
[274] Dans l’enthousiasme que lui inspirait Émile, le célèbre Mirabeau l’appelait un magnifique poème.
[275] Ce n’est que depuis qu’on a ajouté le mot Traité dans les éditions postérieures ; mais Rousseau ne fit point usage de ce mot, et ne mit point d’autre titre que celui que nous rapportons.
[276] L’histoire de cet admirable ouvrage, de l’influence qu’il eut sur la destinée de Rousseau, des diverses condamnations qu’il éprouva, des critiques que l’on en fit, se trouve dans l’Histoire de la vie et des ouvrages de Jean-Jacques.
[277] Lettres de La Montagnes, lettre V
[278] Lettre du 18 février 1770, à M. l’abbé M.
[279] Émile, liv. I. On trouve encore aujourd’hui des gens qui croient et disent que Rousseau prescrit de laver les enfants dans l’eau glaciale, et le soutiennent parce qu’ils l’ont lu. Quand on lit de cette manière on doit être content de soi et facile à contenter.
[280] Émile, liv. III.
[281] Il répète textuellement cette maxime en développant son idée sur la nécessité de faire entrer dans l’éducation un genre d’industrie.
[282] Ce fut M. Formey qui eut ce courage. Rousseau s’en vengea par des notes dans lesquelles il abuse quelquefois de sa supériorité.
[283] La Harpe, dans son Cours de littérature. C’est particulièrement envers Rousseau qu’il est sévère. Émile seul a trouvé grâce devant cet Aristarque, encore n’est-ce pas sans des restrictions telles qu’on serait en droit de croire que l’éloge n’est dû qu’à la force de la vérité, et qu’il est échappé de la plume du critique.
[284] Non, ce n’est pas une maladie incurable. La nature, qui nous a fait naître pour la vertu, secondera nos efforts si nous voulons nous réformer.
[285] *Madame de Chenonceau.
[286] *Pensées sur l’Éducation des enfants, 1721, in-12.
[287] La première éducation est celle qui importe le plus, et cette première éducation appartient incontestablement aux femmes : si l’Auteur de la nature eût voulu qu’elle appartînt aux hommes, il leur eût donné du lait pour nourrir les enfants. Parlez donc toujours aux femmes par préférence dans vos traités d’éducation ; car, outre qu’elles sont à portée d’y veiller de plus près que les hommes, et qu’elles y influent toujours davantage, le succès les intéresse aussi beaucoup plus, puisque la plupart des veuves se trouvent presque à la merci de leurs enfants, et qu’alors ils leur font vivement sentir en bien, ou en mal l’effet de la manière dont elles les ont élevés. Les lois, toujours si occupées des biens et si peu des personnes, parce qu’elles ont pour objet la paix et non la vertu, ne donnent pas assez d’autorité aux mères. Cependant leur état est plus sûr que celui des pères, leurs devoirs sont plus pénibles ; leurs soins importent plus au bon ordre de la famille ; généralement elles ont plus d’attachement pour les enfants. Il y a des occasions où un fils qui manque de respect à son père peut en quelque sorte être excusé ; mais si, dans quelque occasion que ce fût, un enfant était assez dénaturé pour en manquer à sa mère, à celle qui l’a porte dans son sein, qui l’a nourri de son lait, qui, durant des années, s’est oubliée elle-même pour ne s’occuper que de lui, on devrait se hâter d’étouffer ce misérable comme un monstre indigne de voir le jour. Les mères, dit-on, gâtent leurs enfants. En cela sans doute elles ont tort, mais moins de tort que vous peut-être qui les dépravez. La mère veut que son enfant soit heureux, qu’il le soit dès à présent. En cela elle a raison : quand elle se trompe sur les moyens, il faut l’éclairer. L’ambition, l’avarice, la tyrannie, la fausse prévoyance des pères, leur négligence, leur dure insensibilité, sont cent fois plus funestes aux enfants que l’aveugle tendresse des mères. Au reste, il faut expliquer le sens que je donne à ce nom de mère, et c’est ce qui sera fait ci-après.
[288] On m’assure que M. Formey a cru que je voulais ici parler de ma mère, et qu’il l’a dit dans quelque ouvrage. C’est se moquer cruellement de M. Formey ou de moi*.
*Lors de la publication de l’Émile en 1762, les états de Hollande ayant désapprouvé l’édition donnée par J. Néaulme à La Haye, et dont le titre portait : suivant la copie de Paris, avec permission tacite pour le libraire, Néaulme fut sur le point d’être condamné à une forte amende, et n’obtint grâce qu’à condition de donner sur le champ une autre édition, purgée de tout ce qui pourrait donner matière à scandale. Il s’adressa à Formey, qui, dès 1763, avait publié un anti-Émile, et qui arrangea en effet l’édition nouvelle ; et lui donnant pour titre, Émile chrétien, consacré à l’utilité publique, et rédigé par M. Formey, il fit dans l’ouvrage toutes les suppressions et les changements que ce nouveau titre rendait nécessaires.
[289] Semblable à eux à l’extérieur, et privé de la parole ainsi que des idées qu’elle exprime, il serait hors d’état de leur faire entendre le besoin qu’il aurait de leurs secours, et rien en lui ne leur manifesterait ce besoin.
[290] M. Formey nous assure qu’on ne dit pas précisément cela. Cela me paraît pourtant très précisément dit dans ce vers auquel je me proposais de répondre :
La nature, crois-moi, n’est rien que l’habitude.
M. Formey, qui ne veut pas enorgueillir ses semblables, nous donne modestement la mesure de sa cervelle pour de l’entendement humain.
[291] Aussi les guerres des républiques sont-elles plus cruelles que celles des monarchies. Mais, si la guerre des rois est modérée, c’est leur paix qui est terrible : il vaut mieux être leur ennemi que leur sujet.
[292] *PLUT., Dicts not. Des Lacéd., parag. 60.
[293] *Ibid. parag.. 5.
[294] Il y a dans plusieurs écoles, et surtout dans l’Université de Paris*, des professeurs que j’aime, que j’estime beaucoup, et que je crois très capables de bien instruire la jeunesse, s’ils n’étaient forcés de suivre l’usage établi. J’exhorte l’un d’entre eux à publier le projet de réforme qu’il a conçu. L’on sera peut-être enfin tenté de guérir le mal en voyant qu’il n’est pas sans remède.
*On lit dans l’édition originale : Il y a dans l’Académie de Genève et dans l’Université de Paris des professeurs, etc.
[295] Cic., Tuscul., v, cap. 9.
[296] Non. Marcell.
[297] Hist.nat., tome IV, page 190
[298] La ligue des femmes et des médecins m’a toujours paru l’une des plus plaisantes singularités de Paris. C’est par les femmes que les médecins acquièrent leur réputation, et c’est par les médecins que les femmes font leurs volontés. On se doute bien par-là quelle est la sorte d’habileté qu’il faut à un médecin de Paris pour devenir célèbre.
[299] * Il parut dans le même temps qu’Émile une Dissertation sur l’éducation physique des enfants, par un citoyen de Genève, et dans laquelle on émet les mêmes principes que Rousseau. Celui-ci se plaint du plagiat dans le XIe livre des Confessions. Ce concours fortuit de deux écrits sur le même sujet, et du même titre dans les deux auteurs, est expliqué dans l’Histoire de J. J. Rousseau, à l’article Ballexsert, où l’on trouvera des détails sur l’ouvrage et l’auteur.
[300] Quand on lit dans Plutarque* le que Caton le censeur, qui gouverna Rome avec tant de gloire, éleva lui-même son fils dès le berceau, et avec un tel soin, qu’il quittait tout pour être présent quand la nourrice, c’est-à-dire la mère, le remuait et le lavait ; quand on lit dans Suétone** qu’Auguste, maître du monde, qu’il avait conquis et qu’il régissait lui-même, enseignait lui-même a ses petits-fils à écrire, à nager, les éléments des sciences, et qu’il les avait sans cesse autour de lui, on ne peut s’empêcher de rire des petites bonnes gens de ce temps-là, qui s’amusaient de pareilles niaiseries ; trop bornés, sans doute, pour savoir vaquer aux grandes affaires des grands hommes de nos jours.
*Vie de Marcus Caton, parag. 41.
** Vie d’Auguste, chap. 64.
[301] *C’est à ce passage qu’il fait allusion, lorsqu’il dit dans ses Confessions (liv. XII) : « En méditant mon Traité de l’Éducation, je sentis que j’avais négligé des devoirs dont rien ne pouvait me dispenser. Le remords enfin devint si vif, qu’il m’arracha presque l’aveu de ma faute au commencement d’Émile, et le trait même est si clair, qu’après un tel passage il est surprenant qu’on ait eu le courage de me le reprocher. »
[302] *C’est vingt ans après avoir fait un essai de ce genre avec les enfants de M. de Mably, qu’il tient ce langage. Ainsi il n’est point en contradiction avec lui-même.
[303] *Cette idée était aussi celle de l’abbé Fleury, qui veut que le maître « soit bien fait de sa personne, parlant bien, d’un visage agréable. Le peu de soin de s’accomoder en ceci à la faiblesse des enfants fait qu’il reste à la plupart de l’aversion de ce qu’ils ont appris de gens trop vieux, maussades ou chagrins. » Choix des Études, n° 15.
[304] *Bernardin de Saint-Pierre ( préambule de l’Arcadie, note 8 ) nous apprend que Rousseau lui dit un jour : « Si je faisais une nouvelle édition de mes ouvrages, j’adoucirais ce que j’y ai écrit sur les médecins. Il n’y a pas d’état qui demande autant d’études que le leur. Par tout pays, ce sont les hommes les plus véritablement savants. »
[305] En voici un exemple tiré des papiers anglais, lequel je ne puis m’empêcher de rapporter, tant il offre de réflexions à faire relatives à mon sujet.
« Un particulier nommé Patrice Oneil, né en 1647, vient de se marier en 1760 pour la septième fois. Il servit dans les dragons la dix-septième année du règne de Charles II, et dans différents corps jusqu’en 1740, qu’il obtint son congé. Il a fait toutes les campagnes du roi Guillaume et du duc de Marlborough. Cet homme n’a jamais bu que de la bière ordinaire ; il s’est toujours nourri de végétaux, et n’a mangé de la viande que dans quelques repas qu’il donnait à sa famille. Soit son usage a toujours été de se lever et de se coucher avec le soleil, à moins que ses devoirs ne l’en aient empêché. Il est à présent dans sa cent treizième année, entendant bien, se portant bien, et marchant sans canne. Malgré son grand âge, il ne reste pas un seul moment oisif ; et tous les dimanches il va à sa paroisse, accompagné de ses enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants. »
[306] Les femmes mangent du pain, des légumes, du laitage : les femelles des chats en mangent aussi ; les louves même paissent. Voilà des sucs végétaux pour leur lait. Reste à examiner celui des espèces qui ne peuvent absolument se nourrir que de chair, s’il y en a de telles : de quoi je doute.
[307] Bien que les sucs qui nous nourrissent soient en liqueur, ils doivent être exprimés d’aliments solides. Un homme au travail qui ne vivrait que de bouillon dépérirait très promptement. Il se soutiendrait beaucoup mieux avec du lait, parce qu’il se caille.
[308] Ceux qui voudront discuter plus au long les avantages et les inconvénients du régime pythagoricien pourront consulter les traités que les docteurs Cocchi et Bianchi*, son adversaire, ont faits sur cet important sujet.
*Deux célèbres médecins d’Italie. Bianchi, né à Rimini en 1693, mort en 1775, publia beaucoup d’ouvrages sous le nom de Janus Plancus ; celui dont veut parler Jean-Jacques a pour titre : Discovro sopra il vilto pittagorico, Venise, 1752, in-8. Antoine Cocchi, né en 1695, mort en 1758, était originaire de Mugello, en Toscane. Il s’intitule quelquefois Filosofo mugellano. Il a fait une dissertation sur le régime pythagoricien, que Bentivoglio mit en français.
[309] On étouffe les enfants dans les villes à force de les tenir renfermés et vêtus. Ceux qui les gouvernent en sont encore à savoir que l’air froid, loin de leur faire du mal, les renforce, et que l’air chaud les affaiblit, leur donne la fièvre et les tue.
[310] Je dis un berceau, pour employer un mot usité, faute d’autre ; car d’ailleurs je suis persuadé qu’il n’est jamais nécessaire de bercer les enfants, et que cet usage leur est souvent pernicieux.
[311] « Les anciens Péruviens laissaient les bras libres aux enfants dans un maillot fort large ; lorsqu’ils les en tiraient, ils les mettaient en liberté dans un trou fait en terre et garni de linges, dans lequel ils les descendaient jusqu’à la moitié du corps : de cette façon, ils avaient les bras libres, et ils pouvaient mouvoir leur tête et fléchir leur corps à leur gré, sans tomber et sans se blesser. Dès qu’ils pouvaient faire un pas, on leur présentait la mamelle d’un peu loin, comme un appât pour les obliger à marcher. Les petits nègres sont quelquefois dans une situation bien plus fatigante pour téter : ils embrassent l’une des hanches de la mère avec leurs genoux et leurs pieds, et ils la serrent si bien qu’ils peuvent s’y soutenir sans le secours des bras de la mère. Ils s’attachent à la mamelle avec leurs mains, et ils la sucent constamment sans se déranger et sans tomber, malgré les différents mouvements de la mère, qui, pendant ce temps, travaille à son ordinaire. Ces enfants commencent à marcher dès le second mois, ou plutôt à se traîner sur les genoux et sur les mains. Cet exercice leur donne pour la suite la facilité de courir, dans cette situation, presque aussi vite que s’ils étaient sur leurs pieds. » Hist. Nat., tome IV, in-12, page 192.
À ces exemples, M. de Buffon aurait pu ajouter celui de l’Angleterre ou l’extravagante et barbare pratique du maillot s’abolit de jour en jour. Voyez aussi La Loubère, Voyage de Siam ; le sieur Le Beau, Voyage du Canada, etc. Je remplirais vingt pages de citations, si j’avais besoin de confirmer ceci par des faits.
[312] L’odorat est de tous les sens celui qui se développe le plus tard dans les enfants : jusqu’à l’âge de deux ou trois ans il ne paraît pas qu’ils soient sensibles ni aux bonnes ni aux mauvaises odeurs ; ils ont à cet égard l’indifférence ou plutôt l’insensibilité qu’on remarque dans plusieurs animaux.
[313] Le mot latin saburra désigne le sable dont on leste un vaisseau. Le Dictionnaire de Richelet (édition de Lyon, in-fol.), le seul où saburre se trouve, le donne en effet comme synonyme de lest. L’auteur ne veut donc dire autre chose, si ce n’est que la bouillie, laissant trop de lest dans l’estomac, le charge sans utilité*.
**Les anciens médecins donnaient le nom de saburre aux humeurs qui embarrassent l’estomac et les autres premières voies.
[314] Ceci n’est pas sans exception ; et souvent les enfants qui se font d’abord le moins entendre deviennent ensuite les plus étourdissants quand ils ont commencé d’élever la voix. Mais s’il fallait entrer dans toutes ces minuties, je ne finirais pas ; tout lecteur sensé doit voir que l’excès et le défaut, dérivés du même abus, sont également corrigés par ma méthode. Je regarde ces deux maximes comme inséparables : Toujours assez, et jamais trop. De la première bien établie l’autre s’ensuit nécessairement.
[315] Ce vers est cité aussi par Montaigne, liv. II, chap. 6
[316] *Lib. I, cap. 6.
[317] Il n’y a rien de plus ridicule et de plus mal assuré que la démarche des gens qu’on a trop menés par la lisière étant petits : c’est encore une de ces observations triviales à force d’être justes et qui sont justes en plus d’un sens.
[318] Noct.attic., lib. IX, cap. 8
[319] On conçoit que je parle ici des hommes qui réfléchissent, et non pas de tous les hommes.
[320] *Un soin extresme prend l’homme d’allonger son estre, il y a pourveu par toutes ses pièces… nous entraisnons tout avec nous ; nul ne pense assez n’estre qu’un… Plus nous amplifions nostre possession, d’autant plus nous engageons-nous aux coups de la fortune. La carrière de nos désirs doit estre circonscrite et restreinte à un court limite des commodités les plus proches. Les actions qui se conduisent sans cette reflexion, ce sont actions erronées et maladisves. Montaigne, Liv.III, chap. 10.
[321] * »Major pars mortalium de naturae malignitate conqueritur quod in exiguum aevi gignimur… non exiguum temporis habemus, sed multum perdimus. Satis longa vita est, si tota bene collocaretur… Praecipitat quisque vitam suam, et futuri desiderio laborat praesentium taedio. » Senec., de Brev. vit., cap. I et 7.
« Nos affections s’emportent au-delà de nous… nous ne sommes jamais chez nous, nous sommes touiours au-delà : la crainte, le désir, l’espérance, nous eslancent vers l’advenir et nous desrobbent le sentiment et la considération de ce qui est, pour nous amuser à ce qui sera, voire quand nous ne serons plus. » Montaigne, Liv I, ch. 3.
[322] Ce petit garçon que vous voyez là, disait Thémistocle à ses amis, est l’arbitre de la Grèce ; car il gouverne sa mère, sa mère me gouverne, je gouverne les Athéniens, et les Athéniens gouvernent les Grecs*. Oh! quels petits conducteurs on trouverait souvent aux plus grand empires, si du prince on descendait par degrés jusqu’à la première main qui donne le branle en secret.
*Plutarque, Dicts notables des Rois et Capitaines, § 40.
[323] Dans mes Principes du Droit politique, il est démontré nulle volonté particulière ne peut être ordonnée dans le système social*.
*Voyez le chapitre 3 du Livre II, et le chapitre premier du Livre IV.
[324] On doit sentir que comme la peine est souvent une nécessité, le plaisir est quelquefois un besoin. Il n’y a donc qu’un seul désir des enfants auquel on ne doive jamais complaire ; c’est celui de se faire obéir. D’où il suit que, dans tout ce qu’ils demandent, c’est surtout au motif qui les porte à le demander qu’il faut faire attention. Accordez-leur, tant qu’il est possible, tout ce qui peut leur faire un plaisir réel ; refusez-leur toujours ce qu’ils ne demandent que par fantaisie ou pour faire un acte d’autorité.
[325] On doit être sûr que l’enfant traitera de caprice toute volonté contraire à la sienne, et dont il ne sentira pas la raison. Or, un enfant ne sent la raison de rien dans tout ce qui est ses fantaisies.
[326] *Ainsi Fénélon avait dit, dans son traité de l’Éducation des Filles : « Quand on entreprend un ouvrage sur la meilleure éducation, ce n’est pas pour donner des règles imparfaites. Il est vrai que chacun ne pourra pas aller dans la pratique aussi loin que nos pensées vont sur le papier ; mais enfin lorsqu’on ne pourra pas aller jusqu’à la perfection, il ne sera pas inutile de l’avoir connue, et de s’être efforcé d’y atteindre ; c’est le meilleur moyen d’en approcher. » Chap. 13.
[327] On ne doit jamais souffrir qu’un enfant se joue aux grandes personnes comme avec ses inférieurs, ni même comme avec ses égaux. S’il osait frapper sérieusement quelqu’un, fût-ce son laquais, fût-ce le bourreau, faites qu’on lui rende toujours ses coups avec usure, et de manière à lui ôter l’envie d’y revenir. J’ai vu d’imprudentes gouvernantes animer la mutinerie d’un enfant, l’exciter à battre, s’en laisser battre elles-mêmes, et rire de ses faibles coups, sans songer qu’ils étaient autant de meurtres dans l’intention du petit furieux, et que celui qui veut battre étant jeune, voudra tuer étant grand.
[328] Voilà pourquoi la plupart des enfants veulent ravoir ce qu’ils ont donné, et pleurent quand on ne le leur veut pas rendre. Cela leur arrive plus quand ils ont bien conçu ce que c’est que donner : seulement ils sont alors plus circonspects à donner.
[329] Au reste, quand ce devoir de tenir ses engagements ne serait pas affermi dans l’esprit de l’enfant par le poids de son utilité, bientôt le sentiment intérieur, commençant à poindre, le lui imposerait comme une loi de la conscience, comme un principe inné qui n’attend pour se développer que les connaissances auxquelles il s’applique. Ce premier trait n’est point marqué par la main des hommes, mais gravé dans nos coeurs par l’auteur de toute justice. Ôtez la loi primitive des conventions et l’obligation qu’elle impose, tout est illusoire et vain dans la société humaine. Qui ne tient que par son profit à sa promesse n’est guère plus lié que s’il n’eût rien promis ; ou tout au plus il en sera du pouvoir de la violer comme de la bisque des joueurs, qui ne tardent à s’en prévaloir que pour attendre le moment de s’en prévaloir avec plus d’avantage. Ce principe est de la dernière importance, et mérite d’être approfondi ; car c’est ici que l’homme commence à se mettre en contradiction avec lui-même.
[330] Comme, lorsqu’accusé d’une mauvaise action, le coupable s’en défend en se disant honnête homme. Il ment alors dans le fait et dans le droit.
[331] Rien n’est plus indiscret qu’une pareille question, surtout quand l’enfant est coupable : alors, s’il croit que vous savez ce qu’il a fait, il verra que vous lui tendez un piège, et cette opinion ne peut manquer de l’indisposer contre vous. S’il ne le croit pas, il se dira découvrirais-je ma faute ? Et voilà la première tentation du mensonge devenue l’effet de votre imprudente question.
[332] On doit concevoir que je ne résous pas ses questions quand il lui plaît, mais quand il me plaît ; autrement ce serait m’asservir à ses volontés, et me mettre dans la plus dangereuse dépendance ou un gouverneur puisse être de son élève.
[333] Le précepte de ne jamais nuire à autrui emporte celui de tenir à la société humaine le moins qu’il est possible ; car, dans l’état social, le bien de l’un fait nécessairement le mal de l’autre. Ce rapport est dans l’essence de la chose, et rien ne saurait le changer. Qu’on cherche sur ce principe lequel est le meilleur, de l’homme social ou du solitaire. Un auteur illustre dit qu’il n’y a que le méchant qui soit seul ; moi je dis qu’il n’y a que le bon qui soit seul*. Si cette proposition est moins sentencieuse, elle est plus vraie et mieux raisonnée que la précédente. Si le méchant était seul, quel mal ferait-il ? C’est dans la société qu’il dresse ses machines pour nuire aux autres. Si l’on veut rétorquer cet argument pour l’homme de bien, je réponds par l’article auquel appartient cette note.
*Diderot, préface du Fils naturel. Rousseau se plaint, dans ses Confessions, de la dureté de cette sentence prononcée par son ami, qui savait qu’il était seul à l’Ermitage.
[334] *L’abbé de Condillac.
[335] *Nihil liberos suos docebant, quod discendum esset jacentibus. Epist. 88. — Ce même passage se retrouve dans Montaigne, Liv. II, chap. 21.
« C’est merveille, dit-il encore ( Livre I, chap. 25 ), combien Platon se montre soigneux, en ses loix, de la gayeté et passetemps de la ieunesse de sa cité ; et combien il s’arreste à leurs courses, ieux, chansons, saults et danses… Il s’estend à mille préceptes pour ses gymnases ; pour les sciences lettrées, il s’y amuse fort peu, etc.
[336] J’ai fait cent fois réflexion, en écrivant, qu’il est impossible, dans un long ouvrage, de donner toujours les mêmes sens aux mêmes mots. Il n’y a point de Langue assez riche pour fournir autant de termes, de tours et de phrases que nos idées peuvent avoir de modifications. La méthode de définir tous les termes, et de substituer sans cesse la définition à la place du défini, est belle, mais impraticable ; car comment éviter le cercle ? Les définitions pourraient être bonnes si l’on pas des mots pour les faire. Malgré cela, je suis persuadé qu’on peut être clair, même dans la pauvreté de notre langue, non pas en donnant toujours les mêmes acceptions aux mêmes mots, mais en faisant en sorte, autant de fois qu’on emploie chaque mot, que l’acception qu’on lui donne soit suffisamment déterminée par les idées qui s’y rapportent, et que chaque période où ce mot se trouve lui serve, pour ainsi dire, de définition. Tantôt je dis que les enfants sont incapables de raisonnement, et tantôt je les fais raisonner avec assez de je ne crois pas en cela me contredire dans mes idées, mais je ne puis disconvenir que je ne me contredise souvent dans mes expressions.
[337] *Voyez Quinte-Curce, Liv. III, chap.6. — Le même trait est rapporté par Montaigne. « Alexandre… ayant eu advis, par une lettre de Parmenion, que Philippus, son plus cher médecin, estoit corrompu par l’argent de Darius pour l’empoisonner ; en mesme temps qu’il donnoit à lire sa lettre à Philippus, il avala le bruvage qu’il lui avoit présenté. »
[338] *Ce prince, dit Montaigne à ce sujet, « est le souverain patron des actes hazardeux : mais ie ne scay s’il y a traict en sa vie qui ayt plus de fermeté que cettuy cy, ny une beauté illustre par tant de visages. » Liv. I, chap. 23.
[339] La plupart des savants le sont à la manière des enfants. La vaste érudition résulte moins d’une multitude d’idées que d’une multitude d’images. Les dates, les noms propres, les lieux, tous les objets isolés ou dénués d’idées, se retiennent uniquement par la mémoire des signes, et rarement se rappelle-t-on quelqu’une de ces choses sans voir en même temps le recto ou le verso de la page où on l’a lue, ou la figure sous laquelle on la vit la première fois. Telle était à peu près la science à la mode des siècles derniers. Celle de notre siècle est autre chose : on n’étudie plus, on n’observe plus ; on rêve, et l’on nous donne gravement pour de la philosophie les rêves de quelques mauvaises nuits. On me dira que je rêve aussi ; j’en conviens : mais ce que les autres n’ont garde de faire, je donne mes rêves pour des rêves, laissant chercher au lecteur s’ils ont quelque chose d’utile aux gens éveillés.
[340] C’est la seconde, et non la première, comme l’a très bien remarqué M. Formey.
[341] *Quintil., Lib. I, cap. I
[342] *On a cru que cet enfant était M. de Chenonceau ; mais ce que dit Rousseau ne convient point à la mère. Voyez Histoire de J.J. Rousseau, t. II.
[343] En cas pareil, on peut sans risque exiger d’un enfant la vérité, car il sait bien alors qu’il ne saurait la déguiser, et que, s’il osait dire un mensonge, il en serait à l’instant convaincu.
[344] *Crouzaz, et non Crouzas, né à Lausanne, mort en 1750 ; écrivain fécond, mais médiocre. Il est auteur d’un Traité de l’Éducation des Enfants ; La Haye, 1722, 2 vol. in-12, et d’un Examen de l’Essai sur l’Homme, de Pope, auquel Voltaire a fait beaucoup trop d’honneur en le citant comme autorité dans une des notes de son poème sur le Désastre de Lisbonne. — Il en est parlé dans la Nouvelle Héloïse, deuxième Partie, Lettre XVIII.
[345] Lettre à M. d’Alembert sur les Spectacles.
[346] Comme si les petits paysans choisissaient la terre bien sèche pour s’y asseoir ou pour s’y coucher, et qu’on eût jamais ouï dire que l’humidité de la terre eût fait du mal à pas un d’eux. À écouter la-dessus les médecins, on croirait les sauvages tout perclus de rhumatismes.
[347] *Livre II, chap. 21.
[348] *C’est sans doute pour rendre son idée générale plus sensible que Rousseau paraît ici partager, sur la salamandre, l’opinion ancienne et populaire qui lui attribuait la faculté de vivre dans le feu. L’Encyclopédie, article Salamandre, fait connaître ce qui vraisemblablement a pu donner lieu à cette opinion, qui d’ailleurs n’a aucun fondement raisonnable.
[349] Cet effroi devient très manifeste dans les grandes éclipses de soleil.
[350] En voici encore une autre cause bien expliquée par un philosophe dont je cite souvent le livre, et dont les grandes vues m’instruisent encore plus souvent.
« Lorsque, par des circonstances particulières, nous ne pouvons avoir une idée juste de la distance, et que nous ne pouvons juger des objets que par la grandeur de l’angle ou plutôt de l’image qu’ils forment dans nos yeux, nous nous trompons alors nécessairement sur la grandeur de ces objets. Tout le monde a éprouvé qu’en voyageant la nuit on prend un buisson dont on est près pour un grand arbre dont on est loin, ou bien on prend un grand arbre éloigné pour un buisson qui est voisin ; de même, si on ne connaît pas les objets par leur forme, et qu’on ne puisse avoir par ce moyen aucune idée de distance, on se trompera encore nécessairement. Une mouche qui passera avec rapidité à quelques pouces de distance de nos yeux nous paraîtra dans ce cas être un oiseau qui en serait à une très grande distance ; un cheval qui serait sans mouvement dans le milieu d’une campagne, et qui serait dans une attitude semblable, par exemple, à celle d’un mouton, ne nous paraîtra plus qu’un gros mouton, tant que nous ne reconnaîtrons pas que c’est un cheval ; mais, dès que nous l’aurons reconnu, il nous paraîtra dans l’instant gros comme un cheval, et nous rectifierons sur-le-champ notre premier jugement.
« Toutes les fois qu’on se trouvera dans la nuit dans des lieux inconnus où l’on ne pourra juger de la distance, et où l’on ne pourra reconnaître la forme des choses à cause de l’obscurité, on sera en danger de tomber à tout instant dans l’erreur au sujet des jugements que l’on fera sur les objets qui se présenteront. C’est de là que vient la frayeur et l’espèce de crainte intérieure que l’obscurité de la nuit fait sentir à presque tous les hommes ; c’est sur cela qu’est fondée l’apparence des spectres et des figures gigantesques et épouvantables que tant de gens disent avoir vus. On leur répond communément que ces figures étaient dans leur imagination ; cependant elles pouvaient être réellement dans leur yeux, et il est très possible qu’ils aient en effet vu ce qu’ils disent avoir vu ; car il doit arriver nécessairement, toutes les fois qu’on ne pourra juger d’un objet que par l’angle qu’il forme dans l’oeil, que cet objet inconnu grossira et grandira à mesure qu’on en sera plus voisin ; et que s’il a d’abord paru au spectateur, qui ne peut connaître ce qu’il voit ni juger à quelle distance il le voit ; que s’il a paru, dis-je, d’abord de la hauteur de quelques pieds lorsqu’il était à la distance de vingt ou trente pas, il doit paraître haut de plusieurs toises lorsqu’il n’en sera plus éloigné que de quelques pieds ; ce qui doit en effet l’étonner et l’effrayer jusqu’à ce qu’enfin il vienne à toucher l’objet ou à le reconnaître car, dans l’instant même qu’il reconnaîtra ce que c’est, cet objet, qui lui paraissait gigantesque, diminuera tout à coup, et ne lui paraîtra plus avoir que sa grandeur réelle ; mais, si l’on fuit ou qu’on n’ose approcher, il est certain qu’on n’aura d’autre idée de cet objet que celle de l’image qu’il formait dans l’oeil, et qu’on aura réellement vu une figure gigantesque ou épouvantable par la grandeur et par la forme. Le préjugé des spectres est donc fondé dans la nature, et ces apparences ne dépendent pas, comme le croient les philosophes, uniquement de notion l’imagination. » (Hist. nat., t. VI, p. 22, in-2.)
J’ai tâché de montrer dans le texte comment il en dépend toujours en partie, et, quant à la cause expliquée dans ce passage, on voit que l’habitude de marcher la nuit doit nous apprendre à distinguer les apparences que la ressemblance des formes et la diversité des distances font prendre aux objets à nos yeux dans l’obscurité ; car, lorsque l’air est encore assez éclairé pour nous laisser apercevoir les contours des objets, comme il y a plus d’air interposé dans un plus grand éloignement, nous devons toujours voir ces contours moins marqués quand l’objet est plus loin de nous ; ce qui suffit à force d’habitude pour nous garantir de l’erreur qu’explique ici M. de Buffon. Quelque explication qu’on préfère, ma méthode est donc toujours efficace, et c’est ce que l’expérience confirme parfaitement.
[351] Pour les exercer à l’attention, ne leur dites jamais que des choses qu’ils aient un intérêt sensible et présent à bien entendre ; surtout point de longueurs, jamais un mot superflu ; mais aussi ne laissez dans vos discours ni obscurité ni équivoque.
[352] Célèbre maître à danser de Paris, lequel, connaissant bien son monde, faisait l’extravagant par ruse, et donnait à son art une importance qu’on feignait de trouver ridicule, mais pour laquelle on lui portait au fond le plus grand respect. Dans un autre art non moins frivole, on voit encore aujourd’hui un artiste comédien faire ainsi l’important et le fou, et ne réussir pas moins bien. Cette méthode est toujours sûre en France. Le vrai talent, plus simple et moins charlatan, n’y fait point fortune. La modestie y est la vertu des sots*.
*Voyez des détails curieux sur Marcel, hist. de J. J. Rousseau t. II, p. 220.
[353] Promenade champêtre, comme on verra dans l’instant. Les promenades publiques des villes sont pernicieuses aux enfants de l’un et de l’autre sexe. C’est là qu’ils commencent à se rendre vains et à vouloir être regardés : c’est au Luxembourg, aux Tuileries, surtout au Palais-Royal, que la belle jeunesse de Paris va prendre cet air impertinent et fat qui la rend si ridicule, et la fait huer et détester dans toute l’Europe.
[354] *On appelle figures isopérimètres celles dont les contours ou circonférences sont égaux en longueur. Or de toutes ces figures, il est prouvé que le cercle est celle qui contient la plus grande surface. L’enfant a donc dû choisir des gaufres de figure circulaire.
[355] Un petit garçon de sept ans en a fait depuis ce temps-là de plus étonnants encore.
[356] *Ce magistrat était M. de Boisgelou, conseiller au grand Conseil, auteur d’une théorie savante sur les rapports des sons. Son fils, dont il est question ici, fut mousquetaire, et est mort en 1806. C’est lui qui, bénévolement et par zèle pour l’art, s’est chargé de mettre en ordre toute la partie musicale de la Bibliothèque royale. Voyez le Dictionnaire des Musiciens, de MM. Choron et Fayole, art. Boisgelou père et fils. (note de l’éditeur)
[357] Voyez l’Arcade de Pausanias ; voyez aussi le morceau de Plutarque, transcrit ci-après.
[358] *Hor., Lib. I, ep.2
[359] Il y a bien des siècles que les Majorquins ont perdu cet usage ; il est du temps de la célébrité de leurs frondeurs.
[360] Je sais que les Anglais vantent beaucoup leur humanité et le bon naturel de leur nation, qu’ils appellent good natured people ; mais ils ont beau crier cela tant qu’ils peuvent, personne ne le repète après eux.
[361] Les Banians qui s’abstiennent de toute chair plus sévèrement que les Gaures, sont presque aussi doux qu’eux ; mais comme leur morale est moins pure et leur culte moins raisonnable, ils ne sont pas si honnêtes gens.
[362] Un des traducteurs anglais de ce livre a relevé ici ma méprise, et tous deux l’ont corrigée. Les bouchers et les chirurgiens sont reçus en témoignage ; mais les premiers ne sont point admis comme jurés ou pairs au jugement des crimes, et les chirurgiens le sont.
[363] *Tout ce morceau est une traduction libre du commencement du traité, S’il est loisible de manger chair.
[364] On écrit aujourd’hui charcutier.
[365] * Liv. I, chap. 94.
[366] Les anciens historiens sont remplis de vues dont on pourrait faire usage, quand même les faits qui les présentent seraient faux. Mais nous ne savons tirer aucun vrai parti de l’histoire ; la critique d’édition absorbe tout ; comme s’il importait beaucoup qu’un fait fut vrai, pourvu qu’on en pût tirer une instruction utile. Les hommes sensés doivent regarder l’histoire comme un tissu de fables, dont la morale est très appropriée au coeur humain.
[367] Natia. J’emploie ce mot dans une acception italienne, faute de lui trouver un synonyme en français. Si j’ai tort, peu importe, pourvu qu’on m’entende*.
*Il l’emploie encore dans le même sens ci-après, au Livre IV. Une honte native, un caractère timide, etc.
[368] L’attrait de l’habitude vient de la paresse naturelle à l’homme, et cette paresse augmente en s’y livrant : on fait plus aisément ce qu’on a déjà fait : la route étant frayée en devient plus facile à suivre. Aussi peut-on remarquer que l’empire de l’habitude est très grand sur les vieillards et sur les gens indolents, très petit sur la jeunesse et sur les gens vifs. Ce régime n’est bon qu’aux âmes faibles, et les affaiblit davantage de jour en jour. La seule habitude utile aux enfants est de s’asservit sans peine à la nécessité des choses, et la seule habitude utile aux hommes est de s’asservir sans peine à la raison. Toute autre habitude est un vice.
[369] *Une lettre de Rousseau à madame La Tour de Franqueville, du 26 septembre 1762, nous apprend que ce jeune homme était le comte de Gisors, fils unique du maréchal de Belle-Isle, et qui dès-lors donnait en effet les plus grandes espérances. Il en sera encore parlé ci-après au Livre V.
[370] Je n’ai pu m’empêcher de rire en lisant une fine critique de M. Formey sur ce petit conte : Ce joueur de gobelets, dit-il, qui se pique d’émulation contre un enfant et sermonne gravement son instituteur est un individu du monde des Émiles. Le spirituel M. Formey n’a pu supposer que cette petite scène était arrangée, et que le bateleur était instruit du rôle qu’il avait à faire ; car c’est en effet ce que je n’ai point dit. Mais combien de fois, en revanche, ai-je déclaré que je n’écrivais point pour les gens à qui il fallait tout dire!
[371] Ai-je du supposer quelque lecteur assez stupide pour ne pas sentir dans cette réprimande un discours dicté mot à mot par le gouverneur pour aller à ses vues ? A-t-on du me supposer assez stupide moi-même pour donner naturellement ce langage à un bateleur ? je croyais avoir fait preuve au moins du talent assez médiocre de faire parler les gens dans l’esprit de leur état. Voyez encore la fin de l’alinéa suivant. N’était-ce pas tout dire pour tout autre que M. Formey ?
[372] Cette humiliation, ces disgrâces sont donc de ma façon, et non de celle du bateleur. Puisque M. Formey voulait de mon vivant s’emparer de mon livre, et le faire imprimer sans autre façon que d’en ôter mon nom pour y mettre le sien, il devait du moins prendre la peine, je ne dis pas de le composer, mais de le lire*.
*Voyez une note de l’avertissement qui précède Émile.
[373] J’ai souvent remarqué que, dans les doctes instructions qu’on donne aux enfants, on songe moins à se faire écouter d’eux que des grandes personnes qui sont présentes. Je suis très sûr de ce que je dis là, car j’en ai fait l’observation sur moi-même
[374] À chaque explication qu’on veut donner à l’enfant, un petit appareil qui la précède sert beaucoup à le rendre attentif.
[375] Les vins qu’on vend en détail chez les marchands de vins de Paris, quoiqu’ils ne soient pas tous lithargirés, sont rarement exempts de plomb, parce que les comptoirs de ces marchands sont garnis de ce métal, et que le vin qui se répand de la mesure, en passant et séjourne sur ce plomb en dissout toujours quelque partie. Il est étrange qu’un abus si manifeste et si dangereux soit souffert par la police. Mais il est vrai que les gens aisés, ne buvant guère de ces vins-là, sont peu sujets à en être empoisonnés.
[376] L’acide végétal est fort doux. Si c’était un acide minéral, et qu’il fût moins étendu, l’union ne se ferait pas sans effervescence.
[377] Petron. (cap. 100, edit. Burmann.)
[378] Le temps perd pour nous sa mesure, quand nos passions veulent régler son cours à leur gré. La montre du sage est l’égalité d’humeur et la paix de l’âme : il est toujours à son heure, et il la connaît toujours.
[379] Le goût que je suppose a mon élève pour la campagne est un fruit naturel de son éducation. D’ailleurs, n’ayant rien de cet air fat et requinqué qui plaît tant aux femmes, il en est moins fêté que d’autres enfants ; par conséquent il se plaît moins avec elles, et se gâte moins dans la société dont il n’est pas encore en état de sentir le charme. Je me suis gardé de lui apprendre à leur baiser la main, à leur dire des fadeurs pas même à leur marquer préférablement aux hommes les égards qui leur sont dus ; je me suis fait une inviolable loi de n’exiger rien de lui dont la raison ne fût à sa portée ; et il n’y a point de bonne raison pour un enfant de traiter un sexe autrement que l’autre.
[380] Discours sur l’Inégalité.
[381] Je tiens pour impossible que les grandes monarchies de l’Europe aient encore longtemps à durer : toutes ont brillé, et tout état qui brille est sur son déclin. J’ai de mon opinion des raisons plus particulières que cette maxime ; mais il n’est pas à propos de les dire, et chacun ne les voit que trop.
[382] *Alexandre, fils de Persée, roi de Macédoine, fut secrétaire d’un magistrat de Rome.
[383] *Le prince Charles-Edouard, dit le Prétendant, petit-fils de Jacques II, roi d’Angleterre, détrôné en 1688.
[384] Vous l’êtes bien, vous, me dira-t-on. Je le suis pour mon malheur, je l’avoue ; et mes torts, que je pense avoir assez expiés, ne sont pas pour autrui des raisons d’en avoir de semblables. Je n’écris pas pour excuser mes fautes, mais pour empêcher mes lecteurs de les imiter.
[385] L’abbé de Saint-Pierre.
[386] Il n’y avait point de tailleurs parmi les anciens : les habits des hommes se faisaient dans la maison par les femmes.
[387] *Juven. Sat.II.
[388] J’ai depuis trouvé le contraire par une expérience plus exacte. La réfraction agit circulairement, et le bâton paraît plus gros par le bout qui est dans l’eau que par l’autre ; mais cela ne change rien à la force du raisonnement, et la conséquence n’en est pas moins juste.
[389] *Telle est la leçon que présentent l’édition de 1762 et celle de 1782. Mais dans le manuscrit on lit : Car, encore une fois, mon objet n’est pas de lui donner la science, mais de la lui faire connaître, de lui apprendre à en acquérir au besoin, enfin de la lui faire estimer exactement ce qu’elle vaut, et de lui faire aimer la vérité par-dessus toutes choses.
[390] « Dans les villes, dit M. de Buffon, et chez les gens aisés, les enfants, accoutumés à des nourritures abondantes et succulentes, arrivent plus tôt à cet état ; à la campagne et dans le pauvre peuple, les enfants sont plus tardifs, parce qu’ils sont mal et trop peu nourris ; il leur faut deux ou trois années de plus. » (Hist. nat., t. IV, P. 238, in-12.) J’admets l’observation, mais non l’explication, puisque, dans le pays où le villageois se nourrit très bien et mange beaucoup, comme dans le Valais, et même en certains cantons montueux de l’Italie, comme le Frioul, l’âge de puberté dans les deux sexes est également plus tardif qu’au sein des villes, où, pour satisfaire la vanité, l’on met souvent dans le manger une extrême parcimonie, et où la plupart font, comme dit le proverbe, habits de velours et ventre de son. On est étonné, dans ces montagnes, de voir de grands garçons forts comme des hommes avoir encore la voix aiguë et le menton sans barbe, et de grandes filles, d’ailleurs très formées, n’avoir aucun signe périodique de leur sexe. Différence qui me paraît venir uniquement de ce que, dans la simplicité de leurs moeurs, leur imagination, plus longtemps paisible et calme, fait plus tard fermenter leur sang, et rend leur tempérament moins précoce.
[391] *Variante : s’il y en a. Telle est en effet la leçon du manuscrit autographe. On peut croire que l’auteur fut forcé d’y substituer, s’ils en ont, dans les premières éditions ; mais puisque cette dernière leçon se retrouve dans l’édition de Genève, il est vraisemblable qu’il s’est décidé à la laisser subsister dans le texte, préférablement à la première.
[392] Cela paraît changer un peu maintenant : les états semblent devenir plus fixes, et les hommes deviennent aussi plus durs.
[393] L’attachement peut se passer de retour, jamais l’amitié. Elle est un échange, un contrat comme les autres ; mais elle est le plus saint de tous. Le mot d’ami n’a point d’autre corrélatif que lui-même. Tout homme qui n’est pas l’ami de son ami est très sûrement un fourbe ; car ce n’est qu’en rendant ou feignant de rendre l’amitié, qu’on peut l’obtenir*.
*D’après cette remarque, d’une incontestable vérité, l’on peut juger Grimm, qui n’accordait même pas sa confiance à ses amis, si l’on en croit madame d’Épinay.
[394] Le précepte même d’agir avec autrui comme nous voulons qu’on agisse avec nous n’a de vrai fondement que la conscience ET le sentiment ; car où est la raison précise d’agir, étant moi, comme si j’étais un autre, surtout quand je suis moralement sûr de ne jamais me trouver dans le même cas il et qui me répondra qu’en suivant bien fidèlement cette maxime, j’obtiendrai qu’on la suive de même avec moi ? Le méchant tire avantage de la probité du juste et de sa propre injustice ; il est bien aise que tout le monde soit juste, excepté lui. Cet accord-là, quoi qu’on en dise, n’est pas fort avantageux aux gens de bien. Mais quand la force d’une âme expansive m’identifie avec mon semblable, et que je me sens pour ainsi dire en lui, c’est pour ne pas souffrir que je ne veux pas qu’il souffre ; je m’intéresse à lui pour l’amour de moi, et la raison du précepte est dans la nature elle-même qui m’inspire le désir de mon bien-être en quelque lieu que je me sente exister. D’où je conclus qu’il n’est pas vrai que les préceptes de la loi naturelle soient fondés sur la raison seule, ils ont une base plus solide et plus sûre. L’amour des hommes dérivé de l’amour de soi est le principe de la justice humaine. Le sommaire de toute la morale est donné dans l’Évangile par celui de la loi.
[395] L’esprit universel des lois de tous les pays est de favoriser toujours le fort contre le faible, et celui qui a contre celui qui n’a rien : cet inconvénient est inévitable et il est sans exception.
[396] *Romans de La Calprenède, le premier en douze volumes, le second en dix volumes in-8.
[397] Voyez Davila, Guicciardini, Strada, Solis, Machiavel, et quelquefois de Thou lui-même. Vertot est presque le seul qui savait peindre sans faire de portraits*.
*Davila, né aux environs de Padoue, longtemps attaché à Catherine de Médicis, est mort en 1631 ; il est auteur d’une Histoire des Guerres civiles de France, sous François II, Charles IX, Henri III et Henri IV, écrite en italien et traduite en français. (Paris, 1757, 3 vol. in-4°.)
Guicciardini, plus connu en France sous le nom de Guichardin, né à Florence, mort en 1540, auteur de l’Histoire des Guerres d’Italie, de 1490 à 1534, traduite en français. (Paris, 1738, 3 vol. in-4°.)
Strada, jésuite romain, mort en 1649, auteur de l’Histoire des Pays-Bas, écrite en latin, traduite en français. (Bruxelles, 4 vol. in-12. )
Solis, Espagnol, poète et historien, mort en 1686, auteur d’une Histoire de la Conquête du Mexique, traduite en français. (Paris, 1692, 2 vol. in-12. )
[398] *Livre II, chap. 10.
[399] Un seul de nos historiens*, qui a imité Tacite dans les grands traits, a osé imiter Suétone et quelquefois transcrire Comines dans les petits ; et cela même, qui ajoute au prix de son livre, l’a fait critiquer parmi nous.
*Duclos, auteur de la Vie de Louis XI, 3 vol. in-8°, publiée en 1745, avec un supplément en un volume, qui parut l’année suivante.
[400] C’est toujours le préjugé qui fomente dans nos coeurs l’impétuosité des passions. Celui qui ne voit que ce qui est, et n’estime que ce qu’il connaît, ne se passionne guère. Les erreurs de nos jugements produisent l’ardeur de tous nos désirs*.
*Cette note, qui est dans le manuscrit autographe, n’a été imprimée dans aucune édition antérieure à celle de 1801.
[401] Je crois pouvoir compter hardiment la santé et la bonne constitution au nombre des avantages acquis par son éducation, ou plutôt au nombre des dons de la nature que son éducation lui a conservés.
[402] Au reste, notre élève donnera peu dans ce piège, lui que tant d’amusements environnent lui qui ne s’ennuya de sa vie, et qui sait à peine à quoi sert l’argent. Les deux mobiles avec lesquels on conduit les enfants étant l’intérêt et la vanité, ces deux mêmes mobiles servent aux courtisanes et aux escrocs pour s’emparer d’eux dans la suite. Quand vous voyez exciter leur avidité par des prix, par des récompenses, quand vous les voyez applaudir à dix ans dans un acte public au collège, vous voyez comment on leur fera laisser à vingt leur bourse dans un brelan, et leur santé dans un mauvais lieu. Il y a toujours à parier que le plus savant de sa classe deviendra le plus joueur et le plus débauché. Or les moyens dont on n’usa point dans l’enfance n’ont point dans la jeunesse le même abus. Mais on doit se souvenir qu’ici ma constante maxime est de mettre partout la chose au pis. Je cherche d’abord à prévenir le vice ; et puis je le suppose afin d’y remédier.
[403] Je me trompais, j’en ai découvert un : c’est M. Formey.
[404] Il faut encore appliquer ici la correction de M. Formey. C’est la cigale, puis le corbeau, etc.
[405] Mais si on lui cherche querelle à lui-même, comment se conduira-t-il ? je réponds qu’il n’aura jamais de querelle, qu’il ne s’y prêtera jamais assez pour en avoir. Mais enfin, poursuivra-t-on, qui est-ce qui est à l’abri d’un soufflet ou d’un démenti de la part d’un brutal, d’un ivrogne, ou d’un brave coquin, qui, pour avoir le plaisir de tuer son homme, commence par le déshonorer ? C’est autre chose ; il ne faut point que l’honneur des citoyens ni leur vie soit à la merci d’un brutal, d’un ivrogne, ou d’un brave coquin ; et l’on ne peut pas plus se préserver d’un pareil accident que de la chute d’une tuile. Un soufflet et un démenti reçus et endurés ont des effets civils que nulle sagesse ne peut prévenir, et dont nul tribunal ne peut venger l’offensé. L’insuffisance des lois lui rend donc en cela son indépendance ; il est alors seul magistrat, seul juge entre l’offenseur et lui ; il est seul interprète et ministre de la loi naturelle ; il se doit justice et peut seul se la rendre, et il n’y a sur la terre nul gouvernement assez insensé pour le punir de se l’être faite en pareil cas. je ne dis pas qu’il doive s’aller battre ; c’est une extravagance ; je dis qu’il se doit justice, et qu’il en est le seul dispensateur. Sans tant de vains édits contre les duels, si j’étais souverain, je réponds qu’il n’y aurait jamais ni soufflet ni démenti donné dans mes États, et cela par un moyen fort simple dont les tribunaux ne se mêleraient point. Quoi qu’il en soit, Émile sait en pareil cas la justice qu’il se doit à lui-même, et l’exemple qu’il doit à la sûreté des gens d’honneur. Il ne dépend pas de l’homme le plus ferme d’empêcher qu’on ne l’insulte, mais il dépend de lui d’empêcher qu’on ne se vante longtemps de l’avoir insulté*.
Cette note a fourni à la critique un aliment dont la malignité et la mauvaise foi se sont empressées de profiter. Au reste, l’idée que Rousseau fait seulement entrevoir ici, et sur laquelle il paraît éviter de s’expliquer plus ouvertement, est clairement énoncée et même développée dans une de ses lettres à l’abbé M**, du 14 mars 1770. Il y joint le récit d’une anecdote très remarquable qui a fait naître cette idée dans son esprit. Son opinion est qu’on peut se venger sur-le-champ d’une insulte qui déshonore et se faire justice soi-même, puisque, dans cette supposition, il n’appartient qu’à soi de se la faire.
[406] *De homme, et forme en grec. On a donné ce nom à d’anciens hérétiques, qui, prenant à la lettre ce qui est dit de Dieu dans l’Écriture, prétendaient qu’il avait réellement une forme humaine.
[407] *Var. « On dit à l’un qu’il faut honorer Mahomet, et il dit qu’il honore Mahomet ; on dit à l’autre qu’il faut honorer la Vierge, et il dit qu’il honore la Vierge. Chacun des deux aurait fait ce qu’a fait l’autre, s’ils se fussent trouvés transposés. Peut-on partir de deux sentiments si semblables pour… »
[408] Plutarque, Traité de l’Amour, traduction d’Amyot. C’est ainsi que commençait d’abord la tragédie de Ménalippe ; mais les clameurs du peuple d’Athènes forcèrent Euripide à changer ce commencement.
[409] Sur l’état naturel de l’esprit humain et sur la lenteur de ses progrès, voyez la première partie du Discours sur l’Inégalité.
[410] *Traité de la Superstition, § 27.
[411] *Manuscrit : On lui prouve toujours très bien, très aisément que, etc.
[412] Je marche sur un feu ardent caché sous des cendres trompeuses. Horace, Lib. II, ode 1.
[413] Parallèlement aux théories proprement pédagogiques, le livre IV de l’Émile comprend la Profession de foi du Vicaire savoyard. Elle fournit de précieuses indications sur les idées religieuses de Rousseau. Elle se veut un modèle quant à la manière d’introduire les jeunes gens aux questions religieuses. Le personnage du vicaire savoyard mêlerait les caractères de deux religieux que Rousseau avait connus étant enfant : l’abbé Gaime, natif d’Héry-sur-Alby et en poste à Turin, et l’abbé Gâtier, d’Annecy.
[414] Célèbre théologien anglais, mort en 1729.
[415] Les relations de M. de la Condamine nous parlent d’un peuple qui ne savait compter que jusqu’à trois. Cependant les hommes qui composaient ce peuple, ayant des mains, avaient souvent aperçu leurs doigts sans savoir compter jusqu’à cinq.
[416] *Var. « … De ce qu’ils sont, ni absolument, ni entre eux, ni… »
[417] Ce repos n’est, si l’on veut, que relatif ; mais puisque nous observons du plus et du moins dans le mouvement, nous concevons très clairement un des deux termes extrêmes, qui est le repos ; et nous le concevons si bien, que nous sommes enclins même à prendre pour absolu le repos qui n’est que relatif. Or il n’est pas vrai que le mouvement soit de l’essence de la matière, si elle peut être conçue en repos.
[418] Les chimistes regardent le phlogistique ou l’élément du feu comme épars, immobile, et stagnant dans les mixtes dont il fait partie, jusqu’à ce que des causes étrangères le dégagent, le réunissent, le mettent en mouvement, et le changent en feu.
[419] J’ai fait tous mes efforts pour concevoir une molécule vivante, sans pouvoir en venir à bout. L’idée de la matière sentant sans avoir des sens me paraît inintelligible et contradictoire. Pour adopter ou rejeter cette idée, il faudrait commencer par la comprendre, et j’avoue que je n’ai pas ce bonheur-là.
[420] Croirait-on, si l’on n’en avait la preuve, que l’extravagance humaine put être portée à ce point ? Amatus Lusitanus* assurait avoir vu un petit homme long d’un pouce enfermé dans un verre, que Julius Camillus, comme un autre Prométhée, avait fait par la science alchimique. Paracelse, de Natura rerum, enseigne la façon de produire ces petits hommes, et soutient que les pygmées, les faunes, les satyres et les nymphes ont été engendrés par la chimie. En effet, je ne vois pas trop qu’il reste désormais autre chose à faire, pour établir la possibilité de ces faits, si ce n’est d’avancer que la matière organique résiste à l’ardeur du feu, et que ses molécules peuvent se conserver en vie dans un fourneau de réverbère.
- Médecin portugais du seizième siècle, dont le nom véritable était Jean Rodrigue Amato. Il est auteur de quelques ouvrages de médecine écrits en latin, et qui ont été plusieurs fois réimprimés.
[421] * Nieuwentit, savant mathématicien hollandais, et non moins célèbre comme philosophe, mort en 1718. Entres ouvrages il a publié, dans sa langue, un traité de l’Existence de Dieu démontrée par les merveilles de la nature, traduit en français par Noguès. (Paris, 1715, in-4e, réimprimé en 1740)
[422] *Var… »Est le roi de la nature, au moins sur la terre… »
[423] *Var… »J’en considère l’économie, les divers rangs et… »
[424] *Var… »Ce qui lui inspirait de noble et de grand le sentiment…… »
[425] Il me semble que, loin de dire que les rochers pensent, la philosophie moderne a découvert au contraire que les hommes ne pensent point. Elle ne reconnaît plus que des êtres sensitifs dans la nature ; et toute la différence qu’elle trouve entre un homme et une pierre, est que l’homme est un être sensitif qui a des sensations, et la pierre un être sensitif qui n’en a pas. Mais s’il est vrai que toute matière sente, où concevrai-je l’unité sensitive ou le moi individuel ? sera-ce dans chaque molécule de matière ou dans des corps agrégatifs ? Placerai-je également cette unité dans les fluides et dans les solides, dans les mixtes et dans les éléments ? Il n’y a, dit-on, que des individus dans la nature! Mais quels sont ces individus ? Cette pierre est-elle un individu ou une agrégation d’individus ? Est-elle un seul être sensitif, ou en contient-elle autant que de grains de sable ? Si chaque atome élémentaire est un être sensitif, comment concevrai-je cette intime communication par laquelle l’un se sent dans l’autre, en sorte que leurs deux moi se confondent en un ? L’attraction peut être une loi de la nature dont le mystère nous est inconnu ; mais nous concevons au moins que l’attraction, agissant selon les masses, il a rien d’incompatible avec l’étendue et la divisibilité. Concevez-vous la même chose du sentiment ? Les parties sensibles sont étendues, mais l’être sensitif est invisible et un ; il ne se partage pas, il est tout entier ou nul ; l’être sensitif n’est donc pas un corps. je ne sais comment l’entendent nos matérialistes, mais il me semble que les mêmes difficultés qui leur ont fait rejeter la pensée leur devraient faire aussi rejeter le sentiment ; et je ne vois pas pourquoi, ayant fait le premier pas, ils ne feraient pas aussi l’autre ; que leur en coûterait-il de plus ? et puisqu’ils sont sûrs qu’ils ne pensent pas, comment osent-ils affirmer qu’ils sentent ?
[426] Quand les ancien appelaient optimus maximus le Dieu suprême, ils disaient très vrai : mais en disant maximus optimus, ils auraient parlé plu exactement ; puisque sa honte vient de sa puissance, il est bon parte qu’il est grand.
[427] *Traité, On ne peut vivre heureux, selon Épicurus, § 59.
[428] Non pas pour nous, non pas pour nous, Seigneur,
Mais pour ton nom, mais pour ton propre honneur,
O Dieu! fais-nous revivre!
(Psaumes, 115).]
[429] La philosophie moderne, qui n’admet que ce qu’elle explique, n’a garde d’admettre cette obscure faculté appelée instinct, qui paraît guider, sans aucune connaissance acquise, les animaux vers quelque fin. L’instinct, selon l’un de nos plus sages philosophes (Condillac), n’est qu’une habitude privée de réflexion, mais acquise en réfléchissant ; et de la manière dont il explique ce progrès, on doit conclure que les enfants réfléchissent plus que les hommes ; paradoxe assez étrange pour valoir la peine d’être examiné. Sans entrer ici dans cette discussion, je demande quel nom je dois donner à l’ardeur avec laquelle mon chien fait la guerre aux taupes qu’il ne mange point, à la patience avec laquelle il les guette quelquefois des heures entières, et à l’habileté avec laquelle il les saisit, les jette hors terre au moment qu’elles poussent, et les tue ensuite pour les laisser là, sans que jamais personne l’ait dressé à cette chasse, et lui ait appris qu’il y avait là des taupes. Je demande encore, et ceci est plus important, pourquoi, la première fois que j’ai menacé même ce chien, il s’est jeté le dos contre terre, les pattes repliées, dans une attitude suppliante et la plus propre à me toucher ; posture dans laquelle il se fût bien gardé de rester, si, sans me laisser fléchir, je l’eusse battu dans cet état. Quoi! mon chien, tout petit encore, et ne faisant presque que de naître, avait-il acquis déjà des idées morales ? savait-il ce que c’était que clémence et générosité ? sur quelles lumières acquises espérait-il m’apaiser en s’abandonnant ainsi à ma discrétion ? Tous les chiens du monde font à peu près la même chose dans le même cas et je ne dis rien ici que chacun ne puisse vérifier. Que les philosophes, qui rejettent si dédaigneusement l’instinct, veuillent bien expliquer ce fait par le seul jeu des sensations et des connaissances qu’elles nous font acquérir ; qu’ils l’expliquent d’une manière satisfaisante pour tout homme sensé ; alors je n’aurai plus rien à dire, et je ne parlerai plus d’instinct.
[430] Voyez tout le chapitre 22 du Livre premier. On y remarque ce passage : « Les loix de la conscience, que nous disons naistre de nature, naissent de la coustume : chascun, ayant en vénération interne les opinions et mœurs approuvées et reçues autour de luy, ne s’en peult desprendre sans remors, ny s’y appliquer sans applaudissement. »
[431] À certains égards les idées sont des sentiments et les sentiments sont des idées. Les deux noms conviennent à toute perception qui nous occupe et de son objet, et de nous-mêmes qui en sommes affectés : il n’y a que l’ordre de cette affection qui détermine le nom qui lui convient. Lorsque, premièrement occupé de l’objet, nous ne pensons à nous que par réflexion, c’est une idée ; au contraire, quand l’impression reçue excite notre première attention, et que nous ne pensons que par réflexion à l’objet qui la cause, c’est un sentiment.
[432] Voilà, je crois, ce que le bon vicaire pourrait dire à présent au public.
[433] Tous, dit un bon et sage prêtre, disent qu’ils la tiennent et la croient (et tous usent de ce jargon), que non des hommes, né d’aucune créature, mais de Dieu. Mais, à dire vrai sans rien flatter ni déguiser, il n’en est rien. Elles sont, quoi qu’on dise, tenues par mains et moyens humains ; témoin premièrement la manière que les religions ont été reçues au monde et sont encore tous les jours par les particuliers : la nation, le pays, le lieu donne la religion : l’on est de celle que le lieu auquel on est né et élevé tient : nous sommes circoncis, baptisés, juifs, mahométans, chrétiens, avant que nous sachions que nous sommes hommes : la religion n’est pas de notre choix et élection ; témoin, après, la vie et les moeurs si mal accordantes avec la religion ; témoin que par occasions humaines et bien légères, l’on va contre la teneur de sa religion. Charron, De la Sagesse, liv. II, chap. v, p. 257, édit. Bordeaux, 1601.
Il y a grande apparence que la sincère profession de foi du vertueux théologal de Condom n’eût pas été fort différente de celle du vicaire Savoyard*.
*Avant Charron, Montaigne avait dévelopé la même pensée, et avait dit dans le même sens : « Nous sommes chrestiens à mesme tiltre que nous sommes Perigordiens ou Allemands. » Liv. II, chap. 12.
[434] Cela est formel en mille endroits de l’Écriture, et entre autres dans le Deutéronome, chapitre XIII, où il est dit que, si un prophète annonçant des dieux étrangers confirme ses discours par des prodiges, et que ce qu’il prédit arrive, loin d’y avoir aucun égard, on doit mettre ce prophète à mort. Quand donc les païens mettaient à mort les apôtres leur annonçant un dieu étranger, et prouvant leur mission sur des prédictions et des miracles, je ne vois pas ce qu’on avait à leur objecter de solide, qu’ils ne pussent à l’instant rétorquer contre nous. Or, que faire en pareil cas ? une seule chose : revenir au raisonnement, et laisser là les miracles Mieux eût valu n’y pas recourir. C’est là du bon sens le plus simple, qu’on n’obscurcit qu’à force de distinctions tout au moins très subtiles. Des subtilités dans le christianisme! Mais Jésus-Christ a donc eu tort de promettre le royaume des cieux aux simples ; il a donc tort de commencer le plus beau de ses discours par féliciter les pauvres d’esprit, s’il faut tant d’esprit pour entendre sa doctrine et pour apprendre à croire en lui. Quand vous m’aurez prouvé que je dois me soumettre, tout ira fort bien : mais pour me prouver cela, mettez-vous à ma portée ; mesurez vos raisonnements à la capacité d’un pauvre d’esprit, ou je ne reconnais plus en vous le vrai disciple de votre maître, et ce n’est pas sa doctrine que vous m’annoncez.
[435] * On appelle ainsi en logique l’argument par lequel on fait voir le cercle vicieux résultant d’un raisonnement qui se réduit à prouver une chose incertaine et obscure par une autre entachée des mêmes défauts, puis cette seconde par la première. Le dialèle est l’argument favori des sceptiques ou pyrrhoniens, et le plus formidable, dit Bayle, de tous ceux qu’ils emploient contre les dogmatiques.
[436] Plutarque* rapporte que les stoïciens, entre autres bizarres paradoxes, soutenaient que dans un jugement contradictoire, il était inutile d’entendre les deux parties. Car, disaient-ils, ou le premier a prouvé son dire, ou il ne l’a pas prouvé : s’il l’a prouvé, tout est dit, et la partie adverse doit être condamnée ; s’il ne l’a pas prouvé, il a tort, et doit être débouté. Je trouve que la méthode de tous ceux qui admettent une révélation exclusive ressemble beaucoup à celle de ces stoïciens. Sitôt que chacun prétend avoir seul raison, pour choisir entre tant de partis, il les faut tous écouter, ou l’on est injuste.
*Contredits des Philosophes stoïques, § 6.
[437] * Ce livre de Bossuet est l’Exposition de la doctrine de l’Église catholique, réimprimée plus de vingt fois, et traduite dans toutes les langues de l’Europe. La meilleure édition est celle de l’abbé Lequeux, avec des notes et la version latine de l’abbé Fleury (1761, in-12). — Il est à remarquer que Rousseau ne fait ici que renouveler le reproche qu’ont fait à Bossuet les docteurs protestants lors de la première publication de son ouvrage en 1671. Voyez l’article
Bossuet dans la Biographie universelle.
[438] *Var. « …Méprisent ; ils ne savent pas nos raisons, nous ne savons pas les leurs ; et… »
[439] * Var. « …Des livres où l’on affirmerait, où l’on s’efforcerait de prouver que Jésus-Christ n’est pas le Messie. » — Ce membre de phrase est en effet dans le manuscrit autographe, mais il y est raturé de la main de l’auteur, qui a écrit au-dessus ce qu’il y a substitué, et qui est dans toutes les éditions.
[440] Entre mille faits connus, en voici un qui n’a pas besoin de commentaire. Dans le XVI° siècle, les théologiens catholiques ayant condamné au feu tous les livres des Juifs, sans distinction, l’illustre et savant Reuchlin*, consulté sur cette affaire, s’en attira de terribles qui faillirent le perdre, pour avoir seulement été d’avis qu’on pouvait conserver ceux de ces livres qui ne faisaient rien contre le christianisme, et qui traitaient de matières indifférentes à la religion.
- Professeur catholique allemand, mort en 1524 ;, profondément versé dans les langues grecque et hébraïque, et le seul que l’Allemagne pût opposer alors aux savants d’Italie. On a de lui un grand nombre d’ouvrages imprimés en Allemagne, sur la théologie, la grammaire, et la philosophie.
[441] * Var. « …Aller voir ce merveilleux pays où les vierges accouchent, où les dieux naissent, mangent, souffrent et meurent ; que j’aille… » — Même observation sur cette variante que sur la précédente. Elle existe en effet dans le manuscrit autographe, mais raturée par l’auteur, qui l’a remplacée par une leçon nouvelle, telle qu’elle est ici, et telle qu’elle se trouve dans toutes les éditions antérieures à celle de 1801.
[442] *Il est à remarquer que ces mots, ou d’autres équivalentes, ne sont ni dans le manuscrit autographe, ni dans aucune des éditions antérieures à l’édition de Genève.
[443] *Var. « …la religion du sien ? Combien d’hommes sont à Rome très bons catholiques, qui, par la même raison, seraient très bons musulmans s’ils fussent nés à la Mecque! et réciproquement, que d’honnêtes gens sont très bons Turcs en Asie, qui seraient très bons chrétiens parmi nous! »
[444] De Rep. Lib. 2.
[445] *Var. « …Quel aveuglement ou quelle mauvaise foi ne… »
[446] Voyez, dans le discours sur la montagne, le parallèle qu’il fait lui-même de la morale de Moïse à la sienne. Matth. chap. 5, vers. 21 et seq.
[447] Var. « …que quatre homme d’accord… » — À la suite de ces mots est une note ainsi conçue : « Je veux bien n’en pas compter davantage, parce que leurs quatre livres sont les seules vies de Jésus-Christ qui nous sont restées du grand nombre qui avaient été écrites. »
[448] Le devoir de suivre et d’aimer la religion de son pays ne s’étend pas jusqu’aux dogmes contraires à la bonne morale, tels que celui de l’intolérance. C’est ce dogme horrible qui arme les hommes les uns contre les autres, et les rend tous ennemis du genre humain. La distinction entre la tolérance civile et la tolérance théologique est puérile et vaine. Ces deux tolérances sont inséparables, et l’on ne peut admettre l’une sans l’autre. Des anges mêmes ne vivraient pas en paix avec des hommes qu’ils regarderaient comme les ennemis de Dieu.
[449] Les deux partis s’attaquent réciproquement par tant de sophismes, que ce serait une entreprise immense et téméraire de vouloir les relever tous ; c’est déjà beaucoup d’en noter quelques-uns à mesure qu’ils se présentent. Un des plus familiers au parti philosophe est d’opposer un peuple supposé de bons philosophes à un peuple de mauvais chrétiens : comme si un peuple de vrais philosophes était plus facile à faire qu’un peuple de vrais chrétiens! je ne sais si, parmi les individus, l’un est plus facile à trouver que l’autre ; mais je sais bien que, dès qu’il est question de peuples, il en faut supposer qui abuseront de la philosophie sans religion, comme les nôtres abusent de la religion sans philosophie ; et cela me paraît changer beaucoup l’état de la question.
Bayle a très bien prouvé que le fanatisme est plus pernicieux que l’athéisme, et cela est incontestable ; mais ce qu’il n’a su garde de dire, et qui n’est pas moins vrai, c’est que le fanatisme, quoique sanguinaire et cruel, est pourtant une passion grande et forte, qui élève le coeur de l’homme, qui lui fait mépriser la mort, qui lui donne un ressort prodigieux, et qu’il ne faut que mieux diriger pour en tirer les plus sublimes vertus : au lieu que l’irréligion, et en général l’esprit raisonneur et philosophique, attache à la vie, effémine, avilit les unes, concentre toutes les passions dans la bassesse de l’intérêt particulier, dans l’abjection du moi humain, et sape ainsi à petit bruit les vrais fondements de toute société ; car ce que les intérêts particuliers ont de commun est si peu de chose, qu’il ne balancera jamais ce qu’ils ont d’opposé.
Si l’athéisme ne fait pas verser le sang des hommes, c’est moins par amour pour la paix que par indifférence pour le bien : comme que tout aille, peu importe au prétendu sage, pourvu qu’il soit en repos dans son cabinet. Ses principes ne font pas tuer les hommes, mais ils les empêchent de naître, en détruisant les moeurs qui les multiplient, en les détachant de leur espèce, en réduisant toutes leurs affections à un secret égoïsme, aussi funeste à la population qu’à la vertu. L’indifférence philosophique ressemble à la tranquillité de l’état sous le despotisme ; c’est la tranquillité de la mort : elle est plus destructive que la guerre même.
Ainsi le fanatisme, quoique plus funeste dans ses effets immédiats que ce qu’on appelle aujourd’hui l’esprit philosophique, l’est beaucoup moins dans ses conséquences. D’ailleurs il est aisé d’étaler de belles maximes dans des livres ; mais la question est de savoir si elles tiennent bien à la doctrine, si elles en découlent nécessairement ; et c’est ce qui n’a point paru clair jusqu’ici. Reste à savoir encore si la philosophie, à son aise et sur le trône, commanderait bien à la gloriole, à l’intérêt, à l’ambition, aux petites passions de l’homme, et si elle pratiquerait cette humanité si douce qu’elle nous vante la plume à la main.
Par les principes, la philosophie ne peut faire aucun bien que la religion ne le fasse encore mieux, et la religion en fait beaucoup que la Philosophie ne saurait faire.
Par la pratique, c’est autre chose ; mais encore faut-il examiner. Nul homme ne suit de tout point sa religion quand il en a une : cela est vrai ; la plupart n’en ont guère, et ne suivent point du tout celle qu’ils ont : cela est encore vrai ; mais enfin quelques-uns en ont une, la suivent du moins en partie ; et il est indubitable que des motifs de religion les empêchent souvent de mal faire, et obtiennent d’eux des vertus, des actions louables, qui n’auraient point eu lieu sans ces motifs.
Qu’un moine nie un dépôt ; que s’ensuit-il, sinon qu’un sot le lui avait confié ? Si Pascal en eût nié un, cela prouverait que Pascal était un hypocrite, et rien de plus. Mais un moine!… Les gens qui font trafic de la religion sont-ils donc ceux qui en ont ? Tous les crimes qui se font dans le clergé, comme ailleurs, ne prouvent point que la religion soit inutile, mais que très peu de gens ont de la religion.
Nos gouvernements modernes doivent incontestablement au Christianisme leur plus solide autorité et leurs révolutions moins fréquentes ; il les a rendus eux-mêmes moins sanguinaires : cela se prouve par le fait en les comparant aux gouvernements anciens. La religion mieux connue, écartant le fanatisme, a donné plus de douceur aux moeurs chrétiennes. Ce changement n’est point l’ouvrage des lettres ; car partout où elles ont brillé, l’humanité n’en a pas été plus respectée ; les cruautés des Athéniens, des Égyptiens, des empereurs de Rome, des Chinois, en font foi. Que d’oeuvres de miséricorde sont l’ouvrage de l’Évangile! Que de restitutions, de réparations, la confession ne fait-elle point faire chez les catholiques! Chez nous combien les approches des temps de communion n’opèrent-elles point de réconciliations et d’aumônes! Combien le jubilé des Hébreux ne rendait-il pas les usurpateurs moins avides! Que de misères ne prévenait-il pas! La fraternité légale unissait toute la nation : on ne voyait pas un mendiant chez eux. On n’en voit point non plus chez les Turcs, où les fondations pieuses sont innombrables ; ils sont, par principe de religion, hospitaliers, même envers les ennemis de leur culte.
« Les mahométans disent, selon Chardin, qu’après l’examen qui suivra la résurrection universelle, tous les corps iront passer un pont appelé Poul-Serrho, qui est jeté sur le feu éternel, pont qu’on peut appeler, disent-ils, le troisième et dernier examen et le vrai jugement final, parce que c’est là où se fera la séparation des bons d’avec les méchants… etc.
« Les Persans, poursuit Chardin, sont fort infatués de ce pont ; et lorsque quelqu’un souffre une injure dont, par aucune voie ni dans aucun temps, il ne peut avoir raison, sa dernière consolation est de dire : Eh bien! par le Dieu vivant, tu me le paieras au double au dernier jour ; tu ne passeras point le Poul-Serrho que tu ne me satisfasses auparavant ; je m’attacherai au bord de ta veste et me jetterai à tes jambes. J’ai vu beaucoup de gens éminents, et de toutes sortes de professions, qui, appréhendant qu’on ne criât ainsi haro sur eux au passage de ce pont redoutable, sollicitaient ceux qui se plaignaient d’eux de leur pardonner : cela m’est arrivé cent fois à moi-même. Des gens de qualité, qui m’avaient fait faire, par importunité, des démarches autrement que je n’eusse voulu, m’abordaient au bout de quelque temps qu’ils pensaient que le chagrin en était passé, et me disaient : Je te prie halal becon antchrisra, c’est-à-dire rends-moi cette affaire licite ou juste. Quelques-uns même m’ont fait des présents et rendu des services, afin que je leur pardonnasse en déclarant que je le faisais de bon coeur : de quoi la cause n’est autre que cette créance qu’on ne passera point le pont de l’enfer qu’on n’ait rendu le dernier quatrain à ceux qu’on a oppressés. » (Tome VII, in-12, page 50.)
Croirai-je que l’idée de ce pont qui répare tant d’iniquités n’en prévient jamais ? Que si l’on ôtait aux Persans cette idée, en leur persuadant qu’il n’y a ni Poul-Serrho, ni rien de semblable, où les opprimés soient vengés de leurs tyrans après la mort, n’est-il pas clair que cela mettrait ceux-ci fort à leur aise, et les délivrerait du soin d’apaiser ces malheureux ? Il est donc faux que cette doctrine ne fût pas nuisible ; elle ne serait donc pas la vérité.
Philosophe, tes lois morales sont fort belles ; mais montre-m’en, de grâce, la sanction. Cesse un moment de battre la campagne, et dis-moi nettement ce que tu mets à la place du Poul-Serrho.
[450] Il n’y a personne qui voit l’enfance avec tant de mépris que ceux qui en sortent, comme il n’y a pas de pays où les rangs soient gardés avec plus d’affectation que ceux où l’inégalité n’est pas grande, et où chacun craint toujours d’être confondu avec son inférieur.
[451] Aventures du sieur C. Le Beau, avocat au parlement, t. II, p. 70.
[452] Le clergé romain les a très habilement conservés, et, à son exemple, quelques républiques, entre autres celle de Venise. Aussi le gouvernement vénitien, malgré la chute de l’état, jouit-il encore, sous l’appareil de son antique majesté, de toute l’affection, de toute l’adoration du peuple ; et, après le pape orné de sa tiare, il n’y a peut-être ni roi, ni potentat, ni homme au monde aussi respecté que le doge de Venise, sans pouvoir, sans autorité, mais rendu sacré par sa pompe, et paré sous sa corne ducale d’une coiffure de femme. Cette cérémonie du Bucentaure*, qui fait tant rire les sots, ferait verser à la populace de Venise tout son sang pour le maintien de son tyrannique gouvernement.
- Le Bucentaure était le nom donné à un gros et magnifique bâtiment, sans mâts et sans voiles, assez semblable à un galion, et que montait le doge de Venise, lorsque chaque année, au jour de l’Ascension, il épousait la mer. Cette cérémonie a cessé vers l’époque où Venise passa au pouvoir de l’Autriche par le traité de Campo-Formio, en 1797.
[453] *De Vir.III., cap. 86.
[454] * Var. « … Ces détails, si sur ses questions, sans affirmer… »
[455] * Il est question de Du Bellay, Sr de Langey, excellent négociateur, bon capitaine et mauvais courtisan
[456] * De l’Esprit, Disc. II, chap. I.
[457] Comme s’il y avait des citoyens qui ne fussent pas membres de la cité et qui n’eussent pas, comme tels, part. à l’autorité souveraine! Mais les Français, ayant jugé à propos d’usurper ce respectable nom de citoyens, dû jadis aux membres des cités gauloises, en ont dénaturé l’idée, au point qu’on n’y conçoit plus rien. Un homme qui vient de m’écrire beaucoup de bêtises contre la Nouvelle Héloïse, a orné sa signature du titre de citoyen de Paimbeuf, et a cru me faire une plaisanterie.
[458] Considérations sur les moeurs de ce siècle, par M. Duclos, p. 65.
[459] *Var. « …Inexplicables ; car, par exemple, qui est-ce qui nous dira pourquoi tel chant est de goût et non pas tel autre ? Qui est-ce qui nous donnera des principes sur l’assortiment des couleurs ? Qui est-ce qui nous apprendra pourquoi l’ovale plaît plus que le rond dans un compartiment de gazon, et pourquoi le rond plaît plus que l’ovale dans le bassin d’un jet d’eau ?… »
[460] Cela est prouvé dans un Essai sur l’Origine des Langues*, qu’on trouvera dans le recueil de mes écrits.
*Au lieu de ces mots, dans un Essai sur l’Origine des Langues, les éditions premières portent, dans un Essai sur le Principe de la Mélodie.
[461] *L’épitaphe Sta, viator, etc., a été faite pour François de Mercy, général allemand enterré sur le champ de bataille, à Nortlingen. Voyez Voltaire, Siècle de Louis XIV, chap. 3.
Le mot de Xénophon sur les guerriers grecs tués en trahison, est à la fin du second Livre de son histoire, et l’épitaphe des Spartiates morts aux Thermopyles est dans Hérodote, Livre VII, § 228.
Quant à l’épitaphe de Sardanapale, elle est rapportée par Strabon ; mais dans cet auteur elle est beaucoup plus longue, et a un tout autre caractère que celui que Rousseau lui donne par la manière dont il la présente. Voici cette épitaphe : « Sardanapale, fils d’Anacyndaraxes, fit bâtir en un seul jour la ville d’Anchiale et celle de Tarsus. Passant, bois, mange, divertis-toi, car tout le reste ne vaut pas même une chiquenaude. » ( Traduction française, in-4°, tome IV, page 373.)
[462] *Lettre à d’Alembert.
[463] *On connait trois Romains sous le nom d’Apicius, ayant vécu en différents temps, tous trois uniquement fameux par leur gourmandise. Athénée (Liv. I chap. 6) nous apprend que l’un d’eux fit tout exprès le voyage d’Afrique, parce qu’on lui dit qu’on y trouvait des espèces de sauterelles d’eau plus grosses que celles qu’il mangeait à Minturnes. On croit que ces sauterelles n’étaient autres que des écrevisses.
[464] Un étranger superbement mis, interrogé dans Athènes de quel pays il était, répondit : Je suis riche. C’était, ce me semble, très bien répondu.*
- Cette note est dans le manuscrit autographe, mais ne se trouve dans aucune édition antérieure à celle de 1801 ; ce qui peut porter à croire que l’auteur a eu l’intention de la supprimer.
[465] *Montaigne, Liv. II, chap. I.
[466] *C’était le philosophe Aristippe. Diog. Laert., in Aristippo.
[467] Deux femmes du monde, pour avoir l’air de s’amuser beaucoup, se font une loi de ne jamais se coucher qu’à cinq heures du matin. Dans la rigueur de l’hiver, leurs gens passent la nuit dans la rue à les attendre, fort embarrassés à s’y garantir d’être gelés. On entre un soir, ou pour mieux dire, un matin, dans l’appartement où ces deux personnes si amusées laissaient couler les heures sans les compter : On les trouve exactement seules, dormant chacune dans son fauteuil.
[468] *Dans ce que dit Rousseau sur la chasse, il avait en vue le comte de Charolais, dont l’odieuse conduite était généralement connue. Ayant appris ensuite que les officiers de M. le prince de Conti maltraitaient les paysans, il regretta de n’avoir pas mieux désigné le comte, craignant qu’on n’appliquât au second ce qu’il avait dit au premier. Mais la matière était délicate. Les mêmes abus régnaient partout, soit à la connaissance des grands propriétaires sur les terres desquels ils se commettaient, soit à leur insu. Des gens officieux voulurent faire croire au duc de Choiseul qu’il était désigné ; ils ne réussirent point : ils furent plus heureux dans l’interprétation d’un passage du Contrat social, dont nous parlerons.
[469] *Var. « … Le lui confirmer. Cette manière de former son goût vaut bien celle des livres. Horace et Chaulieu ne lui en diront pas plus. Reste à savoir, je le redis encore, si ce sont ici des préceptes vagues et stériles, ou s’ils lui sont bien appropriés. »
[470] Mulierem fortem quis inveniet ? Procul, et de ultimus finibus pretium ejus. Prov.XXXI. 10.
[471] J’ai déjà remarqué que les refus de simagrée et d’agacerie sont communs à presque toutes les femelles, même parmi les animaux, et même quand elles sont plus disposées à se rendre ; il faut n’avoir jamais observé leur manège pour disconvenir de cela.
[472] Il peut y avoir une telle disproportion d’âge et de force qu’une violence réelle ait lieu : mais traitant ici de l’état relatif des sexes selon l’ordre de la nature je les prends tous deux dans le rapport commun qui constitue cet état.
[473] *Chap. XXII, v. 23-27
[474]Sans cela l’espèce dépérirait nécessairement : pour qu’elle se conserve, il faut, tout compensé, que chaque femme fasse à peu près quatre enfants : car des enfants qui naissent il en meurt près de la moitié avant qu’ils puissent en avoir d’autres, et il en faut deux restants Pour représenter le père et la mère. Voyez si les villes vous fourniront cette population-là.
[475] La timidité des femmes est encore un instinct de la nature contre le double risque qu’elles courent durant leur grossesse.
[476] Un enfant se rend importun quand il trouve son compte à l’être ; mais il ne demandera jamais deux fois la même chose, si la première réponse est toujours irrévocable.
[477] *Clément. Alex., Pedagog., Lib. II, cap. 12.
[478] Les femmes qui ont la peau assez blanche pour se passe de dentelle donneraient bien du dépit aux autres, si elles n’en portaient pas. Ce sont presque toujours de laides personnes qui amènent les modes, auxquelles les belles ont la bêtise de s’assujettir.
[479] *Var. « … Les entendre ; ils épient pour ainsi dire, le moment du discernement de ces petites personnes, pour savoir quand ils pourront les aimer : car, quoi qu’on fasse, on veut plaire à ce qui nous plaît ; et sitôt qu’on en désespère il ne nous plaît pas longtemps. »
[480] Si partout où j’ai mis, Je ne sais, la petite répond autrement, il faut se défier de sa réponse, et la lui faire expliquer avec soin.
[481] La petite dira cela, parce qu’elles l’a entendu dire ; mais il faut vérifier si elle a quelque juste idée de la mort, car cette idée n’est pas si simple ni si à la portée des enfants que l’on pense. On peut voir, dans le petit poème d’Abel, un exemple de la manière dont on doit la leur donner*. Ce charmant ouvrage respire une simplicité délicieuse dont on ne peut trop se nourrir pour converser avec les enfants.
*Voyez au second chant le récit d’Adam, au moment où Ève voit mourir un oiseau.
[482] L’idée de l’éternité ne saurait s’appliquer aux générations humaines avec le consentement de l’esprit. Toute succession numérique réduite en acte est incompatible avec cette idée.
[483] *Tasso, Gierus. Lib., Can. IV, 87
[484] Je sais que les femmes qui ont ouvertement pris leur parti sur un certain point prétendent bien se faire valoir de cette franchise, et jurent qu’à cela près il n’y a rien d’estimable qu’on ne trouve en elles ; mais je sais bien aussi qu’elles n’ont jamais persuadé cela qu’à des sots. Le plus grand frein de leur sexe ôté, que reste-t-il qui les retienne ? et de quel honneur feront-elles cas après avoir renoncé à celui qui leur est propre ? Ayant mis une fois leurs passions à l’aise, elles n’ont plus aucun intérêt d’y résister : « Nec faemina, amissa pudicitia, alia abnuerit*. » Jamais auteur connut-il mieux le coeur humain dans les deux sexes que celui qui a dit cela ?
*Tacit., Ann., IV, 3.
[485] La voie de l’homme dans sa jeunesse était une des quatre choses que le sage ne pouvait comprendre ; la cinquième était l’impudence de la femme adultère. « Quae comédit, et tergens os suum dicit : Non sum operata malum. » Proverbes xxx, 20.
[486] *Var. « … Du passé. Si la route que je trace est agréable, tant mieux : en en est plus sûre, et elle est dans l’ordre de la nature ; et vous n’arriverez jamais au but que par celle-là. »
[487] *Ovid., Amor., Lib. III, eleg. 4. — Ce vers est cité par Montaigne, Livre II, chap. 16, et Coste le traduit ainsi : « Celle-là a déjà failli, qui ne s’abstient de faillir que parce qu’il ne lui est pas permis de le faire. »
[488] Brantôme dit que, du temps de François Ier, une jeune personne ayant un amant babillard lui imposa un silence absolu et illimité, qu’il garda si fidèlement deux ans entiers, qu’on le crut devenu muet par maladie. Un jour, en pleine assemblée, sa maîtresse qui, dans ces temps où l’amour se faisait avec mystère, n’était point connue pour telle, se vanta de le guérir sur-le-champ, et le fit avec ce seul mot, Parlez. N’y a-t-il pas quelque chose de grand et d’héroïque dans cet amour-là ? Qu’eut fait de plus la philosophie de Pythagore avec tout son faste ; n’imaginerait-on pas une divinité donnant à un mortel, d’un seul mot, l’organe de la parole ? Quelle femme aujourd’hui pourrait compter sur un pareil silence un seul jour, dût-elle le payer de tout le prix qu’elle y peut mettre ?
[489] Hor., Lib. I, od. 6
[490] *Var. « … Les hommages, et qui est la première faveur du sexe, elle… »
[491] Martial, XI, 20.
[492] « En sortant du palais on trouve un vaste jardin de quatre arpents, enceint et clos tout à l’entour, planté de grands arbres fleuris, produisant des poires, des pommes de grenade, et d’autres des plus belles espèces des figuiers au doux fruit, et des oliviers verdoyants. Jamais durant l’année entière ces beaux arbres ne restent sans fruits : l’hiver et l’été, la douce haleine du vent d’ouest fait à la fois nouer les uns et mûrir les autres. On voit la poire et la pomme vieillir et sécher sur leur arbre, la figue sur le figuier, et la grappe sur la souche. La vigne inépuisable ne cesse d’y porter de nouveaux raisins ; on fait cuire et confire les uns au soleil sur une aire, tandis qu’on en vendange d’autres, laissant sur la plante ceux qui sont encore en fleur, en verjus, ou qui commencent à noircir. À l’un des bouts, deux carrés, bien cultivés, et couverts de fleurs toute l’année, sont ornés de deux fontaines, dont l’une est distribuée dans tout le jardin, et l’autre, après avoir traversé le palais, est conduite à un bâtiment élevé dans la ville pour abreuver les citoyens. »
Telle est la description du jardin royal d’Alcinous, au septième livre de l’Odyssée ; jardin dans lequel, à la honte de ce vieux rêveur d’Homère et des princes de son temps, on ne voit ni treillages, ni statues, ni cascades, ni boulingrins.
[493] J’avoue que je sais quelque gré à la mère de Sophie de ne lui avoir pas laissé gâter dans le savon des mains aussi douces que les siennes, et qu’Émile doit baiser si souvent.
[494] L’espèce de dissimulation que j’entends ici est opposée à celle qui leur convient et qu’elles tiennent de la nature ; l’une consiste à déguiser les sentiments qu’elles ont, et l’autre à feindre ceux qu’elles n’ont pas. Toutes les femmes du monde passent leur vie à faire trophée de leur prétendue sensibilité, et n’aiment jamais rien qu’elles-mêmes.
[495] Soigner un paysan malade, ce n’est pas le purger, lui donner des drogues, lui envoyer un chirurgien. Ce n’est pas de tout cela qu’ont besoin ces pauvres gens dans leurs maladies ; c’est de nourriture meilleure et plus abondante. Jeûnez, vous autres, quand vous avez la fièvre ; mais quand vos paysans l’ont, donnez-leur de la viande et du vin ; presque toutes leurs maladies viennent de misère et d’épuisement : leur meilleure tisane est dans votre cave, leur seul apothicaire doit être votre boucher.
[496] *Le jeune home dont il est question ici ne peut-être autre que le comte de Gisors, dont il a été parlé ci-devant au Livre Second.
[497] *Rois, Liv. III, chap. 21.
[498] S’ils en avaient un, ce supérieur commun ne serait autre que le souveraineté ; et alors le droit d’esclavage, fondé sur le droit de souveraineté, n’en serait pas le principe.
[499] Ces questions et propositions sont la plupart extraites du Traité de Contrat social, extrait lui-même d’un plus grand ouvrage, entrepris sans consulter mes forces, et abandonné depuis longtemps. Le petit traité que j’en ai détaché, et dont c’est ici le sommaire, sera publié à part*.
*On pourrait croire, d’après cette note, que l’Émile parut avant le Contrat social. Mais on serait dans l’erreur : le dernier ouvrage fut publié deux mois avant le premier. Émile éprouva des difficultés qui causèrent des retards. On commença par exiger des changements ; ensuite on laissa tout passer parce qu’il en aurait fallu un trop grand nombre, et l’on se réserva la faculté de censurer l’ouvrage et de dénoncer l’auteur ; ce qu’on fit avec soin. Pendant ces difficultés, l’impression du Contrat social avançait. Il précéda Émile qu’il aurait dû suivre d’après les intentions de Rousseau.
[500] On se souviendra que je n’entends parler ici que de magistrats suprêmes ou chefs de la nation, les autres n’étant que leurs substituts en telle ou telle partie.
[501] Senec., de Tranq. anim., cap. I
[502] Depuis que j’écrivais ceci, les raisons pour ont été exposées dans l’extrait de ce projet ; les raisons contre, du moins celles qui m’ont paru solides, se trouveront dans le recueil de mes écrits, à la suite de ce même extrait.
[503] *Dans l’intention de brouiller Jean-Jacques avec milord Maréchal et de lui ôter la protection de Frédéric, on avertir le premier que le second était désigné dans Émile sous le nom d’Adraste. Rousseau, loin de nier l’allusion, en convint. « Jugeant, dit-il, qu’une vile et facile vengeance ne balancerait pas, dans Frédéric, un moment l’amour de la gloire, j’allai m’établir dans ses états avec une confiance dont je le crus digne de sentir le prix. » V. Confessions, 1. XII.
[504] Je ne sache qu’une seule exception à cette règle, c’est la Chine*.
*Cette note, prise dans le manuscrit autographe, a été imprimée pour la première fois dans l’édition de 1801.
[505] Horat., Lib. II, sat. 6, v. I.
[506] En France, les femmes se détachent les premières ; et cela doit être, parce qu’ayant peu de tempérament, et ne voulant que des hommages, quand un mari n’en rend plus, on se soucie peu de sa personne. Dans les autres pays, au contraire, c’est le mari qui se détache le premier ; cela doit être encore parce que les femmes, fidèles, mais indiscrètes, en les importunant de leurs désirs, les dégoûtent d’elles. Ces vérités générales peuvent souffrir beaucoup d’exceptions ; mais je crois maintenant que ce sont des vérités générales.
[507] Il est d’autant plus à regretter que Rousseau n’ait pas continué cet ouvrage, que, dans une lettre à Du Peyrou, du 6 juillet 1768, où il le prie de lui en envoyer le manuscrit, il annonce le désir de le revoir, « pour remplir, par un peu de distraction, les mauvais jours d’hiver. Je conserve, ajoute-t-il, pour cette entreprise un faible que je ne combats pas, parce que j’y trouverais au contraire un spécifique utile pour occuper mes moments perdus, sans rien mêler à cette occupation qui me rappelât le souvenir de mes malheurs ni de rien qui s’y rapporte. »
La lettre de M. Prévost qu’on va lire prouve que le manuscrit lui fut en effet renvoyé.
[508] *1804, tome II, page 211. — Cette intéressante collection, commencée en 1804, et qui a fini en 1808, comprend 17 volumes.
[509] Confessions, liv. XII.
[510] Parce qu’il ne voulait pas s’en saisir, et que ses méditations l’éloignaient de ce genre, dans lequel il aurait excellé s’il l’avait voulu. Assez de preuves justifient cette opinion. Outre la conversation dont parle Grimm, nous citerons la Reine fantasque, la Lettre sur le professeur de danse Marcel, du 1er mars 1763, celles à M. Cartier, du 10 juillet 1759, à M. le comte de Lastic, du 30 décembre 1754, modèle d’une sanglante ironie employée pour punir une iniquité révoltante ; et d’autres lettres que nous ferons remarquer dans la correspondance. La cinquième Lettre de la Montagne offre encore une preuve, dans la manière plaisante dont Voltaire est mis en scène.
[511] M.T.C.F. pour Mes Très Chers Frères
[512] « In novissimis diebus instabunt tempora periculosa ; erunt homines scipsos amantes… elati, superbi, blasphemi… scelesti… criminatores…tumidi, et voluptatum amatores magis quam Dei…homines corrupti mente et reprobi circa fidem » II. Tim. Cap. III, V.1. 4. 8.
[513] « Fascinatio nugacitatis obscurat bona. » Sap., cap. IV, V. 12.
[514] « Sicut modo geniti infantes, rationabile sine dolo lac concupiscite : ut in eo crescatis in salutem. » I. Pet. cap. II
[515] « Rationabile obsequium vestrum. » Rom., cap. XII, v. I.
[516] Testimonia tua credibilia facta sunt nimis. » Psal. 92, v. 5.
[517] Confessions, lib. I. cap.IX.
[518] « Quod notum est Dei manifestum est in illis : Deus enim illis manifestavit. Invisibilia enim ipsius, à creatura mundi, par ea quie facta sunt intellecta, conspiciuntur : sempiterna quoque ejus virus et divinitas, ita ut sint inexcusabiles ; quia cum cognovissent Deum, non sicut Deum glorificaverunt, aut gratias egerunt, fed evanuerunt in cogitationibus suis, et obscuratum est insipiens cor corum ; dicentes enim se esse sapientes, stulti facti sunt. » Rom. Cap.. I, V. 19,. 22.
[519] « Deus cum summum magnum sit, recte veritas nostra pronunciavit : Deus si non unus est, non est. » Tertul. advers. Marcionem, lib. I.
[520] « Mentita est iniquitassibi. » Psal. 26, v. 12.
[521] « Per me reges regnant. » Prov., cap. VIII, v. 15.
[522] « Deum timete : regem honorificate. » I. Pet., cap, II, v. 17.
[523] « Omnis anima potestatibus sublimioribus subdita sit : non est enim potestas nisi a Deo ; quae autem simt, à Deo ordinatae sunt. Itaque, qui resistit potestati, Dei ordinationi resistunt. Qui autem resistunt, ipsi sibi damnationem acquirunt. » Rom., cap. XIII, v. 1,2.
[524] « Subditi erant propter Dominum aeternum, etiam domino temporali. » Aug. Enarrat. in psal. 124.
[525] « Erudiens nos, ut, abnegantes impietatem et saecularia desideria, sobrie, et juste, et pie vivamus in hoc saeculo, exspectautes beatam spem. » Tit., cap. II, v. 12, 13.
[526] « Insta opportune, importune ; argue, obsecra, increpa in omni patientia et doctrina. » II. Timot., cap. IV, v. 1,2.
[527] « Filiis vestris mandate ut faciant justitias et eleemosynas, ut sint memores Dei et benedicant eam in omni tempore, in veritate et in totâ virtute sua. » Tob., cap. XIV, v. II.
[528] Omnis autem cognatio ejus, et omnis generatio ejus in bona vita et in santa conversatione permansit, ita ut accepti essent tam Deo quam hominibus et cunctis habitatoribus in terra. » Tob., cap. XIV, v. 17.
[529] « Adolescens juxta viam suam, etiam cumruni senuerit non recedet ab ea. » Prov., cap. XXII, v. 6.
[530] « Nihil ecclesia valentius, rupe fortior est…Semper viget. Cuream scriptura montem appellavit ? utique quia everti non potest. » Damase., tome II, pag. 462-463.
[531] *En s’exprimant ainsi, Rousseau n’a pu avoir en vue que les suites de sa rupture avec Grimm et Diderot, secondés, dans les manœuvres qu’il leur attribue, par ceux qu’il appelait les Holbachiens. Il n’a pu manquer de faire entrer aussi dans cette ligne madame d’Épinay, et ce sont là sans doute les insectes dont il parle. Quant aux deux anecdotes qu’il laisse à deviner, sa réticence à cet égard ne peut avoir trait qu’aux circonstances principales de sa rupture avec ces trois personnes ; et le lecteur, que nous supposons instruit de tous ces petits faits par la lecture des Livres X et XI des Confessions, sait bien à quoi s’en tenir sur les suites qu’ici Rousseau leur suppose. Il en est de même de ce qu’il imagine ci-après être la conséquence d’une note de l’Héloïse relative aux jansénistes. (Note de M. Petitain)
Cette note de M. Petitain paraît susceptible de quelques explications. L’auteur prétend qu’il est question de Diderot, de Grimm, puis de madame d’Épinay. Tous les trois furent bien certainement étrangers à l’arrêt du parlement qui condamnaient Émile. Le premier, uniquement occupé alors de l’Encyclopédie, craignait ce même parlement pour lui-même. Le second rendait compte aux souverains d’Allemagne de ce qui se passait chez nous. La troisième, qui n’était pas méchante, vivait dans une sphère que ses Mémoires nous font connaître et dont les plaisirs étaient la grande affaire. Rousseau, disant que sa plume, pure de toute satire, n’a jamais compromis personne, a dû s’exprimer de manière à ne pas se laisser deviner.
[532] Lettre VII, 6ème partie, note sur les Piétistes
[533] Mandement, § III.
[534] Si l’on disait, avec le docteur Thomas Burnet, que la corruption et la mortalité de la race humaine, suite du péché d’Adam, fut un effet naturel du fruit défendu ; que cet aliment contenait des sucs venimeux qui dérangèrent toute l’économie animale, qui irritèrent les passions, qui affaiblirent l’entendement, et qui portèrent partout les principes du vice et de la mort, alors il faudrait convenir que, la nature du remède devant se rapporter à celle du mal, le baptême devrait agir physiquement sur le corps de l’homme, lui rendre la constitution qu’il avait dans l’état d’innocence, et sinon l’immortalité qui en dépendait, du moins tous les effets moraux de l’économie animale rétablie.
[535] Mandement, § III.
[536] Regimber contre une défense inutile et arbitraire est un penchant naturel, mais qui, loin d’être vicieux en lui-même, est conforme à l’ordre des choses et à la bonne constitution de l’homme, puisqu’il serait hors d’état de se conserver, s’il n’avait un amour très vif pour lui-même et pour le maintien de tous ses droits, tels qu’il les a reçus de la nature. Celui qui pourrait tout ne voudrait que ce qui lui serait utile : mais un être faible, dont la loi restreint et limite encore le pouvoir, perd une partie de lui-même, et réclame en son cœur ce qui lui est ôté. Lui faire un crime de cela serait lui en faire un d’être lui et non pas un autre : ce serait vouloir en même temps qu’il fût et qu’il ne fût pas. Aussi l’ordre enfreint par Adam me paraît-il moins une véritable défense qu’un avis paternel ; c’est un avertissement de s’abstenir d’un fruit pernicieux qui donne la mort. Cette idée est assurément plus conforme à celle qu’on doit avoir de la bonté de Dieu, et même au texte de la Genèse, que celle qu’il plait aux docteurs de nous prescrire ; car, quant à la menace de la double mort, on fait voir que ce mot morte morieris (Gen., II, v. 17) n’a pas l’emphase qu’ils lui prêtent, et n’est qu’un hébraïsme employé en d’autres endroits où cette emphase ne peut avoir lieu.
Il y a de plus un motif si naturel d’indulgence et de commisération dans la ruse du tentateur et dans la séduction de la femme, qu’à considérer dans toutes ses circonstances le péché d’Adam, l’on n’y peut trouver qu’une faute des plus légères. Cependant, selon eux, quelle effroyable punition ? Il est même impossible d’en concevoir une plus terrible ; car quel châtiment eût pu porter Adam pour les plus grands crimes, que d’être condamné, lui et toute sa race, à la mort en ce monde, et à passer l’éternité dans l’autre, dévorés des feux de l’enfer ? Est-ce là la peine imposée par le Dieu de miséricorde à un pauvre malheureux pour s’être laissé tromper ? Que je hais la décourageante doctrine de nos durs théologiens ? Si j’étais un moment tenté de l’admettre, c’est alors que je croirais blasphémer.
[537] Mandement, § III.
[538] À moins qu’elle ne se rapporte à l’accusation que m’intente M. de Beaumont dans la suite, d’avoir admis plusieurs dieux
[539] Mandement, § III.
[540] Mandement, § II.
[541] Ibid., § II.
[542] Ibid., § II.
[543] Mandement, § VI
[544] Ibid., § IX
[545] Ibid., § V
[546] Mandement, § VII
[547] Mandement, § XI
[548] M. de Beaumont ne dit pas cela en propres termes ; mais c’est le seul sens raisonnable qu’on puisse donner à son texte, appuyé du passage de saint Paul, et je ne puis répondre qu’à ce que j’entends. (Voyez son Mandement, § XI.)
[549] Mandement, § XIII.
[550] Ces points indiquent une lacune de deux lignes par lesquelles le passage est tempéré, et que M. de Beaumont n’a pas voulu transcrire. Voici le contenu de ces deux lignes : Que m’importe ? à mesure que ces connaissances me deviendront nécessaires, je m’efforcerai de les acquérir ; jusque-là, je renonce…
[551] Mandement, § XIII.
[552]Tertullien fait ici un sophisme très familier aux Pères de l’Église : il définit le mot Dieu selon les chrétiens, et puis il accuse les païens de contradiction, parce que, contre sa définition, ils admettent plusieurs dieux. Ce n’était pas la peine de m’imputer une erreur que je n’ai pas commise, uniquement pour citer si hors de propos un sophisme de Tertullien.
[553] Celui qui ne connaît que deux substances ne peut non plus imaginer que deux principes ; et le terme, ou plusieurs, ajouté dans l’endroit cité, n’est là qu’une espèce d’explétif, servant tout au plus à faire entendre que le nombre de ces principes n’importe pas plus à connaître que leur nature.
[554] Il est bon de remarquer que cette question de l’éternité de la matière, qui effarouche si fort nos théologiens, effarouchait assez peu les pères de l’Église, moins éloignés des sentiments de Platon. Sans parler de Justin, martyr, d’Origène et d’autres, Clément Alexandrin prend si bien l’affirmative dans ses Hypotyposes, que Photius veut, à cause de cela, que ce livre ait été falsifié. Mais le même sentiment reparaît encore dans les Stromates, où Clément rapporte celui d’Héraclite sans l’approuver. Ce père, livre V, tâche, à la vérité, d’établir un seul principe ; mais c’est parce qu’il refuse ce nom à la matière, même en admettant son éternité.
[555] Histoire du manichéisme, tome II.
[556] Matth., VII, 12.
[557] Galat., v, 14.
[558] I Cor., XIII, 2, 13.
[559] AUGUST., Confes., lib. XII, cap.
[560] La continence et la pureté ont leur usage, même pour la population : il est toujours beau de se commander à soi-même, et l’état de virginité est, par ces raisons, très digne d’estime ; mais il ne s’ensuit pas qu’il soit beau, ni bon, ni louable de persévérer toute la vie dans cet état, en offensant la nature et en trompant la destination. L’on a plus de respect pour une jeune vierge nubile que pour une jeune femme ; mais on en a plus pour une mère de famille que pour une vieille fille, et cela me paraît très sensé. Comme on ne se marie pas en naissant, et qu’il n’est pas même à propos de se marier fort jeune, la virginité, que tous ont dû porter et honorer, a sa nécessité, son utilité, son prix et sa gloire : mais c’est pour aller, quand il convient, déposer toute sa pureté dans le mariage. Quoi! disent-ils de leur air bêtement triomphant, des célibataires prêchent le nœud conjugal! pourquoi donc ne se marient-ils pas ? Ah! pourquoi ? parce qu’un état si saint et si doux en lui-même est devenu, par vos sottes institutions, un état malheureux et ridicule, dans lequel il est désormais presque impossible de vivre sans être un fripon ou un sot. Sceptres de fer, lois insensées, c’est à vous que nous reprochons de n’avoir pu remplir nos devoirs sur la terre, et c’est par nous que le cri de la nature s’élève contre votre barbarie. Comment osez-vous la pousser jusqu’à nous reprocher la misère où vous nous avez réduits ?
[561] Hypostase, d’après son étymologie grecque, est un mot qui signifie, à la lettre, substance ou essence. Mais il excita autrefois de grands démêlés entre les Grecs, puis entre les Grecs et les Latins, les uns reconnaissant dans la Divinité trois hypostases, les autres prétendant qu’il fallait se servir d’un autre terme de personnes.
[562] Secunda secundae quaest., I. art. VII.
[563] I. Cor. ; XIII, 9, 12.
[564] Dans un arrêt du parlement de Toulouse concernant l’affaire de l’infortuné Calas, on reproche aux protestants de faire entre eux des mariages qui, « selon les protestants, ne sont que des actes civils, et par conséquent soumis entièrement, pour la forme et les effets, à la volonté du roi. »
Ainsi, de ce que, selon les protestants, le mariage est un acte civil, il s’ensuit qu’ils sont obligés de se soumettre à la volonté du roi, qui en fait un acte de la religion catholique. Les protestants, pour se marier, sont légitimement tenus de se faire catholiques, attendu que, selon eux, le mariage est un acte civil. Telle est la manière de raisonner des messieurs du parlement de Toulouse.
La France est un royaume si vaste, que les Français se sont mis dans l’esprit que le genre humain ne devait point avoir d’autres lois que les leurs. Leurs parlements et leurs tribunaux paraissent n’avoir aucune idée du droit naturel ni du droit des gens ; et il est à remarquer que, dans tout ce grand royaume où sont tant d’universités, tant de collèges, tant d’académies, et où l’on enseigne avec tant d’importance tant d’inutilités, il n’y a pas une seule chaire de droit naturel. C’est le seul peuple de l’Europe qui ait regardé cette étude comme n’étant bonne rien.
[565] Le seul cas qui force un peuple ainsi dénué de chefs à prendre les armes, c’est quand, réduit au désespoir par ses persécuteurs, il voit qu’il ne reste plus de choix que dans la manière de périr. Telle fut, au commencement de ce siècle, la guerre des camisards. Alors on est tout étonné de la force qu’un parti méprisé tire de son désespoir : c’est ce que jamais les persécuteurs n’ont su calculer d’avance. Cependant de telles guerres coûtent tant de sang qu’ils devraient bien y songer avant de les rendre inévitables.
[566] Il est vrai que Dominique, saint espagnol, y eut une grande part. Le Saint, selon un écrivain de son ordre, eut la charité, prêchant contre les Albigeois, de s’adjoindre de dévotes personnes, zélées pour la foi, lesquelles prissent le soin d’extirper corporellement et par le glaive matériel les hérétiques qu’il n’aurait pu vaincre avec le glaive de la parole de Dieu : « 0b caritatem prædicans contra Albienses in adjutorium sumpsit quasdam devotas personas, zelantes pro fide, quæ corporaliter illos hæreticos gladio materiali expugnarent, quos ipse gladio verbi Dei amputare non posset. » (ANTON. in Chron., p. III, tit. XXIII, cap. XIV, § 2). Cette charité ne ressemble guère à celle du vicaire ; aussi a-t-elle un prix bien différent : l’une fait décréter, et l’autre canoniser ceux qui la professent.
[567] Mandement, § 15
[568] Mandement, § XV.
[569] Je suis forcé de confondre ici la note avec le texte, à l’imitation de M. de Beaumont. Le lecteur pourra consulter l’un et l’autre dans le livre même.
[570] Deutéron., chap. XIII.
[571] Mandement, § XVI
[572] La négligence avec laquelle M. de Beaumont me transcrit lui a fait faire ici deux changements dans une ligne : il a mis la majesté de l’Écriture au lieu de la majesté des Écritures, et il a mis la sainteté de l’Écriture au lieu de la sainteté de l’Évangile. Ce n’est pas, à la vérité, me faire dire des hérésies, mais c’est me faire parler niaisement.
[573] Je remplis, selon ma coutume, les lacunes faites par M. de Beaumont ; non qu’absolument celles qu’il fait ici soient insidieuses comme en d’autres endroits, mais parce que le défaut de suite et de liaison affaiblit le passage quand il est tronqué, et aussi parce que mes persécuteurs, supprimant avec soin tout ce que j’ai dit de si bon cœur en faveur de la religion, il est bon de le rétablir à mesure que l’occasion s’en trouve.
[574] Mandement, § XVII.
[575] Pour que les hommes s’imposent ce respect et ce silence, il faut que quelqu’un leur dise une fois les raisons d’en user ainsi. Celui qui connaît ces raisons peut les dire ; mais ceux qui censurent et n’en disent point pourraient se taire. Parler au public avec franchise, avec fermeté, est un droit commun à tous les hommes, et même un devoir en toute chose utile : mais il n’est guère permis à un particulier d’en censurer publiquement un autre ; c’est s’attribuer une trop grande supériorité de vertus, de talents, de lumières. Voilà pourquoi je ne me suis jamais ingéré de critiquer ni réprimander personne. J’ai dit à mon siècle des vérités dures, mais je n’en ai dit à aucun en particulier ; et, s’il m’est arrivé d’attaquer et nommer quelques livres, je n’ai jamais parlé des auteurs vivants qu’avec toute sorte de bienséance et d’égards. On voit comment ils me les rendent. Il me semble que tous ces messieurs, qui se mettent si fièrement en avant pour m’enseigner l’humanité, trouvent la leçon meilleure à donner qu’à suivre.
[576] Mandement, § XVII.
[577] M. de Beaumont a mis : Cela me suffit.
[578] Mandement, § XVIII.
[579] Mandement, § XIX.
[580] Mandement, § XX.
[581] *De Mauléon de Causans, chevalier de Malte et militaire distingué, né au commencement du dix-huitième siècle. S’étant adonné à l’étude des mathématiques, il s’était persuadé qu’il avait trouvé la quadrature du cercle. S’élevant de découvertes en découvertes, il prétendit ensuite expliquer par sa quadrature le péché originel et la Trinité. Il déposa chez un notaire dix mille francs, pour être donnés à celui qui lui démontrerait son erreur ; le défi fut accepté par plusieurs personnes, et il y eut un procès au Châtelet pour cette affaire ; mais la procédure fut arrêtée par ordre du roi, et les paris déclarés nuls. (note de M. Petitain)
[582] Dictum est tamen tres personæ, non ut aliquid diceretur, sed ne taceretur. (AUG., de Trinit., lib. V, cap. IX.).
[583] M. de Montazet, archevêque de Lyon, avait écrit à l’archevêque de Paris sur une dispute de hiérarchie, une lettre imprimée, belle et forte de raisonnement, à laquelle celui-ci ne répondit point.
[584] Mandement, § XXI.
[585] Ibid., § XX.
[586] Mandement, § XXI. Cet endroit mérite d’être lu dans le Mandement même.
[587] C’est ici une de ces objections terribles auxquelles ceux qui m’attaquent se gardent bien de toucher. Il n’y a rien de si commode que de répondre avec des injures et de saintes déclamations, on élude aisément tout ce qui embarrasse. Aussi faut-il avouer qu’en se chamaillant entre eux les théologiens ont bien des ressources qui leur manquent vis-à-vis des ignorants, et auxquelles il faut alors suppléer comme ils peuvent. Ils se payent réciproquement de mille suppositions gratuites qu’on n’ose récuser quand on n’a rien de mieux à donner soi-même. Telle est ici l’invention de je ne sais quelle foi infuse, qu’ils obligent Dieu, pour les tirer d’affaire, de transmettre du père à l’enfant. Mais ils réservent ce jargon pour disputer avec les docteurs : s’ils s’en servaient avec nous autres profanes, ils auraient peur qu’on ne se moquât d’eux.
[588] *On a reproché ce mot à Jean-Jacques ; ce n’était cependant point l’expression de l’orgueil, mais bien le cri de la vertu indignée. Socrate, le plus modeste des hommes, condamné par les Athéniens, mais à qui on laissait le choix de la peine qu’il avait méritée : « Je me condamne, dit-il, à être nourri le reste de mes jours dans le prytanée, aux dépens de la république. » Cette note est de M. Brisard dans l’édition de Ponçot, et le trait qu’il rapporte de Socrate est tiré de Platon, Apologie de Socrate, § 26.)
[589] Mandement, § I
[590] * Œuvres de J. J. Rousseau, Paris, Lequien, 1823, tom. II, p. 212. Ici, contre l’exemple de tous les éditeurs, M. Lequien supprime le titre de Discours, mais on verra dans les notes une conduite tout opposée.
[591] * Toutefois avec Rousseau, qui peut être considéré comme approuvant les deux, éditions pour lesquelles il fut consulte par l’abbé de Laporte et Michel Rey, avec Du Peyrou, Mercier, l’abbé Brisard, MM. Delaunaye, Villenave, Depping, etc., éditeurs des Œuvres de Jean -Jacques, et coupables tous du même délit.
[592] * Du reste, l’article sur l’économie politique ne fait nullement et ne peut faire suite au Discours sur l’Inégalité des conditions ; et quand même on les classerait tous les deux dans le nombre des écrits sur la politique, il faudrait toujours commencer par celui qui renferme les éléments de la science, et qui doit conséquemment précéder tous les ouvrages dans lesquels l’auteur fait l’application des principes de cette science.
[593] Dans les premiers exemplaires de l’Encyclopédie, on lit : « Aussi la nature a-t-elle fait une multitude de bons pères de famille ; mais, depuis l’existence du monde, la sagesse humaine a fait bien peu de bons magistrats. »
[594] Au lieu de heureuses l’une et l’autre et de toutes les deux, M. E. A. Lequien pense qu’il faut lire heureux l’un et l’autre, et tous deux. Étonné de voir un habile grammairien proposer une infraction à l’une des premières règles de la grammaire, j’ai cru devoir examiner pour quel motif il ne voulait pas, dans cette circonstance, l’accord du substantif avec l’adjectif. Il n’en allègue d’autre que l’autorité des deux éditions où la faute est Consacrée ; ce qui n’est rien moins qu’une raison pour la perpétuer, puisqu’aucune de ces deux éditions ne fut faite du vivant de l’auteur (1782 et 1793). Famille et cité, ne peuvent jamais, ni l’une et l’autre ni l’une ou l’autre, être accompagnées d’un adjectif masculin. Il aurait fallu, pour conserver la faute, prouver que Rousseau l’avait commise avec intention. Mais il est douteux qu’il ait jamais revu les épreuves de ce discours, d’après les détails que nous donnons dans l’avertissement. On a vu, dans cet avertissement, que l’éditeur, malgré l’exemple de tous ses prédécesseurs, sans exception, conteste le titre de discours à l’écrit sur l’économie politique. Ici deux suffisent pour justifier et faire adopter une faute contre les règles.
[595] *J. Bodin, qui a vécu sous les règnes de Henri III et de Henri IV, est auteur d’un ouvrage intitulé : les six Livres de la République, dont la première édition est de 1577, in-folio. Cet ouvrage, traduit dans plusieurs langues, a eu huit ou dix éditions en France. Quoique La Harpe ait bien voulu y voir le germe de l’Esprit des lois, il n’offre rien de très remarquable, et est aujourd’hui tout-à-fait oublié.
[596] * Trait de l’empereur Galba rapporté par Plutarque (Vie de Galba), et rappelé par Montaigne, Livre III, chap. 6.
[597] Liv. XIII, chap. 14.
[598] Nous avons extrait ce texte de la présentation de V.D. Musset-Pathay — édition 1823..
[599] Entre autre celles du 15 juillet 1763, 25 juillet 1767.
[600] Ce titre est situé en bas de la page dans le document original et ne mène nulle part. Il est immédiatement suivi par ces mots (qui arrive dans le chapitre de la Religion Civile) : — « et quand il y aurait de la philosophie à n’avoir point de religion, je trouverais la supposition d’un peuple de vrais philosophes encore plus chimérique que celle d’un peuple de vrais chrétiens. »
[601] Tout ce paragraphe a été annulé.
[602] Les deux paragraphes suivants, entre parenthèses, ont été annulés.
[603] Ce texte ne porte pas de numéro de chapitre.
[604] Ce texte n’est pas numéroté comme chapitre dans le manuscrit original.
[605] * »Montesquieu n’a parlé que des lois positives ; il a laissé son bel édifice imparfait : mais il fallait aller à la source même des lois, remonter à cette première convention expresse ou tacite qui lie toutes les sociétés. Le Contrat social a paru ; c’est le portique du temple et le premier chapitre de l’Esprit des lois. C’est de l’auteur qu’on peut dire véritablement : Le genre humain avait perdu ses titres ; Jean-Jacques les a retrouvés. » (Note de Brizard, édition de Poinçot, tome VIII.)
Que l’on conteste ou non sur la validité de ces titres ou sur les conséquences qu’on en peut tirer dans l’application, il est certain que l’objet de notre auteur dans cet ouvrage est parfaitement déterminé par cette note d’un précédent éditeur ; c’est ce qui nous a engagé à la reproduire.
Au surplus, Rousseau lui-même a présenté la substance de son Contrat social dans le livre V de l’Émile, lorsqu’il est question de faire voyager son élève, et il en a donné encore une analyse plus courte dans les Lettres de la Montagne (Lettre VI). En lisant ces deux morceaux après le Contrat social, on en saisira d’autant mieux l’ensemble et l’esprit général.
(Note de M. Petitain.)
[606] « Les savantes recherches sur le droit public ne sont souvent que l’histoire des anciens abus ; et on s’est entêté mal-à-propos quand on s’est donné la peine de les trop étudier. » Traité des intérêts de la France avec ses voisins, par M. le marquis d’Argenson (imprimé chez Rey à Amsterdam.) Voilà précisément ce qu’a fait Grotius.
[607] *Grotius, célèbre publiciste hollandais, mort en 1645, a publié un grand nombre d’ouvrages dont le plus renommé est son traité de Jure belli et pacis, traduit et commenté dans toutes les langues de l’Europe. La meilleure édition de la traduction française de Barbeyrac est de Bâle, 1746, 2 vol.. in-4°. — Hobbes, philosophe anglais non moins célèbre, mort en 1679, est surtout connu par son traité de Cive, traduit en français par Sorbière » 1649, in-8°. Cette traduction a été réimprimée avec celle de deux autres ouvrages du même auteur, sous le titre de Œuvres philosophiques et politiques de Hobbes, Neuchâtel (Paris), 1787, 2 vol. in-8°.
[608] Philon, écrivain juif d’Alexandrie, fécond en belles pensées, est auteur de plusieurs ouvrages sur la morale et la religion, qui lui ont mérité le surnom de Platon juif. Envoyé en ambassade à Caligula, et n’ayant rien obtenu de cet empereur, il s’en vengea en écrivant sous le titre d’Ambassade à Caïus une espèce de relation qui est parvenue jusqu’à nous. Quant au passage dont il s’agit ici, le voici dans le style naïf que prête à Philon un vieux traducteur : « Caïus s’efforceant de se faire croyre Dieu, on dit qu’au commencement de cette folle appréhension, il usa de ce propos : Tout ainsy que les pastoureaux des animaux, comme bouviers, chèvriers, bergers, ne sont ni bœufs, ni chèvres, ni aigneaux, ains sont hommes d’une meilleure condition et qualité, aussy faut penser que moy qui suis le gouverneur de ce très bon troupeau d’hommes, suis différent des autres, et que je ne tiens point de l’homme, mais d’une part plus grande et plus divine. Après qu’il eut imprimé ceste opinion dedans son esprit, etc. » OEuvres de Philon, traduction de P. Bellier, in-8°. Paris, 1598.
[609] Politic, lib. I, cap. 5.
[610] Voyez un petit traité de Plutarque, intitulé, Que les bêtes usent de la raison.
[611] *Politie : transcription littérale du grec politeia, organisation politique d’un peuple. Rousseau avait écrit à son éditeur : « Faites attention qu’on n’aille pas mettre politique au lieu de politie, partout où j´ai écrit ce dernier mot. » (23 décembre 1761) Note de l’éditeur.
[612] Les Romains, qui ont entendu et plus respecté le droit de la guerre qu’aucune nation du monde, portaient si loin le scrupule à cet égard, qu’il n’était pas permis à un citoyen de servir comme volontaire, sans s’être engagé expressément contre l’ennemi, et nommément contre tel ennemi. Une légion où Caton le fils faisait ses premières armes sous Popilius ayant été réformée, Caton le père écrivit à Popilius que, s’il voulait bien que son fils continuât de servir sous lui, il fallait lui faire prêter un nouveau serment militaire, parce que, le premier étant annulé, il ne pouvait plus porter les armes contre l’ennemi. Et le même Caton écrivit à son fils de se bien garder de se présenter au combat qu’il n’eût prêté ce nouveau serment. Je sais qu’on pourra m’opposer le siège de Clusium et d’autres faits particuliers ; mais moi je cite des lois, des usages. Les Romains sont ceux qui ont le moins souvent transgressé leurs lois ; et ils sont les seuls qui en aient eu d’aussi belles*.
- Pour le serment exigé par Caton père, voyez Cic. de Offic., lib. I, cap. 2. Pour le fait relatif au siège de Clusium, voyez Tit.-Liv., lib.V, cap. 35-37.
[613] Le vrai sens de ce mot s’est presque entièrement effacé chez les modernes : la plupart prennent une ville pour une cité, et un bourgeois pour un citoyen. Ils ne savent pas que les maisons font la ville, mais que les citoyens font la cité. Cette même erreur coûta cher autrefois aux Carthaginois. Je n’ai pas lu que le titre de cives ait jamais été donné aux sujets d’aucun prince, pas même anciennement aux Macédoniens, ni, de nos jours, aux Anglais, quoique plus près de la liberté que tous les autres. Les seuls Français prennent tous familièrement ce nom de citoyens, parce qu’ils n’en ont aucune véritable idée, comme on peut le voir dans leurs dictionnaires ; sans quoi ils tomberaient, en l’usurpant, dans le crime de lèse-majesté : ce nom, chez eux, exprime une vertu, et non pas un droit. Quand Bodin a voulu parler de nos citoyens et bourgeois, il a fait une lourde bévue, en prenant les uns pour les autres *.M. d’Alembert ne s’y est pas trompé, et a bien distingué, dans son article Genève, les quatre ordres d’hommes (même cinq, en y comptant les simples étrangers ) ** qui sont dans notre ville, et dont deux seulement composent la république. Nul autre auteur français, que je sache, n’a compris le vrai sens du mot citoyen.
- M. Brizard observe ici avec raison que Bodin écrivait dans un temps où le nom de citoyen en France n’était pas un vain titre, et qu’il l’avait soutenu lui-même avec autant de fermeté que d’éloquence dans les états de Blois en 1588.
** Même six, comme il sera prouvé dans le Tableau de la constitution de Genève, qui servira d’introduction aux Lettres de la Montagne.
[614] Cette prise de possession eut lieu en vertu d’une bulle d’Alexandre VI (Borgia), datée de l’an 1493. Depuis, on n’a plus eu besoin de bulle. Cette formalité n’ajoutait rien au droit et le donnait encore moins.
[615] Sous les mauvais gouvernements, cette égalité n’est qu’apparente et illusoire ; elle ne sert qu’à maintenir le pauvre dans sa misère, et le riche clans son usurpation. Dans le fait, les lois sont toujours utiles à ceux qui possèdent, et nuisibles à ceux qui n’ont rien : d’où il suit que l’état social n’est avantageux aux hommes qu’autant qu’ils ont tous quelque chose, et qu’aucun d’eux n’a rien de trop.
[616] Pour qu’une volonté soit générale, il n’est pas toujours nécessaire qu’elle soit unanime, mais il est nécessaire que toutes les voix soient comptées ; toute exclusion formelle rompt la généralité.
[617] « Chaque intérêt, dit le marquis d’Argenson, a des principes différents. L’accord de deux intérêts particuliers se forme par opposition à celui d’un tiers * ». Il eût pu ajouter que l’accord de tous les intérêts se forme par opposition à celui de chacun. S’il n’y avait point d’intérêts différents, à peine sentirait-on l’intérêt commun, qui ne trouverait jamais d’obstacle ; tout irait de lui-même, et la politique cesserait d’être un art.
- Voyez les Considérations sur le gouvernement de la France, chap. 2.
[618] « Vera cosa è, dit Machiavel, che alcuni divisioni nuocono alle republiche, e alcune giovano : quelle nuocono che sono dalle sette e da partigiani accompagnate : quelle giovano che senza sette, senza partigiani, si mantengono. Non potendo adunque provedere un fondatore d’una republica che non siano nimicizie in quella, hà da proveder almeno che non vi siano sette. » Hist. Florent., liv. VII.
[619] * »Dans l’édition de Genève, 178a, et dans l’in-4° de 1793, on lit, du citoyen et du souverain ; mais la fin de la phrase paraît justifier le pluriel, qu’on trouve dans quelques éditions**. »
**Cette note grammaticale est de M. Lequien.
[620] Lecteurs attentifs, ne vous pressez pas, je vous prie, de m’accuser ici de contradiction. Je n’ai pu l’éviter dans les termes, vu la pauvreté de la langue ; mais attendez.
[621] Je n’entends pas seulement par ce mot une aristocratie ou une démocratie, mais en général tout gouvernement guidé par la volonté générale, qui est la loi. Pour être légitime, il ne faut pas que le gouvernement se confonde avec le souverain, mais qu’il en soit le ministre : alors la monarchie elle-même est république. Ceci s’éclaircira dans le livre suivant.
[622] Un peuple ne devient célèbre que quand sa législation commence à décliner. On ignore durant combien de siècles l’institution de Lycurgue fit le bonheur des Spartiates, avant qu’il fût question d’eux dans le reste de la Grèce.
[623] *Voyez le dialogue de Platon qui, dans les traductions latines, a pour titre : Politicus ou Vir civilis. Quelques-uns l’ont intitulé de Regno. Ce que Rousseau dit ici se rapporte à l’idée générale de ce dialogue plutôt qu’à un passage particulier qu’on en pourrait citer.
[624] Grandeur et décadence des Romains, chap. I.
[625] Ceux qui ne considèrent Calvin que comme théologien, connaissent mal l’étendue de son génie. La rédaction de nos sages édits, à laquelle il eut beaucoup de part, lui fait autant d’honneur que son institution. Quelque révolution que le temps puisse amener dans notre culte, tant que l’amour de la patrie et de la liberté ne sera pas éteint parmi nous, jamais la mémoire de ce grand homme ne cessera d’y être en bénédiction.
[626] « E veramente, dit Machiavel, mai non fu alcuno ordinatore di leggi straordinarie in un popolo, che non ricorresse à Dio, perche altrimenti non sarebbero accettate ; perche sono molti beni conosciuti da uno prudente, i quali non hanno in se raggioni evidenti da potergli persuadere ad altrui. » Discorsi sopra Tito Livio. L. I. c. XI.
[627] Célèbre théologien anglais mort en 1779, principalement connu par un traité intitule, La divine mission de Moïse, 2 vol.
[628] Si de deux peuples voisins l’un ne pouvait se passer de l’autre, ce serait une situation très dure pour le premier et très dangereuse pour le second. Toute nation sage, en pareil cas, s’efforcera bien vite de délivrer l’autre de cette dépendance. La république de Thlascala, enclavée dans l’empire du Mexique aima mieux se passer de sel, que d’en acheter des Mexicains, et même que d’en accepter gratuitement. Les sages Thlascalans virent le piège caché sous cette libéralité. Ils se conservèrent libres, et ce petit état, enfermé dans ce grand empire, fut enfin l’instrument de sa ruine.
[629] Voulez-vous donc donner à l’état de la consistance ? Rapprochez les degrés extrêmes autant qu’il est possible ; ne souffrez ni des gens opulents ni des gueux. Ces deux états, naturellement inséparables, sont également funestes au bien commun ; de l’un sortent les fauteurs de la tyrannie et de l’autre les tyrans ; c’est toujours entre eux que se fait le trafic de la liberté publique ; l’un l’achète et l’autre la vend.
[630] Quelque branche de commerce extérieur, dit M. d’Argenson, ne répand guère qu’une fausse utilité pour un royaume en général ; elle peut enrichir quelques particuliers, même quelques villes, mais la nation entière n’y gagne rien, et le peuple n’en est pas mieux.
[631] C’est ainsi qu’à Venise on donne au collège le nom de sérénissime prince, même quand le doge n’y assiste pas.
[632] Esprit des lois, liv. III, chap. 3
[633] Le palatin de Posnanie, père du roi de Pologne, duc de Lorraine.
[634] Il est clair que le mot optimates chez les anciens ne veut pas dire les meilleurs, mais les plus puissants.
[635] Il importe beaucoup de régler par des lois la forme de l’élection des magistrats ; car en l’abandonnant à la volonté du prince, on ne peut éviter de tomber dans l’aristocratie héréditaire, comme il est arrivé aux républiques de Venise et de Berne. Aussi la première est-elle depuis longtemps, un état dissout, mais la seconde se maintient par l’extrême sagesse de son sénat : c’est une exception bien honorable et bien dangereuse.
[636] Aristote n’établit nulle part que la préférence soit toujours due aux riches. Il dit formellement au contraire ( liv. III, chap. 14 ) que le droit qu’on fonde sur les richesses et la noblesse, est un droit plus que douteux. À la vérité il reconnaît ( chap. 10 du livre IV ) qu’il est plus ordinaire de rencontrer parmi les riches le savoir joint à la naissance, et qu’ils sont moins exposés à la tentation de mal faire ; mais dans ce même chapitre 10 et dans le suivant, ayant à tracer sous le nom de Politie ou république proprement dite, le modèle du plus excellent gouvernement, il se montre bien éloigné d’une préférence exclusive, et conclut à ce qu’il soit pris un moyen terme entre l’oligarchie où l’on ne considère que le revenu, et la démocratie où l’on n’en tient nul compte.
[637] Machiavel était un honnête homme et un bon citoyen ; mais attaché à la maison de Médicis, il était forcé, dans l’oppression de sa patrie, de déguiser son amour pour la liberté. Le choix seul de son exécrable héros* manifeste assez son intention secrète ; et l’opposition des maximes de son livre du Prince à celle de ses Discours sur Tite Live et de son Histoire de Florence, démontre que ce profond politique n’a eu jusqu’ici que des lecteurs superficiels ou corrompus. La cour de Rome a sévèrement défendu son livre ; je le crois bien ; c’est elle qu’il dépeint le plus clairement.
*César Borgia.
** M. Guiraudet, dans le tome premier de sa traduction de Machiavel ( Discours sur Machiavel, page 3), annonce qu’avant Rousseau Bacon avait dit : « Rendons grâces à Machiavel… en feignant de donner des leçons aux rois, il en a donné aux peuples. » Diderot depuis (Encyclopédie, article Machiavélisme) a présenté sur cet écrivain et sur son intention secrète, la même opinion que Rousseau dans cette note, et M. Guiraudet enfin est entré sur ce sujet dans des développements faits pour ôter tout doute sur le vrai but que s’est proposé l’historien florentin dans tous ses écrits.
[638] C’est au duc de Choiseul que Rousseau fait allusion dans ce passage, en parlant d’un de ces hommes nés pour gouverner. Mais ses ennemis voulurent persuader au ministre, qui avait trop d’esprit et se rendait trop bien justice pour les croire, que Jean-Jacques le plaçait dans les jolis régisseurs. Voyez à ce sujet la note que nous mettons à la suite de la lettre du 27 mars 1768, adressée à M. de Choiseul.
[639] Plutarque, Dicts notables des roys et grands capitaines, § 22.
[640] Tacit. Hist. L. I.
[641] In civili.
[642] Ceci ne contredit pas ce que j’ai dit ci-devant Iiv. II. Chap. IX. sur les inconvénients des grands états ; car il s’agissait-là de l’autorité du gouvernement sur ses membres, et il s’agit ici de sa force contre les sujets. Ses membres épars lui servent de points d’appui pour agir au loin sur le peuple, mais il n’a nul point d’appui pour agir directement sur c’est membres mêmes. Ainsi dans l’un des cas la longueur du levier en fait la faiblesse, et la force dans l’autre cas.
[643] On doit juger sur le même principe, des siècles qui méritent la préférence pour la prospérité du genre humain. On a trop admiré ceux où l’on a vu fleurir les lettres et les arts, sans pénétrer l’objet secret de leur culture, sans en considérer le funeste effet : idque apud imperitos humanitas vocabatur, quum pars servitutis esset*. Ne verrons-nous jamais dans les maximes des livres l’intérêt grossier qui fait parler les auteurs ? Non ; quoi qu’ils en puissent dire, quand, malgré son éclat un pays se dépeuple, il n’est pas vrai que tout aille bien, et il ne suffit pas qu’un poète ait cent mille livres de rente pour que son siècle soit le meilleur de tous. Il faut moins regarder au repos apparent, et à la tranquillité des chefs, qu’au bien-être des nations entières, et surtout des états les plus nombreux. La grêle désole quelques cantons, mais elle fait rarement disette. Les émeutes, les guerres civiles effarouchent beaucoup les chefs, mais elles ne font pas les vrais malheurs des peuples, qui peuvent même avoir du relâche, tandis qu’on dispute à qui les tyrannisera. C’est de leur état permanent que naissent leurs prospérités ou leurs calamités réelles ; quand tout reste écrasé sous le joug, c’est alors que tout dépérit ; c’est alors que les chefs, les détruisant à leur aise, ubi solitudinem faciunt, pacem appellant**. Quand les tracasseries des grands agitaient le royaume de France, et que le coadjuteur de Paris portait au parlement un poignard dans sa poche, cela n’empêchait pas que le peuple français ne vécût heureux et nombreux dans une honnête et libre aisance. Autrefois la Grèce fleurissait au sein des plus cruelles guerres ; le sang y coulait à flots, et tout le pays était couvert d’hommes. Il semblait, dit Machiavel, qu’au milieu des meurtres, des proscriptions, des guerres civiles, notre république en devînt plus puissante ; la vertu de ses citoyens leurs moeurs, leur indépendance avaient plus d’effet pour la renforcer, que toutes ses dissensions n’en avoient pour l’affaiblir. Un peu d’agitation donne du ressort aux âmes, et ce qui fait vraiment prospérer l’espèce est moins la paix que la liberté.
*Tac. Agric. 21.
** Tac. Agric. 31.
[644] La formation lente et le progrès de la république de Venise dans ses lagunes offrent un exemple notable de cette succession ; et il est bien étonnant que, depuis plus de douze cents ans les Vénitiens semblent n’en être encore qu’au second terme, lequel commença au Serrar di consiglio en 1198. Quant aux anciens ducs qu’on leur reproche, quoi qu’en puisse dire le Squitinio della liberta veneta*, il est prouvé qu’ils n’ont point été leurs souverains.
On ne manquera pas de m’objecter la république romaine, qui suivit, dira-t-on, un progrès tout contraire, passant de la monarchie à l’aristocratie, et de l’aristocratie à la démocratie. Je suis bien éloigné d’en penser ainsi.
Le premier établissement de Romulus fut un gouvernement mixte qui dégénéra promptement en despotisme. Par des causes particulières, l’état périt avant le temps, comme on voit mourir un nouveau-né avant d’avoir atteint l’âge d’homme. L’expulsion des Tarquins fut la véritable époque de la naissance de la république. Mais elle ne prit pas d’abord une forme constante, parce qu’on ne fit que la moitié de l’ouvrage en l’abolissant pas le patriciat. Car, de cette manière, l’aristocratie héréditaire, qui est la pire des administrations légitimes, restant en conflit avec la démocratie, la forme du gouvernement toujours incertaine et flottante ne fut fixée, comme l’a prouvé Machiavel, qu’à l’établissement des tribuns ; alors seulement il y eut un vrai gouvernement et une véritable démocratie. En effet le peuple alors n’était pas seulement souverain, mais aussi magistrat et juge ; le sénat n’était qu’un tribunal en sous-ordre, pour tempérer et concentrer le gouvernement ; et les consuls eux-mêmes, bien que patriciens, bien que premiers magistrats, bien que généraux absolus à la guerre, n’étaient à Rome que les présidents du peuple.
Dès-lors, on vit aussi le gouvernement prendre sa pente naturelle et tendre fortement à l’aristocratie. Le patriciat s’abolissant comme de lui-même, l’aristocratie n’était plus dans le corps des patriciens comme elle est à Venise et à Gênes, mais dans le corps du sénat, composé de patriciens et de plébéiens ; même dans le corps des tribuns quand ils commencèrent d’usurper une puissance active : car les mots ne sont rien aux choses, et quand le peuple a des chefs qui gouvernent pour lui, quelque nom que portent ces chefs, c’est toujours une aristocratie.
De l’abus de l’aristocratie naquirent les guerres civiles et le triumvirat. Sylla, Jules César, Auguste devinrent dans le fait de véritables monarques ; et enfin sous le despotisme de Tibère l’état fut dissout. L’histoire romaine ne dément donc point mon principe ; elle le confirme.
- c’est le titre d’un ouvrage anonyme publié en 1612, et qui fit à Venise beaucoup de bruit quand il parut. Le but de cet ouvrage était, en établissant le droit des empereurs sur Venise, de prouver que l’indépendance de cette république n’était qu’une chimère, et que sa prétention à l’empire de la mer n’était pas mieux fondée. — Squittinio ou squittino signifie proprement assemblée pour élire au scrutin, et se prend souvent pour exprimer le scrutin même. Ici il signifie examen, discussion.
[645] Ochlocratie : gouvernement de la populace.
[646] Omnes enim et habentur et dicuntur tyranni qui potestate utuntur perpetua, in ea civitate quae libertate usa est. Corn. Nep.in Miltiad., cap. 8. Il est vrai qu’Aristote, Mor. Nicom. liv. VIII. c. 10, distingue le tyran du roi, en ce que le premier gouverne pour sa propre utilité, et le second seulement pour l’utilité de ses sujets ; mais outre que généralement tous les auteurs Grecs ont pris le mot tyran dans un autre sens, comme il paraît surtout par le Hiéron de Xénophon, il s’ensuivrait de la distinction d’Aristote, que, depuis le commencement du monde il n’aurait pas encore existé un seul roi.
[647] À peu près selon le sens qu’on donne à ce nom dans le parlement d’Angleterre. La ressemblance de ces emplois eût mis en conflit les consuls et les tribuns, quand même toute juridiction eût été suspendue.
[648] Adopter dans les pays froids le luxe et la mollesse des Orientaux, c’est vouloir se donner leurs chaînes ; c’est s’y soumettre encore plus nécessairement qu’eux.
[649] C’est ce que je m’étais proposé de faire dans la suite de cet ouvrage, lorsqu’en traitant des relations externes j’en serais venu aux confédérations. Matière toute neuve, et où les principes sont encore à établir.
[650] Bien entendu qu’on ne quitte pas pour éluder son devoir et se dispenser de servir la patrie au moment qu’elle a besoin de nous. La suite alors serait criminelle et punissable ; ce ne serait plus retraite, mais désertion.
[651] Ceci doit toujours s’entendre d’un l’état libre ; car d’ailleurs la famille, les biens, le défaut d’asile, la nécessité, la violence, peuvent retenir un habitant dans le pays malgré lui, et alors son séjour seul ne suppose plus son consentement au contrat ou à la violation du contrat.
[652] À Gênes on lit au-devant des prisons et sur les fers des galériens ce mot Libertas. Cette application de la devise est belle et juste. En effet il n’y a que les malfaiteurs de tous états qui empêchent le citoyen d’être libre. Dans un pays où tous ces gens-là seraient aux galères, on jouirait de la plus parfaite liberté.
[653] * Esprit des lois, liv. II, Chap. 2.
[654] Le nom de Rome qu’on prétend venir de Romulus est Grec et signifie force ; le nom de Numa est Grec aussi, et signifie loi. Quelle apparence que les deux premiers rois de cette ville aient porté d’avance des noms si bien relatifs à ce qu’ils ont fait ?
[655] Ramnenses.
[656] Tatienses.
[657] Luceres.
[658] Je dis au champ de Mars, parce que c’était là que s’assemblaient les comices par centuries : dans les deux autres formes le peuple s’assemblait au forum ou ailleurs, et alors les capite censi avaient autant d’influence et d’autorité que les premiers citoyens.
[659] Cette centurie ainsi tirée au sort s’appelait praerogativa, à cause qu’elle était la première à qui l’on demandait son suffrage ; et c’est de-là qu’est venu le mot de prérogative.
[660] « Custodes, diribitores, rogatores suffragiorum. »
[661] Cette nomination se faisait de nuit et en secret ; comme si l’on avait eu honte de mettre un homme au-dessus des lois.
[662] C’est ce dont il ne pouvait se répondre en proposant un dictateur ; n’osant se nommer lui-même et ne pouvant s’assurer que son collègue le nommerait.
[663] Je ne fais qu’indiquer dans ce chapitre ce que j’ai traité plus au long dans la Lettre à M d’Alembert.
[664] Plutarque, Dicts notables des Lacédémoniens, § 69. Le même trait est rapporté par Montaigne, livre II, chapitre 31.
[665] Ils étaient d’une autre île, que la délicatesse de notre langue défend de nommer dans cette occasion*
*.On conçoit difficilement comment le nom d’une île peut blesser la délicatesse de notre langue. Pour entendre ceci, il faut savoir que Rousseau a pris ce trait dans Plutarque (Dicts notables des Lacédémoniens), qui le raconte dans toute sa turpitude, et l’attribue aux habitants de Chio. Rousseau, en ne nommant pas cette île, a voulu éviter l’application d’un mauvais jeu de mots, et ne pas exciter le rire dans un sujet grave. En cela il a bien fait sans doute ; mais c’est l’effet de la délicatesse de l’écrivain plutôt que de celle de notre langue.
Aelien (livre II, chap. 15) rapporte aussi ce fait ; mais il en affaiblit la honte en disant que le tribunal des éphores fut couvert de suie, et il l’attribue à des Clazoméniens. (Note de M. Petitain. )
[666] L’idée fondamentale de ce chapitre est présentée de nouveau, expliquée et développée dans les Lettres de la Montagne. Partie I, Lettre première.
Voyez aussi sur ce même chapitre la lettre à M. Ustéri du 15 juillet 1763.
[667] Nonne ea quoe possidet Chamos deus tuus tibi jure debentur ? (Jug. XI, 24.)Tel est le texte de la Vulgate. Le père de Carrières a traduit. Ne croyez-vous pas avoir droit de posséder ce qui appartient à Chamos votre dieu! J’ignore la force du texte hébreu ; mais je vois que dans la Vulgate, Jephté reconnaît positivement le droit du dieu Chamos, et que le traducteur français affaiblit cette reconnaissance par un selon vous qui n’est pas dans le latin.
[668] Il est de la dernière évidence que la guerre des Phocéens, appelée guerre sacrée, n’était point une guerre de religion. Elle avait pour objet de punir des sacrilèges et non de soumettre des mécréants.
[669] Il faut bien remarquer que ce ne sont pu tant des assemblées formelles, comme celles de France, qui lient le clergé en un corps, que la communion des églises. La communion et l’excommunication sont le pacte social du clergé, pacte avec lequel il sera toujours le maître des peuples et des rois. Tous les prêtres qui communiquent ensemble sont concitoyens, fussent-ils des deux bouts du monde. Cette invention est un chef-d’oeuvre en politique. Il n’y avait rien de semblable parmi les prêtres païens ; aussi n’ont-ils jamais fait un corps de clergé.
[670] Voyez entre autres dans une lettre de Grotius à son frère, du 11 avril 1643, ce que ce savant homme approuve et ce qu’il blâme dans le livre de Cive. Il est vrai que, porté à l’indulgence, il paraît pardonner à l’auteur le bien en faveur du mal ; mais tout le monde n’est pas si clément.
[671] *Tit.-Liv., lib. II, cap. 45 ; cité par Montaigne, liv. II, ch. 21.
[672] Dans la république, dit le marquis d’Argenson, chacun est parfaitement libre en ce qui ne nuit pas aux autres. Voilà, la borne invariable ; l’on ne peut la poser plus exactement. Je n’ai pu me refuser au plaisir de citer quelquefois ce manuscrit, quoique non connu du public, pour rendre honneur à la mémoire d’un homme illustre et respectable, qui avait conservé jusque dans le ministère le coeur d’un vrai citoyen, et des vues droites et saines sur le gouvernement de son pays*.
- L’ouvrage du marquis d’Argenson, qui, lorsque Rousseau écrivait son Contrat social, n’était encore connu et lu qu’en manuscrit, a été imprimé à Amsterdam en 1764, sous le titre de Considérations sur le gouvernement ancien et présent de la France, in-8° ; il a été réimprimé en 1784 dans la même ville, avec des corrections et changements faits sur les manuscrits de l’auteur, mort quelques années avant la première édition de son ouvrage.
[673] César plaidant pour Catilina tâchait d’établir le dogme de la mortalité de l’âme : Caton et Cicéron, pour le réfuter, ne s’amusèrent point à philosopher ; ils se contentèrent de montrer que César parlait en mauvais citoyen et avançait une doctrine pernicieuse à l’état. En effet, voilà de quoi devait juger le sénat de Rome, et non d’une question de théologie.
[674] Le mariage, par exemple, étant un contrat civil, a des effets civils, sans lesquels il est même impossible que la société subsiste. Supposons donc qu’un clergé vienne à bout de s’attribuer à lui seul le droit de passer cet acte, droit qu’il doit nécessairement usurper dans toute religion intolérante ; alors n’est-il pas clair qu’en faisant valoir à propos l’autorité de l’église il rendra vaine celle du prince, qui n’aura plus de sujets que ceux que le clergé voudra bien lui donner. Maître de marier ou de ne pas marier les gens selon qu’ils auront ou n’auront pas telle ou telle doctrine, selon qu’ils admettront ou rejetteront tel ou tel formulaire, selon qu’ils lui seront plus ou moins dévoués, en se conduisant prudemment et tenant ferme, n’est-il pas clair qu’il disposera seul des héritages, des charges, des citoyens, de l’état même, qui ne saurait subsister n’étant plus composé que de bâtards ? Mais, dira-t-on, l’on appellera comme d’abus, on ajournera, décrétera, saisira le temporel. Quelle pitié! Le clergé, pour peu qu’il ait, je ne dis pas de courage, mais de bon sens, laissera faire et ira son train ; il laissera tranquillement appeler, ajourner, décréter, saisir, et finira par rester le maître. Ce n’est pas, ce me semble, un grand sacrifice d’abandonner une partie, quand on est sûr de s’emparer du tout.
[675] « Un historien rapporte que le roi faisant faire devant lui une « conférence entre les docteurs de l’une et de l’autre Église, et voyant qu’un ministre tombait d’accord qu’on se pouvait sauver dans la religion des catholiques, sa majesté prit la parole, et dit à ce ministre :
Quoi!tombez-vous d’accord qu’on puisse se sauver dans la religion de ces messieurs-là ?Le ministre répondant qu’il n’en doutait pas, pourvu qu’on y vécût bien, le roi répartit très judicieusement : La prudence veut donc que je sois de leur religion et non pas de la vôtre, parce qu’étant de la leur, je me sauve selon eux et selon vous, et étant de la vôtre, je me sauve bien selon vous, mais non selon eux. Or, la prudence veut que je suive le plus assuré. » Péréfixe, Histoire de Henri IV.
[676] Il est difficile d’imaginer qu’on eût été plus loin qu’on est allé, et permis conséquemment de regretter la perte du manuscrit détruit par M. d’Antraigues. Son scrupule et son action partent d’une hypothèse gratuite, admise par beaucoup de gens, et qui, même quand elle le serait par un plus grand nombre, n’en serait pas plus vraie ; c’est que tous les faiseurs, dans notre révolution, n’agissaient qu’en vertu du Contrat social.
[677] Hist. de l’anarchie de Pologne, tom. I, p. 49 et 127.
[678] Voyez la fin du Contrat social (liv. IV, chap. VIII).
[679] *Rousseau fait allusion ici à la révolution du 19 août 1772, dans laquelle Gustave III réussit en un jour et sans verser une goutte de sang à détruire le pouvoir aristocratique du sénat, et fit adopter deux jours après, aux quatre ordres réunis, une constitution nouvelle, par l’effet de laquelle l’autorité royale reprit la force et la dignité dont elle avait besoin, en conservant aux libertés nationales toutes les garanties désirables. Voyez un précis très bien fait de cet événement et de la constitution qui en fut la suite, dans le Tableau des Révolutions de l’Europe, de Kock, tome II.
[680] Liv. III, chap. XIII.
[681] * On appelait universaux les lettres de convocation pour la diète générale expédiées au nom du roi dans tous les palatinats ; elles faisaient toujours connaître l’objet de la convocation, et ce qui devait être mis en délibération dans la diète.
[682] Quoique le roi eût le droit de convoquer les diètes générales et en fût le président né, le premier acte de la diète était l’élection d’un fonctionnaire qui, sous le titre de Maréchal des nonces, exerçait réellement cette présidence avec les attributions les plus étendues. Il était choisi alternativement entre les seigneurs les plus considérés de la grande Pologne, de la petite Pologne, et de la Lituanie.
[683] * Livre IV, chap. II et IV.
[684] Gnesne était autrefois la capitale de la Pologne. Son archevêque, primat du royaume et légat né du Saint-Siège, était chef de la république pendant l’interrègne, et c’était en son nom que s’expédiaient les universaux pour la diète dite d’élection ; il couronnait les rois et les reines.
[685] * Électeur de Bavière, élu empereur en 1742, quinze mois après la mort de Charles VI, dernier mâle de la maison de Habsbourg-Autriche, mort qui donna lieu à la guerre dite de la succession.
[686] Voyez la Notice préliminaire. On comptait, tant en Pologne que dans le duché de Lituanie, près de cinq cents domaines de cette espèce, et il y en avait dont le revenu s’élevait jusqu’à 60,000 fr.
[687] Ce trait est rapporté par Suétone (in Jul. Ces. cap. 70) et par Tacite (Annal., I, 42) ; mais Rousseau n’a pas fait attention que quintes n’est rien moins que synonyme de cives, et Tacite en cet endroit même le fait bien sentir. Suivant la remarque de Dotteville, quirites était le nom qu’on donnait au peuple romain assemblé dans Rome en temps de paix. Si donc les soldats de César s’offensèrent de cette qualification, c’est par un motif étranger à celui que Rousseau leur suppose. Au reste, si l’exemple cité pêche ici dans son application*, la proposition générale n’en reste pas moins vraie.
*En supposant que quirites ne soit pas un mot synonyme de citoyens, l’application n’en est pas moins juste. Les soldats de César (comme tous les soldats) étaient choqués d’une dénomination étrangère à leur métier, qu’ils mettent au-dessus de tous les autres. Du reste, d’après Strabon, on appelait quelquefois les Romains quirites, à cause de la ville de Cures, d’où étaient Tatius et Numa. Le premier partagea son royaume avec Romulus ; et de la réunion vint le mot quirites, mot auquel celui de citoyens correspond mieux que tout autre. Quand, pour critiquer Jean -Jacques, on fait preuve d’érudition, il faut être sûr de soi. Quirites, qui survécut au souvenir de Cures, et de la réunion de cette ville, n’était pas à Rome synonyme de citoyens ; mais ce dernier mot serait, dans quelques circonstances, fort mal traduit par celui de Cives.
[688] Cette opinion avait été de tout temps celle des nobles polonais ; ils ne pouvaient souffrir les villes fortifiées. Fortalitia, répétaient-ils proverbialement, sunt fraena libertatis.
[689] C’est à Radom dans la Petite-Pologne que siégeait la Commission du trésor, composée de membres choisis par la diète dans l’ordre équestre, et qui étaient élus pour deux ans. Les fonctions de ce tribunal étaient d’examiner les comptes du grand-trésorier, ceux des préposés à la régie des domaines et des douanes, et généralement de juger toutes les affaires concernant les finances.
Il y avait de plus deux Grands-Tribunaux, l’un pour la Pologne, l’autre pour la Lituanie, chargés de juger en dernière instance toutes les causes civiles et criminelles. Chacun d’eux se composait de huit députés ecclésiastiques nommés par les chapitres, et de dix-neuf députés laïques nommés par les diétines. Leurs fonctions duraient deux ans.
[690] Il faut, dans ces estimations, avoir beaucoup plus d’égard aux personnes qu’à quelques actions isolées. Le vrai bien se fait avec peu d’éclat. C’est par une conduite uniforme et soutenue, par des vertus privées et domestiques, par tous les devoirs de son état bien remplis, par des actions enfin qui découlent de son caractère et de ses principes, qu’un homme peut mériter des honneurs, plutôt que par quelques grands coups de théâtre qui trouvent déjà leur récompense dans l’admiration publique. L’ostentation philosophique aime beaucoup les actions d’éclat ; mais tel, avec cinq ou six actions de cette espèce, bien brillantes, bien bruyantes et bien prônées, n’a pour but que de donner le change sur son compte, et d’être toute sa vie injuste et dur impunément. Donnez-nous la monnaie des grandes actions. Ce mot de femme est un mot très judicieux.
[691] Livre II, chap. X
[692] Cet alinéa et les deux suivants manquent à l’édition de Genève. Ils ont été imprimés, pour la première fois, dans l’édition de 1801. L’éditeur dit avoir pris ce morceau dans un manuscrit de Mirabeau.
[693] Cette lettre est une réponse à celle de M. Buttafoco, du 31 Août 1764, dont voici l’extrait :
Vous avez fait mention des Cortes dans votre Contrat Social d’une façon bien avantageuse pour eux. Un pareil éloge, lorsqu’il part d’une plume aussi sincère que la vôtre, est très propre à exciter l’émulation et le désir de mieux faire. Il a fait souhaiter à la nation que vous voulussiez être cet homme sage qui pourrait lui procurer les moyens de conserver cette liberté qui lui a coûté tant de sang.
… Qu’il serait cruel de ne pas profiter de l’heureuse circonstance où se trouve la Corse pour se donner le gouvernement le plus conforme à l’humanité et à la raison ; le gouvernement le plus propre à fixer dans cette Isle la vraie liberté…
Une nation ne doit se flatter de devenir heureuse et florissante que par le moyen d’une bonne institution politique : notre Isle, comme vous le dites très bien, Monsieur, est capable de recevoir une bonne législation, mais il faut un Législateur ; et il faut que ce Législateur ait vos principes, que son bonheur soit indépendant du nôtre, qu’il connaisse à fond la nature humaine, et que dans les progrès des temps se ménageant une gloire éloignée, il veuille travailler dans un siècle et jouir dans un autre. Daignez, Monsieur, être cet homme-là, et coopérer au bonheur de toute une nation en traçant le plan du système politique qu’elle doit adopter…
Je sais bien, Monsieur, que le travail que j’ose vous prier d’entreprendre, exige des détails qui vous fassent connaître à fond notre vraie situation ; mais si vous daignez vous en charger, je vous fournirai toutes les lumières qui pourront vous être nécessaires, et M. Paoli, Général de la nation, sera très empressé à vous procurer de Corse tous les éclaircissements dont vous pourrez avoir besoin. Ce digne chef et ceux d’entre mes compatriotes qui sont à portée connaître vos ouvrages, partagent mon désir et tous les sentiments d’estime que l’Europe entière a pour vous, et qui vous sont dus à tant de titres, etc., etc.
[694] Un plan de législation pour les Corses, qui avaient secoué le joug des Génois. Dans son Contrat social (liv. VII, chap. 10) Rousseau avait fait l’éloge de cette nation, et souhaité que quelque homme sage lui apprit à conserver sa liberté. Ce passage donna l’idée à M. Buttafoco, d’inviter Rousseau à se charger de cette noble tâche, en cela d’accord avec le célèbre Paoli, chef civil et militaire de la Corse, et qui y avait établi une forme provisoire de gouvernement.
[695] Le mémoire daté de Vescovado était réellement de M. Buttafoco, comme il le déclare dans sa lettre en réponse à celle -ci. — Dans une lettre précédente, traçant à Rousseau un itinéraire pour son voyage projeté en Corse, il l’avait engagé à aborder dans un port voisin du lieu qu’il habitait, et lui avait offert un logement dans sa maison.
[696] Huile sur toile réalisée en octobre 1769 par le portraitiste américain Henry Benbridge (1744-1812), représentant Pasquale Paoli à la bataille de Ponte Novu (8 mai 1769). Le tableau est conservé au Musée Pascal Paoli de Morosaglia (Merusaglia).
[697] Le peuple corse.
[698] Les barbaresques n’inquiètent guère à présent les Corses parce qu’ils savent qu’il n’y a rien à gagner avec eux mais sitôt que ceux-ci commenceront à faire le commerce et à échanger des marchandises ils séviront. Vous les auriez sur les bras.
[699] La plupart des usurpateurs ont employé l’un de ces deux moyens pour affermir leur puissance. Le premier d’appauvrir les peuples subjugués et de les rendre barbares, l’autre au contraire de les efféminer sous prétexte de les instruire et de les enrichir. La première de ces voies a constamment produit un effet contraire à son objet, et il en a toujours résulté de la part des peuples vexés des actes de vigueur, des révolutions, des républiques. L’autre voie a toujours eu son effet, et les peuples amollis, corrompus, délicats, raisonneurs, tenant dans l’ignominie de la servitude de beaux discours sur la liberté, ont été tous écrasés sous leurs maîtres puis détruits par des conquérants.
[700] Le mot piève est défini par Boswell dans l’État de la Corse, p. 28 : « La Piève est proprement un arrangement ou un District ecclésiastique, contenant un certain nombre de Paroisses sous l’autorité d’un Pievano qui est le Surintendant des Prêtres, et qui jouit, à raison de ce, d’une portion de la Dîme : mais cette division est autant usitée pour les affaires civiles que pour celles de l’Église. » La division des pièves est assez proche de celle des cantons actuels.
[701] La Terra del commune, c’est-à-dire la Terre de la commune se définit par opposition à la Terra di Signori, Terre des Seigneurs. Au XIVe siècle, le deçà des monts, à l’exclusion du cap Corse, s’était libéré du régime seigneurial, alors que le Sud demeurait sous la domination des seigneurs.
[702] Il y a dans tous les États (peuples) un progrès, un développement naturel et nécessaire depuis leur naissance jusqu’à leur destruction. Pour rendre leur durée aussi longue et aussi belle qu’il est possible, il vaut mieux en marquer (reculer) le premier terme avant qu’après ce point de vigueur (et de force). Il vaut mieux que L’État ait encore à croître en force depuis le moment de l’institution que de n’avoir plus qu’à décliner. Il ne faut pas vouloir que la Corse soit tout d’un coup ce qu’elle peut être (car elle ne se maintiendrait point dans un état), il vaut mieux qu’elle y parvienne et qu’elle monte que d’y être à l’instant même et ne faire que décliner. Le dépérissement où elle est ferait de son état de vigueur un état très faible, au lieu qu’en la disposant pour y atteindre cet état sera dans la suite un état très bon.
[703] C’est alors qu’il faudra employer l’excédent à l’industrie et aux arts pour attirer de l’étranger ce qui manque à un peuple si nombreux pour sa subsistance. Alors naîtront aussi peu à peu les vices inséparables de ces établissements et qui corrompant par degrés la nation dans ses goûts et dans ses principes, altéreront et détruiront enfin le gouvernement. Ce mal est inévitable et puisqu’il faut que toutes les choses humaines finissent (64), il est beau qu’après une longue et vigoureuse existence un État finisse par l’excès de la population.
[704] Malgré ce noble refus de M. Rousseau, j’avais cru ne devoir pas supprimer les louanges qu’il mérite ; il les a trouvées trop fortes : et en les retranchant dans l’épreuve, voici ce qu’il m’a écrit. « M. de Bastide me donne ici tout le mérite de l’ouvrage ; et pour surcroit, celui de l’avoir refusé ; cela n’est pas juste. Je ne suis point modeste, et il y a des louanges auxquelles je suis fort sensible ; au contraire je suis assez fier pour ne vouloir point d’une gloire usurpée… »
[705] Le respect pour l’empire romain a tellement survécu à sa puissance, que bien des jurisconsultes ont mis en question si l’empereur d’Allemagne n’était pas le souverain naturel du monde ; et Barthole a poussé les choses jusqu’à traiter d’hérétique quiconque osait en douter. Les livres des canonistes sont pleins de décisions semblables sur l’autorité temporelle de l’église romaine.
[706] Les choses ont changé depuis que j’écrivais ceci ; mais mon principe sera toujours vrai. Il est, par exemple, très aisé de prévoir que, dans vingt ans d’ici, l’Angleterre, avec toute sa gloire, sera ruinée, et de plus, aura perdu le reste de sa liberté*. Tout le monde assure que l’agriculture fleurit dans cette île ; et moi je parie qu’elle y dépérit. Londres s’agrandit tous les jours ; donc le royaume se dépeuple. Les Anglais veulent être conquérants ; donc ils ne tarderont pas d’être esclaves.
*Il avait d’abord écrit, aura perdu sa liberté. Voyez le motif de cette correction dans la Correspondance (Lettre à M. de Bastide, du 16 juin 1760)
[707] *Adrien abandonna volontairement tous les pays que Trajan son prédécesseur avait conquis et réunis à l’empire romain.
[708] Il se présente encore ici d’autres objections ; mais comme l’auteur du Projet ne se les est pas faites, je les ai rejetées dans l’examen.
[709] Charles-Irénée Castel de Saint-Pierre, connu sous le nom d’abbé de Saint-Pierre, né le 18 février 1658 à Saint-Pierre-Église dans la Manche, et mort le 29 avril 1743 à Paris, fut un écrivain, diplomate et académicien français, précurseur de la philosophie des Lumières.
En 1713, il écrivit un projet pour rendre la paix perpétuelle en Europe, qui fut considéré comme utopiste par les critiques de l’époque mais qui a inspiré J. J. Rousseau, Emmanuel Kant et la Société des Nations (ONU)
[710] Ce qui importe aux citoyens, c’est d’être gouvernés justement et paisiblement. Au surplus, que l’État soit grand, puissant et florissant, c’est l’affaire particulière du prince ; et les sujets n’y ont aucun intérêt. Le monarque doit donc premièrement s’occuper du détail, en quoi consiste la liberté civile, la sûreté du peuple, et même la sienne à bien des égards. Après cela, s’il lui reste du temps à perdre, il peut le donner à toutes ces grandes affaires qui n’intéressent personne, qui ne naissent jamais que des vices du Gouvernement, qui par conséquent ne sont rien pour un peuple heureux, et sont peu de chose pour un roi sage.
[711] Il y a plus de ruse et de secret dans le vizirat, mais il y a plus de lumières et de droiture dans la synodie.
[712] Je parierais que mille gens trouveront encore ici une contradiction avec le Contrat social∗. Cela prouve qu’il y a encore plus de lecteurs qui devraient apprendre à lire, que d’auteurs qui devraient apprendre à être conséquents.
*Voyez Contrat social, livre III, chap. V, et la note ay chap. X, sur la République romaine.
[713] Vitam impendere vero (Consacrer sa vie à la vérité).
[714] C’est-à-dire neuf jours après l’arrêt du parlement de Paris, et seulement sur le réquisitoire en vertu duquel cet arrêt venait d’être rendu.
[715] Dédicace du Discours sur l’Inégalité des conditions.
[716] Confessions, liv. XII.
[717] Confessions, liv. XII.
[718] 2 vol. in-8°, Paris, 1822, par L. Simond, auteur d’un Voyage en Angleterre.
[719] Confessions, liv. XII.
[720] C’est-à-dire dans le Précis des particularités de la vie de Jean-Jacques, omises dans ses Confessions.
[721] Sentiments des citoyens etc. Il fait partie de cette édition, à cause des notes qu’y mit Rousseau, de la discussion dont ce libelle fut cause entre M. Vernes et Jean-Jacques, qui eut l’injustice de l’accuser sans preuves d’être l’auteur de ce pamphlet diffamatoire.
[722] D’Ivernois, Tableau des deux dernières Révolutions de Genève, 1789, 2 vol. in-8° ; Picot, Histoire de Genève, 1811, 3 vol. in-8°.
[723] M. Lacretelle se trompe quand il dit dans son Histoire ( t. IV, p. 165) que M. de Choiseul fit entrer un corps de troupes dans Genève.
[724] Ma famille demanda par requête communication de cet arrêt. Voici la réponse :
« Du 25 juin 1762.
En conseil ordinaire, vu la présente requête, arrête qu’il n’y a lieu d’accorder aux suppliants les fins d’icelle. » LULLI.
L’arrêt du parlement de Paris fut imprimé aussitôt que rendu. Imaginez ce que c’est qu’un État libre où l’on tient cachés de pareils décrets contre l’honneur et la liberté des citoyens!
[725] Exceptions, si l’on veut, les livres de géométrie et leurs auteurs. Encore s’il n’y a point d’erreurs dans les propositions mêmes, qui nous assurera qu’il n’y en ait point dans l’ordre de déduction, dans le choix, dans la méthode ? Euclide démontre, et parvient à son but mais quel chemin prend-il ? Combien n’erre-t-il pas dans sa route ? La science a beau être infaillible ; l’homme qui la cultive se trompe souvent.
[726] Il y a quelques années qu’à la première apparition d’un livre célèbre*, je résolus d’en attaquer les principes, que je trouvais dangereux. J’exécutais cette entreprise quand j’appris que l’auteur était poursuivi. À l’instant je jetai mes feuilles au feu, jugeant qu’aucun devoir ne pouvait autoriser la bassesse de s’unir à la foule pour accabler un homme d’honneur opprimé. Quand tout fut pacifié j’eus occasion de dire mon sentiment sur le même sujet dans d’autres écrits ; mais je l’ai dit sans nommer le livre ni l’auteur. J’ai cru devoir ajouter ce respect pour son malheur à l’estime que j’eus toujours pour sa personne. Je ne crois point que cette façon de penser me soit particulière ; elle est commune à tous les honnêtes gens. Sitôt qu’une affaire est portée au criminel, ils doivent se taire, à moins qu’ils ne soient appelés pour témoigner.
*Le livre de l’Esprit.
Il les jeta en effet an feu, mais conserva l’exemplaire du livre aux marges duquel elles étaient inscrites. C’est d’après cet exemplaire qu’elles ont été imprimées longtemps après cette époque.
[727] Où en seraient les simples fidèles, si l’on ne pouvait savoir cela que par des discussions de critique, ou par l’autorité des pasteurs ? De quel front ose-t-on faire dépendre la foi de tant de science ou de tant de soumission ?
[728] Ce nom leur fut donné quelques années après à Antioche pour la première fois.
[729] Contrat social. I. IV, chap. 8..
[730] Act. X. 35
[731] Lettres écrites de la campagne, p. 30.
[732] C’est merveille de voir l’assortiment de beaux sentiments qu’on va nous entassant dans les livres : Il ne faut pour cela que des mots, et les vertus en papier ne coûtent guère ; mais elles ne s’agencent pas tout à fait ainsi dans le cœur de l’homme, et il y a loin des peintures aux réalités. Le patriotisme et l’humanité sont, par exemple deux vertus incompatibles dans leur énergie, et surtout chez un peuple entier. Le législateur qui les voudra toutes deux n’obtiendra ni l’une ni l’autre : cet accord ne s’est jamais vu ; il ne se verra jamais, parce qu’il est contraire à la nature, et qu’on ne peut donner deux objets à la même passion.
[733] Il est bon de remarquer que le livre de l’Esprit des lois fut imprimé pour la première fois à Genève, sans que les scholarques y trouvassent rien à reprendre, et que ce fut un pasteur qui corrigea l’édition.
[734] Matth XIII. 12. Luc. XIX. 26
[735] Matth. XII. 48. Marc. III. 33.
[736] Marc. XI. 2. Luc. XIX. 30
[737] Marc. IV. 12. Jean XII. 40
[738] Luc. XIV. 26
[739] Matth. X. 34. Luc. XII. 51.52
[740] Matth. X. 35. Luc. XII. 53.
[741] Ibid.
[742] Matt. X. 36
[743] Matth. XII. 2. et sq
[744] Luc. XIV. 23
[745] Matth. XI. 12
[746] À cet égard, dit-il page 22, je retrouve assez mes maximes dans celles des représentations ; et page 29, il regarde comme incontestable que personne ne peut être poursuivi pour ses idées sur la religion.
[747] Ordon. eccles.,tit. III, art. LXXV.
[748] De toutes les sectes du christianisme la luthérienne me paraît la plus inconséquente. Elle a réuni comme à plaisir contre elle seule toutes les objections qu’elles se font l’une à l’autre. Elle est en particulier intolérante comme l’Église romaine ; mais le grand argument de celle-ci lui manque : elle est intolérante sans savoir pourquoi.
[749] Il est assez superflu, je crois, d’avertir que j’excepte ici mon pasteur, et ceux qui, sur ce point, pensent comme lui. J’ai appris depuis cette note à n’excepter personne, mais je la laisse selon ma promesse, pour l’instruction de tout honnête homme qui peut être tenté de louer des gens d’Église.
[750] Quand on est bien décidé sur ce qu’on croit, disait à ce sujet un journaliste, une profession de foi doit être bientôt faite.
[751] Il y aurait peut-être eu quelque embarras à s’expliquer plus clairement sans être obligés de se rétracter sur certaines choses.
[752] J’exhorte tout lecteur équitable à relire et peser dans l’Émile ce qui suit immédiatement la Profession de foi du vicaire, et où je reprends la parole.
[753] Émile, t. III.
[754] Ibid.
[755] Ibid.
[756] Je n’aurais point employé ce terme que je trouvais méprisant, si l’exemple du Conseil de Genève, qui s’en servait en écrivant au cardinal de Fleury ne m’eût appris que mon scrupule était mal fondé.
[757] Farel déclara en propres termes à Genève devant le Conseil épiscopal qu’il était envoyé de Dieu : ce qui fit dire à l’un des membres du Conseil ces paroles de Caïphe : Il a blasphémé : qu’est-il besoin d’autre témoignage ? Il a mérité la mort. Dans la doctrine des miracles il en fallait un pour répondre à cela. Cependant Jésus n’en fit point en cette occasion, ni Farel non plus. Froment déclara de même au magistrat qui lui défendait de prêcher, qu’il valait mieux obéir à Dieu qu’aux hommes, et continua de prêcher malgré la défense ; conduite qui certainement ne pouvait s’autoriser que par un ordre exprès de Dieu.
[758] Quel homme, par exemple, fut jamais plus tranchant, plus impérieux, plus décisif, plus divinement infaillible à son gré que Calvin, pour qui la moindre opposition, la moindre objection qu’on osait lui faire était toujours une œuvre de Satan, un crime digne du feu ? Ce n’est pas au seul Servet qu’il en a coûté la vie pour avoir osé penser autrement que lui.
[759] Je ne sais pourquoi l’on veut attribuer au progrès de la philosophie la belle morale de nos livres. Cette morale, tirée de l’Évangile, était chrétienne avant d’être philosophique. Les chrétiens l’enseignent sans la pratiquer, je l’avoue ; mais que font de plus les philosophes, si ce n’est de se donner à eux-mêmes beaucoup de louanges, qui n’étant répétées par personne autre, ne prouvent pas grand-chose, à mon avis ? Les préceptes de Platon sont souvent très sublimes, mais combien n’erre-t-il pas quelquefois, et jusqu’où ne vont pas ses erreurs ? Quant à Cicéron, peut-on croire que sans Platon ce rhéteur eut trouvé ses Offices ? L’Évangile seul est, quant à la morale toujours sûr, toujours vrai, toujours unique, et toujours semblable à lui-même.
[760] Il importe de remarquer que le vicaire pouvait trouver beaucoup d’objections comme catholique, qui sont nulles pour un protestant. Ainsi le scepticisme dans lequel il reste ne prouve en aucune façon le mien, surtout après la déclaration très expresse que j’ai faite à la fin de ce même écrit. On voit clairement dans mes principes que plusieurs des objections qu’il contient portent à faux.
[761] Luc XI, 46,47,49.
[762] Matth. IV, 17.
[763] Jean II, 11. Je ne puis penser que personne veuille mettre au nombre des signes publics de sa mission la tentation du Diable et le jeûne de quarante jours.
[764] Marc, VIII, 12. Matth. XVI, 4. Pour abréger j’ai fondu ensemble ces deux passages, mais j’ai conservé la distinction essentielle à la question.
[765] Conférez les passages suivants : Matth. XII, 39,41 ; Marc VIII, 12 ; Luc XI, 29 ; Jean II, 18,19 ; IV, 48 ; V, 34, 36, 39.
[766] Matth. XII, 41 ; Luc XI, 30, 32.
[767] Matth. XII, 40.
[768] Jean IV, 48.
[769] Jean VI, 30, 31 et suiv.
[770] Marc VI, 52. Il est dit que c’était à cause que leur cœur était stupide ; mais qui s’oserait vanter d’avoir un cœur plus intelligent dans les choses saintes que les disciples choisis par Jésus.
[771] Matth. XIII, 58.
[772] Marc VI, 5.
[773] Jean X, 25, 32, 38.
[774] C’est le mot employé dans l’Écriture ; nos traducteurs le rendent par celui des miracles.
[775] Paul prêchant aux Athéniens fut écouté fort paisiblement jusqu’à ce qu’il leur parlât d’un homme ressuscité. Alors les uns se mirent à rire ; les autres lui dirent : Cela suffit, nous entendrons le reste une autre fois. Je ne sais pas bien ce que pensent au fond de leurs cœurs ces bons chrétiens à la mode ; mais s’ils croient à Jésus par ses miracles, moi j’y crois malgré ses miracles, et j’ai dans l’esprit que ma foi vaut mieux que la leur.
[776] Ce sentiment ne m’est point tellement particulier qu’il ne soit aussi celui de plusieurs théologiens dont l’orthodoxie est mieux établie que celle du clergé de Genève. Voici ce que m’écrivait là-dessus un de ces messieurs le 28 février 1764. « Quoi qu’en dise la cohue des modernes apologistes du christianisme, je suis persuadé qu’il n’y a pas un mot dans les livres sacrés d’où l’on puisse légitimement conclure que les miracles aient été destinés à servir de preuve pour les hommes de tous les temps et de tous les lieux. Bien loin de là, ce n’était pas à mon avis le principal objet pour ceux qui en furent les témoins oculaires. Lorsque les Juifs demandaient des miracles à saint Paul, pour toute réponse il leur prêchait Jésus crucifié. À coup sûr si Grotius, les auteurs de la société de Boyle, Vernes, Vernet etc. eussent été à la place de cet apôtre, ils n’auraient rien eu de plus pressé que d’envoyer chercher des tréteaux pour satisfaire à une demande qui cadre si bien avec leurs principes. Ces gens-là croient faire merveilles avec leurs ramas d’arguments ; mais un jour on doutera j’espère, s’ils n’ont pas été compilés par une société d’incrédules, sans qu’il faille être Hardouin pour cela. » Qu’on ne pense pas, au reste que l’auteur de cette lettre soit mon partisan ; tant s’en faut : il est un de mes adversaires. Il trouve seulement que les autres ne savent ce qu’ils disent. Il soupçonne peut-être pis : car la foi de ceux qui croient sur les miracles, sera toujours très suspecte aux gens éclairés. C’était le sentiment d’un des plus illustres Réformateurs. »Non satis tuta fides eorum qui miraculis nituntur. » (Non pas assez sûre la foi de ceux qui ont besoin des miracles). Bez., in Joan. c. 11. v. 23.
[777] Prenez bien garde que dans ma supposition c’est une résurrection véritable et non pas une fausse mort qu’il s’agit de constater
[778] J’ai vu à Venise en 1743 une manière de sorts assez nouvelle, et plus étrange que ceux de Preneste. Celui qui les voulait consulter entrait dans une chambre, et y restait seul s’il le désirait. Là d’un livre plein de feuillets blancs il en tirait un à son choix ; puis tenant cette feuille il demandait, non à voix haute, mais mentalement ce qu’il voulait savoir. Ensuite il pliait sa feuille blanche, l’enveloppait, la cachetait, la plaçait dans un livre ainsi cachetée : enfin après avoir récité certaines formules fort baroques sans perdre son livre de vue, il en allait tirer le papier, reconnaître le cachet, l’ouvrir, et il trouvait la réponse écrite. Le magicien qui faisait ces sorts était le premier secrétaire de l’ambassadeur de France, et il s’appelait J. -J. Rousseau. Je me contentais d’être sorcier parce que j’étais modeste ; mais si j’avais eu l’ambition d’être prophète, qui m’eût empêché de le devenir ?
[779] Il y a des précautions à prendre pour réussir dans cette opération : l’on me dispensera bien, je pense, d’en mettre ici le Récipé.
[780] Lazare était déjà dans la terre ? Serait-il le premier homme qu’on aurait enterré vivant ? Il y était depuis quatre jours ? Qui les a comptés ? Ce n’est pas Jésus qui était absent. Il puait déjà ? Qu’en savez-vous ? Sa sœur le dit ; voilà toute la preuve. L’effroi, le dégoût en eût fait dire autant à toute autre femme, quand même cela n’eût pas été vrai. Jésus ne fait que l’appeler, et il sort. Prenez garde de mal raisonner. Il s’agissait de l’impossibilité physique ; elle n’y est plus. Jésus faisait bien plus de façons dans d’autres cas qui n’étaient pas plus difficiles : voyez la note qui suit. Pourquoi cette différence, si tout était également miraculeux ? Ceci peut être une exagération, et ce n’est pas la plus forte que saint Jean ait faite, j’en atteste le dernier verset de son Évangile.
[781] Bruhier-d’Ablaincourt, médecin célèbre, mort en 1756, auteur de plusieurs ouvrages, est principalement connu par celui qui a pour titre, Dissertation sur l’incertitude des signes de la mort et l’abus des enterrements précipités. Il a été réimprimé plusieurs fois et traduit en plusieurs langues.
[782] On voit quelquefois dans le détail des faits rapportés une gradation qui ne convient point à une opération surnaturelle. On présente à Jésus un aveugle. Au lieu de le guérir à l’instant, il l’emmène hors de la bourgade. Là il oint ses yeux de salive, il pose ses mains sur lui ; après quoi il lui demande s’il voit quelque chose. L’aveugle répond qu’il voit marcher des hommes qui lui paraissent comme des arbres : sur quoi, jugeant que la première opération n’est pas suffisante, Jésus la recommence, et enfin l’homme guérit. Une autre fois, au lieu d’employer de la salive pure, il la délaie avec de la terre. Or je le demande, à quoi bon tout cela pour un miracle ? La nature dispute-t-elle avec son maître ? A-t-il besoin d’effort, d’obstination, pour se faire obéir ? A-t-il besoin de salive, de terre, d’ingrédients ? A-t-il même besoin de parler, et ne suffit-il pas qu’il veuille ? Ou bien osera-t-on dire que Jésus, sûr de son fait, ne laisse pas d’user d’un petit manège de charlatan, comme pour se faire valoir d’avantage, et amuser les spectateurs ? Dans le système de vos messieurs, il faut pourtant l’un ou l’autre. Choisissez.
[783] Nos hommes de Dieu veulent à toute force que j’aie fait de Jésus un imposteur. Ils s’échauffent pour répondre à cette indigne accusation, afin qu’on pense que je l’ai faite ; ils la supposent avec un air de certitude ; ils y insistent, ils y reviennent affectueusement. Ah si ces doux chrétiens pouvaient m’arracher à la fin quelque blasphème, quel triomphe! quel contentement, quelle édification pour leurs charitables âmes! Avec quelle sainte joie ils apporteraient les tisons allumés au feu de leur zèle, pour embraser mon bûcher!]
[784] Il y en a dans l’Évangile qu’il n’est pas même possible de prendre au pied de la lettre sans renoncer au bon sens. Tels sont, par exemple ceux des possédés. On reconnaît le Diable à son œuvre, et les vrais Possédés sont les méchants ; la raison n’en reconnaîtra jamais d’autres. Mais passons : voici plus. Jésus demande à un groupe de démons comment il s’appelle. Quoi! Les démons ont des noms ? Les anges ont des noms ? Les purs esprits ont des noms ? Sans doute pour s’entr’appeler entre eux, ou pour entendre quand Dieu les appelle ? Mais qui leur a donné ces noms ? En quelle langue en sont les mots ? Quelles sont les bouches qui prononcent ces mots, les oreilles que leurs sons frappent ? Ce nom c’est Légion, car ils sont plusieurs, ce qu’apparemment Jésus ne savait pas. Ces anges, ces intelligences sublimes dans le mal comme dans le bien, ces êtres célestes qui ont pu se révolter contre Dieu, qui osent combattre ses décrets éternels, se logent en tas dans le corps d’un homme : forcés d’abandonner ce malheureux, ils demandent de se jeter dans un troupeau de cochons, ils l’obtiennent ; ces cochons se précipitent dans la mer ; et ce sont là les augustes preuves de la mission du Rédempteur du genre humain, les preuves qui doivent l’attester à tous les peuples de tous les âges et dont nul ne saurait douter, sous peine de damnation! Juste Dieu! La tête tourne ; on ne sait où l’on est. Ce sont donc là, Messieurs, les fondements de votre foi ? La mienne en a de plus sûrs, ce me semble.
[785] Exode VII, 17.
[786] Matth. XXIV, 24 ; Marc, XIII, 22.
[787] Préface d’Émile, p. IV.
[788] Émile, t. II. p. 360.
[789] Ibid., t. III. p. 204.
[790] J’en ai parlé depuis dans ma Lettre à M. de Beaumont : mais outre qu’on n’a rien dit sur cette lettre, ce n’est pas sur ce qu’elle contient qu’on peut fonder les procédures faites avant qu’elle ait paru.
[791] Émile, t. III. p. 151.
[792] Émile, t. III, p. 131.
[793] Si ces messieurs disent que cela est décidé dans l’Écriture, et que je dois reconnaître pour miracle ce qu’elle me donne pour tel ; je réponds que c’est ce qui est en question, et j’ajoute que ce raisonnement de leur part est un cercle vicieux. Car puisqu’ils veulent que le miracle serve de preuve à la Révélation, ils ne doivent pas employer l’autorité de la Révélation pour constater le miracle.
[794] Un ministre de Genève, difficile assurément en christianisme dans les jugements qu’il porte du mien, affirme que j’ai dit, moi J. -J. Rousseau, que je ne priais pas Dieu : Il l’assure en tout autant de termes, cinq ou six fois de suite et toujours en me nommant. Je veux porter respect à l’Église, mais oserais-je lui demander où j’ai dit cela ? Il est permis à tout barbouilleur de papier de déraisonner et bavarder tant qu’il veut ; mais il n’est pas permis à un bon chrétien d’être un calomniateur public.
[795] Quand vous prierez, dit Jésus, priez ainsi. Quand on prie avec des paroles, c’est bien fait de préférer celles-là, mais je ne vois point ici l’ordre de prier avec des paroles. Une autre prière est préférable ; c’est d’être disposé à tout ce que Dieu veut. Me voici, Seigneur, pour faire ta volonté. De toutes les formules, l’oraison dominicale est, sans contredit, la plus parfaite ; mais ce qui est plus parfait encore est l’entière résignation aux volontés de Dieu. Non point ce que je veux, mais ce que tu veux. Que dis-je ? C’est l’oraison dominicale elle-même. Elle est tout entière dans ces paroles ; Que ta volonté soit faite. Toute autre prière est superflue et ne fait que contrarier celle-là. Que celui qui pense ainsi se trompe, cela peut être. Mais celui qui publiquement l’accuse à cause de cela de détruire la morale chrétienne et de n’être pas chrétien, est-il un fort bon chrétien lui-même ?
[796] Émile, t. III, p. 185.
[797] Lettres écrites de la campagne, p. 11
Les premiers réformés donnèrent d’abord dans cet excès avec une dureté qui fit bien des hypocrites et les premiers jansénistes ne manquèrent pas de les imiter en cela. Un prédicateur de Genève, appelé Henri de la Marre, soutenait en chaire que c’était pécher que d’aller à la noce plus joyeusement que Jésus-Christ n’était allé à la mort. Un curé janséniste soutenait de même que les festins des noces étaient une invention du Diable. Quelqu’un lui objecta là-dessus que Jésus-Christ y avait pourtant assisté, et qu’il avait même y faire son premier miracle pour prolonger la gaieté du festin. Le curé un peu embarrassé répondit en grondant : Ce n’est pas ce qu’il fit de mieux.[798]
[799] Cet un peu, si plaisant et si différent du ton grave et décent du reste des Lettres, ayant été retranché dans la seconde édition, je m’abstiens d’aller en quête de la griffe à qui ce petit bout, non d’oreille mais d’ongle appartient.
[800] Page 31.
[801] Page 8.
[802] Par exemple, de ne point sortir de la ville pour aller habiter ailleurs sans permission. Qui est-ce qui demande cette permission ?
[803] Extrait des procédures faites et tenues contre Jean Morelli. Imprimé à Genève chez François Perrin, 1563, page 10.
[804] Page 11.
[805] Page 23.
[806] C’était un arrangement pris avant que le livre parût.
[807] Le décret du parlement fut donné le 9 juin et celui du Conseil le 19.
[808] Page 12.
[809] Il faut convenir que si l’Émile doit être défendu, l’Héloïse doit être tout au moins brûlée. Les notes surtout en sont d’une hardiesse dont la Profession de foi du vicaire n’approche assurément pas.
[810] Page 4.
[811] Page 66.
[812] Il y eut dans le seizième siècle beaucoup de disputes sur la prédestination, dont on aurait dû faire l’amusement des écoliers, et dont on ne manqua pas, selon l’usage, de faire une grande affaire d’État. Cependant ce furent les ministres qui la décidèrent, et même contre l’intérêt public. Jamais, que je sache, depuis les édits, le petit Conseil ne s’est avisé de prononcer sur le dogme sans leur concours. Je ne connais qu’un jugement de cette espèce, et il fut rendu par le Deux-Cent. Ce fut dans la grande querelle de 1669 sur la grâce particulière. Après de longs et vains débats dans la compagnie et dans le consistoire, les professeurs, ne pouvant s’accorder, portèrent l’affaire au petit Conseil, qui ne la jugea pas. Le Deux-Cents l’évoqua et la jugea. L’importante question dont il s’agissait était de savoir si Jésus était mort seulement pour le salut des élus, ou s’il était mort aussi pour le salut des damnés. Après bien des séances et de mûres délibérations, le magnifique conseil des Deux-Cents prononça que Jésus n’était mort que pour le salut des élus. On conçoit bien que ce jugement fut une affaire de faveur, et que Jésus serait mort pour les damnés, si le professeur Tronchin avait eu plus de crédit que son adversaire. Tout cela sans doute est fort ridicule : on peut dire toutefois qu’il ne s’agissait pas ici d’un dogme de foi, mais de l’uniformité de l’instruction publique dont l’inspection appartient sans contredit au gouvernement. On peut ajouter que cette belle dispute avait tellement excité l’attention que toute la ville était en rumeur. Mais n’importe ; les Conseils devaient apaiser la querelle sans prononcer sur la doctrine. La décision de toutes les questions qui n’intéressent personne et où qui que ce soit ne comprend rien doit toujours être laissée aux théologiens.
[813] Ordonnances ecclésiastiques, art. XCVII.
[814] L’examen et la discussion de cette matière disent-ils page 42, appartiennent mieux aux ministres de l’Évangile qu’au Magnifique Conseil. Quelle est la matière dont il s’agit dans ce passage ? C’est la question si sous l’apparence des doutes j’ai rassemblé dans mon Ivre tout ce qui peut tendre à saper, ébranler et détruire les principaux fondements de la religion chrétienne. L’auteur des Lettres part de là pour faire dire aux représentants que dans ces matières les ministres sont des juges plus naturels que les conseils, Ils sont sans contredit des juges plus naturels de la question de théologie, mais non pas de la peine due au délit, et c’est aussi ce que les représentants n’ont ni dit ni fait entendre.
[815] Page 14.
[816] Page 30.
[817] Page 22.
[818] Comme il n’y a point à Genève de lois pénales proprement dites, le magistrat inflige arbitrairement la peine des crimes ; ce qui est assurément un grand défaut dans la législation et un abus énorme dans un État libre. Mais cette autorité du magistrat ne s’étend qu’aux crimes contre la loi naturelle et reconnus tels dans toute société, ou aux choses spécialement défendues par la loi positive ; elle ne va pas jusqu’à forger un délit imaginaire où il n’y en a point, ni, sur quelque délit que ce puisse être, jusqu’à renverser, de peur qu’un coupable n’échappe, l’ordre de la procédure fixé par la loi.
[819] Voyez le Manuel des inquisiteurs.
[820] Pages 22 et 23, des représentations imprimées.
[821] Page 25.
[822] Ajoutez la circonspection du magistrat dans toute cette affaire, sa marche lente et graduelle dans la procédure, le rapport du consistoire, l’appareil du jugement. Les syndics montent sur leur tribunal public, ils invoquent le nom de Dieu, ils ont sous leurs yeux la sainte Écriture ; après une mûre délibération, après avoir pris conseil des citoyens, ils prononcent leur jugement devant le peuple afin qu’il en sache les causes, ils le font imprimer et publier, et tout cela pour la simple condamnation d’un livre, sans flétrissure, sans décret contre l’auteur, opiniâtre et contumax. Ces messieurs, depuis lors, ont appris à disposer moins cérémonieusement de l’honneur et de la liberté des hommes, et surtout des citoyens : car il est à remarquer Morelli ne l’était pas.
[823] Page 17.
[824] Page 18.
[825] Page 17.
[826] Hist. de Genève, in-12, t. 2, p. 550 et suiv..
[827] S’il y eût renoncé, eût-il également été brûlé ? Selon la de l’auteur des Lettres il aurait dû l’être. Cependant il paraît qu’il ne l’aurait pas été ; puisque, malgré son obstination, le magistrat ne laissa pas de consulter les ministres. Il le regardait, en quelque sorte, comme étant encore sous leur juridiction.
[828] Rien de ce qui ne blesse aucune loi naturelle ne devient criminel, que lorsqu’il est défendu par quelque loi positive. Cette remarque a pour but de faire sentir aux raisonneurs superficiels que mon dilemme est exact.
[829] Page 21.
[830] Il y aurait, à l’examen, beaucoup à rabattre des présomptions que l’auteur des Lettres affecte d’accumuler contre moi. Il dit, par exemple, que les livres déférés paraissaient sous le même format que mes autres ouvrages. Il est vrai qu’ils étaient in-douze et in-octavo ; sous quel format sont donc ceux des autres auteurs ? Il ajoute qu’ils étaient imprimes par le même libraire ; voilà ce qui n’est pas. L’Émile fut imprimé par des libraires différents du mien, et avec des caractères qui n’avaient servi à nul autre de mes écrits. Ainsi l’indice qui résultait de cette confrontation n’était point contre moi, il était à ma décharge.
[831] Page 23 et 24.
[832] Notez que je me sers de ce mot offenser Dieu selon l’usage, quoique je sois très éloigné de l’admettre dans son sens propre, et que je le trouve très mal appliqué ; comme si quelque être que ce soit, un homme, un ange, le Diable même pouvait jamais offenser Dieu. Le mot que nous rendons par offenses est traduit comme presque tout le reste du texte sacré ; c’est tout dire. Des hommes enfarinés de leur théologie ont rendu et défiguré ce livre admirable selon leurs petites idées, et voilà de quoi l’on entretient la folie et le fanatisme du peuple. Je trouve très sage la circonspection de l’Église romaine sur les traductions de l’Écriture en langue vulgaire, et comme il n’est pas nécessaire de proposer toujours au peuple les méditations voluptueuses du Cantique des Cantiques, ni les malédictions continuelles de David contre ses ennemis, ni les subtilités de saint Paul sur la grâce, il est dangereux de lui proposer la sublime morale de l’Évangile dans des termes qui ne rendent pas exactement le sens de l’auteur ; car pour peu qu’on s’en écarte, en prenant une autre route on va très loin.
[833] Voltaire répondit à cette plaisanterie par le libelle intitule : Sentiments des citoyens, dans lequel il représente Rousseau ayant une maladie honteuse et traînant de village en village une femme de mauvaise vie. Il laissa attribuer à d’autres ce libellé odieux qui eût obscurci sa gloire, si un demi-siècle de prescription et des monuments indestructibles ne l’avaient rendu inattaquable à cette époque (1765).
[834] Même celui de la volonté de Dieu, du moins quant à l’application. Car bien qu’il soit clair que ce que Dieu veut l’homme doit le vouloir, il n’est pas clair que Dieu veuille qu’on préfère tel gouvernement à tel autre, rit qu’on obéisse à Jacques plutôt qu’à Guillaume. Or voilà de quoi il s’agit.
[835] Dans le fort des premières clameurs causées par les procédures de Paris et de Genève, le magistrat surpris défendit les deux livres : mais sur son propre examen ce sage magistrat a bien changé de sentiment, surtout quant au Contrat social.
[836] Althusen ou Althusius, jurisconsulte protestant, né vers le milieu du seizième siècle, fut professeur de droit à Herborn, et syndic à Brème. Il publia en 1603 un livre intitulé, Politica methodice digesta, qui fit beaucoup de bruit, et dans lequel il soutenait que le peuple est la source de toute autorité, de toute majesté ; que les rois ne sont que les mandataires ; qu’il peut les changer à son gré, même les punir de mort s’il juge qu’ils ont mérité cette peine. Althusen mourut dans les premières années du dix-septième siècle.
[837] Il n’est conféré à leur lieutenant qu’en sous-ordre, et c’est pour cela qu’il ne prête point serment en Conseil général. Mais, dit l’auteur des Lettres, le serment que prêtent les membres du Conseil est-il moins obligatoire, et l’exécution des engagements contractés avec la divinité même dépend-elle du lieu dans lequel on les contracte ? Non, sans doute, mais s’ensuit-il qu’il soit indifférent dans quels lieux et dans quelles mains le serment soit prêté, et ce choix ne marque-t-il pas ou par qui l’autorité est conférée, ou à qui l’on doit compte de l’usage qu’on en fait ? À quels hommes d’État avons-nous à faire s’il faut leur dire ces choses-là ? Les ignorent-ils, ou s’ils feignent de les ignorer ?
[838] Le Conseil est présent aussi, mais ses membres ne jurent point et demeurent assis.
[839] Dans la première institution, les quatre syndics nouvellement élus et les quatre anciens syndics rejetaient tous les ans huit membres des seize restants du petit Conseil et en proposaient huit nouveaux, lesquels passaient ensuite aux suffrages des Deux-Cents, pour être admis ou rejetés. Mais insensiblement on ne rejeta des vieux conseillers que ceux dont la conduite avait donné prise au blâme, et lorsqu’ils avaient commis quelque faute grave, on n’attendait pas les élections, pour les punir ; mais on les mettait d’abord en prison, et on leur faisait leur procès comme au dernier particulier. Par cette règle d’anticiper le châtiment et de le rendre sévère, les conseillers restés étant tous irréprochables ne donnaient aucune prise à l’exclusion : ce qui changea cet usage en la formalité cérémonieuse et vaine qui porte aujourd’hui le nom de Grabeau. Admirable effet des Gouvernements libres où les usurpations mêmes ne peuvent s’établir qu’à l’appui de la vertu! Au reste le droit réciproque des deux Conseils empêcherait seul aucun des deux d’oser s’en servir sur l’autre sinon de concert avec lui, de peur de s’exposer aux représailles. Le Grabeau ne sert proprement qu’à les tenir bien unis contre la bourgeoisie, et à faire sauter l’un par l’autre les membres qui n’auraient pas l’esprit du corps.
[840] C’est ainsi que dès l’année 1655 le petit Conseil et le Deux-Cent établirent dans leurs corps la ballote et les billets, contre l’édit.
[841] Le procureur général, établi pour être l’homme de la loi, n’est que l’homme du Conseil. Deux causes font presque toujours exercer cette charge contre l’esprit de son institution. L’une est le vice de l’institution même qui fait de cette magistrature un degré pour parvenir au Conseil : au lieu qu’un procureur 188 général ne devait rien voir au-dessus de sa place et qu’il devait lui être interdit par la loi d’aspirer à nulle autre. La seconde cause est l’imprudence du peuple qui confie cette charge à des hommes apparentés dans le Conseil, ou qui sont de familles en possession d’y entrer, sans considérer qu’ils ne manqueront pas ainsi d’employer contre lui les armes qu’il leur donne pour sa défense. J’ai ouï des Genevois distinguer l’homme du peuple d’avec l’homme de la loi, comme si ce n’était pas la même chose. Les procureurs généraux devraient être durant leurs six ans les chefs de la bourgeoisie, et devenir son conseil après cela : mais ne la voilà-t-il pas bien protégée et bien conseillée, et n’a-t-elle pas fort à se féliciter de son choix ?
[842] L’objet des impôts établis en 1716 était la dépense des nouvelles fortifications : le plan de ces nouvelles fortifications était immense et il a été exécuté en partie. De si vastes fortifications rendaient nécessaire une grosse garnison, et cette grosse garnison avait pour b ut de tenir les citoyens et bourgeois sous le joug. On parvenait par cette voie à former à leurs dépens les fers qu’on leur préparait. Le projet était bien lié, mais il marchait dans un ordre rétrograde. Aussi n’a-t-il pu réussir.
[843] En attribuant la nomination des membres du petit Conseil aux Deux-Cents rien n’était plus aisé que d’ordonner cette attribution selon la loi fondamentale. Il suffisait pour cela d’ajouter qu’on ne pourrait entrer au Conseil qu’après avoir été auditeur. De cette manière la gradation des charges était mieux observée, et les trois Conseils concouraient au choix de celui qui fait tout mouvoir ; ce qui était non seulement important mais indispensable, pour maintenir l’unité de la constitution. Les Genevois pourront ne pas sentir l’avantage de cette clause, vu que le choix des auditeurs est aujourd’hui de peu d’effet ; mais on l’eût considérée bien différemment quand cette charge fût devenue la seule porte du Conseil.
[844] Le petit Conseil dans son origine n’était qu’un choix fait entre le peuple, par les syndics, de quelques notables ou prud’hommes pour leur servir d’assesseurs. Chaque syndic en choisissait quatre ou cinq dont les fonctions finissaient avec les siennes : quelquefois même il les changeait durant le cours de son syndicat. Henri dit d’Espagne fut le premier conseiller à vie en 1487, et il fut établi par le Conseil général. Il n’était pas même nécessaire d’être citoyen pour remplir ce poste. La loi n’en fut faite qu’à l’occasion d’un certain Michel Guillet de Thonon, qui, ayant été mis du Conseil étroit, s’en fit 197 chasser pour avoir usé de mille finesses ultramontaines qu’il apportait de Rome où il avait été nourri. Les magistrats de la ville, alors vrais Genevois et pères du peuple, avaient toutes ces subtilités en horreur.
[845] Ceci soit dit en mettant à part les abus, qu’assurément je suis bien éloigné d’approuver.
[846] Ces Conseils périodiques sont aussi anciens que la législation comme on le voit par le dernier article de l’ordonnance ecclésiastique. Dans celle de 1576 imprimée en 1735 ces Conseils sont fixés de cinq en cinq ans ; mais dans l’ordonnance de 1561 imprimée en 1562 ils étaient fixes de trois en trois ans. Il n’est pas raisonnable de dire que ces Conseils n’avaient pour objet que la lecture de cette ordonnance, puisque l’impression qui en fut faite en même temps donnait à chacun la facilité de la lire à toute heure à son aise, sans qu’on eût besoin pour cela seul de l’appareil d’un Conseil général. Malheureusement on a pris grand soin d’effacer bien des traditions anciennes qui seraient maintenant d’un grand usage pour l’éclaircissement des édits.
[847] J’examinerai ci-après cet édit d’abolition.
[848] Les Conseils généraux étaient autrefois très fréquents à Genève, et tout ce qui se faisait de quelque importance y était porté. En 1707 M. le syndic Chouet disait dans une harangue devenue célèbre que de cette fréquence venait jadis la faiblesse et le malheur de l’état ; nous verrons bientôt ce qu’il en faut croire. Il insiste aussi sur l’extrême augmentation du nombre des membres, qui rendrait aujourd’hui cette fréquence impossible, affirmant qu’autrefois cette assemblée ne passait pas deux à trois cents, et qu’elle est à présent de treize à quatorze cents. Il y a des deux côtes beaucoup d’exagération.
Les plus anciens Conseils généraux étaient au moins de cinq à six cents membres ; on serait peut-être bien embarrassé d’en citer un seul qui n’ait été que de deux ou trois cents. En 1420 on y en compta 720 stipulants pour tous les autres, et peu de temps après on reçut encore plus de deux cents bourgeois.
Quoique la ville de Genève soit devenue plus commerçante et plus riche, elle n’a pu devenir beaucoup plus peuplée, les fortifications n’ayant pas permis d’agrandir l’enceinte de ses murs et ayant fait raser ses faubourgs. D’ailleurs, presque sans territoire et à la merci de ses voisins pour sa subsistance, elle n’aurait pu s’agrandir sans s’affaiblir. En 1404 on y compta treize cents feux faisant au moins treize mille âmes. Il n’y en a guère plus de vingt mille aujourd’hui ; rapport bien éloigné de celui de 3 à 14. Or de ce nombre il faut déduire encore celui des natifs, habitants, étrangers, qui n’entrent pas au Conseil général ; nombre fort augmenté relativement à celui des bourgeois depuis le refuge des Français et le progrès de l’industrie. Quelques Conseils généraux sont allés de nos jours à quatorze et même à quinze cents ; mais communément ils n’approchent pas de ce nombre ; si quelques-uns même vont à treize, ce n’est que dans des occasions critiques où tous les bons citoyens croiraient manquer à leur serment de s’absenter, et où les magistrats, de leur côté, font venir du dehors leurs clients pour favoriser leurs manœuvres ; or ces manœuvres, inconnues au quinzième siècle n’exigeaient point alors de pareils expédients. Généralement le nombre ordinaire roule entre huit à neuf cents ; quelquefois il reste au-dessous de celui de l’an 1420, surtout lorsque l’assemblée se tient en été et qu’il s’agit de choses peu importantes. J’ai moi-même assisté en 1754 à un Conseil général qui n’était certainement pas de sept cents membres.
Il résulte de ces diverses considérations que, tout balancé le Conseil général est à peu près aujourd’hui, quant au nombre : ce qu’il était il y a deux ou trois siècles, ou du moins que la différence est peu considérable. Cependant tout le monde y parlait alors ; la police et la décence qu’on y voit régner aujourd’hui n’étaient pas établies. On criait quelquefois ; mais le peuple était libre, le magistrat respecté, et le Conseil s’assemblait fréquemment. Donc M. le syndic Chouet accusait faux, et raisonnait mal.
[849] Dans un État qui se gouverne en république et où l’on parle la langue française, il faudrait se faire un langage à part pour le gouvernement. Par exemple, délibérer, opiner, voter, sont trois choses très différentes et que les Français ne distinguent pas assez. Délibérer, c’est peser le pour et le contre ; opiner c’est dire son avis et le motiver ; voter c’est son suffrage, quand il ne reste plus qu’à recueillir les voix. On met d’abord la matière en délibération. Au premier tour on opine ; on vote au dernier. Les tribunaux ont partout à peu près les mêmes formes, mais comme dans les monarchies le public n’a pas besoin d’en apprendre les termes, ils restent consacrés au barreau. C’est par une autre inexactitude de la langue en ces matières que M. de Montesquieu, qui la savait si bien, n’a pas laissé de dire toujours la puissance exécutrice, blessant ainsi l’analogie, et faisant adjectif le mot exécuteur qui est substantif. C’est la même faute que s’il eût dit : le pouvoir législateur.
[850] Ceci s’entend en général et seulement de l’esprit du corps : car je sais qu’il y a dans le Deux-Cent des membres très éclairés et qui ne manquent pas de zèle : mais incessamment sous les yeux du petit Conseil, livrés à sa merci sans appui, sans ressource, et sentant bien qu’ils seraient abandonnés de leur corps, ils s’abstiennent de tenter des démarches inutiles qui ne feraient que les compromettre et les perdre. La vile tourbe bourdonne et triomphe. Le sage se tait et gémit tout bas.
Au reste le Deux-Cent n’a pas toujours été dans le discrédit où il est tombé. Jadis il jouit de la considération publique et de la confiance des citoyens : aussi lui laissaient-ils sans inquiétude exercer les droits du Conseil général, que le petit Conseil tâcha des lors d’attirer à lui par cette voie indirecte. Nouvelle preuve de ce qui sera dit plus bas, que la bourgeoisie de Genève est peu remuante et ne cherche guère à s’intriguer des affaires d’État.
[851] Édits civils tit. I, art. XXXVI.
[852] Lettres écrites de la campagne, p. 66.
[853] Lettres écrites de la campagne, p. 67.
[854] En général, dit l’auteur des Lettres, les hommes craignent encore plus d’obéir qu’ils n’aiment à commander. Tacite en jugeait autrement et connaissait le cœur humain. Si la maxime était vraie les valets des grands seraient moins insolents avec les bourgeois, et l’on verrait moins de fainéants ramper dans les cours des princes. Il y a peu d’hommes d’un cœur assez sain pour savoir aimer la liberté : Tous veulent commander, à ce prix nul ne craint d’obéir. Un petit parvenu se donne cent maîtres pour acquérir dix valets. Il n’y a qu’à voir la fierté des nobles dans les monarchies ; avec quelle emphase ils prononcent ces mots de service et de servir ; combien ils s’estiment grands et respectables quand ils peuvent avoir l’honneur de dire, le roi mon maître ; combien ils méprisent des républicains qui ne sont que libres, et qui certainement sont plus nobles qu’eux.
[855] Jamais le peuple ne s’est rebellé contre les lois que les chefs n’aient commencé par les enfreindre en quelque chose. C’est sur ce principe certain qu’à la Chine quand il y a quelque révolte dans une province on commence toujours par punir le gouverneur. En Europe les rois suivent constamment la maxime contraire, aussi voyez comment prospèrent leurs États! La population diminue partout d’un dixième tous les trente ans ; elle ne diminue point à la Chine. Le despotisme oriental se soutient parce qu’il est plus sévère sur les grands que sur le peuple : il tire ainsi de lui-même son propre remède. J’entends dire qu’on commence à prendre à la Porte la maxime chrétienne. Si cela est, on verra dans peu ce qu’il en résultera.
[856] Requérir n’est pas seulement demander, mais demander en vertu d’un droit qu’on a d’obtenir. Cette acception est établie par toutes les formules judiciaires dans lesquelles ce terme de palais est employé. On dit requérir justice ; on n’a jamais dit requérir grâce. Ainsi dans les deux cas les citoyens avaient également droit d’exiger que leurs réquisitions ou leurs plaintes, rejetées par les Conseils inférieurs, fussent portées en Conseil général. Mais par le mot ajouté dans l’article VI de l’édit de 1738, ce droit est restreint seulement au cas de la plainte, comme il sera dit dans le texte.
[857] Page 88.
[858] Voyez le Contrat social, Liv.III, chap. 17.
[859] Ils eurent la même attention en 1734 dans leurs représentations du 4 mars, appuyées de mille ou douze cents citoyens ou bourgeois en personne, dont pas un seul n’avait l’épée au côté. Ces soins qui paraîtraient minutieux dans tout autre État, ne le sont pas dans une démocratie, et caractérisent peut-être mieux un peuple que des traits plus éclatants.
[860] Par la manière dont il m’est rapporté qu’on s’y prit, cette unanimité n’était pas difficile à obtenir, et il ne tint qu’à ces messieurs de la rendre complète. Avant l’assemblée, le secrétaire d’État Mestrezat dit : Laissez-les venir ; je les tiens. Il employa, dit-on, pour cette fin les deux mots approbation, et réjection, qui depuis sont demeurés en usage dans les billets : en sorte que quelque parti qu’on prît tout revenait au même. Car si l’on choisissait approbation l’on approuvait l’avis des Conseils, qui rejetait l’assemblée périodique ; et si l’on prenait réjection l’on rejetait l’assemblée périodique. Je n’invente pas ce fait, et je ne le rapporte pas sans autorité ; je prie le lecteur de le croire ; mais je dois à la vérité de dire qu’il ne me vient pas de Genève, et à la justice d’ajouter que je ne le crois pas vrai : je sais seulement que l’équivoque de ces deux mots abusa bien des votants sur celui qu’ils devaient choisir pour exprimer leur intention, et j’avoue encore que je ne puis imaginer aucun motif honnête ni aucune excuse légitime à la transgression de la loi dans le recueillement des suffrages. Rien ne prouve mieux la terreur dont le peuple était saisi que le silence avec lequel il laissa passer cette irrégularité.
[861] Ils disaient entre eux en sortant, et bien d’autres l’entendirent : nous venons de faire une grande journée. Le lendemain nombre de citoyens furent se plaindre qu’on les avait trompés, et qu’ils n’avaient point entendu rejeter les assemblées générales mais l’avis des Conseils. On se moqua d’eux.
[862] Ces conditions portent qu’aucun changement à l’édit n’aura force qu’il n’ait été approuvé dans ce souverain Conseil. Reste donc à savoir si les infractions de l’édit ne sont pas des changements à l’édit ?
[863] J’ai distingué ci-devant les cas où les Conseils sont tenus de l’y porter, et ceux où ils ne le sont pas.
[864] Comme on les assemblait alors dans tous les cas ardus selon les édits, et que ces cas ardus revenaient très souvent dans ces temps orageux, le Conseil général était alors plus fréquemment convoqué que n’est aujourd’hui le Deux-Cent. Qu’on en juge par une seule époque. Durant les huit premiers mois de l’année 1540 il se tint dix-huit Conseils généraux, et cette année n’eut rien de plus extraordinaire que celles qui avaient précédé et que celles qui suivirent.
[865] Édits civils, tit. XII, art. I.
[866] Ibid., art. 2.
[867] C’était par une logique toute semblable 254 qu’en 1742 on n’eut aucun égard au traité de Soleure de 1579, soutenant qu’il était suranné ; quoiqu’il fût déclaré perpétuel dans l’acte même, qu’il n’ait jamais été abrogé par aucun autre, et qu’il ait été rappelé plusieurs fois, notamment dans l’acte de la Médiation.
[868] On poussait si loin l’attention pour qu’il n’y eût dans ce choix ni. exclusion ni préférence autre que celle du mérite, que par un édit qui l’a été abrogé deux syndics devaient toujours être pris dans le bas du a ville et deux dans le haut.
[869] Page 117.
[870] *Jean Wilkes, l’un des aldermen de Londres, élu membre de la chambre des communes en 1761, s’y montra l’adversaire le plus redoutable du ministère et de l’autorité royale, et à ce titre fut longtemps l’idole du peuple anglais, qui lui donna des marques d’affection poussée même jusqu’au délire. Wilkes ayant publié un écrit des plus virulents contre les ministres et contre le roi lui-même, fut mis à la Tour par ordre du gouvernement. Cette incarcération fît naître un procès, aux débats duquel toute la nation prit l’intérêt le plus vif, et dont le résultat fut non seulement l’entier acquittement et la mise en liberté de Wilkes, mais la prise à partie des magistrats, contre lesquels il obtint une indemnité de quatre mille livres sterling. Comme d’ailleurs il avait plus de jactance et d’audace que de talent réel, et que sa conduite privée ne le rendait rien moins que digne d’estime, son extrême popularité ne lui procura aucun des avantages que sans doute il se promettait, et sur la fin de sa carrière législative, également méprisé des deux partis, il retomba dans l’obscurité dont il ne sortit plus jusqu’à sa mort, arrivée en 1797.
[871] La loi mettant M. Wilkes à couvert de ce côté, il a fallu pour l’inquiéter prendre un autre tour, et c’est encore la religion qu’on a fait intervenir dans cette affaire*.
*Wilkes avait composé et fait imprimer, sous le titre d’Essai sur la Femme, une poésie obscène, dans lequel il faisait figurer l’évêque Warburton.
[872] Page 54.
[873] Le droit de recours à la grâce n’appartenait par l’édit qu’aux citoyens et bourgeois ; mais par leurs bons offices ce droit et d’autres furent communiqués aux natifs et habitants, qui, ayant fait cause commune avec eux, avaient besoin des mêmes précautions pour leur sûreté ; les étrangers en sont demeurés exclus. L’on sent aussi que le choix de quatre parents ou amis pour assister le prévenu dans un procès criminel n’est pas fort utile à ces derniers ; il ne l’est qu’à ceux que le magistrat peut avoir intérêt de perdre, et à qui la loi donne leur ennemi naturel pour juge. Il est étonnant même qu’après tant d’exemples effrayants les citoyens et bourgeois n’aient pas pris plus de mesures pour la sûreté de leurs personnes et que toute la matière criminelle reste, sans édits et sans lois, presque abandonnée à la discrétion du Conseil. Un service pour lequel seul les Genevois et tous les hommes justes doivent bénir à jamais les médiateurs est l’abolition de la question préparatoire. J’ai toujours sur les lèvres un rire amer quand je vois tant de beaux livres où les Européens s’admirent et se font compliment sur leur humanité, sortir des mêmes pays où l’on s’amuse à disloquer et briser les membres des hommes, en attendant qu’on sache s’ils sont coupables ou non. Je définis la torture un moyen presque infaillible employé par le fort pour charger le faible des crimes dont il le veut punir.
[874] Devenue septennale par une faute dont les Anglais ne sont pas à se repentir.
[875] Le parlement n’accordant les subsides que pour une année force ainsi le roi de les lui redemander tous les ans.
[876] Les tribuns ne sortaient point de la ville ; ils n’avaient aucune autorité hors de ses murs ; aussi les consuls pour se soustraire à leur inspections tenaient-ils quelquefois les comices dans la campagne. Or les fers des Romains ne furent point forgés dans Rome, mais dans ses armées, et ce fut par leurs conquêtes qu’ils perdirent leur liberté. Cette perte ne vint donc pas des tribuns.
Il est vrai que César se servit d’eux comme Sylla s’était servi du sénat ; chacun prenait les moyens qu’il jugeait les plus prompts ou les plus sûrs pour parvenir : mais il fallait bien que quelqu’un parvint et qu’importait qui de Marius ou de Sylla, de César ou de Pompée, d’Octave ou d’Antoine 272 fût l’usurpateur ? Quelque parti qui l’emportât, l’usurpation n’en était pas moins inévitable ; il fallait des chefs aux armées éloignées, et il était sûr qu’un de ces chefs deviendrait le maître de l’État : le tribunal ne faisait à cela la moindre chose.
Au reste, cette même sortie que fait ici l’auteur des Lettres écrites de la campagne sur les tribuns du peuple, avait été déjà faite en 1715 par M. de Chapeaurouge conseiller d’État dans un mémoire contre l’office de procureur général. M. Louis Le Fort, qui remplissait alors cette charge avec éclat, lui fit voir dans une très belle lettre en réponse à ce mémoire, que le crédit et l’autorité des tribuns avaient été le salut de la République, et que sa destruction n’était point venue d’eux, mais des consuls. Sûrement le procureur général Le Fort ne prévoyait guère par qui serait renouvelé de nos jours le sentiment qu’il réfutait si bien.
[877] Voyez le Contrat social, livre IV, char. 5. Je crois qu’on trouvera dans ce chapitre qui est fort court, quelques bonnes maximes sur cette matière.
[878] Il en a été parlé ci-devant.
[879] Il s’agissait de former, par une enceinte barricadée, une espèce de citadelle autour de l’élévation sur laquelle est l’hôtel de ville, pour asservir de là tout le peuple, Les bois déjà préparés pour cette enceinte, un plan de disposition pour la garnir, les ordres donnés en conséquence aux capitaines de la garnison, des transports de munitions et d’armes de l’arsenal à l’hôtel de ville, le tamponnement de vingt-deux pièces de canon dans un boulevard éloigné, le transmarchement clandestin de plusieurs autres ; en un mot tous les apprêts de la plus violente entreprise faits sans l’aveu des Conseils par le syndic de la garde et d’autres magistrats, ne purent suffire, quand tout cela fut découvert, pour obtenir qu’on fît le procès aux coupables, ni même qu’on improuvât nettement leur projet. Cependant la bourgeoisie, alors maîtresse de la place, les laissa paisiblement sortir sans troubler leur retraite, sans leur faire la moindre insulte, sans entrer dans leurs maisons, sans inquiéter leurs familles, sans toucher à rien qui leur appartînt. En tout autre pays le peuple eût commencé par massacrer ces conspirateurs, et mettre leurs maisons au pillage.
[880] Et à quelle occasion! Voilà une inquisition d’État à faire frémir. Est-il concevable que dans un pays libre on punisse criminellement un citoyen pour avoir, dans une lettre à un autre citoyen non imprimée, raisonné en termes décents et mesurés sur la conduite du magistrat envers un troisième citoyen ? Trouvez-vous des exemples de violences pareilles dans les gouvernements les plus absolus ? À la retraite de M. de Silhouette je lui écrivis une lettre qui courut Paris*. Cette lettre était d’une hardiesse que je ne trouve pas moi-même exempte de blâme ; c’est peut-être la seule chose répréhensible que j’aie écrite en ma vie. Cependant m’a-t-on dit le moindre mot à ce sujet ? On n’y a pas même songé. En France on punit les libelles ; on fait très bien ; mais on laisse aux particuliers une liberté honnête de raisonner entre eux sur les affaires publiques, et il est inouï qu’on ait 278 cherché querelle à quelqu’un pour avoir, dans des lettres restées manuscrites, dit son avis, sans satire et sans invective, sur ce qui se fait dans les tribunaux. Après avoir tant aimé le gouvernement républicain faudra-t-il changer de sentiment dans ma vieillesse, et trouver enfin qu’il y a plus de véritable liberté dans les monarchies que dans nos républiques ?
*Voyez cette lettre au Livre X des Confessions.
[881] De quelle excuse, de quel prétexte peut-on couvrir l’inobservation d’un article aussi exprès et aussi important. Cela ne se conçoit pas. Quand par hasard on en parle à quelques magistrats en conversation, ils répondent froidement : Chaque édit particulier est imprimé, rassemblez-les. Comme si l’on était sûr que tout fût imprimé, et comme si le recueil de ces chiffons formait un corps de lois complet, un code général revêtu de l’authenticité requise et tel que l’annonce l’article XLII! Est-ce ainsi que ces messieurs remplissent un engagement aussi formel ? Quelles conséquences sinistres ne pourrait-on pas tirer de pareilles omissions ?
[882] Ces refus si durs et si sûrs à toutes les représentations les plus raisonnables et les plus justes paraissent peu naturels. Est-il concevable que le Conseil de Genève composé dans sa majeure partie d’hommes éclairés et judicieux, n’ait pas senti le scandale odieux et même effrayant de refuser à des hommes libres, à des membres du législateur, la communication du texte authentique des lois, et de fomenter ainsi comme à plaisir des soupçons produits par l’air de mystère et de ténèbres dont il s’environne sans cesse à leurs yeux ? Pour moi, je penche à croire que ces refus lui coûtent mais qu’il s’est prescrit pour règle de faire tomber l’usage des représentations, par des réponses constamment négatives. En effet est-il à présumer que les hommes les plus patients ne se rebutent pas de demander pour ne rien obtenir ? Ajoutez la proposition déjà faite en Deux-Cent d’informer contre les auteurs des dernières représentations, pour avoir usé d’un droit que la loi leur donne. Qui voudra désormais s’exposer à des poursuites pour des démarches qu’on sait d’avance être sans succès ? Si c’est là le plan que s’est fait le petit Conseil, il faut avouer qu’il le suit très bien.
[883] Extrait des registres du Conseil du 7 décembre 1763 en réponse aux représentations verbales faites le 21 novembre par six citoyens ou bourgeois.
[884] Page 170.
[885] Page 154.
[886] La justice dans le peuple est une vertu d’état ; la violence et la tyrannie est de même dans les chefs un vice d’état. Si nous étions à leurs places nous autres particuliers, nous deviendrions comme eux violents, usurpateurs, iniques. Quand des magistrats viennent donc nous prêcher leur intégrité, leur modération, leur justice, ils nous trompent, s’ils veulent obtenir ainsi la confiance que nous ne leur devons pas : non qu’ils ne puissent avoir personnellement ces vertus dont ils se vantent : mais alors ils font une exception ; et ce n’est pas aux exceptions que la loi doit avoir égard.
[887] Page 172.
[888] Page 101
[889] La conséquence d’un tel système eût été d’établir un tribunal de la Médiation résidant à Genève, pour connaître des transgressions des lois. Par ce tribunal la souveraineté de la République eût bientôt été détruite, mais la liberté des citoyens eût été beaucoup plus assurée qu’elle ne peut l’être si l’on ôte le droit de représentation. Or de n’être souverain que de nom ne signifie pas grand-chose, mais d’être libre en effet signifie beaucoup.
J. J. Rousseau: Oeuvres complètes
Liste générale des titres
— BOTANIQUE —
LETTRES SUR LA BOTANIQUE
FRAGMENT POUR UN DICTIONNAIRE DES TERMES D’USAGE EN BOTANIQUE
PLANCHES SUR LA BOTANIQUE
LETTRES ÉLÉMENTAIRES SUR LA BOTANIQUE (Annexe)