Abstract

An early memoir in which the sick and destitute Rousseau petitions the Governor of Savoy for assistance, recounting his education under Mme de Warens. A biographical document, without philosophical content.

Testo originale francese · Arvensa Editions · pubblico dominio

J’ai l’honneur d’exposer très respectueusement à son excellence le triste détail de la situation où je me trouve, la suppliant de daigner écouter la générosité de ses pieux sentiments pour y pourvoir de la manière qu’elle jugera convenable.

Je suis sorti très jeune de Genève, ma patrie, ayant abandonné mes droits pour entrer dans le sein de l’Église, sans avoir cependant jamais fait aucune démarche, jusque aujourd’hui, pour implorer des secours, dont j’aurais toujours tâché de me passer s’il n’avait plu à la Providence de m’affliger par des maux qui m’en ont ôté le pouvoir. J’ai toujours eu du mépris et même de l’indignation pour ceux qui ne rougissent point de faire un trafic honteux de leur foi, et d’abuser des bienfaits qu’on leur accorde. J’ose dire qu’il a paru par ma conduite que je suis bien éloigné de pareils sentiments. Tombé, encore enfant, entre les mains de feu[1] monseigneur l’évêque de Genève, je tâchai de répondre, par l’ardeur et l’assiduité de mes études, aux vues flatteuses que ce respectable prélat avait sur moi. Madame la baronne de Warens voulut bien condescendre à la prière qu’il lui fit de prendre soin de mon éducation, et il ne dépendit pas de moi de témoigner à cette dame, par mes progrès, le désir passionné que j’avais de la rendre satisfaite de l’effet de ses bontés et de ses soins.

Ce grand évêque ne borna pas là ses bontés ; il me recommanda encore à M. le marquis de Bonac, ambassadeur de France auprès du Corps helvétique[2]. Voilà les trois seuls protecteurs à qui j’aie eu l’obligation du moindre secours ; il est vrai qu’ils m’ont tenu lieu de tout autre, par la manière dont ils ont daigné me faire éprouver leur générosité. Ils ont envisagé en moi un jeune homme assez bien né, rempli d’émulation, et qu’ils entrevoyaient pourvu de quelques talents, et qu’ils se proposaient de pousser. Il me serait glorieux de détailler à son excellence ce que ces deux seigneurs avaient eu la bonté de concerter pour mon établissement ; mais la mort de monseigneur l’évêque de Genève et la maladie mortelle de M, l’ambassadeur ont été la fatale époque du commencement de tous mes désastres.

Je commençai aussi moi-même d’être attaqué de la langueur qui me met aujourd’hui au tombeau. Je retombai par conséquent à la charge de madame de Warens, qu’il faudrait ne pas connaître pour croire qu’elle eût pu démentir ses premiers bienfaits, en m’abandonnant dans une si triste situation.

Malgré tout, je tâchai, tant qu’il me resta quelques forces, de tirer parti de mes faibles talents : mais de quoi servent les talents dans ce pays ? Je le dis dans l’amertume de mon cœur, il vaudrait mille fois mieux n’en avoir aucun. Eh ! n’éprouvé-je pas encore aujourd’hui le retour plein d’ingratitude et de dureté de gens pour lesquels j’ai achevé de m’épuiser en leur enseignant, avec beaucoup d’assiduité et d’application, ce qui m’avait coûté bien des soins et des travaux à apprendre ? Enfin, pour comble de disgrâces, me voilà tombé dans une maladie affreuse, qui me défigure. Je suis désormais renfermé sans pouvoir presque sortir du lit et de la chambre, jusqu’à ce qu’il plaise à Dieu de disposer de ma courte mais misérable vie.

Ma douleur est de voir que madame de Warens a déjà trop fait pour moi ; je la trouve, pour le reste de mes jours, accablée du fardeau de mes infirmités, dont son extrême bonté ne lui laisse pas sentir le poids, mais qui n’incommode pas moins ses affaires, déjà trop resserrées par ses abondantes charités, et par l’abus que des misérables n’ont que trop souvent fait de sa confiance.

J’ose donc, sur le détail de tous ces faits, recourir à son excellence, comme au père des affligés. Je ne dissimulerai point qu’il est dur à un homme de sentiments, et qui pense comme je fais, d’être obligé, faute d’autre moyen, d’implorer des assistances et des secours : mais tel est le décret de la Providence. Il me suffit, en mon particulier, d’être bien assuré que je n’ai donné, par ma faute, aucun lieu ni à la misère ni aux maux dont je suis accablé. J’ai toujours abhorré le libertinage et l’oisiveté ; et, tel que je suis, j’ose être assuré que personne, de qui j’aie l’honneur d’être connu, n’aura, sur ma conduite, mes sentiments et mes mœurs, que de favorables témoignages à rendre.

Dans un état donc aussi déplorable que le mien, et sur lequel je n’ai nul reproche à me faire, je crois qu’il n’est pas honteux à moi d’implorer de son excellence la grâce d’être admis à participer aux bienfaits établis par la piété des princes pour de pareils usages. Ils sont destinés pour des cas semblables aux miens, ou ne le sont pour personne.

En conséquence de cet exposé, je supplie très humblement son excellence de vouloir me procurer une pension, telle qu’elle jugera raisonnable, sur la fondation que la piété du roi Victor a établie à Annecy, ou de tel autre endroit qu’il lui semblera bon, pour pouvoir subvenir aux nécessités du reste de ma triste carrière.

De plus, l’impossibilité où je me trouve de faire des voyages, et de traiter aucune affaire civile, ne m’engage à supplier encore son excellence qu’il lui plaise de faire régler la chose de manière que ladite pension puisse être payée ici en droiture, et remise entre mes mains, ou celles de madame la baronne de Warens, qui voudra bien, à ma très humble sollicitation, se charger de l’employer à mes besoins. Ainsi jouissant, pour le peu de jours qu’il me reste, des secours nécessaires pour le temporel, je recueillerai mon esprit et mes forces pour mettre mon âme et ma conscience en paix avec Dieu ; pour me préparer à commencer, avec courage et résignation, le voyage de l’éternité, et pour prier Dieu sincèrement et sans distraction pour la parfaite prospérité et la très précieuse conservation de son excellence.

J. J. ROUSSEAU.

FIN du MÉMOIRE À S. E. MONSEIGNEUR LE GOUVERNEUR DE SAVOIE

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