Abstract
Critical marginal notes on Helvétius’s De l’esprit: Rousseau contests the reduction of all mental faculties to mere physical sensibility, distinguishing present sensation from memory and questioning Helvétius’s identification of sensing, remembering, and judging.
Testo originale francese · Arvensa Editions · pubblico dominio
Le grand but de M. Helvétius dans son ouvrage est de réduire toutes les facultés de l’homme à une existence purement matérielle. Il débute par avancer, tom. I, disc. I, chap. I, pag. 190[34], « que nous avons en nous deux facultés, ou, s’il l’ose dire, deux puissances passives ; la sensibilité physique et la mémoire ; et il définit la mémoire une sensation continuée, mais affaiblie. »
À quoi Rousseau répond : « Il me semble qu’il faudrait distinguer les impressions purement organiques et locales, des impressions qui affectent tout l’individu ; les premières ne sont que de simples sensations ; les autres sont des sentiments. » Et un peu plus bas il ajoute : « Non pas, la mémoire est la faculté de se rappeler la sensation, mais la sensation, même affaiblie, ne dure pas continuellement. »
« La mémoire, continue Helvétius, tom. I, disc. I, chap. I, p. 203, ne peut être qu’un des organes de la sensibilité physique : le principe qui sent en nous doit être nécessairement le principe qui se ressouvient, puisque se ressouvenir comme je vais le prouver, n’est proprement que sentir. » « Je ne sais pas encore, dit Rousseau, comme il va prouver cela ; mais je sais bien que sentir l’objet présent, et sentir l’objet absent, sont deux opérations dont la différence mérite bien d’être examinée. »
« Lorsque, par une suite de mes idées, ajoute l’auteur, tom. I, disc. I, chap. I, p. 206, ou par l’ébranlement que certains sons causent dans l’organe de mon oreille, je me rappelle l’image d’un chêne ; alors mes organes intérieurs doivent nécessairement se trouver à peu près dans la même situation où ils étaient à la vue de ce chêne : or, cette situation des organes doit incontestablement produire une sensation ; il est donc évident que se ressouvenir, c’est sentir. »
« Oui, dit Rousseau, vos organes intérieurs se trouvent à la vérité dans la même situation où ils étaient à la vue du chêne, mais par l’effet d’une opération très différente » Et quant à ce que vous dites que cette situation doit produire une sensation, « Qu’appelez-vous sensation ? dit-il. Si une sensation est l’impression transmise par l’organe extérieur à l’organe intérieur, la situation de l’organe intérieur a beau être supposée la même, celle de l’organe extérieur manquant, ce défaut seul suffit pour distinguer le souvenir de la sensation. D’ailleurs, il n’est pas vrai que la situation de l’organe intérieur soit la même dans la mémoire et dans la sensation ; autrement il serait impossible de distinguer le souvenir de la sensation d’avec la sensation. Aussi l’auteur se sauve-t-il par un à peu près ; mais une situation d’organes qui n’est qu’à peu près la même ne doit pas produire exactement le même effet. »
« Il est donc évident, dit Helvétius, tom. I, disc. I, chap. I, p. 207, que se ressouvenir c’est sentir. » « Il y a cette différence, répond Rousseau, que la mémoire produit une sensation semblable et non pas le sentiment, et cette autre différence encore, que la cause n’est pas la même. »
L’auteur, tom. I, disc. I, chap. I, p. 207, ayant posé son principe, se croit en droit de conclure ainsi : « Je dis encore que c’est dans la capacité que nous avons d’apercevoir les ressemblances ou les différences, les convenances ou les disconvenances qu’ont entre eux les objets divers, que consistent toutes les opérations de l’esprit. Or, cette capacité n’est que la sensibilité physique même : tout se réduit donc à sentir. » « Voici qui est plaisant ! s’écrie son adversaire, après avoir légèrement affirmé qu’apercevoir et comparer sont la même chose, l’auteur conclut en grand appareil que juger c’est sentir. La conclusion me paraît claire ; mais c’est de l’antécédent qu’il s’agit. »
L’auteur répète sa conclusion d’une autre manière, tom. I, disc. I, chap. I, p. 209, et dit : « La conclusion de ce que je viens de dire, c’est que si tous les mots des diverses langues ne désignent jamais que des objets, ou les rapports de ces objets avec nous et entre eux ; tout l’esprit par conséquent consiste à comparer et nos sensations et nos idées, c’est-à-dire à voir les ressemblances et les différences, les convenances et les disconvenances qu’elles ont entre elles. Or, comme le jugement n’est que cette apercevance elle-même, ou du moins que le prononcé de cette apercevance, il s’ensuit que toutes les opérations de l’esprit se réduisent à juger. » Rousseau oppose à cette conclusion une distinction lumineuse : APERCEVOIR LES OBJETS, dit-il, C’EST SENTIR ; APERCEVOIR LES RAPPORTS, C’EST JUGER[35].
« La question renfermée dans ces bornes, continue l’auteur de l’Esprit, tom. I, disc. I, chapitre I, p. 210, j’examinerai maintenant si juger n’est pas sentir. Quand je juge de la grandeur ou de la couleur des objets qu’on me présente, il est évident que le jugement porté sur les différentes impressions que ces objets ont faites sur mes sens n’est proprement qu’une sensation ; que je puis dire également, je juge ou je sens que, de deux objets, l’un, que j’appelle toise, fait sur moi une impression différente de celui que j’appelle pied ; que la couleur que je nomme rouge agit sur mes yeux différemment de celle que je nomme jaune ; et j’en conclus qu’en pareil cas juger n’est jamais que sentir. » « Il y a ici un sophisme très subtil et très important à bien remarquer, reprend Rousseau : autre chose est sentir une différence entre une toise et un pied, et autre chose mesurer cette différence. Dans la première opération l’esprit est purement passif, mais dans l’autre il est actif. Celui qui a plus de justesse dans l’esprit pour transporter par la pensée le pied sur la toise, et voir combien de fois il y est contenu, est celui qui en ce point a l’esprit le plus juste, et juge le mieux. » Et quant à la conclusion, « qu’en pareil cas juger n’est jamais que sentir, » Rousseau soutient que c’est autre chose, parce que la « comparaison du jaune et du rouge n’est pas la sensation du jaune ni celle du rouge. »
L’auteur se fait ensuite cette objection, tome I, disc. I, chap. I, p. 211 : « Mais, dira-t-on, supposons qu’on veuille savoir si la force est préférable à la grandeur du corps, peut-on assurer qu’alors juger soit sentir ? Oui, répondrai-je ; car, pour porter un jugement sur ce sujet, ma mémoire doit me tracer successivement les tableaux des situations différentes où je puis me trouver le plus communément dans le cours de ma vie. » « Comment ! réplique à cela Rousseau ; la comparaison successive de mille idées est aussi un sentiment ! Il ne faut pas disputer des mots, mais l’auteur se fait là un étrange dictionnaire. »
Enfin Helvétius finit ainsi, tom. I, disc, I, chap. I, p. 217 : « Mais, dira-t-on, comment jusqu’à ce jour a-t-on supposé en nous une faculté de juger distincte de la faculté de sentir ? L’on ne doit cette supposition, répondrai-je, qu’à l’impossibilité où l’on s’est cru jusqu’à présent d’expliquer d’aucune autre manière certaines erreurs de l’esprit. » « Point du tout, reprend Rousseau. C’est qu’il est très simple de supposer que deux opérations d’espèces différentes se font par deux différentes facultés. »
À la fin du premier discours, tom. I, disc. I, ch. 4, p. 284, M. Helvétius, revenant à son grand principe, dit : « Rien ne m’empêche maintenant d’avancer que juger, comme je l’ai déjà prouvé, n’est proprement que sentir. » « Vous n’avez rien prouvé sur ce point, répond Rousseau, sinon que vous ajoutez au sens du mot SENTIR le sens que nous donnons au mot juger : vous réunissez sous un mot commun deux facultés essentiellement différentes. » Et sur ce que Helvétius dit encore, tom. I, disc. I, chap. 4, page 285, « que l’esprit peut être considéré comme la faculté productrice de nos pensées, et n’est, en ce sens, que sensibilité et mémoire », Rousseau met en note : SENSIBILITÉ, MÉMOIRE, JUGEMENT[36].
Dans son second discours, M. Helvétius avance, tom. II, disc. II, chap. 4, p. 53, « que nous ne concevons que des idées analogues aux nôtres, que nous n’avons d’estime sentie que pour cette espèce d’idées ; et de là cette haute opinion que chacun est, pour ainsi dire, forcé d’avoir de soi-même, et qu’il appelle la nécessité où nous sommes de nous estimer préférablement aux autres. Mais, ajoute-t-il, tom, II, disc. II, chap. 4, p. 57, on me dira que l’on voit quelques gens reconnaître dans les autres plus d’esprit qu’en eux. Oui, répondrai-je, on voit des hommes en faire l’aveu ; et cet aveu est d’une belle âme. Cependant ils n’ont, pour celui qu’ils avouent leur supérieur, qu’une estime sur parole : ils ne font que donner à l’opinion publique la préférence sur la leur, et convenir que ces personnes sont plus estimées, sans être intérieurement convaincus qu’elles soient plus estimables. » « Cela n’est pas vrai, reprend brusquement Rousseau. J’ai longtemps médité sur un sujet, et j’en ai tiré quelques vues avec toute l’attention que j’étais capable d’y mettre. Je communique ce même sujet à un autre homme ; et, durant notre entretien, je vois sortir du cerveau de cet homme des foules d’idées neuves et de grandes vues sur ce même sujet qui m’en avait fourni si peu. Je ne suis pas assez stupide pour ne pas sentir l’avantage de ses vues et de ses idées sur les miennes : je suis donc forcé de sentir intérieurement que cet homme a plus d’esprit que moi, et de lui accorder dans mon cœur une estime sentie, supérieure à celle que j’ai pour moi. Tel fut le jugement que Philippe second porta de l’esprit d’Alonzo Perez, et qui fit que celui-ci s’estima perdu. »
Helvétius veut appuyer son sentiment d’un exemple, et dit, tom. II, disc, Ii, chap. 4, p. 57, note : « En poésie, Fontenelle serait sans peine convenu de la supériorité du génie de Corneille sur le sien, mais il ne l’aurait pas sentie. Je suppose, pour s’en convaincre, qu’on eût prié ce même Fontenelle de donner, en fait de poésie, l’idée qu’il s’était formée de la perfection ; il est certain qu’il n’aurait en ce genre proposé d’autres règles fines que celles qu’il avait lui-même aussi bien observées que Corneille. » Mais Rousseau objecte à cela : « II ne s’agit pas de règles ; il s’agit du génie qui trouve les grandes images et les grands sentiments. Fontenelle aurait pu se croire meilleur juge de tout cela que Corneille, mais non pas aussi bon inventeur ; il était fait pour sentir le génie de Corneille et non pour l’égaler. Si l’auteur ne croit pas qu’un homme puisse sentir la supériorité d’un autre dans son propre genre, assurément il se trompe beaucoup : moi-même je sens la sienne, quoique je ne sois pas de son sentiment. Je sens qu’il se trompe en homme qui a plus d’esprit que moi : il a plus de vues et plus lumineuses, mais les miennes sont plus saines. Fénelon l’emportait sur moi à tous égards : cela est certain. » À ce sujet Helvétius ayant laissé échapper l’expression « du poids importun de l’estime, » Rousseau le relève en s’écriant : « Le poids importun de l’estime ! Eh dieu ! rien n’est si doux que l’estime, même pour ceux qu’on croit supérieurs à soi. »
« Ce n’est peut-être qu’en vivant loin des sociétés, dit Helvétius, tom. II, disc. II, ch. 6, p. 77, qu’on peut se défendre des illusions qui les séduisent. Il est du moins certain que, dans ces mêmes sociétés, on ne peut conserver une vertu toujours forte et pure, sans avoir habituellement présent à l’esprit le principe de l’utilité publique ; sans avoir une connaissance profonde des véritables intérêts de ce public, et, par conséquent, de la morale et de la politique. » « À ce compte, répond Rousseau, il n’y a de véritable probité que chez les philosophes. Ma foi, ils font bien de s’en faire compliment les uns aux autres. »
Conséquemment au principe que venait d’avancer l’auteur, il dit, tome n, disc. II, chap. 6, p. 78, note, « que Fontenelle définissait le mensonge, taire une vérité qu’on doit. Un homme sort du lit d’une femme, il en rencontre le mari : D’où venez-vous ? lui dit celui-ci. Que lui répondre ? Lui doit-on alors la vérité ? Non, dit Fontenelle, parce qu’alors la vérité n’est utile à personne. » « Plaisant exemple ! s’écrie Rousseau : comme si celui qui ne se fait pas un scrupule de coucher avec la femme d’autrui s’en faisait un de dire un mensonge ! Il se « peut qu’un adultère soit obligé de mentir, mais l’homme de bien ne veut être ni menteur ni adultère.[37] »
Lorsqu’il dit, tome II, disc. II, ch. 12, p. 168, « Qu’un poète dramatique fasse une bonne tragédie sur un plan déjà connu, c’est, dit-on, un plagiaire méprisable ; mais qu’un général se serve dans une campagne de l’ordre de bataille et des stratagèmes d’un autre général, il n’en paraît souvent que plus estimable » : l’autre le relève en disant, « Vraiment, je le crois bien ! le premier se donne pour l’auteur d’une pièce nouvelle, le second ne se donne pour rien ; son objet est de battre l’ennemi. S’il faisait un livre sur les batailles, on ne lui pardonnerait pas plus le plagiat qu’à l’auteur dramatique. » Rousseau n’est pas plus indulgent envers M. Helvétius lorsque celui-ci altère les faits pour autoriser ses principes. Par exemple, lorsque, voulant prouver que, « dans tous les siècles et dans tous les pays, la probité n’est que l’habitude des actions utiles à sa nation, il allègue, tome II, disc. II, chap. 13, p. 190, l’exemple des Lacédémoniens qui permettaient le vol, et conclut ensuite, tome II, disc. II, ch. 13, p. 192, que le vol, nuisible à tout peuple riche, mais utile à Sparte, y devait être honoré » ; Rousseau remarque que le vol n’était permis qu’aux enfants, et qu’il n’est dit nulle part que les hommes volassent ; ce qui est vrai. Et sur le même sujet l’auteur, dans une note, ayant dit « qu’un jeune Lacédémonien, plutôt que d’avouer son larcin, se laissa, sans crier, dévorer le ventre par un jeune renard qu’il avait volé, et caché sous sa robe » ; son critique le reprend ainsi avec raison : « Il n’est dit nulle part que l’enfant fut questionné : il ne s’agissait que de ne pas déceler son vol, et non de le nier. Mais l’auteur est bien aise de mettre adroitement le mensonge au nombre des vertus lacédémoniennes. »
M. Helvétius, tom. II, disc. II, ch. 15, p. 243, faisant l’apologie du luxe, porte l’esprit du paradoxe jusqu’à dire que les femmes galantes, dans un sens politique, sont plus utiles à l’état que les femmes sages. Mais Rousseau répond : « L’une soulage des gens qui souffrent ; l’autre favorise des gens qui veulent s’enrichir : en excitant l’industrie des artisans du luxe, elle en augmente le nombre ; en faisant la fortune de deux ou trois, elle en excite vingt à prendre un état où ils resteront misérables ; elle multiplie les sujets dans les professions inutiles, et les fait manquer dans les professions nécessaires. »
Dans une autre occasion, tom. III, discours II, ch. 25, p. 146, note, M, Helvétius, remarquant que l’envie permet à chacun d’être le panégyriste de sa probité, et non de son esprit », Rousseau, loin d’être de son avis, dit : « Ce n’est point cela ; mais c’est qu’en premier lieu la probité est indispensable, et non l’esprit ; et qu’en second lieu il dépend de nous d’être honnêtes gens, et non pas gens d’esprit. »
Enfin, dans le premier chapitre du troisième discours, tom. III, pag. 163, l’auteur entre dans la question de l’éducation et de l’égalité naturelle des esprits. Voici le sentiment de Rousseau là-dessus, exprimé dans une de ses notes : « Le principe duquel l’auteur déduit, dans les chapitres suivants, l’égalité naturelle des esprits, et qu’il a tâché d’établir au commencement de cet ouvrage, est que les jugements humains sont purement passifs. Ce principe a été établi et discuté avec beaucoup de philosophie et de profondeur dans l’Encyclopédie, article ÉVIDENCE. J’ignore quel est l’auteur de cet article ; mais c’est certainement un très grand métaphysicien ; je soupçonne l’abbé de Condillac ou M. de Buffon. Quoi qu’il en soit, j’ai taché de combattre ce principe et d’établir l’activité de nos jugements dans les notes que j’ai écrites au commencement de ce livre, et surtout dans la première partie de la Profession de foi du vicaire savoyard. Si j’ai raison, et que le principe de M. Helvétius et de l’auteur susdit soit faux, les raisonnements des chapitres suivants, qui n’en sont que des conséquences, tombent, et il n’est pas vrai que l’inégalité des esprits soit l’effet de la seule éducation, quoiqu’elle « y puisse influer beaucoup. »
FIN de la NOTES EN RÉFUTATION DE L’OUVRAGE D’HELVÉTIUS
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