Abstract
An early funeral oration for the Duke of Orléans: it distinguishes the false grandeurs of rank from the true one, which consists in the exercise of beneficent virtues for the people’s benefit, the only true duty of princes.
Testo originale francese · Arvensa Editions · pubblico dominio
Première partie
Dans l’hommage que je viens rendre aujourd’hui à la mémoire de monseigneur le duc d’Orléans, il me sera plus aisé de trouver des louanges qui lui soient dues, que de retrancher de ce nombre toutes celles dont sa vertu n’a pas besoin pour paraître avec tout son éclat. Telles sont celles qui ont pour objet les droits de la naissance ; droits dont ceux qu’on nomme grands sont ordinairement si jaloux, et qui ne décèlent que trop souvent leur petitesse par leur attention même à les faire valoir. Il naquit du plus illustre sang du monde, à côté du premier trône de l’univers, et d’un prince qui en a été l’appui. Ces avantages sont grands, sans doute ; il les a comptés pour rien. Que la modestie de ce grand prince règne jusque dans son éloge ; et comme il ne s’est souvenu de son rang que pour en étudier les devoirs, ne nous en souvenons nous-mêmes que pour voir comment il les a remplis.
Il le faut avouer, messieurs : si ces devoirs consistent dans l’affectation d’une vaine pompe, souvent plus propre à révolter les cœurs qu’à éblouir les yeux ; dans l’éclat d’un luxe effréné qui substitue les marques de la richesse à celles de la grandeur ; dans l’exercice impérieux d’une autorité dont la rigueur montre communément plus d’orgueil que de justice : si ce sont là, dis-je, les devoirs des princes, j’en conviens avec plaisir, il ne les a point remplis.
Mais si la véritable grandeur consiste dans l’exercice des vertus bienfaisantes, à l’exemple de celle de Dieu, qui ne se manifeste que par les biens qu’il répand sur nous ; si le premier devoir des princes est de travailler au bonheur des hommes ; s’ils ne sont élevés au-dessus d’eux que pour être attentifs à prévenir leurs besoins ; s’il ne leur est permis d’user de l’autorité que le ciel leur donne que pour les forcer d’être sages et heureux ; si l’invincible penchant du peuple à admirer et imiter la conduite de ses maîtres n’est pour eux qu’un moyen, c’est-à-dire un devoir de plus pour le porter à bien faire par leur exemple, toujours plus fort que leurs lois ; enfin s’il est vrai que leur vertu doit être proportionnée à leur élévation : grands de la terre, venez apprendre cette science rare, sublime, et si peu connue de vous, de bien user de votre pouvoir et de vos richesses, d’acquérir des grandeurs qui vous appartiennent, et que vous puissiez emporter avec vous eu quittant toutes les autres.
Le premier devoir de l’homme est d’étudier ses devoirs ; et cette connaissance est facile à acquérir dans les conditions privées. La voix de la raison et le cri de la conscience s’y font entendre sans obstacle ; et si le tumulte des passions nous empêche quelquefois d’écouter ces conseillers importuns, la crainte des lois nous rend justes, notre impuissance nous rend modérés ; en un mot, tout ce qui nous environne nous avertit de nos fautes, les prévient, nous en corrige, ou nous en punit.
Les princes n’ont pas sur ce point les mêmes avantages : leurs devoirs sont beaucoup plus grands, et les moyens de s’en instruire beaucoup plus difficiles. Malheureux dans leur élévation, tout semble concourir à écarter la lumière de leurs yeux et la vertu de leurs cœurs. Le vil et dangereux cortège des flatteurs les assiège dès leur plus tendre jeunesse ; leurs faux amis, intéressés à nourrir leur ignorance, mettent tous leurs soins à les empêcher de rien voir par leurs yeux. Des passions que rien ne contraint, un orgueil que rien ne mortifie, leur inspirent les plus monstrueux préjugés, et les jettent dans un aveuglement funeste que tout ce qui les approche ne fait qu’augmenter : car, pour être puissant sur eux, on n’épargne rien pour les rendre faibles, et la vertu du maître sera toujours l’effroi des courtisans.
C’est ainsi que les fautes des princes viennent de leur aveuglement plus souvent encore que de leur mauvaise volonté ; ce qui ne rend pas ces fautes moins criminelles, et ne les rend que plus irréparables. Pénétré dès son enfance de cette grande vérité, le duc d’Orléans travailla de bonne heure à écarter le voile que son rang mettait au-devant de ses yeux. La première chose qu’on lui avait apprise, c’est qu’il était un grand prince ; ses propres réflexions lui apprirent encore qu’il était un homme, sujet à toutes les faiblesses de l’humanité ; que, dans le rang qu’il occupait, il avait de grands devoirs à remplir et de grandes erreurs à craindre. Il comprit que ces premières connaissances lui imposaient l’obligation d’en acquérir beaucoup d’autres. Il se livra avec ardeur à l’étude, et il travailla à se faire dans les bons auteurs, et surtout dans nos livres sacrés, des amis fidèles et des conseillers sincères qui, sans songer sans cesse à leur intérêt, lui parlassent quelquefois pour le sien. Le succès fut tel qu’on pouvait l’attendre de ses dispositions. Il cultiva toutes les sciences, il apprit toutes les langues, et l’Europe vit avec étonnement un prince tout jeune encore sachant par soi-même, et ayant des connaissances à lui.
Telles furent les premières sources des vertus dont il orna et édifia le monde. À peine fut-il livré à lui-même, qu’il les mit toutes en pratique. Uni par les nœuds sacrés à une épouse chérie et digne de l’être, il fit voir par sa douceur, par ses égards, et par sa tendresse pour elle, que la véritable piété n’endurcit point les cœurs, n’ôte rien à l’agrément d’une honnête société, et ne fait qu’ajouter plus de charme et de fidélité à l’affection conjugale. La mort lui enleva cette vertueuse épouse à la fleur de son âge ; et s’il témoigna par sa douleur combien elle lui avait été chère, il montra par sa constance que celui qui n’abuse point du bonheur ne se laisse point non plus abattre par l’adversité. Cette perte lui apprit à connaître l’instabilité des choses humaines, et l’avantage qu’on trouve à réunir toutes ses affections dans celui qui ne meurt point. C’est dans ces circonstances qu’il se choisit une pieuse solitude pour s’y livrer avec plus de tranquillité à son juste regret et à ses méditations chrétiennes ; et s’il ne quitta pas absolument la cour et le monde, où son devoir le retenait encore, il fit du moins assez connaître que le seul commerce qui pouvait désormais lui être agréable était celui qu’il voulait avoir avec Dieu.
L’éducation de son fils était le principal motif qui l’arrachait à sa retraite : il n’épargna rien pour bien remplir ce devoir important. Le succès me dispense de m’étendre sur ce qu’il fit à cet égard ; et il nous serait d’autant moins permis de l’oublier, que nous jouissons aujourd’hui du fruit de ses soins.
S’il fut bon père et bon mari, il ne fut pas moins fidèle sujet et zélé citoyen. Passionné pour la gloire du roi, c’est-à-dire pour la prospérité de l’état, on sait de quel zèle il était animé partout où il la croyait intéressée : on sait qu’aucune considération ne put jamais lui faire dissimuler son sentiment des qu’il était question du bien public ; exemple rare et peut-être unique à la cour, où ces mots de bien public et de service du prince ne signifient guère, dans la bouche de ceux qui les emploient, qu’intérêt personnel, jalousie et avidité.
Appelé dans les conseils, je ne dirai point par son rang, mais plus honorablement encore par l’estime et la confiance d’un roi qui n’en accorde qu’au mérite, c’est là qu’il faisait briller également et ses talents et ses vertus ; c’est là que la droiture de son âme, la sagesse de ses avis, et la force de son éloquence, consacrées au service de la patrie, ont ramené plus d’une fois toutes les opinions à la sienne ; c’est là qu’il eût étonné, par la solidité de ses raisons, ces esprits plus subtils que judicieux, qui ne peuvent comprendre que dans le gouvernement des états être juste soit la suprême politique ; c’est là, pour tout dire en un mot, que, secondant les vues bienfaisantes du monarque qui nous rend heureux, il concourait à le rendre heureux lui-même en travaillant avec lui pour le bonheur de ses peuples.
Mais le respect m’arrête, et je sens qu’il ne m’est point permis de porter des regards indiscrets sur ces mystères du cabinet, où les destins de l’état sont en secret balancés au poids de l’équité et de la raison ; et pourquoi vouloir en apprendre plus qu’il n’est nécessaire ? Je l’ai déjà dit ; pour honorer la mémoire d’un si grand homme, nous n’avons pas besoin de compter tous les devoirs qu’il a remplis, ni toutes les vertus qu’il a possédées. Hâtons-nous d’arriver à ces doux moments de sa vie où, tout-à-fait retiré du monde, après avoir acquitté ce qu’il devait à sa naissance et à son rang, il se livra tout entier dans sa solitude aux penchants de son cœur et aux vertus de son choix.
C’est alors qu’on le vit déployer cette âme bienfaisante, dont l’amour de l’humanité fit le principal caractère, et qui ne chercha son bonheur que dans celui des autres. C’est alors que s’élevant à une gloire plus sublime, il commença de montrer aux hommes un spectacle plus rare et infiniment plus admirable que tous les chefs-d’œuvre des politiques et tous les triomphes des conquérants. Oui, messieurs, pardonnez-moi dans ce jour de tristesse cette affligeante remarque. L’histoire a consacré la mémoire d’une multitude de héros en tous genres, de grands capitaines, de grands ministres, et même de grands rois ; mais nous ne saurions nous dissimuler que tous ces hommes illustres n’aient beaucoup plus travaillé pour leur gloire et pour leur avantage particulier, que pour le bonheur du genre humain, et qu’ils n’aient sacrifié cent fois la paix et le repos des peuples au désir d’étendre leur pouvoir ou d’immortaliser leurs noms. Ah ! combien c’est un plus rare et plus précieux don du ciel qu’un prince véritablement bienfaisant, dont le premier ou l’unique soin soit la félicité publique, dont la main secourable et l’exemple admiré fassent régner partout le bonheur et la vertu ! Depuis tant de siècles un seul a mérité l’immortalité à ce titre : encore celui qui fut la gloire et l’amour du monde n’y a-t-il paru que comme une fleur qui brille au matin et périt avant le déclin du jour. Vous en regrettez un second, messieurs, qui, sans posséder un trône, n’en fut pas moins digne ; ou qui plutôt, affranchi des obstacles insurmontables que le poids du diadème oppose sans cesse aux meilleures intentions, fit encore plus de bien, plus d’heureux peut-être, du fond de sa retraite, que n’en fit Titus gouvernant l’univers. Il n’est pas difficile de décider lequel des deux mérite la préférence. Titus chrétien, Titus vertueux et bienfaisant dès sa première jeunesse, Titus ne perdant pas un seul jour, eût été égal au duc d’Orléans.
J’ai dit qu’il s’était retiré du monde : et il est vrai qu’il avait quitté ce monde frivole, brillant, et corrompu, où la sagesse des saints passe pour folie, où la vertu est inconnue et méprisée, où son nom même n’est jamais prononcé, où l’orgueilleuse philosophie dont on s’y pique consiste en quelques maximes stériles, débitées d’un ton de hauteur, et dont la pratique rendrait criminel ou ridicule quiconque oserait la tenter ; mais il commença à se familiariser avec ce monde si nouveau pour ses pareils, si ignoré, si dédaigné de l’autre, où les membres de Jésus-Christ souffrants attirent l’indignation céleste sur les heureux du siècle, où la religion, la probité, trop négligées sans doute, sont du moins encore en honneur, et où il est encore permis d’être homme de bien, sans craindre la raillerie et la haine de ses égaux.
Telle fut la nouvelle société qu’il rassembla autour de lui pour répandre sur elle, comme une rosée bienfaisante, les trésors de sa charité. Chaque jour il donnait dans sa retraite une audience et des soulagements à tous les malheureux indifféremment, réservant pour le Palais-Royal des audiences plus solennelles où le rang et la naissance reprenaient leurs droits, où la noblesse retrouvait un protecteur et un grand prince dans celui que les pauvres venaient d’appeler leur père. Ce fut la tendresse même de son âme qui le força d’accoutumer ses yeux à l’affligeant spectacle des misères humaines. Il ne craignait point de voir les maux qu’il pouvait soulager, et n’avait point cette répugnance criminelle qui ne vient que d’un mauvais cœur, ni cette pitié barbare dont plusieurs osent se vanter, qui n’est qu’une cruauté déguisée et un prétexte odieux pour s’éloigner de ceux qui souffrent : et comment se peut-il, mon Dieu ! que ceux qui n’ont pas le courage d’envisager les plaies d’un pauvre aient celui de refuser l’aumône au malheureux qui en est couvert.
Entrerai-je dans le détail immense de tous les biens qu’il a répandus, de tous les heureux qu’il a faits, de tous les malheureux qu’il a soulagés, et de ces aveuglés plus malheureux encore qu’il n’a pas dédaigné de rappeler de leurs égarements par les mêmes motifs qui les y avaient plongés, afin qu’ayant une fois goûté le plaisir d’être honnêtes gens, ils fissent désormais par amour pour la vertu ce qu’ils avaient commencé de faire par intérêt ? Non, messieurs, le respect me retient et m’empêche de lever le voile qu’il a mis lui-même au-devant de tant d’actions héroïques, et ma voix n’est pas digne de les célébrer.
O vous, chastes vierges de Jésus-Christ ! vous ses épouses régénérées, que la main secourable du duc d’Orléans a retirées ou garanties des dangers de l’opprobre et de la séduction, et à qui il a procuré de saints et inviolables asiles ; vous, pieuses mères de famille qu’il a unies d’un nœud sacré pour élever des enfants dans la crainte du Seigneur ; vous, gens de lettres indigents qu’il a mis en état de consacrer uniquement vos talents à la gloire de celui de qui vous les tenez ; vous, guerriers blanchis sous les armes, à qui le soin de vos devoirs a fait oublier celui de votre fortune, que le poids des ans a forcés de recourir à lui, et dont les fronts cicatrisés n’ont point eu à rougir de la honte de ses refus, élevez tous vos voix ; pleurez votre bienfaiteur et votre père. J’espère que, du haut du ciel, son âme pure sera sensible à votre reconnaissance. Qu’elle soit immortelle comme sa mémoire ! les bénédictions de vos cœurs sont le seul éloge digne de lui.
Ne nous le dissimulons point, messieurs ; nous avons fait une perte irréparable. Sans parler ici des monarques, trop occupés du bien général pour pouvoir descendre dans des détails qui le leur feraient négliger, je sais que l’Europe ne manque pas de grands princes ; je crois qu’il est encore des âmes vraiment bienfaisantes, encore plus d’esprits éclairés qui sauraient dispenser sagement les bienfaits qu’ils devraient aimer à répandre. Toutes ces choses, prises séparément, peuvent se trouver ; mais où les trouverons-nous réunis ? où chercherons-nous un homme qui, pouvant voir nos besoins par ses yeux et les soulager par ses mains, rassemble en lui seul la puissance et la volonté de bien faire avec les lumières nécessaires pour bien faire toujours à propos ? Voilà les qualités réunies que nous admirions et que nous aimions surtout dans celui que nous venons de perdre ; et voilà le trop juste motif des pleurs que nous devons verser sur son tombeau.
Seconde partie
Je le sens bien, messieurs ; ce n’est point avec le tableau que je viens de vous offrir que je dois me flatter de calmer une douleur trop légitime ; et l’image des vertus du grand prince dont nous honorons la mémoire ne peut être propre qu’à redoubler nos regrets. C’est pourtant en vous le peignant orné de vertus beaucoup plus sublimes, que j’entreprends de modérer votre juste affliction. À Dieu ne plaise qu’une insensée présomption de mes forces soit le principe de cet espoir ! Il est établi sur des fondements plus raisonnables et plus solides : c’est de la piété de vos cœurs, c’est des maximes consolantes du christianisme, c’est des détails édifiants qui me restent à vous faire, que je tire ma confiance. Religion sainte, refuge toujours sûr et toujours ouvert aux cœurs affligés, venez pénétrer les nôtres de vos divines vérités ; faites-nous sentir tout le néant des choses humaines ;inspirez-nous le dédain que nous devons avoir pour cette vallée de larmes, pour cette courte vie qui n’est qu’un passage pour arriver à celle qui ne finit point ; et remplissez nos âmes de cette douce espérance, que le serviteur de Dieu, qui a tant fait pour vous, jouit en paix, dans le séjour des bienheureux, du prix de ses vertus et de ses travaux.
Que ces idées sont consolantes ! Qu’il est doux de penser qu’après avoir goûté dans cette vie le plaisir touchant de bien faire, nous en recevrons encore dans l’autre la récompense éternelle ! Il faut plus, il est vrai, que de bonnes actions pour y prétendre ; et c’est cela même qui doit animer notre confiance. Le duc d’Orléans, avec les vertus dont j’ai parlé, n’eût encore été qu’un grand homme ; mais il reçut avec elles la foi qui les sanctifie, et rien ne lui manqua pour être un chrétien.
Cette foi puissante, qui n’est pourtant rien sans les oeuvres, mais sans laquelle les œuvres ne sont rien, germa dans son cœur dès les premières années, et, comme ce grain de semence de l’Évangile[131], elle y devint bientôt un grand arbre qui étendait au loin ses rameaux bienfaisants. Ce n’était point cette foi stérile et glacée d’un esprit convaincu par la raison, à laquelle le cœur n’a point de part, et destituée également d’espérance et d’amour. Ce n’était point la foi morte de ces mauvais chrétiens qui vainement disent chaque jour, Seigneur ! Seigneur ! et n’entreront point dans le royaume des cieux. C’était cette foi pure et vive qui taisait marcher les apôtres sur les eaux, et dont le Seigneur même a dit qu’un seul grain suffirait pour ne rien trouver d’impossible. Elle était si ardente en son âme, et si présente à sa mémoire, qu’il en faisait régulièrement un acte au commencement de toutes ses actions ; ou plutôt sa vie entière n’a été qu’un acte de foi continuel, puisqu’on tient d’un témoignage assuré qu’il n’a jamais eu un seul instant de doute sur les vérités et les mystères de la religion catholique. Et comment donc avec tant de foi n’a-t-il point opéré de miracles ? Chrétiens, Dieu vous doit-il compte de ses grâces ? et savez-vous jusqu’où peut aller l’humilité d’un juste ? Pourquoi demander des miracles ? n’en a-t-il pas fait un plus grand et plus édifiant que de transporter des montagnes ? Quel est donc ce miracle ? me direz-vous. La sainteté de sa vie dans un rang aussi sublime, et dans un siècle aussi corrompu.
Le duc d’Orléans croyait, et c’est assez dire. On peut s’étonner qu’il se trouve des hommes capables d’offenser un Dieu qu’ils savent être mort pour eux ; mais qui s’étonnera jamais qu’un chrétien ait été humble, juste, tempérant, humain, charitable, et qu’il ait accompli à la lettre les préceptes d’une religion si pure, si sainte, et dont il était si intimement persuadé ? Ah ! non, sans doute, on ne remarquait point entre ses maximes et sa conduite cette opposition monstrueuse qui déshonore uns mœurs ou notre raison ; et l’on ne saurait peut-être citer une seule de ses actions qui ne montre, avec la force de cette grande âme faite pour soumettre ses passions à l’empire de sa volonté, la force plus puissante de la grâce, faite pour soumettre en toutes choses sa volonté à celle de son Dieu.
Toutes ses vertus ont porté cette divine empreinte du christianisme ; c’est dire assez combien elles ont effacé l’éclat des vertus humaines, toujours si empressées à s’attirer cette vaine admiration qui est leur unique récompense, et qu’elles perdent pourtant encore, comparées à celle du vrai chrétien. Les plus grands hommes de l’antiquité se seraient honorés de voir son nom inscrit à côté des leurs, et ils n’auraient pas même eu besoin de croire comme lui, pour admirer et respecter ces vertus héroïques qu’il consacrait ou sacrifiait toutes au triomphe de sa foi.
Il était humble ; non de cette fausse et trompeuse humilité qui n’est qu’orgueil ou bassesse d’âme, mais d’une humilité pieuse et discrète, également convenable à un chrétien pécheur et à un grand prince qui, sans avilir son titre, sait humilier sa personne. Vous l’avez vu, messieurs, modeste dans son élévation et grand dans sa vie privée, simple comme l’un de nous, renoncer à la pompe consacrée à son rang, sans renoncer à sa dignité ; vous l’avez vu, dédaignant cette grandeur apparente dont personne n’est si jaloux que ceux qui n’en ont point de réelle, ne garder des honneurs dus à sa naissance que ce qu’ils avaient pour lui de pénible, ou ce qu’il n’en pouvait négliger sans s’offenser soi-même. Prosterné chaque jour au pied de la croix, la touchante image d’un Dieu souffrant, plus » présente encore à son cœur qu’à ses yeux, ne lui laissait point oublier que c’est en son seul amour que consistent les richesses, la gloire et la justice[132] ; et il n’ignorait pas non plus, malgré tant de vains discours, que, si celui qui sait soutenir les grandeurs en est digne, celui qui sait les mépriser est au-dessus d’elles. Hommes vulgaires, qu’un éclat frivole éblouit, même quand vous affectez de le dédaigner, lisez une fois dans vos âmes, et apprenez à admirer ce que nul de vous n’est capable de faire.
Il était bienfaisant, je l’ai déjà dit, et qui pourrait l’ignorer ? Qu’il me soit permis d’y revenir encore : je ne puis quitter un objet si doux. Un homme bienfaisant est l’honneur de l’humanité, la véritable image de Dieu, l’imitateur de la plus active de toutes ses vertus ; et l’on ne peut douter qu’il ne reçoive un jour le prix du bien qu’il aura fait, et même de celui qu’il aura voulu faire ; ni que le père des humains ne rejette avec indignation ces âmes dures qui sont insensibles à la peine de leur frère, et qui n’ont aucun plaisir à la soulager. Hélas ! cette vertu si digne de notre amour est peut-être bien plus rare encore qu’on ne pense. Je le dis avec douleur : si du nombre de ceux qui semblent y prétendre on écartait tous ces esprits orgueilleux qui ne font du bien que pour avoir la réputation d’en faire, tous ces esprits faibles qui n’accordent des grâces que parce qu’ils n’ont pas la force de les refuser, qu’il en resterait peu de ces cœurs vraiment généreux dont la plus douce récompense pour le bien qu’ils font est le plaisir de l’avoir fait ! Le duc d’Orléans eût été à la tête de ce petit nombre. Il savait répandre ses grâces avec choix et proportion ; son cœur tendre et compatissant, mais ferme et judicieux, eut même su les refuser à ceux qu’il n’en croyait pas dignes, s’il ne se fut ressouvenu sans cesse que nous avons un trop grand besoin nous-mêmes de la miséricorde céleste, pour être en droit de refuser la nôtre à personne.
Il était bienfaisant, ai-je dit. Ah ! Il était plus que cela, il était charitable. Et comment ne l’eût-il pas été ? Comment, avec une foi si vive, n’eût-il pas aimé ce Dieu qui avait tant fait pour lui ? Comment la sainte ardeur dont il brûlait pour son Dieu ne lui eût-elle pas inspiré de l’amour pour tous les hommes que Jésus-Christ a rachetés de son sang, et pour les pauvres qu’il adopte ? La gloire du Seigneur était son premier désir, le salut des âmes son premier soin : secourir les malheureux n’était de sa part qu’une occasion de leur faire de plus grands biens en travaillant à leur sanctification. Il rougissait de la négligence avec laquelle les dogmes sacrés et la morale sainte du christianisme étaient appris et enseignés. Il ne pouvait voir sans douleur plusieurs de ceux qui se chargent du respectable soin d’instruire et d’édifier les fidèles se piquer de savoir toutes choses, excepté la seule qui leur soit nécessaire, et préférer l’étude d’une orgueilleuse philosophie à celle des saintes Lettres, qu’ils ne peuvent négliger sans se rendre coupables de leur propre ignorance et de la nôtre. Il n’a rien oublié pour procurer à l’Église de plus grandes lumières, et au peuple de meilleures instructions. Chacun sait avec quelle ardeur il montrait l’exemple, même sur ce point. Semblable à un enfant préféré, qui, pénétré d’une tendre reconnaissance, feuillette, avec un plaisir mêlé de larmes, le testament de son père, il méditait sans cesse nos livres sacrés ; il y trouvait sans cesse de nouveaux motifs de bénir leur divin auteur, et de s’attrister des liens terrestres qui le tenaient éloigné de lui. Il possédait la sainte Écriture mieux que personne au monde ; il en savait toutes les langues, et en connaissait tous les textes. Les commentaires qu’il a faits sur saint Paul et sur la Genèse ne sont pas un témoignage moins certain de la justesse de sa critique et de la profondeur de son érudition, que de son zèle pour la gloire de l’Esprit saint qui a dicté ces livres ; et la chaire de professeur en langue hébraïque, qu’il a fondée en Sorbonne, n’y sera pas moins un monument des lumières qui lui en ont fait apercevoir le besoin, que de la munificence chrétienne qui l’a porté à y pourvoir.
Mais à quoi sert d’entrer ici dans tous ces détails ? Ne nous suffit-il pas de savoir qu’il avait, à ce haut degré, une seule de ces vertus, pour être assurés qu’il les avait toutes ? Les vertus chrétiennes sont indivisibles comme le principe qui les produit. La foi, la charité, l’espérance, quand elles sont assez parfaites, s’excitent, se soutiennent mutuellement ; tout devient facile aux grandes âmes avec la volonté de tout faire pour plaire à Dieu ; et les rigueurs mêmes de la pénitence n’ont presque plus rien de pénible pour ceux qui savent en sentir la nécessité et en considérer le prix. Entreprendrai-je, messieurs, de vous décrire les austérités qu’il exerçait sur lui-même ? N’effrayons pas à ce point la mollesse de notre siècle. Ne rebutons pas les âmes pénitentes qui, avec beaucoup plus d’offenses à réparer, sont incapables de supporter de si rudes travaux. Les siens étaient trop au-dessus des forces ordinaires pour oser les proposer pour modèles. Eh ! peu s’en faut, mon Dieu, que je n’aie à justifier leur excès devant ce monde efféminé, si peu fait pour juger de la douceur de votre joug. Combien de téméraires oseront lui reprocher d’avoir abrégé ses jours à force de mortifications et de jeûnes, qui ne rougissent point d’abréger les leurs dans les plus honteux excès ! Laissons-les, au sein de leurs égarements, prononcer avec orgueil les maximes de leur prétendue sagesse ; et cependant le jour viendra où chacun recevra le salaire de ses œuvres. Contentons-nous de dire ici que ce grand et vertueux prince mortifia sa chair comme saint Paul, sans avoir à pleurer, comme lui, l’aveuglement de sa jeunesse. Il pécha sans doute ; et quel homme en est exempt ? Aussi, quoique son cœur ne se fût point endurci, quoiqu’il pût dire, comme cet homme de l’Évangile pour lequel Jésus conçut de l’affection : O mon maître ! j’ai observé toutes ces choses dès mon enfance[133], il n’ignorait pas qu’il avait pourtant des fautes à expier ou à prévenir ; il n’ignorait pas que, pour arriver au terme qu’il se proposait, le chemin le plus sûr était le plus difficile, selon ce grand précepte du Seigneur, Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite, car je vous dis que plusieurs demanderont à entrer, et ne l’obtiendront point[134] ; il n’ignorait pas enfin ces terribles paroles de l’Écriture, En vain échapperions-nous à la main des hommes ; si nous ne faisons, pénitence, nous tomberons dans celle de Dieu[135].
Nous l’avons vu, dans ces derniers moments de sa vie où son corps exténué était prêt à laisser cette âme pure en liberté de se réunir à son Créateur, refuser encore de modérer ces saintes rigueurs qu’il exerçait sur sa chair ; nous l’avons vu, jusqu’à la veille de son décès, et tout ce peuple en larmes l’a vu avec nous, se lever avec effort, et, se soutenant à peine, se traîner chaque jour à l’église, en prononçant ces paroles dont il sentait avec joie approcher l’accomplissement, Nous irons dans la maison du Seigneur[136]. Bien différent de cet empereur païen[137] qui voulut mourir debout pour le frivole plaisir de prononcer une sentence, il voulut mourir debout pour rendre à son Créateur, jusqu’au dernier jour de sa vie, cet hommage public qu’il n’avait jamais négligé de lui rendre ; il voulut mourir comme il avait vécu, en servant Dieu et édifiant les hommes.
Ne doutons point qu’une si sainte vie n’obtienne la récompense qui lui est due. Souffrons sans murmure que celui qui a tant aimé le bonheur des hommes voie enfin couronner le sien. Espérons que le désir de répandre sur nous des bienfaits, qui a été sur la terre l’objet de toutes ses actions, deviendra dans le ciel celui de toutes ses prières. Enfin, travaillons à nous sanctifier comme lui, et faisons en sorte que, ne pouvant plus nous être utile par ses bonnes œuvres, il le soit encore par son exemple.
En attendant qu’il partage sur nos autels les honneurs de son saint et glorieux ancêtre Louis IX, en attendant que son nom soit inscrit dans les fastes sacrés de l’Église, comme il l’est déjà dans le livre de vie, invoquons pour lui la divine miséricorde : adressons aux saints, en sa faveur, les prières que nous lui adresserons un jour à lui-même : demandons au Seigneur qu’il lui fasse part de sa gloire, pour laquelle il a tant eu de zèle ; qu’il répande ses bénédictions sur toute la maison royale, dont ce vertueux prince soutint si dignement l’honneur, et que l’auguste nom de Bourbon soit grand à jamais et dans les cieux et sur la terre.
Fin de
L’ORAISON FUNЀBRE DU DUC D’ORLÉANS
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