Abstract
A reply to Charles Bordes, who had defended the idea that Greece owed everything to the sciences and its philosopher-legislators: Rousseau contrasts Sparta, poor by institution and virtuous, with refined and corrupt Athens, restating that learning and the arts accompany, rather than produce, the decline of morals.
Testo originale francese · Arvensa Editions · pubblico dominio
On est désabusé depuis longtemps de la chimère de l’âge d’or ; partout la barbarie a précédé l’établissement des sociétés ; c’est une vérité prouvée par les annales de tous les peuples. Partout les besoins et les crimes forcèrent les hommes à se réunir, à s’imposer des lois, à s’enfermer dans des remparts. Les premiers dieux et les premiers rois furent des bienfaiteurs ou des tyrans ; la reconnaissance et la crainte élevèrent les trônes et les autels. La superstition et le despotisme vinrent alors couvrir la face de la terre : de nouveaux malheurs, de nouveaux crimes succédèrent, les révolutions se multiplièrent.
À travers ce vaste spectacle des passions et des misères des hommes, nous apercevons à peine quelques contrées plus sages et plus heureuses. Tandis que la plus grande partie du monde était inconnue, que l’Europe était sauvage, et l’Asie esclave, la Grèce pensa, et s’éleva par l’esprit à tout ce qui peut rendre un peuple recommandable. Des philosophes formèrent ses moeurs et lui donnèrent des lois.
Si l’on refuse d’ajouter foi aux traditions qui nous disent que les Orphée et les Amphion attirèrent les hommes du fond des forêts par la douceur de leurs chants, on est forcé par l’histoire, de convenir que cette heureuse révolution est due aux arts utiles et aux sciences. Quels hommes étaient-ce que ces premiers législateurs de la Grèce ? Peut-on nier qu’ils ne fussent les plus vertueux et les plus savants de leur siècle ? Ils avaient acquis tour ce que l’étude et la réflexion peuvent donner de lumière à l’esprit et ils y avaient joint les secours de l’expérience par les voyages qu’ils avaient entrepris en Crète, en Égypte, chez toutes les nations où ils avaient cru trouver à s’instruire.
Tandis qu’ils établissaient leurs divers systèmes de politique, par qui les passions particulières devenaient le plus sur instrument du bien public, et qui faisaient germer la vertu du sein même de l’amour-propre ; d’autres philosophes écrivaient sur la morale, remontaient aux premiers principes des choses, observaient la nature et ses effets. La gloire de l’esprit et celle des armes avançaient d’un pas égal, les sages et les héros naissaient en foule ; à côté des Miltiade et des Thémistocle, on trouvait les Aristide et les Socrate. La superbe Asie vit briser ses forces innombrables contre une poignée d’hommes que la philosophie conduisait à la gloire. Tel est l’infaillible effet des connaissances de l’esprit : les moeurs et les lois sont la seule source du véritable héroïsme. En un mot, la Grèce dut tout aux sciences, et le reste du monde dut tout à la Grèce.
Opposera-t-on à ce brillant tableau les moeurs grossières des Perses et des Scythes ? J’admirerai, si l’on veut, des peuples qui passent leur vie à la guerre ou dans les bois, qui couchent sur la terre et vivent de légumes. Mais est-ce parmi eux qu’on ira chercher le bonheur ? Quel spectacle nous présenterait le genre-humain composé uniquement de laboureurs, de soldats, de chasseurs et de bergers ? Faut-il donc, pour être digne du nom d’homme, vivre comme les lions et les ours ? Erigera-t-on en vertus les facultés de l’instinct pour se nourrir, se perpétuer et se défendre ? Je ne vois là que des vertus animales peu conformes à la dignité de notre être ; le corps est exercé, mais l’âme esclave ne fait que ramper et languir.
Les Perses n’eurent pas plutôt fait la conquête de l’Asie qu’ils perdirent leurs moeurs : les Scythes dégénérèrent aussi, quoique plus tard : des vertus si sauvages sont trop contraires à l’humanité, pour être durables ; se priver de tout et ne désirer rien est un état trop violent ; une ignorance si grossière ne saurait être qu’un état de passage. Il n’y a que la stupidité et la misère qui puissent y assujettir les hommes.
Sparte, ce phénomène politique, cette république de soldats vertueux, est le seul peuple qui ait eu la gloire d’être pauvre par institution et par choix. Ses lois si admirées avaient pourtant de grands défauts. La dureté des maîtres et des pères, l’exposition des enfants, le vol autorisé, la pudeur violée dans l’éducation et les mariages, une oisiveté éternelle, les exercices du corps recommandés uniquement, ceux de l’esprit proscrits et méprisés, l’austérité et la férocité des moeurs qui en étaient la suite, et qui aliénèrent bientôt tous les alliés de la république, sont déjà d’assez justes reproches : peut-être ne se borneraient-ils pas là, si les particularités de son histoire intérieure nous étaient mieux connues. Elle se fit une vertu artificielle en se privant de l’usage de l’or ; mais que devenaient les vertus de ses citoyens sitôt qu’ils s’éloignaient de leur patrie ? Lysandre et Pausanias n’en furent que plus aisés à corrompre. Cette nation qui ne respirait que la guerre, s’est-elle fait une gloire plus grande dans les armes que sa rivale qui avait réuni toutes les sortes de gloire ? Athènes ne fut pas moins guerrière que Sparte ; elle fut de plus savante, ingénieuse, et magnifique ; elle enfanta tous les arts et tous les talents ; et dans le sein même de la corruption qu’on lui reproche, elle donna le jour au plus sage des Grecs. Après avoir été plusieurs fois sur le point de vaincre, elle fut vaincue, il est vrai ; et il est surprenant qu’elle ne l’eût pas été plutôt, puisque l’Attique était un pays tout ouvert, et qui ne pouvait se défendre que par une très grande supériorité de succès. La gloire des Lacédémoniens fut peu solide ; la prospérité corrompit leurs institutions trop bizarres pour pouvoir se conserver longtemps ; la fière Sparte perdit ses moeurs comme la savante Athènes. Elle ne fit plus rien depuis qui fût digne de sa réputation ; et tandis que les Athéniens et plusieurs autres villes luttaient contre la Macédoine, pour la liberté de la Grèce, Sparte seule languissait dans le repos, et voyait préparer de loin sa destruction, sans songer à la prévenir.
Mais enfin je suppose que tous les états dont la Grèce était composée, eussent suivi les mêmes lois que Sparte, que nous resterait-il de cette contrée si célèbre ? À peine son nom serait parvenu jusqu’à nous. Elle aurait dédaigné de former des historiens pour transmettre sa gloire à la postérité : le spectacle de ses farouches vertus eût été perdu pour nous : il nous serait indifférent par conséquent qu’elles eussent existé ou non. Ces nombreux systèmes de philosophie qui ont épuisé toutes les combinaisons possibles de nos idées, et qui, s’ils n’ont pas étendu beaucoup les limites de notre esprit, nous ont appris du moins où elles étaient fixées ; ces chefs-d’oeuvre d’éloquence et de poésie qui nous ont enseigné toutes les routes du coeur ; les arts utiles ou agréables, qui conservent ou embellissent la vie ; enfin l’inestimable tradition des pensées et des actions de tous les grands hommes qui ont fait la gloire ou le bonheur de l’humanité : toutes ces précieuses richesses de l’esprit eussent été perdues pour jamais. Les siècles se seraient accumulés ; les générations des hommes se seraient succédées comme celles des animaux, sans aucun fruit pour leur postérité, et n’auraient laissé après elles qu’un souvenir confus de leur existence ; le monde aurait vieilli, et les hommes seraient demeurés dans une enfance éternelle.
Que prétendent enfin les ennemis de la science ? Quoi ! le don de penser serait un présent funeste de la Divinité ! Les connaissances et les moeurs seraient incompatibles ! La vertu serait un vain fantôme produit par un instinct aveugle, et le flambeau de la raison la ferait évanouir en voulant l’éclaircir ! Quelle étrange idée voudrait-on nous donner et de la raison, et de la vertu !
Comment prouve-t-on de si bizarres paradoxes ? On objecte que les sciences et les arts ont porté un coup mortel aux moeurs anciennes ? aux institutions primitives des états : on cite pour exemple Athènes et Rome. Euripide et Démosthène ont vu Athènes livrée aux Spartiates et aux Macédoniens : Horace, Virgile et Cicéron ont été contemporains de la ruine de la liberté romaine ; les uns et les autres ont été témoins des malheurs de leur pays : ils en ont donc été la cause. Conséquence peu fondée, puisqu’on en pourrait dire autant de Socrate et de Caton.
En accordant que l’altération des lois et la corruption moeurs aient beaucoup influé sur ces grands événements, me forcera-t-on de convenir que les sciences et les arts y aient contribué ? La corruption suit de près la prospérité ; les sciences sont pour l’ordinaire leurs plus rapides progrès dans le même temps : des choses si diverses peuvent naître ensemble et se rencontrer ; mais c’est sans aucune relation entre elles de cause et d’effet.
Athènes et Rome étaient petites et pauvres dans leurs commencements ; tous leurs citoyens étaient soldats, toutes leurs vertus étaient nécessaires, les occasions même de corrompre leurs moeurs n’existaient pas. Peu après, elles acquirent des richesses et de la puissance. Une partie des citoyens ne fut plus employée à la guerre ; on apprit à jouir et à penser. Dans le sein de leur opulence ou de leur loisir, les uns perfectionnèrent le luxe qui fait la plus ordinaire occupation des gens heureux ; d’autres ayant reçu de la nature de plus favorables dispositions, étendirent les limites de l’esprit et créèrent une gloire nouvelle.
Ainsi, tandis que les uns, par le spectacle des richesses et des voluptés, profanaient les lois et les moeurs, les autres allumaient le flambeau de la philosophie et des arts, instruisaient, ou célébraient les vertus, et donnaient naissance à ces noms si chers aux gens qui savent penser, l’atticisme et l’urbanité. Des occupations si opposées peuvent-elles donc mériter les mêmes qualifications ? pouvaient-elles produire les mêmes effets ?
Je ne nierai pas que la corruption générale ne se soit répandue quelquefois jusque sur les lettres, et qu’elle n’ait produit des excès dangereux ; mais doit-on confondre la noble destination des sciences avec l’abus criminel qu’on en a pu faire ? Mettra-t-on dans la balance quelques épigrammes de Catulle ou de Martial, contre les nombreux volumes philosophiques, politiques et moraux, de Cicéron, contre le sage poème de Virgile ?
D’ailleurs, les ouvrages licencieux sont ordinairement le fruit de l’imagination, et non celui de la science et du travail. Les hommes dans tous les temps et dans tous les pays ont eu des passions ; ils les ont chantées. La France avait des romanciers et des troubadours longtemps avant qu’elle eût des savants et des philosophes. En supposant donc que les sciences et les arts eussent été étouffés dans leur berceau, toutes les idées inspirées par les passions n’en auraient pas moins été réalisées en prose et en vers ; avec cette différence que nous aurions eu de moins tout ce que les philosophes, les poètes et les historiens ont fait pour nous plaire ou pour nous instruire.
Athènes fut enfin forcée de céder à la fortune de la Macédoine ; mais elle ne céda qu’avec l’univers. C’était un torrent rapide qui entraînait tout ; et c’est perdre le temps que de chercher des causes particulières où l’on voit une force supérieure si marquée.
Rome, maîtresse du monde, ne trouvait plus d’ennemis ; il s’en forma dans son sein. Sa grandeur fit sa perte. Les lois d’une petite ville n’étaient pas faites pour gouverner le monde entier ; elles avaient pu suffire contre les factions des Manlius, des Cassius et des Gracques : elles succombèrent sous les armées de Sylla, de César et d’Octave : Rome perdit sa liberté, mais elle conserva sa puissance. Opprimée par les soldats qu’elle payait, elle était encore la terreur des nations. Ses tyrans étaient tour-à-tour déclarés pères de la patrie et massacrés. Un monstre indigne du nom d’homme se faisait proclamer empereur ; et l’auguste corps du sénat n’avait plus d’autres fonctions que celle de le mettre au rang des dieux. Étranges alternatives d’esclavage et de tyrannie, mais telles qu’on les a vues dans tous les états où la milice disposait du trône. Enfin de nombreuses irruptions des barbares vinrent renverser et fouler aux pieds ce vieux colosse ébranlé de toutes parts ; et de ses débris se formèrent tous les empires qui ont subsisté depuis.
Ces sanglantes révolutions ont-elles donc quelque chose de commun avec les progrès des lettres ? Partout je vois des causes purement politiques. Si Rome eût encore quelques beaux jours, ce fut sous des empereurs philosophes. Sénèque a-t-il donc été le corrupteur de Néron ? est-ce l’étude de la philosophie et des arts qui fit autant de monstres des Caligula, des Domitien, des Héliogabale ? Les lettres qui s’étaient élevées avec la gloire de Rome, ne tombèrent-elles pas sous ces règnes cruels ? Elles s’affaiblirent ainsi par degrés avec le vaste empire auquel la destinée du monde semblait être attachée : leurs ruines furent communes, et l’ignorance envahit l’univers une seconde fois avec la barbarie et la servitude, ses compagnes fidèles.
Disons donc que les muses aiment la liberté, la gloire et le bonheur. Partout je les vois prodiguer leurs bienfaits sur les nations, au moment où elles sont les plus florissantes. Elles n’ont plus redouté les glaces de la Russie, sitôt qu’elles ont été attirées dans ce puissant empire par le héros singulier qui en a été, pour ainsi dire, le créateur : le législateur de Berlin, le conquérant de la Silésie, les fixe aujourd’hui dans le nord de l’Allemagne, qu’elles font retentir de leurs chants.
S’il est arrivé quelquefois que la gloire des empires n’a pas survécu longtemps à celle des lettres, c’est qu’elle était à son comble lorsque les lettres ont été cultivées, et que le sort des choses humaines est de ne pas durer longtemps dans le même état. Mais bien loin que les sciences y contribuent, elles périssent infailliblement frappées des mêmes coups ; en sorte que l’on peut observer que les progrès des lettres et leur déclin sont ordinairement dans une juste proportion avec la fortune et l’abaissement des empires.
Cette vérité se confirme encore par l’expérience des derniers temps. L’esprit humain, après une éclipse de plusieurs siècles, sembla s’éveiller d’un profond sommeil. On fouilla dans les cendres antiques, et le feu sacré se ralluma de toutes parts. Nous devons encore aux Grecs cette seconde génération des sciences. Mais dans quel temps reprirent-elles cette nouvelle vie ? ce fut lorsque l’Europe, après tant de convulsions violentes, eût enfin pris une position assurée, et une forme plus heureuse.
Ici se développe un nouvel ordre de choses. Il ne s’agit plus de ces petits royaumes domestiques renfermés dans l’enceinte d’une ville ; de ces peuples condamnés à combattre pour leurs héritages et leurs maisons, tremblants sans cesse pour une patrie toujours prête à leur échapper : c’est une monarchie vaste et puissante, combinée dans toutes ses parties par une législation profonde. Tandis que cent mille soldats combattent gaiement pour la sureté de l’état, vingt millions de citoyens heureux et tranquilles, occupés à sa prospérité intérieure, cultivent sans alarmes les immenses campagnes, font fleurir les lois, le commerce, les arts, et les lettres, dans l’enceinte des villes : toutes les professions diverses, appliquées uniquement à leur objet, sont maintenues dans un juste équilibre, et dirigées au bien général par la main puissante qui les conduit et les anime. Telle est la faible image du beau règne de Louis XIV, et de celui sous lequel nous avons le bonheur de vivre : la France riche, guerrière, et savante, est devenue le modèle et l’arbitre de l’Europe ; elle sait vaincre et chanter ses victoires : ses philosophes mesurent la terre et son roi la pacifie.
Qui osera soutenir que le courage des Français ait dégénéré depuis qu’ils ont cultivé les lettres ? Dans quel siècle a-t-il éclaté plus glorieusement qu’à Montalban, Lawfelt, et dans tant d’autres occasions que je pourrais citer ? Ont-ils jamais fait paraître plus de constance que dans les retraites de Prague et de Bavière ? qu’y a-t-il enfin de supérieur dans l’antiquité au siège de Berg-op-Zoom, et à ces braves grenadiers renouvelés tant de fois, qui volaient avec ardeur aux mêmes postes, où ils venaient de voir foudroyer ou engloutir les héros qui les précédaient.
En vain veut-on nous persuader que le rétablissement des sciences a gâté les moeurs. On est d’abord obligé de convenir que les vices grossiers de nos ancêtres sont presqu’entièrement proscrits parmi nous.
C’est déjà un grand avantage pour la cause des lettres, que cet aveu qu’on est forcé de faire. En effet, les débauches, les querelles, et les combats qui en étaient les suites, les violences des grands, la tyrannie des pères, la bizarrerie de la vieillesse, les égarements impétueux des jeunes gens, tous ces excès si communs autrefois, funestes effets de l’ignorance et de l’oisiveté, n’existent plus depuis que nos moeurs ont été adoucies par les connaissances dont tous les esprits sont occupés ou amusés.
On nous reproche des vices raffinés et délicats ; c’est que partout où il y a des hommes, il y aura des vices : mais les voiles ou la parure dont ils se couvrent, sont du moins l’aveu de leur honte, et un témoignage du respect public pour la vertu.
S’il y a des modes de folie, de ridicule et de corruption, elles ne se trouvent que dans la capitale seulement, et ce n’est même que dans un tourbillon d’hommes perdus par les richesses et l’oisiveté. Les provinces entières, et la plus grande partie de Paris, ignorent ces excès, ou ne les connaissent que de nom. Jugera-t-on toute la nation sur les travers d’un petit nombre d’hommes ? Des écrits ingénieux réclament cependant contre ces abus ; la corruption ne jouit de ses prétendus succès que dans des têtes ignorantes ; les sciences et les lettres ne cessent point de déposer contre elle ; la morale la démasque, la philosophie humilie ses petits triomphes ; la comédie, la satire, l’épigramme la percent de mille traits.
Les bons livres sont la seule défense des esprits faibles, c’est-à-dire, des trois quarts des hommes contre la contagion de l’exemple. Il n’appartient qu’à eux de conserver fidèlement le dépôt des moeurs. Nos excellents ouvrages de morale survivront éternellement à ces brochures licencieuses qui disparaissent rapidement avec le goût de mode qui les a fait naître. C’est outrager injustement les sciences et les arts, que de leur imputer ces productions honteuses. L’esprit seul, échauffé par les passions, suffit pour les enfanter. Les savants, les philosophes, les grands orateurs, et les grands poètes, bien loin d’en être les auteurs, les méprisent, ou même ignorent leur existence : il y a plus ; dans le nombre infini des grands écrivains en tout genre qui ont illustré le dernier règne, à peine en trouve-t-on deux ou trois qui aient abusé de leurs talents. Quelle proportion entre les reproches qu’on peut leur faire, et les avantages immortels que le genre humain a retirés des sciences cultivées ? Des écrivains, la plupart obscurs, se sont jetés de nos jours dans de plus grands excès ; heureusement cette corruption a peu duré ; elle paraît presque entièrement éteinte ou épuisée. Mais c’était une suite particulière du goût léger et frivole de notre nation ; l’Angleterre et l’Italie n’ont point de semblables reproches à faire aux lettres.
Je pourrais me dispenser de parler du luxe, puisqu’il naît immédiatement des richesses, et non des sciences et des arts. Et quel rapport peut avoir avec les lettres le luxe du faste et de la mollesse, qui est le seul que la morale puisse condamner ou restreindre ?
Il est, à la vérité, une sorte de luxe ingénieux et savant qui anime les arts et les élève à la perfection. C’est lui qui multiplie les productions de la peinture, de la sculpture, et de la musique. Les choses les plus louables en elles-mêmes doivent avoir leurs bornes ; et une nation serait justement méprisée, qui, pour augmenter le nombre des peintres et des musiciens, se laisserait manquer de laboureurs et de soldats. Mais lorsque les armées sont complètes et la terre cultivée, à quoi employer le loisir du reste des citoyens ? Je ne vois pas pourquoi ils ne pourraient pas se donner des tableaux, des statues et des spectacles.
Vouloir rappeler les grands états aux petites vertus des petites républiques, c’est vouloir contraindre un homme fort et robuste à bégayer au berceau ; c’était la folie de Caton : avec l’humeur et les préjugés héréditaires dans sa famille, il déclama toute sa vie, combattit, et mourut enfin sans avoir rien fait d’utile pour sa patrie. Les anciens Romains labouraient d’une main et combattaient de l’autre. C’étaient de grands hommes, je le crois, quoiqu’ils ne fissent que de petites choses ; ils se consacraient tout entiers à leur patrie, parce qu’elle était éternellement en danger. Dans ces premiers temps on ne savait qu’exister ; la tempérance et le courage ne pouvaient être de vraies vertus, ce n’était que des qualités forcées : on était alors dans une impossibilité physique d’être voluptueux ; et qui voulait être lâche, devait se résoudre à être esclave. Les états s’accrurent : l’inégalité des biens s’introduisit nécessairement : un proconsul d’Asie pouvait-il être aussi pauvre que ces consuls anciens, demi-bourgeois et demi-paysans, qui ravageaient un jour les champs des Fidénates, et revenaient le lendemain cultiver les leurs ? Les circonstances seules ont fait ces différences : la pauvreté ni la richesse ne font point la vertu ; elle est uniquement dans le bon ou le mauvais usage des biens ou des maux que nous avons reçus de la nature et de la fortune.
Après avoir justifié les lettres sur l’article du luxe, il me reste à faire voir que la politesse qu’elles ont introduite dans nos moeurs, est un des plus utiles présents qu’elles pussent faire aux hommes. Supposons que la politesse n’est qu’un masque trompeur qui voile tous les vices, c’est présenter l’exception au lieu de la règle, et l’abus de la chose à la place de la chose même.
Mais que deviendront ces accusations, si la politesse n’est en effet que l’expression d’une âme douce et bienfaisante ? L’habitude d’une si louable imitation serait seule capable de nous élever jusqu’à la vertu même ; tel est le mépris de la coutume Nous devenons enfin ce que nous feignons d’être. Il entre dans la politesse des moeurs plus de philosophie qu’on ne pense ; elle respecte le nom et la qualité d’homme ; elle seule conserve entre eux une sorte d’égalité fictive ; faible, mais précieux reste de leur ancien droit naturel. Entre égaux, elle devient la médiatrice de leur amour-propre ; elle est le sacrifice perpétuel de l’humeur et de l’esprit de singularité.
Dira-t-on que tout un peuple qui exerce habituellement ces démonstrations de douceur, de bienveillance, n’est composé que de perfides et de dupes ? Croira-t-on que tous soient en même temps et trompeurs et trompés ?
Nos coeurs ne sont point assez parfaits pour se montrer sans voile : la politesse est un vernis qui adoucit les teintes tranchantes des caractères ; elle rapproche les hommes, et les engage à s’aimer par les ressemblances générales qu’elle répand sur eux ; sans elle la société n’offrirait que des disparates, et des chocs ; on se haïrait par les petites choses ; et avec cette disposition il serait difficile de s’aimer même pour les plus grandes qualités. On a plus souvent besoin de complaisance que de services ; l’ami le plus généreux m’obligera peut-être tout au plus une fois dans sa vie, mais une société douce et polie embellit tous les moments du jour. Enfin la politesse place les vertus ; elle seule leur enseigne ces combinaisons fines qui les subordonnent les unes aux autres dans d’admirables proportions, ainsi que ce juste milieu, au-deçà et au-delà duquel elles perdent infiniment de leur prix.
On ne se contente pas d’attaquer les sciences dans les effets qu’on leur attribue ; on les empoisonne jusque dans leur source ; on nous peint la curiosité comme un penchant funeste ; on charge son portrait des couleurs les plus odieuses. J’avouerai que l’allégorie de Pandore peut avoir un bon côté dans le système moral ; mais il n’en est pas moins vrai que nous devons à nos connaissances et par conséquent à notre curiosité, tous les biens dont nous jouissons. Sans elle, réduits à la condition des brutes, notre vie se passerait à ramper sur la petite portion de terrain destiné à nous nourrir et à nous engloutir un jour. L’état d’ignorance est un état de crainte et de besoin, tout est danger alors pour notre fragilité : la mort gronde sur nos têtes, elle est cachée dans l’herbe que nous foulons aux pieds. Lorsqu’on craint tout, et qu’on a besoin de tout, quelle disposition plus raisonnable que celle de vouloir tout connaître ?
Telle est la noble distinction d’un être pensant : serait-ce donc en vain que nous aurions été doués seuls de cette faculté divine ? C’est s’en rendre digne que d’en user.
Les premiers hommes se contentèrent de cultiver la terre pour en tirer le blé : ensuite on creusa dans ses entrailles, on en arracha les métaux. Les mêmes progrès se sont faits dans les sciences ; on ne s’est pas contenté des découvertes les plus nécessaires ; on s’est attaché avec ardeur à celles qui ne paraissaient que difficiles et glorieuses. Quel était le point où l’on aurait dû s’arrêter ? Ce que nous appelons génie, n’est autre chose qu’une raison sublime et courageuse ; il n’appartient qu’à lui seul de se juger.
Ces globes lumineux placés loin de nous à des distances si énormes, sont nos guides dans la navigation : et l’étude de leurs situations respectives, qu’on n’a peut-être regardées d’abord que comme l’objet de la curiosité la plus vaine, est devenue une des sciences la plus utile. La propriété singulière de l’aimant, qui n’était pour nos pères qu’une énigme frivole de la nature, nous a conduits, comme par la main, à travers l’immensité des mers.
Deux verres placés et taillés d’une certaine manière, nous ont montré une nouvelle scène de merveilles que nos yeux ne soupçonnaient pas.
Les expériences du tube électrisé semblaient n’être qu’un jeu : peut-être leur devra-t-on un jour la connaissance du règne universel de la nature.
Après la découverte de ces rapports si imprévus, si majestueux, entre les plus petites et les plus grandes choses, quelles connaissances oserions-nous dédaigner ? En savons-nous assez pour mépriser ce que nous ne savons pas ? Bien loin d’étouffer la curiosité, ne semble-t-il pas au contraire, que l’Être suprême ait voulu la réveiller par des découvertes singulières, qu’aucune analogie n’avait annoncées ?
Mais de combien d’erreurs est assiégée l’étude de la vérité ? Quelle audace, nous dit-on, ou plutôt quelle témérité de s’engager dans des routes trompeuses, où tant d’autres se sont égarés ? Sur ces principes, il n’y aura plus rien que nous osions entreprendre ; la crainte éternelle des maux nous privera de tous les biens où nous aurions pu aspirer, puisqu’il n’en est point sans mélange. La véritable sagesse, au contraire, consiste seulement à les épurer autant que notre condition le permet.
Tous les reproches, que l’on fait à la philosophie, attaquent l’esprit humain, ou plutôt l’auteur de la nature, qui nous a faits tels que nous sommes. Les philosophes étaient des hommes ; ils se sont trompés. Doit-on s’en étonner ? Plaignons-les, profitons de leurs fautes, et corrigeons-nous ; songeons que c’est à leurs erreurs multipliées que nous devons la possession des vérités dont nous jouissons. Il fallait épuiser les combinaisons de tous ces divers systèmes, la plupart si répréhensibles et si outrés, pour parvenir à quelque chose de raisonnable. Mille routes conduisent à l’erreur ; une seule mène à la vérité. Faut-il être surpris qu’on se soit mépris si souvent sur celle-ci, et qu’elle ait été découverte si tard ?
L’esprit humain était trop borné pour embrasser d’abord la totalité des choses. Chacun de ces philosophes ne voyait qu’une face : ceux-là rassemblaient les motifs de douter ; ceux-ci réduisaient tout en dogmes : chacun d’eux avait son principe favori, son objet dominant, auquel il rapportait toutes les idées. Les uns faisaient entrer la vertu dans la composition du bonheur, qui était la fin de leurs recherches ; les autres se proposaient la vertu même, comme leur unique objet, et se flattaient d’y rencontrer le bonheur. Il y en avait qui regardaient la solitude et la pauvreté, comme l’asile des moeurs ; d’autres usaient des richesses comme d’un instrument de leur félicité et de celle d’autrui ; quelques-uns fréquentaient les cours et les assemblées publiques, pour rendre leur sagesse utile aux rois et aux peuples. Un seul homme n’est pas tous : un seul esprit, un seul système n’enferme pas toute la science ; c’est par la comparaison des extrêmes, que l’on saisit enfin le juste milieu ; c’est par le combat des erreurs qui s’entredétruisent, que la vérité triomphe : ces diverses parties se modifient, s’élèvent, et se perfectionnent mutuellement ; elles se rapprochent enfin, pour former la chaîne des vérités ; les nuages se dissipent, et la lumière de l’évidence se lève.
Je ne dissimulerai cependant pas que les sciences ont rarement atteint l’objet qu’elles s’étaient proposé. La métaphysique voulait connaître la nature des esprits, et non moins utile, peut-être, elle n’a fait que nous développer leurs opérations : le physicien a entrepris l’histoire de la nature, et n’a imaginé que des romans ; mais en poursuivant un objet chimérique, combien n’a-t-il pas fait de découvertes admirables ? La chimie n’a pu nous donner de l’or, et sa folie nous a valu d’autres miracles dans ses analyses et ses mélanges. Les sciences sont donc utiles jusque dans leurs écarts et leurs dérèglements ; il n’y a que l’ignorance qui n’est jamais bonne à rien. Peut-être ont-elles trop élevé leurs prétentions. Les anciens, à cet égard, paraissaient plus sages que nous : nous avons la manie de vouloir procéder toujours par démonstrations ; il n’y a si petit professeur qui n’ait ses arguments et ses dogmes, et par conséquent ses erreurs et ses absurdités. Cicéron et Platon traitaient la philosophie en dialogues : chacun des interlocuteurs faisait valoir son opinion : on disputait, on cherchait, et on ne se piquait point de prononcer. Nous n’avons peut-être que trop écrit sur l’évidence ; elle est plus propre à être sentie qu’à être définie ; mais nous avons presque perdu l’art de comparer les probabilités et les vraisemblances, et de calculer le degré de consentement qu’on leur doit. Qu’il y a peu de choses démontrées ! et combien n’y en a-t-il pas, qui ne sont que probables ! Ce serait rendre un grand service aux hommes que de donner une méthode pour l’opinion.
L’esprit de système qui s’est longtemps attaché à des objets où il ne pouvait presque que nous égarer, devrait régler l’acquisition, l’enchaînement et le progrès de nos idées : nous avons besoin d’un ordre entre les diverses sciences, pour vous conduire des plus simples aux plus composées, et parvenir ainsi à construire une espèce d’observatoire spirituel, d’où nous puissions contempler toutes nos connaissances ; ce qui est le plus haut degré de l’esprit.
La plupart des sciences ont été faites au hasard ; chaque auteur a suivi l’idée qui le dominait, souvent sans savoir où elle devait le conduire : un jour viendra où tous les livres seront extraits et refondus, conformément à un certain système qu’on se sera formé ; alors les esprits ne feront plus de pas inutiles, hors de la route, et souvent en arrière. Mais quel est le génie en état d’embrasser toutes les connaissances humaines, de choisir le meilleur ordre pour les présenter à l’esprit ? Sommes-nous assez avancés pour cela ? Il est du moins glorieux de le tenter : la nouvelle Encyclopédie doit former une époque mémorable dans l’histoire des lettres.
Le temple des sciences est un édifice immense, qui ne peut s’achever que dans la durée des siècles. Le travail de chaque homme est peu de chose dans un ouvrage si vaste ; mais le travail de chaque homme y est nécessaire. Le ruisseau qui porte ses eaux à la mer, doit-il s’arrêter dans sa course, en considérant la petitesse de son tribut ? Quels éloges ne doit-on pas à ces hommes généreux, qui ont percé et écrit pour la postérité ? Ne bornons point nos idées à notre vie propre ; étendons-les sur la vie totale du genre humain ; méritons d’y participer, et que l’instant rapide où nous aurons vécu, soit digne d’être marqué dans son histoire.
Pour bien juger de l’élévation d’un philosophe, ou d’un homme de lettres, au-dessus du commun des hommes, il ne faut que considérer le sort de leurs pensées : celles de l’un, utiles à la société générale, sont immortelles, et consacrées à l’admiration de tous les siècles ; tandis que le autres voient disparaître toutes leurs idées avec le jour, la circonstance, le moment qui les a vu naître : chez les trois quarts des hommes, le lendemain efface la veille, sans qu’il en reste la moindre trace.
Je ne parlerai point de l’astrologie judiciaire, de la cabale, et de toutes les sciences qu’on appelait occultes : elles n’ont servi qu’à prouver que la curiosité est un penchant invincible ; et quand les vraies sciences n’auraient fait que nous délivrer de celles qui en usurpaient si honteusement le nom, nous leur devrions déjà beaucoup.
On nous oppose un jugement de Socrate, qui porta non sur les savants, mais sur les sophistes ; non sur les sciences, mais sur l’abus qu’on en peut faire : Socrate était chef d’une secte qui enseignait à douter, et il censurait avec justice l’orgueil de ceux qui prétendaient tout savoir. La vraie science est bien éloignée de cette affection. Socrate est ici témoin contre lui-même ; le plus savant des Grecs ne rougissait point de son ignorance. Les sciences n’ont donc pas leurs sources dans nos vices ; elles ne sont donc pas toutes nées de l’orgueil humain ; déclamation vaine, qui ne peut faire illusion qu’à des esprits prévenus.
On demande, par exemple, ce que deviendrait l’histoire, s’il n’y avait ni guerriers, ni tyrans, ni conspirateurs. Je réponds qu’elle serait l’histoire des vertus des hommes. Je dirai plus ; si les hommes étaient tous vertueux, ils n’auraient plus besoin, ni de juges, ni de magistrats, ni de soldats. À quoi s’occuperaient-ils ? Il ne leur resterait que les sciences et les arts. La contemplation des choses naturelles, l’exercice de l’esprit, sont donc la plus noble et la plus pure fonction de l’homme.
Dire que les sciences sont nées de l’oisiveté, c’est abuser visiblement des termes. Elles naissent du loisir, il est vrai ; mais elles garantissent de l’oisiveté. Le citoyen que ses besoins attachent à la charrue, n’est pas plus occupé que le géomètre ou l’anatomiste : j’avoue que son travail est de première nécessité ; mais sous prétexte que le pain est nécessaire, faut-il que tout le monde se mette à labourer la terre ? et parce qu’il est plus nécessaire que les lois, le laboureur sera-t-il élevé au-dessus du magistrat ou du ministre ? Il n’y a point d’absurdités où de pareils principes ne puissent nous conduire.
Il semble, nous dit-on, qu’on ait trop de laboureurs, et qu’on craigne de manquer de philosophes. Je demanderai à mon tour, si l’on craint que les professions lucratives ne manquent de sujets pour les exercer. C’est bien mal connaître l’empire de la cupidité ; tout nous jette dès notre enfance dans les conditions utiles ; et quels préjugés n’a-t-on pas à vaincre, quel courage ne faut-il pas, pour oser n’être qu’un Descartes, un Newton, un Locke ?
Sur quel fondement peut-on reprocher aux sciences d’être nuisibles aux qualités morales ? Quoi ! l’exercice du raisonnement, qui nous a été donné pour guide ; les sciences mathématiques, qui, en renfermant tant d’utilités relatives à nos besoins présents, tiennent l’esprit si éloigné des idées inspirées par les sens et par la cupidité ; l’étude de l’antiquité, qui fait partie de l’expérience, la première science de l’homme ; les observations de la nature, si nécessaires à la conservation de notre être, et qui nous élèvent jusqu’à son auteur : toutes ces connaissances contribueraient à détruire les moeurs ! Par quel prodige opéreraient-elles un effet si contraire aux objets qu’elles se proposent ? Et on ose traiter d’éducation insensée celle qui occupe la jeunesse de tout ce qu’il y a jamais eu de noble et d’utile dans l’esprit des hommes ! Quoi, les ministres d’une religion pure et sainte, à qui la jeunesse est ordinairement confiée parmi nous, lui laisseraient ignorer les devoirs de l’homme et du citoyen ! Suffit-il d’avancer une imputation si injuste, pour la persuader ? On prétend nous faire regretter l’éducation des Perses ; cette éducation fondée sur des principes barbares, qui donnait un gouverneur pour apprendre à ne rien craindre, un autre pour la tempérance, un autre enfin pour enseigner à ne point mentir ; comme si les vertus étaient divisées, et devaient former chacune un art séparé. La vertu est un être unique, indivisible : il s’agit de l’inspirer, non de l’enseigner ; d’en faire aimer la pratique, et non d’en démontrer la théorie.
On se livre ensuite à de nouvelles déclamations contre les arts et les sciences, sous prétexte que le luxe va rarement sans elles, et qu’elles ne vont jamais sans lui. Quand j’accorderais cette proposition, que pourrait-on en conclure ? La plupart des sciences me paraissent d’abord parfaitement désintéressées dans cette prétendue objection : le géomètre, l’astronome, le physicien ne sont pas suspects assurément. À l’égard des arts, s’ils ont en effet quelque rapport avec le luxe, c’est un côté louable de ce luxe même, contre lequel on déclame tant, sans le bien connaître. Quoique cette question doive être regardée comme étrangère à mon sujet, je ne puis m’empêcher de dire, que tant qu’on ne voudra raisonner sur cette matière que par comparaison du passé au présent, on en tirera les plus mauvaises conséquences du monde. Lorsque les hommes marchaient tout nus, celui qui s’avisa le premier de porter des sabots passa pour un voluptueux : de siècle en siècle, on n’a jamais cessé de crier à la corruption, sans comprendre ce qu’on voulait dire ; le préjugé toujours vaincu, renaissait fidèlement à chaque nouveauté.
Le commerce et le luxe sont devenus les liens des nations. La terre avant eux n’était qu’un champ de bataille, la guerre un brigandage, et les hommes des barbares, qui ne se croyaient nés que pour s’asservir, se piller, et se massacrer mutuellement. Tels étaient ces siècles anciens que l’on veut nous faire regretter.
La terre ne suffisait ni à la nourriture, ni au travail de les habitants ; les sujets devenaient à charge à l’état ; sitôt qu’ils étaient désarmés, il fallait les ramener à la guerre pour se soulager d’un poids incommode. Ces émigrations effroyables des peuples du nord, la honte de l’humanité, qui détruisirent l’empire romain, et qui désolèrent le neuvième siècle, n’avaient d’autres sources que la misère d’un peuple oisif. Au défaut de l’égalité des biens, qui a été longtemps la chimère de la politique, et qui est impossible dans les grands états, le luxe seul peut nourrir et occuper les sujets. Ils ne deviennent pas moins utiles dans la paix que dans la guerre ; leur industrie sert autant que leur courage. Le travail du pauvre est payé du superflu du riche. Tous les ordres des citoyens s’attachent au gouvernement par les avantages qu’ils en retirent.
Tandis qu’un petit nombre d’hommes jouit avec modération de ce qu’on nomme luxe, et qu’un nombre infiniment plus petit en abuse, parce qu’il faut que les hommes abusent de tout ; il fait l’espoir, l’émulation et la subsistance d’un million de citoyens, qui languiraient sans lui dans les horreurs de la mendicité. Tel est en France l’état de la capitale. Parcourez les provinces : les proportions y sont encore plus favorables. Vous y trouverez peu d’excès ; le nécessaire commode, assez rare ; l’artisan, le laboureur, c’est-à-dire, le corps de la nation, borné à la simple existence : en sorte qu’on peut regarder le luxe comme une humeur jetée sur une très petite partie du corps politique, qui fait la force et la santé du reste.
Mais, nous dit-on, les arts amollissent le courage : on cite quelques peuples lettrés, qui ont été peu belliqueux, tels que l’ancienne Égypte, les Chinois, et les Italiens modernes. Quelle injustice d’en accuser les sciences ! Il serait trop long d’en rechercher ici les causes. Il suffira de citer, pour l’honneur des lettres, l’exemple des Grecs et des Romains, de l’Espagne, de l’Angleterre et de la France, c’est-à-dire, des nations les plus guerrières et les plus savantes.
Des barbares ont fait de grandes conquêtes ; c’est qu’ils étaient très injustes : ils ont vaincu quelquefois des peuples polices, j’en conclurai, si l’on veut, qu’un peuple n’est pas invincible pour être savant. À toutes ces révolutions, j’opposerai seulement la plus vaste et la plus facile conquête qui ait jamais été faite ; c’est celle de l’Amérique, que les arts et les sciences de l’Europe ont subjuguée avec une poignée de soldats ; preuve sans réplique, de la différence qu’elles peuvent mettre entre les hommes.
J’ajouterai que c’est enfin une barbarie passée de mode, de supposer que les hommes ne sont nés que pour se détruire. Les talents et les vertus militaires méritent sans doute un rang distingué dans l’ordre de la nécessité : mais la philosophie a épuré nos idées sur la gloire, l’ambition des rois n’est à ses yeux que le plus monstrueux des crimes : grâce aux vertus du prince qui nous gouverne, nous osons célébrer la modération et l’humanité.
Que quelques nations au sein de l’ignorance aient eu des idées de la gloire et de la vertu, ce sont des exceptions si singulières, qu’elles ne peuvent former aucun préjugé contre les sciences, pour nous en convaincre, jetons les yeux sur l’immense continent de l’Afrique, où nul mortel n’est assez hardi pour pénétrer, ou assez heureux pour l’avoir tenté impunément. Un bras de mer sépare à peine les contrées savantes et heureuses de l’Europe, de ces régions funestes, où l’homme est ennemi né de l’homme, où les souverains ne sont que les assassins privilégiés d’un peuple esclave. D’où naissent ces différences si prodigieuses entre des climats si voisins, où sont ces beaux rivages que l’on nous peint parés par les mains de la nature ? L’Amérique ne nous offre pas des spectacles moins honteux pour l’espèce humaine. Pour un peuple vertueux dans l’ignorance, on en comptera cent barbares ou sauvages. Partout je vois l’ignorance enfanter l’erreur, les préjugés, les violences, les passions et les crimes. La terre abandonnée, sans culture n’est point oisive ; elle produit des épines et des poisons, elle nourrit des monstres.
J’admire les Brutus, les Décius, les Lucrèce, les Virginius, les Scévola ; mais j’admirerai plus encore un état puissant et bien gouverné, où les citoyens ne seront point condamnés à des vertus si cruelles.
Cincinnatus vainqueur retournait à sa charrue : dans un siècle plus heureux, Scipion triomphant revenait goûter avec Lélius et Térence les charmes de la philosophie et des lettres, ceux de l’amitié plus précieux encore. Nous célébrons Fabricius, qui avec ses rares cuites sous la cendre, méprise l’or de Pyrrhus : mais Titus, dans la somptuosité de ses palais, mesurant son bonheur sur celui qu’il procure au monde par ses bienfaits et par ses lois, devient le héros de mon coeur. Au lieu de cet antique héroïsme, superstitieux, rustique, ou barbare, que j’admirais en frémissant ; j’adore une vertu éclairée, heureuse et bienfaisante ; l’idée de mon existence s’embellit : j’apprends à honorer et à chérir l’humanité.
Qui pourrait être assez aveugle, ou assez injuste, pour n’être pas frappé de ces différences ? Le plus beau spectacle de la nature, c’est l’union de la vertu et du bonheur ; les sciences et les arts peuvent seuls élever la raison à cet accord sublime. C’est de leur secours qu’elle emprunte des forces pour vaincre les passions, des lumières pour dissiper leurs prestiges, de l’élévation pour apprécier leurs petitesses, des attraits enfin et des dédommagements pour se distraire de leurs séductions.
On a dit que le crime n’était qu’un faux jugement. [48] Les sciences, dont le premier objet est l’exercice et la perfection du raisonnement, sont donc les guides les plus assurés des moeurs. L’innocence sans principes et sans lumières, n’est qu’une qualité de tempérament, aussi fragile que lui. La sagesse éclairée connaît ses ennemis et ses forces. Au moyen de son point de vue fixe, elle purifie les biens matériels, et en extrait le bonheur : elle sait tour-à-tour s’abstenir et jouir dans les bornes qu’elle s’est prescrites.
Il n’est pas plus difficile de faire voir l’utilité des arts pour la perfection des moeurs. On comptera les abus que les passions en ont fait quelquefois : mais qui pourra compter les biens qu’ils ont produits ?
Ôtez les arts du monde : que reste-t-il ? les exercices du corps et les passions. L’esprit n’est plus qu’un agent matériel, ou l’instrument du vice. On ne se délivre de ses passions que par dégoût : les arts sont nécessaires à une nation heureuse ; s’ils sont occasion de quelques désordres, n’en accusons que l’imperfection même de notre nature ; de quoi n’abuse-t-elle pas ? Ils ont donné l’être aux plaisirs de l’âme, les seuls qui soient dignes de nous : nous devons à leurs séductions utiles l’amour de la vérité et des vertus, que la plupart des hommes auraient haïes et redoutées si elles n’eussent été parées de leurs mains.
C’est à tort qu’on affecte de regarder leurs productions comme frivoles. La sculpture, la peinture flattent la tendresse, consolent les regrets, immortalisent les vertus et les talents ; elles sont des sources vivants de l’émulation ; César versait des larmes en contemplant la statue d’Alexandre.
L’harmonie a sur nous des droits naturels, que nous voudrions en vain méconnaître ; la Fable a dit, qu’elle arrêtait le cours des flots : elle fait plus ; elle suspend la pensée ; elle calme nos agitations, et nos troubles les plus cruels ; elle en anime la valeur, et préside aux plaisirs.
Ne semble-t-il pas que la divine poésie ait dérobé le feu du ciel pour animer toute la nature ? Quelle âme peut être inaccessible à sa touchante magie ? Elle adoucit le maintien sévère de la vérité, elle fait sourire la sagesse ; les chefs-d’oeuvre du théâtre doivent être considérés comme de savantes expériences du coeur humain.
C’est aux arts enfin que nous devons le beau choix des idées, les grâces de l’esprit et l’enjouement ingénieux qui font les charmes de la société ; ils ont doré les liens qui nous unissent, orné la scène du monde, et multiplié les bienfaits de la Nature.
FIN du DISCOURS DE M. BORDES
Réponse de J.J. Rousseau
au discours de M. Bordes.
[49]
Ne, dum tacemus, non verecundiae sed diffidentiae causa tacere videamur,
Cyprian contra Demet.
C’est avec une extrême répugnance que j’amuse de mes disputes des lecteurs oisifs qui se soucient très peu de la vérité ; mais la manière dont on vient de l’attaquer me force à prendre sa défense encore une fois, afin que mon silence ne soit pas pris par la multitude pour un aveu, ni pour un dédain par les philosophes.
Il faut me répéter ; je le sens bien ; et le public ne me le pardonnera pas. Mais les sages diront : Cet homme n’a pas besoin de chercher sans cesse de nouvelles raisons ; c’est une preuve de la solidité des siennes.[50]
Comme ceux qui m’attaquent ne manquent jamais de s’écarter de la question et de supprimer les distinctions essentielles que j’y ai mises, il faut toujours commencer par les y ramener. Voici donc un sommaire des propositions que j’ai soutenues et que je soutiendrai aussi longtemps que je ne consulterai d’autre intérêt que celui de la vérité.
Les sciences sont le chef-d’œuvre du génie et de la raison. L’esprit d’imitation a produit les beaux-arts, et l’expérience les a perfectionnés. Nous sommes redevables aux arts mécaniques d’un grand nombre d’inventions utiles qui ont ajouté aux charmes et aux commodités de la vie. Voilà des vérités dont je conviens de très bon cœur assurément. Mais considérons maintenant toutes ces connaissances par rapport aux mœurs.[51]
Si des intelligences célestes cultivaient les sciences, il n’en résulterait que du bien : j’en dis autant des grands hommes qui sont faits pour guider les autres. Socrate savant et vertueux fut l’honneur de l’humanité : mais les vices des hommes vulgaires empoisonnent les plus sublimes connaissances et les rendent pernicieuses aux nations ; les méchants en tirent beaucoup de choses nuisibles ; les bons en tirent peu d’avantage. Si nul autre que Socrate ne se fût piqué de philosophie à Athènes, le sang d’un juste n’eût point crié vengeance contre la patrie des sciences et des arts.[52]
C’est une question à examiner, s’il serait avantageux aux hommes d’avoir de la science, en supposant que ce qu’ils appellent de ce nom le méritât en effet : mais c’est une folie de prétendre que les chimères de la philosophie, les erreurs et les mensonges des philosophes, puissent jamais être bons à rien. Serons-nous toujours dupes de mots ? et ne comprendrons-nous jamais qu’études, connaissances, savoir et philosophie, ne sont que de vains simulacres élevés par l’orgueil humain, et très indignes des noms pompeux qu’il leur donne ?
À mesure que le goût de ces niaiseries s’étend chez une nation, elle perd celui des solides vertus ; car il en coûte moins pour se distinguer par du babil que par de bonnes mœurs, dès qu’on est dispensé d’être homme de bien, pourvu qu’on soit un homme agréable.
Plus l’intérieur se corrompt et plus l’extérieur se compose[53] : c’est ainsi que la culture des lettres engendre insensiblement la politesse. Le goût naît encore de la même source. L’approbation publique étant le premier prix des travaux littéraires, il est naturel que ceux qui s’en occupent réfléchissent sur les moyens de plaire ; et ce sont ces réflexions qui à la longue forment le style, épurent le goût, et répandent partout les grâces et l’urbanité. Toutes ces choses seront, si l’on veut, le supplément de la vertu, mais jamais on ne pourra dire qu’elles soient la vertu, et rarement elles s’associeront avec elle. Il y aura toujours cette différence, que celui qui se rend utile travaille pour les autres, et que celui qui ne songe qu’à se rendre agréable ne travaille que pour lui. Le flatteur, par exemple, n’épargne aucun soin pour plaire, et cependant il ne fait que du mal.
La vanité et l’oisiveté, qui ont engendré nos sciences, ont aussi engendré le luxe. Le goût du luxe accompagne toujours celui des lettres, et le goût des lettres accompagne souvent celui du luxe[54] : toutes ces choses se tiennent assez fidèle compagnie, parce qu’elles sont l’ouvrage des mêmes vices.
Si l’expérience ne s’accordait pas avec ces propositions démontrées, il faudrait chercher les causes particulières de cette contrariété. Mais la première idée de ces propositions est née elle-même d’une longue méditation sur l’expérience : et pour voir à quel point elle les confirme, il ne faut qu’ouvrir les annales du monde.
Les premiers hommes furent très ignorants. Comment oserait-on dire qu’ils étaient corrompus, dans des temps où les sources de la corruption n’étaient pas encore ouvertes ?
À travers l’obscurité des anciens temps et la rusticité des anciens peuples, on aperçoit chez plusieurs d’entre eux de fort grandes vertus, surtout une sévérité de mœurs qui est une marque infaillible de leur pureté, la bonne foi, l’hospitalité, la justice, et ce qui est très important, une grande horreur pour la débauche[55], mère féconde de tous les autres vices. La vertu n’est donc pas incompatible avec l’ignorance.
Elle n’est pas non plus toujours sa compagne ; car plusieurs peuples très ignorants étaient très vicieux. L’ignorance n’est un obstacle ni au bien ni au mal ; elle est seulement l’état naturel de l’homme[56].
On n’en pourra pas dire autant de la science. Tous les peuples savants ont été corrompus, et c’est déjà un terrible préjugé contre elle. Mais comme les comparaisons de peuple à peuple sont difficiles, qu’il y faut faire entrer un fort grand nombre d’objets, et qu’elles manquent toujours d’exactitude par quelque côté, on est beaucoup plus sûr de ce qu’on fait en suivant l’histoire d’un même peuple, et comparant les progrès de ses connaissances avec les révolutions de ses mœurs. Or le résultat de cet examen est que le beau temps, le temps de la vertu de chaque peuple, a été celui de son ignorance ; et qu’à mesure qu’il est devenu savant, artiste, et philosophe, il a perdu ses mœurs et sa probité ; il est redescendu à cet égard au rang des nations ignorantes et vicieuses qui font la honte de l’humanité. Si l’on veut s’opiniâtrer à y chercher des différences, j’en puis reconnaître une, et la voici : c’est que tous les peuples barbares, ceux mêmes qui sont sans vertu, honorent cependant toujours la vertu ; au lieu qu’à force de progrès les peuples savants et philosophes parviennent enfin à la tourner en ridicule et à la mépriser. C’est quand une nation est une fois à ce point qu’on peut dire que la corruption est au comble et qu’il ne faut plus espérer de remèdes.
Tel est le sommaire des choses que j’ai avancées, et dont je crois avoir donné les preuves. Voyons maintenant celui de la doctrine qu’on m’oppose.
« Les hommes sont méchants naturellement ; ils ont été tels avant la formation des sociétés ; et partout où les sciences n’ont pas porté leur flambeau, les peuples, abandonnés aux seules facultés de l’instinct, réduits avec les lions et les ours à une vie purement animale, sont demeurés plongés dans la barbarie et dans la misère.
« La Grèce seule dans les anciens temps pensa et s’éleva par l’esprit à tout ce qui peut rendre un peuple recommandable. Des philosophes formèrent ses mœurs et lui donnèrent des lois.
« Sparte, il est vrai, fut pauvre et ignorante par institution et par choix ; mais ses lois avaient de grands défauts, ses citoyens un grand penchant à se laisser corrompre ; sa gloire fut peu solide, et elle perdit bientôt ses institutions, ses lois et ses mœurs.
« Athènes et Rome dégénèrent aussi. L’une céda à la fortune de la Macédoine ; l’autre succomba sous sa propre grandeur, parce que les lois d’une petite ville n’étaient pas faites pour gouverner le monde. S’il est arrivé quelquefois que la gloire des grands empires n’ait pas duré longtemps avec celle des lettres, c’est qu’elle était à son comble lorsque les lettres y ont été cultivées, et que c’est le sort des choses humaines de ne pas durer longtemps dans le même état. En accordant donc que l’altération des lois et des mœurs ait influé sur ces grands événements, on ne sera point forcé de convenir que les sciences et les arts y aient contribué ; et l’on peut observer, au contraire, que le progrès et la décadence des lettres est toujours en proportion avec la fortune et l’abaissement des empires.
« Cette vérité se confirme par l’expérience des derniers temps, où l’on voit dans une monarchie vaste et puissante la prospérité de l’état, la culture des sciences et des arts, et la vertu guerrière, concourir à la fois à la gloire et à la grandeur de l’empire.
« Nos mœurs sont les meilleures qu’on puisse avoir ; plusieurs vices ont été proscrits parmi nous ; ceux qui nous restent appartiennent à l’humanité, et les sciences n’y ont nulle part.
« Le luxe n’a rien non plus de commun avec elles : ainsi les désordres qu’il peut causer ne doivent point leur être attribués. D’ailleurs, le luxe est nécessaire dans les grands états ; il y fait plus de bien que de mal ; il est utile pour occuper les citoyens oisifs et donner du pain aux pauvres.
« La politesse doit être plutôt comptée au nombre des vertus qu’au nombre des vices : elle empêche les hommes de se montrer tels qu’ils sont ; précaution très nécessaire pour les rendre supportables les uns aux autres.
« Les sciences ont rarement atteint le but qu’elles se proposent ; mais au moins elles y visent. On avance à pas lents dans la connaissance de la vérité : ce qui n’empêche pas qu’on y fasse quelque progrès.
« Enfin quand il serait vrai que les sciences et les arts amollissent le courage, les biens infinis qu’ils nous procurent ne seraient-ils pas encore préférables à cette vertu barbare et farouche qui fait frémir l’humanité ? » je passe l’inutile et pompeuse revue de ces biens ; et pour commencer sur ce dernier point par un aveu propre à prévenir bien du verbiage, je déclare une fois pour toutes que si quelque chose peut compenser la ruine des mœurs, je suis prêt à convenir que les sciences font plus de bien que de mal. Venons maintenant au reste.
Je pourrais, sans beaucoup de risque, supposer tout cela prouvé, puisque de tant d’assertions si hardiment avancées, il y en a très peu qui touchent le fond de la question, moins encore dont on puisse tirer contre mon sentiment quelque conclusion valable, et que même la plupart d’entre elles fourniraient de nouveaux arguments en ma faveur, si ma cause en avait besoin.
En effet : 1. Si les hommes sont méchants par leur nature, il peut arriver, si l’on veut, que les sciences produiront quelque bien entre leurs mains ; mais il est très certain qu’elles y feront beaucoup plus de mal : il ne faut point donner d’armes à des furieux.
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Si les sciences atteignent rarement leur but, il y aura toujours beaucoup plus de temps perdu que de temps bien employé. Et quand il serait vrai que nous aurions trouvé les meilleures méthodes, la plupart de nos travaux seraient encore aussi ridicules que ceux d’un homme qui, bien sûr de suivre exactement la ligne d’aplomb, voudrait mener un puits jusqu’au centre de la terre.
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Il ne faut point nous faire tant de peur de la vie purement animale, ni la considérer comme le pire état où nous puissions tomber, car il vaudrait encore mieux ressembler à une brebis qu’à un mauvais ange.
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La Grèce fut redevable de ses mœurs et de ses lois à des philosophes et à des législateurs. Je le veux. J’ai déjà dit cent fois qu’il est bon qu’il y ait des philosophes, pourvu que le peuple ne se mêle pas de l’être.
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N’osant avancer que Sparte n’avait pas de bonnes lois, on blâme les lois de Sparte d’avoir eu de grands défauts : de sorte que, pour rétorquer les reproches que je fais aux peuples savants d’avoir toujours été corrompus, on reproche aux peuples ignorants de n’avoir pas atteint la perfection.
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Le progrès des lettres est toujours en proportion avec la grandeur des empires. Soit. Je vois qu’on me parle toujours de fortune et de grandeur. Je parlais, moi, de mœurs et de vertu.
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Nos mœurs sont les meilleures que de méchants hommes comme nous puissent avoir ; cela peut être. Nous avons proscrit plusieurs vices ; je n’en disconviens pas ; je n’accuse point les hommes de ce siècle d’avoir tous les vices ; ils n’ont que ceux des âmes lâches, ils sont seulement fourbes et fripons. Quant aux vices qui supposent du courage et de la fermeté, je les en crois incapables.
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Le luxe peut être nécessaire pour donner du pain aux pauvres ; mais, s’il n’y avait point de luxe, il n’y aurait point de pauvres[57]. Il occupe les citoyens oisifs. Et pourquoi y a-t-il des citoyens oisifs ? Quand l’agriculture était en honneur, il n’y avait ni misère ni oisiveté, et il y avait beaucoup moins de vices.
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Je vois qu’on a fort à cœur cette cause du luxe, qu’on feint pourtant de vouloir séparer de celle des sciences et des arts. Je conviendrai donc, puisqu’on le veut si absolument, que le luxe sert au soutien des états, comme les cariatides servent à soutenir les palais qu’elles décorent ; ou plutôt, comme ces poutres dont on étaie des bâtiments pourris, et qui souvent achèvent de les renverser. Hommes sages et prudents, sortez de toute maison qu’on étaie.
Ceci peut montrer combien il me serait aisé de retourner en ma faveur la plupart des choses qu’on prétend m’opposer ; mais à parler franchement, je ne les trouve pas assez bien prouvées pour avoir le courage de m’en prévaloir.
On avance que les premiers hommes furent méchants ; d’où il suit que l’homme est méchant naturellement[58]. Ceci n’est pas une assertion de légère importance ; il me semble qu’elle eût bien valu la peine d’être prouvée. Les annales de tous les peuples qu’on ose citer en preuve sont beaucoup plus favorables à la supposition contraire ; et il faudrait bien des témoignages pour m’obliger de croire une absurdité. Avant que ces mots affreux de tien et de mien fussent inventés ; avant qu’il y eût de cette espèce d’hommes cruels et brutaux qu’on appelle maîtres, et de cette autre espèce d’hommes fripons et menteurs qu’on appelle esclaves ; avant qu’il y eût des hommes assez abominables pour oser avoir du superflu pendant que d’autres hommes meurent de faim ; avant qu’une dépendance mutuelle les eût tous forcés à devenir fourbes, jaloux et traîtres, je voudrais bien qu’on m’expliquât en quoi pouvaient consister ces vices, ces crimes qu’on leur reproche avec tant d’emphase. On m’assure qu’on est depuis longtemps désabusé de la chimère de l’âge d’or. Que n’ajoutait-on encore qu’il y a longtemps qu’on est désabusé de la chimère de la vertu ?
J’ai dit que les premiers Grecs furent vertueux avant que la science les eût corrompus ; et je ne veux pas me rétracter sur ce point, quoiqu’en y regardant de plus près, je ne sois pas sans défiance sur la solidité des vertus d’un peuple si babillard, ni sur la justice des éloges qu’il aimait tant à se prodiguer et que je ne vois confirmés par aucun autre témoignage. Que m’oppose-t-on à cela ? Que les premiers Grecs dont j’ai loué la vertu étaient éclairés et savants, puisque des philosophes formèrent leurs mœurs et leur donnèrent des lois. Mais avec cette manière de raisonner, qui m’empêchera d’en dire autant de toutes les autres nations ? Les Perses n’ont-ils pas eu leurs mages, les Assyriens leurs Chaldéens, les Indes leurs gymnosophistes, les Celtes leurs druides ? Ochus n’a-t-il pas brillé chez les Phéniciens, Atlas chez les Libyens, Zoroastre chez les Perses, Zamolxis chez les Thraces ? Et plusieurs même n’ont-ils pas prétendu que la philosophie était née chez les Barbares ? C’étaient donc des savants, à ce compte, que tous ces peuples-là ? « À côté des Miltiade et des Thémistocle, on trouvait, me dit-on, les Aristide et les Socrate. » À côté, si l’on veut ; car que m’importe ? Cependant Miltiade, Aristide, Thémistocle, qui étaient des héros, vivaient dans un temps ; Socrate et Platon, qui étaient des philosophes, vivaient dans un autre ; et quand on commença à ouvrir des écoles publiques de philosophie, la Grèce, avilie et dégénérée avait déjà renoncé à sa vertu et vendu sa liberté.
« La superbe Asie vit briser ses forces innombrables contre une poignée d’hommes que la philosophie conduisait à la gloire. » Il est vrai : la philosophie de l’âme conduit à la véritable gloire, mais celle-là ne s’apprend point dans les livres. « Tel est l’infaillible effet des connaissances de l’esprit. »Je prie le lecteur d’être attentif à cette conclusion. « Les mœurs et les lois sont la seule source du véritable héroïsme. » Les sciences n’y ont donc que faire. « En un mot, la Grèce dut tout aux sciences, et le reste du monde dut tout à la Grèce. »La Grèce ni le monde ne durent donc rien aux lois ni aux mœurs. J’en demande pardon à mes adversaires ; mais il n’y a pas moyen de leur passer ces sophismes.
Examinons encore un moment cette préférence qu’on prétend donner à la Grèce sur tous les autres peuples, et dont il semble qu’on se soit fait un point capital. « J’admirerai, si l’on veut, des peuples qui passent leur vie à la guerre ou dans les bois, qui couchent sur la terre et vivent de légumes. » Cette admiration est en effet très digne d’un vrai philosophe : il n’appartient qu’au peuple aveugle et stupide d’admirer des gens qui passent leur vie, non à défendre leur liberté, mais à se voler et se trahir mutuellement pour satisfaire leur mollesse ou leur ambition, et qui osent nourrir leur oisiveté de la sueur, du sang et des travaux d’un million de malheureux. « Mais est-ce parmi ces gens grossiers qu’on ira chercher le bonheur ? » On l’y chercherait beaucoup plus raisonnablement que la vertu parmi les autres. « Quel spectacle nous présenterait le genre humain composé uniquement de laboureurs, de soldats, de chasseurs et de bergers ? » Un spectacle infiniment plus beau que celui du genre humain composé de cuisiniers, de poètes, d’imprimeurs, d’orfèvres, de peintres et de musiciens. Il n’y a que le mot soldat qu’il faut rayer du premier tableau. La guerre est quelquefois un devoir, et n’est point faite pour être un métier. Tout homme doit être soldat pour la défense de sa liberté ; nul ne doit l’être pour envahir celle d’autrui : et mourir en servant la patrie est un emploi trop beau pour le confier à des mercenaires. « Faut-il donc, pour être dignes du nom d’hommes, vivre comme les lions et les ours ? » Si j’ai le bonheur de trouver un seul lecteur impartial et ami de la vérité, je le prie de jeter un coup d’œil sur la société actuelle, et d’y remarquer qui sont ceux qui vivent entre eux comme les lions et les ours, comme les tigres et les crocodiles. « Érigera-t-on en vertu les facultés de l’instinct pour se nourrir, se perpétuer et se défendre ? »Ce sont des vertus, n’en doutons pas, quand elles sont guidées par la raison et sagement ménagées ; et ce sont, surtout, des vertus quand elles sont employées à l’assistance de nos semblables. « Je ne vois là que des vertus animales, peu conformes à la dignité de notre être. Le corps est exercé, mais l’âme esclave ne fait que ramper et languir. » Je dirais volontiers en parcourant les fastueuses recherches de toutes nos académies : « Je ne vois là que d’ingénieuses subtilités, peu conformes à la dignité de notre être. L’esprit est exercé, mais l’âme esclave ne fait que ramper et languir. » « Ôtez les arts du monde, nous dit-on ailleurs, que reste-t-il ? les exercices du corps et les passions. » Voyez, je vous prie, comment la raison et la vertu sont toujours oubliées ! « Les arts ont donné l’être aux plaisirs de l’âme, les seuls qui soient dignes de nous. »C’est-à-dire qu’ils en ont substitué d’autres à celui de bien faire, beaucoup plus digne de nous encore. Qu’on suive l’esprit de tout ceci, on y verra, comme dans les raisonnements de la plupart de mes adversaires, un enthousiasme si marqué sur les merveilles de l’entendement que cette autre faculté, infiniment plus sublime et plus capable d’élever et d’ennoblir l’âme, n’y est jamais comptée pour rien. Voilà l’effet toujours assuré de la culture des lettres. Je suis sûr qu’il n’y a pas actuellement un savant qui n’estime beaucoup plus l’éloquence de Cicéron que son zèle, et qui n’aimât infiniment mieux avoir composé les Catilinaires que d’avoir sauvé son pays.
L’embarras de mes adversaires est visible toutes les fois qu’il faut parler de Sparte. Que ne donneraient-ils point pour que cette fatale Sparte n’eût jamais existé ! et eux qui prétendent que les grandes actions ne sont bonnes qu’à être célébrées, à quel prix ne voudraient-ils point que les siennes ne l’eussent jamais été ! C’est une terrible chose qu’au milieu de cette fameuse Grèce qui ne devait, dit-on, sa vertu qu’à la philosophie, l’état où la vertu a été la plus pure et a duré le plus longtemps, ait été précisément celui où il n’y avait point de philosophes ! Les mœurs de Sparte ont toujours été proposées en exemple à toute la Grèce ; toute la Grèce était corrompue, et il y avait encore de la vertu à Sparte ; toute la Grèce était esclave, Sparte seule était encore libre : cela est désolant. Mais enfin la fière Sparte perdit ses mœurs et sa liberté comme les avait perdues la savante Athènes ; Sparte a fini. Que puis-je répondre à cela ?
Encore deux observations sur Sparte, et je passe à autre chose ; voici la première. « Après avoir été plusieurs fois sur le point de vaincre, Athènes fut vaincue, il est vrai ; et il est surprenant qu’elle ne l’eût pas été plus tôt, puisque l’Attique était un pays tout ouvert, et qui ne pouvait se défendre que par la supériorité de succès. » Athènes eût dû vaincre, par toutes sortes de raisons. Elle était plus grande et beaucoup plus peuplée que Lacédémone ; elle avait de grands revenus et plusieurs peuples étaient ses tributaires : Sparte n’avait rien de tout cela. Athènes, surtout par sa position, avait un avantage dont Sparte était privée, qui la mit en état de désoler plusieurs fois le Péloponnèse, et qui devait seul lui assurer l’empire de la Grèce. C’était un port vaste et commode ; c’était une marine formidable dont elle était redevable à la prévoyance de ce rustre de Thémistocle qui ne savait pas jouer de la flûte. On pourrait donc être surpris qu’Athènes, avec tant d’avantages, ait pourtant enfin succombé. Mais quoique la guerre du Péloponnèse, qui a ruiné la Grèce, n’ait fait honneur ni à l’une ni à l’autre république, et qu’elle ait surtout été de la part des Lacédémoniens une infraction des maximes de leur sage législateur, il ne faut pas s’étonner qu’à la longue le vrai courage l’ait emporté sur les ressources, ni même que la réputation de Sparte lui en ait donné plusieurs qui lui facilitèrent la victoire. En vérité, j’ai bien de la honte de savoir ces choses-là, et d’être forcé de les dire.
L’autre observation ne sera pas moins remarquable. En voici le texte, que je crois devoir remettre sous les yeux du lecteur.
« Je suppose que tous les états dont la Grèce était composée eussent suivi les mêmes lois que Sparte, que nous resterait-il de cette contrée si célèbre ? À peine son nom serait parvenu jusqu’à nous. Elle aurait dédaigné de former des historiens pour transmettre sa gloire à la postérité ; le spectacle de ses farouches vertus eût été perdu pour nous ; il nous serait indifférent, par conséquent, qu’elles eussent existé ou non. Les nombreux systèmes de philosophie qui ont épuisé toutes les combinaisons possibles de nos idées, et qui, s’ils n’ont pas étendu beaucoup les limites de notre esprit, nous ont appris du moins où elles étaient fixées ; ces chefs-d’œuvre d’éloquence et de poésie qui nous ont enseigné toutes les routes du cœur ; les arts utiles ou agréables qui conservent ou embellissent la vie ; enfin, l’inestimable tradition des pensées et des actions de tous les grands hommes, qui ont fait la gloire ou le bonheur de leurs pareils : toutes ces précieuses richesses de l’esprit eussent été perdues pour jamais. Les siècles se seraient accumulés, les générations des hommes se seraient succédé comme celles des animaux, sans aucun fruit pour la postérité, et n’auraient laissé après elles qu’un souvenir confus de leur existence ; le monde aurait vieilli, et les hommes seraient demeurés dans une enfance éternelle. »
Supposons à notre tour qu’un Lacédémonien pénétré de la force de ces raisons eût voulu les exposer à ses compatriotes ; et tâchons d’imaginer le discours qu’il eût pu faire dans la place publique de Sparte.
« Citoyens, ouvrez les yeux et sortez de votre aveuglement. Je vois avec douleur que vous ne travaillez qu’à acquérir de la vertu, qu’à exercer votre courage et maintenir votre liberté ; et cependant vous oubliez le devoir plus important d’amuser les oisifs des races futures. Dites-moi, à quoi peut être bonne la vertu, si ce n’est à faire du bruit dans le monde ? Que vous aura servi d’être gens de bien, quand personne ne parlera de vous ? Qu’importera aux siècles à venir que vous vous soyez dévoués à la mort aux Thermopyles pour le salut des Athéniens, si vous ne laissez comme eux ni systèmes de philosophie, ni vers, ni comédies, ni statues[59] ? Hâtez-vous donc d’abandonner des lois qui ne sont bonnes qu’à vous rendre heureux ; ne songez qu’à faire beaucoup parler de vous quand vous ne serez plus ; et n’oubliez jamais que, si l’on ne célébrait les grands hommes, il serait inutile de l’être. »
Voilà, je pense, à peu près ce qu’aurait pu dire cet homme, si les éphores l’eussent laissé achever.
Ce n’est pas dans cet endroit seulement qu’on nous avertit que la vertu n’est bonne qu’à faire parler de soi. Ailleurs on nous vante encore les pensées du philosophe, parce qu’elles sont immortelles et consacrées à l’admiration de tous les siècles ; « tandis que les autres voient disparaître leurs idées avec le jour, la circonstance, le moment qui les a vus naître. Chez les trois quarts des hommes, le lendemain efface la veille, sans qu’il en reste la moindre trace. » Ah ! il en reste au moins quelqu’une dans le témoignage d’une bonne conscience, dans les malheureux qu’on a soulagés, dans les bonnes actions qu’on a faites, et dans la mémoire de ce Dieu bienfaisant qu’on aura servi en silence. « Mort ou vivant, disait le bon Socrate, l’homme de bien n’est jamais oublié des dieux. » On me répondra, peut-être, que ce n’est pas de ces sortes de pensées qu’on a voulu parler ; et moi je dis que toutes les autres ne valent pas la peine qu’on en parle.
Il est aisé de s’imaginer que faisant si peu de cas de Sparte, on ne montre guère plus d’estime pour les anciens Romains. « On consent à croire que c’étaient de grands hommes, quoiqu’ils ne fissent que de petites choses. » Sur ce pied-là j’avoue qu’il y a longtemps qu’on n’en fait plus que de grandes. On reproche à leur tempérance et à leur courage de n’avoir pas été de vraies vertus, mais des qualités forcées[60]. Cependant quelques pages après, on avoue que Fabricius méprisait l’or de Pyrrhus, et l’on ne peut ignorer que l’histoire romaine est pleine d’exemples de la facilité qu’eussent eue à s’enrichir ces magistrats, ces guerriers vénérables qui faisaient tant de cas de leur pauvreté[61]. Quant au courage, ne sait-on pas que la lâcheté ne saurait entendre raison et qu’un poltron ne laisse pas de fuir, quoique sûr d’être tué en fuyant ? « C’est, dit-on, vouloir contraindre un homme fort et robuste à bégayer dans un berceau que de vouloir rappeler les grands états aux petites vertus des petites républiques. »Voilà une phrase qui ne doit pas être nouvelle dans les cours. Elle eût été très digne de Tibère ou de Catherine de Médicis, et je ne doute pas que l’un ou l’autre n’en ait souvent employé de semblables.
Il serait difficile d’imaginer qu’il fallût mesurer la morale avec un instrument d’arpenteur. Cependant on ne saurait dire que l’étendue des états soit tout à fait indifférente aux mœurs des citoyens. Il y a sûrement quelque proportion entre ces choses ; je ne sais si cette proportion ne serait point inverse[62]. Voilà une importante question à méditer ; et je crois qu’on peut bien la regarder encore comme indécise, malgré le ton plus méprisant que philosophique avec lequel elle est ici tranchée en deux mots.
« C’était, continue-t-on, la folie de Caton ; avec l’humeur et les préjugés héréditaires dans sa famille, il déclama toute sa vie, combattit, et mourut sans avoir rien fait d’utile pour sa patrie. » Je ne sais s’il n’a rien fait pour sa patrie ; mais je sais qu’il a beaucoup fait pour le genre humain en lui donnant le spectacle et le modèle de la vertu la plus pure qui ait jamais existé. Il a appris à ceux qui aiment sincèrement le véritable honneur à savoir résister aux vices de leur siècle et à détester cette horrible maxime des gens à la mode qu’il faut faire comme les autres ; maxime avec laquelle ils iraient loin sans doute, s’ils avaient le malheur de tomber dans quelque bande de cartouchiens. Nos descendants apprendront un jour que, dans ce siècle de sages et de philosophes, le plus vertueux des hommes a été tourné en ridicule et traité de fou, pour n’avoir pas voulu souiller sa grande âme des crimes de ses contemporains, pour n’avoir pas voulu être un scélérat avec César et les autres brigands de son temps.
On vient de voir comment nos philosophes parlent de Caton. On va voir comment en parlaient les anciens philosophes. « Ecce spectaculum dignum ad quod respiciat intentus open suo Deus. Ecce par Deo dignum, vir fortis cum mala fortuna compositus. Non video, inquam, quid habeat in terris Jupiter pulchrius, si convertere animum velit, quam ut spectet Catonem, jam partibus non semel fractis, nihilominus inter ruinas publicas erectum[63]. »
Voici ce qu’on nous dit ailleurs des premiers Romains. « J’admire les Brutus, les Decius, les Lucrèce, les Virginius, les Scévola…. » C’est quelque chose dans le siècle où nous sommes. « Mais j’admirerai encore plus un état puissant et bien gouverné. » Un état puissant et bien gouverné ! Et moi aussi, vraiment. « Où les citoyens ne seront point condamnés à des vertus si cruelles. » J’entends ; il est plus commode de vivre dans une constitution de choses où chacun soit dispensé d’être homme de bien. Mais si les citoyens de cet état qu’on admire se trouvaient réduits par quelque malheur ou à renoncer à la vertu, ou à pratiquer ces vertus cruelles, et qu’ils eussent la force de faire leur devoir, serait-ce donc une raison de les admirer moins ?
Prenons l’exemple qui révolte le plus notre siècle, et examinons la conduite de Brutus souverain magistrat, faisant mourir ses enfants, qui avaient conspiré contre l’état dans un moment critique où il ne fallait presque rien pour le renverser. Il est certain que, s’il leur eût fait grâce, son collègue eût infailliblement sauvé tous les autres complices, et que la république était perdue. Qu’importe ! me dira-t-on. Puisque cela est si indifférent, supposons donc qu’elle eût subsisté, et que Brutus, ayant condamné à mort quelque malfaiteur, le coupable lui eût parlé ainsi : « Consul, pourquoi me fais-tu mourir ? Ai-je fait pis que de trahir ma patrie ? « et ne suis-je pas aussi ton enfant ? » Je voudrais bien qu’on prit la peine de me dire ce que Brutus aurait pu répondre.
Brutus, me dira-t-on encore, devait abdiquer le consulat, plutôt que de faire périr ses enfants. Et moi je dis que tout magistrat qui, dans une circonstance aussi périlleuse, abandonne le soin de la patrie et abdique la magistrature, est un traître qui mérite la mort.
Il n’y a point de milieu ; il fallait que Brutus fût un infâme, ou que les têtes de Titus et de Tiberinus tombassent par son ordre sous la hache des licteurs. Je ne dis pas pour cela que beaucoup des gens eussent choisi comme lui.
Quoiqu’on ne se décide pas ouvertement pour les derniers temps de Rome, on laisse pourtant assez entendre qu’on les préfère aux premiers ; et l’on a autant de peine à apercevoir de grands hommes à travers la simplicité de ceux-ci, que j’en ai moi-même à apercevoir d’honnêtes gens à travers la pompe des autres. On oppose Titus à Fabricius, mais on a omis cette différence, qu’au temps de Pyrrhus tous les Romains étaient des Fabricius, au lieu que sous le règne de Tite il n’y avait que lui seul d’homme de bien[64]. J’oublierai, si l’on veut, les actions héroïques des premiers Romains et les crimes des derniers : mais ce que je ne saurais oublier, c’est que la vertu était honorée des uns et méprisée des autres ; et que, quand il y avait des couronnes pour les vainqueurs des jeux du cirque, il n’y en avait plus pour celui qui sauvait la vie à un citoyen. Qu’on ne croie pas au reste que ceci soit particulier à Rome. Il fut un temps où la république d’Athènes était assez riche pour dépenser des sommes immenses à ses spectacles, et pour payer très chèrement les auteurs, les comédiens, et même les spectateurs : ce même temps fut celui où il ne se trouva point d’argent pour défendre l’état contre les entreprises de Philippe.
On vient enfin aux peuples modernes ; et je n’ai garde de suivre les raisonnements qu’on juge à propos de faire à ce sujet. Je remarquerai seulement que c’est un avantage peu honorable que celui qu’on se procure, non en réfutant les raisons de son adversaire, mais en l’empêchant de les dire.
Je ne suivrai pas non plus toutes les réflexions qu’on prend la peine de faire sur le luxe, sur la politesse, sur l’admirable éducation de nos enfants[65], sur les meilleures méthodes pour étendre nos connaissances, sur l’utilité des sciences et l’agrément des beaux-arts, et sur d’autres points dont plusieurs ne me regardent pas, dont quelques-uns se réfutent d’eux-mêmes, et dont les autres ont déjà été réfutés. Je me contenterai de citer encore quelques morceaux pris au hasard, et qui me paraîtront avoir besoin d’éclaircissement. Il faut bien que je me borne à des phrases, dans l’impossibilité de suivre des raisonnements dont je n’ai pu saisir le fil.
On prétend que les nations ignorantes qui ont eu « des idées de la gloire et de la vertu sont des exceptions singulières qui ne peuvent former aucun préjugé contre les sciences. »Fort bien ; mais toutes les nations savantes, avec leurs belles idées de gloire et de vertu, en ont toujours perdu l’amour et la pratique. Cela est sans exception ; passons à la preuve. « Pour nous en convaincre, jetons les yeux sur l’immense continent de l’Afrique, où nul mortel n’est assez hardi pour pénétrer ; ou assez heureux pour l’avoir tenté impunément. » Ainsi, de ce que nous n’avons pu pénétrer dans le continent de l’Afrique, de ce nous ignorons ce qui s’y passe, on nous fait conclure que les peuples en sont chargés de vices : c’est, si nous avions trouvé le moyen d’y porter les nôtres, qu’il faudrait tirer cette conclusion. Si j’étais chef de quelqu’un des peuples de la Nigritie, je déclare que je ferais élever sur la frontière du pays une potence où je ferais pendre sans rémission le premier Européen qui oserait y pénétrer, et le premier citoyen qui tenterait d’en sortir[66]. « L’Amérique ne nous offre pas des spectacles moins honteux pour l’espèce humaine. »Surtout depuis que les Européens y sont. « On comptera cent peuples barbares ou sauvages dans l’ignorance pour un seul vertueux. » Soit ; on en comptera du moins un : mais de peuple vertueux et cultivant les sciences, on n’en a jamais vu. « La terre abandonnée sans culture n’est point oisive ; elle produit des poisons, elle nourrit des monstres. » Voilà ce qu’elle commence à faire dans les lieux où le goût des arts frivoles a fait abandonner celui de l’agriculture. Notre âme, peut-on dire aussi, n’est point oisive quand la vertu l’abandonne ; elle produit des fictions, des romans, des satires, des vers ; elle nourrit des vices.
« Si des barbares ont fait des conquêtes c’est qu’ils étaient très injustes. » Qu’étions-nous donc, je vous prie, quand nous avons fait cette conquête de l’Amérique qu’on admire si fort ? Mais le moyen que des gens qui ont du canon, des cartes marines et des boussoles, puissent commettre des injustices ! Me dira-t-on que l’événement marque la valeur des conquérants ? Il marque seulement leur ruse et leur habileté ; il marque qu’un homme adroit et subtil peut tenir de son industrie les succès qu’un brave homme n’attend que de sa valeur. Parlons sans partialité. Qui jugerons-nous le plus courageux de l’odieux Cortez subjuguant le Mexique à force de poudre, de perfidie et de trahisons ; ou de l’infortuné Guatimozin étendu par d’honnêtes Européens sur des charbons ardents pour avoir ses trésors, tançant un de ses officiers à qui le même traitement arrachait quelques plaintes, et lui disant fièrement : Et moi, suis-je sur des roses ?
« Dire que les sciences sont nées de l’oisiveté, c’est abuser visiblement des termes ; elles naissent du loisir, mais elles garantissent de l’oisiveté. » De sorte qu’un homme qui s’amuserait au bord d’un grand chemin à tirer sur les passants pourrait dire qu’il occupe son loisir à se garantir de l’oisiveté. Je n’entends point cette distinction de l’oisiveté et du loisir ; mais je sais très certainement que nul honnête homme ne peut jamais se vanter d’avoir du loisir, tant qu’il y aura du bien à faire, une patrie à servir, des malheureux à soulager ; et je défie qu’on me montre dans mes principes aucun sens honnête dont ce mot loisir puisse être susceptible. « Le citoyen que ses besoins attachent à la charrue n’est pas plus occupé que le géomètre ou l’anatomiste. » Pas plus que l’enfant qui élève un château de cartes, mais plus utilement. « Sous prétexte que le pain est nécessaire, faut-il que tout le monde se mette à labourer la terre ? » Pourquoi non ? Qu’ils paissent même, s’il le faut : j’aime encore mieux voir les hommes brouter l’herbe dans les champs que s’entre-dévorer dans les villes. Il est vrai que, tels que je les demande, ils ressembleraient beaucoup à des bêtes, et que tels qu’ils sont, ils ressemblent beaucoup à des hommes.
« L’état d’ignorance est un état de crainte et de besoin ; tout est danger alors pour notre fragilité. La mort gronde sur nos têtes ; elle est cachée dans l’herbe que nous foulons aux pieds. Lorsqu’on craint tout et qu’on a besoin de tout, quelle disposition plus raisonnable que celle de vouloir tout connaître ? » Il ne faut que considérer les inquiétudes continuelles des médecins et des anatomistes sur leur vie et sur leur santé, pour savoir si les connaissances servent à nous rassurer sur nos dangers. Comme elles nous en découvrent toujours beaucoup plus que de moyens de nous en garantir, ce n’est pas une merveille si elles ne font qu’augmenter nos alarmes et nous rendre pusillanimes. Les animaux vivent sur tout cela dans une sécurité profonde, et ne s’en trouvent pas plus mal. Une génisse n’a pas besoin d’étudier la botanique pour apprendre à trier son foin, et le loup dévore sa proie sans songer à l’indigestion. Pour répondre à cela, osera-t-on prendre le parti de l’instinct contre la raison ? C’est précisément ce que je demande.
« Il semble, nous dit-on, qu’on ait trop de laboureurs, et qu’on craigne de manquer de philosophes. Je demanderai à mon tour si l’on craint que les professions lucratives ne manquent de sujets pour les exercer. C’est bien mal connaître l’empire de la cupidité. Tout nous jette dès notre enfance dans les conditions utiles. Et quels préjugés n’a-t-on pas à vaincre, quel courage ne faut-il pas pour oser n’être qu’un Descartes, un Newton, un Locke ? »
Leibniz et Newton sont morts comblés de biens et d’honneurs, et ils en méritaient encore davantage. Dirons-nous que c’est par modération qu’ils ne se sont point élevés jusqu’à la charrue ? je connais assez l’empire de la cupidité, pour savoir que tout nous porte aux professions lucratives ; voilà pourquoi je dis que tout nous éloigne des professions utiles. Un Hebert, un Lafrenaye, un Dulac, un Martin, gagnent plus d’argent en un jour que tous les laboureurs d’une province ne sauraient faire en un mois. Je pourrais proposer un problème assez singulier sur le passage qui m’occupe actuellement. Ce serait, en ôtant les deux premières lignes et le lisant isolé, de deviner s’il est tiré de mes écrits ou de ceux de mes adversaires.
« Les bons livres sont la seule défense des esprits faibles, c’est-à-dire des trois quarts des hommes, contre la contagion de l’exemple. » Premièrement, les savants ne feront jamais autant de bons livres qu’ils donnent de mauvais exemples. Secondement, il y aura toujours plus de mauvais livres que de bons. En troisième lieu, les meilleurs guides que les honnêtes gens puissent avoir sont la raison et la conscience : Paucis est opus litteris ad mentem bonam. Quant à ceux qui ont l’esprit louche ou la conscience endurcie, la lecture ne peut jamais leur être bonne à rien. Enfin, pour quelque homme que ce soit, il n’y a de livres nécessaires que ceux de la religion, les seuls que je n’ai jamais condamnés.
« On prétend nous faire regretter l’éducation des Perses. » Remarquez que c’est Platon qui prétend cela. J’avais cru me faire une sauvegarde de l’autorité de ce philosophe, mais je vois que rien ne me peut garantir de l’animosité de mes adversaires : Tros Rutulusve fuat, ils aiment mieux se percer l’un l’autre que de me donner le moindre quartier, et se font plus de mal qu’à moi[67]. « Cette éducation était, dit-on, fondée sur des principes barbares, parce qu’on donnait un maître pour l’exercice de chaque vertu, quoique la vertu soit indivisible ; parce qu’il s’agit de l’inspirer, et non de l’enseigner ; d’en faire aimer la pratique, et non d’en démontrer la théorie. » Que de choses n’aurais-je point à répondre ! Mais il ne faut pas faire au lecteur l’injure de lui tout dire. Je me contenterai de ces deux remarques. La première, que celui qui veut élever un enfant, ne commence pas par lui dire qu’il faut pratiquer la vertu ; car il n’en serait pas entendu ; mais il lui enseigne premièrement à être vrai, et puis à être tempérant, et puis courageux, etc. ; et enfin il lui apprend que la collection de toutes ces choses s’appelle vertu. La seconde, que c’est nous qui nous contentons de démontrer la théorie, mais les Perses enseignaient la pratique. Voyez mon Discours.
« Tous les reproches qu’on fait à la philosophie attaquent l’esprit humain… » J’en conviens. « Ou plutôt l’auteur de la nature, qui nous a faits tels que nous sommes. » S’il nous a faits philosophes, à quoi bon nous donner tant de peine pour le devenir ? « Les philosophes étaient des hommes ; ils se sont trompés ; doit-on s’en étonner ? » C’est quand ils ne se tromperont plus qu’il faudra s’en étonner. « Plaignons-les, profitons de leurs fautes, et corrigeons-nous. » Oui, corrigeons-nous, et ne philosophons plus. « Mille routes conduisent à l’erreur, une seule mène à la vérité… » Voilà précisément ce que je disais. « Faut-il être surpris qu’on se soit mépris si souvent sur celle-ci, et qu’elle ait été découverte si tard ? » Ah ! nous l’avons donc trouvée, à la fin.
« On nous oppose un jugement de Socrate, qui porta, non sur les savants, mais sur les sophistes, non sur les sciences, mais sur l’abus qu’on en peut faire. » Que peut demander de plus celui qui soutient que toutes nos sciences ne sont qu’abus, et tous nos savants que de vrais sophistes ? « Socrate était chef d’une secte qui enseignait à douter. » Je rabattrais bien de ma vénération pour Socrate si je croyais qu’il eût eu la sotte vanité de vouloir être chef de secte. « Et il censurait avec justice l’orgueil de ceux qui prétendaient tout savoir. » C’est-à-dire l’orgueil de tous les savants. « La vraie science est bien éloignée de cette affectation. » Il est vrai, mais c’est de la nôtre que je parle. « Socrate est ici témoin contre lui-même. » Ceci me paraît difficile à entendre. « Le plus savant des Grecs ne rougissait point de son ignorance. » Le plus savant des Grecs ne savait rien, de son propre aveu ; tirez la conclusion pour les autres. « Les sciences n’ont donc pas leurs sources dans nos vices. » Nos sciences ont donc leurs sources dans nos vices. « Elles ne sont donc pas toutes nées de l’orgueil humain. » J’ai déjà dit mon sentiment là-dessus. « Déclamation vaine, qui ne peut faire illusion qu’à des esprits prévenus. » Je ne sais point répondre à cela.
En parlant des bornes du luxe, on prétend qu’il ne faut pas raisonner sur cette matière du passé au présent. « Lorsque les hommes marchaient tout nus, celui qui s’avisa le premier de porter des sabots passa pour un voluptueux ; de siècle en siècle, on n’a cessé de crier à la corruption, sans comprendre ce qu’on voulait dire. »
Il est vrai que, jusqu’à ce temps, le luxe, quoique souvent en règne, avait du moins été regardé dans tous les âges comme la source funeste d’une infinité de maux. Il était réservé à M. Melon de publier le premier cette doctrine empoisonnée[68], dont la nouveauté lui a acquis plus de sectateurs que la solidité de ses raisons. Je ne crains point de combattre seul dans mon siècle ces maximes odieuses qui ne tendent qu’à détruire et avilir la vertu, et à faire des riches et des misérables, c’est-à-dire toujours des méchants.
On croit m’embarrasser beaucoup en me demandant à quel point il faut borner le luxe. Mon sentiment est qu’il n’en faut point du tout. Tout est source de mal au-delà du nécessaire physique. La nature ne nous donne que trop de besoins ; et c’est au moins une très haute imprudence de les multiplier sans nécessité, et de mettre ainsi son âme dans une plus grande dépendance. Ce n’est pas sans raison que Socrate, regardant l’étalage d’une boutique, se félicitait de n’avoir à faire de rien de tout cela. Il y a cent à parier contre un que le premier qui porta des sabots était un homme punissable, à moins qu’il n’eût mal aux pieds. Quant à nous, nous sommes trop obligés d’avoir des souliers, pour n’être pas dispensés d’avoir de la vertu.
J’ai déjà dit ailleurs que je ne proposais point de bouleverser la société actuelle, de brûler les bibliothèques et tous les livres, de détruire les collèges et les académies ; et je dois ajouter ici que je ne propose point non plus de réduire les hommes à se contenter du simple nécessaire. Je sens bien qu’il ne faut pas former le chimérique projet d’en faire d’honnêtes gens ; mais je me suis cru obligé de dire, sans déguisement, la vérité qu’on m’a demandée. J’ai vu le mal et tâché d’en trouver les causes ; d’autres, plus hardis ou plus insensés, pourront chercher le remède.
Je me lasse et je pose la plume pour ne la plus reprendre dans cette trop longue dispute. J’apprends qu’un très grand nombre d’auteurs[69] se sont exercés à me réfuter : je suis très fâché de ne pouvoir répondre à tous ; mais je crois avoir montré, par ceux que j’ai choisis[70] pour cela, que ce n’est pas la crainte qui me retient à l’égard des autres.
J’ai tâché d’élever un monument qui ne dût point à l’art sa force et sa solidité : la vérité seule, à qui je l’ai consacré, a droit de le rendre inébranlable ; et si je repousse encore une fois les coups qu’on lui porte, c’est plus pour m’honorer moi-même en la défendant, que pour lui prêter un secours dont elle n’a pas besoin.
Qu’il me soit permis de protester, en finissant, que le seul amour de l’humanité et de la vertu m’a fait rompre le silence, et que l’amertume de mes invectives contre les vices dont je suis le témoin ne naît que de la douleur qu’ils m’inspirent, et du désir ardent que j’aurais de voir les hommes plus heureux, et surtout plus dignes de l’être.
FIN de la RÉPONSE DE J.J. ROUSSEAU À M. BORDES
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