Abstract
A French translation of Seneca’s Apocolocyntosis, the Menippean satire mocking the pretended deification of the emperor Claudius. A translated satirical work, without philosophical content of Rousseau’s own.
Testo originale francese · Arvensa Editions · pubblico dominio
Hercule, en parlant de la sorte, affectait plus d’intrépidité qu’il n’en avait dans l’âme, et ne laissait pas de craindre la main d’un fou. Mais Claude, lui voyant l’air d’un homme résolu qui n’entendait pas raillerie, jugea qu’il n’était pas là comme à Rome, où nul n’osait s’égaler à lui, et que partout le coq est maître sur son fumier. Il se remit donc à grogner ; et, autant qu’on put l’entendre, il sembla parler ainsi :
J’espérais, ô le plus fort de tous les dieux ! que vous me protégeriez auprès des autres, et que, si j’avais eu à me renommer de quelqu’un, c’eût été de vous qui me connaissez si bien : car, souvenez-vous-en, s’il vous plaît, quel autre que moi tenait audience devant votre temple durant les mois de juillet et d’août ? Vous savez ce que j’ai souffert là de misères, jour et nuit à la merci des avocats. Soyez sûr, tout robuste que vous êtes, qu’il vous a mieux valu purger les étables d’Augias que d’essuyer leurs criailleries ; vous avez avalé moins d’ordures[15].
Or dites-nous quel dieu nous ferons de cet homme-ci. En ferons-nous un dieu d’Épicure, parce qu’il ne se soucie de personne, ni personne de lui ? un dieu stoïcien, qui, dit Varron, ne pense ni n’engendre ? N’ayant ni cœur ni tête, il semble assez propre à le devenir. Eh ! messieurs, s’il eût demandé cet honneur à Saturne même, dont, présidant à ses jeux, il fit durer le mois toute l’année, il ne l’eût pas obtenu. L’obtiendra-t-il de Jupiter, qu’il a condamné pour cause d’inceste, autant qu’il était en lui, en faisant mourir Silanus son gendre ? et cela, pourquoi ? parce que ayant une sœur d’une humeur charmante, et que tout le monde appelait Vénus, il aima mieux l’appeler Junon. Quel si grand crime est-ce donc, direz-vous, de fêter discrètement sa sœur ? La loi ne le permet-elle pas à demi dans Athènes, et dans l’Égypte en plein[16] ?… À Rome… Oh ! à Rome ! ignorez-vous que les rats mangent le fer ? Notre sage bouleverse tout. Quant à lui, j’ignore ce qu’il faisait dans sa chambre ; mais le voilà maintenant furetant le ciel pour se faire dieu, non content d’avoir en Angleterre un temple où les barbares le servent comme tel.
À la fin, Jupiter s’avisa qu’il fallait arrêter les longues disputes, et faire opiner chacun à son rang. Pères conscrits, dit-il à ses collègues, au lieu des interrogations que je vous avais permises, vous ne faites que battre la campagne ; j’entends que la cour reprenne ses formes ordinaires : que penserait de nous ce postulant, tel qu’il soit ?
L’ayant donc fait sortir, il alla aux voix, en commençant par le père Janus. Celui-ci, consul d’un après-dîner, désigné le premier juillet, ne laissait pas d’être homme à deux envers, regardant à-la-fois devant et derrière. En vrai pilier de barreau, il se mit à débiter fort disertement beaucoup de belles choses que le scribe ne put suivre, et que je ne répéterai pas de peur de prendre un mot pour l’autre. Il s’étendit sur la grandeur des dieux ; soutint qu’ils ne devaient pas s’associer des faquins. Autrefois, dit-il, c’était une grande affaire que d’être fait dieu ; aujourd’hui ce n’est plus rien[17]. Vous n’avez déjà rendu cet homme-ci que trop célèbre. Mais, de peur qu’on ne m’accuse d’opiner sur la personne et non sur la chose, mon avis est que désormais on ne déifie plus aucun de ceux qui broutent l’herbe des champs ou qui vivent des fruits de la terre ; que si, malgré ce sénatus-consulte, quelqu’un d’eux s’ingère à l’avenir de trancher du dieu, soit de fait, soit en peinture, je le dévoue aux Larves, et j’opine qu’à la première foire sa déité reçoive les étrivières, et soit mise en vente avec les nouveaux esclaves.
Après cela vint le tour du divin fils de Vica-Pota, désigné consul grippe-sou, et qui gagnait sa vie à grimeliner, et vendre les petites villes. Hercule, passant donc à celui-ci, lui toucha galamment l’oreille ; et il opina en ces termes : Attendu que le divin Claude est du sang du divin Auguste et du sang de la divine Livie son aïeule, à laquelle il a même confirmé son brevet de déesse ; qu’il est d’ailleurs un prodige de science, et que le bien public exige un adjoint à l’écot de Romulus ; j’opine qu’il soit dès ce jour créé et proclamé dieu en aussi bonne forme qu’il s’en soit jamais fait, et que cet événement soit ajouté aux Métamorphoses d’Ovide.
Quoiqu’il y eût divers avis, il paraissait que Claude l’emporterait ; et Hercule, qui sait battre le fer tandis qu’il est chaud, courait de côté et d’autre, criant : Messieurs, un peu de faveur ; cette affaire-ci m’intéresse : dans une autre occasion vous disposerez aussi de ma voix ; il faut bien qu’une main lave l’autre.
Alors le divin Auguste, s’étant levé, pérora fort pompeusement, et dit : Pères conscrits, je vous prends à témoin que depuis que je suis dieu je n’ai pas dit un seul mot, car je ne me mêle que de mes affaires. Mais comment me taire en cette occasion ? comment dissimuler ma douleur, que le dépit aigrit encore ? C’est donc pour la gloire de ce misérable que j’ai rétabli la paix sur mer et sur terre, que j’ai étouffé les guerres civiles, que Rome est affermie par mes lois et ornée par mes ouvrages ? O pères conscrits, je ne puis m’exprimer ; ma vive indignation ne trouve point de termes, je ne puis que redire après l’éloquent Messala : L’état est perdu ! cet imbécile, qui paraît ne pas savoir troubler l’eau, tuait les hommes comme des mouches. Mais que dire de tant d’illustres victimes ? Les désastres de ma famille me laissent-ils des larmes pour les malheurs publics ? Je n’ai que trop à parler des miens[18]. Ce galant homme que vous voyez, protégé par mon nom durant tant d’années, me marqua sa reconnaissance en faisant mourir Lucius Silanus, un de mes arrière-petits-neveux, et deux Julie, mes arrière-petites-nièces, l’une par le fer, l’autre par la faim. Grand Jupiter, si vous l’admettez parmi nous, à tort ou non, ce sera sûrement à votre blâme. Car, dis-moi, je te prie, ô divin Claude ! pourquoi tu fis tant tuer de gens sans les entendre, sans même t informer de leurs crimes. — C’était ma coutume ! — Ta coutume ! On ne la connaît pas ici. Jupiter, qui règne depuis tant d’années, a-t-il jamais rien fait de semblable ? Quand il estropia son fils, le tua-t-il ? Quand il pendit sa femme, l’étrangla-t.-il ? Mais toi, n’as-tu pas mis à mort Messaline, dont j’étais le grand-oncle ainsi que le tien[19] ? Je l’ignore, dis-tu ? Misérable ! ne sais-tu pas qu’il t’est plus honteux de l’ignorer que de l’avoir fait !
Enfin Caius Caligula s’est ressuscité dans son successeur. L’un fait tuer son beau-père[20], et l’autre son gendre[21]. L’un défend qu’on donne au fils de Crassus le surnom de grand ; l’autre le lui rend et lui fait couper la tête. Sans respect pour un sang illustre, il fait périr dans une même maison Scribonie, Tristonie, Assarion, et même Crassus le grand, ce pauvre Crassus si complètement sot qu’il eût mérité de régner. Songez, pères conscrits, quel monstre ose aspirer à siéger parmi nous. Voyez comment déifier une telle figure, vil ouvrage des dieux irrités ? À quel culte, à quelle foi pourra-t-il prétendre ? qu’il réponde, et je me rends. Messieurs, messieurs, si vous donnez la divinité à de telles gens, qui diable reconnaîtra la vôtre ? En un mot, pères conscrits, je vous demande, pour prix de ma complaisance et de ma discrétion, de venger mes injures. Voilà mes raisons, et voici mon avis :
Comme ainsi soit que le divin Claude a tué son beau-père Appius Silanus, ses deux gendres Pompeius Magnus et Lucius Silanus, Crassus, beau-père de sa fille, cet homme si sobre[22] et en tout si semblable à lui, Scribonie, belle-mère de sa fille, Messaline, sa propre femme, et mille autres dont les noms ne finiraient point ; j’opine qu’il soit sévèrement puni, qu’on ne lui permette plus de siéger en justice, qu’enfin, banni sans retard, il ait à vider l’Olympe en trois jours, et le ciel en un mois.
Cet avis fut suivi tout d’une voix. À l’instant le Cyllénien[23], lui tordant le cou, le tire au séjour
D’où nul, dit-on, ne retourna jamais.
En descendant par la voie sacrée, ils trouvent un grand concours dont Mercure demande la cause. Parions, dit-il, que c’est sa pompe funèbre : et en effet, la beauté du convoi, où l’argent n’avait pas été épargné, annonçait bien l’enterrement d’un dieu. Le bruit des trompettes, des cors, des instruments de toute espèce, et surtout de la foule, était si grand, que Claude lui-même pouvait l’entendre. Tout le monde était dans l’allégresse ; le peuple romain marchait légèrement comme ayant secoué ses fers. Agathon et quelques chicaneurs pleuraient tout bas dans le fond du cœur. Les jurisconsultes, maigres, exténués[24], commençaient à respirer, et semblaient sortir du tombeau. Un d’entre eux, voyant les avocats la tête basse déplorer leur perte, leur dit en s’approchant : Ne vous le disais-je pas, que les saturnales ne dureraient pas toujours ?
Claude en voyant ses funérailles comprit enfin qu’il était mort. On lui beuglait à pleine tête ce chant funèbre en jolis vers heptasyllabes.
O cris ! ô perte ! ô douleurs !
De nos funèbres clameurs
Faisons retentir la place :
Que chacun se contrefasse :
Crions d’un commun accord,
Ciel ! ce grand homme est donc mort !
Il est donc mort ce grand homme !
Hélas ! vous savez tous comme,
Sous la force de son bras,
Il mit tout le monde à bas.
Fallait-il vaincre à la course ;
Fallait-il, jusque sous l’Ourse,
Des Bretons presque ignorés,
Du Cauce aux cheveux dorés
Mettre l’orgueil à la chaîne,
Et sous la hache romaine
Faire trembler l’Océan ;
Fallait-il en moins d’un an
Dompter le Parthe rebelle ;
Fallait-il d’un bras fidèle
Bander l’arc, lancer des traits
Sur des ennemis défaits,
Et d’une audace guerrière
Blesser le Mède au derrière ;
Notre homme était prêt à tout,
De tout il venait à bout.
Pleurons ce nouvel oracle,
Ce grand prononceur d’arrêts,
Ce Minos que par miracle
Le ciel forma tout exprès.
Ce phénix des beaux génies
N’épuisait point les parties
En plaidoyers superflus ;
Pour juger sans se méprendre
Il lui suffisait d’entendre
Une des deux tout au plus.
Quel autre toute l’année
Voudra siéger désormais,
Et n’avoir, dans la journée,
De plaisir que les procès ?
Minos, cédez-lui la place,
Déjà son ombre vous chasse,
Et va juger aux enfers.
Pleurez, avocats à vendre ;
Vos cabinets sont déserts.
Rimeurs qu’il daignait entendre,
A qui lirez-vous vos vers ?
Et vous qui comptiez d’avance
Des cornets et de la chance
Tirer un ample trésor,
Pleurez, brelandier célèbre ;
Bientôt un bûcher funèbre,
Va consumer tout votre or. •,.
Claude se délectait à entendre ses louanges, et aurait bien voulu s’arrêter plus longtemps ; mais le héraut des dieux, lui mettant la main au collet et lui enveloppant la tête de peur qu’il ne fût reconnu, l’entraîna par le champ de Mars, et le fit descendre aux enfers entre le Tibre et la voie couverte.
Narcisse, ayant coupé par un plus court chemin, vint frais, sortant du bain, au-devant de son maître, et lui dit : Comment ! les dieux chez les hommes ! Allons, allons, dit Mercure, qu’on se dépêche de nous annoncer. L’autre voulant s’amuser à cajoler son maître, il le hâta d’aller à coups de caducée, et Narcisse partit sur-le-champ. La pente est si glissante, et l’on descend si facilement, que, tout goutteux qu’il était, il arrive en un moment à la porte des enfers. À sa vue, le monstre aux cent têtes dont parle Horace s’agite, hérisse ses horribles crins ; et Narcisse, accoutumé aux caresses de sa jolie levrette blanche, éprouva quelque surprise à l’aspect d’un grand vilain chien noir à long poil, peu agréable à rencontrer dans l’obscurité. Il ne laissa pas pourtant de s’écrier à haute voix : Voici Claude César. Aussitôt une foule s’avance en poussant des cris de joie et chantant,
Il vient, réjouissons-nous.
Parmi eux étaient Caïus Silius, consul désigné, Junius Praetorius, Sextius Trallus, Helvius Trogus, Cotta Tectus, Valens, Fabius, chevaliers romains que Narcisse avait tous expédiés. Au milieu de la troupe chantante était le pantomime Mnester, à qui sa beauté avait coûté la vie. Bientôt le bruit que Claude arrivait parvint jusqu’à Messaline ; et l’on vit accourir les premiers au-devant de lui ses affranchis Polybe, Myron, Harpocrate, Amphaeus et Pheronacte, qu’il avait envoyés devant pour préparer sa maison. Suivaient les deux préfets Justus Catonius, et Rufus, fils de Pompée ; puis ses amis Saturnius Lucius, et Pedo Pompeius, et Lupus, et Celer Asinius, consulaires ; enfin la fille de son frère, la fille de sa sœur, son gendre, son beau-père, sa belle-mère, et presque tous ses parents. Toute cette troupe accourt au-devant de Claude, qui les voyant s’écria : Bon ! je trouve partout des amis ! Par quel hasard êtes-vous ici ?
Comment, scélérat ! dit Pedo Pompeius, par quel hasard ? et qui nous y envoya que toi-même, bourreau de tous tes amis ? Viens, viens devant le juge ; ici je t’en montrerai le chemin. Il le mène au tribunal d’Éaque, lequel précisément se faisait rendre compte de la loi Cornelia sur les meurtriers. Pedo fait inscrire son homme, et présente une liste de trente sénateurs, trois cent quinze chevaliers romains, deux cent vingt-un citoyens, et d’autres en nombre infini, tous tués par ses ordres.
Claude, effrayé, tournait les yeux de tous côtés pour chercher un défenseur ; mais aucun ne se présentait. Enfin P. Petronius, son ancien convive et beau parleur comme lui, requit vainement d’être admis à le défendre. Pedo l’accuse à grands cris, Petrone tâche de répondre ; mais le juste Éaque le fait taire, et, après avoir entendu seulement l’une des parties, condamne l’accusé en disant :
Il est traité comme il traita les autres.
À ces mots il se fit un grand silence. Tout le monde, étonné de cette étrange forme, la soutenait sans exemple ; mais Claude la trouva plus inique que nouvelle. On disputa longtemps sur la peine qui lui serait imposée. Quelques-uns disaient qu’il fallait faire un échange ; que Tantale mourrait de soif s’il n’était secouru ; qu’Ixion avait besoin d’enrayer, et Sisyphe de reprendre haleine : mais, comme relâcher un vétéran, c’eût été laisser à Claude l’espoir d’obtenir un jour la même grâce, on aima mieux imaginer quelque nouveau supplice qui, l’assujettissant à un vain travail, irritât incessamment sa cupidité par une espérance illusoire. Éaque ordonna donc qu’il jouât aux dés avec un cornet percé, et d’abord on le vit se tourmenter inutilement à courir après ses dés :
Car à peine agitant le mobile cornet
Aux dés prêts à partir il demande sonnet[25],
Que, malgré tous ses soins, entre ses doigts avides,
Du cornet défoncé, panier des Danaïdes,
Il sent couler les dés ; ils tombent, et souvent
Sur la table, entraîné par ses gestes rapides,
Son bras avec effort jette un cornet de vent.
Ainsi pour terrasser son adroit adversaire[26]
Sur l’arène un athlète, enflammé de colère,
Du ceste qu’il élève espère le frapper ;
L’autre gauchit, esquive, a le temps d’échapper.
Et le coup, frappant l’air avec toute sa force,
Au bras qui l’a porté donne une rude entorse.
Là-dessus, Caligula, paraissant tout-à-coup, se mit à le réclamer comme son esclave. Il produisait des témoins qui l’avoient vu le charger de soufflets et d étrivières. Aussitôt il lui fut adjugé par Éaque ; et Caligula le donna à Ménandre son affranchi, pour en faire un de ses gens.
FIN de la TRADUCTION DE L’APOCOLOKINTOSIS DE SÉNÈQUE
Liste des Mélanges ou littérature variée
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