Abstract
A translation, presented as a stylistic exercise, of the first book of Tacitus’s Histories, on the year of the four emperors. A literary translation exercise, without independent philosophical content.
Testo originale francese · Arvensa Editions · pubblico dominio
Avertissement
Quand j’eus le malheur de vouloir parler au public, je sentis le besoin d’apprendre à écrire, et j’osai m’essayer sur Tacite. Dans cette vue, entendant médiocrement le latin et souvent n’entendant point mon auteur, j’ai dû faire bien des contre-sens particuliers sur ses pensées : mais, si je n’en ai point fait un général sur son esprit, j’ai rempli mon but ; car je ne cherchais pas à rendre les phrases de Tacite, mais son style ; ni de dire ce qu’il a dit en latin, mais ce qu’il eût dit en français.
Ce n’est donc ici qu’un travail d’écolier ; j’en conviens, et je ne le donne que pour tel. Ce n’est de plus qu’un simple fragment, un essai, j’en conviens encore : un si rude jouteur m’a bientôt lassé. Mais ici les essais peuvent être admis en attendant mieux ; et, avant que d’avoir une bonne traduction complète, il faut supporter encore bien des thèmes. C’est une grande entreprise qu’une pareille traduction : quiconque en sent assez la difficulté pour pouvoir la vaincre persévérera difficilement. Tout homme en état de suivre Tacite est bientôt tenté d’aller seul.
Traduction
Je commencerai cet ouvrage par le second consulat de Galba et l’unique de Vinius. Les sept cent vingt premières années de Rome ont été décrites par divers auteurs avec l’éloquence et la liberté dont elles étaient dignes. Mais, après la bataille d’Actium, qu’il fallut se donner un maître pour avoir la paix, ces grands génies disparurent. L’ignorance des affaires d’une république devenue étrangère à ses citoyens, le goût effréné de la flatterie, la haine contre les chefs, altérèrent la vérité de mille manières ; tout fut loué ou blâmé par passion, sans égard pour la postérité : mais en démêlant les vues de ces écrivains, elle se prêtera plus volontiers aux traits de l’envie, et de la satire, qui flatte la malignité par un faux air d’indépendance, qu’à la basse adulation, qui marque la servitude et rebute par sa lâcheté. Quant à moi, Galba, Vitellius, Othon, ne m’ont fait ni bien ni mal : Vespasien commença ma fortune, Tite l’augmenta, Domitien l’acheva, j’en conviens ; mais un historien qui se consacre à la vérité doit parler sans amour et sans haine. Que s’il me reste assez de vie, je réserve pour ma vieillesse la riche et paisible matière des règnes de Nerva et de Trajan ; rares et heureux temps où l’on peut penser librement et dire ce que l’on pense.
J’entreprends une histoire pleine de catastrophes, de combats, de séditions, terrible même durant la paix ; quatre empereurs égorgés, trois guerres civiles, plusieurs étrangères, et la plupart mixtes ; des succès en Orient, des revers en Occident, des troubles en Illyrie ; la Gaule ébranlée, l’Angleterre conquise et d’abord abandonnée ; les Sarmates et les Suèves commençant à se montrer ; les Daces illustrés par de mutuelles défaites ; les Parthes, joués par un faux Néron, tout prêts à prendre les armes : l’Italie, après les malheurs de tant de siècles, en proie à de nouveaux désastres dans celui-ci ; des villes écrasées ou consumées dans les fertiles régions de la Campanie ; Rome dévastée par le feu, les plus anciens temples brûlés ; le Capitole même livré aux flammes par les mains des citoyens ; le culte profané, des adultères publics, les mers couvertes d’exilés, les îles pleines de meurtres ; des cruautés plus atroces dans la capitale, où les biens, le rang, la vie privée ou publique, tout était également imputé à crime, et où le plus irrémissible était la vertu : les délateurs non moins odieux par leurs fortunes que par leurs forfaits ; les uns faisant trophée du sacerdoce et du consulat, dépouilles de leurs victimes ; d’autres, tout-puissants, tant au-dedans qu’au-dehors, portant partout le trouble, la haine et l’effroi : les maîtres trahis par leurs esclaves, les patrons par leurs affranchis ; et, pour comble enfin, ceux qui manquaient d’ennemis, opprimés par leurs amis mêmes.
Ce siècle, si fertile en crimes, ne fut pourtant pas sans vertu : on vit des mères accompagner leurs enfants dans leur fuite, des femmes suivre leurs maris en exil, des parents intrépides, des gendres inébranlables, des esclaves même à l’épreuve des tourments. On vit de grands hommes, fermes dans toutes les adversités, porter et quitter la vie avec une constance digne de nos pères. À ces multitudes d’événements humains se joignirent les prodiges du ciel et de la terre, les signes tirés de la foudre, les présages de toute espèce, obscurs ou manifestes, sinistres ou favorables : jamais les plus tristes calamités du peuple romain, jamais les plus justes jugements du ciel ne montrèrent avec tant d’évidence que si les dieux songent à nous, c’est moins pour nous conserver que pour nous punir.
Mais, avant que d’entrer en matière, pour développer les causes des événements qui semblent souvent l’effet du hasard, il convient d’exposer l’état de Rome, le génie des armées, les mœurs des provinces, et ce qu’il y avait de sain et de corrompu dans toutes les régions du monde.
Après les premiers transports excités par la mort de Néron, il s’était élevé des mouvements divers non seulement au sénat, parmi le peuple et les bandes prétoriennes, mais entre tous les chefs, et dans toutes les légions : le secret de l’empire était enfin dévoilé, et l’on voyait que le prince pouvait s’élire ailleurs que dans la capitale. Mais le sénat, ivre de joie, se pressait sous un nouveau prince encore éloigné, d’abuser de la liberté qu’il venait d’usurper : les principaux de l’ordre équestre n’étaient guère moins contents ; la plus saine partie du peuple qui tenait aux grandes maisons, les clients, les affranchis des proscrits et des exilés, se livraient à l’espérance. La vile populace, qui ne bougeait du cirque et des théâtres, les esclaves perfides, ou ceux qui, à la honte de Néron, vivaient des dépouilles des gens de bien, s’affligeaient et ne cherchaient que des troubles.
La milice de Rome, de tout temps attachée aux Césars, et qui s’était laissé porter à déposer Néron plus à force d’art et de sollicitations que de son bon gré, ne recevant point le donatif promis au nom de Galba, jugeant de plus que les services et les récompenses militaires auraient moins lieu durant la paix, et se voyant prévenue dans la faveur du prince par les légions qui l’avaient élu, se livrait à son penchant pour les nouveautés, excitée par la trahison de son préfet Nymphidius qui aspirait à l’empire. Nymphidius périt dans cette entreprise ; mais, après avoir perdu le chef de la sédition, ses complices ne l’avaient pas oubliée, et glosaient sur la vieillesse et l’avarice de Galba. Le bruit de sa sévérité militaire, autrefois si louée, alarmait ceux qui ne pou voient souffrir l’ancienne discipline ; et quatorze ans de relâchement sous Néron leur faisaient autant aimer les vices de leurs princes, que jadis ils respectaient leurs vertus. On répandit aussi ce mot de Galba, qui eût fait honneur à un prince plus libéral, mais qu’on interprétait par son humeur : Je sais choisir mes soldats, et non les acheter.
Vinius et Lacon, l’un le plus vil, et l’autre le plus méchant des hommes, le décriaient par leur conduite ; et la haine de leurs forfaits retombait sur son indolence. Cependant Galba venait lentement, et ensanglantait sa route : il fit mourir Varron, consul désigné, comme complice de Nymphidius, et Turpilien, consulaire, comme général de Néron. Tous deux exécutés sans avoir été entendus, et sans forme de procès, passèrent pour innocents. À son arrivée il fit égorger par milliers les soldats désarmés, présage funeste pour son règne, et de mauvais augure même aux meurtriers. La légion qu’il amenait d’Espagne, jointe à celle que Néron avait levée, remplirent la ville de nouvelles troupes qu’augmentaient encore les nombreux détachements d’Allemagne, d’Angleterre et d’Illyrie, choisis et envoyés par Néron aux Portes Caspiennes, où il préparait la guerre d’Albanie, et qu’il avait rappelés pour réprimer les mouvements de Vindex ; tous gens à beaucoup entreprendre, sans chef encore, mais prêts à servir le premier audacieux.
Par hasard on apprit dans ce même temps les meurtres de Macer et de Capiton. Galba fit mettre à mort le premier par l’intendant Garucianus, sur l’avis certain de ses mouvements en Afrique ; et l’autre, commençant aussi à remuer en Allemagne, fut traité de même avant l’ordre du prince par Aquinius et Valens, lieutenants-généraux. Plusieurs crurent que Capiton, quoique décrié pour son avarice et pour sa débauche, était innocent des trames qu’on lui imputait, mais que ses lieutenants, s’étant vainement efforcés de l’exciter à la guerre, avaient ainsi couvert leur crime ; et que Galba, soit par légèreté, soit de peur d’en trop apprendre, prit le parti d’approuver une conduite qu’il ne pouvait plus réparer. Quoi qu’il en soit, ces assassinats firent un mauvais effet ; car, sous un prince une fois odieux, tout ce qu’il fait, bien ou mal, lui attire le même blâme. Les affranchis, tout-puissants à la cour, y vendaient tout : les esclaves, ardents à profiter d’une occasion passagère, se hâtaient sous un vieillard d’assouvir leur avidité. On éprouvait toutes les calamités du règne précédent, sans les excuser de même : il n’y avait pas jusqu’à l’âge de Galba, qui n’excitât la risée et le mépris du peuple, accoutumé à la jeunesse de Néron, et à ne juger des princes que sur la figure.
Telle étroit à Rome la disposition d’esprit la plus générale chez une si grande multitude. Dans les provinces, Rufus, beau parleur et bon chef en temps de paix, mais sans expérience militaire, commandait en Espagne. Les Gaules conservaient le souvenir de Vindex et des faveurs de Galba, qui venait de leur accorder le droit de bourgeoisie romaine, et de plus la suppression des impôts. On excepta pourtant de cet honneur les villes voisines des armées d’Allemagne, et l’on en priva même plusieurs de leur territoire ; ce qui leur fit supporter avec un double dépit leurs propres pertes et les grâces faites à autrui. Mais où le danger étroit grand à proportion des forces, c’étroit dans les armées d’Allemagne, fières de leur récente victoire, et craignant le blâme d’avoir favorisé d’autres partis ; car elles n’avaient abandonné Néron qu’avec peine. Verginius ne s’était pas d’abord déclaré pour Galba ; et s’il étroit douteux qu’il eût aspiré à l’empire, il étroit sûr que l’armée le lui avait offert : ceux même qui ne prenaient aucun intérêt à Capiton ne laissaient pas de murmurer de sa mort. Enfin Verginius ayant été rappelé sous un faux semblant d’amitié, les troupes, privées de leur chef, le voyant retenu et accusé, s’en offensaient comme d’une accusation tacite contre elles-mêmes.
Dans la Haute-Allemagne, Flaccus, vieillard infirme qui pouvait à peine se soutenir, et qui n’avait ni autorité ni fermeté, étroit méprisé de l’armée qu’il commandait ; et ses soldats, qu’il ne pouvait contenir même en plein repos, animés par sa faiblesse, ne connaissaient plus de frein. Les légions de la Basse-Allemagne restèrent longtemps sans chef consulaire. Enfin Galba leur donna Vitellius, dont le père avait été censeur et trois fois consul ; ce qui parut suffisant. Le calme régnait dans l’armée d’Angleterre ; et, parmi tous ces mouvements de guerres civiles, les légions qui la composaient, furent celles qui se comportèrent le mieux, soit à cause de leur éloignement et de la mer qui les enfermait, soit que leurs fréquentes expéditions leur apprissent à ne haïr que l’ennemi. L’Illyrie n’était pas moins paisible, quoique ses légions, appelées par Néron, eussent, durant leur séjour en Italie, envoyé des députés à Verginius : mais ces armées, trop séparées pour unir leurs forces et mêler leurs vices, furent par ce salutaire moyen maintenues dans leur devoir. Rien ne remuait encore en Orient. Mucianus, homme également célèbre dans les succès et dans les revers, tenait la Syrie avec quatre légions. Ambitieux dès sa jeunesse, il s’étroit lié aux grands ; mais bientôt, voyant sa fortune dissipée, sa personne en danger, et suspectant la colère du prince, il s’alla cacher en Asie, aussi près de l’exil qu’il fut ensuite du rang suprême. Unissant la mollesse à l’activité, la douceur et l’arrogance, les talents bons et mauvais, outrant la débauche dans l’oisiveté, mais ferme et courageux dans l’occasion ; estimable en public, blâmé dans sa vie privée ; enfin si séduisant, que ses inférieurs, ses proches, ni ses égaux, ne pouvaient lui résister ; il lui était plus aisé de donner l’empire que de l’usurper. Vespasien, choisi par Néron, faisait la guerre en Judée avec trois légions, et se montra si peu contraire à Galba, qu’il lui envoya Tite son fils pour lui rendre hommage et cultiver ses bonnes grâces, comme nous dirons ci-après. Mais leur destin se cachait encore, et ce n’est qu’après l’événement qu’on a remarqué les signes et les oracles qui promettaient l’empire à Vespasien et à ses enfants.
En Égypte, c’était aux chevaliers romains au lieu des rois qu’Auguste avait confié le commandement de la province et des troupes ; précaution qui parut nécessaire dans un pays abondant en blé, d’un abord difficile, et dont le peuple changeant et superstitieux ne respecte ni magistrats ni lois. Alexandre, Égyptien, gouvernait alors ce royaume. L’Afrique et ses légions, après la mort de Macer, ayant souffert la domination particulière, étaient prêtes à se donner au premier venu : les deux Mauritanies, la Rhétie, la Norique, la Thrace, et toutes les nations qui n’obéissaient qu’à des intendants, se tournoient pour ou contre, selon le voisinage des armées et l’impulsion des plus puissants : les provinces sans défense, et surtout l’Italie, n’avaient pas même le choix de leurs fers, et n’étaient que le prix des vainqueurs. Tel était l’état de l’empire romain quand Galba, consul pour la deuxième fois, et Vinius son collègue, commencèrent leur dernière année et presque celle de la république.
Au commencement de janvier on reçut avis de Propinquus, intendant de la Belgique, que les légions de la Germanie supérieure, sans respect pour leur serment, demandaient un autre empereur, et que, pour rendre leur révolte moins odieuse, elles consentaient qu’il fût élu par le sénat et le peuple romain. Ces nouvelles accélérèrent l’adoption dont Galba délibérait auparavant en lui-même et avec ses amis, et dont le bruit était grand depuis quelque temps dans toute la ville, tant par la licence des nouvellistes qu’à cause de l’âge avancé de Galba. La raison, l’amour de la patrie, dictaient les vœux du petit nombre ; mais la multitude passionnée, nommant tantôt l’un tantôt l’autre, chacun son protecteur ou son ami, consultait uniquement ses désirs secrets ou sa haine pour Vinius, qui, devenant de jour en jour plus puissant, devenait plus odieux en même mesure ; car, comme sous un maître infirme et crédule les fraudes sont plus profitables et moins dangereuses, la facilité de Galba augmentait l’avidité des parvenus, qui mesuraient leur ambition sur leur fortune.
Le pouvoir du prince était partagé entre le consul Vinius, et Lacon, préfet du prétoire : mais Icelus, affranchi de Galba, et qui, ayant reçu l’anneau, portait dans l’ordre équestre le nom de Marcian, ne leur cédait point en crédit. Ces favoris, toujours en discorde, et jusque dans les moindres choses ne consultant chacun que son intérêt, formaient deux factions pour le choix du successeur à l’empire : Vinius était pour Othon ; Icelus et Lacon s’unissaient pour le rejeter, sans en préférer un autre. Le public, qui ne sait rien taire, ne laissait pas ignorer à Galba l’amitié d’Othon et de Vinius, ni l’alliance qu’ils projetaient entre eux parle mariage de la fille de Vinius et d’Othon, l’une veuve et l’autre garçon ; mais je crois qu’occupé du bien de l’état, Galba jugeait qu’autant eût valu laisser à Néron l’empire que de le donner à Othon. En effet, Othon, négligé dans son enfance, emporté dans sa jeunesse, se rendit si agréable à Néron par l’imitation de son luxe, que ce fut à lui, comme associé à ses débauches, qu’il confia Poppée, la principale de ses courtisanes, jusqu’à ce qu’il se fût défait de sa femme Octavie ; mais, le soupçonnant d’abuser de son dépôt, il le relégua en Lusitanie sous le nom de gouverneur. Othon, ayant administré sa province avec douceur, passa des premiers dans le parti contraire, y montra de l’activité ; et tant que la guerre dura, s’étant distingué par sa magnificence, il conçut tout d’un coup l’espoir de se faire adopter ; espoir qui devenait chaque jour plus ardent, tant par la faveur des gens de guerre que par celle de la cour de Néron, qui comptait le retrouver en lui.
Mais, sur les premières nouvelles de la sédition d’Allemagne, et avant que d’avoir rien d’assuré du côté de Vitellius, l’incertitude de Galba sur les lieux où tomberait l’effort des armées, et la défiance des troupes mêmes qui étaient à Rome, le déterminèrent à se donner un collègue à l’empire, comme à l’unique parti qu’il crut lui rester à prendre. Ayant donc assemblé, avec Vinius et Lacon, Gelsus consul désigné, et Géminus préfet de Rome, après quelques discours sur sa vieillesse, il fit appeler Pison, soit de son propre mouvement, soit, selon quelques-uns, à l’instigation de Lacon, qui, par le moyen de Plautus, avait lié amitié avec Pison, et le portant adroitement sans paraître y prendre intérêt, était secondé par la bonne opinion publique. Pison, fils de Crassus et de Scribonia, tous deux d’illustres maisons, suivit les mœurs antiques, homme austère, à le juger équitablement, triste et dur selon ceux qui tournent tout en mal, et dont l’adoption plaisait à Galba par le côté même qui choquait les autres.
Prenant donc Pison par la main, Galba lui parla, dit-on, de cette manière : « Si, comme particulier, je vous adoptais, selon l’usage, par-devant les pontifes, il nous serait honorable, à moi, d’admettre dans ma famille un descendant de Pompée et de Crassus ; à vous, d’ajouter à votre noblesse celle des maisons Lutatienne et Sulpicienne. Maintenant, appelé à l’empire du consentement des dieux et des hommes, l’amour de la patrie et votre heureux naturel me portent à vous offrir, au sein de la paix, ce pouvoir suprême que la guerre m’a donné, et que nos ancêtres se sont disputé par les armes. C’est ainsi que le grand Auguste mit au premier rang après lui, d’abord son neveu Marcellus, ensuite Agrippa son gendre, puis ses petits-fils, et enfin Tibère, fils de sa femme ; mais Auguste choisit son successeur dans sa maison ; je choisis le mien dans la république, non que je manque de proches ou de compagnons d’armes : mais je n’ai point moi-même brigué l’empire, et vous préférer à mes parents et aux vôtres, c’est montrer assez mes vrais sentiments. Vous avez un frère illustre ainsi que vous, votre aîné, et digne du rang où vous montez, si vous ne l’étiez encore plus. Vous avez passé sans reproche l’âge de la jeunesse et des passions : mais vous n’avez soutenu jusqu’ici que la mauvaise fortune ; il vous reste une épreuve plus dangereuse à faire en résistant à la bonne ; car l’adversité déchire l’âme, mais le bonheur la corrompt. Vous aurez beau cultiver toujours avec la même constance l’amitié, la foi, la liberté, qui sont les premiers biens de l’homme, un vain respect les écartera malgré vous ; les flatteurs vous accableront de leurs fausses caresses, poison de la vraie amitié, et chacun ne songera qu’à son intérêt. Vous et moi nous parIons aujourd’hui l’un à l’autre avec simplicité ; mais tous s’adresseront à notre fortune plutôt qu’à nous, car on risque beaucoup à montrer leur devoir aux princes, et rien à leur persuader qu’ils le font.
« Si la masse immense de cet empire eût pu garder d’elle-même son équilibre, j’étais digne de rétablir la république ; mais depuis longtemps les choses en sont à tel point, que tout ce qui reste à faire en faveur du peuple romain, c’est, pour moi, d’employer mes derniers jours à lui choisir un bon maître, et, pour vous, d’être tel durant tout le cours des vôtres. Sous les empereurs précédents, l’état n’était l’héritage que d’une seule famille ; par nous le choix de ses chefs lui tiendra lieu de liberté ; après l’extinction des Jules et des Claudes, l’adoption reste ouverte au plus digne. Le droit du sang et de la naissance ne mérite aucune estime, et fait un prince au hasard ; mais l’adoption permet le choix, et la voix publique l’indique. Ayez toujours sous les yeux le sort de Néron, fier d’une longue suite de Césars ; ce n’est ni le pays désarmé de Vindex, ni l’unique légion de Galba, mais son luxe et ses cruautés qui nous ont délivrés de son joug, quoique un empereur proscrit fût alors un événement sans exemple. Pour nous que la guerre et l’estime publique ont élevés, sans mériter d’ennemis, n’espérons pas n’en point avoir ; mais, après ces grands mouvements de tout l’univers, deux légions émues doivent peu vous effrayer. Ma propre élévation ne fut pas tranquille ; et ma vieillesse, la seule chose qu’on me reproche, disparaîtra devant celui qu’on a choisi pour la soutenir. Je sais que Néron sera toujours regretté des méchants ; c’est à vous et à moi d’empêcher qu’il ne le soit aussi des gens de bien. Il n’est pas temps d’en dire ici davantage, et cela serait superflu si j’ai fait en vous un bon choix. La plus simple et la meilleure règle à suivre dans votre conduite, c’est de chercher ce que vous auriez approuvé ou blâmé sous un autre prince. Songez qu’il n’en est pas ici comme des monarchies, où une seule famille commande, et tout le reste obéit, et que vous allez gouverner un peuple qui ne peut supporter ni une servitude extrême ni une entière liberté. » Ainsi parlait Galba en homme qui fait un souverain, tandis que tous les autres prenaient d’avance le ton qu’on prend avec un souverain déjà fait.
On dit que de toute l’assemblée qui tourna les yeux sur Pison, même de ceux qui l’observaient à dessein, nul ne put remarquer en lui la moindre émotion de plaisir ou de trouble. Sa réponse fut respectueuse envers son empereur et son père, modeste à l’égard de lui-même ; rien ne parut changé dans son air et dans ses manières ; on y voyait plutôt le pouvoir que la volonté de commander. On délibéra ensuite si la cérémonie de l’adoption se ferait devant le peuple, au sénat, ou dans le camp. On préféra le camp, pour faire honneur aux troupes, comme ne voulant point acheter leur faveur par la flatterie ou à prix d’argent, ni dédaigner de l’acquérir par les moyens honnêtes. Cependant le peuple environnait le palais, impatient d’apprendre l’importante affaire qui s’y traitait en secret, et dont le bruit s’augmentait encore par les vains efforts qu’on faisait pour l’étouffer.
Le dix de janvier, le jour fut obscurci par de grandes pluies, accompagnées d’éclairs, de tonnerres, et de signes extraordinaires du courroux céleste. Ces présages, qui jadis eussent rompu les comices, ne détournèrent point Galba d’aller au camp ; soit qu’il les méprisât comme des choses fortuites, soit que, les prenant pour des signes réels, il en jugeât l’événement inévitable. Les gens de guerre étant donc assemblés en grand nombre, il leur dit, dans un discours grave et concis, qu’il adoptait Pison, à l’exemple d’Auguste, et suivant l’usage militaire, qui laisse aux généraux le choix de leurs lieutenants. Puis, de peur que son silence au sujet de la sédition ne la fît croire plus dangereuse, il assura fort que, n’ayant été formée dans la quatrième et la dix-huitième légion que par un petit nombre de gens, elle s’était bornée à des murmures et des paroles, et que dans peu tout serait pacifié. Il ne mêla dans son discours ni flatteries ni promesses. Les tribuns, les centurions, et quelques soldats voisins, applaudirent ; mais tout le reste gardait un morne silence, se voyant privés dans la guerre du donatif qu’ils avaient même exigé durant la paix. Il paraît que la moindre libéralité arrachée à l’austère parcimonie de ce vieillard eût pu lui concilier les esprits. Sa perte vint de cette antique roideur et de cet excès de sévérité qui ne convient plus à notre faiblesse.
De là s’étant rendu au sénat, il n’y parla ni moins simplement ni plus longuement qu’aux soldats. La harangue de Pison fut gracieuse et bien reçue ; plusieurs le félicitaient de bon cœur ; ceux qui l’aimaient le moins, avec plus d’affectation ; et le plus grand nombre, par intérêt pour eux-mêmes, sans aucun souci de celui de l’état. Durant les quatre jours suivants, qui furent l’intervalle entre l’adoption et la mort de Pison, il ne fit ni ne dit plus rien en public.
Cependant les fréquents avis du progrès de la défection en Allemagne, et la facilité avec laquelle les mauvaises nouvelles s’accréditaient à Rome, engagèrent le sénat à envoyer une députation aux légions révoltées ; et il fut mis secrètement en délibération si Pison ne s’y joindrait point lui-même, pour lui donner plus de poids, en ajoutant la majesté impériale à l’autorité du sénat. On voulait que Lacon, préfet du prétoire, fût aussi du voyage ; mais il s’en excusa. Quant aux députés, le sénat en ayant laissé le choix à Galba, on vit, par la plus honteuse inconstance, des nominations, des refus, des substitutions, des brigues pour aller ou pour demeurer, selon l’espoir ou la crainte dont chacun était agité.
Ensuite il fallut chercher de l’argent ; et, tout bien pesé, il parut très juste que l’état eût recours à ceux qui l’avaient appauvri. Les dons versés par Néron montaient à plus de soixante millions. Il fit donc citer tous les donataires, leur redemandant les neuf dixièmes de ce qu’ils avaient reçu, et dont à peine leur restait-il l’autre dixième partie ; car, également avides et dissipateurs, et non moins prodigues du bien d’autrui que du leur, ils n’avaient conservé, au lieu de terres et de revenus, que les instruments ou les vices qui avaient acquis et consumé tout cela. Trente chevaliers romains furent préposés au recouvrement ; nouvelle magistrature onéreuse par les brigues et par le nombre. On ne voyait que ventes, huissiers ; et le peuple, tourmenté par ces vexations, ne laissait pas de se réjouir de voir ceux que Néron avait enrichis aussi pauvres que ceux qu’il avait dépouillés. En ce même temps, Taurus et Nason, tribuns prétoriens ; Pacensis, tribun des milices bourgeoises, et Fronto, tribun du guet, ayant été cassés, cet exemple servit moins à contenir les officiers qu’à les effrayer, et leur fit craindre qu’étant tous suspects on ne voulût les chasser l’un après l’autre.
Cependant Othon, qui n’attendait rien d’un gouvernement tranquille, ne cherchait que de nouveaux troubles. Son indigence, qui eût été à charge même à des particuliers, son luxe, qui l’eût été même à des princes, son ressentiment contre Galba, sa haine pour Pison, tout l’excitait à remuer. Il se forgeait même des craintes pour irriter ses désirs. N’avait-il pas été suspect à Néron lui-même ? Fallait-il attendre encore l’honneur d’un second exil en Lusitanie ou ailleurs ? Les souverains ne voient-ils pas toujours avec défiance et de mauvais œil ceux qui peuvent leur succéder ? Si cette idée lui avait nui près d’un vieux prince, combien plus lui nuirait-elle auprès d’un jeune homme naturellement cruel, aigri par un long exil ! Que s’ils étaient tentés de se défaire de lui, pourquoi ne les préviendrait-il pas, tandis que Galba chancelait encore, et avant que Pison fût affermi ? Les temps de crise sont ceux où conviennent les grands efforts ; et c’est une erreur de temporiser quand les délais sont plus dangereux que l’audace. Tous les hommes meurent également, c’est la loi de la nature ; mais la postérité les distingue par la gloire ou l’oubli. Que si le même sort attend l’innocent et le coupable, il est plus digne d’un homme de courage de ne pas périr sans sujet.
Othon avait le cœur moins efféminé que le corps. Ses plus familiers esclaves et affranchis, accoutumés à une vie trop licencieuse pour une maison privée, en rappelant la magnificence du palais de Néron, les adultères, les fêtes nuptiales, et toutes les débauches des princes, à un homme ardent après tout cela, le lui montraient en proie à d’autres par son indolence, et à lui s’il osait s’en emparer. Les astrologues l’animaient encore, en publiant que d’extraordinaires mouvements dans les cieux lui annonçaient une année glorieuse : genre d’hommes fait pour leurrer les grands, abuser les simples, qu’on chassera sans cesse de notre ville, et qui s’y maintiendra toujours. Poppée en avait secrètement employé plusieurs qui furent l’instrument funeste de son mariage avec l’empereur. Ptolémée, un d’entre eux qui avait accompagné Othon, lui avait promis qu’il survivrait à Néron ; et l’événement, joint à la vieillesse de Galba, à la jeunesse d’Othon, aux conjectures, et aux bruits publics, lui fi t ajouter qu’il parviendrait à l’empire. Othon, suivant le penchant qu’a l’esprit humain de s’affectionner aux opinions par leur obscurité même, prenait tout cela pour de la science, et pour des avis du destin ; et Ptolémée ne manqua pas, selon la coutume, d’être l’instigateur du crime dont il avait été le prophète.
Soit qu’Othon eût ou non formé ce projet, il est certain qu’il cultivait depuis longtemps les gens de guerre, comme espérant succéder à l’empire ou l’usurper. En route, en bataille, au camp, nommant les vieux soldats par leur nom, et, comme ayant servi avec eux sous Néron, les appelant camarades, il reconnaissait les uns, s’informait des autres, et les aidait tous de sa bourse ou de son crédit. Il entremêlait tout cela de fréquentes plaintes, de discours équivoques sur Galba, et de ce qu’il y a de plus propre à émouvoir le peuple. Les fatigues des marches, la rareté des vivres, la dureté du commandement, il envenimait tout, comparant les anciennes et agréables navigations de la Campanie et des villes grecques avec les longs et rudes trajets des Pyrénées et des Alpes, où l’on pouvait à peine soutenir le poids de ses armes.
Pudens, un des confidents de Tigellinus, séduisant diversement les plus remuants, les plus obérés, les plus crédules, achevait d’allumer les esprits déjà échauffés des soldats. Il en vint au point que, chaque fois que Galba mangeait chez Othon, l’on distribuait cent sesterces par tête à la cohorte qui était de garde, comme pour sa part du festin ; distribution que, sous l’air d’une largesse publique, Othon soutenait encore par d’autres dons particuliers. Il était même si ardent à les corrompre, et la stupidité du préfet qu’on trompait jusque sous ses yeux fut si grande, que, sur une dispute de Proculus, lancier de la garde, avec un voisin pour quelque borne commune, Othon acheta tout le champ du voisin et le donna à Proculus.
Ensuite il choisit pour chef de l’entreprise qu’il méditait Onomastus, un de ses affranchis, qui lui ayant amené Barbius et Veturius, tous deux bas officiers des gardes, après les avoir trouvés à l’examen rusés et courageux, il les chargea de dons, de promesses, d’argent pour en gagner d’autres ; et l’on vit ainsi deux manipulaires entreprendre et venir à bout de disposer de l’empire romain. Ils mirent peu de gens dans le secret ; et, tenant les autres en suspens, ils les excitaient par divers moyens : les chefs, comme suspects par les bienfaits de Nymphidius ; les soldats, par le dépit de se voir frustrés du donatif si longtemps attendu. Rappelant à quelques-uns le souvenir de Néron, ils rallumaient en eux le désir de l’ancienne licence : enfin ils les effrayaient tous par la peur d’un changement dans la milice.
Sitôt qu’on sut la défection de l’armée d’Allemagne, le venin gagna les esprits déjà émus des légions et des auxiliaires. Bientôt les malintentionnés se trouvèrent si disposés à la sédition, et les bons si tièdes à la réprimer, que, le quatorze de janvier, Othon revenant de souper eût été enlevé, si l’on n’eût craint les erreurs de la nuit, les troupes cantonnées par toute la ville, et le peu d’accord qui règne dans la chaleur du vin. Ce ne fut pas l’intérêt de l’état qui retint ceux qui méditaient à jeun de souiller leurs mains dans le sang de leur prince, mais le danger qu’un autre ne fût pris dans l’obscurité pour Othon par les soldats des armées de Hongrie et d’Allemagne qui ne le connaissaient pas. Les conjurés étouffèrent plusieurs indices de la sédition naissante ; et ce qu’il en parvint aux oreilles de Galba fut éludé par Lacon, homme incapable de lire dans l’esprit des soldats, ennemi de tout bon conseil qu’il navait pas donné, et toujours résistant à l’avis des sages.
Le quinze de janvier, comme Galba sacrifiait au temple d’Apollon, l’aruspice Umbricius, sur le triste aspect des entrailles, lui dénonça d’actuelles embûches et un ennemi domestique, tandis qu’Othon, qui était présent, se réjouissait de ces mauvais augures et les interprétait favorablement pour ses desseins. Un moment après, Onomastus vint lui dire que l’architecte et les experts l’attendaient, mot convenu pour lui annoncer l’assemblée des soldats et les apprêts de la conjuration. Othon fit croire à ceux qui demandaient où il allait que, près d’acheter une vieille maison de campagne, il voulait auparavant la faire examiner ; puis suivant l’affranchi à travers le palais de Tibère au Vélabre, et de là vers la colonne dorée sous le temple de Saturne, il fut salué empereur par vingt-trois soldats, qui le placèrent aussitôt sur une chaire curule, tout consterné de leur petit nombre, et l’environnèrent l’épée à la main. Chemin faisant, ils furent joints par un nombre à-peu-près égal de leurs camarades. Les uns, instruits du complot, l’accompagnaient à grands cris avec leurs armes ; d’autres, frappés du spectacle, se disposaient en silence à prendre conseil de l’événement.
Le tribun Martialis, qui était de garde au camp, effrayé d’une si prompte et si grande entreprise, ou craignant que la sédition n’eût gagné ses soldats et qu’il ne fût tué en s’y opposant, fut soupçonné par plusieurs d’en être complice. Tous les autres tribuns et centurions préférèrent aussi le parti le plus sûr au plus honnête. Enfin tel fut l’état des esprits, qu’un petit nombre ayant entrepris un forfait détestable, plusieurs l’approuvèrent et tous le souffrirent.
Cependant Galba, tranquillement occupé de son sacrifice, importunait les dieux pour un empire qui n’était plus à lui, quand tout-à-coup un bruit s’éleva que les troupes enlevaient un sénateur qu’on ne nommait pas, mais qu’on sut ensuite être Othon. Aussitôt on vit accourir des gens de tous les quartiers ; et, à mesure qu’on les rencontrait, plusieurs augmentaient le mal et d’autres l’exténuaient, ne pouvant en cet instant même renoncer à la flatterie. On tint conseil, et il fut résolu que Pison sonderait la disposition de la cohorte qui était de garde au palais, réservant l’autorité encore entière de Galba pour de plus pressants besoins. Ayant donc assemblé les soldats devant les degrés du palais, Pison leur parla ainsi : « Compagnons, il y a six jours que je fus nommé césar sans prévoir l’avenir, et sans savoir si ce choix me serait utile ou funeste ; c’est à vous d’en fixer le sort pour la république et pour nous. Ce n’est pas que je craigne pour moi-même, trop instruit par mes malheurs à ne point compter sur la prospérité : mais je plains mon père, le sénat et l’empire, en nous voyant réduits à recevoir la mort ou à la donner, extrémité non moins cruelle pour des gens de bien, tandis qu’après les derniers mouvements on se félicitait que Rome eût été exempte de violence et de meurtres, et qu’on espérait avoir pourvu, par l’adoption, à prévenir toute cause de guerre après la mort de Galba.
« Je ne vous parlerai ni de mon nom ni de mes mœurs. On a peu besoin de vertus pour se comparer à Othon. Ses vices, dont il fait toute sa gloire, ont ruiné l’état quand il était ami du prince. Est-ce par son air, par sa démarche, par sa parure efféminée, qu’il se croit digne de l’empire ? On se trompe beaucoup si l’on prend son luxe pour de la libéralité. Plus il saura perdre, et moins il saura donner. Débauches, festins, attroupements de femmes, voilà les projets qu’il médite, et, selon lui, les droits de l’empire, dont la volupté sera pour lui seul, la honte et le déshonneur pour tous ; car jamais souverain pouvoir acquis par le crime ne fut vertueusement exercé. Galba fut nommé césar par le genre humain, et je l’ai été par Galba de votre consentement. Compagnons, j’ignore s’il vous est indifférent que la république, le sénat et le peuple ne soient que de vains noms ; mais je sais au moins qu’il vous importe que des scélérats ne vous donnent pas un chef.
« On a vu quelquefois des légions se révolter contre leurs tribuns. Jusqu’ici votre gloire et votre fidélité n’ont reçu nulle atteinte, et Néron lui-même vous abandonna plutôt qu’il ne fut abandonné de vous. Quoi ! verrons-nous une trentaine au plus de déserteurs et de transfuges, à qui l’on ne permettrait pas de se choisir seulement un officier, faire un empereur ? Si vous souffrez un tel exemple, si vous partagez le crime en le laissant commettre, cette licence passera dans les provinces ; nous périrons par les meurtres, et vous par les combats, sans que la solde en soit plus grande pour avoir égorgé son prince, que pour avoir fait son devoir : mais le donatif n’en vaudra pas moins, reçu de nous pour le prix de la fidélité, que d’un autre pour le prix de la trahison. »
Les lanciers de la garde ayant disparu, le reste de la cohorte, sans paraître mépriser le discours de Pison, se mit en devoir de préparer ses enseignes plutôt par hasard, et, comme il arrive en ces moments de trouble, sans trop savoir ce qu’on faisait, que par une feinte insidieuse, comme on l’a cru dans la suite. Celsus fut envoyé au détachement de l’armée d’Illyrie vers le portique de Vipsanius. On ordonna aux primipilaires Serenus et Sabinus d’amener les soldats germains du temple de la Liberté. On se défiait de la légion marine, aigrie par le meurtre de ses soldats que Galba avait fait tuer à son arrivée. Les tribuns Cerius, Subrinus, et Longinus, allèrent au camp prétorien pour tâcher d’étouffer la sédition naissante avant qu’elle eût éclaté. Les soldats menacèrent les deux premiers ; mais Longin fut maltraité et désarmé, parce qu’il n’avait pas passé par les grades militaires, et qu’étant dans la confiance de Galba il en était plus suspect aux rebelles. La légion de mer ne balança pas à se joindre aux prétoriens : ceux du détachement d’Illyrie, présentant à Celsus la pointe des armes, ne voulurent point l’écouter ; mais les troupes d’Allemagne hésitèrent longtemps, n’ayant pas encore recouvré leurs forces, et ayant perdu toute mauvaise volonté depuis que, revenues malades de la longue navigation d’Alexandrie où Néron les avait envoyées, Galba n’épargnait ni soin ni dépense pour les rétablir. La foule du peuple et des esclaves, qui durant ce temps remplissait le palais, demandait à cris perçants la mort d’Othon et l’exil des conjurés, comme ils auraient demandé quelque scène dans les jeux publics ; non que le jugement ou le zèle excitât des clameurs qui changèrent d’objet dès le même jour, mais par l’usage établi d’enivrer chaque prince d’acclamations effrénées et de vaines flatteries.
Cependant Galba flottait entre deux avis. Celui de Vinius était qu’il fallait armer les esclaves, rester dans le palais, et en barricader les avenues ; qu’au lieu de s’offrira des gens échauffés on devait laisser le temps aux révoltés de se repentir et aux fidèles de se rassurer ; que si la promptitude convient aux forfaits, le temps favorise les bons desseins ; qu’enfin l’on aurait toujours la même liberté d’aller s’il était nécessaire, mais qu’on n’était pas sûr d’avoir celle du retour au besoin.
Les autres jugeaient qu’en se hâtant de prévenir le progrès d’une sédition faible encore et peu nombreuse on épouvanterait Othon même, qui, s’étant livré furtivement à des inconnus, profiterait, pour apprendre à représenter, de tout le temps qu’on perdrait dans une lâche indolence. Fallait-il attendre qu’ayant pacifié le camp il vînt s’emparer de la place, et monter au Capitole aux yeux même de Galba, tandis qu’un si grand capitaine et ses braves amis, renfermés dans les portes et le seuil du palais, l’inviteraient pour ainsi dire à les assiéger ? Quel secours pouvait-on se promettre des esclaves, si on laissait refroidir la faveur de la multitude, et sa première indignation plus puissante que tout le reste ? D’ailleurs, disaient-ils, le parti le moins honnête est aussi le moins sûr ; et, dût-on succomber au péril, il vaut encore mieux l’aller chercher ; Othon en sera plus odieux, et nous en aurons plus d’honneur. Vinius résistant à cet avis fut menacé par Lacon à l’instigation d’Icelus, toujours prêt à servir sa haine particulière aux dépens de l’état.
Galba, sans hésiter plus longtemps, choisit le parti le plus spécieux. On envoya Pison le premier au camp, appuyé du crédit que devaient lui donner sa naissance, le rang auquel il venait de monter, et sa colère contre Vinius, véritable ou supposée telle par ceux dont Vinius était haï et que leur haine rendit crédules. À peine Pison fut parti, qu’il s’éleva un bruit, d’abord vague et incertain, qu’Othon avait été tué dans le camp : puis, comme il arrive aux mensonges importants, il se trouva bientôt des témoins oculaires du fait, qui persuadèrent aisément tous ceux qui s’en réjouissaient ou qui s’en souciaient peu ; mais plusieurs crurent que ce bruit était répandu et fomenté par les amis d’Othon, pour attirer Galba par le leurre d’une bonne nouvelle.
Ce fut alors que, les applaudissements et l’empressement outré gagnant plus haut qu’une populace imprudente, la plupart des chevaliers et des sénateurs, rassurés et sans précaution, forcèrent les portes du palais, et, courant au-devant de Galba, se plaignaient que l’honneur de le venger leur eût été ravi. Les plus lâches, et, comme l’effet le prouva, les moins capables d’affronter le danger, téméraires en paroles et braves de la langue, affirmaient tellement ce qu’ils savaient le moins, que, faute d’avis certain, et vaincu par ces clameurs, Galba prit une cuirasse, et, n’étant ni d’âge ni de force à soutenir le choc de la foule, se fit porter dans sa chaise. Il rencontra, sortant du palais, un gendarme nommé Julius Atticus, qui, montrant son glaive tout sanglant, s’écria qu’il avait tué Othon. « Camarade, lui dit Galba, qui vous l’a commandé ? » Vigueur singulière d’un homme attentif à réprimer la licence militaire, et qui ne se laissait pas plus amorcer par les flatteries qu’effrayer par les menaces !
Dans le camp les sentiments n’étaient plus douteux ni partagés, et le zèle des soldats était tel, que, non contents d’environner Othon de leurs corps et de leurs bataillons, ils le placèrent au milieu des enseignes et des drapeaux, dans l’enceinte où était peu auparavant la statue d’or de Galba. Ni tribuns ni centurions ne pouvaient approcher, et les simples soldats criaient qu’on prît garde aux officiers. On n’entendait que clameurs, tumultes, exhortations mutuelles. Ce n’étaient pas les tièdes et les discordantes acclamations d’une populace qui flatte son maître ; mais tous les soldats qu’on voyait accourir en foule étaient pris par la main, embrassés tout armés, amenés devant lui, et, après leur avoir dicté le serment, ils recommandaient l’empereur aux troupes et les troupes à l’empereur. Othon, de son côté, tendant les bras, saluant la multitude, envoyant des baisers, n’omettait rien de servile pour commander.
Enfin, après que toute la légion de mer lui eut prêté le serment, se confiant en ses forces et voulant animer en commun tous ceux qu’il avait excités en particulier, il monta sur le rempart du camp, et leur tint ce discours :
« Compagnons, j’ai peine à dire sous quel titre je me présente en ce lieu : car, élevé par vous à l’empire, je ne puis me regarder comme particulier, ni comme empereur tandis qu’un autre commande ; et l’on ne peut savoir quel nom vous convient à vous-mêmes qu’en décidant si celui que vous protégez est le chef ou l’ennemi du peuple romain. Vous entendez que nul ne demande ma punition qu’il ne demande aussi la vôtre, tant il est certain que nous ne pouvons nous sauver ou périr qu’ensemble ; et vous devez juger de la facilité avec laquelle le clément Galba a peut-être déjà promis votre mort par le meurtre de tant de milliers de soldats innocents que personne ne lui demandait. Je frémis en me rappelant l’horreur de son entrée et de son unique victoire, lorsqu’aux yeux de toute la ville il fit décimer les prisonniers suppliants qu’il avait reçus en grâce. Entré dans Rome sous de tels auspices, quelle gloire a-t-il acquise dans le gouvernement, si ce n’est d’avoir fait mourir Sabinus et Marcellus en Espagne, Chilon dans les Gaules, Capiton en Allemagne, Macer en Afrique, Cingonius en route, Turpilien dans Rome, et Nymphidius au camp ? Quelle armée ou quelle province si reculée sa cruauté n’a-t-elle point souillée et déshonorée, ou, selon lui, lavée et purifiée avec du sang ? car, traitant les crimes de remèdes et donnant de faux noms aux choses, il appelle la barbarie sévérité, l’avarice économie, et discipline tous les maux qu’il vous fait souffrir. Il n’y a pas sept mois que Néron est mort, et Icelus a déjà plus volé que n’ont fait Élius, Polyclète et Vatinius. Si Vinius lui-même eût été empereur, il eût gouverné avec moins d’avarice et de licence ; mais il nous commande comme à ses sujets, et nous dédaigne comme ceux d’un autre. Ses richesses seules suffisent pour ce donatif qu’on nous vante sans cesse et qu’on ne vous donne jamais.
« Afin de ne pas même laisser d’espoir à son successeur, Galba a rappelé d’exil un homme qu’il jugeait avare et dur comme lui. Les dieux vous ont avertis par les signes les plus évidents qu’ils désapprouvaient cette élection. Le sénat et le peuple romain ne lui sont pas plus favorables : mais leur confiance est toute en votre courage ; car vous avez la force en main pour exécuter les choses honnêtes, et sans vous les meilleurs desseins ne peuvent avoir d’effet. Ne croyez pas qu’il soit ici question de guerres ni de périls, puisque toutes les troupes sont pour nous, que Galba n’a qu’une cohorte en toge dont il n’est pas le chef, mais le prisonnier, et dont le seul combat à votre aspect et à mon premier signe va être à qui m’aura le plus tôt reconnu. Enfin ce n’est pas le cas de temporiser dans une entreprise qu’on ne peut louer qu’après l’exécution. »
Aussitôt, ayant fait ouvrir l’arsenal, tous coururent aux armes sans ordre, sans règle, sans distinction des enseignes prétoriennes et des légionnaires, de l’écu des auxiliaires et du bouclier romain ; et, sans que ni tribun ni centurion s’en mêlât, chaque soldat, devenu son propre officier, s’animait et s’excitait lui-même à mal faire par le plaisir d’affliger les gens de bien.
Déjà Pison, effrayé du frémissement de la sédition croissante et du bruit des clameurs qui retentissait jusque dans la ville, s’était mis à la suite de Galba qui s’acheminait vers la place. Déjà, sur les mauvaises nouvelles apportées par Celsus, les uns parlaient de retourner au palais, d’autres d’aller au Capitole, le plus grand nombre d’occuper les rostres. Plusieurs se contentaient de contredire l’avis des autres ; et, comme il arrive dans les mauvais succès, le parti qu’il n’était plus temps de prendre semblait alors le meilleur. On dit que Lacon méditait à l’insu de Galba de faire tuer Vinius ; soit qu’il espérât adoucir les soldats par ce châtiment, soit qu’il le crût complice d’Othon, soit enfin par un mouvement de haine. Mais le temps et le lieu l’ayant fait balancer par la crainte de ne pouvoir plus arrêter le sang après avoir commencé d’en répandre, l’effroi des survenants, la dispersion du cortège, et le trouble de ceux qui s’étaient d’abord montrés si pleins de zèle et d’ardeur, achevèrent de l’en détourner.
Cependant, entraîné çà et là, Galba cédait à l’impulsion des flots de la multitude, qui, remplissant de toutes parts les temples et les basiliques, n’offrit qu’un aspect lugubre. Le peuple et les citoyens, l’air morne et l’oreille attentive, ne poussaient point de cris ; il ne régnait ni tranquillité ni tumulte, mais un silence qui marquait à-la-fois la frayeur et l’indignation. On dit pourtant à Othon que le peuple prenait les armes, sur quoi il ordonna de forcer les passages et d’occuper les postes importants. Alors, comme s’il eût été question non de massacrer dans leur prince un vieillard désarmé, mais de renverser Pacore ou Vologèse du trône des Arsacides, on vit les soldats romains écrasant le peuple, foulant aux pieds les sénateurs, pénétrer dans la place à la course de leurs chevaux et à la pointe de leurs armes, sans respecter le Capitole ni les temples des dieux, sans craindre les princes présents et à venir, vengeurs de ceux qui les ont précédés.
À peine aperçut-on les troupes d’Othon, que l’enseigne de l’escorte de Galba, appelé, dit-on, Vergilio, arracha l’image de l’empereur et la jeta par terre. À l’instant tous les soldats se déclarent, le peuple fuit, quiconque hésite voit le fer prêt à le percer. Près du lac de Gurtius, Galba tomba de sa chaise par l’effroi de ceux qui le portaient, et fut d’abord enveloppé. On a rapporté diversement ses dernières paroles selon la haine ou l’admiration qu’on avait pour lui : quelques-uns disent qu’il demanda d’un ton suppliant quel mal il avait fait, priant qu’on lui laissât quelques jours pour payer le donatif ; mais plusieurs assurent que, présentant hardiment la gorge aux soldats, il leur dit de frapper s’ils croyaient sa mort utile à l’état. Les meurtriers écoutèrent peu ce qu’il pouvait dire. On n’a pas bien su qui l’avait tué : les uns nomment Terentius, d’autres Lecanius ; mais le bruit commun est que Camurius, soldat de la quinzième légion, lui coupa la gorge. Les autres lui déchiquetèrent cruellement les bras et les jambes, car la cuirasse couvrait la poitrine ; et leur barbare férocité chargeait encore de blessures un corps déjà mutilé.
On vint ensuite à Vinius, dont il est pareillement douteux si le subit effroi lui coupa la voix, ou s’il s’écria qu’Othon n’avait point ordonné sa mort ; paroles qui pouvaient être l’effet de sa crainte, ou plutôt l’aveu de sa trahison, sa vie et sa réputation portant à le croire complice d’un crime dont il était cause.
On vit ce jour-là dans Sempronius Denses un exemple mémorable pour notre temps. C’était un centurion de la cohorte prétorienne, chargé par Galba de la garde de Pison : il se jeta le poignard à la main au-devant des soldats en leur reprochant leur crime ; et, du geste et de la voix attirant les coups sur lui seul, il donna le temps à Pison de s’échapper quoique blessé. Pison se sauva dans le temple de Vesta, où il reçut asile par la piété d’un esclave qui le cacha dans sa chambre ; précaution plus propre à différer sa mort que la religion ni le respect des autels. Mais Florus, soldat des cohortes britanniques, qui depuis longtemps avait été fait citoyen par Galba, et Statius Murcus, lancier de la garde, tous deux particulièrement altérés du sang de Pison, vinrent de la part d’Othon le tirer de son asile, et le tuèrent à la porte du temple.
Cette mort fut celle qui fit le plus de plaisir à Othon ; et l’on dit que ses regards avides ne pouvaient se lasser de considérer cette tête, soit que, délivré de toute inquiétude, il commençât alors à se livrer à la joie, soit que son ancien respect pour Galba et son amitié pour Vinius mêlant à sa cruauté quelque image de tristesse, il se crût plus permis de prendre plaisir à la mort d’un concurrent et d’un ennemi. Les têtes furent mises chacune au bout d’une pique et portées parmi les enseignes des cohortes et autour de l’aigle de la légion : c’était à qui ferait parade de ses mains sanglantes, à qui, faussement ou non, se vanterait d’avoir commis ou vu ces assassinats, comme d’exploits glorieux et mémorables. Vitellius trouva dans la suite plus de cent vingt placets de gens qui demandaient récompense pour quelque fait notable de ce jour-là : il les fit tous chercher et mettre à mort, non pour honorer Galba, mais selon la maxime des princes de pourvoir à leur sûreté présente par la crainte des châtiments futurs.
Vous eussiez cru voir un autre sénat et un autre peuple. Tout accourait au camp : chacun s’empressait à devancer les autres, à maudire Galba, à vanter le bon choix des troupes, à baiser les mains d’Othon ; moins le zèle était sincère, plus on affectait d’en montrer. Othon de son côté ne rebutait personne, mais des yeux et de la voix tâchait d’adoucir l’avide férocité des soldats. Ils ne cessaient de demander le supplice de Celsus, consul désigné, et, jusqu’à l’extrémité, fidèle ami de Galba : son innocence et ses services étaient des crimes qui les irritaient. On voyait qu’ils ne cherchaient qu’à faire périr tout homme de bien, et commencer les meurtres et le pillage : mais Othon qui pouvait commander des assassinats n’avait pas encore assez d’autorité pour les défendre. Il fit donc lier Celsus, affectant une grande colère, et le sauva d’une mort présente en feignant de le réserver à des tourments plus cruels.
Alors tout se fit au gré des soldats. Les prétoriens se choisirent eux-mêmes leurs préfets. À Firmus, jadis manipulaire, puis commandant du guet, et qui, du vivant même de Galba, s’était attaché à Othon, ils joignirent Licinius Proculus, que son étroite familiarité avec Othon fit soupçonner d’avoir favorisé ses desseins. En donnant à Sabinus la préfecture de Rome, ils suivirent le sentiment de Néron sous lequel il avait eu le même emploi ; mais le plus grand nombre ne voyait en lui que Vespasien son frère : ils sollicitèrent l’affranchissement des tributs annuels que, sous le nom de congés à temps, les simples soldats payaient aux centurions. Le quart des manipulaires était aux vivres ou dispersé dans le camp ; et pourvu que le droit du centurion ne fût pas oublié, il n’y avait sorte de vexation dont ils s’abstinssent, ni sorte de métiers dont ils rougissent. Du profit de leurs voleries et des plus serviles emplois ils payaient l’exemption du service militaire ; et, quand ils s’étaient enrichis, les officiers, les accablant de travaux et de peine, les forçaient d’acheter de nouveaux congés. Enfin, épuisés de dépenses et perdus de mollesse, ils revenaient au manipule pauvres et fainéants, de laborieux qu’ils en étaient partis et de riches qu’ils y devaient retourner. Voilà comment, également corrompus tour-à-tour par la licence et par la misère, ils ne cherchaient que mutineries, révoltes, et guerres civiles. De peur d’irriter les centurions en gratifiant les soldats à leurs dépens, Othon promit de payer du fisc les congés annuels, établissement utile, et depuis confirmé par tous les bons princes pour le maintien de la discipline. Le préfet Lacon, qu’on feignit de reléguer dans une île, fut tué par un garde envoyé pour cela par Othon : Icelus fut puni publiquement en qualité d’affranchi.
Le comble des maux dans un jour si rempli de crimes fut l’allégresse qui le termina. Le préteur de Rome convoqua le sénat ; et, tandis que les autres magistrats octroient à l’envi l’adulation, les sénateurs accourent, décernent à Othon la puissance tribunitienne, le nom d’Auguste, et tous les honneurs des empereurs précédents, tâchant d’effacer ainsi les injures dont ils venaient de le charger, et auxquelles il ne parut point sensible. Que ce fût clémence ou délai de sa part, c’est ce que le peu de temps qu’il a régné n’a pas permis de savoir.
S’étant fait conduire au Capitole, puis au palais, il trouva la place ensanglantée des morts qui y étaient encore étendus, et permit qu’ils fussent brûlés et enterrés. Verania, femme de Pison, Scribonianus son frère, et Crispine, fille de Vinius, recueillirent leurs corps, et, ayant cherché les têtes, les rachetèrent des meurtriers qui les avoient gardées pour les vendre.
Pison finit ainsi la trente-unième année d’une vie passée avec moins de bonheur que d’honneur. Deux de ses frères avoient été mis à mort, Magnus par Claude, et Crassus par Néron : lui-même, après un long exil, fut six jours césar, et, par une adoption précipitée, sembla n’avoir été préféré à son aîné que pour être mis à mort avant lui. Vinius vécut quarante-sept ans avec des mœurs inconstantes : son père était de famille prétorienne ; son aïeul maternel fut au nombre des proscrits. Il fit avec infamie ses premières armes sous Galvisius Sabinus, lieutenant-général dont la femme, indécemment curieuse de voir l’ordre du camp, y entra de nuit et en habit d’homme, et, avec la même impudence, parcourut les gardes et tous les postes, après avoir commencé par souiller le lit conjugal ; crime dont on taxa Vinius d’être complice. Il fut donc chargé de chaînes par ordre de Caligula : mais bientôt, les révolutions des temps l’ayant fait délivrer, il monta sans reproche de grade en grade. Après sa préture, il obtint avec applaudissement le commandement d’une légion ; mais se déshonorant derechef par la plus servile bassesse, il vola une coupe d’or dans un festin de Claude, qui ordonna le lendemain que de tous les convives on servît le seul Vinius en vaisselle de terre. Il ne laissa pas de gouverner ensuite la Gaule narbonnaise, en qualité de proconsul, avec la plus sévère intégrité. Enfin, devenu tout-à-coup ami de Galba, il se montra prompt, hardi, rusé, méchant, habile selon ses desseins, et toujours avec la même vigueur. On n’eut point d’égard à son testament à cause de ses grandes richesses ; mais la pauvreté de Pison fit respecter ses dernières volontés.
Le corps de Galba, négligé longtemps, et chargé de mille outrages dans la licence des ténèbres, reçut une humble sépulture dans ses jardins particuliers, par les soins d’Argius, son intendant, et l’un de ses plus anciens domestiques. Sa tête, plantée au bout d’une lance, et défigurée par les valets et goujats, fut trouvée le jour suivant devant le tombeau de Patrobe, affranchi de Néron, qu’il avait fait punir, et mise avec son corps déjà brûlé. Telle fut la fin de Sergius Galba, après soixante et treize ans de vie et de prospérité sous cinq princes, et plus heureux sujet que souverain. Sa noblesse était ancienne, et sa fortune immense. Il avait un génie médiocre, point de vices et peu de vertus. Il ne fuyait ni ne cherchait la réputation : sans convoiter les richesses d’autrui, il était ménager des siennes, avare de celles de l’état. Subjugué par ses amis et ses affranchis, et juste ou méchant par leur caractère, il laissait faire également le bien et le mal, approuvant l’un et ignorant l’autre : mais un grand nom et le malheur des temps lui faisaient imputer à vertu ce qui n’était qu’indolence. Il avait servi dans sa jeunesse en Germanie avec honneur, et s’était bien comporté dans le proconsulat d’Afrique : devenu vieux, il gouverna l’Espagne citérieure avec la même équité. En un mot, tant qu’il fut homme privé, il parut au-dessus de son état ; et tout le monde l’eût jugé digne de l’empire, s’il n’y fût jamais parvenu.
À la consternation que jeta dans Rome l’atrocité de ces récentes exécutions, et à la crainte qu’y causaient les anciennes mœurs d’Othon, se joignit un nouvel effroi par la défection de Vitellius, qu’on avait cachée du vivant de Galba, en laissant croire qu’il n’y avait de révolte que dans l’armée de la Haute-Allemagne. C’est alors qu’avec le sénat et l’ordre équestre, qui prenaient quelque part aux affaires publiques, le peuple même déplorait ouvertement la fatalité du sort, qui semblait avoir suscité pour la perte de l’empire deux hommes, les plus corrompus des mortels par la mollesse, la débauche, l’impudicité. On ne voyait pas seulement renaître les cruautés commises durant la paix, mais l’horreur des guerres civiles où Rome avait été si souvent prise par ses propres troupes, l’Italie dévastée, les provinces ruinées. Pharsale, Philippes, Pérouse, et Modène, ces noms célèbres par la désolation publique, revenaient sans cesse à la bouche. Le monde avait été presque bouleversé quand des hommes dignes du souverain pouvoir se le disputèrent. Jules et Auguste vainqueurs avoient soutenu l’empire, Pompée et Brutus eussent relevé la république. Mais était-ce pour Vitellius ou pour Othon qu’il fallait invoquer les dieux ? et quelque parti qu’on prît entre de tels compétiteurs, comment éviter de faire des vœux impies et des prières sacrilèges, quand l’événement de la guerre ne pouvait dans le vainqueur montrer que le plus méchant ? Il y en avait qui songeaient à Vespasien et à l’armée d’Orient ; mais, quoiqu’ils préférassent Vespasien aux deux autres, ils ne laissaient pas de craindre cette nouvelle guerre comme une source de nouveaux malheurs : outre que la réputation de Vespasien était encore équivoque ; car il est le seul parmi tant de princes que le rang suprême ait changé en mieux.
Il faut maintenant exposer l’origine et les causes des mouvements de Vitellius. Après la défaite et la mort de Vindex, l’armée, qu’une victoire sans danger et sans peine venait d’enrichir, fière de sa gloire et de son butin, et préférant le pillage à la paie, ne cherchait que guerres et que combats. Longtemps le service avait été infructueux et dur, soit par la rigueur du climat et des saisons, soit par la sévérité de la discipline, toujours inflexible durant la paix, mais que les flatteries des séducteurs et l’impunité des traîtres énervent dans les guerres civiles. Hommes, armes, chevaux, tout s’offrit à qui saurait s’en servir et s’en illustrer ; et, au lieu qu’avant la guerre les armées étant éparses sur les frontières, chacun ne connaissait que sa compagnie et son bataillon, alors les légions rassemblées contre Vindex, ayant comparé leur force à celles des Gaules, n’attendaient qu’un nouveau prétexte pour chercher querelle à des peuples qu’elles ne traitaient plus d’amis et de compagnons, mais de rebelles et de vaincus. Elles comptaient sur la partie des Gaules qui confine au Rhin, et dont les habitants ayant pris le même parti les excitaient alors puissamment contre les galbiens, nom que par mépris pour Vindex ils avoient donné à ses partisans. Le soldat, animé contre les Éduens et les Séquanois, et mesurant sa colère sur leur opulence, dévorait déjà dans son cœur le pillage des villes et des champs et les dépouilles des citoyens. Son arrogance et son avidité, vices communs à qui se sent le plus fort, s’irritaient encore par les bravades des Gaulois, qui, pour faire dépit aux troupes, se vantaient de la remise du quart des tributs, et du droit qu’ils avoient reçu de Galba.
À tout cela se joignait un bruit adroitement répandu et inconsidérément adopté, que les légions seraient décimées et les plus braves centurions cassés. De toutes parts venaient des nouvelles fâcheuses : rien de Rome que de sinistre ; la mauvaise volonté de la colonie lyonnaise, et son opiniâtre attachement pour Néron, était la source de mille faux bruits. Mais la haine et la crainte particulière jointe à la sécurité générale qu’inspiraient tant de forces réunies, fournissaient dans le camp une assez ample matière au mensonge et à la crédulité.
Au commencement de décembre, Vitellius, arrivé dans la Germanie inférieure, visita soigneusement les quartiers où, quelquefois avec prudence et plus souvent par ambition, il effaçait l’ignominie, adoucissait les châtiments, et rétablissait chacun dans son rang ou dans son honneur. Il répara surtout avec beaucoup d’équité les injustices que l’avarice et la corruption avoient fait commettre à Capiton en avançant ou déplaçant les gens de guerre. On lui obéissait plutôt comme à un souverain que comme à un proconsul, mais il était souple avec les hommes fermes. Libéral de son bien, prodigue de celui d’autrui, il était d’une profusion sans mesure, que ses amis, changeant, par l’ardeur de commander, ses vertus en vices, appelaient douceur et bonté. Plusieurs dans le camp cachaient sous un air modeste et tranquille beaucoup de vigueur à mal faire ; mais Valens et Cécina, lieutenants-généraux, se distinguaient par une avidité sans bornes qui n’en laissait point à leur audace. Valens surtout, après avoir étouffé les projets de Capiton et prévenu l’incertitude de Verginius, outré de l’ingratitude de Galba, ne cessait d’exciter Vitellius en lui vantant le zèle des troupes. Il lui disait que sur sa réputation Hordeonius ne balancerait pas un moment ; que l’Angleterre serait pour lui ; qu’il aurait des secours de l’Allemagne ; que toutes les provinces flottaient sous le gouvernement précaire et passager d’un vieillard ; qu’il n’avait qu’à tendre les bras à la fortune et courir au-devant d’elle ; que les doutes convenaient à Verginius, simple chevalier romain, fils d’un père inconnu, et qui, trop au-dessous du rang suprême, pouvait le refuser sans risque : mais quant à lui, dont le père avait eu trois consulats, la censure, et César pour collègue, que plus il avait de titres pour aspirer à l’empire, plus il lui était dangereux de vivre en homme privé. Ces discours agitant Vitellius portaient dans son esprit indolent plus de désirs que d’espoir.
Cependant Cécina, grand, jeune, d’une belle figure, d’une démarche imposante, ambitieux, parlant bien, flattait et gagnait les soldats de l’Allemagne supérieure. Questeur en Bétique, il avait pris des premiers le parti de Galba, qui lui donna le commandement d’une légion : mais ayant reconnu qu’il détournait les deniers publics, il le fit accuser de péculat ; ce que Cécina supportant impatiemment, il s’efforça de tout brouiller et d’ensevelir ses fautes sous les ruines de la république. Il y avait déjà dans l’armée assez de penchant à la révolte ; car elle avait de concert pris parti contre “Vindex, et ce ne fut qu’après la mort de Néron qu’elle se déclara pour Galba, en quoi même elle se laissa prévenir par les cohortes de la Germanie inférieure. De plus, les peuples de Trêves, de Langres, et de toutes les villes dont Galba avait diminué le territoire et qu’il avait maltraitées par de rigoureux édits, mêlés dans les quartiers des légions, les excitaient par des discours séditieux ; et les soldats, corrompus par les habitants, n’attendaient qu’un homme qui voulût profiter de l’offre qu’ils avoient faite à Verginius. La cité de Langres avait, selon l’ancien usage, envoyé aux légions le présent des mains enlacées, en signe d’hospitalité. Les députés, affectant une contenance affligée, commencèrent à raconter de chambrée en chambrée les injures qu’ils recevaient et les grâces qu’on faisait aux cités voisines ; puis, se voyant écoutés, ils échauffaient les esprits par l’énumération des mécontentements donnés à l’armée et de ceux qu’elle avait encore à craindre.
Enfin tout se préparant à la sédition, Hordeonius renvoya les députés et les fit sortir de nuit pour cacher leur départ. Mais cette précaution réussit mal, plusieurs assurant qu’ils avoient été massacrés, et que, si l’on ne prenait garde à soi, les plus braves soldats qui avoient osé murmurer de ce qui se passait seraient ainsi tués de nuit à l’insu des autres. Là-dessus les légions s’étant liguées par un engagement secret, on fit venir les auxiliaires, qui d’abord donnèrent de l’inquiétude aux cohortes et à la cavalerie qu’ils environnaient, et qui craignirent d’en être attaquées. Mais bientôt tous avec la même ardeur prirent le même parti ; mutins plus d’accord dans la révolte qu’ils ne furent dans leur devoir.
Cependant le premier janvier les légions de la Germanie inférieure prêtèrent solennellement le serment de fidélité à Galba, mais à contrecœur et seulement par la voix de quelques-uns dans les premiers rangs ; tous les autres gardaient le silence, chacun n’attendant que l’exemple de son voisin, selon la disposition naturelle aux hommes de seconder avec courage les entreprises qu’ils n’osent commencer. Mais l’émotion n’était pas la même dans toutes les légions. Il régnait un si grand trouble dans la première et dans la cinquième, que quelques-uns jetèrent des pierres aux images de Galba. La quinzième et la seizième, sans aller au-delà du murmure et des menaces, cherchaient le moment de commencer la révolte. Dans l’armée supérieure, la quatrième et la vingt-deuxième légion, allant occuper les mêmes quartiers, brisèrent les images de Galba ce même premier de janvier ; la quatrième sans balancer, la vingt-deuxième ayant d’abord hésité, se détermina de même : mais pour ne pas paraître avilir la majesté de l’empire elles jurèrent au nom du sénat et du peuple romain, mots surannés depuis longtemps. On ne vit ni généraux ni officiers faire le moindre mouvement en faveur de Galba ; plusieurs même dans le tumulte cherchaient à l’augmenter, quoique jamais de dessus le tribunal ni par de publiques harangues ; de sorte que jusque-là on n’aurait su à qui s’en prendre.
Le proconsul Hordeonius, simple spectateur de la révolte, n’osa faire le moindre effort pour réprimer les séditieux, contenir ceux qui flottaient, ou ranimer les fidèles : négligent et craintif, il fut clément par lâcheté. Nonius Receptus, Donatius Valens, Romillius Marcellus, Calpurnius Repentinus, tous quatre centurions de la vingt-deuxième légion, ayant voulu défendre les images de Galba, les soldats se jetèrent sur eux et les lièrent. Après cela il ne fut question de la foi promise ni du serment prêté ; et, comme il arrive dans les séditions, tout fut bientôt du côté du plus grand nombre. La même nuit, Vitellius étant à table à Cologne, l’enseigne de la quatrième légion le vint avertir que les deux légions, après avoir renversé les images de Galba, a voient juré fidélité au sénat et au peuple romain ; serment qui fut trouvé ridicule. Vitellius, voyant l’occasion favorable, et résolu de s’offrir pour chef, envoya des députés annoncer aux légions que l’armée supérieure s’était révoltée contre Galba, qu’il fallait se préparer à faire la guerre aux rebelles, ou, si l’on aimait mieux la paix, à reconnaître un autre empereur, et qu’ils couraient moins de risque à l’élire qu’à l’attendre.
Les quartiers de la première légion étaient les plus voisins. Fabius Valens, lieutenant-général, fut le plus diligent, et vint le lendemain, à la tête de la cavalerie de la légion et des auxiliaires, saluer Vitellius empereur. Aussitôt ce fut parmi les légions de la province à qui préviendrait les autres, et l’armée supérieure, laissant ces mots spécieux de sénat et de peuple romain, reconnut aussi Vitellius, le 3 de janvier, après s’être jouée durant deux jours du nom de la république. Ceux de Trêves, de Langres et de Cologne, non moins ardents que les gens de guerre, offraient à l’envi, selon leurs moyens, troupes, chevaux, armes, argent. Ce zèle ne se bornait pas aux chefs des colonies et des quartiers, animés par le concours présent et par les avantages que leur promettait la victoire ; mais les manipules, et même les simples soldats, transportés par instinct, et prodigues par avarice, venaient, faute d’autres biens, offrir leur paie, leur équipage, et jusqu’aux ornements d’argent dont leurs armes étaient garnies.
Vitellius, ayant remercié les troupes de leur zèle, commit aux chevaliers romains le service auprès du prince, que les affranchis faisaient auparavant. Il acquitta du fisc les droits dus aux centurions par les manipulaires. Il abandonna beaucoup de gens à la fureur des soldats, et en sauva quelques-uns en feignant de les envoyer en prison. Propinquus, intendant de la Belgique, fut tué sur-le-champ ; mais Vitellius sut adroitement soustraire aux troupes irritées Julius Burdo, commandant de l’armée navale, taxé d’avoir intenté des accusations et ensuite tendu des pièges à Fontéius Capiton. Capiton était regretté ; et parmi ces furieux on pouvait tuer impunément, mais non pas épargner sans ruse. Burdo fut donc mis en prison, et relâché bientôt après la victoire, quand les soldats furent apaisés. Quant au centurion Crispinus, qui s’était souillé du sang de Capiton, et dont le crime n’était pas équivoque à leurs yeux, ni la personne regrettable à ceux de Vitellius, il fut livré pour victime à leur vengeance. Julius Civilis, puissant chez les Bataves, échappa au péril par la crainte qu’on eut que son supplice n’aliénât un peuple si féroce ; d’autant plus qu’il y avait dans Langres huit cohortes bataves auxiliaires de la quatorzième légion, lesquelles s’en étaient séparées par l’esprit de discorde qui régnait en ce temps-là, et qui pouvaient produire un grand effet en se déclarant pour ou contre. Les centurions Nonius, Donatius, Romillius, Calpurnius, dont nous avons parlé, furent tués par l’ordre de Vitellius, comme coupables de fidélité, crime irrémissible chez des rebelles. Valerius Asiaticus, commandant de la Belgique, et dont peu après Vitellius épousa la fille, se joignit à lui. Julius Blaesus, gouverneur du Lyonnais, en fit de même avec les troupes qui venaient à Lyon ; savoir, la légion d’Italie et l’escadron de Turin : celles de la Rhétique ne tardèrent point à suivre cet exemple.
Il n’y eut pas plus d’incertitude en Angleterre. Trebellius Maximus qui y commandait s’était fait haïr et mépriser de l’armée par ses vices et son avarice ; haine que fomentait Roscius Caelius, commandant de la vingtième légion, brouillé depuis longtemps avec lui, mais à l’occasion des guerres civiles devenu son ennemi déclaré. Trebellius traitait Caelius de séditieux, de perturbateur de la discipline ; Caelius l’accusait à son tour de piller et ruiner les légions. Tandis que les généraux se déshonoraient par ces opprobres mutuels, les troupes perdant tout respect en vinrent à tel excès de licence que les cohortes et la cavalerie se joignirent à Caelius, et que Trebellius, abandonné de tous et chargé d’injures, fut contraint de se réfugier auprès de Vitellius. Cependant, sans chef consulaire, la province ne laissa pas de rester tranquille, gouvernée par les commandants des légions que le droit rendit tous égaux, mais que l’audace de Caelius tenait en respect.
Après l’accession de l’armée britannique, Vitellius, bien pourvu d’armes et d’argent, résolut de faire marcher ses troupes par deux chemins et sous deux généraux. Il chargea Fabius Valens d’attirer à son parti les Gaules, ou, sur leurs refus, de les ravager, et de déboucher en Italie par les Alpes cottiennes : il ordonna à Cécina de gagner la crête des Pennines par le plus court chemin. Valens eut l’élite de l’armée inférieure avec l’aigle de la cinquième légion, et assez de cohortes et de cavalerie pour lui faire une armée de quarante mille hommes. Cécina en conduisit trente mille de l’armée supérieure, dont la vingt-unième légion faisait la principale force. On joignit à l’une et à l’autre armée des Germains auxiliaires, dont Vitellius recruta aussi la sienne, avec laquelle il se préparait à suivre le sort de la guerre.
Il y avait entre l’armée et l’empereur une opposition bien étrange. Les soldats, pleins d’ardeur, sans se soucier de l’hiver ni d’une paix prolongée par indolence, ne demandaient qu’à combattre ; et, persuadés que la diligence est surtout essentielle dans les guerres civiles, où il est plus question d’agir que de consulter, ils voulaient profiter de l’effroi des Gaules et des lenteurs de l’Espagne, pour envahir l’Italie et marcher à Rome. Vitellius, engourdi et dès le milieu du jour surchargé d’indigestions et de vin, consumait d’avance les revenus de l’empire dans un vain luxe et des festins immenses ; tandis que le zèle et l’activité des troupes suppléaient au devoir du chef, comme si, présent lui-même, il eût encouragé les braves et menacé les lâches.
Tout étant prêt pour le départ, elles en demandèrent l’ordre, et sur-le-champ donnèrent à Vitellius le surnom de Germanique ; mais, même après la victoire, il défendit qu’on le nommât césar. Valens et son armée eurent un favorable augure pour la guerre qu’ils allaient faire ; car, le jour même du départ, un aigle planant doucement à la tête des bataillons, sembla leur servir de guide ; et durant un long espace les soldats poussèrent tant de cris de joie et l’aigle s’en effraya si peu, qu’on ne douta pas sur ces présages d’un grand et heureux succès.
L’armée vint à Trêves en toute sécurité, comme chez des alliés. Mais, quoiqu’elle reçût toutes sortes de bons traitements à Divodure, ville de la province de Metz, une terreur panique fit prendre sans sujet les armes aux soldats pour la détruire. Ce n’était point l’ardeur du pillage qui les animait, mais une fureur, une rage, d’autant plus difficile à calmer qu’on en ignorait la cause. Enfin, après bien des prières et le meurtre de quatre mille hommes, le général sauva le reste de la ville. Cela répandit une telle terreur dans les Gaules, que de toutes les provinces où passait l’armée on voyait accourir le peuple et les magistrats suppliants, les chemins se couvrir de femmes, d’enfants, de tous les objets les plus propres à fléchir un ennemi même, et qui, sans avoir de guerre, imploraient la paix.
À Toul, Valens apprit la mort de Galba et l’élection d’Othon. Cette nouvelle, sans effrayer ni réjouir les troupes, ne changea rien à leurs desseins ; mais elle détermina les Gaulois qui, haïssant également Othon et Vitellius, craignaient de plus celui-ci. On vint ensuite à Langres, province voisine, et du parti de l’armée ; elle y fut bien reçue, et s’y comporta honnêtement. Mais cette tranquillité fut troublée par les excès des cohortes détachées de la quatorzième légion, dont j’ai parlé ci-devant, et que Valens avait jointes à son armée. Une querelle, qui devint émeute, s’éleva entre les Bataves et les légionnaires ; et les uns et les autres ayant ameuté leurs camarades, on était sur le point d’en venir aux mains, si, par le châtiment de quelques Bataves, Valens n’eût rappelé les autres à leur devoir. On s’en prit mal-à-propos aux Éduens du sujet de la querelle. Il leur fut ordonné de fournir de l’argent, des armes, et des vivres, gratuitement. Ce que les Éduens firent par force, les Lyonnais le firent volontiers : aussi furent-ils délivrés de la légion italique et de l’escadron de Turin qu’on emmenait, et on ne laissa que la dix-huitième cohorte à Lyon, son quartier ordinaire. Quoique Manlius Valens, commandant de la légion italique, eût bien mérité de Vitellius, il n’en reçut aucun honneur. Fabius l’avait desservi secrètement ; et, pour mieux le tromper, il affectait de le louer en public.
Il régnait entre Vienne et Lyon d’anciennes discordes que la dernière guerre avait ranimées : il y avait eu beaucoup de sang versé de part et d’autre, et des combats plus fréquents et plus opiniâtres que s’il n’eût été question que des intérêts de Galba ou de Néron. Les revenus publics de la province de Lyon avoient été confisqués par Galba sous le nom d’amende. Il fit, au contraire, toutes sortes d’honneurs aux Viennois, ajoutant ainsi l’envie à la haine de ces deux peuples, séparés seulement par un fleuve, qui n’arrêtait pas leur animosité. Les Lyonnais, animant donc le soldat, l’excitaient à détruire Vienne, qu’ils accusaient de tenir leur colonie assiégée ; de s’être déclarée pour Vindex, et d’avoir ci-devant fourni des troupes pour le service de Galba. En leur montrant ensuite la grandeur du butin, ils animaient la colère par la convoitise ; et, non contents de les exciter en secret : « Soyez, leur disaient-ils hautement, nos vengeurs et les vôtres, en détruisant la source de toutes les guerres des Gaules : là, tout vous est étranger ou ennemi ; ici vous voyez une colonie romaine et une portion de l’armée toujours fidèle à partager avec vous les bons et les mauvais u succès : la fortune peut nous être contraire, ne nous abandonnez pas à des ennemis irrités. » Par de semblables discours, ils échauffèrent tellement l’esprit des soldats, que les officiers et les généraux désespéraient de les contenir. Les Viennois, qui n’ignoraient pas le péril, vinrent au-devant de l’armée avec des voiles et des bandelettes, et, se prosternant devant les soldats, baisant leurs pas, embrassant leurs genoux et leurs armes, ils calmèrent leur fureur. Alors Valens leur ayant fait distribuer trois cents sesterces par tête, on eut égard à l’ancienneté et à la dignité de la colonie ; et ce qu’il dit pour le salut et la conservation des habitants fut écouté favorablement. On désarma pourtant la province, et les particuliers furent obligés de fournir à discrétion des vivres au soldat ; mais on ne douta point qu’ils n’eussent à grand prix acheté le général. Enrichi tout-à-coup, après avoir longtemps sordidement vécu, il cachait mal le changement de sa fortune ; et, se livrant sans mesure à tous ses désirs irrités par une longue abstinence, il devint un vieillard prodigue, d’un jeune homme indigent qu’il avait été.
En poursuivant lentement sa route, il conduisit l’armée sur les confins des Allobroges et des Voconces, et, par le plus infâme commerce, il réglait les séjours et les marches sur l’argent qu’on lui payait pour s’en délivrer. Il imposait les propriétaires des terres et les magistrats des villes avec une telle dureté, qu’il fut prêt à mettre le feu au Luc, ville des Voconces, qui l’adoucirent avec de l’argent. Ceux qui n’en avaient point l’apaisaient en lui livrant leurs femmes et leurs filles. C’est ainsi qu’il marcha jusqu’aux Alpes.
Cécina fut plus sanguinaire et plus âpre au butin. Les Suisses, nation gauloise, illustre autrefois par ses armes et ses soldats, et maintenant par ses ancêtres, ne sachant rien de la mort de Galba et refusant d’obéir à Vitellius, irritèrent l’esprit brouillon de son général. La vingt-unième légion, ayant enlevé la paie destinée à la garnison d’un fort où les Suisses entretenaient depuis longtemps des milices du pays, fut cause, par sa pétulance et son avarice, du commencement de la guerre. Les Suisses irrités interceptèrent les lettres que l’armée d’Allemagne écrivait à celle de Hongrie, et retinrent prisonniers un centurion et quelques soldats. Cécina, qui ne cherchait que la guerre, et prévenait toujours la réparation parla vengeance, lève aussitôt son camp et dévaste le pays. Il détruisit un lieu que ses eaux minérales faisaient fréquenter, et qui, durant une longue paix, s’était embelli comme une ville. Il envoya ordre aux auxiliaires de la Rhétique de charger en queue les Suisses qui faisaient face à la légion. Ceux-ci, féroces loin du péril et lâches devant l’ennemi, élurent bien au premier tumulte Claude Sévère pour leur général ; mais, ne sachant ni s’accorder dans leurs délibérations, ni garder leurs rangs, ni se servir de leurs armes, ils se laissaient défaire, tuer par nos vieux soldats, et forcer dans leurs places, dont tous les murs tombaient en ruines. Cécina d’un côté avec une bonne armée, de l’autre les escadrons et les cohortes rhétiques composées d’une jeunesse exercée aux armes et bien disciplinée, mettaient tout à feu et à sang. Les Suisses, dispersés entre deux, jetant leurs armes, et la plupart épars ou blessés, se réfugièrent sur les montagnes, d’où chassés par une cohorte thrace qu’on détacha après eux, et poursuivis par l’armée des Rhétiens, on les massacrait dans les forêts et jusque dans leurs cavernes. On en tua par milliers, et l’on en vendit un grand nombre. Quand on eut fait le dégât, on marcha en bataille à Avranches, capitale du pays. Ils envoyèrent des députés pour se rendre, et furent reçus à discrétion. Cécina fit punir Julius Alpinus, un de leurs chefs, comme auteur de la guerre, laissant au jugement de Vitellius la grâce ou le châtiment des autres.
On aurait peine à dire qui, du soldat ou de l’empereur, se montra le plus implacable aux députés helvétiens. Tous, les menaçant des armes et de la main, criaient qu’il fallait détruire leur ville, et Vitellius même ne pouvait modérer sa fureur. Cependant Claudius Cossus, un des députés, connu par son éloquence, sut l’employer avec tant de force et la cacher avec tant d’adresse sous un air d’effroi, qu’il adoucit l’esprit des soldats, et, selon l’inconstance ordinaire au peuple, les rendit aussi portés à la clémence qu’ils l’étaient d’abord à la cruauté ; de sorte qu’après beaucoup de pleurs, ayant imploré grâce d’un ton plus rassis, ils obtinrent le salut et l’impunité de leur ville.
Cécina, s’étant arrêté quelques jours en Suisse pour attendre les ordres de Vitellius et se préparer au passage des Alpes, y reçut l’agréable nouvelle que la cavalerie syllanienne, qui bordait le Pô, s’était soumise à Vitellius. Elle avait servi sous lui dans son proconsulat d’Afrique ; puis Néron, l’ayant rappelée pour l’envoyer en Égypte, la retint pour la guerre de Vindex. Elle était ainsi demeurée en Italie, où ses décurions, à qui Othon était inconnu et qui se trouvaient liés à Vitellius, vantant la force des légions qui s’approchaient et ne parlant que des armées d’Allemagne, l’attirèrent dans son parti. Pour ne point s’offrir les mains vides, ces troupes déclarèrent à Cécina qu’elles joignaient aux possessions de leur nouveau prince les forteresses d’au-delà du Pô : savoir, Milan, Novarre, Ivrée et Verceil ; et comme une seule brigade de cavalerie ne suffisait pas pour garder une si grande partie de l’Italie, il y envoya les cohortes des Gaules, de Lusitanie et de Bretagne, auxquelles il joignit les enseignes allemandes et l’escadron de Sicile. Quant à lui, il hésita quelque temps s’il ne traverserait point les monts Rhétiens pour marcher dans la Norique contre l’intendant Pétronius, qui, ayant rassemblé les auxiliaires et fait couper les ponts, semblait vouloir être fidèle à Othon. Mais, craignant de perdre les troupes qu’il avait envoyées devant lui, trouvant aussi plus de gloire à conserver l’Italie, et jugeant qu’en quelque lieu que l’on combattît, la Norique ne pouvait échapper au vainqueur, il fit passer les troupes des alliés, et même les pesants bataillons légionnaires par les Alpes Pennines, quoiqu’elles fussent encore couvertes de neige.
Cependant, au lieu de s’abandonner aux plaisirs et à la mollesse, Othon, renvoyant à d’autres temps le luxe et la volupté, surprit tout le monde en s’appliquant à rétablir la gloire de l’empire. Mais ces fausses vertus ne faisaient prévoir qu’avec plus d’effroi le moment où ses vices reprendraient le dessus. Il fit conduire au Capitole Marius Celsus, consul désigné, qu’il avait feint de mettre aux fers pour le sauver de la fureur des soldats, et voulut se donner une réputation de clémence en dérobant à la haine des siens une tête illustre. Celsus, par l’exemple de sa fidélité pour Galba, dont il faisait gloire, montrait à son successeur ce qu’il en pouvait attendre à son tour. Othon, ne jugeant pas qu’il eût besoin de pardon, et voulant ôter toute défiance à un ennemi réconcilié, l’admit au nombre de ses plus intimes amis, et dans la guerre qui suivit bientôt en fit l’un de ses généraux. Celsus, de son côté, s’attacha sincèrement à Othon, comme si c’eût été son sort d’être toujours fidèle au parti malheureux. Sa conservation fut agréable aux grands, louée du peuple, et ne déplut pas même aux soldats, forcés d’admirer une vertu qu’ils haïssaient.
Le châtiment de Tigellinus ne fut pas moins applaudi, par une cause toute différente. Sophonius Tigellinus, né de parents obscurs, souillé dès son enfance, et débauché dans sa vieillesse, avait, à force de vices, obtenu les préfectures de la police, du prétoire, et d’autres emplois dus à la vertu, dans lesquels il montra d’abord sa cruauté, puis son avarice, et tous les crimes d’un méchant homme. Non content de corrompre Néron et de l’exciter à mille forfaits, il osait même en commettre à son insu, et finit par l’abandonner et le trahir. Aussi nulle punition ne fut-elle plus ardemment poursuivie, mais par divers motifs, de ceux qui détestaient Néron et de ceux qui le regrettaient. Il avait été protégé près de Galba par Vinius, dont il avait sauvé la fille, moins par pitié, lui qui commit tant d’autres meurtres, que pour s’étayer du père au besoin ; car les scélérats, toujours en crainte des révolutions, se ménagent de loin des amis particuliers qui puissent les garantir de la haine publique, et, sans s’abstenir du crime, s’assurent ainsi de l’impunité. Mais cette ressource ne rendit Tigellinus que plus odieux, en ajoutant à l’ancienne aversion qu’on avait pour lui celle que Vinius venait de s’attirer. On accourait de tous les quartiers dans la place et dans le palais : le cirque surtout et les théâtres, lieux où la licence du peuple est plus grande, retentissaient de clameurs séditieuses. Enfin Tigellinus, ayant reçu aux eaux de Sinuesse l’ordre de mourir, après de honteux délais cherchés dans les bras des femmes, se coupa la gorge avec un rasoir, terminant ainsi une vie infâme par une mort tardive et déshonnête.
Dans ce même temps on sollicitait la punition de Galvia Grispinilla ; mais elle se tira d’affaire à force de défaites, et par une connivence qui ne fit pas honneur au prince. Elle avait eu Néron pour élève de débauche : ensuite, ayant passé en Afrique pour exciter Macer à prendre les armes, elle tâcha tout ouvertement d’affamer Rome. Rentrée en grâce à la faveur d’un mariage consulaire, et échappée aux règnes de Galba, d’Othon et de Vitellius, elle resta fort riche et sans enfants, deux grands moyens de crédit dans tous les temps bons et mauvais.
Cependant Othon écrivait à Vitellius lettres sur lettres, qu’il souillait de cajoleries de femme, lui offrant argent, grâces, et tel asile qu’il voudrait choisir pour y vivre dans les plaisirs ; Vitellius lui répondit sur le même ton. Mais ces offres mutuelles, d’abord sobrement ménagées et couvertes des deux côtés d’une sotte et honteuse dissimulation, dégénérèrent bientôt en querelles, chacun reprochant à l’autre avec la même vérité ses vices et sa débauche. Othon rappela les députés de Galba, et en envoya d’autres, au nom du sénat, aux deux armées d’Allemagne, aux troupes qui étaient à Lyon, et à la légion d’Italie. Les députés restèrent auprès de Vitellius, mais trop aisément pour qu’on crût que c’était par force. Quant aux prétoriens qu’Othon avait joints comme par honneur à ces députés, on se hâta de les renvoyer avant qu’ils se mêlassent parmi les légions. Fabius Valens leur remit des lettres au nom des armées d’Allemagne pour les cohortes de la ville et du prétoire, par lesquelles, parlant pompeusement du parti de Vitellius, on les pressait de s’y réunir. On leur reprochait vivement d’avoir transféré à Othon l’empire décerné longtemps auparavant à Vitellius. Enfin, usant pour les gagner de promesses et de menaces, on leur parlait comme à des gens à qui la paix n’ôtait rien, et qui ne pouvaient soutenir la guerre : mais tout cela n’ébranla point la fidélité des prétoriens.
Alors Othon et Vitellius prirent le parti d’envoyer des assassins, l’un en Allemagne et l’autre à Rome, tous deux inutilement. Ceux de Vitellius, mêlés dans une si grande multitude d’hommes inconnus l’un à l’autre, ne furent pas découverts ; mais ceux d’Othon furent bientôt trahis par la nouveauté de leurs visages parmi des gens qui se connaissaient tous. Vitellius écrivit à Titien, frère d’Othon, que sa vie et celle de ses fils lui répondraient de sa mère et de ses enfants. L’une et l’autre famille fut conservée. On douta du motif de la clémence d’Othon ; mais Vitellius vainqueur eut tout l’honneur de la sienne.
La première nouvelle qui donna de la confiance à Othon lui vint d’Illyrie, d’où il apprit que les légions de Dalmatie, de Pannonie et de la Moesie, avoient prêté serment en son nom. Il reçut d’Espagne un semblable avis, et donna par édit des louanges à Cluvius Rufus ; mais on sut, bientôt après, que l’Espagne s’était retournée du côté de Vitellius. L’Aquitaine, que Julius Cordus avait aussi fait déclarer pour Othon, ne lui resta pas plus fidèle. Comme il n’était pas question de foi ni d’attachement, chacun se laissait entraîner çà et là selon sa crainte et ses espérances. L’effroi fit déclarer de même la province narbonnaise en faveur de Vitellius, qui, le plus proche et le plus puissant, parut aisément le plus légitime. Les provinces les plus éloignées et celles que la mer séparait des troupes restèrent à Othon, moins pour l’amour de lui qu’à cause du grand poids que donnaient à son parti le nom de Rome et l’autorité du sénat, outre qu’on penchait naturellement pour le premier reconnu[10]. L’armée de Judée, par les soins de Vespasien, et les légions de Syrie, par ceux de Mucianus, prêtèrent serment à Othon. L’Égypte et toutes les provinces d’Orient reconnaissaient son autorité. L’Afrique lui rendit la même obéissance, à l’exemple de Carthage, où, sans attendre les ordres du proconsul Vipsianus Apronianus, Crescens, affranchi de Néron, se mêlant, comme ses pareils, des affaires de la république dans les temps de calamités, avait, en réjouissance de la nouvelle élection, donné des fêtes au peuple, qui se livrait étourdiment à tout. Les autres villes imitèrent Carthage. Ainsi les armées et les provinces se trouvaient tellement partagées, que Vitellius avait besoin des succès de la guerre pour se mettre en possession de l’empire.
Pour Othon, il faisait comme en pleine paix les fonctions d’empereur, quelquefois soutenant la dignité de la république, mais plus souvent l’avilissant en se hâtant de régner. Il désigna son frère Titianus consul avec lui, jusqu’au premier de mars ; et, cherchant à se concilier l’armée d’Allemagne, il destina les deux mois suivants à Verginius, auquel il donna Poppoeus Vopiscus pour collègue, sous prétexte d’une ancienne amitié, mais plutôt, selon plusieurs, pour faire honneur aux Viennois. Il n’y eut rien de changé pour les autres consulats aux nominations de Néron et de Galba. Deux Sabinus, Coelius et Flave, restèrent désignés pour mai et juin ; Arius Antonius et Marius Gelsus, pour juillet et août ; honneur dont Vitellius même ne les priva pas après sa victoire. Othon mit le comble aux dignités des plus illustres vieillards en y ajoutant celles d’augures et de pontifes, et consola la jeune noblesse récemment rappelée d’exil en lui rendant le sacerdoce, dont avoient joui ses ancêtres. Il rétablit dans le sénat Cadius Rufus, Pedius Bloesus, et Sevinus Promptinus, qui en avoient été chassés sous Claude pour crime de concussion. L’on s’avisa, pour leur pardonner, de changer le mot de rapine en celui de lèse-majesté ; mot odieux en ces temps-là, et dont l’abus faisait tort aux meilleures lois.
Il étendit aussi ses grâces sur les villes et les provinces. Il ajouta de nouvelles familles aux colonies d’Hispalis et d’Emerita : il donna le droit de bourgeoisie romaine à toute la province de Langres ; à celle de la Bétique, les villes de la Mauritanie ; à celles d’Afrique et de Cappadoce, de nouveaux droits trop brillants pour être durables. Tous ces soins et les besoins pressants qui les exigeaient ne lui firent point oublier ses amours ; et il fit rétablir, par décret du sénat, les statues de Poppée. Quelques-uns relevèrent aussi celles de Néron ; l’on dit même qu’il délibéra s’il ne lui ferait point une oraison funèbre pour plaire à la populace. Enfin le peuple et les soldats, croyant bien lui faire honneur, crièrent durant quelques jours, Vive Néron Othon : acclamations qu’il feignit d’honorer, n’osant les défendre, et rougissant de les permettre.
Cependant, uniquement occupés de leurs guerres civiles, les Romains abandonnaient les affaires de dehors. Cette négligence inspira tant d’audace aux Roxolans, peuple sarmate, que, dès l’hiver précédent, après avoir défait deux cohortes, ils firent avec beaucoup de confiance une irruption dans la Moesie au nombre de neuf mille chevaux. Le succès, joint à leur avidité, leur faisant plutôt songer à piller qu’à combattre, la troisième légion jointe aux auxiliaires les surprit épars et sans discipline. Attaqués par les Romains en bataille, les Sarmates dispersés au pillage, ou déjà chargés de butin, et ne pouvant dans des chemins glissants s’aider de la vitesse de leurs chevaux, se laissaient tuer sans résistance. Tel est le caractère de ces étranges peuples, que leur valeur semble n’être pas en eux. S’ils donnent en escadrons, à peine une armée peut-elle soutenir leur choc ; s’ils combattent à pied, c’est la lâcheté même. Le dégel et l’humidité, qui faisaient alors glisser et tomber leurs chevaux, leur ôtaient l’usage de leurs piques et de leurs longues épées à deux mains. Le poids des cataphractes, sorte d’armure faite de lames de fer ou d’un cuir très dur qui rend les chefs et les officiers impénétrables aux coups, les empêchait de se relever quand le choc des ennemis les avait renversés ; et ils étaient étouffés dans la neige, qui était molle et haute. Les soldats romains, couverts d’une cuirasse légère, les renversaient à coups de traits ou de lances, selon l’occasion, et les perçoivent d’autant plus aisément de leurs courtes épées, qu’ils n’ont point la défense du bouclier. Un petit nombre échappèrent et se sauvèrent dans les marais, où la rigueur de l’hiver et leurs blessures les firent périr. Sur ces nouvelles, on donna à Rome une statue triomphale à Marcus Apronianus, qui commandait en Moesie, et les ornements consulaires à Fulvius Aurelius, Julianus Titius, et Numisius Lupus, colonels des légions. Othon fut charmé d’un succès dont il s’attribuait l’honneur, comme d’une guerre conduite sous ses auspices et par ses officiers, au profit de l’état.
Tout-à-coup il s’éleva sur le plus léger sujet, et du côté dont on se défiait le moins, une sédition qui mit Rome à deux doigts de sa ruine. Othon, ayant ordonné qu’on fît venir dans la ville la dix-septième cohorte qui était à Ostie, avait chargé Varius Crispinus, tribun prétorien, du soin de la faire armer. Crispinus, pour prévenir l’embarras, choisit le temps où le camp était tranquille et le soldat retiré, et, ayant fait ouvrir l’arsenal, commença, dès l’entrée de la nuit, à faire charger les fourgons de la cohorte. L’heure rendit le motif suspect ; et ce qu’on avait fait pour empêcher le désordre en produisit un très grand. La vue des armes donna à des gens pris de vin la tentation de s’en servir. Les soldats s’emportent, et, traitant de traîtres leurs officiers et tribuns, les accusent de vouloir armer le sénat contre Othon. Les uns, déjà ivres, ne savaient ce qu’ils faisaient ; les plus méchants ne cherchaient que l’occasion de piller : la foule se laissait entraîner par son goût ordinaire pour les nouveautés, et la nuit empêchait qu’on ne pût tirer parti de l’obéissance des sages. Le tribun, voulant réprimer la sédition, fut tué, de même que les plus sévères centurions ; après quoi, s’étant saisis des armes, ces emportés montèrent à cheval, et, l’épée à la main, prirent le chemin de la ville et du palais.
Othon donnait un festin ce jour-là à ce qu’il y avait de plus grand à Rome dans les deux sexes. Les convives, redoutant également la fureur des soldats et la trahison de l’empereur, ne savaient ce qu’ils devaient craindre le plus, d’être pris s’ils demeuraient, ou d’être poursuivis dans leur fuite ; tantôt affectant de la fermeté, tantôt décelant leur effroi, tous observaient le visage d’Othon, et, comme on était porté à la défiance, la crainte qu’il témoignait augmentait celle qu’on avait de lui. Non moins effrayé du péril du sénat que du sien propre, Othon chargea d’abord les préfets du prétoire d’aller apaiser les soldats, et se hâta de renvoyer tout le monde. Les magistrats fuyaient çà et là, jetant les marques de leurs dignités ; les vieillards et les femmes, dispersés par les rues dans les ténèbres, se dérobaient aux gens de leur suite. Peu entrèrent dans leurs maisons ; presque tous cherchèrent chez leurs amis et les plus pauvres de leurs clients des retraites mal assurées.
Les soldats arrivèrent avec une telle impétuosité, qu’ayant forcé l’entrée du palais ils blessèrent le tribun Julius Martialis et Vitellius Saturninus qui tâchaient de les retenir, et pénétrèrent jusque dans la salle du festin, demandant à voir Othon. Partout ils menaçaient des armes et de la voix, tantôt leurs tribuns et centurions, tantôt le corps entier du sénat : furieux et troublés d’une aveugle terreur, faute de savoir à qui s’en prendre, ils en voulaient à tout le monde. Il fallut qu’Othon, sans égard pour la majesté de son rang, montât sur un sofa, d’où, à force de larmes et de prières, les ayant contenus avec peine, il les renvoya au camp, coupables et mal apaisés. Le lendemain les maisons étaient fermées, les rues désertes, le peuple consterné, comme dans une ville prise ; et les soldats baissaient les yeux moins de repentir que de honte. Les deux préfets, Proculus et Firmus, parlant avec douceur ou dureté, chacun selon son génie, firent à chaque manipule des exhortations qu’ils conclurent par annoncer une distribution de cinq mille sesterces par tête. Alors, Othon, ayant hasardé d’entrer dans le camp, fut environné des tribuns et des centurions, qui, jetant leurs ornements militaires, lui demandaient congé et sûreté. Les soldats sentirent le reproche, et, rentrant dans leur devoir, criaient qu’on menât au supplice les auteurs de la révolte.
Au milieu de tous ces troubles et de ces mouvements divers, Othon voyait bien que tout homme sage désirait un frein à tant de licence ; il n’ignorait pas non plus que les attroupements et les rapines mènent aisément à la guerre civile une multitude avide des séditions qui forcent le gouvernement à la flatter. Alarmé du danger où il voyait Rome et le sénat, mais jugeant impossible d’exercer tout d’un coup avec la dignité convenable un pouvoir acquis par le crime, il tint enfin le discours suivant :
« Compagnons, je ne viens ici ni ranimer votre zèle en ma faveur, ni réchauffer votre courage ; « je sais que l’un et l’autre ont toujours la même vigueur : je viens vous exhorter au contraire à les contenir dans de justes bornes. Ce n’est ni l’avarice ou la haine, causes de tant de troubles dans les armées, ni la calomnie ou quelque vaine terreur, c’est l’excès seul de votre affection pour moi qui a produit avec plus de chaleur que de « raison le tumulte de la nuit dernière ; mais, avec les motifs les plus honnêtes, une conduite inconsidérée peut avoir les plus funestes effets. Dans la guerre que nous allons commencer, est-ce le temps de communiquer à tous chaque avis qu’on reçoit, et faut-il délibérer de chaque chose devant tout le monde ? L’ordre des affaires « ni la rapidité de l’occasion ne le permettraient « pas ; et comme il y a des choses que le soldat doit savoir, il y en a d’autres qu’il doit ignorer. L’autorité des chefs et la rigueur de la discipline demandent qu’en plusieurs occasions les centurions et les tribuns eux-mêmes ne sachent qu’obéir. Si chacun veut qu’on lui rende raison des ordres qu’il reçoit, c’en est fait de l’obéissance, et par conséquent de l’empire. Que sera-ce lorsqu’on osera courir aux armes dans le temps de la retraite et de la nuit ; lorsqu’un ou deux hommes perdus et pris de vin, car je ne puis croire qu’une telle frénésie en ait saisi davantage, tremperont leurs mains dans le sang de leurs officiers, lorsqu’ils oseront forcer l’appartement de leur empereur !
« Vous agissez pour moi, j’en conviens ; mais combien l’affluence dans les ténèbres et la confusion de toutes choses fournissaient-elles une occasion facile de s’en prévaloir contre moi-même ! S’il était au pouvoir de Vitellius et de ses satellites de diriger nos inclinations et nos esprits, que voudraient-ils de plus que de nous inspirer la discorde et la sédition, qu’exciter à la révolte le soldat contre le centurion, le centurion contre le tribun, et, gens de cheval et de pied, nous entraîner ainsi tous pêle-mêle à notre perte ? Compagnons, c’est en exécutant les ordres des chefs et non en les contrôlant qu’on fait heureusement la guerre ; et les troupes les plus terribles dans la mêlée sont les plus tranquilles hors du combat. Les armes et la valeur sont votre partage ; laissez-moi le soin de les diriger. Que deux coupables seulement expient le crime d’un petit nombre : que les autres s’efforcent d’ensevelir dans un éternel oubli la honte de cette nuit, et que de pareils discours contre le sénat ne s’entendent jamais dans aucune armée. Non, les Germains mêmes, que Vitellius s’efforce d’exciter contre nous, n’oseraient menacer ce corps respectable, le chef et l’ornement de l’empire. Quels seraient donc les vrais enfants de Rome ou de l’Italie qui voudraient le sang et la mort des membres de cet ordre, dont la splendeur et la gloire montrent et redoublent l’opprobre et l’obscurité du parti de Vitellius ? S’il occupe quelques provinces, s’il traîne après lui quelque simulacre d’armée, le sénat est avec nous ; c’est par lui que nous sommes la république, et que nos ennemis le sont aussi de l’état. Pensez-vous que la majesté de cette ville consiste dans des amas de pierres et de maisons, monuments sans âme et sans voix, qu’on peut détruire ou rétablir à son gré ? L’éternité de l’empire, la paix des nations, mon salut et le vôtre, tout dépend de la conservation du sénat. Institué solennellement par le premier père et fondateur de cette ville pour être immortel comme elle, et continué sans interruption depuis les rois jusqu’aux empereurs, l’intérêt commun veut que nous le transmettions à nos descendants tel que nous l’avons reçu de nos aïeux : car c’est du sénat que naissent les successeurs à l’empire, comme de vous les sénateurs. »
Ayant ainsi tâché d’adoucir et contenir la fougue des soldats, Othon se contenta d’en faire punir deux : sévérité tempérée, qui nota rien au bon effet du discours. C’est ainsi qu’il apaisa, pour le moment, ceux qu’il ne pou voit réprimer.
Mais le calme n’était pas pour cela rétabli dans la ville. Le bruit des armes y retentissait encore, et l’on y voyait l’image de la guerre. Les soldats n’étaient pas attroupés en tumulte ; mais, déguisés, et dispersés par les maisons, ils épiaient, avec une attention maligne, tous ceux que leur rang, leur richesse ou leur gloire exposaient aux discours publics. On crut même qu’il s’était glissé dans Rome des soldats de Vitellius pour sonder les dispositions des esprits. Ainsi la défiance était universelle, et l’on se croyait à peine en sûreté renfermé chez soi. Mais c’était encore pis en public, où chacun, craignant de paraître incertain dans les nouvelles douteuses ou peu joyeux dans les favorables, courait avec une avidité marquée au-devant de tous les bruits. Le sénat assemblé ne savait que faire, et trouvait partout des difficultés : se taire était d’un rebelle, parler était d’un flatteur ; et le manège de l’adulation n’était pas ignoré d’Othon, qui s’en était servi si longtemps. Ainsi, flottant d’avis en avis sans s’arrêter à aucun, l’on ne s’accordait qu’à traiter Vitellius de parricide et d’ennemi de l’état : les plus prévoyants se contentaient de l’accabler d’injures sans conséquence, tandis que d’autres n’épargnaient pas ses vérités, mais à grands cris, et dans une telle confusion de voix, que chacun profitait du bruit pour l’augmenter sans être entendu.
Des prodiges attestés par divers témoins augmentaient encore l’épouvante. Dans le vestibule du Capitole les rênes du char de la Victoire disparurent. Un spectre de grandeur gigantesque fut vu dans la chapelle de Junon. La statue de Jules César dans l’île du Tibre se tourna, par un temps calme et serein, d’occident en orient. Un bœuf parla dans l’Étrurie. Plusieurs bêtes firent des monstres. Enfin on remarqua mille autres pareils phénomènes qu’on observait en pleine paix dans les siècles grossiers, et qu’on ne voit plus aujourd’hui que quand on a peur. Mais ce qui joignit la désolation présente à l’effroi pour l’avenir fut une subite inondation du Tibre, qui crût à tel point, qu’ayant rompu le pont Sublicius, les débris dont son lit fut rempli le firent refluer par toute la ville, même dans les lieux que leur hauteur semblait garantir d’un pareil danger. Plusieurs furent surpris dans les rues, d’autres dans les boutiques et dans les chambres. À ce désastre se joignit la famine chez le peuple par la disette des vivres et le défaut d’argent. Enfin le Tibre, en reprenant son cours, emporta des îles dont le séjour des eaux avait ruiné les fondements. Mais à peine le péril passé laissa-t-il songer à d’autres choses, qu’on remarqua que la voie flaminienne et le champ de Mars, par où devait passer Othon, étaient comblés. Aussitôt, sans songer si la cause en était fortuite ou naturelle, ce fut un nouveau prodige qui présageait tous les malheurs dont on était menacé.
Ayant purifié la ville, Othon se livra aux soins de la guerre ; et, voyant que les Alpes Pennines, les Cottiennes, et toutes les autres avenues des Gaules étaient bouchées par les troupes de Vitellius, il résolut d’attaquer la Gaule narbonnaise avec une bonne flotte dont il était sûr : car il avait rétabli en légion ceux qui avoient échappé au massacre du pont Milvius, et que Galba avait fait emprisonner ; et il promit aux autres légionnaires de les avancer dans la suite. Il joignit à la même flotte avec les cohortes urbaines plusieurs prétoriens, l’élite des troupes, lesquels servaient en même temps de conseil et de garde aux chefs. Il donna le commandement de cette expédition aux primipilaires Antonius Novellus et Suedius Clemens, auxquels il joignit Emilius Pecensis, en lui rendant le tribunat que Galba lui avait ôté. La flotte fut laissée aux soins d’Oscus, affranchi, qu’Othon chargea d’avoir l’œil sur la fidélité des généraux. À l’égard des troupes de terre, il mit à leur tête Suetonius Paulinus, Marius Celsus, et Annius Gallus ; mais il donna sa plus grande confiance à Licinius Proculus, préfet du prétoire. Cet homme, officier vigilant dans Rome, mais sans expérience à la guerre, blâmant l’autorité de Paulin, la vigueur de Celsus, la maturité de Gallus, tournait en mal tous les caractères, et, ce qui n’est pas fort surprenant, l’emportait ainsi par son adroite méchanceté sur des gens meilleurs et plus modestes que lui.
Environ ce temps-là, Cornelius Dolabella fut relégué dans la ville d’Aquin, et gardé moins rigoureusement que sûrement, sans qu’on eût autre chose à lui reprocher qu’une illustre naissance et l’amitié de Galba. Plusieurs magistrats et la plupart des consulaires suivirent Othon par son ordre, plutôt sous le prétexte de l’accompagner que pour partager les soins de la guerre. De ce nombre était Lucius Vitellius, qui ne fut distingué ni comme ennemi ni comme frère d’un empereur. C’est alors que les soucis changeant d’objet, nul ordre ne fut exempt de péril ou de crainte. Les premiers du sénat, chargés d’années et amollis par une longue paix, une noblesse énervée et qui avait oublié l’usage des armes, des chevaliers mal exercés, ne faisaient tous que mieux déceler leur frayeur par leurs efforts pour la cacher. Plusieurs cependant, guerriers à prix d’argent et braves de leurs richesses, étalaient par une imbécile vanité des armes brillantes, de superbes chevaux, de pompeux équipages, et tous les apprêts du luxe et de la volupté pour ceux de la guerre. Tandis que les sages veillaient au repos de la république, mille étourdis, sans prévoyance, s’enorgueillissaient d’un vain espoir ; plusieurs, qui s’étaient mal conduits durant la paix, se réjouissaient de tout ce désordre, et tiraient du danger présent leur sûreté personnelle.
Cependant le peuple, dont tant de soins passaient la portée, voyant augmenter le prix des denrées, et tout l’argent servir à l’entretien des troupes, commença de sentir les maux qu’il n’avait fait que craindre après la révolte de Vindex, temps où la guerre allumée entre les Gaules et les légions, laissant Rome et l’Italie en paix, pouvait passer pour externe. Car depuis qu’Auguste eut assuré l’empire aux Césars, le peuple romain avait toujours porté ses armes au loin, et seulement pour la gloire et l’intérêt d’un seul. Les règnes de Tibère et de Caligula n’avoient été que menacés de guerres civiles. Sous Claude les premiers mouvements de Scribonianus furent aussitôt réprimés que connus ; et Néron même fut expulsé par des rumeurs et des bruits plutôt que par la force des armes. Mais ici l’on avait sous les yeux des légions, des flottes, et, ce qui était plus rare encore, les milices de Rome et des prétoriens en armes. L’Orient et l’Occident, avec toutes les forces qu’on laissait derrière soi, eussent fourni l’aliment d’une longue guerre à de meilleurs généraux. Plusieurs, s’amusant aux présages, voulaient qu’Othon différât son départ jusqu’à ce que les boucliers sacrés fussent prêts. Mais, excité par la diligence de Cécina qui avait déjà passé les Alpes, il méprisa de vains délais dont Néron s’était mal trouvé.
Le quatorze de mars il chargea le sénat du soin de la république, et rendit aux proscrits rappelés tout ce qui n’avait point encore été dénaturé de leurs biens confisqués par Néron, don très juste et très magnifique en apparence, mais qui se réduisit presque à rien par la promptitude qu’on avait mise à tout vendre. Ensuite dans une harangue publique il fit valoir en sa faveur la majesté de Rome, le consentement du peuple et du sénat, et parla modestement du parti contraire, accusant plutôt les légions d’erreur que d’audace, sans faire aucune mention de Vitellius, soit ménagement de sa part, soit précaution de la part de l’auteur du discours : car, comme Othon consultait Suétone Paulin et Marius Celsus sur la guerre, on crut qu’il se servait de Galerius Trachalus dans les affaires civiles. Quelques-uns démêlèrent même le genre de cet orateur, connu par ses fréquents plaidoyers et par son style ampoulé, propre à remplir les oreilles du peuple. La harangue fut reçue avec ces cris, ces applaudissements faux et outrés qui sont l’adulation de la multitude. Tous s’efforçaient à l’envi d’étaler un zèle et des vœux dignes de la dictature de César ou de l’empire d’Auguste ; ils ne suivaient même en cela ni l’amour ni la crainte, mais un penchant bas et servile ; et, comme il n’était plus question d’honnêteté publique, les citoyens n’étaient que de vils esclaves flattant leur maître par intérêt. Othon, en partant, remit à Salvius Titianus son frère le gouvernement de Rome et le soin de l’empire.
FIN de la TRADUCTION DU PREMIER LIVRE DE TACITE
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