Abstract
A satirical pastiche in biblical style against a Val-de-Travers preacher who had attacked Rousseau during his Swiss exile. An occasional polemical text, without philosophical content.
Testo originale francese · Arvensa Editions · pubblico dominio
Chapitre I
- Et j’étais dans mon pré, fauchant mon regain, et il faisait chaud, et j’étais las, et un prunier de prunes vertes était près de moi.
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Et durant mon sommeil j’eus une vision, et j’entendis une voix aigre et éclatante comme le son d’un cornet de postillon.
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Et cette voix était tantôt faible et tantôt forte, tantôt grosse et tantôt claire ; passant successivement et rapidement des sons les plus graves aux plus aigus, comme le miaulement d’un chat sur une gouttière, ou comme la déclamation du révérend Imers, diacre du Val-de-Travers.
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et la voix, s’adressant à moi, me dit ainsi : Pierre le Voyant, mon fils, écoute mes paroles. Et je me tus en dormant, et la voix continua.
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Écoute la parole que je t’adresse de la part de l’esprit, et la retiens dans ton cœur. Répands-la par toute la terre et par tout le Val-de-Travers, afin qu’elle soit en édification à tous les fidèles.
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Et afin qu’instruits du châtiment du rebelle Pierre Duval, dit Pierrot des dames, ils apprennent à ne plus mépriser les nocturnes inspirations de la voix.
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Car je l’avais choisi dans l’abjection de son esprit, et dans la stupidité de son cœur, pour être mon interprète.
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J’en avais fait l’honorable successeur de ma servante la Batizarde[43], afin qu’il portât, comme elle, dans toute l’Église la lumière de mes inspirations.
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Je l’avais chargé d’être, comme elle, l’organe de ma parole, afin que ma gloire fût manifestée et qu’on vit que je puis, quand il me plait, tirer de l’or de la boue, et des perles du fumier.
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Je lui avais dit : Va, parle à ton frère errant Jean-Jacques, qui se fourvoie, et le ramène au bon chemin.
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Car dans le fond ton frère Jean-Jacques est un bon homme, qui ne fait tort à personne, qui craint Dieu, et qui aime la vérité.
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Mais, pour le ramener d’un égarement, ce peuple y tombe lui-même ; et, pour vouloir le rendre à la foi, ce peuple renonce à la loi.
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Car la loi défend de venger les offenses qu’on a reçues, et eux outragent sans cesse un homme qui ne les a point offensés.
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Ils l’accusent d’avoir dit que les femmes n’avaient point d’âme, et il dit, au contraire, que toutes les femmes aimables en ont au moins deux.
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Ils l’accusent de ne pas croire en Dieu, et nul n’a si fortement prouvé l’existence de Dieu.
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Ils disent qu’il veut troubler leurs consciences, et jamais il ne leur a parlé de religion.
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Que s’ils lisent des livres faits pour sa défense en d’autres pays, est-ce sa faute ? et les a-t-il priés de les lire ? mais, au contraire, c’est pour ne les avoir point lus qu’ils croient qu’il y a dans ces livres de mauvaises choses qui n’y sont point, et qu’ils ne croient point que les bonnes choses qui y sont y soient en effet.
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Car ceux qui les ont lus en pensent tout autrement, et le disent lorsqu’ils sont de bonne foi.
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Toutefois ce peuple est bon naturellement ; mais on le trompe, et il ne voit pas qu’on lui fait défendre la cause de Dieu avec les armes de Satan.
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Tirons-les de la mauvaise voie où on les mène, et ôtons cette pierre d’achoppement de devant leurs pieds.
[Arv. ed]
Chapitre II
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Va donc, et parle à ton frère errant Jean-Jacques et lui adresse en mon nom ces paroles. Ainsi a dit la voix de la part de l’esprit :
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Mon fils Jean-Jacques, tu t’égares dans tes idées. Reviens à toi, sois docile, et reçois mes paroles de correction.
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Tu crois en Dieu puissant, intelligent, bon, juste, et rémunérateur ; et en cela tu fais bien.
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Tu aimes les hommes comme ton prochain, et les chrétiens comme tes frères ; tu fais le bien quand tu peux, et ne fais jamais de mal à personne que pour ta défense et celle de la justice.
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Fondé sur l’expérience, tu attends peu d’équité de la part des hommes ; mais tu mets ton espoir dans l’autre vie, qui te dédommagera des misères de celle-ci ; et en tout cela tu fais bien.
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Je connais tes œuvres : j’aime les bonnes ; ton cœur et ma clémence effaceront les mauvaises. Mais une chose me déplaît en toi.
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Tu t’obstines à rejeter les miracles : et que t’importent les miracles ? puisqu’au surplus tu crois à la loi sans eux, n’en parle point, et ne scandalise plus les faibles.
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Et lorsque toi, Pierre Duval, dit Pierrot des dames, auras dit ces paroles à ton frère errant Jean-Jacques, il sera saisi d’étonnement.
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Et voyant que toi, qui es un brutal et un stupide, tu lui parles raisonnablement et honnêtement, il sera frappé de ce prodige, et il reconnaîtra le doigt de Dieu.
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Et, se prosternant en terre, il dira : Voilà mon frère Pierrot des dames qui prononce des discours sensés et honnêtes ; mon incrédulité se rend à ce signe évident. Je crois aux miracles, car aucun n’est plus grand que celui-là.
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Et tout le Val-de-Travers, témoin de ce double prodige, entonnera des cantiques d’allégresse ; et l’on criera de toutes parts dans les six communautés : Jean-Jacques croit aux miracles, et des discours sensés sortent de la bouche de Pierrot des dames : le Tout-Puissant se montre à ses œuvres ; que son saint nom soit béni.
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Alors, confus d’avoir insulté un homme paisible et doux, ils s’empresseront à lui faire oublier leurs outrages ; et ils l’aimeront comme leur proche, et il les aimera comme ses frères ; des cris séditieux ne les ameuteront plus ; l’hypocrisie exhalera son fiel en vains murmures, que les femmes mêmes n’écouteront point ; la paix de Christ régnera parmi les chrétiens, et le scandale sera ôté du milieu d’eux.
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C’est ainsi que j’avais parlé à Pierre Duval, dit Pierrot des dames, lorsque je daignai le choisir pour porter ma parole à son frère errant.
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Mais, au lieu d’obéir à la mission que je lui avais donnée, et d’aller trouver Jean-Jacques, comme je le lui avais commandé, il s’est défié de ma promesse, et n’a pu croire au miracle dont il devait être l’instrument : féroce comme l’onagre du désert, et têtu comme la mule d’Édom, il n’a pu croire qu’on put mettre des discours persuasifs dans sa bouche, et s’est obstiné dans sa rébellion.
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C’est pourquoi, l’ayant rejeté, je t’ordonne à toi Pierre de la Montagne, dit le Voyant, d’écrire cet anathème, et de le lui adresser, soit directement, soit par le public, à ce qu’il n’en prétende cause d’ignorance, et que chacun apprenne, par l’accomplissement du châtiment que je lui annonce, à ne plus désobéir aux saintes visions.
Chapitre III
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Ici sont les paroles dictées par la voix, sous le prunier des prunes vertes, à moi Pierre de la Montagne, dit le Voyant, pour être la sentence portée en icelles dûment signifiée et prononcée au dit Pierre Duval, dit Pierrot des dames, afin qu’il se prépare à son exécution, et que tout le peuple en étant témoin devienne sage par cet exemple, et apprenne à ne plus désobéir aux saintes visions.
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Homme de col roide, craignais-tu que celui qui fit donner par des corbeaux la nourriture charnelle au prophète, ne pût donner par toi la nourriture spirituelle à ton frère ? craignais-tu que celui qui fit parler une ânesse ne pût faire parler un cheval ?
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Au lieu d’aller avec droiture et confiance remplir la mission que je t’avais donnée, tu t’es perdu dans l’égarement de ton mauvais cœur : de peur d’amener ton frère à résipiscence, tu n’as point voulu lui porter ma parole ; au lieu de cela, te livrant à l’esprit de cabale et de mensonge, tu as divulgué l’ordre que je t’avais donné en secret ; et, supprimant malignement le bien que je t’avais chargé de dire, tu lui as faussement substitué le mal dont je ne t’avais pas parlé.
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C’est pourquoi j’ai porté contre toi cet arrêt irrévocable, dont rien ne peut éloigner ni changer l’effet. Toi donc, Pierre Duval, dit Pierrot des dames, écoute et tremble ; car voici, ton heure approche ; sa rapidité se réglera sur la soif.
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Je connais toutes tes machinations secrètes : tes complots ont été formés en buvant ; c’est en buvant qu’ils seront punis. Depuis la nuit mémorable de ta vision jusqu’à ce jour, treizième du mois d’élul[44], à la neuvième heure[45], il s’est passé cent seize heures.
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Pour te donner, dans ma clémence, le temps de te reconnaître et de t’amender, je t’accorde de pouvoir boire encore cent quinze rasades de vin pur, ou leur valeur, mesurées dans la même tasse où tu bus ton dernier coup la veille de ta vision.
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Mais sitôt que tes lèvres auront touché la cent seizième rasade, il faut mourir ; et avant qu’elle soit vidée tu mourras subitement.
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Et ne pense pas m’abuser sur le compte en buvant furtivement ou dans des coupes de diverses mesures ; car je te suis partout de l’œil, et ma mesure est aussi sûre que celle du pain de ta servante, et que le trébuchet où tu pèses tes écus.
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En quelque temps et en quelque lieu que tu boives la cent seizième rasade, tu mourras subitement.
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Si tu la bois au fond de ta cave, caché seul entre des tonneaux de piquette, tu mourras subitement.
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Si tu la bois à table dans ta famille, à la fin de ton maigre dîner, tu mourras subitement.
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Si tu la bois avec Joseph Clerc, cherchant avec lui dans le vin quelque mensonge, tu mourras subitement.
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Si tu la bois chez le maire Baillod, écoutant un de ses vieux sermons, tu t’endormiras pour toujours, même sans qu’il continue de le lire.
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Si tu la bois causant en secret chez M. le professeur, fût-ce en arrangeant quelque vision nouvelle, tu mourras subitement.
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Mortel heureux jusqu’à ton dernier instant et au-delà, tu mettras, en expirant, plus d’esprit dans ton estomac que n’en rendra ta cervelle ; et la plus pompeuse oraison funèbre, où tes visions seront célébrées, te rendra plus d’honneur après ta mort que tu n’en eus de tes jours.
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Boy, trop heureux Pierre Boy, hâte-toi de boire ; tu ne peux trop te presser d’aller cueillir les lauriers qui t’attendent dans le pays des visions. Tu mourras ; mais grâce à celle-ci, ton nom vivra parmi les hommes. Boy, Pierre Boy, va promptement à l’immortalité qui t’est due. Ainsi soit-il, amen, amen.
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Et lorsque j’entendis ces paroles, moi Pierre de la Montagne, dit le Voyant, je fus saisi d’un grand effroi, et je dis à la voix :
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À Dieu ne plaise que j’annonce ces choses sans en être assuré par un signe ! Je connais mon frère Pierrot des dames : il veut avoir des visions à lui tout seul. Il ne voudra pas croire aux miennes, encore qu’on m’ait appelé le Voyant. Mais, s’il en doit advenir comme tu dis, donne-moi un signe sous l’autorité duquel je puisse parler.
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Et comme j’achevais ces mots, voici, je fus éveillé par un coup terrible ; et portant la main sur ma tête, je me sentis la face tout en sang ; car je saignais beaucoup du nez, et le sang me ruisselait du visage : toutefois, après l’avoir étanché comme je pus, je me levai sans autre blessure, sinon que j’avais le nez meurtri et fort enflé.
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Puis, regardant autour de moi d’où pouvait, me venir cette atteinte, je vis enfin qu’une prune était tombée de l’arbre, et m’avait frappé.
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Voyant la prune auprès de moi, je la pris ; et, après l’avoir bien considérée, je reconnus qu’elle était fort saine, fort grosse, fort verte et fort dure, comme l’état de mon nez en faisait foi.
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Alors mon entendement s’étant ouvert, je vis que la prune en cet état ne pouvait naturellement être tombée d’elle-même, joint que la juste direction sur le bout de mon nez était une autre merveille non moins manifeste, qui confirmait la première, et montrait clairement l’œuvre de l’esprit.
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Et, rendant grâces à la voix d’un signe si notoire, je résolus de publier la vision, comme il m’avait été commandé, et de garder la prune en témoignage de mes paroles, ainsi que j’ai fait jusqu’à ce jour.
FIN de la VISION DE PIERRE DE LA MONTAGNE
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