Abstract
Circular declarations on the falsification of his works by publishers, and a memoir on his own condition in old age and illness. Late biographical documents, without systematic philosophical content.
Testo originale francese · Arvensa Editions · pubblico dominio
Lorsque J J. Rousseau découvrit qu’on se cachait de lui pour imprimer furtivement ses écrits à Paris, et qu’on affirmait au public que c’était lui qui dirigeait ces impressions, il comprit aisément que le principal but de cette manœuvre était la falsification de ces mêmes écrits, et il ne tarda pas, malgré les soins qu’on prenait pour lui en dérober la connaissance, à se convaincre par ses yeux de cette falsification. Sa confiance dans le libraire Rey ne lui laissa pas supposer qu’il participât à ces infidélités, et en lui faisant parvenir sa protestation contre les imprimés de France, toujours faits sous le nom dudit Rey, il y joignit une déclaration conforme à l’opinion qu’il continuait d’avoir de lui. Depuis lors il s’est convaincu aussi par ses propres yeux, que les réimpressions de Rey contiennent exactement les mêmes altérations, suppressions, falsifications que celles de France, et que les unes et les autres ont été faites sur le même modèle et sous les mêmes directions. Ainsi ses écrits, tels qu’il les a composés et publiés, n’existant plus que dans la première édition de chaque ouvrage qu’il a faite lui-même, et qui depuis longtemps a disparu aux yeux du public, il déclare tous les livres anciens ou nouveaux, qu’on imprime et imprimera désormais sous son nom, en quelque lieu que ce soit, on faux ou altérés, mutilés et falsifiés avec la plus cruelle malignité, et les désavoue, les uns comme n’étant plus son ouvrage, et les autres comme lui étant faussement attribués. L’impuissance où il est de faire arriver ses plaintes aux oreilles du publie, lui fait tenter pour dernière ressource de remettre à diverses personnes des copies de cette déclaration, écrites et signées de sa main, certain que si dans le nombre il se trouve une seule âme honnête et généreuse qui ne soit pas vendue à l’iniquité, une protestation si nécessaire et si juste ne restera pas étouffée, et que la postérité ne jugera pas des sentiments d’un homme infortuné sur des livres défigurés par ses persécuteurs.
Fait à Paris, ce 23 janvier 1774
J. J. Rousseau[368]
III – Mémoire
Écrit au mois de février 1777, et depuis lors remis ou montré à diverses personnes[371].
Ma femme est malade depuis longtemps, et le progrès de son mal, qui la met hors d’état de soigner son petit ménage, lui rend les soins d’autrui nécessaires à elle-même quand elle est forcée à garder son lit. Je l’ai jusqu’ici gardée et soignée dans tontes ses maladies ; la vieillesse ne me permet plus le même service : d’ailleurs le ménage, tout petit qu’il est, ne se fait pas tout seul ; il faut se pourvoir au-dehors des choses nécessaires à la subsistance, et les préparer ; il faut maintenir la propreté dans la maison[372]. Ne pouvant remplir seul tous ces soins, j’ai été forcé, pour y pourvoir, d’essayer de donner une servante à ma femme. Dix mois d’expérience m’ont fait sentir l’insuffisance et les inconvénients inévitables et intolérables de cette ressource dans une position pareille à la nôtre. Réduits à vivre absolument seuls, et néanmoins hors d’état de nous passer du service d’autrui, il ne nous reste, dans les infirmités et l’abandon, qu’un seul moyen de soutenir nos vieux jours, c’est de prier ceux qui disposent de nos destinées de vouloir bien disposer aussi de nos personnes, et nous ouvrir quelque asile où nous puissions subsister à nos frais, mais exempts d’un travail qui désormais passe nos forces ; et de détails et de soins dont nous ne sommes plus capables.
Du reste, de quelque façon qu’on me traite, qu’on me tienne en clôture formelle, ou en apparente liberté, dans un hôpital, ou dans un désert, avec des gens doux ou durs, faux ou francs (si de ceux-ci il en est encore), je consens à tout, pourvu qu’on rende à ma femme les soins que son état exige, et qu’on me donne le couvert, le vêtement le plus simple, et la nourriture la plus sobre jusqu’à la fin de mes jours, sans que je ne sois plus obligé de me mêler de rien. Nous donnerons pour cela ce que nous pouvons avoir d’argent, d’effets et de rentes ; et j’ai lieu d’espérer que cela pourra suffire dans des provinces où les denrées sont à bon marché, et dans des maisons destinées à cet usage, où les ressources de l’économie sont connues et pratiquées, surtout en me soumettant, connue je fais de bon cœur, à un régime proportionné à mes moyens.
Je crois ne rien demander en ceci qui, dans une aussi triste situation que la mienne, s’il en peut être, se refuse parmi les humains ; et je suis même bien sûr que cet arrangement, loin d’être onéreux à ceux qui disposent de mon sort, leur vaudrait des épargnes considérables et de soucis et d’argent. Cependant l’expérience que j’ai du système qu’on suit à mon égard me fait douter que cette faveur me soit accordée : mais je me dois de la demander ; et, si elle m’est refusée, j’en supporterai plus patiemment dans ma vieillesse les angoisses de ma situation en me rendant le témoignage d’avoir fait ce qui dépendait de moi pour les adoucir.
IV Fragment
Trouvé parmi les papiers de Jean-Jacques Rousseau.
Quiconque, sans urgente nécessité, sans affaires indispensables, recherche, et même jusqu’à l’importunité, un homme dont il pense mal, sans vouloir s’éclaircir avec lui de la justice ou de l’injustice du jugement qu’il en porte, soit qu’il se trompe ou non dans ce jugement, est lui-même un homme dont il faut mal penser.
Cajoler un homme présent et le diffamer absent est certainement la duplicité d’un traître, et vraisemblablement la manœuvre d’un imposteur.
Dire en se cachant d’un homme pour le diffamer, que c’est par ménagement pour lui qu’on ne veut pas le confondre, c’est faire un mensonge non moins inepte que lâche. La diffamation étant le pire des maux civils et celui dont les effets sont les plus terribles, s’il était vrai qu’on voulût ménager cet homme, on le confondrait, on le menacerait peut-être de le diffamer, mais on n’en ferait rien. On lui reprocherait son crime en particulier en le cachant à tout le monde ; mais le dire à tout le monde en le cachant à lui seul, et feindre encore de s’intéresser à lui, est le raffinement de la haine, le comble de la barbarie et de la noirceur.
Faire l’aumône par supercherie à quelqu’un malgré lui, n’est pas le servir, c’est l’avilir ; ce n’est pas un acte de bonté, c’en est un de malignité, surtout si, rendant l’aumône mesquine, inutile, mais bruyante, et inévitable à celui qui en est l’objet, on fait discrètement en sorte que tout le monde en soit instruit, excepté lui. Cette fourberie est non seulement cruelle, mais basse. En se couvrant du masque de la bienfaisance, elle habille en vertu la méchanceté, et, par contrecoup, en ingratitude, l’indignation de l’honneur outragé.
Le don est un contrat qui suppose toujours le consentement des deux parties. Un don fait par force ou par ruse, et qui n’est pas accepté, est un vol. Il est tyrannique, il est horrible de vouloir faire en trahison un devoir de la reconnaissance à celui dont on a mérité la haine et dont on est justement méprisé.
L’honneur étant plus précieux et plus important que la vie, et rien ne la rendant plus à charge que la perte de l’honneur, il n’y a aucun cas possible où il soit permis de cacher à celui qu’on diffame, non plus qu’à celui qu’on punit de mort, l’accusation, l’accusateur et ses preuves. L’évidence même est soumise à cette indispensable loi : car si toute la ville avait vu un homme en assassiner un autre, encore ne ferait-on point mourir l’accusé sans l’interroger et l’entendre : autrement il n’y aurait plus de sûreté pour personne, et la société s’écroulerait par ses fondements. Si cette loi sacrée est sans exception, elle est aussi sans abus, puisque toute l’adresse d’un accusé ne peut empêcher qu’un délit démontré ne continue à l’être, ni le garantir en pareil cas d’être convaincu : mais sans cette conviction l’évidence ne peut exister. Elle dépend essentiellement des réponses de l’accusé, ou de son silence, parce qu’on ne saurait présumer que des ennemis, ni même des indifférents, donneront aux preuves du délit la même attention à saisir le faible de ces preuves, ni les éclaircissements qui les peuvent détruire, que l’accusé peut naturellement y donner : ainsi personne n’a droit de se mettre à sa place pour le dépouiller du droit de se défendre en s’en chargeant sans son aveu ; et ce sera beaucoup même si quelquefois une disposition secrète ne fait pas voir à ces gens, qui ont tant de plaisir à trouver l’accusé coupable, cette prétendue évidence où lui-même eût démontré l’imposture s’il avait été entendu.
Il suit de là que cette même évidence est contre l’accusateur lorsqu’il s’obstine à violer cette loi sacrée ; car cette lâcheté d’un accusateur qui met tout en oeuvre pour se cacher de l’accusé, de quelque prétexte qu’on la couvre, ne peut avoir d’autre vrai motif que la crainte de voir dévoiler son imposture, et justifier l’innocent. Donc tous ceux qui, dans ce cas, approuvent les manoeuvres de l’accusateur et s’y prêtent, sont des satellites de l’iniquité.
Nous soussignés acquiesçons de tout notre cœur à ces maximes, et croyons toute personne raisonnable et juste tenue d’y acquiescer.
FIN des ÉCRITS EN FORME DE CIRCULAIRE
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